‹ Un printemps sur le Pacifique. Îles HawaïChapitre 5 sur 7 · JUNGLE D'HAWAÏ. — CHEMIN DU VOLCAN · texte numérisé non relu

JUNGLE D'HAWAÏ. — CHEMIN DU VOLCAN

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noue aux rameaux inférieurs, d'où elle retombe en grappes fleuriesjusqu'à terre et projette de nouvelles racines. Ses festons se balancent d'arbre en arbre, et la haute futaie enguirlandée revêt un aspect fantastique. De temps en temps une sorte de détonation retentit, accompagnée d'un froissement de feuilles déchirées, de branches arrachées et tordues. Le vieil arbre, vaincu, déraciné, chancelant sous la tension des câbles fleuris, s'abat lourdement, et la broussaille l'ensevelit bientôt sous un épais linceul de verdure. Les rayons du soleil n'éclairent jamais ces profondeurs, où flotte un demi-jour comme sous la nef d'une cathédrale.

Quatre heures de marche nous amènent à la lisière du bois, dans une vaste clairière, en vue du village d'Olaa, quelques huttes bâties autour d'un petit étang alimenté par les pluies , situées à mi-chemin de Hilo et du volcan. Mais nous n'y fîmes qu'une courte halte, le temps de rafraîchir nos chevaux et de prendre un repas sommaire.

Le ciel se couvrait vers l'ouest, un vent d'orage soufflait, et tout faisait prévoir que la journée ne s'achèverait pas sans ondées. Il pleut presque chaque*jour sur cette côte, qui est la plus arrosée de l'archipel et peut-être de toute la zone torride ; la quantité d'eau qui s'y déverse en une année a été évaluée à plus de cent inches ou pouces

anglais. Le moment était venu de faire connaissance avec ces formidables, ondées auprès desquelles les plus fortes averses des pays tempérés ne sont que brumes légères. En effet, nous n'avions pas fait deux milles que de larges gouttes s'aplatissaient sur les feuilles avec le bruit d'un caillou lancé contre une plaque de tôle . Puis la tempête se déchaîna furieuse. Un instant, les branches nous protégèrent, mais bientôt secouées, entre-choquées, elles livrèrent passage à de véritables cataractes. Trempés, aveuglés, pouvant à peine respirer, nous nous fions à l'adresse et à l'instinct de nos chevaux. Sous la pluie qui les cingle, ils ont pris le galop et détalent en dépit des obstacles. La pente est peu sensible, mais, à mesure qu'on s'élève, le sentier est de plus en plus mauvais, hérissé de rocs pointus, troué de fondrières, encombré d'arbres couchés par la tourmente. N'importe, les bonnes bêtes vont leur train sans un faux pas, sans un écart. Nous devons approcher du but; mais non : la forêt s'étend désespérante, éternelle. L'ouragan redouble et le jour baisse, quoiqu'il soit à peine deux heures. Rien n'annonce le voisinage du cratère, si cç n'est le grondement souterrain, pareil au roulement d'un train lancé à toute vitesse, que nous avons déjà entendu à Hilo. Qui dit volcan dit cône pelé, scories, cendres pulvérulentes, et cependant rien

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de tout cela n'apparaît. Des arbres, toujours des arbres, des fougères et des lianes. Depuis combien de temps courons-nous? je ne sais, je n'ai plus conscience du temps ni des distances. Il semble que nous soyons emportés à la suite d'une chasse infernale dans une de ces forêts de conte de fées, d'où l'on ne sort jamais. Tout à coup les branches s'écartent, nos bétes font un suprême effort, débouchent sur un plateau gazonné, s'élancent, puis s'arrêtent court, les oreilles dressées, frissonnantes. Une seconde de plus, et nous roulions dans un abîme. A un mètre de nous, c'est le vide, un précipice dont le brouillard voile le fond et les contours. Des bruits étranges montent de cet océan de vapeur : bouillonnements, crépitements, décharges de mousqueterie , longs soupirs , haleines de soufflets de forge. Une acre odeur de soufre imprègne l'atmosphère, et la pluie qui fait rage dans le gouffre s'y condense en nuées brûlantes que sillonnent des éclairs rouges. On s'attendait à un pic, à des pentes semées de débris, et l'on se trouve dans une vaste plaine, devant un cirque dont les parois sont tapissées d'arbustes et d'herbes hautes. Et ce trou béant, cette cuve où tourbillonnent les flammes et la filmée, c'est Kalua o Pelé, la fosse de Pelé, le plus grand cratère actif d'Hawaï et du monde. Ce lieu sauvage est habité. Le sentier que nous

avons suivi conduit à la côte accidentale, et c'est ici le gtte d'étape des voyageurs qui se rendent dans le district de Kau. À quelques pas de l'escarpement, nous apercevons un petit hangar pour les chevaux et la cabane intitulée pompeusement la Maison du Volcan, où l'on peut se procurer ce qu'il y a de meilleur en de tels moments, des nattes sèches et un bon feu.

L'indigène préposé à la garde de l'établissement nous souhaita la bienvenue en assez bon anglais, et se montra plein de prévenances. Il jeta des souches sur les tisons, étala sur des perches nos hardes ruisselantes, et, tandis que nous préparions le thé, s'occupa des chevaux avec une louable sollicitude. Mais quand il fut question d'une descente dans le cratère, il secoua la tête, et sa figure réjouie prit une expression soucieuse. Le projet lui souriait peu. Le fracas qu'on entendait depuis deux jours annonçait une agitation extraordinaire. Enfin, il faudrait voir quand le brouillard serait levé. D'ici là, il était inutile de songer à tenter l'entreprise.

