‹ Un printemps sur le Pacifique. Îles HawaïChapitre 1 sur 7 · A MA SŒUR · texte numérisé non relu

A MA SŒUR

18 mars 1884.

Il neige.

Est-ce la dernière ironie, la convulsion suprême de ce formidable hiver, tel qu'on n'en avait pas vu depuis quatorze ans de l'Atlantique au Pacifique? Je cherche à me le persuader. Et pourtant les paquets de nuages qui traînent sur la baie et le vent d'ouest soufflant par rafales annoncent f avec une franchise désolante que les mauvais jours ne sont pas près de finir.

Il neige. La poudrée fond en touchant le sol, tandis qu'une eau noire s'écoule avec un fracas de torrent entre les pavés inégaux des rues en

pente. Hors de la ville, les chemins, où Ton chercherait en vain trace de chaussée empierrée, ont . disparu sous une couche uniforme de pâte rouge, gluante, traîtresse, dissimulant les abîmes, dans laquelle bêtes et gens enfoncent jusqu'à mi-corps et ne se tiennent debout que par des miracles d'équilibre.

De loin en loin une courte accalmie. Un rayon de soleil blafard fend la brume, juste assez pour nous permettre d'entrevoir les limites de notre prison, l'Océan, et vis-à-vis, la Sierra toute blanche, sans une tache piquant la nappe étincelante, ce qui atteste l'épaisseur des neiges amoncelées. La vallée du Sacramento n'est plus qu'un lac; le San Joaquin a franchi ses rives, culbutant les fermes et noyant les troupeaux. De tous les points de la Californie, du nord au sud, de l'Orégon à la frontière mexicaine, de Portland à San Diego, les mauvaises nouvelles se succèdent avec une monotonie désespérante; ce ne sont qu'inondations, dévastations, ponts emportés, remblais fondus, fils télégraphiques arrachés par l'ouragan. Les communications avec l'Est et le Sud subissent des retards considérables. — Un de mes amis venant de la Nouvelle-Orléans par la voie du Southern Pacific a mis dix-sept jours pour effectuer un voyage qui en exige cinq en temps ordinaire ; il a dû, en courant les plus grands dangers, passer

à gué l'impétueuse rivière San Gabriel et, pour arriver à destination, prendre à Santa Monica le vapeur de la ligne côtière, la voie ferrée étant, Dieu sait pour combien de temps encore, impraticable entre Los Angeles et San Francisco. Les averses se succèdent, opiniâtres, implacables. Et nous sommes au milieu de mars, en plein printemps californien!

Au découragement bien légitime qu'inspirent la persistance des bourrasques et de telles perturbations dans Tordre des saisons, s'ajoute le sentiment particulièrement irritant de la captivité. Il n'y a pas à se le dissimuler, nous sommes bloqués. Ici la mer, là-bas les avalanches. En face de nous, les espaces infinis du Pacifique; en arrière, les solitudes des Hauts-Plateaux et leurs gîtes problématiques. Ce n'est pas que la prison soit dure. San Francisco est, parmi les grandes cités de l'Union, sinon la plus prospère, à coup sûr une des plus vivantes et des plus attrayantes pour l'étranger. A défaut de la suprématie commerciale qu'un avenir peu éloigné peut-être lui réserve, elle a sur la plupart de ses rivales un avantage incontestable, l'originalité. Toutes les villes américaines se ressemblent; depuis la bourgade naissante perdue au milieu des plaines, moitié camp, moitié village, jusqu'aux grands centres commerciaux et industriels, c'est la coupe

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rectangulaire, l'éternel damier, les blocks de constructions en brique ou en madriers précédés d'un péristyle et d'un trottoir en bois, le bar que remplace dans l'Ouest l'inévitable saloon, et, brochant sur le tout, le réseau compliqué des fils télégraphiques et téléphoniques qui éveille dans le cerveau le plus dépourvu d'imagination l'idée d'une gigantesque toile d'araignée; presque partout, à part quelques nuances peu appréciables, une population au type invariable comme le décor où elle s'agite. On en est même à se demander, étant données la variété des origines, la diversité des races juxtaposées, mais non fondues, comment de ces éléments multiples et parfois si réfractaires a pu naître cette uniformité d'allure, cet air de famille reconnaissable jusque chez l'émigrant admis depuis deux ans à peine dans les domaines de l'oncle Sam. C'est là un fait que je constate après bien d'autres, non une critique. Cette monotonie même n'est pas sans grandeur : ces villes jetées dans le même moule ménagent à celui qui sait les voir plus d'une surprise, et laissent l'esprit songeur et recueilli. Sans doute, il n'y faut point chercher l'émotion des vieux souvenirs, les curieuses épaves des générations disparues, mais une impression d'un genre bien différent, quoique aussi pénétrante; cette impression, vous l'éprouverez dans telle cité populeuse, Chicago par exemple,

lorsque au milieu de la foule affairée, devant l'activité féconde d'un demi-million d'hommes, vous songerez tout à coup qu'à la même place il n'y avait, il y a de cela quarante ans, qu'un désert, et dans ce désert les huttes de cinq familles.

Pas plus que ses aînées du Centre et de l'Est, San Francisco n'est dépourvue de cette poésie mystérieuse qui se dégage d'une œuvre immense accomplie sans le secours du temps. Depuis l'époque où seuls les bâtiments baleiniers, au retour de leurs longues campagnes, faisaient relâche dans la baie solitaire pour y réparer leurs avaries, un demi-siècle au plus s'est écoulé. Ici également la poussée humaine a été soudaine, l'épanouissement rapide. Mais à côté de cette éloquence un peu brutale des faits, de cette imposante manifestation de la vie dans toute son intensité, il y a l'attrait du site, l'un des plus beaux du monde, et, ce qui vaut mieux encore, une foule dont l'aspect tranche avec la banalité courante. C'est une des très-rares villes du jeune continent qui possède un cachet personnel, ces contrastes, ces demi-teintes, cet imprévu du détail'chers aux fureteurs.

Il semble qu'en dépit des changements que les années ont apportés à la rudesse primitive des mœurs, on retrouve encore dans l'atmosphère ambiante un écho de la tapageuse exubérance

d'autrefois. Sans doute le temps, sans tuer l'esprit d'aventures, a singulièrement modifié les conditions et le terrain de la lutte. La fièvre de l'or est tombée. L'avenir est aux cultivateurs et aux industriels : le champ a détrôné le daim. Mais l'effervescence ancienne ne s'est pas tellement dissipée que l'on ne puisse aujourd'hui en reconnaître l'influence à certains traits généraux de mœurs et de caractère. Elle se révèle dans des allures plus crânes, plus en dehors, un besoin d'expansion et un goût pour le plaisir d'autant plus frappants, que partout ailleurs il se dissimule soigneusement sous des apparences austères. La différence est grande entre les villes de la Nouvelle-Angleterre, qui, l'heure des affaires passée, tombent dans un calme et un silence de cloître où, à partir de six heures du soir, sur les voies les plus fréquentées, les magasins sont fermés, les trottoirs sombres, le pavé abandonné aux rôdeurs, et ces rues de la cité californienne pleines d'animation et de clarté jusqu'à une heure avancée de la nuit. Là-bas, un édifiant silence d'honnêtes gens qui se reposent du labeur de la journée dans la paix sereine de la vie de famille et savourent, portes closes, les jouissances du home. C'est à croire qu'il n'y a plus au monde ni ivrognes, ni joueurs, ni débauchés, ni vierges folles, à croire au triomphe définitif des « Tempérances societies » et

à l'avènement de la vertu universelle, tant les concessions faites aux faiblesses humaines sont déguisées de façon décente. Point d'estaminets somptueux et provocants, point de brasseries louches. Je sais bien qu'en revanche certaines particularités bizarres, entre autres le nombre considérable des salles ([échantillons (sample rooms) et des maisons de change {exchanges), arrachent bientôt à ses méditations l'étranger accablé par tant de vertu ; et sa surprise est des plus vives assurément en constatant que le mot échantillons est mis là pour spiritueux, et que l'industrie de ces exchanges consiste non à pratiquer le change des diverses monnaies courantes, mais uniquement celui des boissons de tout genre contre de l'argent comptant. Ici, rien de ces réticences, de cette étrange pudibonderie qui s'effarouche moins de la chose que du mot, mais l'aveu tranquille de ce que l'on cache ailleurs et une tendance manifeste à appeler les choses par leur nom. Il est dix heures du soir : dans Montgommery street le mouvement de la journée ne s'est pas sensiblement ralenti; ce n'est plus là le va-et-vient des affaires, mais la molle ondulation d'une foule qui flâne. Aux vitrines des nombreux bijoutiers le gaz flamboie dans l'or, et ces magasins où la profusion supplée au goût et dont le luxe un peu criard n'a rien à voir avec

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l'ingénieuse disposition des étalages parisiens, n'en sont pas moins la gaieté de la rue et sourient au promeneur derrière leurs glaces claires. Les bars, les brasseries et les cafés chantants étalent sans vergogne leurs enseignes transparentes et bariolées; le regard plonge dans de vastes sous-sols où l'on accède par des escaliers ornés de vases de fleurs et de cariatides, et entrevoit des groupes enlacés, des blancheurs de chair se mouvant dans une vapeur blonde, au bruit des rires et des instruments ; tripots des mieux achalandés, Édens qui jamais ne chôment, où le service est fait par des Hébés peu farouches et la carte des consommations variée à l'infini.

A mesure qu'on avance, l'animation augmente, mais le tableau change ; aux boutiques succèdent les échoppes, aux cordons de gaz, lés lampions en papier huilé; les silhouettes deviennent indécises, pareilles à des ombres errantes. Aucun bruit de pas sur le pavé ; rien autre chose qu'un continuel frottement de sandales de feutre. Nous sommes dans le quartier chinois, dans une ville \ du Céleste Empire importée tout d'une pièce avec sa race singulière, ses costumes, ses mœurs, ;i ses traditions immuables. La transition est subite f et frappante. Ici l'irrésistible élan, le galop des ■ idées et des faits, là tout un peuple immobilisé .dans sa civilisation vermoulue. Ils sont plus de

cinquante milip, au centre même de la cité qui! fut jadis le quartier élégant et d'où ils ont peu à' peu éliminé les blancs, maîtres d'immeubles qu'ils n'ont point eu la peine de construire, mais seulement d'agencer intérieurement suivant leurs be- 1 soins. Par là il faut entendre qu'un bâtiment disposé à l'origine pour cinquante locataires, en abrite aujourd'hui trois ou quatre cents de race jaune. Il est difficile de se faire une idée d'une compression pareille. J'ai vu des pièces de quatre mètres de long sur trois de large servir de logement à trente personnes; les couchettes sont superposées comme les rayons d'une bibliothèque, et de dimensions tellement restreintes que les dormeurs n'avaient même pas la liberté de s'étendre tout de leur long. Les repaires écartés où s'entassent les fumeurs d'opium dépassent en ce genre tout ce qu'on peut rêver. C'est à travers un dédale de ruelles, de couloirs étranglés, de cours fétides, suant le vice et la misère, où seuls les initiés ont

I chance de se reconnaître, que l'on arrive à ces bouges à peine éclairés par les petites lampes de cuivre placées sur les couchettes à la portée des fumeurs; l'atmosphère est suffocante, le silence profond. De loin en loin une exclamation sourde, rien de plus, pas d'autre bruit que la respiration à peine perceptible des corps affaissés. J'ai gardé très-présents à la mémoire les moindres

détails de ma première visite dans ces bas-fonds, jusqu'à la tournure de notre détective, l'honorable M. Jackson, correct, impassible, sanglé dans une redingote noire, ganté de frais, qui nous exhibait des choses très-difficiles à décrire avec le calme et la dignité d'un professeur faisant son cours. Je l'entends encore dire en touchant du bout de sa canne sur des spectres :

Allons, garçon, une petite pipe en l honneur des gentlemen.

Et le Chinois engourdi, replié sur lui-même, se soulève à demi et tourne vers nous son visage où il n'y a de vivant que les yeux aux prunelles prodigieusement dilatées. D'une main tremblante ' il ouvre la petite boîte contenant la pâte opiacée î dont il détache la valeur d'un pois du bout d'une ! mince tige de fer; puis il présente l'aiguille à la flamme de la lampe et la fait tourner lentement entre ses doigts, tandis que la pâte se fronce et se dessèche. Une fois chauffée à point, il l'introduit avec soin dans le fourneau exigu de sa pipe, l'allume et fume en aspirant bruyamment, avec de longs efforts, les joues creuses, la face contractée, diabolique. Cinq ou six bouffées, et c'est tout. Épuisé, l'homme se recouche ou plutôt retombe dans l'attente de nouveaux rêves. Et devant ce corps émacié, tordu comme une racine, ce visage convulsé au milieu du nuage

SAN FRANCISCO. — DÉPART. Il

opaque dont peu à peu l'étrange arôme nous / pénètre, je m'explique cette passion mortelle. j Déjà l'atmosphère me paraît moins épaisse, la/ fumée moins acre. La loi, j'imagine, a reconnu le j danger de cet arrière-goût séducteur lorsqu'elle punit d'une amende très-forte tout individu autre! qu'un fils du Ciel convaincu d'avoir fumé l'opium. En dépit de la loi très-sage, plusieurs ont voulu goûter du fruit défendu, et mal leur en a pris; ce qui n'était au début que curiosité pure est devenu une habitude impérieuse, invétérée, et l'on peut lire de temps à autre dans les journaux un entrefilet tel que celui-ci :

« John Brown, âgé de vingt et un ans, barbier, a « été trouvé inanimé dans sa chambre, 114, qua- « trième rue, vers deux heures et demie de l'après- « midi ; ce jeune garçon es t une victime de l'opium ; « la dose d'aujourd'hui avait été trop forte . Les offi- « ciers de police James Schmith et Videau l'ont « porté à l'hôpital, où des soins énergiques lui « furent administrés, mais sans résultat; son étajt « estdésespéré T,ajj)<w (je ç ejeune ho mmjsJienjt « un__ magasin d e mo des d ans JjLSSptième rue. >%

Les faits de ce genre ne sont pas rares, mais heureusement le mal ne s'étend pas, l'opium est ; resté un vice chinois, l'une des curiosités, et non* la moins saisissante, de ce lambeau de l'extrême Orient échoué sur la côte californienne.

San Francisco aurait lieu de tirer vanité de ses Chinois, au même titre que Naples de ses lazzaroni ou Grenade de ses gitanos. Mais les contrastes, la couleur, le haillon plaisamment drapé sont choses de mince valeur aux yeux des adversaires de l'immigration asiatique. Leurs^ .efforts viennent d'être ^couronnés de succès, puisqu'une loi. d'exclusion protège à l'heure qu'il est la jeune Amérique -contre les empiétements de la race jajLne. La mesure est d'ailleurs discutable, si graves que soient les motifs allégués et les intérêts en jeu. Tout le monde ici est loin d'être d'accord sur cette attitude à l'égard d'un peuple auquel, somme toute, on ne reproche qu e le trar vail à bon marché* ses habitudes d'épargne et sa tendance à remporter au dfilà-de& mei^Xargent gagné. Bien des gens sérieux vont jusqu'à dire que la Californie lui doit en grande partie son essor rapide, l'ouverture delà plupart de ses voies de communication, et que la ligne du Central Pacific serait peut-être encore, en dépit de son hardi promoteur, le gouverneur Leland Stanford, à l'état de projet gigantesque, si l'on n'eût eu sous la main les innombrables brigades de piocheurs et de terrassiers à longue natte. Ils ajoutent que ce qui est fait est peu de chose auprès de ce qui reste à faire, dans un pays si vaste, où ne s'est point encore porté le courant de l'émigration,

mais dont le sol fécond n'attendra pi us longtemps * la venue des populations agricoles. A Panama, les excavateurs et les dragues sont à l'œuvre. Le canal une fois ouvert, les navires jetteront sur les quais de San Francisco une bonne part de cette cargaison qui prend terre aujourd'hui à New- York et ne pousse guère au delà du Missouri ou de la rivière Plate, reculant devant les frais du voyage transcontinental. L'ère des grandes entreprises ne fait donc que commencer, et peutêtre serait-il téméraire de trop compter, pour leur prompt achèvement, sur ceux-là mêmes qui ont demandé le plus bruyamment à être protégés!

contre la concurrence de la main-d'oeuvre chi-' noise, sur l^Irlandais notamment, gens éminem

ment remuants, peroreurs, précieux dans ur meeting ou dans une procession» mais travailleur* intermittents et ivrognes incorrigibles.

Au surplus, le coup n'a pas été ressenti des émigrants jaunes aussi vivement qu'on l'espérait. Ils arrivent en moins grand nombre, mais ils arrivent. Leur subtilité naturelle et le concours assuré ^des compatriotes établis dans le pays leur fournissent mille moyens d'éluder la loi maudite. — C'est ainsi qu'elle interdit non-seulement l'immigration par bandes, mais aussi le débarquement de tout passager isolé non pourvu d'une autorisation; évidemment cette autorisation refusée

impitoyablement aux vulgaires aventuriers, chercheurs d'ouvrage, ne saurait l'être à celui qui justifie d'une situation acquise ou d'intérêts antérieurement engagés en territoire américain. Il y a là une facilité offerte à la fraude dont elle use largement. II est peu de Chinois qui ne puissent invoquer un droit sérieux à l'admission; celui-ci est employé, celui-là se présente comme associé ou correspondant d'une maison de commerce et a sa place marquée chez un Ah Fee, un Li Po, ou un Sam Kee quelconque, assertion corroborée le

Îplus souvent par la présence des susdits Sam Kee, Ah Fee et Li Po, ou de leurs représentants accourus au débarcadère ; et les agents de l'autorité auxquels on exhibe des contrats en règle, ornés du parafe des deux parties, ne sont pas forcés de savoir que cet accord est une comédie, et' que le prétendu associé, correspondant, employé ou parent honoré d'un si affectueux accueil sera tout bonnement préposé au balayage des magasins, au transport des colis, au déchargement des navires en rade, à moins qu'il n'aille grossir le personnel émérite des blanchisseries suburbaines. En admettant que l'emploi de ce procédé soit forcément limité à des cas spéciaux et ne puisse être utilisé par les masses, il reste à ces dernières la ressource du débarquement sur un point de la côte mexicaine, à Guaymas, dans la Sonora, par exemple,

d'où elles s'acheminent par des contrées désertes ou peuplées d'Indiens nomades vers la frontière ' des États-Unis, pour la franchir sans encombre sur les confins de l' Arizona. Bref, on aura beau échafauder lois sur lois, redoubler de vigilance et de rigueur dans leur application, il n'y aura rempart si solide que cette race pullulante et tenace ne parvienne à trouer par quelque point. Longtemps encore on la retrouvera éparse, des plages i du Pacifique aux Hauts-Plateaux, et San Francisco devra subir la sangsue accrochée à ses flancs; les sandales de feutre continueront de battre les rues montueuses, les lanternes peintes de se balancer au vent, l'opium aura ses adeptes et les théâtres chinois leurs interminables drames se déroulant pendant des semaines au bru it des gongs / et des flûtes, pour la plus grande distraction dea voyageurs bloqués comme nous entre la Sierrai blanche et l'Océan chargé de brumes. \

Mais on se lasse de tout, aussi bien des soupers chez les Brébant chinois et des mets dégustés à la pointe d'une baguettte d'ivoire que des splendeurs du Palace-Hotel, des scènes où sont paraphrasés les exploits des Ti et des Li et autres magots légendaires, comme du Baldwin-Theatre où l'on siffle (ce qui est ici la marque du plus vif enthousiasme) le dernier grand succès parisien sous le titre de Claire or the Forge Master. Au Califor-

nia-Theatre la foule acclame la Patti qui paraît pour la première fois devant le public californien; assurément Faust et Rigoletto font une agréable diversion au tapage des virtuoses du tam-tam et du chapeau chinois qui opèrent dans la ville haute. Cependant le mauvais temps persiste :

neige dans la montagne, averses dans les vallées, et tout revêt un aspect maussade. Le mieux est de fuir et de chercher un endroit plus favorisé du soleil; un instant nous croyons l'avoir trouvé, à une cinquantaine de lieues plus au sud, sur la plage de M onterey, dans la tiède et paisible baie du Carmel, où sont encore visibles les premières empreintes de la civilisation sur ces plages reculées, la mission espagnole, l'humble chapelle effondrée, pantelante, rongée par l'herbe et la mousse, plantée en face de la mer comme un témoin d'un autre âge.

