‹ Un printemps sur le Pacifique. Îles HawaïChapitre 2 sur 7 · RESIDENCE A HONOLULU · texte numérisé non relu

RESIDENCE A HONOLULU

vifs les nouveau-nés pour s'épargner l'ennui d'une postérité aussi nombreuse que les étoiles. La polygamie a disparu. Sans doute rien n'empêchera le possesseur d'une femme légitime de comprendre à sa façon la vie de famille et de compléter son bonheur par des amitiés nouvelles, parfois même sous le toit conjugal, sans que l'épouse en paraisse offensée. C'est le cas de quelques métis enrichis, d'humeur enjouée. Si par hasard vous êtes reçu chez l'un d'eux, ne soyez point surpris outre mesure lorsque la ménagère diligente présidant le repas du soir ne sera pas celle qui vous faisait le matin les honneurs du lunch.

Nous rendions un jour visite à une famille de sang mêlé. A notre arrivée, une dame de belle taille et d'ample tournure, vêtue de noir, siégeait auprès du maître de la maison, et celui-ci, les premiers compliments échangés, nous présentait sa compagne en deux mots : « My wife. » Cette imposante personne, qui, du reste, ne parlait ni ne comprenait l'anglais, ne tarda pas à nous fausser compagnie, en s'excusant avec un sourire, probablement afin de vaquer aux préparatifs du souper.

Une demi-heure plus tard, notre ami nous faisait admirer son jardin. Une robe rose parut au détour d'une allée, et celle qui la portait répondit à notre salut par un gracieux mouvement de

tête. Un pan de sa robe légèrement relevé, elle cueillait des fleurs au calice d'or et de pourpre, des grappes entières de daturas violets, et, au risque de se piquer les doigts, dévalisait les rosiers grimpants accrochés aux troncs des palmiers, des taras, des aréquiers élancés. Sans doute, une enfant de la maison renouvelant sa parure quotidienne ou préparant les bouquets destinés à orner la table.

My wife!... répéta près de nous une voix mâle.

Nous eûmes peine à réprimer un geste d'étonnement. La dame était bien changée, rapetissée, amincie ; elle avait en moins d'une heure rajeuni de plusieurs années. Était-ce la même? Une erreur était possible, après tout; il faisait si sombre sous ces grands arbres ! . . . L'heure du souper mit fin à notre incertitude; en face de nous les deux jeunes femmes, l'opulente et la mignonne, étaient assises Tune près de l'autre, tranquilles comme des enfants bien sages. Une place cependant demeurait vacante au bout de la table, quand la porte communiquant avec l'office livra passage à une respectable duègne apportant en grande cérémonie une terrine où fumait un plat de sa composition. Elle s'assit ensuite, mais disparut derechef quelques secondes plus tard pour revenir aussitôt chargée d'autres friandises. Manège qui se répéta jusqu'à la fin du repas. Quelle était

cette vieille active au chignon de travers, à la face parcheminée, préposée au département des victuailles? L'aïeule apparemment... «Mywife!»

Cela fut dit sans le moindre embarras, comme la chose la plus simple du monde, avec une petite moue du bout des lèvres qui signifiait... Ma femme... oui... autrefois... aujourd'hui, ma cuisinière.

Une ancienne tradition rapporte qu'au temps heureux de la polygamie, florissait une institution directement opposée, je veux dire l'usage qui permettait à certaines dames de haute lignée d'avoir simultanément plusieurs époux. Le privilège était réservé aux seules personnes de très-noble rang. Encore, madame, tout en gardant ses maris à portée de la main, ménageait-elle à chacun d'eux une résidence séparée. Ces messieurs étaient de service à tour de rôle pendant un temps plus ou moins long. Un signal convenu, une touffe de fleurs, une guirlande, restait pendu sur le seuil tant que la bonne harmonie régnait dans la place. Le signal était-il enlevé, cela voulait dire : « Au suivant » ; piquante revanche de la femme asservie sur le sexe fort et brutal.

Le christianisme a modifié les mœurs sans parvenir à balayer toutes les superstitions du culte primitif. Le sauvage croit aux pressentiments,

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aux sorts. Il est persuadé qu'on peut se débarrasser de son ennemi en priant, pour obtenir sa mort, agenouillé sur un objet, le premier venu, qu'on sera parvenu à lui dérober. De pauvres diables «l'imaginant qu'ils sont victimes de cette manœuvre ténébreuse tombent dans un état de prostration contre lequel on essayerait en vain de réagir. Quand un Canaque s'avise de croire à sa fin prochaine, c'en est fait de lui. Tous les médecins du monde ne réussiraient pas à le tirer d'affaire.