Notre patience n'a pas été mise à une trop rude épreuve. Une heure plus tard, la pluie cessait, les nuages se désagrégeaient lentement, découvrant l'immense fosse du Kilauea. De forme à peu près circulaire, sa profondeur varie de six cents à treize cents pieds anglais, suivant les

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époques et le mouvement des laves : j'estime qu'elle est actuellement de huit cents pieds. On aura une idée de l'énormité des proportions en les comparant à celles des plus grands volcans d'Europe. Le cratère de l'Etna a environ cinq kilomètres de tour, alors que la circonférence du Kilauea est de dix milles (plus de seize kilomètres), la moitié du périmètre de l'enceinte de Paris. Qu'est-ce que le Vésuve auprès de cela? Un gobelet d'enfant.

Vu de très-haut, le fond du cirque paraît parfaitement uni; sa teinte va du noir d'encre au gris d'acier, selon que les courants de lave sont plus ou moins récents.

L'abîme est, à n'en pas douter, dans une période d'agitation reconnaissable au reflet des matières incandescentes, très-vif, bien qu'il fasse encore grand jour. Au centre, à une distance d'une demi-lieue, luisent les nappes des deux lacs d'où sortent des traînées de feu, comme les rais du moyeu d'une roue. Ces sillons se multiplient, se croisent, et à mesure que la nuit descend, on dirait, jeté sur la plaine sombre, un immense filet aux mailles sanglantes.

Nous tenterons l'exploration le soir même, et s'il est possible d'atteindre le réservoir central, le spectacle nous payera amplement de nos peines; car, au dire de l'indigène qui vit ici toute Tannée,

il est rare que le volcan soit aussi actif en dehors des grandes éruptions, et nous arrivons juste à point.

La descente commença à huit heures, lente, pénible , au milieu des buissons trempés par la pluie. La végétation persiste jusqu'au cratère, et Ton saute sans transition du gazon sur une croûte sèche, friable, craquante, qui produit sous le pied la même sensation que les fines aiguilles de glace des hauts névés alpestres. Du reste, la configuration de la lave, froncée, inégale, sillonnée de crevasses, rappelle à s'y méprendre celle d'un glacier. Cette surface, qui de loin semblait lisse, fait maintenant l'effet d'une mer congelée au plus fort de la tempête; tour à tour il faut escalader les crêtes déchiquetées et disparaître dans les plis profonds des vagues. En nous retournant, nous apercevons une haute falaise se détachant sur le ciel, et, plantée au sommet, en guise de phare, la lanterne qui doit nous garder au retour. L'illusion est complète. 11 n'est pas jnsqu'aux détonations sourdes, avec sifflements rauques, qui ne simulent le choc des paquets de mer chassés par l'ouragan. La largeur des crevasses nous oblige à de longs détours, et telle est l'acuité des émanations brûlantes, qu'après les avoir traversées, il est nécessaire de faire halte pendant plusieurs minutes pour reprendre

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haleine. Le sol est strié d'une infinité de raies formées par les sels et les cristaux de soufre, admirables de structure, mais d'.une fragilité désolante, tombant en poussière dès qu'on cherche à les détacher. Des moindres fentes s'échappent des gaz méphitiques, de blanches fumées. Au fur et à mesure que Ton avance, le bruit du torrent devient plus distinct, et dans les sinueuses fissures où court la lave bouillonnante, passent des éclairs. Les vapeurs se condensent au-dessus du gouffre et renvoient comme un écran les lueurs du ïoyer central. De toutes parts se dressent des cônes mugissants soufflant des flammes violettes avec un ronflement de hauts fourneaux. Il y avait près de deux heures que nous marchions, et la chaleur devenait suffocante. Plusieurs fois déjà, cramponnés aux aspérités pour franchir un passage scabreux, nous avions eu peine à ne pas lâcher le roc qui nous brûlait la main. Le chaos devenait épouvantable. Des bulles d'air que la lave à l'état liquide avait emprisonnées, crevaient à chaque instant sous nos pieds, et les chutes se succédaient irrésistibles. Cependant nous touchions au but. Une dernière montée à travers un amoncellement de blocs mal équilibrés, et le lac inférieur apparaissait tumultueux, grondant, avec ses caps, ses golfes, ses flots incandescents. Il peut avoir un kilo-

mètre de long sur une largeur moyenne de quatre cents mètres : à sa surface jaillissaient plus de cent fontaines de feu. La lave était projetée à de grandes hauteurs en minces jets, en épaisses colonnes : elle s'épanouissait en gerbes, retombait en pluie. A l'extrémité nord, une cascade se précipitait avec fracas d'une caverne embrasée, soulevant des vagues monstrueuses dont les ondulations peu à peu ralenties s'éteignaient sur l'autre rive en un léger clapotement. Le même orifice lançait de minute en minute des matières solides qui s'abattaient en* sifflant au milieu du lac comme des décharges de mitraille. D'un rouge ardent lorsqu'elle bouillonne, la lave au repos prend une nuance pourpre qui tourne au brun noirâtre; dans ce dernier état elle s'accroche à la rive, semblable aux glaçons chassés sur les bords d'une rivière par le courant; mais les tourbillons la resaisissent, des traits .lumineux fendent la nappe à peine figée, des crevasses s'ouvrent et vomissent de nouveaux torrents de minéraux fondus. Dans les anfractuosités de la berge formée d'un basalte très-compacte pendent des filaments vitreux pareils à de Tétoupe, appelés cheveux de Pelé, produits par les éclaboussures de la lave liquide «chassée violemment dans l'air. Le vent parfois les emporte à de grandes distances dans les bois,