Mais là aussi l'éclaircie a été courte, et les ondées ont recommencé de plus belle ; c'est assez parcourir les sentiers bourbeux, les chemins défoncés, et passer à gué les rivières sous la pluie torrentielle. Une fois encore nous voici à San Francisco, où, du moins, le gracieux accueil de nos amis nous fera prendre notre mal en patience. Le pis est que, d'un avis unanime, à supposer la cessation immédiate des troubles atmosphériques, il sera de toute impossibilité de s'aventurer dans

la sierra avant cinq ou six semaines. D'ici là l'épaisseur des neiges rendra les communications impraticables.

A plusieurs reprises déjà, devant cette prolongation anormale de l'hiver, l'idée nous était venue d'un voyage à l'un des archipels du Pacifique. Puis, dans la croyance à un retour imminent de la belle saison, le projet avait été abandonné. Mais aujourd'hui un parti énergique s'impose : quelle que soit la décision prise, tout sera préférable à l'inaction. Sur ces entrefaites, nous trouvant en visite dans une maison amie, la conversation tomba sur les îles Sandwich. Ces îles jouissent ici d'une grande réputation et sont volontiers visitées du public américain. On y va planter la canne, trafiquer, et les tempéraments délicats s'y réchauffent au soleil des tropiques. Les mé decin s d& JSa»- Fremeiseo- préconisent .Honolulu combine leurs çoufrètes d'Europe Madçre„ou Mpgador. Sans doute à l'heure actuelle, le nombre n'est pas grand de ceux qui se décident à entreprendre la traversée en dehors des nécessités du commerce. Mais il augmentera d'année en année, et bien des malades épuisés par une existence / fiévreuse et le brutal climat du continent senti-/ rqpt Ipii r^ f orfiflft renaître ^an$ la tiédeur embaumée de l' archip el hawaïen^ Notre hôte nous raconte comment lui-même a, dans le courant de

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l'année précédente, fait le voyage pour sa santé, et ne tarit pas sur l'incomparable végétation des îles, sur l'étrangeté de ces populations enfantines et rieuses parées de fleurs et de feuillage. Et tandis qu'il évoque les splendeurs de la Polynésie, la pluie fouette les vitres, un vent aigu siffle aux angles des rues, et à nos pieds, dans Sutter street, les passants hâtent le pas sous l'averse, la tête basse, avec un air de résignation navrée. Eh bien, soit, partons donc pour l'Océanie; elle est si proche ! sept jours de mer paraissent peu de chose à qui vient de parcourir les solitudes du Mexique. Puisque aussi bien le printemps se dérobe, allons au pays de l'éternel été. Et voilà comment, le 1" avril, à trois heures de l'aprèsmidi, nous nous trouvions à bord du paquebot de l'Oceanic-Steamship C°, Mariposa, capitaine Howard.

C'est surtout de la baie que San Francisco se révèle dans toute sa majesté. La ville vue ainsi du pont d'un navire ou de l'un des nombreux « ferry boats» qui sillonnent la rade, affecte, surtout sous la vapeur légère qui suit le lever du jour et précède le crépuscule, un faux air de cité orientale. Tournée vers l'est, couchée entre les collines qui lui masquent la pleine mer et l'abritent contre les vents du large, elle échelonne ses constructions de bois peint de nuances claires. En

bas les maisons à six ou sept étages, les entrepôts, les wharfs, toute l'agglomération maritime et commerciale; sur les hauteurs, les résidences, fastueuses villas capricieusement découpées au hasard des styles, depuis le portique grec jusqu'aux colifichets de la Renaissance; çà et là une arête, une tourelle, un clocheton, se détache sur le ciel comme le minaret d'une mosquée. Le matin même de notre départ les nuages se sont fondus brusquement. Le soleil pénètre dans les moindres replis de cette incomparable rade longue de cinquante lieues, et met au front de la cité-reine un nimbe d'or. Le bâtiment a pris la mer à l'heure réglementaire, aussitôt après l'arrivée de la malle ; maintenant il fraye sa route à petite vapeur entre les navires au mouillage et les bateaux à deux étages qui, d'heure en heure, desservent les localités voisines, Bakland, Fulton et Sancelito.

Nous dépassons l'îlot de la Quarantaine et, plus loin, sur la droite, San Rafaël, blotti à l'entrée de la riante vallée ; San Francisco disparaît derrière une langue de terre; on ne distingue plus que les maisons disséminées sur la colline du Télégraphe. La passe s'étrangle; à peine at-elle un mille de large. Du côté nord, la côte se redresse, les pentes vertes des montagnes sont coupées d'escarpements de rocs rougeâtres dont

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la mer ronge la base; sur l'autre rive, s'étagent des pentes moins roides couvertes d'une maigre verdure, et, en arrière, des bancs de sable d'une blancheur aveuglante. Ce chenal admirable que la nature seule a creusé, accessible aux plus grands navires, à toute heure, sans tenir compte de la marée, et que ride à peine une lame adoucie, c'est la porte d'Or. D'où lui vient ce nom? Lui fut-il donné jadis en l'honneur de ces contrées aurifères, de cette patrie des pépites et des lingots dont il est en effet la porte? — Ou bien fut-il baptisé ainsi à cause de la nuance dorée de ses falaises? — C'est là un point que je ne suis pas parvenu à éclaircir, et qui d'ailleurs importe peu. Il suffit de dire que l'impression éprouvée en traversant ce défilé grandiose est de celles qui ne s'effacent pas. Voici le fort qui commande le détroit, le Presidio, massive bâtisse en briques, d'apparence aussi peu redoutable que les ouvrages analogues élevés sur le littoral des deux mers, dont le plus solide ne résisterait pas une heure au feu d'un cuirassé. L'Amérique s'est sentie jusqu'ici suffisamment protégée par son éloignement pour reléguer à l'arrière-plan les dépenses militaires; l'armée régulière est insignifiante , environ douze mille hommes. Quant à la flotte, tel est son délabrement, que beaucoup d'Américains en ressentent un légitime froissement d'amour-propre. Les

choses resteront en l'état jusqu'au jour, peu éloigné peut-être, où les États-Unis prétendront à un rôle politique plus actif, à la part d'influence qui revient à une grande nation dans le règlement des affaires du monde. Le Presidio dépassé, entre les falaises qui s'écartent, apparaît la ligne lointaine de l'horizon, et le navire commence à s'incliner sous la houle profonde de l'Océan. Nous stoppons pour prendre congé du pilote. Puis le timbre de la machine retentit, l'hélice ronfle, le sifflet jette un mugissement rauque. Cette fois nous sommes bien partis. Depuis le dock jusqu'à la sortie de la porte d'Or, il s'est écoulé plus d'une heure, et déjà le disque agrandi du soleil s'empourpre en déclinant. Une heure encore, et il plongera sous les eaux. Sur le pont, le bruit et le mouvement de la première installation se sont apaisés. Les conversations languissent, chacun est tout entier au spectacle des côtes incendiées par les feux du couchant. Il n'est personne qui ne devienne grave, ne fût-ce qu'un instant, au moment de s'enfoncer dans les solitudes de cette mer, la plus vaste du globe. Et ce sentiment qui accompagne le départ emprunte une intensité plus grande à la majesté mélancolique du soir. Nous avons doublé le dernier promontoire, audessus duquel trône Gliff house : la distance est si faible qu'on aperçoit les groupes épars sur les

terrasses des hôtels, et au delà, sur la plage de sable fin qui se déroule immense et lumineuse, la foule des promeneurs accourus pour profiter de cette journée d'une tiédeur imprévue. Les voix glapissantes des milliers de lions de mer qui s'ébattent sur les deux grands récifs nous arrivent longtemps très-distinctes. Puis le silence se fait. La terre n'est plus qu'une bande grisâtre; la mer est déserte. Seule sur la gauche, très-loin, une petite tache noire, la fumée de quelque vapeur venant de la côte sud. A la nuit close nous relevons les sentinelles avancées du continent, les îles Farallone, rocs dénudés que surmonte un phare à feu tournant. Pendant une partie de 4a soirée son reflet, dernier regard que nous envoie la terre, scintille à la crête des lames. A son tour il pâlit, tremble et s'éteint. Il n'y a plus rien en vue que le Pacifique.

LE MÂRIPOSA. L'ARRIVÉE.

Nous voici voués de nouveau à cette vie mécanique du bord, la même sous tous les climats, où les heures lentes ramènent aujourd'hui dans un ordre immuable les événements d'hier avec la morne régularité du gong annonçant les repas et de la cloche sonnant les quarts. Une chose m'a souvent frappé, c'est la rapidité avec laquelle on s'accoutume à cet isolement, à cette réclusion sur un étroit espace qu'appréhende si fort celui qui n'a point encore vécu sur mer. — Deux jours ont raison de l'impatience des premières heures, à laquelle succède bientôt une sorte d'atonie générale, une suprême indifférence pour tout ce qui se passe hors de la prison flottante. Combien parmi nos compagnons de route, qui ne pourraient à terre fermer l'œil sans s'être renseignés sur les menus faits du jour par la lecture du journal favori, ne semblent nullement souffrir de cette privation forcée? Rarement les causeries abordent

les questions pendantes, les intérêts engagés sur le continent; il semble en vérité que, pour tous ces gens-là, il n'existe plus rien au monde qu'euxmêmes et le bateau qui les porte. A cet égard l'incident le plus frivole prend, par contre, une importance exagérée, et ce sont des discussions à perte de vue pour une voile qui passe, une bande de mouettes se jouant dans le sillage, un changementquelconque à lavoilure. Insouciance absolue, futilité, un retour vers l'enfance, tels sont les traits qui caractérisent cette collection d'êtres de races et de conditions diverses réunis sur les mêmes planches. Puis la paresse s'en mêle, envahissante, insurmontable. Impossible de s'occuper un peu longtemps d'une même chose et de fixer avec suite son attention sur quoi que ce soit, fût-ce un passe-temps. Les dames laissent de côté leur ouvrage après quelques points; le livre commencé vous tombe des mains à la dixième page. — Pourquoi résister à cet engourdissement qui ne manque pas de charme? A quoi bon former des projets dont la réalisation est incertaine? Est-on seulement sûr d'arriver? Et l'on prend goût à cette existence sans souci, à ce demi-sommeil où persistent seules la notion vague du temps et la sensation extrêmement douce résultant d'un bercement prolongé.

Il y a peu de monde à bord : une trentaine de

passagers, pas davantage : Anglais ou Américains établis dans les îles et regagnant leurs plantations ou leurs comptoirs, une bande de jeunes misses rieuses qui viennent de passer une couple de mois chez des parents ou amis dans les plaisirs du continent et rejoignent la terre d'exil sans rien perdre pour cela de leur bonne humeur. L'élément européen est représenté par un Allemand, vingt à vingt-deux ans, parlant couramment l'anglais, instruit et distingué. Ce garçon, qui a dû prendre ses grades à l'Université, appartient évidemment à une bonne mais nombreuse famille de fortune médiocre. Il s'en va dans une exploitation sucrière de l'archipel, dans quelle île? il l'ignore encore : comme comptable, ingénieur, intendant? je ne sais trop, mais avec la ferme conviction de gagner sa vie et l'espoir de faire un jour fortune : en attendant il s'avance vers l'inconnu avec le flegme de sa race. Nous lui demandons s'il compte s'expatrier pour longtemps, et il répond : « Peutêtre dix ans, douze ans, peut-être toute ma vie. » On est à l'aise sur le vaste bâtiment, et chacun tue le temps du mieux qu'il peut. Le Mariposa, navire neuf, remplace avantageusement les lourds voiliers qui, dans ces dernières années, mettaient un mois et plus à accomplir la traversée de San Francisco à Honolulu. Sorti des chantiers du meilleur constructeur de Philadelphie, son aménage-

ment répond aux exigences du confort le plus raffiné : salon spacieux, riches tentures, boiseries où sont combinées les essences les plus rares, éclairage à l'électricité. Lorsque, par une grosse mer, le sommeil devient impossible, allongez le bras, pressez le bouton : votre cabine s'emplira aussitôt de la lumière égale et douce de la lampe Edison, et la lecture vous fera paraître la nuit moins longue. La bibliothèque est assez bien fournie en récits de voyages et surtout en traductions d'auteurs français ; à côté de Balzac et de Dumas figurent Sandeau, Feuillet, Daudet et autres charmeurs. La jeunesse y trouve pour aliments les émouvants récits de Jules Verne. Le soir, après le thé, le commandant, fort aimable homme, et les officiers qui ne sont pas de service viennent au salon; on fait un peu de musique tant bien que mal — plutôt mal que bien; les dames risquent quelques romances anglaises au rhythme langoureux et banal, ou des cantiques — on n'attend, pour danser, qu'un temps suffisamment calme. A part cela, le programme des distractions est assez restreint. Il y a d'abord le point : c'est le grand intérêt de la journée. Je n'apprendrai rien à personne en disant que le point se fait à midi, qu'à midi et demi le résultat en est affiché dans le grand salon et au fumoir, où chacun est libre de constater sur la carte la

position exacte du navire et la distance parcourue dans les vingt-quatre heures : après quoi vient le règlement des paris engagés à cette occasion. Nous avons également le baromètre : grave affaire, pèlerinage obligé. Il est situé en avant de la passerelle au poste de la timonerie, et c'est à qui lui rendra visite à seule fin de constater les variations survenues d'heure en heure et d'en tirer les conséquences. Je ne parle que pour mémoire de la descente dans la salle des machines et dans la chaufferie, où des escouades de Chinois et de Malais attelés à des wagonnets amènent sur un petit chemin de fer les quatre-vingt-dix tonnes de houille que le monstre dévore en un jour. De loin en loin certains exercices réveillent l'attention, en particulier la manœuvre des canots de sauvetage et des pompes. A ce propos, je dirai quelques mots d'une ingénieuse disposition qu'on aimerait à retrouver à bord des bateaux de toutes les compagnies.

Chacun sait que, dans un moment critique, une des choses à redouter, c'est la confusion parmi les passagers. Chaque année les récits des événements de mer relatent des scènes désolantes de malheureux affolés se ruant en désordre à la recherche d'un moyen de salut et paralysant les efforts de ceux qui procèdent au sauvetage.

Cela tient le plus souvent à l'ignorance où le

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voyageur se trouve de la meilleure conduite à tenir en cas de sinistre, incendie ou abordage, à supposer que la catastrophe ne soit pas tellement soudaine qu'on ne puisse y remédier, ou disposer d'un temps suffisant pour évacuer le navire.

Ici, dans chaque cabine, le premier objet qui frappe le regard est une grande pancarte encadrée dans le panneau le plus en vue. Elle renferme le plan détaillé du pont et l'indication de la place occupée par les différents canots de sauvetage. L'embarcation où le possesseur de la cabine devra prendre place en cas d'abandon du navire est figurée par un trait plus noir et un numéro plus apparent. En outre , le passager est prévenu qu'au signal d'alarme, — un tintement très-rapide et prolongé de la cloche du bord, — il doit, s'il veut conserver quelque chance de salut, se rendre sans retard, mais sans précipitation désordonnée, à tel ou tel poste soigneusement spécifié. A cet effet, on l'invite non-seulement à méditer l'avertissement en question, mais à parcourir en détail le bâtiment et à en étudier soigneusement l'agencement, cette visite devant être un éloquent commentaire des instructions édictées sur le plan. Une autre affiche, appliquée sous la précédente, enseigne l'emploi des ceintures de liège arrimées au-dessus des lits, à portée de la main. Mais, pour plus de sûreté, elle

vous engage, aussitôt installé, à sonner le garçon et à solliciter de sa complaisance une leçon sur la manière de les ajuster en cas de besoin. Toute cette littérature manque essentiellement de gaieté, mais elle est instructive, prévoyante, *t dénote un certain souci de la vie humaine. Je sais bien que trop souvent le hasard déjoue les précautions les plus minutieuses. Elles ont néanmoins leur valeur et peuvent être utiles à l'occasion.

Un beau matin le signal d'alarme a été donné, et en moins de deux minutes tout le monde était sur le pont dans une tenue sommaire. Il va sans dire que les personnes émues furent promptement rassurées ; le feu n'était point à bord ; il ne s'agissait que d'un exercice. Mais les pompes jouaient déjà comme s'il y eût eu un incendie véritable, avec cette différence que le jet des lances était dirigé sur la mer : et chacun se trouvait à son poste, sans trouble ni bousculade, ce qui prouve surabondamment que la leçon avait été lue et comprise. Il n'est pas de bâtiment de guerre où ces manœuvres ne soient fréquemment répétées; les règlements les prescrivent également à bord des paquebots des compagnies. Et pourtant, sur l'un de ces derniers, au cours d'un voyage de plusieurs semaines, j'ai pu constater que pas une seule fois il n'y avait été procédé, négligence d'autant plus regrettable que nous pos-

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sédions une collection de passagers espagnols dont l'usage constant était de fumer dans leurs cabines et de semer sous les lits, sous les sofas, un peu partout, des boutsde cigarettes incandescents ; plaintes des voisins, véhémentes réprimandes du commissaire, étaient restées sans effet sur ces enfants de l'Ibérie. Si Ton s'enquiert du nom du paquebot, je répondrai qu'il vaut mieux le taire, sinon de bonnes âmes ne manqueraient pas de m'accuser de déverser le blâme sur le pavillon français. Puis ce serait fournir au directeur de la Compagnie l'occasion d'écrire une longue lettre, l'éternelle lettre de tous les directeurs, déclarant les assertions du voyageur dénuées de sens commun et affirmant queriend'irrégulierne saurait se produire à bord d'un bateau de la Compagnie, laquelle Compagnie est la meilleure, la mieux administrée, la plus prospère, la seule dont la réputation soit au-dessus de toute atteinte.

8 avril.

Si les divertissements sont peu variés et si la vie est identique avec celle qu'on mène sur la plupart des paquebots des deux mondes, en revanche la mer qui nous porte a sa physionomie à part. Sa lame est d'une ampleur toute particulière ; sa houle énorme procède avec une cadence plus lente, à

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intervalles plus grands ; enfin ses eaux prennent^ à mesure que nous avançons, une nuance d'un bleu cru à laquelle rien n'est comparable, pas même l'azur méditerranéen, et dont les nuages ne parviennent pas à voiler l'éclat. Au début de la traversée le soleil n'a pas été prodigue de ses rayons ; on eût dit qu'au lieu de nous rapprocher des tropiques nous nous en éloignions à toute vapeur, et j'en étais à redouter que notre coup de tête ne fût payé de quelque déception. Hier encore, un brouillard épais descendait sur l'horizon, lorsque, tout à coup, à la chute du jour, cette brume s'est dissipée, tandis qu'avec la nuit limpide, des haleines chaudes et parfumées nous arrivaient de l'ouest.