Malgré l'ardeur de leur foi nouvelle, tous gardent au fond du cœur une petite place pour leurs anciens dieux et les invoquent aux heures de détresse. Les vieilles croyances ont été inculquées à la génération actuelle par la légende, les chants et les improvisations des conteurs ; assoupies, le moindre choc les réveille. Bien des années s'écouleront, la nation s'éteindra peutêtre avant qu'on ait fait comprendre à ces esprits naïfs les véritables causes des grands phénomènes qui, tour à tour, les frappent d'admiration et d'épouvante. Longtemps encore la terre qui frémit, les jets de flamme du Kilauea seront pour eux des manifestations des divinités jalouses, protestant contre un injurieux oubli; comme il ne faut mécontenter personne, ils adorent le Dieu de la Bible sans cesser de faire en cachette leurs dévotions à Pelé. Le voyageur

parcourant les îles verra souvent de petites pyramides élevées sur le bord des sentiers, et l'indigène qui l'accompagne ne manquera pas d'y ajouter une pierre, en marmottant une formule destinée à conjurer les mauvais esprits. Un jour, un missionnaire avec lequel nous cheminions, ramassa un caillou qu'il lança dans une caverne fermée par un bouillon de lave refroidie. Aussitôt le Canaque qui nous escortait sauta à bas de son cheval, plongea sous les hautes herbes et les ronces, et ne se remit en selle qu'après avoir extrait de l'excavation une pierre d'égale grosseur. Et lorsqu'on lui demanda pourquoi il se donnait tout ce mal, il murmura un peu confus : a Pelé sort par là le soir pour aller se baigner dans la mer. Il ne faut pas barrer le passage à la déesse. »

Ils assiègent les chapelles, placent dans leurs paillottes l'image du Crucifié, présentent leurs enfants au baptême, ce qui ne les empêche pas, s'embarquant pour la pêche, d'adresser des prières aux divinités de l'Océan.

Certains critiques pourront dire aux pasteurs de toutes sectes : « Qu'y a-t-il donc de changé? « Votre œuvre est bien superficielle ; les anti- « ques superstitions ont la vie dure, et vous « n'avez fait qu'introduire dans le Panthéon bar- « bare un dieu de plus. » Ceux-ci répliqueraient

justement : « Qu'importe, si ce dieu tient en res- « pect les autres, s'il rend l'idole inoffensive, le « barbare confiant et hospitalier ; s'il vous conci- « lie des chefs jadis féroces, vous garantit la « sécurité et la libre exploitation du sol; si, grâce « à lui, la civilisation poursuit sa marche en « avant, l'usine fume, les plantations s'étendent, « les vertes tiges des cannes ondulent au fond des « vallées? Qu'importe, si votre conquête s'accom- « plit, féconde et pacifique, à l'ombre de son « nom? » Mais unevSemblable dispute ne sera pas soulevée. Le pionnier du nouveau monde conserve au missionnaire une inaltérable estime, indépendante des divergences d'opinions que soulèvent les questions religieuses. Pour les uns, ce n'est qu'un explorateur hardi; d'autres voient en lui le champion de la foi ; pour tous c'est une force, un instrument de conquête et de progrès, l'auxiliaire le plus précieux des entreprises lointaines. On encourage ses efforts récents ; on salue son œuvre passée. L'Amérique lui a fait dans ses annales une large place. Ses historiens ont rendu populaire la mémoire des Marquette, des La Salle et de tant d'autres de nos compatriotes dont la France sait à peine les noms. Ce sentiment de haute gratitude donne lieu chaque jour à des manifestations inattendues de la part d'esprits aussi positifs.

Le fait suivant vient de se passer au Capitole

de Sacramento, dans la salle des séances de rassemblée de l'État de Californie, le dernier jour de la session. Au moment où l'assemblée allait s'ajourner, un membre, M. Wallace, se levait, et, avec le plus grand sérieux, déposait la proposition suivante, qui fut votée sans discussion et à l'unanimité :

« Considérant que le vingt-sixième jour d'août 1884 il y aura cent ans révolus depuis la mort du prêtre Junipero Serra à la mission de San Carlos, dans le comté de Monterey ; que les citoyens de Californie, sans distinction de croyance et d'opinions, ont maintes fois exprimé publiquement leur estime pour le fondateur des Missions qui furent les premiers établissements d'hommes civilisés en Californie ;

« Considérant qu'il est convenable qu'une trace de ces sentiments subsiste dans les archives de l'assemblée et du département exécutif; en conséquence, et comme un juste tribut de respect à la mémoire de Junipero Serra,

« Il a été résolu par l'assemblée et le sénat de Californie, dans leur vingt-sixième session, que Son Excellence le Gouverneur serait requis — et il l'est en effet respectueusement — de publier une proclamation déclarant et ordonnant que le vingtsixième jour d'août 1884 devra être célébré comme un jour de fête publique. »

Et, au jour dit, les diverses administrations donneront congé à leur personnel ; les banques, les ateliers, les entrepôts fermeront leurs portes ; dans un pays où le temps vaut de l'or, toutes les affaires seront suspendues vingt-quatre heures durant, en mémoire d'un Jésuite espagnol.

On se tromperait fort en cherchant dans ce vœu unanime et solennel l'expression d'un enthousiasme religieux. Ceux qui l'ont émis sont les représentants d'une société remuante, préoccupée surtout de ses intérêts immédiats, spéculateurs,, commerçants, industriels, gens exempts de préjugés, qui vivent vite, ne se payent pas de mots, et dont le cerveau ne travaille guère sur des abstractions. Mais c'est le privilège des pays neufs où l'activité humaine a devant elle un champ illimité et la certitude d'obtenir un jour la récompense de ses efforts, d'ignorer longtemps encore les âpres et souvent, hélas ! les légitimes revendications sociales, terreurs des nations compactes et séniles. Libre à eux, dès lors, d'oublier au besoin les disputes des philosophies, les compétitions des sectes, en appelant indistinctement au service de l'œuvre commune tous les dévouements et toutes les forces. Heureux les peuples jeunes!

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