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au bord de la mer; on trouve même, au lendemain d'une bourrasque, d'assez gros fragments de substance volcanique collés aux branches des arbres, écume du lac de feu balayée par la tempête.

Le réservoir supérieur est éloigné à plus d'un quart de mille ; mais l'accès en est malaisé, périlleux même, et exige des précautions infinies. Il s'agit d'observer la direction du vent et de ne pas se laisser envelopper par les vapeurs sulfureuses. Dans ce but, notre Canaque était parti en reconnaissance, nous enjoignant de l'attendre dans l'immobilité la plus complète. Cependant son absence se prolongeait, une demi-heure s'était écoulée — un demi-siècle — et il ne reparaissait pas. Autour de nous le vacarme redoublait, la flamme sortait des cônes avec un sifflement plus aigu, et nous entendions le9 vagues enflammées battre furieusement le pied de la falaise. A cent pas devant nous un trou venait de s'ouvrir, vomissant une grêle de pierres calcinées. Le sol s'étaitil dérobé ainsi sous notre guide? En ce cas, comment sortirions-nous de l'effroyable dédale? Il faudrait attendre le jour... et d'ici là!... Le retour du brave homme coupa court à ces réflexions fâcheuses. Le terrain ne présentait aucun obstacle sérieux, et après d'interminables lacets sur des pentes semées de scories, nos regards plongèrent

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dans la chaudière septentrionale, qui ne le cédait en rien à sa voisine. Sa forme est un peu moins allongée, mais la hauteur et les dentelures des escarpements qui l'environnent ajoutent à sa farouche grandeur. La fumée se traîne sur les parois, laissant entrevoir çà et là une arête vive et des aiguilles hérissées de cristaux, dont les facettes jettent des reflets de diamant, d'émeraude ou d'opale sous les lueurs changeantes du brasier. Point de cascade, point de fontaines, comme dans le bassin inférieur. 11 est agité vers son cen-§ tre par un seul bouillonnement qui rappelle le mouvement ascensionnel d'une nappe artésienne. Les vagues se brisent avec violence contre les rives, déterminent des écroulements gigantesques. A vingt mètres de l'endroit où nous avons fait halte, une corniche surplombe, masquant l'extrémité opposée du lac ; nous nous hissons à plat ventre jusqu'à cet observatoire, d'où le regard fouille les moindres détours de l'abîme de flammes. Mais la réverbération est telle que nous sommes presque aussitôt contraints de quitter la place. Bien nous en a pris. Quelques secondes plus tard, une vague plus impétueuse que les précédentes I ïappait la base du rocher, qui s'inclinait comme un hàton de cire molle, et la corniche entière s'enfonçait dans la fournaise.

La fosse de Pelé est un but de pèlerinage aimé

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des indigènes. Aucun d'eux ne s'y aventurerait sans apporter en offrande, un objet quelconque, une fleur, un fruit, qu'il jette dans le gouffre en s'écriant : « Aloha, Pelé! Je vous salue, Pelé! » Notre guide, fidèle observateur des vieilles coutumes, s'était muni d'une grappe de framboisier sauvage qu'il lança en prononçant la formule sacramentelle.

Les heures passaient. La pluie s'était remise à tomber, il fallait songer à la retraite ; et le jour commençait à poindre quand, exténués, ébouillantés, roussis, nous arrivions sur le plateau. La cabane était froide, le foyer mort, et ce ne fut pas sans peine que nous parvenions à faire flamber la broussaille humide. Enfin la flamme monta joyeuse vers le toit. Une journée de voyage à cheval sous le vent et l'averse, une nuit de marche sur les scories tranchantes nous permettaient d'espérer un sommeil prompt et paisible. Et cependant, roulés dans nos manteaux, longtemps nous l'avons attendu, écoutant involontairement la bourrasque qui se déchaînait au dehors, la plainte des forêts secouées par la rafale, les roulements de la foudre et, dominant tout cela, la puissante respiration de la Terre.

Ce n'est ni une ville, ni une bourgade, ni un hameau. Puna, c'est le versant sud-est de la Grande-Terre, le pays mystérieux, l'inextricable labyrinthe que festonnent les sentiers tortueux se déroulant à l'infini dans l'ombre et la mousse ; c'est le bois touffu, inexploré, la forêt sans clairière, l'interminable et décevante forêt.