Cette matinée était la huitième depuis le départ de San Francisco. Vers sept heures, une terre était en vue. Bientôt nous distinguions des escarpements striés de rouge et de jaune, et des arêtes découpées en dents de scie. Cette terre était l'île d'Oahu, une des moins étendues du groupe hawaïen, mais qui renferme la capitale, et la pointe en forme d'éperon que contournait le navire, Diamond head, le cap Diamant. A peine était-elle doublée, que l'immense baie ouverte d'Honolulu s'arrondissait devant nous avec sa ceinture de montagnes vertes où, dans les plis des profondes vallées parallèles creusées par les

eaux, une teinte plus sombre révélait une végétation plus drue. Le rivage s'élève en pente douce jusqu'au pied des monts. Point de bas-fonds; aucun de ces marais pestilentiels qui, trop fréquemment, gâtent l'approche des terres chaudes. On se sent en présence d'un coin privilégié du monde, où la nature a concentré ses séductions et ses sourires. Nous n'étions plus qu'à un mille de la côte bordée de cocotiers, dont le vent du large balançait mollement les longs plumets. En arrière, et malgré la proximité, impossible de rien distinguer dans les ondulations du tapis verdoyant déroulé de la montagne à la mer. Tout détail était noyé, toute trace humaine perdue dans l'enchevêtrement des branches folles. Ce ne fut qu'au bout d'un instant d'observation obstinée que nous parvînmes à distinguer les toits de quelques constructions et les mâts de pavillon des consulats piqués dans le feuillage. Vue de la mer, la capitale du petit royaume d'Hawaï fait l'effet, non d'une ville, mais d'un grand parc où s'abritent çà et là des constructions rustiques et légères.

Une voile cingle vers nous, et le pilote accoste : sous sa direction, le Mariposa franchit, avec une prudente lenteur, une passe étroite et tortueuse à travers des bancs de corail à fleur d'eau, et bientôt mouille non loin d'un bâtiment de guerre qui déploie nos trois couleurs. Un moment les avis

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avaient été partagés à l'endroit du pavillon que la brise agitait, empêchant de reconnaître nettement le sens des bandes r Plusieurs personnes assurent qu'elles sont horizontales et représentent le pavillon de mer de l'empire allemand. Mais nous, nous ne nous trompions pas; les bandes sont verticales, c'est le pavillon de France ; renseignements pris auprès du pilote, ce navire n'est autre que la corvette le Kerguelen, de la station du Pacifique, arrivée hier de la côte péruvienne.

De port proprement dit, il n'en existe point; aucune trace de môle ni de bassin, rien qui atteste le travail de l'homme. Et cependant telle est la profondeur des eaux, que nous rasons la terre et venons tout contre le quai de bois que surmonte le hangar de la Compagnie. La nature seule a créé ce vaste havre protégé contre la houle par un brise-lame de corail.

Sur le wharf se pressait une foule bariolée, composée de résidents d'origine européenne et de natifs; l'élément féminin dominait dans ses plus beaux atours. Costume très-simple : une robe longue, sans taille, ce qu'en termes vulgaires on nommerait une chemise, d'étoffe rose, blanche, bleue ou noir de jais, et un large chapeau de paille orné de fleurs; au cou un collier, de fleurs également, tombant en triple rang sur la poitrine. Charmantes parures, toujours fraîches,

car elles n'ont rien à voir avec les artifices du fleuriste. On les change plusieurs fois par jour; des guirlandes nouvellement tressées remplacent les anciennes avant même qu'elles soient fanées. Parfois, sur les coiffures, au lieu de fleurs, un large ruban de plumes enchevêtrées, duvet d'oiseau au reflet de pierres précieuses. Et rien ne saurait rendre l'allure et la démarche de ces figurines au teint d'or pâle, point belles assurément dans le sens strict du mot, mais dune grâce infinie, souple et onduleuse.

Après les formalités d'une douane plus que bénigne, un buggy nous déposait devant le perron de YHawaian Hôtel. Cette hôtellerie est d'autant mieux la meilleure qu'elle est la seule. Elle a cela de particulier, qu'elle n'a pas été bâtie dans un but de spéculation privée. C'est le gouvernement qui, voulant favoriser l'immigration étrangère et attirer, par la perspective d'une hospitalité assurée, les trafiquants et les voyageurs, en a posé les fondements et s'est improvisé maître d'hôtel. L'établissement est actuellement affermé à un Américain. La disposition en est assez singulière ; c'est moins un hôtel qu'une suite d'habitations séparées. Au centre, un grand bâtiment de brique et de bois à trois étages, percé de larges baies avec un système de galeries et de vérandahs pour entretenir la fraîcheur. On dirait une grande volière.

Ceci pourrait s'appeler la maison mère ou le chèflieu ; alentour, éparpillés à l'ombre des algarobas et des térébinthes, au milieu des pelouses veloutées, des cottages indépendants, frêles assemblages de planches, élevés d'un mètre au-dessus du sol et pourvus, eux aussi, d'une galerie circulaire. Tout cela est luisant et propre ; des nattes épaisses couvrent le plancher; les lits sont blancs comme neige et drapés de leurs moustiquaires de gaze.

Le jour même de notre arrivée, après l'heure de la sieste, nous courons la ville pour présenter les diverses lettres d'introduction dont on nous avait libéralement munis à San Francisco, et notre impression restait identique avec celle éprouvée le matin dans notre course rapide du bateau à l'hôtel. Nous ne sommes pas dans une ville, mais dans un parc, que l'on croirait entretenu avec le soin jaloux d'un propriétaire princier. Les rues, ou mieux les allées, sont nettes de tout immondice ; si l'on en excepte les entrepôts et magasins avoisinant la mer, chaque maison, isolée de ses voisines, se prélasse au milieu d'un jardin, dans un épanouissement de fleurs tel qu'il n'en est guère de pareil au monde. Fleurs d'Europe, fleurs d'Asie s'y confondent pêle-mêle avec la flore océanienne. Les roses trémières, les mimosas, les volubilis, toutes les variétés de plantes

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grimpantes, les innombrables familles de campanules, les géantes et les naines, se mêlent en un délicieux fouillis, s'enroulent aux troncs lisses des cocotiers et des manguiers, grimpent à l'assaut des grands acajous et des érables; dans chaque bouffée d'air se fondent les mille parfums de la forêt fleurie. Sur le gazon, rampent les plantes à larges feuilles veinées d'or et de carmin, et les minuscules feuillages dentelés, réduits en savantes bordures aux environs des habitations, partout ailleurs pullulent avec la liberté de la poussée sauvage. En cherchant dans mes souvenirs, je ne vois rien, même parmi les plus riches combinaisons des parterres d'Europe, qui puisse donner l'idée de ce déluge de fleurs, de cet amalgame de nuances dont le regard reste ébloui et l'imagination confondue.

Notre première visite a été pour le consul de France, qui cumule ses fonctions avec celles de représentant diplomatique et commissaire du gouvernement. Ce n'est pas que notre pays possède de grands intérêts dans ces parages,puisqu'il n'y a guère qu'une trentaine de Français dans tout l'archipel. Encore faut-il compter dans le nombre une dizaine de missionnaires, non pas fixés, I comme le reste de leurs compatriotes, dans la l capitale et ses environs immédiats, mais perdus "dans les districts lointains, à des centaines de

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milles de cette de d'Oahu, dans les vallées solitaires de Maui ou d'Hawaï, gens qui s'en vont baptisant, catéchisant, moralisant, et dont les efforts, unis à ceux de leurs confrères protestants, ont, en l'espace d'un demi-siècle, sinon métamorphosé, du moins sensiblement adouci et policé cette fraction de la race polynésienne. Ceci soit dit en passant; car nous aurons l'occasion de les voir à l'œuvre et d'en parler d'une fcaçon plus détaillée. Le surplus des Français échoués ici représente moins l'élément colonisateur ou commerçant que les bas métiers et la petite industrie. Il convient toutefois de mettre à part l'un des notables résidents, héritier d'un nom \justement célèbre, M. le docteur T***, qui, à la faveur de son nom, jointe à une valeur personnelle incontestable, s'est créé une situation de fortune qu'envieraient beaucoup de ses confrères d'Europe.

Si le nombre de nos nationaux est des plus restreints, la France, où l'on assiste à l'indéniable et salutaire réveil de l'esprit colonial, n'en devait pas moins, à l'égal des autres nations, se faire représenter dans ce poste lointain, dont l'achève- J V ment prochain de l'œu yj^-de- MT-de- Lescopo fera; I l'un des plus importa nts du Pacifique. Toutes le^ 1 puissances ont tenu à prendre pied sur ce coin de terre,et y entretiennent à grands frais de nombreux

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agents. Cet empressement s'explique aisément; en effet, ce royaume lilliputien, à peine éclos à la civilisation, est déjà l'objet d'ardentes convoiti-

Ises, surtout de la part de l'Angleterre et des États- Unis. Pour l'Angleterre, c'est un poste important sur la route de ses colonies océaniennes, à mi-/ chemin de la colonie britannique et de la Nou-| velle-Zélande, l'unique point de relâche entre/ Victoria et Auckland ou Sydney. L'Union, de sonl \ côté, allègue que ces îles ne sont qu'à deux mille Ideux cents milles *, neuf cents lieues, une misère! ie la côte californienne, et, comme telles, pourraient, avec un peu de bonne volonté, être considérées comme terre américaine. De plus, c'est une station, la seule au beau milieu du Pacifique, presque à distance égale de San Francisco et de Yokohama, et sur le parcours, ou peu s'en faut, de la grande ligne commerciale qui relie l'Amérique au Japon et à la Chine. Enfin ces îles sont le siégej d'une florissante exploitation de produits colo-I niaux, et renferment dans leur périmètre restreint! le résumé de toutes les splendeurs de la naturel tropicale.

Aussi, de longue date, des pourparlers avaient été engagés pour l'acquisition de cet incomparable écrin, qu'une convulsion volcanique a fait

1 Le mille marin anglais vaut 1852 mètres.

surgir des mers. L'Angleterre s'était crue bien près ï de la tenir, du temps du roi Kamehameha IV, / lorsque la reine Emma entreprit un voyage à Londres, où elle reçut grand accueil. L'affaire cependant n'eut pas de suites. D'autre part, aux États-Unis, on ne perdait pas de vue la question, et, quelques années après, sous le roi Lunalilo, la solution avait paru proche. Des négociations entamées pour la cession du magnifique estuaire de la rivière de la Perle étaient sur le point d'aboutir ; une commission avait même été désignée pour aller prendre possession au nom de la République étoilée et se disposait à faire voile pour Honolulu. Cette fois encore, les choses en restèrent là, le bon roi Lunalilo ayant eu le tort de décéder inopinément — d'une façon qui n'a Vjamais été bien éclaircie — du delirium tremens, à la suite d'une orgie, suivant les uns, au dire des autres pour avoir absorbé quelque breuvage insidieusement préparé. Aujourd'hui le roi Kalakaua ' affirme hautement, je le crois bien !... sa ferme volonté de ne jamais trafiquer de sa couronne. Que deviendra dans l'avenir cette belle résolution? Ce qu'il est aisé de prévoir, c'est que le jour n'est pas éloigné où le trône d'Hawaï n'aura ! plus d'héritier légitime. Ajjxtermes des coutumes loc ales, le souver ain doit étrjq» en. effet, de toute nécessité un descendant incontesté des anciens

chefs. Or, par suite de l'immigration étrangère, du mélange continu des races, il sera de plus en plus malaisé aux natifs d'établir leurs rapports de consanguinité avec leurs aïeux barbares. Il ne s'agit plus pour John Bull et pour Jonathan que d'épier le moment psychologique et de jouer au plus fin. A moins toutefois que la question ne soit tranchée d'une façon irrévocable par la formidable puissance qui domine ces régions. Le volcan / d'Hawaï, le plus grand de la terre, qui les a fait émerger des abimes, pourrait bien quelque jour, à l'exemple de son émule de Java, anéantir son œuvre. Que d'îlots relevés par les navigateurs ont aujourd'hui disparu ! Le lit brûlant de ces mers J est agité comme leur surface. ]

En quittant le consulat, situé dans Beretania street, qui est moins une rue qu'une avenue ombragée, bordée de résidences dissimulées dans la verdure et les fleurs, le hasard de la promenade nous égare dans une portion de la ville absolu ment différente : maisonnettes de bois ou de bambou, aux parois minces comme les feuilles d'un paravent, boutiques dont les enseignes étalent les noms de Tom Kin, A Fee, Van Li, négociants abondamment pourvus des produits du .Céleste Empire, mais de ceux-là seulement. La maison et ce qu'elle contient, le marchand et sa clientèle, tout est chinois; chinoises aussi les

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réclames, les affiches qui émaillent la voie publique. Ici pas plus qu'ailleurs, cette race ne s'est/ mélangée aux autres ; elle s'est créé une ville part où elle a implanté sa civilisation à elle. C'esfj ce que nous avions déjà vu à San Francisco, avec cette notable différence qu'ici l'Asiatique n'a pas eu à déloger un premier occupant. La place ne faisant pas défaut, il a préféré bâtir et s'installer à sa guise. Aussi ce coin de la capitale présentet-il, dans un rayon moins étendu, un ensemble bien autrement complet que toute la chinoiserie de la grande cité californienne.

Sur une quinzaine de mille habitants, Honolulu compte environ trois mille Chinois. Ils sont plus de dix-sept mille dans l'Archipel, dont la population entière est loin d'atteindre le chiffre de cent mille âmes. On Jpg^vrjjt afflnpr pnn^jpnp dans. tout pays où le nom bre dé bras iLest pa& *>*x prj>pnrf,ipn su ffisante a v ec l'é tendue des terres à cultiver. Travailleurs infatigables, adroits et sobres, ils assiègent les plantations, offrant leurs services moyen-j nant un salaire dont ne saurait se contenter l'homme blanc. Cette invasion inquiétante n^ pouvait manquer de provoquer, comme en Amé* rique, une réaction. Il y a de cela quelques jourà à peine, un vapeur anglais, VArabia, arrivait de Hong-kong avec un chargement de six cents coolies; l'autorisation de les mettre à terce lui

fut refusée net, et le capitaine ne put procéder au débarquement de son fret humain qu'après des négociations à n'en plus finir. Il arguait de sa bonne foi, établissant que son départ de Chine s'était effectué à une date antérieure à 1 la promulgation des nouveaux règlements, sous la garantie de la législation alors en vi-* gueur, dont il devait, selon toute justice, bénéficier encore à l'arrivée. Le grief invoqué contre la race jaune est le même qu'aux États-Unis; ce qu'on lui reproche, c'est moins d'abaisser le prix de la main-d'œuvre à un niveau qui défie toute I concurrence, que de ne point faire œuvre durable / et féconde. Le Chinois ne s'expatrie jamaia sans j es P2t.^ e retour; il se condamne à la-prcrs-èpre ■ économie pour remporter le plus tôt possible au j pays natal la quasi-totalité du gain conquis sur le l sol étranger. Ce elêsj p*g aia ^Wiij mnn nu | manœuvre^ et bien des gens demandent qu'on fasse une chasse impitoyable à cet oiseau de passage pour favoriser en revanche l'immigration j des Allemands et surtout des Portugais qui amè-| i nent avec eux des familles nombreuses, s'accli-l matent facilement, et s'établissent à demeure/ dans leur nouvelle patrie. '

Quittons ce faubourg qu'on pourrait croire détaché de Nankin ou de Canton, pour rentrer dans le quartier, j'allais dire européen, ce qui

serait inexact, car les indigènes ne sont point parqués à l'écart, et le mélange de leurs modestes demeures en paille avec les habitations des résidents étrangers ne contribue pas peu à l'originalité du coup d'oeil. La journée s'avançait. Déjà plusieurs familles se disposaient à prendre en plein air le repas du soir. Couvert sans apparat , menu des moins compliqués; les convives accroupis en cercle sur une natte : au centre, les calebasses contenant le mets national, le poï, pâte fermentée fabriquée avec la racine du taro. — Dans Fort street et Merchant street, les deux voies commerçantes, les boutiques se fermaient; le long des trottoirs de planches, sous les auvents des maisonnettes composées d'un simple rez-dechaussée, les Jlower s girls, assises sur leurs talons au milieu des guirlandes et des colliers tressés dans la journée, offraient aux passants leurs brillantes et fragiles parures. Et, sans y songer, nous étions revenus vers le port au moment même où le soleil, très-rouge, allait s'abîmer dans la mer. Crépuscule de quelques minutes à peine, après quoi, nuit complète : instant trop court dans ces latitudes, mais dont la limpidité de l'atmosphère double le charme. L'Océan, d'un bleu dur de saphir au lointain, prenait aux abords des côtes une teinte laiteuse, tandis qu'en arrière, les silhouettes des feuillages soudainement assombris se pro-

41 ILES HAWAl,

filaient en noir sur le ciel clair. Une faible brise descendue de la montagne, frisson avantcoureur du calme absolu particulier aux nuits tropicales, courbait les tiges des cocotiers. Sur l'eau morte et profonde du port deux ou trois bâtiments, les voiles repliées, comme de grands oiseaux au repos, immobiles, semblaient dormir, et par le chenal entre les brisants rentraient les minces pirogues des pêcheurs de corail avec leur cargaison rose et blanche. Dans ce rapide moment crépusculaire où le regard ne peut s'arrêter sur rien qui ne soit nouveau et imprévu, tout à coup nous nous sentons très-loin.

Maintes fois déjà je l'avais éprouvé, ce sentiment profond de l'éloignement, mais jamais de façon si vive. Et précisément parce que rien dans ce qui nous entoure ne nous rappelle l'Europe, ma pensée se reporte obstinément vers le vieux monde. La France est là pourtant, ou du moins une parcelle détachée d'elle, XeKerguelen, mouillé à quelques encablures, et dont on distingue encore dans le jour mourant le pavillon déployé. Et des visions passent : parents, amis laissés là-bas, maison familière, horizons accoutumés, — tout cela dans un lambeau d'étoffe tricolore.

A un quart de mille en arrière de la ville se dresse, isolé de la chaîne principale, un ancien cratère, le Puhaïna en langue indigène; les Anglais ont baptisé cette éminence du nom plus caractéristique de Punch-bowl, Bol-à-punch. Il suffît d'une demi-heure pour en atteindre la cime en suivant un sentier qui serpente parmi les vieilles coulées de lave, au milieu des hautes herbes et des buissons épineux. Du sommet, où deux antiques canons de fonte chancelant sur leurs affûts attestent seuls la valeur de la position au point de vue militaire, on découvre un panorama immense, tout le versant méridional de File, près de dix lieues de côte, depuis le cap Diamant jusqu'à la rivière de la Perle. L'île d'Oahu est partagée de l'est à l'ouest dans sa longueur par une chaîne unique, sorte d'épine dorsale d'où se détachent des contre-forts creusant autant de vallées parallèles, vallées pour la plu-

part étroites, profondes, accessibles seulement du côte' de la mer, partout ailleurs fermées, par des escarpements verticaux dont la roideur se dissimule sous les draperies flottantes des pariétaires et des lianes. Les indigènes les désignent du terme expressif de Palis, ou précipices. Une de ces vallées, moins encaissée, s'élève en pente douce jusqu'à un col, point de départ d'un sentier suspendu sur des abîmes, seul trait d'union entre les deux versants. Cette vallée a nom le Nuuanu-Pali, ou tout uniment le Pâli, et c'est à son ouverture qu'Honolulu se déploie en éventail vers la mer. Cet observatoire où je m'oublie dans la lumière et la fraîcheur matinales me paraît l'endroit le plus propice à un coup d'qol d'onncmblr jat£ ^rtir l'archipel hawaïen^ . On me passera la digression; je la crois nécessaire avant de pénétrer plus avant dans ce petit monde océanien. Chacun connaît de nom les îles Sandwich ; mais il pourrait se produire au sujet de leur position exacte/ quelques hésitations, fort excusables d'ailleurs.} Je ne parle pas ici des gens qui, se fiant à la( consonnance, ne font aucune différence enta Hawaï, Haïti et Taïti, ce qui atteste de fâcheused lacunes dans leurs études géographiques. Mais il est bien permis, sans être pour cela taxé d'ignorance, de faire quelques confusions parmi l'énorme! quantité d'îles composant la Polynésie, la Micro-*

nésie et la Mélanésie. En général, nous savons des Sandwich qu'elles sont situées dans l'océan Pacifique, sur un point quelconque au nord ou au sud, entre Vancouver et Van-Diemen. Plusieurs seraient tentés de les placer dans le voisinage immédiat des Marquises, des fies de la Société ou des Fidjis; beaucoup s'imaginent qu'elles recèlent encore des tribus farouches, .friandes de chair humaine. C'est dans l'espoir de idissiper ces malentendus que je demande la per- ! mission de résumer ici, très-brièvement, mes renj seignements personnels, science de fraîche date, / acquise pendant les longues heures de la traversée. Les îles Sandwich constituent le seul groupe important dans l'océan Pacifique nord, où elles occupent une place avantageuse, à peu près à distance égale de la Californie, du Mexique, de la/ Chine, du Japon et des archipels méridionaux,! Fidjis, Marquises, îles de la Société. — Mais elles J n'ont avec ces derniers d'autres rapports que ceux J résultant des affinités de race et de langage. * Comme eux, toutefois, elles appartiennent à la zone torride, étant situées entre 18° 50' et 22° 20' de latitude nord, de 154* 53' à 160' 15' de Iongitude ouest (méridien de Greenwich.) Le capitaine James Cook, qui les découvrit 1 , en 1778,

I 1 Ou, plus exactement, les retrouva. Ces îles avaient été relevées en 1555 par l'amiral espagnol Juan Gaetano.

leur donna le nom du premier lord de l'Amirauté anglaise, John Montague, comte de Sandwich.

Le groupe comprend douze îles, dont huit seulement sont habitées. Elle décrivent un arc de cercle du nord-ouest au sud-est dans Tordre suivant : les Oiseaux, Kaula, Nùhau, Lehua, Rauai, Oahu, Molokai, Maui, Lanai, Molokini, Kahoolawe et Hawaï, la plus méridionale et la plus considérable. Molokini, Lehua, Kaula et l'île des Oiseaux sont des récifs désolés. Leur étendue varie de quatre-vingt-huit milles de longueur 1 sur une largeur de soixante-treize, pour Havaï, à onze milles sur huit pour l'Ilot de Kahoo-

Ilawe. La superficie totale en est évaluée à 6,100 milles carrés : les côtes, défendues par une ceinture de coraux, offrent peu de mouillages sûrs. D'orjgjne exclusivement,ign.ég, elles possèdent à la fois le plus grand volcan en perpétuelle activité et le plus vaste cratère éteint du monde. Leur sol est très-montagneux : les deux sommets d'Hawaï, le Mauna-Loa et le Mauna-Rea, atteignent près de quatorze mille pieds. De récentes études, notamment les sondages exécutés par la frégate anglaise Challenger, nous les montrent situées à l'extrémité sud-ouest d'un des plus hauts plateaux du Pacifique, dont elles seraient en réalité

1 Environ 35 lieues. Le mille terrestre anglais vaut 1 } 609 mètres.

les points culminants, aiguilles abruptes dont la base est à une profondeur de trois milles audessous du niveau de la mer, ce qui donnerait f aux plus hautes cimes d'Hawaï une élévation,' de six milles au-dessus du lit de l'Océan. Elles présentent le caractère et les aspects des autres groupes polynésiens, mais-~fiaa.4ia1li.cu lier celui d'un climat absolument égal réputé le plus parfaiVde. la terre. À des niveaux différents, c'est l'égalité même, e t l'hom me peut, à son choix, ou s'il lui plaît mieuXy ^ assure r ^rois cent soixantecingjfluxs. durant, la fr aîche t empérature de nos automnes européens en transportant son domicile à des altitudes où il gèle la nuit presque toute FfttmfiÊaJl n'y a poin t jjfi mauvaise saiee»-«i de lQCjJjté^ malsajne. Les alizés soufflent pendant/ neuf mois, et les pluies fréquentes qui arrosent les terres sous le vent y entretiennent une végétation sans cesse en travail, une fécondation et un épanouissement perpétuels. ï Il n'y a point ici de cannibales, en admettant qu'il y en ait eu jamais, ce que les indigènes nient de la façon la plus énergique. — Je sais bien que ces dénégations n'ont rien de concluant. — J^e dernier sacrifice humain ne remonte qu'à une soixant aine d'années, Du sacrifice au festin il n'y a qu'un pas, et l'on admettra difficilement que les guerriers de ce temps-là aient poussé le scru-

pulejusqu'à laisser perdre les meilleurs morceaux des victimes. Quoi qu'il en soit, cette race est à présent hospitalière, souriante et douce, d'une douceur d'enfant ou de malade, rar ^r?» p^ljl p euple ep gstà q<j ffc rP ;«>i»c ^/^p^f^ r.^i^ en 1778, évaluait à 400,000 le nombre des indigènes; il n'étaitplusquede49,000d'aprèsle recensement de 1872. En admettant, — le fait semble aujourd'hui prouvé, — que l'estimation de l'illustre navigateur doive être réduite de moitié, ces chiffres n'en accusent pas moins la rapidité navrante de la dépopulation parmi ces tribus auxqueIXes le

contactde l'homme blan c - ' # a cjarilisatioalcp p

souvent frelatée fut mortel. On compte environ cinq mille résidents étrangers qui vivent en excellents termes avec les natifs et prennent la part la plus active dans les affaires du pays. LaJftrjB&jde gouvernement est une mo narchie ^ érpdj foirç tç mpétéej^aiLune constitution sortie de to utes pièce s / du cerv eau desjnjsgJLQr» 1 ^"™^ p'^oifiS* an *S fit pft rf a T* f / l'indélébile empreinte de son origine. Le souve f r^in^actuel, Ralakaua, est un prince civilisé^ in- , <ttrjjit ? pariant^ bien l'anglais et s'habillan t, en \ PH?l^ c 4mmoins, à l'européenne.

Enfin la véritable appellation géographique du groupe est Archipel cCHawaï. — Mais les Américains, d'ordinaire peu susceptibles d'enthousiasme, pour tout ce qui n'est pas leur continent, le décorent

couramment du titre de Fleur de la mer d'été, Êdendu Pacifique, — « Bright blos£&m of aLSiimmçr sea » , « Paradise of the Pacific » ; et la capitale est ce riant village ou plutôt cette série de villages épars à mes pieds, dans les arbres.

Comme la plupart des villes situées sous le tropique> où le milieu du jour est consacré à la sieste, Honolulu, endormie fort tard, s'éveille avec l'aube. Les matinées et les soirées sont d'une douceur inconcevable. Pendant les trois heures qui suivent le lever du soleil, c'est, dans l'immense bocage, un va-et-vient bruyant, une confusion de rires et de chants d'oiseaux.

Dans les rues avoisinant la mer, l'animation a quelque chose de plus raisonné : c'est moins l'expansion joyeuse de la vie, une gaieté d'enfants souriant au soleil, que le mouvement habituel des affaires. Ici chacun a un but, une tâche à remplir; ■c'est la race blanche intelligente et laborieuse dont l'activité féconde est puissamment mise en relief par l'insouciante allure de la population indigène. La physionomie du quartier est celle d'une jeune cité du Far- West transportée sous le ciel d'Océanie. Rien n'y manque, pas même les longs poteaux

blancs chargés de fils téléphoniques, innovation qui ne devait pas se faire attendre dans un pays où l'élément américain est si largement représenté. Elle a d'autant plus sa raison d'être que le périmètre de cette ville de quinze mille âmes est fort étendu; chaque habitation s'y prélassant au centre d'un jardin, la résidence particulière du commerçant est souvent à près de deux lieues de son comptoir, et la longueur des distances jointe à l'ardeur du climat fait apprécier plus que partout ailleurs ce genre de communication qui permet de mener de front plusieurs affaires, sans quitter pour cela l'ombre de sa vérandah et sa chaise à bascule. — J'ai retrouvé, ornés de leur personnel, le bar au comptoir étincelant et le débit de boissons glacées, établissements qui ne sauraient manquer de réaliser d'importants bénéfices, puisqu'ils n'ont pas à redouter la concurrence, la loi limitant d'une façon assez parcimonieuse la vente des alcools et la prohibant sans merci partout ailleurs que dans la capitale. — Voici le Peau-Rouge orné de plumes et brandissant le tomahawk, l'enseigne classique des bureaux de tabac dans tous les États de l'Union, puis l'éternel magasin des villes frontières avec son assortiment panaché, étrange amas de marchandises hétéroclites enfouies dans l'ombre poudreuse : collection complète de tout ce que peut suggérer le caprice ou le besoin. Il y en a pour

5i ILES HAWAI.

toutes les bourses, pour tous les goûts. La quincaillerie s'y heurte avec la passementerie; les conserves alimentaires y coudoient la confection ; dans la même salle et sous le regard paternel d'un même commis, la chapellerie fraternise avec la ferblanterie ; les surcots de toile cirée, le fil de caret, les cordages, les fanaux de position, tout l'attirail du pécheur et du marin s'y donnent rendez-vous à côté de l'article de Paris, verroterie, bimbeloterie, horlogerie et fumisterie : on peut voir se faisant vis-à-vis des piles de jupons et des bocaux pharmaceutiques, des corsets et des paires de bottes, des ombrelles roses et des irrigateurs.

Au milieu de ce bric-à-brac, çà et là un détail local, une physionomie singulière, un costume bariolé ou même réduit à son expression la plus simple, coupait court à l'illusion et nous rappelait au sentiment de la réalité ; tout ceci n'est qu'une vaste ébauche : nous assistons à la transformation pacifique d'un monde, au double spectacle de la civilisation naissante et de la barbarie primitive, deux éléments en présence, mais dont la fusion incomplète encore provoque à chaque minute des contrastes nettement tranchés. Dans le port, en face des quais de bois, des entrepôts et des hangars, bâtisses banales de toutes les stations maritimes des deux hémisphères, évoluaient de minces

pirogues dirigées par des pagayeurs demi-nus. L'embarcation est creusée dans le tronc d'un cocotier; deux longues perches horizontales fixées le long du bordage et reliées à leur extrémité par une troisième branche forment balancier, appareil armé d'un seul aviron et merveilleux d'équilibre en dépit du vent et du ressac ; il n'est pas rare qu'on l'aperçoive à plusieurs millesde la côte, bercé au creux de la lame comme une mouette endormie. Ces petits canots et leurs équipages x faisaient à qui mieux mieux leur partie dans le concert matinal : ceux-ci équipés pour la pêche, pour la récolte des coraux ou des varechs ; ceux-là se pressant autour de deux longs-courriers à destination des mers du Sud, entrés hier pour renouveler leur provision d'eau et de vivres frais. C'étaient des appels, de grands gestes, des chocs soudain suivis de plongeons, le tumulte d'une bataille pour rire, sous le clair soleil lustrant les chairs cuivrées, au grand amusement des loups de mer qui fumaient flegmatiquement leur pipe, juchés sur les^porte-haubans.

Mais c'est ailleurs qu'il faut chercher les enfants des lies livrés à eux-mêmes dans la libre expansion de leur nature exubérante. Sauf de rares exceptions, vous ne verrez dans les rues proches de la mer que l'Anglo-Saxon ou le Chinois âpre au gain qui sait la valeur du temps et n'aurait

5« ILES HAWA1.

garde de le gaspiller. Tout autre est le Polynésien exempt de besoins et de soucis. Que lui faut-il pour vivre? Quelques fruits, la racine réduite en pâte d'une plante répandue à profusion dans l'archipel, le tout arrosé d'eau pure; pour les raffinés un peu de vin de palme, ou d'autre liqueur distillée suivant les procédés du pays. — La douceur du climat fait de la profession de tailleur ou de couturière l'équivalent d'une sinécure. , A la ville, le vêtement est des plus sommaires : aux champs, on le supprime volontiers. La grande affaire de l'existence, c'est le plaisir sous toutes ses formes; ce sauvage est intimement persuadé qu'il a été créé et mis au monde uniquement pour manger, dormir, bavarder et chanter, prendre ses ébats dans la mer et combiner d'ingénieuses paruresde fleurs. Observez-le au marché qui se tient à l'extrémité nord de Queen's street. C'est là comme dans les pays d'Orient que se réunissent, matin et soir, aux heures fraîches, les diverses fractions de la société indigène.

Supposez un large espace ouvert, bordé d'échoppes; aux étalages des piles de fruits : cocos, mangues, oranges, goyaves, bananes, les boules farineuses de l'arbre à pain et les pommes-roses. Cette* dernière variété, qui m'était inconnue, mérite les honneurs d'une parenthèse : elle a la grosseur et la forme d'un citron, la teinte de la pêche, mais

la peau luisante; à l'intérieur, un gros noyau détaché de la fibre résonne comme un grelot. La chair possède une saveur étrange et le capiteux arôme de la rose la plus parfumée. Le palais en est surpris, sinon charmé . Il est permis de s'étonner qu'aucun industriel ne Tait jusqu'à ce jour utilisée pour en extraire à peu de frais un des principaux et des plus coûteux ingrédients de la parfumerie orientale, l'essence de roses. — À côté des produits du pays, quelques fruits ou légumes d'Europe d'importation récente, pour la plupart d'une grosseur anormale et de qualité médiocre. Non loin des monceaux de fruits, voici les étals de poissons de toutes les espèces et de toutes les couleurs : d'abord les monstres, les poulpes gigantesques, hideux avec leur huit lanières visqueuses trouées de plus de cent tentacules, puis les grandes tortues de mer, et les innombrables familles de crabes , la vermine de l'Océan. Pour la première fois de ma vie, j'ai fait la connaissance du kihi-kihi, dont le dos est rayé de bandes transversales noires et jaunes; du hinalea noir tatoué de vert; là on m'a présenté l'opukaï, couleur de pourpre, et tant d'autres : l'ohua, le hala, la manini, aux reflets d'or, roses, cramoisis, êtres lumineux qui peuplent les forêts de corail de ces mers enchantées. Les dispensateurs de ces trésors célèbrent leurs marchandises et interpellent le client avec une verve

et un brio à faire pâmer d'envie une virtuose des Halles.

Auprès de la Poissonnerie les pécheurs de corail alignent leurs buissons d'un rouge vif ou d'un blanc de lait dont le poids varie de dix à vingt livres ; puis viennent à la file les vendeurs de paniers, les articles en paille et en écorce, larges chapeaux tressés avec le plumet de la canne à sucre, rouleaux de nattes dont le tissu a la souplesse d'une étoffe, apportées du lointain district de Puna dans l'île d'Hawaï, où l'on utilise pour leur fabrication les feuilles lancéolées du pandanus. Et cette foule qui assiège les boutiques et se presse dans le vaste enclos, est-elle assez vivante et bariolée! — Vous y retrouverez épars les échantillons de toutes les peuplades dû Grand océan : l'insulaire des Tongas ou de Pomotou s'y croise avec l'homme des îles Salomon criblé de tatouages ; auprès du pygmée de l'archipel malais apparaît le noir à la puissante carrure. — Le type hawaïen domine, ouvert, rieur, épanoui, bon enfant, hommes et femmes chargés de guirlandes ou leis d'ohias écarlate, d'ohalas dorés enroulées autour de la tête et retombant sur leurs épaules. Ils entourent les marchands de poissons et les débitants des différentes mousses de mer qui entrent pour une paît dans la compositiou du poï national, le plus souvent en flâneurs ou en cu-

rieux. Sur dix personnes, neuf ne sont pas venues avec l'intention de procéder à des achats, mais tout bonnement pour voir, muser, bavarder et échanger des sourires, semblables en cela à ces paysans de nos contrées qui pour rien au monde ne manqueraient un marché ou une foire, alors même qu'ils n'ont à y faire aucune emplette; mais ne faut-il pas aller aux nouvelles, surprendre celui-ci, épier celui-là, écouter les menus propos et saisir au vol les cancans? Peau blanche ou peau cuivrée, profil grec ou face de singe, l'homme de la glèbe, l'homme aux mœurs simples, est le même par toute la terre. Les formes s'adoucissent et s'affinent, l'espèce est perfectible et variable à l'infini ; il n'y a d'immuable que ce fond de badauderie universelle. La seule différence, c'est qu'ici la flânerie est la règle, non l'exception; chaque jour est fête chômée, prétexte à réjouissances, et ramène la même assemblée folâtre, amalgame bizarre de races et de jargons où sonnent tous les dialectes canaques, l'ha\vaien, le doux idiome de Tahiti et le parler plus guttural de Samoa et des Marquises : fleurs, chansons, éclats de rire, le tout réglé par ce prodigieux metteur en scène, le soleil.

Partout où une société oisive s'est choisi un lieu de réunion, aussitôt, par une sorte de convention tacite, elle adopte un jour de gala : ce jour-

là il est de rigueur que chacun, toute affaire cessante, paraisse au rendez-vous et s'y livre à des démonstrations plus bruyantes que de coutume. Honolulu , ne vous endéplaise, a ses samedis, ni plus ni moins que nos théâtres ont leurs soirs d'abonnement, ou le bois de Boulogne a J'heuredu/?ersi7. J /animation alors est à son comble : on se ferait difficilement une idée de la fièvre de plaisir qui agite toutes les cervelles, de la joie des gens qui se délassent d'une semaine passée à ne rien faire. C'est le samedi qu'il faut voir ces messieurs et ces dames dans leurs plus frais atours ; colliers et festons multicolores retombant sur la chemise flottante ; et les gracieux saluts, les sourires découvrant les dents blanches comme des rangées de perles sur de l'or bruni, l'éclat et la mobilité des yeux immenses, pareils à des fleurs animées. Plus que jamais la ville a un air de fête; du marché et des rues adjacentes débouchent des groupes fleuris, et tout le jour, le chemin de Waïkiki, l'unique chaussée carrossable de l'île, est encombré de promeneurs, de véhicules et de cavaliers.

Waïkiki est un petit village planté dans les cocotiers au bord de la mer, à la base du cap Diamant, séjour favori des anciens chefs, dont le souvenir est perpétué par les vieux arbres désignés aujourd'hui encore sous le nom de Bois du Roi; leur ombre grêle abrite quelques paillottes >

des pirogues renversées, des filets séchant sur des perches, toute la fortune de cinq ou six pécheurs. Toutefois plusieurs résidents d'Honolulu, frappés des avantages de la position, y ont élevé d'élégants cottages en bois avec vérandahs donnant sur la mer, où ils vivent une partie de Tannée. La plage de sable fin offre aux baigneurs toute sécurité, un banc de corail à fleur d'eau en interdisant l'approche aux requins. Waïkiki est un but de promenade très-fréquenté des équipages et surtout des cavaliers, en particulier le samedi dans l'après-midi, quand les affaires sont terminées. Les étrangers s'y rendent dans leur buggy menu comme un fil d'araignée, voiture et attelage de provenance américaine, ou montés sur les petits chevaux du pays. Mais ce dernier genre de sport est choisi de préférence par les indigènes, qui y excellent. Les Hawaïens adorent monter à cheval : il entre dans cette passion quelque chose de la curiosité admirative qu'éprouvèrent leurs aïeux à la vue du premier spécimen de la race chevaline importé par les navigateurs anglais. Les femmes surtout sont intrépides, fièrement campées sur la haute selle mexicaine, non point assises à la mode européenne, mais enfourchant leurs montures, qu'elles dirigent avec une énergie toute masculine. Les élégantes arborent pour cet exercice une tenue spéciale,

robe de deux nuances, généralement écarlate et orange, relevée entre les jambes, mais qui doit être assez longue et assez ample pour que les plis flottent de chaque côté de l'amazone à hauteur des hanches du cheval comme des ailes éployées.