Il était près de midi ; nous marchions depuis le matin, prêtant l'oreille au murmure lointain de la mer et guettant vainement à chaque détour, dans le rempart des feuilles, une ouverture sur l'immensité bleue. Mais ce que nous prenions pour le sanglot de l'Océan sur la grève n'était que la plainte continue montant des profondeurs boisées. Le voyageur, sous les tropiques, est souvent dupe de ces sonorités étranges, inexpliquées, qui passent dans les futaies désertes en l'absence de toute brise. On n'y distingue ni cri d'oiseau, ni battement d'ailes, rien qui rappelle

la présence d'êtres animés ; c'est quelque chose de subtil et de vague, craquement des fibres dilatées par la chaleur ou poussée de la sève dans les branches. Pas une source ne suintait entre les rochers ; les pluies de la veille avaient laissé quelques flaques dans le creux de la pierre ; mais l'eau était déjà corrompue, les chevaux s'en détournaient après l'avoir flairée et repartaient la tête basse. Les pentes devenaient plus roides ; en revanche, le taillis semblait s'épaissir à mesure que nous descendions. Et toujours la même rumeur égale, monotone, simulant le bruit de la mer invisible.

La voici enfin, mais loin, bien loin, à deux mille pieds au-dessous de nous, à l'extrémité d'une longue coulée de lave qui miroite au soleil. La côte frangée d'écume fuit vers le nordest, des champs cultivés s'étalent autour d'une anse boisée, et sous les arbres sont éparpillées des huttes. C'est là sans doute le village d'Opihikao, où nous devons passer la nuit. Pressons l'allure, et nous y serons en moins d'une heure

Trois heures plus tard, nous avions atteint les premières maisons. Au bord du chemin, un indigène arrachait des plants de taro. Nous le hélons :

a Opihikao? »

La réponse est inintelligible, mais la pantomime des plus éloquentes. Elle signifie claire-

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ment : « Allez L. . Marchez!... » Puis, désignant d'un geste circulaire la campagne environnante, notre interlocuteur ajoute :

« Kalapana. »

Le village était propre : autour des cases, une clôture de bambous et de haies vives, rosiers,, lilas, magnolias, géraniums; çà et là, des bouquets d'orangers, d'encalyptus, de tamarins, et partout, dans la forêt, dans la plaine, le long du rivage, à perte de vue, penchés sur l'eau, les cocotiers au tronc blanc, les mélancoliques cocotiers qui donnent au paysage sa physionomie particulière et inoubliable. L'arbre nourricier v é it de peu, il croît au hasard du terrain, dans les rochers, dans les champs de lave noire, sur le sable aride. 11 se plaît aux endroits désolés. Là où tout meurt, lui seul prospère. Ses fortes racines aspirent indifféremment l'eau douce et l'eau salée; sa tige flexible n'offre aucune prise au vent. 11 n'est point beau; son ombre est grêle, son aigrette peu fournie. On ne sait trop s'il est jeune ou vieux, vivant ou mort ; sa fibre desséchée, ses feuilles tachées de rouille contrastent lamentablement avec l'éternelle verdure. Et pourtant il produit tout : chair tendre, eau limpide, sève musquée, le fil dont on tresse les cordes, la paille dont on tisse les nattes, le chaume imperméable des huttes, fécond dans sa nudité, triste

comme son frère le dattier, Tarbre sacré du désert.

Plus loin, c'est un hameau de pêcheurs. A terre, des filets sèchent. Deux jeunes gaillards court vêtus sont occupés à réparer une pirogue. L'un d'eux ne serait-il pas le catéchumène pour lequel les missionnaires nous ont remis une lettre?

« Opihikao?

— Kaïmu. »

Maintenant la plage est déserte. Nous galopons sur une dune étroite, entre une lisière de pandanus et l'Océan qui déferle. Un vent chaud vient de s'élever, le soleil se voile, un orage épouvantable éclate. Les chevaux s'emballent, éperdus, fouettés par l'ondée, excités par les clameurs de la marée haute. Nous n'avions fait, depuis le volcan, qu'une seule halte, d'une demiheure à peine, au bord d'une crique, pour manger notre dernier biscuit; il y avait donc huit heures que nous cheminions sans désemparer, huit heures qui représentaient environ dix-sept lieues. Et nous n'arrivions pas.

Un Canaque nous croisa, monté à cru sur une mule maigre qui trottait bon train. 11 avait l'air assez piteux, avec son chapeau de paille rabattu en forme de cloche, son sarrau ruisselant collé sur la peau, et sa guirlande de fleurs dénouée traînant derrière lui sur le sable. Celui-là était

un lettré et nous jeta l'exclamation suivante : « Far off!... Far off! » articulée sur un ton d'étonnement et de commisération qui ne laissait aucune place au doute.

Nous n'avions pas fait trois milles, que déjà le jour baissait rapidement. Un quart d'heure plus tard, la nuit serait complète, et il faudrait attendre l'aube sous la pluie torrentielle. Eh bien! soit, un dernier temps de galop, et si, d'ici dix minutes, rien n'est en vue, nous ferons halte.

Je ne sais pas d'exercice plus pénible que celui qui consiste à pousser en avant et à soutenir en même temps un cKeval à bout de forces.

L'animal fléchit sur ses jarrets, butte au moindre obstacle, s'appuie sur la bride, et l'on sent qu'un peu plus il tombera pour ne plus se relever. Il faut avancer pourtant, plus vite, plus vite encore, et jouer de l'éperon, et se faire bourreau. A chaque piqûre, la pauvre béte pousse un gémissement douloureux, comme pour dire : « Je n'en puis plus » , fait un bond désespéré, puis s'arrête de nouveau, haletante, épuisée. Il est nuit noire, la tempête augmente, et nous nous apprêtons à mettre pied à terre, lorsqu'à notre gauche une raie lumineuse perGe la forêt, et nous distinguons l'ouverture resplendissante d'une hutte en pierres sèches, à l'intérieur de laquelle flambe une brassée de palmes.