Le dirai-je? Les Hawaïennes, sauf-jcslles qui

n'ont gji£re— dépassé l'enfance, ne sont point

jolies. Formées de très-bonne heure, elles ont,

yvers la douzième année, la grâce et la souplesse

le jeunes chats, le teint mat, légèrement cuivré,

les cheveux d'un noir d'ébène, longs, mais peu

>oyeux, les dents du plus bel émail, la bouche

iensuelle, un peu grande, des yeux superbes.

Passé cet âge, elles s'acheminent rapidement vers

in embonpoint qu'exagère encore leur vêtement/

lâche. Il semble en revanche que l'obésité ne

leur enlève rien de leur agilité et de leur adresse,

et j'estime que plusieurs des plus fougueuses

écuyères peuvent être évaluées à cent kilo-i

grammes ou peu s'en faut, abstraction faite de

la toilette et des lourdes guirlandes de fleurs, j

Mais ici, comme ailleurs, tout se perd, les vieilles coutumes menacent ruine. Il y a seulement quelques années ces divertissements hebdomadaires se célébraient avec une fougue dont la gaieté actuelle n'est que très-affaiblie. C'était le temps des folles cavalcades, des charges à fond de train qui obligeaient l'étranger à se tenir chez lui

IIONOLULU. 63

portes closes sous peine de rentrer au logis avec un œil poché, un bras démis, ou pis encore; l'époque aussi des danses lascives ondulant dans la nuit bleue, au tintamarre des calebasses pleines de cailloux, jusqu'à complet épuisement des choryphées et des chanteurs. Malheureusement les blancs, d'humeur plus morose, s'accommodaient peu de ces saturnales qui portaient atteinte aux bonnes mœurs et, chose plus grave, à la régulière expédition des affaires. Aussi, pour tempérer cette exubérance joyeuse, mirent-ils tout en œuvre, propagande évangélique et mesures de police. La crainte de Dieu jointe à celle du constable a fait merveille, et ramené à des proportions plus sages la manifestation de la joie populaire. Par le temps qui court, le promeneur pacifique n'a plus à redouter de horions. On danse encore, il est vrai, les danses profanes, mais hors de la voie publique, dans des enceintes discrètes disposées à cet effet, avec la permission des autorités qui perçoivent des délinquants une taxe de dix dollars. Et cependant, voyez la force de l'habitude : de pauvres diables n'ont pu se plier encore aux exigences légales; ils oublient une fois par semaine que le plaisir doit être digne, la gaieté pleine de décorum, et qu'on est passible d'une amende pour avoir chevauché à une allure par trop désordonnée, vérités qu'ils peuvent méditer tout à

64 FLES HAWAI.

leur aise au violon, en attendant l'aube du dimanche. Triste fin d'un jour de liesse.

Le temps, qui modifie toutes choses, a pourtant respecté les traditions hospitalières d'une simplicité patriarcale et charmante. Sans doute d'autres peuples pratiquent l'hospitalité avec plus d'apparat : il y a dans la façon dont l'Espagnol met à la disposition de son hôte sa maison et ce qu'elle contient, ses serviteurs et jusqu'à sa bourse, une bonne grâce réelle, mais à coup sûr beaucoup de jactance; c'est de sa part une formule cérémonieuse de politesse qu'il serait malséant de prendre au pied de la lettre. Ici rien de semblable; point de protestations pompeuses. La simplicité de l'idiome primitif ne se prête pas à un étalage de grands sentiments. L'indigène s'offre, lui et ce qu'il possède, spontanément, sans arrière-pensée : dans sa générosité, souvent poussée à l'excès, il n'obéit qu'à un élan de sa nature prime-sautière ; donner est pour lui un besoin. Les étrangers ne l'ignorent pas, et nombre d'entre eux ont mis à profit cette tendance, parfois même exploité jusqu'à l'abus ce peuple sans défiance, impressionnable comme l'enfant. Quiconque parcourt les districts reculés de l'Archipel est assuré de trouver dans la hutte de paille un accueil empressé; on réserve au nouveau venu la meilleure natte, le plus beau pois-

son, le poï fraîchement préparé; on cherche pour sa monture quelque enclos où l'herbe soit haute et drue : si l'étape a été rude, si le cavalier arrive trempé par l'orage ou encore meurtri d'une chute sur les blocs de lave, c'est à qui le débarrassera de ses vêtements et lui prodiguera les lomi-lomi, énergiques frictions, massage compliqué, pression savante des jointures qui rendent bientôt la souplesse aux membres fatigués. Et, lorsqu'il prendra congé de ses hôtes improvisés, les serrements de main, les sourires, l'épanouissement des visages bronzés lui disent, à défaut de phrase intelligible, que son passage a été une fête pour la famille.

Nulle part je n'ai vu pousser à un tel degré le goût dès visites, des repas pris en commun, entre voisins. Chacun apporte sa calebasse, et l'on prend place en rond sous les arbres, de manière à ne rien perdre du mouvement extérieur et à s'unir plus intimement à la vie des autres. A Foccasion, on interpelle les passants ; c'est un ami, un parent, ou même un inconnu qu'on invite à s'asseoir. A quoi bon aller plus loin? Il est déjà tard, mettez-vous là et mangez avec nous. Si l'offre est déclinée, on n'en fait pas moins un bout de causette. Peu à peu le cercle s'élargit, et, la faim rassasiée, on reste là pendant des heures à rire et à conter des histoires. Ces rassemble-

ments sont une cause de méprise continuelle pour le voyageur récemment débarqué ; en apercevant de loin des groupes qui rient et gesticulent, il croit à un accident ou tout au moins aux exhibitions d'un charlatan ou d'un jongleur. Non : c'est tout simplement messieurs tel ou tel en train de déjeuner sur l'herbe devant une assistance bienveillante et rééditant à leur insu l'usage des repas publics chers aux législateurs de Sparte.

Le lendemain de notre arrivée, nous étions invités à prendre le thé dans une riche famille hawaïenne qui demeure à l'extrémité de la ville, dans King's street, avenue fashionable bordée de luxueuses résidences, dont il est toutefois malaisé de démêler le style à travers le fouillis de verdure qui les drape : les plantes s'emparent de chaque aspérité, grimpent aux colonnes, poussent le long des corniches de telle sorte qu'on en est à se demander où finit le jardin et où commence la maison. Notre hôte, assisté de sa femme et de ses filles parées de leurs robes les plus claires et couronnées de roses, nous reçoit sur le perron, et chacun à tour de rôle nous souhaite la bienvenue avec l'invariable formule canaque Aloha. L'expression, d'un usage constant, résume à elle seule tous les compliments affectueux : le sâlut, l'adieu, les souhaits; le sens en est essentielle-

ment variable suivant la situation réciproque des personnes qui l'échangent. Elle équivaut au Salve antique; il n'est si humble demeure au seuil de laquelle ces cinq lettres n'apparaissent gravées dans le bois, enchâssées dans la brique, le plus souvent se balançant au-dessus de la porte en broderies de fleurs ou de feuillage. En style épistolaire, c'est le mot de la fin, Au revoir, adieu. A loha, c'est aussi : Je vous aime. C'est le plus Joli motJujoiQJid&w —

Le maître de la maison, qui occupe à la cour un grade élevé, était un homme d'une cinquantaine d'années, de belle prestance, au teint très-foncé, bien qu'il ait dans les veines du sang européen. Son père, un Anglais d'humeur aventureuse, avait épousé une femme du pays, et, ainsi qu'il arrive fréquemment dans ce genre d'unions, l'influence de la mère fut prédominante. Ce fils a néanmoins conservé certains traits de la race paternelle : quant aux enfants, au type indigène très-accusé, ils ne rappellent que d'assez loin l'auteur commun. L'installation, toute neuve, est celle d'une villa anglaise, la famille ayant quitté depuis peu de jours seulement une habitation plus modeste, mais d'une couleur infiniment plus locale, qu'elle occupait à l'ombre des algarobas et des canelliers. Nous étions invités à prendre le thé. En fait, ce thé s'est transformé en un

68 ILES 1IAWAI.

festin à quatre services, lequel n'a pas duré moins d'une couple d'heures et aurait été assez morne, car, à l'exception du maître de la maison, la plupart des membres de la famille ne parlent que le canaque, sans la présence d'un jeune Anglais, causeur aimable, établi depuis plusieurs années dans les îles. Je dirai peu de chose du menu qui avait fourni au chef chinois — les Chinois font de remarquables cuisiniers — l'occasion de déployer tous ses talents : gibiers au fumet étrange, légumes et fruits du pays sous toutes les formes, et du vin, qui plus est, d'excellent vin de France. L'inévitable poï fit aussi son apparition, et nous goûtâmes de cette friandise indigène, assez semblable à la colle de pâte, d'abord par curiosité, ensuite parce que nous étions appelés à faire plus ample connaissance avec elle dans nos courses à travers l'Archipel, où l'on se procurerait difficilement d'autre nourriture. Pendant le repas, les deux plus jeunes enfants, un garçon et une fillette de dix ou douze ans, à qui leur âge interdisait de s'asseoir avec les grandes personnes, aidaient au service. Leur tâche principale consistait à se promener autour de la table en balançant audessus de nos têtes les kahilis, grands panaches de plumes destinés à écarter les moustiques. Ils s'acquittaient de ce soin avec une habileté extrême, allant et venant avec des petits rires

étouffés, jolis et gracieux au possible, le garçon de blanc vêtu, la jeune fille en longue blouse rose, une grosse fleur d'hibiscus flamboyantplantée dans ses cheveux noirs.

Après le dîner, ces demoiselles chantèrent sans se faire prier deux ou trois airs populaires d'un rhythme original. Ce peuple a l'instinct de l'harmonie; sa langue aux ondulations trè$ : 4QUCÇ&,est si peu co mpl i quée - quo loo dtronfeoro arrivant au bout de^pfiu, dft temps à. la parler passablement. L'alphabet canaque n'a que douze lettres, dont/ plusieurs ont la même valeur et font double emploi, par exemple le K et le T, l'L et l'R. On dit indifféremment taro ou kalo en parlant du tubercule qui joue un si grand rôle dans l'alimentation quotidienne. Le nom de l'île la plus l septentrionale du groupe, Kauai, se prononce souvent Tauai. Dans le corps du même mot chaque voyelle se prononce d'une façon distincte, et la lettre finale est invariablement une i voyelle, ce qui donne à la phrase la mélodie ld'une période italienne. Dans beaucoup de cas, De cliquetis des syllabes a une sonorité imitative très-frappante, surtout dans les composés du /mot waï (eau), noms de rivières ou de cascades, /tels que waioli, « l'eau qui chante » ; kai'waïhae, « l'eau battue » ; waïaleale, « l'eau qui clapote » . Être en colère, gronder, s'exprime par l'interjec-

tion imagée de hou-hou. La tristesse, la douleur, les difficultés de l'existence, les gros chagrins comme les petits ennuis se rendent par le terme traînant et plaintif de pilihia. Le même mot sert pour désigner une foule de choses différentes; le sens varie suivant l'intonation; makat, mauka, « du côté de la montagne, du côté de la mer » , signifient encore « à droite, à gauche, ici i et là » . 11 n'y a pas de terme pour traduire les différentes vertus, la chasteté, la pudeur, la reconnaissance ; la seule formule de remercî- I ment consiste dans l'exclamation maïkaï, « bon » , f appuyée d'un sourire. Les mots manquent pour I dire « le temps qu'il fait » ; ils n'auraient d'ailleurs nulle raison d'être dans un pays où Jes variations climatériques sont inconnues. La pénurie n'est pas moins grande en ce qu4£gn££me les noms propres. Point de prénoms, ni même de noms de famille dans le sens que nous attachons à ce terme. Lg nom d'un indigène n'estai* plu- \ part du temps, que l'affirmation d'ung q ^^ ité^ j personnelle „ou diua. trait de caractère. Celuï 3 du chef qui, le premier, réunit en un seul peuple j les tribus de l'archipel, Kamehameha, signifi^ î « le solitaire » et s'est conservé dans sa dynastie, bien que la transmission du nom du père au fils ne s'opère pas de toute nécessité. Il n'est pas rare que les membres d'une même famille

soient connus sous des appellations diverses, susceptibles de changer sous l'influence des circon-J stances ou de l'âge. Le nom seul ne suffît pas à révéler le sexe de celui qui le porte, et Ton sera forcé de dire, par exemple, en parlant d'une personne : Kanaina kanaka ou Kanaina wahine « Kanaina homme, Kanaina femme » , suivant le cas. Idiome naïf emprunté aux mille bruits de la nature, au ramage des nids, au murmure des vents et des eaux.

Il était déjà tard quand nous quittions cette maison hospitalière. En dépit de l'heure avancée, il y avait foule dans Queen's Emma square, où se faisaient entendre les musiciens du roi, à la fois instrumentistes et chanteurs, sous la direction d'un chef d'orchestre allemand, lequel n'a pas eu de peine à tirer parti de leurs dispositions naturelles. Au moment où nous arrivions, ils avaient mis de côté leurs instruments et chantaient un vieil air du pays, d'un mouvement lent et un peu triste : le « Malanai » . Était-ce la nuit tiède et limpide, l'air imprégné de parfums, la splendeur de ce ciel où brillaient des constellations inconnues, si rapprochées, semblait-il, qu'on eût dit des lampes suspendues dans les arbres? mais rarement motif me causa une impression aussi pénétrante que cette mélodie sauvage, hymne d'un peuple qui s'éteinL Elle me poursuivait

encore, bien avant dans la nuit, lorsqu'un autre I genre .de musique ascompagnjîe de .morsures ; cuisantes me tira de. mon premier sommeil; les 1 im^t^ ailgf , frittsiwiani A^trp les plis delà mg^- | tiquaûre, ste rappelcpon iy &i j'avais été tenté de ! l'oublier^ que les îles Fortunées ne sont peint,

bêlas! de ce monde.

a Messieurs, comment vous portez-vous?

— On ne peut mieux, monsieur; mille grâces.

— Excusez-moi si par hasard je vous dérange.

— Nullement.

— Je m'en doutais. A pareille heure les affaires chôment, 80 degrés Fahrenheit; un soleil à tuer net un apoplectique. . .

— Mais pardon. . . Aqui avons-nous l'honneur. . . ?

— James B. . ., de Y Advertiser ; paraît le samedi

1 matin, éditeur J. Blach, bureaux dans Merchant street. Vous platt-il de m'accorder quelques secondes d'entretien?

— Bien volontiers. Installons-nous sous la

Ivérandah, elle est déserte; tout le monde fait la sieste, et nous serons à l'abri des oreilles indiscrètes.

— Oh! ce que j'ai à vous dire n'exige nulle-

Iment le secret. Veuillez vous asseoir, et causons, puisque vous me le permettez. »

Notre interlocuteur, un grand diable au teint coloré, les yeux bleus à fleur de tête et les cheveux en broussailles, allongé dans une rockingchairy allumait un cigare, exhibait un calepin, et, dans l'ombre de la vérandah, sous les grands arbres dont pas une feuille ne remuait, en face de la ville silencieuse et pâmée, la conversation se poursuivait avec une vivacité télégraphique.

« Je poserai des questions, si vous le voulez bien, histoire d'abréger.

— A votre aise.

— Français, n'est-il pas vrai?

— Français.

— Arrivés par le Mariposa?

— Jeudi dernier, à midi, parfaitement.

— Commerçants, importateurs?...

— Pas précisément.

— Ah ! chercheurs d'affaires, alors, c'est cela, étudier le terrain, planter la canne, n'est-ce pas?

— Non.

— Ah!... Clergymen?

— Pas davantage.

— Ah!... au fait, fonctionnaires, sans doute? Employés du gouvernement? Allez dans le Sud, Papeete, Nouvelle-Calédonie.

— Ni l'un ni l'autre.

— Ah!...»

Notre nouvelle connaissance avait jeté ces quatre aAh!» avec des intonations très-différentes, decrescendo. Il était manifeste qu'à la quatrième nous avions sensiblement baissé dans son estime. Il crut toutefois devoir risquer une dernière interrogation.

« Savants... peut-être, ajouta-t-il du bout des lèvres.

— Hélas ! non.

— Nous disons donc « globe-trotters » .

— Tout simplement.

— A merveille... un instant je vous ai soupçonnés de venir ici, comme tant d'autres, étudier de près les phénomènes volcaniques, tâter le pouls de la planète et compter ses pulsations auprès des lacs incandescents du Kilaua et du Mauna-Loa. L'hypothèse était admissible, avouez-le. Pardonnez mon erreur.

— Elle n'a rien que de très-flatteur, croyez-le.

— Vous n'en comptez pas moins, j'imagine, entreprendre une tournée dans l'Archipel et voir le grand volcan?

— Nous explorerons les îles et le volcan...

Mais je ne vois pas quel intérêt...

— Très-grand, je vous assure. Rien de ce qui concerne les faits et gestes des étrangers qui nous font visite ne saurait m'être indifférent. Et, à

î moins que je ne vous importune...

76 ILES IIAWAI.

— En aucune façon... Continuez, je vous en prie. »

Et l'interrogatoire d'aller son train. L'inconnu écoutait avec complaisance, tout en griffonnant des notes. Il s'enquit de notre itinéraire, de point en point. Nous le promenâmes tour à tour à travers les Antilles, les solitudes du Mexique, les montagnes Rocheuses et la Californie. La con-

)fession complète ne prit pas moins d'une heure. Après quoi notre homme nous gratifia d'un shakehand énergique et s'esquiva satisfait.

Pareil incident ne surprendra pas quiconque est quelque peu familiarisé avec les coutumes du nouveau monde. L'usage de ces entrevues s'est même depuis quelques années introduit dans nos mœurs. — Mais il est clair qu'un reporter européen procède avec plus de choix : sa curiosité ne s'aventure qu'à bon escient et n'a que faire des { révélations de seigneurs sans importance. Il en est autrement dans une contrée lointaine qu'aucun [ câble ne relie au reste du monde. Les dernières

* nouvelles du continent sont vieilles d'une semaine, \ et la pénurie d'événements locaux, le cours uni-

* forme et placide des jours, rendent la besogne ardue aux entrepreneurs de publications périodiques. Force leur est de faire flèche de tout bois et de remplir tant bien que mal leurs colonnes, fût-ce de rengaines glanées un peu partout, jusque

UN REPORTER OCEANIEN. 77

sur un perron d'hôtel. En cet e'tat de choses l'apparition d'un nouveau visage est un bienfait des dieux : il semble que l'étranger apporte dans ses bagages un trésor d'informations, de faits divers, d'aperçus aussi profonds qu'ingénieux sur les hommes et les choses d'outre-mer. Tout se réduit en somme à des renseignements sur »la nationalité, l'âge et les menus incidents du 1 voyage fournis en style sobre de passe-port, mais jdont MM. les rédacteurs, avec leur tour de main ■habituel et leur puissance d'imagination, parviennent à tirer des effets et des développements inattendus. Je me souviens d'avoir été abordé par un de ces nouvellistes dans une petite ville du Texas, sur la frontière mexicaine, hier encore simple campement d'Indiens nomades planté entre deux dunes de sable, au bord du Rio Grande del Norte. A peine avais-je pénétré dans la salle commune de l'hôtel, avec la satisfaction qu'inspire la perspective de s'abriter sous un toit et de coucher dans un lit après trois semaines de gite à la belle étoile, qu'un des gentlemen barbus occupés à cracher sur le poêle m'interpellait vivement et, sans autre préambule, tirant de son gousset un chiffon de papier gras et un crayon, m'infligeait un interrogatoire en règle, qu'il me fallut subir avec la bonne grâce d'un homme sans défense.

A coup sûr mes réponses n'eurent rien d'original,

78 ILES HAWA1.

et grande fut ma surprise, de les voir consignées le lendemain matin dans le journal de l'endroit, accompagnées de commentaires à donner le frisson. J'avais été, à mon insu, le héros d'aventures extraordinaires : coups de feu avec les Indiens pillards, fuite à travers les plaines, chevaux sauvages pris au lasso, chutes au fond de barrancas

formidables, que sais-je encore? Le récit se

compliquait par un portrait en pied du voyageur et des détails stupéfiants sur moi-même et les miens, mes goûts, mes habitudes, mes vêtements et ma chaussure, laquelle, par parenthèse, assurait mon biographe, me servait depuis un nombre incalculable de mois et était une preuve palpable

fde la supériorité des produits manufacturés de

J. N , bottier à Houston (Texas), sur les cuirs

importés d'Europe. Article à deux fins ;. touchante

. et féconde union du récit épique et de la réclame,

à — L'épisode me revenait en mémoire en prenant congé du reporter d'Honolulu, et je me demandais à quelle sauce MAdvertiser accommoderait dans son numéro du samedi suivant les deux étrangers dont il venait de solliciter les confidences. Mais le surlendemain nous quittions pour

|quelques jours la capitale, et la façon dont notre humble personne a été cette fois-ci travestie et mise en scène restera, à mon grand regret, entourée d'un profond mystère.

TJN BEPORTER OCÉANIEN. 79

L'un des premiers besoins du settler américain / est le journal : il lui faut non-seulement le pain, I mais le bulletin quotidien. Tant qu'il est seul, ill trompe ses aspirations par la rédaction de notes] intimes, où il consigne jour par jour les événe-' ments dignes de remarque qui émaillent la vie des frontières : le temps qu'il fait, l'Indien qui passe, le convoi qui traverse la prairie, la disparition d'une tête de bétail, la rupture d'un essieu ou l'accident arrivé à la jument noire. Qu'un deuxième pionnier vienne s'établir dans les mêmes parages, il y aura échange de vues, chocs d'intérêts, polémique : dès qu'ils sont trois, le territoire possédera l'élément indispensable au fonctionnement normal de la publicité, l'abonné, lequel abonné ne dédaignera pas d'engager à l'occasion la discussion avec l'un et l'autre de pes voisins, quitte à fonder à cet effet un nouvel lorgane constituant la presse indépendante.

La colonie américaine de l'Archipel ne devait point faillir à ces traditions. HonoluluL possède ' six journaux, ce qui est plus que suffisant pour/ une populationblanche n'excédant pas trois mille, âmes. Ce sont la Gazette, paraissant le mercredi matin; le Commercial Advertiser, du samedi; Ylslander, imprimé le vendredi; le Lahui Hawaï et le Kuokoa ( « l'Indépendant » ) , ce&d&ux derniers "ffigrt SB Iffflglflfi f^T^T^ A ces feuilles hebdo-

madaires, il convient d'ajouter une publication mensuelle, le Friend, organe des âmes pieuses, rédigé par le Révérend Samuel C. D., pasteur de l'église de Béthel. Toutes sont de format minuscule et ne renferment guère que quelques extraits découpés dans les journaux américains du mois précédent, la mention de l'arrivée ou du départ l'un navire et des renseignements sur la santé du Roi et des ministres, laquelle, en toute occasion, n'a jamais été meilleure, — de quoi remplir en gros caractères une page et demie environ ; le surplus ides colonnes est destiné à informer les lecteurs Jque l'on peut acheter chez Dillingham et CMa meilleure coutellerie anglaise, bowie-knife, rasoirs, ciseaux, des batteries de cuisine, des carabines et des revolvers, des cartouches et de la poudre, lampes à huile et à essence, harnachements complets et excellents cigares de Manille, toutes choses qu'on trouve également de qualité identique, sinon supérieure, dans Nuanu street, chez À. S. Cleghorn, importateur de marchandises en tous genres et beau-frère de Sa Majesté, lequel a reçu par la dernière malle un lot de draperies à des prix avantageux et une cargaison de pommes de terre de la Nouvelle- Zélande.

Notre journée s'est achevée en France. Je n'ai pas l'intention de décrire ici un de nos navires de

guerre tels que chacun peut en voir à Brest, à Cherbourg ou à Toulon. Il me suffira de dire que le Kerguelen est une corvette de cent cinquante hommes d'équipage, armée de cinq grandes pièces sur pivot et de canons revolvers. De ma visite à bord je ne veux retenir qu'une chose, c'est l'impression éprouvée à partir du moment où la sentinelle de garde à la coupée nous adressa la 1 parole avec un bon accent bas breton. Jamais je

n'ai mîpiiY fiftmprig la pnrtPP ^p la fiction qui

assimile le pont d'un va isseau au sol même du temtûû^^fiction dont auparavant j'eusse souri sans doute comme en souriront ceux qui ne se sont pas trouvés une fois dans leur vie surquelques mètres de planches françaises à quatre mille lieues de la patrie.

Au carré des officiers le temps passe vite, et nous nous attardons à causer de la France, qu'ils ont quittée depuis plus de deux ans. La nuit vient pourtant, et il faut songer à la retraite. C'est à regret que nous nous séparons. Sans doute nous aurons encore le plaisir de passer de bons moments avec ces messieurs, mais à terre, cette fois, et l'impression, de notre côté, du moins ne sera pas aussi vive. Un des canots du Kerguelen monté par quatre hommes nous attendait au bas de l'échelle. Nos hôtes, par une délicate attention, avaient depuis longtemps congédié notre batelier,

voulant que nous fussions reconduits au rivage dans une embarcation française.

Quelques secondes après avoir quitté le bord, nous passions sous le couronnement d'un autre vaisseau de guerre mouillé depuis une heure à peine, et dont l'équipage assujettissait les amarres; c'était la frégate de Sa Majesté Britannique! Constance, venant des mers du Sud; mais elle ne devait s'arrêter que pour renouveler son combusr tible et faire route le lendemain pour Vancouver

L'étiquette des cours et la façon de se présenter devant un souverain varient avec les latitudes et suivant que le monarque porte la couronne, le casque de fer, le diadème de plumes ou le simple gibus. Il est tel roi devant lequel il convient de plier le genou, tel autre que l'usage défend de regarder en face et qu'on aborde prosterné le front sur la natte. Il en est enfin qu'on n'aborde pas du tout. S. M. le roi de Kalakaua n'appartient pas, tant s'en faut, à la catégorie des potentats invisibles. Sa curiosité, comme celle du dernier de ses sujets, est toujours en éveil : c'est le même caractère sociable, le même goût de causerie familière, le besoin de voir et d'être vu, une grande bonhomie d'allure jointe à un amour non moins grand de la parure et du panache. Car cette cour lilliputienne est une vraie cour : elle en a les charges multiples et le personnel, conseillers, secrétaires, chambellans, mai-

son civile et maison militaire. Mais le plus grand plaisir de Sa Majesté, après celui de passer en revue son armée de deux cents hommes et de présider son conseil d'Excellences cuivrées, consiste à sortir seul, soit à pied, soit dans un modeste buggy qu'il mène lui-même, et à s'en aller par la ville faire visite à quelques bons amis. À chaque instant on l'aperçoit sous la vérandah de celui-ci, dans le jardin de celui-là, se balançant sur un siège de canne et causant avec animation tout en roulant des cigarettes. Un bâtiment étranger fait-il relâche dans le port, son premier soin sera d'inviter le commandant et son état-major à luncher au palais ; le second, de se rendre à bord et de voir exécuter en son honneur quelques manœuvres, toujours les mêmes, dont il ne se lasse pas. Ce qu'il a visité, depuis son avènement, de frégates, de corvettes et d'avisos de toutes nationalités; ce qu'il a assisté de fois à la manœuvre des pompes, au branle-bas de combat, suffirait à l'éducation théorique et pratique d'un quartiermaître. Apparemment ce genre de divertissement suffit à donner le change à son ambition et lui permet d'oublier qu'il n'a à sa disposition ni flotte ni flottille, pas même un pauvre yacht, juste sujet d'amertume pour le souverain d'un archipel.

A défaut de navires de guerre et d'états-majors chamarrés, Sa Majesté se rabat volontiers sur les

étrangers de passage que les paquebots d'Amérique et d'Australie jettent deux fois par mois dans son royaume. Plusieurs, pour peu qu'ils séjournent, tiennent à déposer le tribut de leurs hommages au pied du trône. Ceci doit être pris au figuré, bien que le trône existe en réalité, doré, capitonné, et surmonté d'un dais de velours et de soie : seulement, comme on le verra plus loin, ce meuble et le palais qui l'abrite servent rarement au dépôt et à la réception des hommages. Il n'y a pas d'exemple qu'une demande d'audience ait été repoussée. Au besoin même, on la provoque. Le fait suivant m'a été conté par un membre du corps consulaire résidant depuis nombre d'années à Honolulu et admis dans l'intimité du souverain. Un jour, Sa Majesté lui faisait part du plaisir qu'elle éprouvait à recevoir les visites des étrangers et à s'entretenir avec eux des choses et des hommes de leur pays. Elle regrettait seulement que ces visites fussent trop rares, et en exprimait de l'étonnement : « Monsieur le consul, deux paquebots touchent ici chaque mois : il y a toujours à bord quelques-uns de vos compatriotes se rendant aux colonies ou rentrant en Europe; pourquoi, pendant l'escale, ne se présentent-ils pas au palais, où l'on aurait grand plaisir à les recevoir? Il dépend de vous de changer cela ; faites-moi l'amitié d'y songer, et, lorsque

vous aurez l'occasion de voir un de vos nationaux, amenez-le-moi. » Et comme, en manière d'excuse, le consul alléguait que les bateaux, sauf le cas de gros fret à mettre à terre ou à embarquer, ne relâchaient que le temps de prendre la malle, au plus trois ou quatre heures, et qu'avec la meilleure volonté du monde, en un si court laps, on n'avait guère le loisir de solliciter et d'obtenir une audience : « N'est-ce que cela! riposta vivement le Roi ; téléphonez-moi ! » Le mot est charmant. Cet emploi du téléphone, remplaçant l'échange solennel de lettres de diplomate à chambellan et vice versa, est le fait d'un prince qui mène rondement les affaires et a suffisamment profité du contact des mœurs américaines. Le trait est à sa louange ; et nul à coup sûr ne le blâmera de faire passer le soin de son instruction avant les exigences de l'étiquette.

Il est de rigueur chez les gens bien élevés que l'invité aille présenter ses devoirs au maître de la maison. Dans cet amour de petit pays, où le voyageur semble l'hôte attendu et est l'objet de prévenances de toute nature, la plus vulgaire politesse lui enjoint de faire visite au maître de céans. Nous n'avons point failli à cette obligation, et la démarche, à en juger par le gracieux accueil qu'on nous fit, n'a point été désagréable en haut lieu.

Le Roi nous avait fait avertir qu'il nous attendrait à onze heures. A onze heures moins quelques minutes, notre buggy franchissait la grille du palais, et nous regardions, non sans étonnement, la tenue du factionnaire qui nous présentait les armes. Par une température de trente-cinq degrés à l'ombre, cet infortuné était emprisonné dans une épaisse tunique de grenadier poméranien dont le collet lui montait jusqu'aux oreilles, tandis que son visage disparaissait aux trois quarts dans l'ombre du casque à pointe. La seule concession faite aux exigences du climat consistait en un pantalon de toile blanche qui rendait plus sensible encore, par contraste, la lourdeur du reste de l'équipement, digne des contrées hyperboréennes. Tel est, jusqu'à présent, le résultat le plus appréciable du voyage que le monarque entreprit, il y a deux ans, autour du monde.

Encore sous le coup de l'impression ressentie en traversant l'Allemagne, il n'a pu résister au plaisir d'infliger à sa garde l'uniforme de ces fiers régiments dont il avait admiré le défilé sous le pâle soleil du Nord. Affaire de goût doublée, dit-on, d'un motif d'ordre purement économique. J'ai su, depuis, que le Roi recevant il y a quelques semaines la reine de Tahiti, celle-ci ne lui cacha pas sa surprise et la pitié qu'elle éprouvait pour ces pauvres soldats condamnés à un effroyable

supplice. A quoi le Roi, d'abord interloqué, répliqua fort judicieusement qu'assurément le vêtement n'avantageait pas ses guerriers de courte taille et de tournure assez fluette ; qu'il était, à n'en pas douter, aussi incommode que disgracieux; mais qu'il offrait en revanche, en raison même de la grosseur de l'étoffe, l'avantage immense d'une solidité à toute épreuve et d'une durée indéfinie. Que dire à cela?

Le chambellan, qui vint au-devant de nous, sur le perron, était un jeune Anglais de mine avenante, avec lequel nous avions eu le plaisir de souper peu de jours auparavant. Son office est une sinécure comme celui des autres dignitaires, grand écuyer, gentilhomme de la chambre, commandant en chef de la garde privée, personnel qui n'apparaît que dans les grands jours, le train de la maison royale étant, en temps ordinaire, d'une simplicité renouvelée des patriarches. Mais ce que l'on peut affirmer sans crainte d'être démenti, c'est que jamais sinécure ne fut remplie par un titulaire plus aimable. Il nous annonce que nous ne pourrons, aujourd'hui du moins, saluer la Reine. Elle est en deuil d'un de ses frères, enlevé récemment, et ne se montrera pas de quelque temps en public.

La résidence royale est un grand bâtiment carré à deux étages, avec pavillons aux angles et

imée (Honolulu).

pavillon au centre de la façade : une double galerie court le long de l'édifice, dont l'ensemble ne manque ni de dignité ni de grandeur. Dans un pays où presque toutes les constructions sont en bois, il est surtout remarquable par la nature des matériaux qui le composent, blocs de corail blanc d'un grain très-fin et très-compacte. Chefd'œuvre d'un architecte britannique, il a été extrait pierre à pierre du récif visible tout le long de la côte à marée basse. Ses dimensions déme-* surées sembleraient le destiner au chef d'une grande nation, aux ébats d'une cour nombreuse, plutôt qu'au siège d'un gouvernement microscopique. A l'intérieur, on a tiré parti avec beaucoup de goût des bois du pays, l'ébénier, l'érable et le koa, dont les reflets rappellent ceux de l'acajou . Ce palais, à travers lequel notre introducteur nous promène de salle en salle, de vestibule en escalier, me fait l'effet du palais de la Belle au bois dormant. Pas un être humain. Ni maître ni serviteurs, rien ne bouge. Dans les appartements privés, où nous pénétrons avec un sans gêne surprenant, personne. Tout fait supposer pourtant qu'ils sont habités. Mille bibelots épars, le savant désordre d'un ameublement moderne, attestent que le propriétaire de ce royal logis y a pris ses habitudes. Sans doute, et en dépit de l'adage qui veut que l'exactitude soit la politesse

des rois, il se sera oublié à la promenade, mais ne saurait tarder, et nous pouvons l'attendre . Erreur. Sa Majesté ne rentrera pas, pour une raison péremptoire. Ce n'est pas le tout de posséder un beau palais battant neuf, encore faut-il être assuré de pouvoir y dormir à l'abri des cauchemars fâcheux et des malins esprits. Eh bien, cette assurance fait complètement défaut au monarque hawaïen. Que dis-je! Il lui a été démontré de façon claire et précise qu'il ne pourrait reposer, fût-ce une nuit, sous ce toit, sous peine de catastrophe imminente. Ce palais est hanté, mystérieux, mauvais à tout égard, imprégné d'influences meurtrières. N'est-ce pas jouer de malheur? Mais quoi ! . . . Inutile de s'insurger : le doute n'est pas permis. La chose est sûre. Les sorciers l'ont affirmé. Et quand les sorciers ont parlé, vous n'ignorez pas que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se tenir tranquille.

En homme docile et prudent, le Roi n'habite pas son nouveau palais ; mais il a l'air de l'habiter. La disposition des appartements, quelques objets posés négligemment sur les meubles, un bijou ici, une écharpe là, simulent le laisser-aller de la vie intime et trompent l'attention du visiteur. En réalité, le Roi n'y séjourne que quelques instants pour présider son conseil ou à l'occasion d'audiences solennelles ; jamais il n'y a passé la

nuit. 11 espère conjurer ainsi le mauvais sort qui ne manquerait pas de s'acharner après lui, s'il affectait de dédaigner le genre de demeures dont s'accommodaient ses aïeux pour les maisons de pierre et les raffinements de la civilisation.

Sans doute la crainte des tremblements de terre entre pour beaucoup dans cette préférence pour les hultes légères en paille, en planches ou en torchis. Les secousses, sans être aussi violentes qu'à Hawaï, où le sol oscille chaque jour à plusieurs reprises, n'en sont pas moins fréquentes. Il ne se passe guère de semaine où quelque soubresaut ne vienne rappeler aux indigènes d'Oahu qu'ils sont à la merci des caprices de Pelé, la farouche déesse du volcan. Alors, dira-t-on, pourquoi bâtir un somptueux monument dont la plus élémentaire prévoyance indiquait l'inutilité sinon le danger ? C'est que la prévoyance est fille de l'Occident, des pays pleins, des climats durs où l'homme est aux prises avec la nature inclémente. On l'ignore aux régions tièdes et ensoleillées, sous le dôme mouvant des forêts tropicales, où les êtres se laissent vivre sans souci, baignés par la chaleur et la lumière, comme les plantes toujours parées et fleuries, comme les oiseaux insouciants qui passent le temps à lisser leurs plumes et à chanter.

A cent pas du palais, enfouie sous les grands

arbres, enveloppée d'une épaisse pelisse de pariétaires et de lichens, s'élève une grande cabane en bois entourée d'une galerie. Les lianes grimpantes et le chèvrefeuille l'ont envahie, et sur le toit, que festonnent les mousses, la moindre brise de mer fait couler une avalanche d'ohelas, d'ohias, de lauhalas, de camélias blancs et roses, tandis qu'alentour les longs bambous pressés s'entre-choquent avec un bruit de harpes. A l'ombre de la galerie une dizaine de femmes assises sur leurs talons parmi des monceaux de fleurs, bavardent et rient tout en tressant des guirlandes ou des nattes ; des bambins demi-nus se livrent à un sabbat infernal et gambadent sous le regard approbateur de leurs mères. Notre arrivée fait diversion et amène un peu de calme ; on s'écarte pour nous livrer passage, on rajuste à la hâte le désordre des longues chemises : puis, quand on nous a dévisagés en silence, les éclats de rire, un instant contenus, recommencent, et le tapage reprend de plus belle. Ceci représente l'essaim des parasites qui pullulent autour de tout grand chef, la clientèle de la maison royale, ce qu'on pourrait appeler la basse-cour. Sa Majesté ne semble nullement gênée du bruit que fait son entourage; car la porte de la pièce où elle se tient est grande ouverte. Dans ce milieu étrange et débraillé rien ne surprendrait moins que l'ap-

parition d'un chef véiu ou, pour mieux dire, dévêtu à la mode antique. Mais la cour hawaïenne ne pousse pas jusque-là le respect de la couleur locale. Sa Majesté canaque nous reçoit dans un négligé du matin dont la coupe élégante ne serait point désavouée par un tailleur du boulevard.