Les habitants nous ont entendus venir, et ils apparaissent sur le seuil, un homme et une femme. L'homme est nu ; il jette un cri guttural, accourt au-devant de nous, prend nos bétes par la bride et les introduit dans l'enclos ; puis, en moins de rien, sans prononcer une parole, il a déroulé les lassos qu'il attache à des piquets fichés dans l'herbe, nous aide à dégrafer les sangles, s'empare des lourdes selles et les emporte dans la cabane, où nous le suivons clopin-clopant, empêtrés dans nos vêtements humides. Nous spmmes enfin à Opihikao, sous le toit hospitalier du catéchumène Gabriel Hoo-Pihi. Le Père Charles nous avait munis d'une lettre pour son disciple ; celuici la saisit délicatement du bout des doigts et la parcourut d'un simple coup d'oeil, en homme expert à déchiffrer les pattes de mouche. Après quoi, il nous serra la main, en nous adressant un compliment de bienvenue, des mieux tournés apparemment, mais auquel nous ne comprîmes goutte, attendu que notre hôte ne parlait pas un traître mot d'anglais. Je me trompe, il possédait à fond trois syllabes, et ne se lassait pas de répéter, tout en se secouant comme un barbet : « Too much rain ! '. . . Too much rain! » pris chaque fois d'un fou rire, comme s'il avait découvert une plaisanterie.

La femme, vêtue seulement d'une longue che-

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mise de cotonnade rose, était retournée s'asseoir sur une pierre, devant le foyer, et s'occupait à rassurer un bambin et une gamine de cinq à six ans qui, blottis contre leur mère, nous contemplaient avec un indicible effroi.

La cabane, couverte en branchages, avec un trou au centre du toit, pour laisser passer la fumée, est occupée presque entièrement par un âtre circulaire garni de pierres plates. La pluie, qui s'insinuait avec le vent par les fentes de la muraille, avait détrempé le sol en terre battue. Ce n'est pas un joyeux séjour. Aussi la famille ne s'y réunit-elle que pour se chauffer et faire cuire les légumes qui, avec le poisson cru, constituent son ordinaire exclusif.

A quelques pas de là s'élève une habitation mieux close, en planches, perchée sur échafaudage à deux mètres de terre et entourée d'une galerie couverte ; c'est là que nous nous installerons pour la nuit, et le plus tôt sera le mieux. Mais on ne saurait croire combien il est difficile, à moins d'une éducation préalable, de suppléer avantageusement à la parole par une pantomime vive et animée. Que d'efforts pour formuler de façon compréhensible cette simple requête :

a Menez-nous dans la case à côté, où nous nous débarrasserons de notre défroque ruisselante, que vous aurez l'obligeance de rapporter ici pour la

faire sécher. » Cela n'a l'air de rien et demande une demi-heure de consciencieux travail. La pièce où Ton nous introduisit était d'une propreté scrupuleuse, et le plancher disparaissait sous plusieurs épaisseurs de nattes et de « tappas » .

Le tappa est un papier fabriqué avec des herbes macérées et réduites en pâte : cette pâte, étendue sur des galets ou sur des plateaux bien unis, est battue avec une sorte de règle en bois dur, dont les faces sont gravées de dessins différents, rayures, damiers, pointillés qui se reproduisent sur la feuille amincie et figurent le grain d'une étoffe. Cette substance séchée au soleil est d'une solidité et d'une souplesse remarquables ; on coud ensuite l'un sur l'autre trois ou quatre de ces carrés de papier, qui ont souvent plusieurs mètres de surface, et l'on a une couverture à la fois chaude et très-légère. Nous nous y drapons tant bien que mal, et attendons nos hôtes dans une simplicité d'atours qui ne manque pas de couleur locale. Ils ne tardent pas à nous rejoindre, et nous engagent à partager leur repas. Les pauvres gens se sont mis en frais ; la calebasse de poï est flanquée d'un gros quartier de poisson cru faisandé. Malgré la bonne grâce des amphitryons et l'ardeur de notre appétit, il est difficile de faire honneur à ce menu, et nous nous étendons sur la natte,

confiants dans la sagesse des nations, laquelle assure que « qui dort dfne » .

Je commençais à m'assoupir, lorsqu'un marmottement confus me fît lever la tête, et, dans l'étroite chambre vaguement éclairée par une lampe de terre à la mèche fumeuse, voici ce que j'aperçus : en face de nous, roulés dans leurs tappas, dans l'abandon du premier sommeil, la femme et les enfants, et, agenouillé devant la cloison de paille où pendait une croix grossièrement taillée, Gabriel Hoo-Pihi, récitant ses prières du soir avec toute la ferveur d'un néophyte. Notre présence n'était pour rien dans ce beau zèle; il ne savait pas que nous l'observions, et il restait là immobile, l'œil vague, dans l'attitude d'un saint de pierre. De quoi peut-il remercier le cieJ, ce sauvage nu, misérable, qui vit de racines et de poisson gâté, captif, lui et sa nichée, entre la forêt sombre et le morne Océan? Sa case tressaille assaillie par le vent, écrasée par la trombe; la mer hurlante monte à l'assaut des roches, prête à balayer la bicoque et ceux qu'elle renferme; épargnée aujourd'hui, demain peut-être un grand souffle l'emportera comme une branche morte. Il prie pourtant, et de toute son âme, naïve extase où probablement la crainte des antiques divinités de la mer et du feu se mêle à la vision confuse du Calvaire; il prie pour la mère et pour les petits,

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pour le jardin et la cabane, et, qui sait? pour les étrangers que le hasard amena sous son toit, à la nuit close.

Le lendemain matin, la tempête durait encore : Phorizon restait brouillé, la mer énorme, et rien ne faisait pressentir une éclaircie prochaine. Nos malheureux chevaux, les membres roidis, grelottants, après cette nuit passée sous l'averse, n'avaient même plus la force de manger. Cependant, dès l'aube, le Canaque s'était mis en campagne afin de nous procurer un déjeuner convenable, et bientôt il rentrait triomphant avec quelques grains de café et deux patates; son bon sourire nous disait : « Eh bien! êtes-vous contents? j'espère que vous ne vous plaindrez pas! » Mais l'homme est insatiable. Un coq chantait dans le voisinage, et sa fanfare joyeuse, annonçant un poulailler bien garni, venait d'éveiller dans nos estomacs à jeun de coupables convoitises. Nous les traduisîmes effrontément par une esquisse au crayon représentant un volatile quelconque à côté d'un œuf gigantesque. L'intention fut comprise, mais Hoo-Pihi se contenta de hocher la tête d'un air désolé, en imitant avec art l'aboiement d'un chien et le cri d'un poulet qu'on saigne. Il répliquait : « Sans doute, j'avais des poules : par malheur, les chiens sauvages les ont mangées. »

La faim rend ingénieux. Il s'est trouvé que le

poï délayé dans de l'eau de mer bouillante devenait un potage acceptable, réconfortant, dont le goût rappelait celui du tapioca, et digne de figurer avec avantage sur toutes les tables... en carême. La pluie tombait depuis vingt heures. A midi, brusquement, le vent tourna, les nuages se dissipèrent, et nous pûmes songer au départ. Nous avions quelque chance, en nous hâtant, d'atteindre avant la nuit un établissement anglais situé à dix milles de là. Les bêtes furent donc sellées et bridées, en dépit des protestations touchantes des naturels, qui nous invitaient à prolonger notre visite. La nouvelle de notre arrivée s'était répandue aux environs, et, malgré le mauvais temps, hommes, femmes, avaient quitté leurs cases pour nous venir voir. Ces excellentes mais encombrantes personnes nous entouraient de fort près, avec la curiosité dont les promeneurs du Jardin des Plantes honorent les nouveaux pensionnaires du Muséum. Empressement flatteur à tous égards, mais qui ne laissait pas d'être un peu gênant, occupés comme nous l'étions à réintégrer péniblement nos bardes imbibées. Jamais je n'avais comparu en si simple appareil devant une nombreuse assistance. Cependant les curieux étaient eux-mêmes vêtus de façon tellement sommaire et paraissaient s'intéresser si vivement aux détails de notre petit lever, que nous n'eûmes pasle cœur

de les congédier. Pourquoi les priver de ce spectacle? Les distractions sont si rares à Opihikao !

Le soleil brillait, avivant l'éclat des feuilles; le flot redevenu bleu frappait mollement la plage : les chevaux détalaient, devinant au terme de l'étape un meilleur gîte, et bientôt nous avions perdu de vue Gabriel Hoo-Pihi, sa famille et la cabane plantée sur les laves en face de l'Océan désert.

Quatre heures plus tard. Le théâtre représente la salle à manger d'un cottage. Par la fenêtre grande ouverte on aperçoit des hangars échelonnés sur la lisière du bois, des serviteurs qui vont et viennent, et, au delà, dans une anse abritée, une goélette se balançant sur ses ancres. La pièce est coquette, tapissée de nattes fines ; aux murs sont pendus des dessins, des cartes, des armes, des coquillages et des festons en plumes d'oiseaux rares. Le couvert est dressé : sur la nappe blanche sont disposés les jarres de lait, les cakes, les puddings dorés, et deux convives qui semblent échappés du radeau de la Méduse dévorent sous le regard paternel du maître de ces lieux, l'honorable M. Rycroft.

Hôte aimable que sans doute nous ne reverrons jamais, peut-être ne vous souvient-il déjà plus des deux Français qui vinrent troubler votre laborieuse solitude. J'ignore si ces lignes tombe-

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ront un jour sous vos yeux ; à tout hasard, je me permets d'y inscrire votre nom, que n'oublieront de leur vie les voyageurs si gracieusement accueillis par vous sur la côte sud d'Hawaï, après l'orage.