Le Roi a une quarantaine d'années; c'est un homme d'une belle prestance, d'une taille plus élevée que la plupart de ses compatriotes : il a le regard doux, le visage ouvert et affable, et l'ensemble de sa personne ne manque ni de noblesse ni de la simplicité qui sied à un souverain des plus constitutionnels. Car, bien qu'issu d'une illustre race de chefs, il n'était pas de sang royal et n'a dû sa couronne qu'au hasard d'un scrutin, tout comme son prédécesseur, le roi Lunalilo, lequel avait été élevé au pouvoir après la mort du dernier descendant de la famille des Kamehamehas de glorieuse mémoire.

Ce Lunalilo, par parenthèse, était un étrange compagnon, et je ne crois pas que jamais original de cette trempe soit monté sur le trône, fût-ce sur un trône polynésien. Adoré du peuple, dont il résumait fidèlement les vertus et les vices, il mêlait à la frivolité de sa race un goût très-prononcé pour les mœurs et les doctrines démocratiques de provenance yankee, offrant le spec-

tacle unique au monde d'un roi malgré lui, tout disposé à discuter sa raison d'être et à saper sa propre autorité. N'ayant point d'enfant et pressé de désigner un héritier, il s'y était refusé de la manière la plus catégorique, ne se croyant pas le droit, disait-il, d'empiéter sur les prérogatives de la nation. Lui mort, à elle de décider si elle entendait s'offrir le luxe d'un prince, ou essayer d'une autre forme de gouvernement. Il régnait : ainsi l'avait décidé la volonté populaire ; mais les peuples changent, et il se garderait bien d'escompter l'avenir. C'est dans ces dispositions que le digne homme était passé de vie à trépas à Tissue d'un festin où il s'élait grisé plus que de coutume en l'honneur de l'anniversaire de sa naissance. Aussitôt l'Assemblée législative s'était réunie pour prendre les mesures urgentes et discuter les titres des prétendants qui déjà se remuaient et affichaient leurs programmes, comme à la veille d'une lutte électorale. Cette assemblée chargée des destinées du royaume était alors, à l'exception d'un seul de ses membres, composée exclusivement de natifs, fait qui ne s'était jamais vu depuis que les missionnaires américains avaient qualifié leurs ouailles de ce joli joujou qu'on nomme une constitution. La machine ne fonctionnait plus au gré des inventeurs, un peu parleur faute, à dire vrai. On s'était

par trop pressé de se croire en pays conquis: des propos imprudents avaient été tenus, et les pourparlers engagés en vue de la cession aux États-Unis de la rivière de la Perle n'avaient pas peu contribué à accroître le mécontentement des indigènes. De là cette mise à l'index des résidents étrangers et la victorieuse campagne dirigée contre leur influence politique. Les néophytes secouaient la tutelle de leurs maîtres et retournaient contre eux les armes à double tranchant dont l'usage leur était devenu familier, le sermon et la brochure. Un jeune pasteur du cru s'écriait dans une allocution enflammée qui couvrit bientôt tout l'archipel : « L'Amérique nous a donné la «lumière; mais à présent que nous l'avons, « qu'elle nous laisse en user nous-mêmes comme « il nous plaira. » « Hawaï pour les Hawaïens ! » tel était le cri de ralliement ; la doctrine de Monroe faisait son chemin dans le monde. La situation devenait critique pour la colonie étrangère. Ceuxlà mêmes qui s'imaginaient connaître à fond les indigènes avouaient leur surprise en constatant le changement opéré dans leur caractère, ces allures défiantes et frondeuses dont nul ne les eût crus capables. L'animal se cabrait, et il devenait évident que le soin de le diriger exigerait plus d'efforts qu'au temps de Kamehameha le Grand et de James Cook.

96 ILES HAWA1.

Tel était l'état des esprits à l'heure où les représentants du peuple furent appelés à élire un successeur au défunt roi Lunalilo. Deux candidats sollicitaient leurs suffrages, le grand chef Kalakana, prêt à concilier dans une juste mesure les aspirations populaires avec les intérêts étrangers, et la veuve de Kamehameha V, la reine Kaleleonalani, plus connue sous le nom de reine Emma. Cette dernière passait à tort ou à raison pour déterminée à soutenir envers et contre tous les revendications indigènes, bien qu'elle eût dans les veines un bon quart de sang anglais, et que son récent voyage en Angleterre, où elle avait été fort fêtée, l'eût mal préparée à jouer le rôle d'une ennemie déclarée des us et coutumes de l'Occident. Quoi qu'il en soit, la bataille engagée semblait devoir être chaude. Les deux champions avaient mis à l'œuvre leurs managers respectifs qui se démenaient nuit et jour avec la plus louable activité. Et les meetings s'organisaient, les promesses les plus mirifiques, les projets à jamais irréalisables et les défis au sens commun furent jetés à tous les échos; les murailles, les barrières, les blancs pilastres des cocotiers disparurent sous des placards multicolores, et, huit jours durant, cette mignonne cité perdue au milieu du Pacifique retentit des cris, disputes, anathèmes et fanfares qui ont été ou seront l'accompagne-

ment indispensable d'une période électorale partout et toujours.

Quand vint le jour de l'élection et que le résultat en eut été proclamé, ce fut bien pis ; plus que jamais la boîte aux bulletins avait été un meuble à surprises. La pauvre Emma ne recueillait que six votes, tandis que son heureux concurrent était salué par trente-neuf voix l'élu du peuple hawaïen. A parler franc, ce dernier ne sembla pas, au premier abord, apprécier toute l'étendue de son bonheur, et l'annonce fut accueillie par un grognement significatif de la foule massée autour du lieu des délibérations, qui dut donner à réfléchir à MM. les représentants. Toutefois, quand on vient d'élever un prince au rang suprême , c'est bien le moins qu'on l'informe de cet honneur, et, si périlleux que fût ce devoir, le comité nommé à cet effet sut faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Mais à peine les députés avaient-ils pris place dans leur voiture, que la multitude furieuse se ruait sur le véhicule, les en arrachait, les culbutait et les rejetait plus morts que vifs dans le bâtiment de l'Assembée ; il y eut des bras cassés, des jambes démises, plusieurs dents de moins, des yeux pochés et probablement une discussion émue au sujet de la conduite à tenir devant cette singulière manifestation de l'allégresse publique.

Cependant la populace excitée, après avoir mis la voiture en pièces, s'en était partagé les morceaux, qu'elle brandissait en guise de massues, et maintenant s'apprêtait à assiéger ses mandataires, auxquels le nombre des assaillants et la rapidité des travaux d'approche enlevaient tout désir de tenter un nouveau contact. Aussi parut-il aux plus résolus que le parti le plus sage était de battre en retraite, et chacun s'évada clopin-clopant, qui par une porte de service, qui par une lucarne, maudissant le jour où il était entré dans la vie politique, heureux encore d'en être quitte à si bon marché. Quant aux mutins, maîtres du champ de bataille, ils brisèrent les vitres à coups de pierres, jetèrent par les fenêtres les meubles et les paperasses, et l'un d'eux émit l'avis de faire flamber la maison en signe de victoire. Les quelques agents composant la police avaient jugé prudent de se tenir à l'écart, et Dieu sait ce qui fût arrivé, si les ministres effarés n'eussent appelé à leur aide les commandants de trois bâtiments de guerre qu'un heureux hasard rassemblait dans le port, les frégates américaines Portsmouth, Tuscarora, et la corvette de Sa Majesté Britannique Tenedos. Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois, et, trop heureux de l'occasion qui s'offrait de relever le prestige un peu compromis des puissances civilisées,

envoyèrent quelques compagnies de débarquement dont l'intervention rétablit l'ordre. Le nouveau gouvernement put procéder en paix à son installation ; et les détachements ne regagnèrent leurs navires que lorsque l'effervescence fut calmée. Ce fut l'affaire d'une semaine au plus. Les impressions sont fugitives sous ces latitudes; elles s'y volatilisent aussi vite que les vapeurs qui montent de la mer au soleil levant.

Tel avait été l'orageux avènement du souverain à qui nous faisions visite. Je ne m'y suis arrêté un instant qu'en raison de l'intérêt que peut présenter cette insurrection d'une poignée d'hommes comparée aux secousses politiques d'une grande nation. Ces événements ont déjà dix ans de date, et, depuis, rien n'a troublé le calme d'un règne commencé sous de si malheureux auspices. La paix semble faite entre les adversaires, et la reine Emma a pris place à la cour de son heureux compétiteur avec le titre de reine douairière. Ajouterai-jeque l'offre d'une liste civile de 16,000 dollars a facilité le rapprochement et achevé de cicatriser les blessures faites à son amour-propre ?A-t-elIe pour cela renoncé à tout espoir? Je n'oserais l'affirmer. Le roi actuel n'a point d'enfants, et les indigènes n'ont pas cessé de témoigner à leur ancienne souveraine une affection qui peut encourager certaines espérances. En attendant, c'est une

femme de quarante à quarante-cinq ans, trèsséduisante encore , et devant à une parenté éloignée avec la grande famille anglaise une finesse de traits et de formes inconnue à sa race, bien qu'elle ait le teint foncé d'une Hawaïenne pur sang. — Elle habite un ravissant petit palais blotti dans les fleurs ; elle est de toutes les réunions, de toutes les fêtes, de toutes les bonnes œuvres, et accueille les étrangers avec une grâce incomparable, en dépit de la tradition qui la représente, on ne sait pourquoi, comme le champion d'Hawaï par opposition au roi actuel, paralysé, dit-on, par les influences étrangères 1 . Ce prince est pourtant un esprit cultivé, curieux de la civilisation et faisant tout son possible pour se l'assimiler. Superstitieux en vrai Canaque, cela va sans dire, mais gentleman accompli, d'une conversation agréable et parlant l'anglais aussi couramment que l'idiome natal. 11 a lu, voyagé, et se tient au courant de ce qui se passe en Europe et en Amérique. Son ambition est de se faire une place, sipetite soit-elle, parmi les nations. Le désir est assurément légitime et mérite d'être exaucé.

Il nous parla de la France en termes admira tifs. La conversation fut, à peu de chose près, celle que nous avions eue avec le reporter de

1 La reine Emma est morte au mois d'avril 1885.

VAdvertiser, sauf une variante. Le Roi me posa une série de questions au sujet du Mexique, où je venais de faire un assez long séjour, et qu'il regrettait fort de n'avoir pas visité lors de son voyage à travers l'Amérique. — L'intérêt qu'il paraissait prendre aux explications concernant la situation économique, le climat, les productions et l'avenir de la République sœur, provenait de la redoutable concurrence créée au royaume hawaïen par le récent traité de réciprocité conclu entre les gouvernements de Mexico et de Washington. Les États-Unis constituent le principal, sinon l'unique débouché ouvert aux productions de l'Archipel, dont la plus grosse part débarque en franchise sur les ports de l'Union, en échange de concessions analogues faites aux produits américains. Cette entente donnera-t-elle dans l'avenir d'aussi beaux résultats que par le passé? L'achèvement des voies ferrées qu'une spéculation aventureuse poursuit dans le nord du Mexique, jetant sur le marché les sucres des Terres Chaudes, ne portera-t-il pas un coup funeste aux planteurs d'Hawaï?... Questions brûlantes qui s'imposent à l'attention des hommes auxquels est confiée la garde des intérêts et de l'indépendance du jeune royaume. Il y a quelque chose de véritablement touchant dans les patriotiques appréhensions de ce chef océanien, dont

les États tiennent si peu de place sur la mappemonde, et il a grand air en les exprimant. Nous le rassurons de notre mieux. L'exploitation agricole des ressources du Mexique est encore à l'état rudimentaire. L'argent fait défaut. L'outillage est antique et défectueux; sauf de très-rares exceptions, l'installation des sucreries est primitive et ne saurait soutenir la comparaison avec le matériel perfectionné dont l'industrie américaine ou anglaise a doté les îles. En outre, ces dernières ont pour elles la fécondité de leur sol qui produit sans relâche, alors que partout ailleurs la récolte chôme sept mois sur douze. Puissent ces assertions un peu exagérées à dessein, mais dans lesquelles il y a beaucoup de vrai, avoir versé du baume sur les anxiétés royales!

Au moment où nous allions nous retirer, le Roi, informé de notre intention de quitter prochainement Honolulu pour entreprendre un voyage dans l'Archipel, veut bien nous prévenir que l'ouverture solennelle de son Parlement doit avoir lieu dans un mois, et qu'il serait heureux de nous faire assister à cette fête. Nous remercions Sa Majesté de son invitation, en lui promettant de hâter notre retour. L'ouverture des Chambres... à Honolulu... est à coup sûr une chose à voir.

Après avoir pris congé, nous retraversons le grand palais désert et la salie du trône où sont

suspendues dans des cartouches les décorations dues à la libéralité des souverains étrangers. Plusieurs de ces cadres attendent encore leur ordre, et semblent mis là à seule fin d'attirer l'attention du visiteur sur un vide regrettable. — C'est ainsi que j'y cherche vainement la Légion d'honneur, depuis longtemps ambitionnée. Notre gouvernement se fait tirer l'oreille. Libre aux autres nations qui possèdent un ample assortiment d'ordres civils et militaires de choisir dans le tas, pour satisfaire les appétits des majestés exotiques; mais la France, elle, n'a qu'un grand cordon, et elle hésite à l'accrocher au cou du premier venu. Le scrupule e»t respectable. Mais ces échanges de rubans entre chefs d'État n'ont jamais été autre chose que des marques de courtoisie sans conséquence, simples nominations hors cadre qui ne compromettent en quoi que ce soit les prérogatives ou la dignité de l'ordre, ainsi que l'ont surabondamment prouvé les récentes promotions de plusieurs Mustaphas de ma connaissance. On me dira que la gracieuseté serait de notre part purement gratuite et sans aucune utilité, la France n'ayant ici que des intérêts insignifiants. Je répondrai qu'elle y entretient cependant un agent diplomatique, et que le développement du mouvement colonial, venant au secours de sa marine marchande, lui réserve peut-être un rôle

moins effacé sur ces mers. Le Roi avait apparemment raisonné de la sorte lorsqu'il risqua une avance et chargea un officier de sa maison de remettre au président de la République le grand cordon de Kamehameha. En réponse àcette attention, pas plus tard qu'avant-hier, il recevait en grande pompe. . . une lettre de M. Grévy, lettre aimable, lettre flatteuse, insérée en gros caractères à la première page de YHawaï Gazette, mais -qui ne contenait pas autre chose que ses sincères remercîments et l'assurance de sa considération distinguée. Comme une politesse en vaut une autre, il fallait bien 3e résigner à décorer quelqu'un : à défaut du grand cordon, une rosette fit l'affaire, et elle resplendit à cette heure sur la poitrine du colonel, tandis que le monarque attend encore sontourcomme un simple chef de bureau. Les réflexions qui précèdent sont, ai-je besoin de le dire? absolument spontanées, et je n'ai reçu pour plaider cette cause ni tabatière ni éventail de plumes.

Dans la même salle, une caisse en bois de camphrier renferme une précieuse relique des temps barbares, le mamo, ou manteau de guerre que le Roi revêt le jour du couronnement et dans les grandes solennités. II est en duvet soyeux d'un beau jaune canari. Les oiseaux qui l'ont fourni sont devenus si rares qu'une douzaine de ces petites plumes est estimée trois dollars. La con-

fection du vêtement n'a pas pris moins de dix années, et, si Ton ajoute le prix de la maind'œuvre à celui de la matière première, le total dépasse un million de francs. C'est beaucoup pour un manteau.

En face du palais moderne se dresse l'image du passé, la statue de Kamehameha I er , celui que les indigènes nomment le Grand, le Conquérant ou le Terrible. Quel pays, si petit soit-il, n'a pas eu son Napoléon, son guerrier doublé d'un législateur? Avant celui-ci, chaque île divisée entre plusieurs chefs était le théâtre de luttes sanglantes. Une à une, il les subjugua, et de ces hordes sauvages fit une nation. Son règne coïncide avec l'arrivée des premiers explorateurs anglais, et ceux-ci purent voir à l'œuvre l'étrange Roi dos îles et ses flottilles de pirogues emportant à la conquête jusqu'à sept mille guerriers. Les bardes, ces historiens des peuples primitifs, ont chanté ces hauts faits, et ces poëmes, pieusement transmis d'une génération à l'autre, forment encore le répertoire toujours applaudi des conteurs en plein vent. On les déclame dans les veillées, sous les huttes de paille, au pied des longs cocotiers, en voyage, sur le pont du navire, aux étoiles, et les auditeurs, assis en cercle sur leurs talons, accompagnent le narrateur aux bons endroits en frappant l'une contre l'autre leurs calebasses.

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Ce barbare eut l'intuition de Tordre : la conquête achevée, il uomma un conseil de chefs qui, de concert avec lui, devait élaborer des lois. 11 y eut une magistrature, des chefs et des gouverneurs, avec appel aux gouverneurs des décisions des chefs, et recours suprême au Roi. 11 substitua au chaos des coutumes anciennes un véritable système féodal : toutes les terres à la couronne, pouvant être concédées à des tenanciers moyennant un tribut en nature ou leur concours armé en cas de guerre ; le bas peuple attaché au domaine et se transférant avec lui. Un feudataire pouvait désigner pour héritier qui bon lui semblait; mais, à sa mort, le Roi rentrait en possession des biens et ne les remettait aux successeurs qu'après avoir reçu leur hommage. Il établit des taxes, mit en honneur l'agriculture, réglementa l'exploitation des cocotiers, l'usage des cours d'eau qui devait permettre d'irriguer les plantations deux fois par semaine dans la saison sèche, et contruisit sur les côtes d'immenses viviers. Ceci se passait il y a plus d'un siècle sur l'Océan solitaire, dans un archipel ignoré. Et celui qui, sans aucun précédent pour éclairer sa route, procédait à ces tentatives d'administration et remuait dans sa solitude des théories sur lesquelles avaient vécu les puissances du vieux monde; le sauvage qui, près de s'éteindre, tandis

que les prêtres lui apportaient ses idoles favorites et entonnaient les chants de mort, jeta au fils implorant ses conseils cette fière parole :

Marche comme moi dans le droit chemin, celui-là était un homme. Et maintenant, coulé en bronze doré par Barbedienne, la lance au poing, le mamo flottant au vent, il regarde avec mépris, du haut de son piédestal, le travestissement de sa capitale, les petites gens en jaquette paresseusement traînés ou portés par des quadrupèdes inconnus de son temps; et, la tête haute, un bras étendu vers le large, il semble évoquer l'époque où ses canots de guerre mouchetaient l'Océan, les jours glorieux et les sanglantes hécatombes à Kuahilo, le dieu des batailles.

Des gens qui se prétendent bien informés, de mauvaises langues peut-être, affirment l'existence d'une troisième résidence royale que l'on pourrait appeler les petits appartements, hutte étroite et basse, en paille et en bambous, cachée dans l'endroit le plus reculé des jardins, et retraite préférée de Sa Majesté. C'est là qu'elle viendrait aux heures de loisir dépouiller la défroque européenne qui pèse à ses épaules et respirer un instant dans le frais costume de ses pères. Mais que ne disent pas les mauvaises langues!

l'église et l'école.