M. Rycroft est le type accompli de ces hardis pionniers en train de conquérir le monde pour le compte du Royaume-Uni. Un homme habite une petite ville de province, possesseur d'un fortune de huit à dix mille livres sterling, de quoi vivre dans une médiocrité tranquille, plus qu'il n'en faut pour lui permettre de s'associer à quelque entreprise commerciale ou industrielle, et d'augmenter rapidement ses ressources sans quitter sa patrie. Mais il ne veut rien devoir qu'à lui-même : il lui répugne de marcher à la remorque d'une autre volonté que la sienne. Jeune,, actif, entreprenant, préparé de bonne heure à la lutte par une instruction plus solide que brillante, cet original prétend rester son maftre : cet être perdu dans la foule ne compte, pour devenir quelqu'un, ni sur le hasard d'un héritage, ni sur l'opulente sinécure des fonctions publiques, mais sur son intelligence et son activité. Pourquoi se plaindrait-il? N'a-t-il pas en main l'outil par excellence, l'argent? Dix mille livres; c'est bien peu de chose pour un oisif, beaucoup pour celui qui saura les semer à propos sur une terre féconde et inexplo-

rée. La chose est décidée, il partira : il réalise sa fortune, et triste, mais résolu, abandonne les chères reliques dupasse, le jardin où il jouait tout enfant, la maison où sa mère est morte. Il n'est pas seul au moment du départ, une volonté double la sienne, ferme et douce, épousant ses projets, ses espoirs, le soutenant aux heures de doute. Elles ne sont pas rares dans son pays, les femmes que n'effrayent ni les voyages lointains ni les longueurs de l'exil. Ces filles du pays des brumes ne redoutent point les énervantes chaleurs du tropique; elles aussi ont été préparées aux rigueurs de la vie, et s'en iront allègrement fonder leur « home » au Nord ou au Midi, sur les froides terres canadiennes comme sur les jungles fiévreuses de l'Inde ou de la Guyane, pour la fortune de leurs maris et le triomphe des intérêts britanniques. On embauche quelques ouvriers, on frète une goélette; elle est parée, elle vogue. Les mois s'écoulent, et les brises la poussent, plus loin, encore plus loin sur la vaste mer. La terre est proche; l'ancre tombe dans une baie profonde, encadrée d'épaisses forêts. Les planches numérotées sont mises à terre ; la maison, les hangars s'élèvent, et bientôt la hache résonne sur les bois séculaires, les ébéniers, les acajous et les érables : les scieurs s'en emparent et les débitent en plateaux que le navire emportera dans

le port le plus voisin pour être employés sur place ou réexpédiés en Europe ou en Amérique. Des champs plantés de cannes ont pris la place des arbres abattus : les cheminées fument, les machines ronflent, et maintenant le vaisseau, à chacun de ses voyages, emporte avec les essences précieuses sa pleine cale de sacs de sucre. Dans les forêts restées debout, les plants de café ont donné d'heureux résultats, la vanille réussit, l'indigo prospère. L'exploitation couvre plusieurs milliers d'acres, et le planteur, inconnu hier, a des comptes ouverts chez les banquiers des deux mondes. La famille s'est augmentée; les enfants sont élevés dans la mère patrie; l'un d'eux poursuivra la tâche commencée, les autres iront plus loin fonder une œuvre nouvelle, et le père s'éteindra, jeune encore peut-être, mais ayant plus fait pour son pays que s'il fût mort centenaire sans être sorti de sa bourgade natale.

La sucrerie de M. Rycroft est située à une lieue et demie de la mer; on s'y rend par une large voie qui n'est autre que là trouée pratiquée dans la forêt pour l'exploitation des bois. Une locomotive routière fait le service entre l'embarcadère et la plantation. Outre la canne, on y cultive avec succès le tabac, la vanille et le caféier ; j'ai eu l'occasion de voir un magnifique spécimen de la dernière récolte , une branche qui portait à elle

seule douze livres de grains. Le fait est remarquable, et ce coin de terre singulièrement privilégié; car l'arbuste n'a pu être acclimaté dans d'aussi bonnes conditions sur les autres districts de l'île. Et tandis que j'écoute les explications que le planteur nous fournit avec une simplicité charmante, devant la belle ordonnance du domaine conquis sur la nature vierge, j'éprouve une émotion réelle, et cet homme me parait très-grand. En même temps je me demande combien parmi nos compatriotes appartenant aux classes aisées, sinon riches, se résigneraient à ce genre de vie. Je vois d'ici l'étonnement du bourgeois paisible sollicité d'en faire l'essai. La réponse serait péremptoire et dédaigneuse : « Ah çà, plaisantezvous? Comment, mes père et mère m'ont laissé dix mille livres de rente dont les arrérages me sont servis rubis sur l'ongle chaque trimestre ; à supposer qu'il soit nécessaire d'arrondir ce chiffre modeste, l'État n'est-il pas là pour m'assurer un emploi qui me permettra de faire valoir mes qualités d'administrateur ou de comptable? Et j'abandonnerais ce sort enviable pour les hasards des entreprises lointaines auxquelles ne me destinent ni mes aptitudes ni mes goûts ! Permettezmoi d'ajouter que ce n'est pas au moment où la France a besoin de grouper autour d'elle toutes ses forces qu'il convient de l'appauvrir du plus

pur de son sang à la poursuite de colonies problématiques. »

Que répliquer à cela? Rien ne vaut assurément les horizons de la patrie, et la France est le pays du monde où Ton s'assure au meilleur compte une existence heureuse. Tout au plus pouvezvous faire observer que cette façon de raisonner, perpétuée de père en fils, jointe au morcellement des héritages et à l'émiettement du capital, paralyse en peu de temps les forces vives de la nation. Un homme aisé laissera des fils pauvres. — Eh bien, ils travailleront. D'accord, mais plus on ira, moins il leur sera facile de battre monnaie; un jour viendra, il est venu déjà, où la table sera trop étroite pour le nombre des convives; il y aura plus de bouches à nourrir que de parts au gâteau : les peuples, comme les individus, souffrent du manque d'air et d'espace. L'État luimême, si généreux soit-il, se verra bien empêché d'utiliser les ambitions et les dévouements des affamés. Les fonctions publiques ne sauraient se multiplier à l'infini ; il y a place" pour vous, monsieur, mais vos enfants?

« Oh ! dira-t-il, je n'en ai qu'un. » Peut-être même : « Je n'en ai pas. »

L'émigration sagement encouragée ne débilite pas les grandes nations, elle est réparatrice et féconde. La France met plus d'un siècle à dou-

bler le chiffre de sa population casanière. Le même résultat est atteint en cinquante ans par l'entreprenante Angleterre et en soixante-dix ans par l'Allemagne . Prenons un exemple dans la première moitié du siècle, à une époque où les moeurs étaient encore plus sédentaires, où, par conséquent, la France s'appauvrissait, — puisque appauvrissement il y a, -—beaucoup moins qu'aujourd'hui. De 1831 à 1841, les recensements révélaient une augmentation de 1,669,244 habitants, alors que, dans le même temps, la Grande- Bretagne s'était accrue de 2,631,602 âmes, différence de plus d'un million en faveur de cette dernière, qui, pourtant, dans ces dix années, avait expédié au delà des mers près de huit cent mille de ses enfants. La statistique est parfois bien éloquente.

Certes je ne me méprends point sur les inconvénients et les mécomptes de la colonisation officielle. On peut disputer sur le choix des moyens, relever les erreurs commises. Le principe n'en subsiste pas moins entier. Reste à l'appliquer en tenant compte du tempérament national : reste surtout à favoriser de la façon la plus libérale l'initiative privée. Il n'est pas d'homme de gouvernement qui ne comprenne l'urgence de cette politique expansive, la seule capable d'égaliser de peuple à peuple les condi-

tions de la lutte industrielle et commerciale, Tunique dérivatif au flot des idées anarchiques, qui bat les vieilles sociétés. Par malheur, dans l'état actuel des esprits, il n'est question si haute qui ne serve de thème aux discussions orageuses des partis. Nul ne désarme, fût-ce une heure, et l'œuvre de salut est pour longtemps compromise. Là pourtant est l'avenir, l'apaisement, le renouveau. Le recueillement prolongé est pour les peuples, aussi bien que pour les individus, le prélude de l'engourdissement final. Il faut que l'exercice stimule les fonctions de la vie, et que la sève humaine circule d'une extrémité du monde à l'autre, comme le sang dans les artères.

A un demi-mille de l'habitation, en pleine forêt, une source chaude jaillit au pied d'un rocher vertical, parmi les nénufars et les arômes au calice immaculé. Sa température ne dépasse pas trente degrés, et sa limpidité est telle que le regard plonge à de grandes profondeurs, découvrant des végétations étranges, des mousses multicolores s'enroulant aux piliers de basalte, aux ogives, aux rosaces découpées dans la pierre par le lent travail des eaux. Les acajous et les palmiers s'y reflètent, et des millions de poissons dorés semblent jouer dans leurs branches. La nuit nous surprit dans cette piscine féerique, d'où nous sortions

alertes, reposés, prêts à braver impunément les fatigues de longues chevauchées.

Tout autre fut une immersion qui le lendemain faillit nous être fatale. Nous avions pris congé de l'aimable M. Rycroft, et nous suivions depuis cinq ou six heures le raboteux sentier ondulant sur les laves. Le soleil était haut, la température accablante ; nous fimes halte sous un bouquet de pandanus ; les chevaux une fois dessellés et attachés aux longues racines, nous nous disposions à attaquer les provisions dont notre hôte avait garni nos bissacs, quand l'idée nous vint de prendre un bain de mer. L'endroit était assez bien choisi, la côte formée d'un banc de lave sur lequel déferlait mollement la vague. De profondes cuves semblaient avoir été taillée$ tout exprès pour y attendre confortablement la chute de la lame, la douche nous parut délicieuse; par malheur, mon compagnon s'aventura imprudemment un peu trop avant, une montagne d'eau s'abattit sur lui, manqua de l'emporter et le laissa tout meurtri, couvert de sang. Il en fut quitte pour des écorchures sans gravité, mais, un instant, je l'avais cru perdu. Il nous souviendra longtemps de ce bain à la lame et des colères du Pacifique.

Voici le soir du quatrième jour, nous avons dépassé la pointe de Kapeha, la grève de Kaauu, et traversons une admirable jungle aux arômes

plu9 pénétrants, à mesure que le soleil décline. Au delà c'est la rivière Waiakea, refoulée par la marée et qu'il faut passer à la nage, puis, dans le lointain, la longue échancrure de la baie, les clochers de la Mission, les maisons au ras de l'eau, si petites qu'on dirait un vol de goélands abattu sur le sable. Un nuage détaché des pentes de Mauna Loa crève sur le village.

Un proverbe bien connu des marins dit : Suivez une pluie sur le Pacifique, elle vous conduira à Hilo.

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