Congregational Church

Corner of Fort and Béret a nia street

J. A. Cruzan, Pastor.

«Sir,

« Yourself and friends are cordially invited to attend services atthe Fort street Church (services on Sunday at 11 a. m. and 7.30 p. m. Midweek service of song and prayer Wednesday at 7.30 p. m.). Atthe close of service M. Cruzanwill be glad to make your acquaintance , introduce you to others, and will try to make you feel at home in a strange city. »

Tel est le billet que j'ai trouvé glissé sous ma porte, en rentrant hier au soir. Si je le mentionne > c'est qu'il m'a paru, toute idée de propagande à part, empreint d'une cordialité réelle qui pourrait être, à l'occasion, d'un grand secours en épar-

L'ÉGLISE ET L'ECOLF. 109

criant au nouveau venu l'isolement forcé des premiers jours. Remarquez que semblable convocation est adressée à tous sans distinction de nationalité ou de croyance, et que l'assiduité aux exercices religieux n'est nullement requise comme condition sine quâ non du service rendu ; on se borne à vous indiquer les jours et les heures, en ajoutant qu'on se fera un plaisir de vous présenter aux personnes de l'assistance. Et quiconque connaît la valeur d'une présentatiou selon les mœurs anglaises appréciera, au début d'un séjour en pays lointain, l'avantage de relations promptement établies et destinées à atténuer l'amertume de l'exil. On fera tout au monde pour vous mettre à votre aise, pour que vous « vous croyiez chez vous dans cette ville étrangère » . La démarche est aimable et mérite qu'on la signale. Qu'il y ait dans tout ceci un grain de prosélytisme provoqué par la rivalité des sectes, et le désir bien excusable chez un pasteur d'attirer le public dans son église au détriment de celle du voisin : soit. Encore convient-il de rendre justice au sens hospitalier et à la gracieuseté du procédé : c'est là qu'est son originalité, et son véritable titre à notre reconnaissance.

On a dit de la concurrence qu'elle était l'âme du commerce. J'ignore si elle sert également de stimulant aux croyances; en ce cas Honolulu

serait la ville la plus fervente du globe. Le fait est qu'au sein d'une population si restreinte, les différentes confessions ont trouvé le moyen de s'établir et de prospérer. Il n'y a pas moins de sept églises pour ce petit troupeau de fidèles. Faisons le compte si vous voulez.

Nous citerons d'abord l'Église catholique romaine, non qu'elle soit la première en date, tant s'en faut, sa fondation ne remontant qu'à une quarantaine d'années; mais, après de pénibles débuts, ses progrès ont dépassé toutes les espérances, et elle tient tête à ses rivales réunies.

Viennent ensuite six Églises réformées : Episcopal Church, Fort-streetChurch, BethelChurcb, Honolulu Lyceum, Kawaïahao Church, et Kaumakapili Church. Les deux dernières, dirigées par des pasteurs indigènes, célèbrent le service en canaque. Voilà, je pense, de quoi faire le salut d'un peuple. Ajoutons à ce nombre une mission mormonne qui s'est établie sur l'autre versant des montagnes, près du village de Kaneohe. Les disciples de Joseph Smith, dont les succès toujours croissants soulèvent dans la libre mais pudibonde Amérique tant de clameurs et de jalousies, comprennent que le jour n'est pas loin où leurs adversaires les expulseront de l'Utah par la force, afin d'exploiter au nom de la morale outragée un territoire en plein rapport conquis sur le

désert. Aussi commencent-ils à essaimer un peu partout, et à fonder des colonies agricoles sur plusieurs points de l'Océanie.

L'église catholique, une des rares constructions en pierre de la capitale, est un bâtiment dépourvu de style, mais spacieux. Malgré ses dimensions, il est devenu insuffisant pour la foule qui s'y presse chaque dimanche, débordant sous le porche et jusque dans la rue. Nous y avons entendu la messe de Pâques. L'évêque officiait, et adressa aux fidèles une allocution en canaque qu'il semble parler avec une remarquable aisance. L'assistance, composée presque exclusivement d'indigènes, manifestait un recueillement extraordinaire de la part d'esprits si légers et si mobiles. Beaucoup avaient entre les mains des recueils de cantiques traduits à leur usage qu'ils entonnèrent à plusieurs reprises d'une voix fraîche et bien timbrée. Les paroles ont été adaptées par le traducteur sur des rhythmes connus et faciles à retenir. Je ne suis pas peu surpris de saisir au vol plusieurs airs tirés d'opéras célèbres, et, Dieu me pardonne, le thème entier du Chant du Départ, musique de Méhul. C'est la première fois, j'imagine, que ce chef-d'œuvre sert d'accompagnement à une pieuse oraison.

Mais n'importe, il n'y a là rien de ridicule. Les choix ont été faits avec goût suivant les aptitudes

des chanteurs et les nécessités d'un langage enfantin; ces mélodies françaises apprises à leurs catéchumènes par des hommes de France nous frappent sous la voûte de l'humble temple, comme un hommage naïf rendu à la patrie lointaine.

Autour de l'église, sous de grands arbres, sont groupés les rustiques bâtiments de la mission, où nous sommes allés faire visite le jour même dans l'après-midi. L'évéque et deux de ses prêtres, assis sous un hangar, prenaient le frais ; un troisième, arrivant d'une longue tournée, venait d'entrer à cheval dans la cour, la soutane relevée, guêtre, éperonné ; l'homme et la bête ruisselants de boue avaient dû passer à la nage quelque torrent pour porter le viatique à un malade ou desservir un hameau reculé. Sauf l'évéque, Mgr Hermann, un Allemand qui a succédé à un prélat français et connaît à fond notre langue, les autres membres de la mission sont des compatriotes. Plusieurs sont dans les îles depuis plus de vingt ans; l'un d'eux, le Père Modeste, est un octogénaire usé par le climat autant que par l'âge, presque aveugle et ayant à peu près perdu l'usage de la parole. Replié sur lui-même, les yeux éteints, le chef branlant, les deux mains appuyées sur son bâton, il tâchait de réchauffer au soleil ses pauvres membres roidis. Depuis combien de temps celui-là a-t-il quitté la France? A quoi

L'EGJJSE ET L'ECOLE. 113

songe-t-îl, parvenu au terme de la vie? Peutêtre à quelque coin de terre situé bien loin là-bas en dessous, dont le frais souvenir persiste seul dans le délabrement de sa mémoire; à des toits de chaume épars sous un ciel pâle et froid, au

clocher du village natal

L'installation des missionnaires est propre, mais sans l'ombre de luxe et de confort; leur mise est simple, même pauvre. Peut-être est-ce là qu'il faut chercher le secret de leur indéniable popularité. Je sais bien que l'indigène est surtout sensible aux pompes extérieures du culte catholique. L'encens, les fleurs, l'éclat des cierges sont des séductions que ne peut lui offrir la morne église réformée, avec ses murs blanchis à la chaux et son pupitre en bois noir. Mais il voit plus loin, et, à son insu, il compare : ici le Révérend, bien doté, bien logé, entouré et choyé par sa femme et ses enfants, doué parfois, en plus de la vocation religieuse, d'aptitudes commerciales dont il sait tirer profit, propriétaire, cultivateur ou intéressé dans une entreprise industrielle, n'ayant, en un seul mot, renoncé à rien de ce qui fait la vie attrayante et douce; d'autre part, l'homme en soutane râpée, sans famille, sans argent, toujours sur pied malgré le soleil et la pluie, au besoin vivant dans la hutte de paille, couchant sur la nalte et mangeant le poï dans les calebasses, tou-

jours gai avec cela, et indulgent, au rebours du ministre guindé et sévère avec sa doctrine morose et son Dieu- qui fronce le sourcil. Et il va vers celui dont la vie est analogue à la sienne, qui, comme lui, est pauvre et souriant. Ce n'est pas qu'il faille blâmer les pasteurs, dont l'intelligence et le dévouement sont au-dessus de tout éloge, de faire, en dehors de leur ministère, œuvre colonisatrice ou commerciale. Ils servent à leur manière et puissamment les intérêts de la civilisation. Mais celui-là aura toujours une grande force vis-à-vis de populations superstitieuses et impressionnables, qui, oublieux de lui-même et des soucis matériels, ne vit que pour une idée; il apparaît à ces imaginations avides de surnature^ comme un être supérieur, en relation directe avec les Esprits invisibles.

La première mission envoyée par la Société évangélique de Boston remonte à 1820. Jusquelà, il n'y avait eu que des tentatives isolées et infructueuses. Quelques voyageurs essayèrent bien de faire apprécier à Kamehameha le Grand les principes de la morale chrétienne; mais ces essais de conversion furent peu encourageants. La tradition rapporte qu'en réponse à un éloquent discours sur le pouvoir de la foi, l'astucieux sauvage fit à ces apôtres improvisés une proposition semblable à celle du démon tentant le Christ

sur la montagne : « Précipitez-vous du haut de ce rocher, et si vous arrivez sains et saufs en bas, je suis votre homme. » L'offre avait été déclinée, et pendant près de quinze ans, jusqu'à la mort du héros, l'Archipel continua d'être livré aux excès sans nom d'une théocratie barbare admise parmi les chefs au partage du pouvoir. Le Tabû, bien connu dans toute la Polynésie, établi au profit des divinités, étendit ses confiscations suivant le caprice des prêtres qui poursuivirent dans les temples ou heiaus leurs monstrueux sacrifices. Aussi la tâche fut-elle facile aux missionnaires bostoniens. Ils ne venaient pas seulement briser des idoles et faire entrevoir à leurs prosélytes un nouveau ciel. La doctrine qu'ils apportaient, accueillie avec joie, célébrait l'émancipation de l'esclave, la fraternité du puissant et du faible, le respect de la vie humaine. Au développement des idées religieuses s'allia bientôt l'influence politique. Reçus dans les conseils des chefs, les nouveaux venus s'imposèrent une double tâche, le triomphe de la foi, et celui des intérêts américains. D'année en année, ils attiraient sur leurs traces les explorateurs, les commerçants et les colons; ils échafaudaient, un peu prématurément peut-être, une constitution inspirée de celle des États-Unis, mais où le libéralisme cédait trop souvent le pas aux préjugés de

secte. Enfin, forts de la complicité inconsciente du peuple et des chefs, ils préparaient en paix une colonie dont la conquête assurée ne coûterait à la mère patrie ni un homme ni un dollar.

Cet état de choses durait depuis sept ans, et tout faisait espérer le prochain succès d'un plan aussi savamment conçu que patiemment exécuté, lorsqu'au mois de juillet 1827 les missionnaires catholiques survinrent comme des trouble-fête. L'émotion fut grande chez les premiers occupants, menacés non-seulement dans leur omnipotence religieuse, mais, croyaient-ils, dans leurs légitimes espérances d'annexion. A la rivalité des Églises s'ajoutaient le conflit des intérêts, les haines de race. Que venaient faire là ces Français? 11 fallait leur signifier en termes concluants que leur place était ailleurs, et s'en débarrasser coûte que coûte. La lutte fut ardente, sans merci, et les quelques années qui suivirent furent marquées d'actes de violence à jamais regrettables. 11 n'est pas de vexation que nos compatriotes n'aient subie de la part de leurs devanciers exaspérés. Mais, injuriés, malmenés, emprisonnés, ils ne cédaient pas. La persécution avait ceci d'étrange que ses promoteurs étaient les représentants d'un peuple civilisé. L'indigène, lui, restait neutre. 11 n'eût pas été plus effrayé de la robe noire que de la redingote des

évangélistes, et ne s'inquiétait guère des différences de dogme et des discussions sur les textes. Les mesures arbitraires et oppressives ne furent prises par les chefs que sur les instances passionnées de leurs conseillers blancs. Les choses allèrent même si loin qu'elles provoquèrent une démonstration commune de la France et de l'Angleterre dans le but de sauvegarder la liberté et la vie de leurs nationaux catholiques. Deux frégates s'embossèrent devant Honolulu; les marins occupèrent la ville et ne se retirèrent qu'après que le souverain eut consenti à venir à bord faire amende honorable et s'engager solennellement à réparer le préjudice causé par le zèle intolérant de ses ministres.

De ce jour, nos missionnaires eurent droit de cité; mais longtemps encore, si la qualité de Français sauvegarda leur personne, on leur dénia tout caractère religieux, et ils durent, pour échapper à l'étroite surveillance qui pesait sur eux, s'établir dans les districts lointains, hors de la tyrannie ombrageuse des missions américaines. Leur indomptable énergie a trouvé sa récompense ; leur succès si chèrement acheté n'en a été que plus vif, et tend à s'accroître de jour en jour. Déjà le nombre de leurs prosélytes est à peine inférieur à celui des protestants; avant peu, au dire même de ces derniers, il le dépassera. Le

fait est constaté de bonne grâce, sans apparence de jalousie mesquine. Le temps a fait justice des haines anciennes. Le passé est oublié, et les adversaires d'hier se prêtent un mutuel et radical secours. Ils échangent le pain et le sel, et maintes fois il arrive que dans une tournée difficile, en territoire inconnu, le prêtre sert de garde au Révérend ; tous deux, cheminant côte à côte, poursuivent un but supérieur aux discordes humaines, et labourent le même champ pour le compte d'un même maître.

Aidés par leurs coreligionnaires et par le gouvernement qui s'est associé à leurs efforts autant que le permettaient les ressources modestes de son budget, protestants et catholiques ont fait assaut de zèle pour arracher le peuple à son ignorance et à ses habitudes de fainéantise invétérée. Les catholiques ont édifié le collège Saint- Louis, où plus de deux cents enfants sont instruits d'après un programme d'études comprenant nonseulement l'instruction primaire, mais les éléments des sciences et des arts appliqués à l'industrie. La position en est charmante, et l'aménagement comprend la plupart des perfectionnements récemment adoptés dans les établissements scolaires d'Europe. Toutefois, les bâtiments, situés au centre d'un vaste enclos que de grands arbres protègent contre les ardeurs du climat, seront

bientôt trop étroits pour le nombre des élèves, d'une année à l'autre plus considérable. Aussi l'État vient-il d'allouer au collège une somme de dix mille dollars pour faire face aux premiers frais d'agrandissement. Actuellement, les maîtres ont installé quelques-unes de leurs classes en plein air; les gazons ombragés sont émaillés de groupes de bambins, l'ardoise à la main, en train d'épeler ou écrivant sous la dictée, et le passant, en écoutant ce murmure de voix dans le bois fleuri, ne sait trop s'il s'agit d'un ramage d'enfants ou d'un concert d'oiseaux.

Les protestants ont fondé à une lieue de la capitale l'école supérieure de Punahou, dont la clientèle se recrute dans les familles des résidents étrangers. L'établissement reçoit des internes et des externes. Mais il se distingue des maisons de ce genre telles que nous les concevons par son organisation complexe et originale. Il est administré par un directeur assisté d'une directrice, et l'instruction y est donnée aux deux sexes. Répartis dans des bâtiments séparés, ils se réunissent aux heures des cours, des repas et des récréations. Le programme des études est très-étendu et embrasse la littérature, les langues vivantes, les sciences et les arts d'agrément. Une part importante est également réservée à l'enseignement pratique. Sur les vastes terrains avoisinant le

collège, les jeunes gens sont initiés aux divers procédés de culture et d'assolement; de temps à autre, une excursion dans la montagne, sous la conduite d'un professeur, les familiarise avec la flore incomparable et la curieuae configuration de cette terre à peine refroidie. Les jeunes filles sont dressées aux soins du ménage. Tous les quinze jours, plusieurs d'entre elles, à tour de rôle, sont chargées, sous le contrôle de la directrice, de la surveillance de la lingerie, de la cuisine, de la confection de certains plats, confitures ou confiseries, et commandent aux domestiques. Chaque élève a sa chambre particulière, la tient en ordre et fait son lit. Et malgré ces occupations multiples, on trouve le temps de former ces messieurs et ces demoiselles aux belles manières. Il ne suffit point d'être excellente ménagère ou settler accompli, il faut aussi avoir droit au titre de lady et de gentleman. À cet effet, le directeur et la directrice donnent une fois par mois une soirée à laquelle sont invités les parents et les amis; on fait de la musique, on danse, et la jeunesse acquiert peu à peu l'apprentissage du monde. Le niveau des études est constaté par des examens annuels et publics, lesquels ne durent pas moins de trois jours et attirent une grande affluence de visiteurs. Ajlors, plus que jamais, les jeunes misses ont à déployer toutes leurs qualités

de maîtresses de maison et à se surpasser dans la confection des cakes, puddings et autres chatteries chères aux palais anglo-saxons.

Quiconque ne connaît les mœurs américaines que par des récits où l'agrément de la forme remplace trop souvent la justesse d'observation, ne manquera pas de se récrier sur les inconvénients de cette existence en commun. L'expérience pourtant ne date pas d'hier. Des établissements semblables existent en grand nombre aux États-Unis, et jamais il ne s'y est rien passé qui ait pu blesser la morale ou les convenances.

Loin de là, cette cordiale et saine intimité donne aux jeunes gens un avant-goût de ce que sera la vie, avec ses nécessités, ses devoirs, ses affections sérieuses et durables. La fillette, pour avoir partagé les études et les jeux de ses compagnons, ne devient ni plus pédante ni plus coquette. Sans rien perdre de sa grâce, elle pourra être plus tard au foyer de l'homme qui l'aura choisie un peu plus qu'un objet de luxe. De son côté, le jeune garçon gagnera à ce contact l'aisance des manières, des façons moins rudes, et saura se tenir sans embarras devant les honnêtes femmes. Il n'aura ni la gaucherie navrante, ni l'insupportable morgue du lycéen lâché pour la première fois dans un salon, travers auxquels échappe malaisément la victime de l'internat tel

qu'il est pratiqué dans nos casernes scolaires. Est-ce à dire que ce genre d'éducation soit possible en France? Dieu me garde de le supposer!

L'essai, fût-il tenté, ne tarderait pas à justifier les pires appréhensions des partisans de l'ancienne école.

Chaque peuple a son caractère, et la vivacité du nôtre sera toujours un obstacle insurmontable à cette innovation. Elle ne pouvait réussir que chez des gens de sens plus rassis, ne considérant que le but à atteindre sans chicaner sur le choix des moyens, et surtout, disons le mot, dans un pays où l'excessive liberté laissée aux filles est d'autant moins compromettante qu'elles n'ont pas de dot à attendre de leurs père et mère. Néanmoins, cette institution, qui fait honneur à la colonie américaine, m'a paru mériter une esquisse à grands traits ; car elle traduit sous une forme saisissante la force d'expansion et d'assimilation de cette race dont une faible fraction échouée sur un archipel lointain a jeté d'emblée ces solides fondements d'une société nouvelle.

La basse classe n'a pas été oubliée. Les missionnaires ont donné aux indigènes un alphabet, ont composé ou transcrit dans cet idiome ingrat des traités élémentaires; ils ont recueilli et coordonné de leur mieux les traditions locales, et à cette heure il est bien peu d'Hawaïens qui ne

sachent lire et écrire ; beaucoup même possèdent quelques notions historiques sur les grands peuples du globe et sur leur propre pays. Nulle part peutêtre le budget de l'instruction n'est aussi lourd, toute proportion gardée, que dans ce royaume infime où toute personne, quelle que soit sa nationalité, sauf le cas bien constaté d'indigence, paye un impôt de deux dollars pour la seule taxe des écoles. Nulle part aussi il n'y a autant de vestiges d'une idolâtrie sanguinaire, autels, tertres, enclos, semés d'ossements humains blanchis ou calcinés. Le présent et le passé. Entre les deux, moins d'un siècle. Le contraste en dit plus que de longs commentaires.

Rien, en revanche, n'a pu triompher complètement de la dissolution des mœurs. En dépit d'efforts persévérants, les progrès accomplis dans ce sens laissent encore beaucoup à désirer. L'indigène vit pour le plaisir, et il en meurt. Il ignore absolument ce que nous entendons par le mot pudeur. Ce n'est point un dépravé, mais un inconscient; le grand coupable, c'est ce ciel embrasé qui force des milliers d'êtres des deux sexes à passer le plus clair de leur temps à s'ébattre au pied des cascades, le long des plages, sans autre vêtement qu'un lambeau d'écume ou un rayon de soleil. La promiscuité des cases fait le reste. L'ivresse accélère le dénoûment fatal. En vain

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