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Les derniers contours de Molokaï, la terre de misère, se sont fondus dans la vapeur du soir; l'aube nous trouve longeant les côtes de Mauï, dont on dépasse la capitale, le village de Lahaïna, planté dans les roches volcaniques, au milieu des manguiers, des cocotiers et des tamarins. Lahaïna était jadis la cité royale, une station de relâche fréquentée des baleiniers; elle renfermait une nombreuse population de pécheurs, des comptoirs, des entrepôts, et voyait parfois jusqu'à cent vaisseaux mouillés dans sa rade. Aujourd'hui, c'est une reine déchue. La grande pêche a déserté ces parages ; seul le bruit du flot sur les laves ou la pagaie d'une pirogue trouble le silence de la baie solitaire ; les magasins et les cabanes tombent en ruine, les lianes et les ronces envahissent le palais effondré, le vieux fortin qui commandait la place a été abandonné. Lahaïna est morte.
A vingt milles plus au sud s'ouvre la baie de Maalaca, mal abritée, semée de bas-fonds sablonneux, mais située à proximité de plantations qui comptent parmi les plus importantes del'archipel. Le navire y stoppe souvent un jour entier pour embarquer les sacs de sucre; pendant qu'il est procédé à cette opération aussi laborieuse que peu intéressante, le mieux est d'accepter les services d'un batelier indigène et de se rendre à terre .
L'ile de Mauï est formée de deux énormes montagnes reliées par un isthme de cinq lieues de long sur trois de large, à peine élevé au-dessus du niveau de la mer. Le massif oriental n'est qu'un immense volcan éteint. Ce magnifique belvédère haut de dix mille pieds est facilement accessible en une journée de marche du village de Makawao.
Peu de cimes sont d'un abord plus facile; on arrive à cheval jusqu'à une portée de fusil du point culminant, après avoir gravi de longues coulées de vieille lave que recouvre une végétation très-épaisse, mais courte. De loin en loin, quelques bouquets de koa rappellent qu'il y eut là d'impénétrables forêts, pareilles à celles qui subsistent encore sur le flanc des volcans d'Hawaï. Leur disparition, attribuée un instant aux soulèvements du sol et à l'écoulement des matières en fusion, est le fait de l'homme. La dernière érup-
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tion date de plus d'un siècle, et, depuis, les hautes futaies avaient eu le temps de croître, quand les explorateurs anglais et américains les attaquèrent avec la hache et la torche pour découvrir les bois précieux, le sandal notamment, qui se révélait à son parfum développé sous l'action de la flamme. Aujourd'hui, la montagne n'est plus tapissée que de framboisiers sauvages, d'ohelas et de jolis arbustes chargés de baies d'un blanc cireux, mouchetées de rose. A deux mille pieds environ au-dessous du sommet, subitement toute végétation cesse : à cette hauteur la montagne est constamment entourée d'un anneau de vapeurs, montant de la mer surchauffée. Au delà de ce nuage circulaire qui crève en pluie vers le milieu de la journée, commence la région sèche ; les chevaux font feu des quatre pieds sur les roches, enfoncent dans les scories; force est de les abandonner bientôt pour gravir, en s'aidant des pieds et des mains, les dernières pentes semées d'effroyables éboulis, coupées de crevasses dont le regard n'entrevoit pas le fond. Après deux heures de cet exercice, on atteint le bord du •cratère, à une altitude de 10,000 pieds au-dessus de l'Océan, et de 2,000 au-dessus du fond de l'immense cuve refroidie.
Le cratère d'Haleakala est de beaucoup le plus grand de la terre ; sa forme est celle d'une
ellipse allongée. Parcouru pour la première fois en détail dans le courant de Fêté de 1869, la triangulation qui en fut faite à cette époque accusa une longueur de sept milles et demi, sur une largeur de deux au point le plus étroit, et une circonférence totale de dix-huit à vingt milles (32 kilomètres).
La superficie en fut évaluée à près de dix-sept milles carrés.
A l'intérieur se dressent seize cônes ou cheminées distinctes que Ton croirait en activité, à voiries roches rouges flamber au soleil. Telle est la profondeur du gouffre, que ces cratères, dont le moindre a près de mille pieds de haut, semblent de petits tas de braise ardente. En beaucoup d'endroits les parois offrent l'aspect d'une muraille parfaitement régulière et unie; ailleurs s'arc-boutent de formidables épaulements à demi enfouis sous une couche de cendre noire et rouge. Du centre jaillissent deux rivières qui s'échappent chacune par une brèche étroite, profonde, l'une vers le nord, l'autre allant se jeter dans la mer près du village de Kaupo, sur la côte orientale.
Si Ton se retourne, l'impression éprouvée tient 4u vertige. À nos pieds, au delà de l'écharpe de nuages étincelante comme la neige immaculée qui ondule aux flancs de la montagne,
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reparaissent les contre-forts verdoyants, les rivages dentelés, l'île entière et ses trois satellites : à l'ouest, Lanaï allongeant sa croupe luisante comme une baleine échouée; en face de nous, les vingt mille acres de landes incultes et désertes deKahaolawe, et, au milieu du chenal, Molokini, roc dénudé qu'entoure une frange d'écume, asile inviolé des mouettes et des albatros. A plus de cinquante lieues, au fond de l'horizon incendié par le couchant, les arêtes d'Oahu et de Molokaï, indécises, flottantes, pareilles à ces nuées d'un gris de perle aux silhouettes fantastiques qui traînent sur la mer aux approches du soir. Au sud-est étincellent les trois coupoles neigeuses d'Hawaï : le Mauna-Kea, le Hualalaï et le Mauna- Loa, suspendues entre le firmament bleu et l'Océan plus bleu que le ciel.
Il est nuit close, l'ancre est levée, les feux s'allument devant les cabanes sur la côte, et cependant une clarté pâle baigne encore la haute cime. C'est sur elle que le soleil darde ses derniers rayons ; c'est au-dessus d'elle qu'il surgira dans la splendeur nacrée de l'aube, comme s'il montait des profondeurs du cratère endormi. De là, sans doute, le nom d'Haleakala, « Maison <lu soleil » , donné par les indigènes à la montagne .
Le canal Hawaïen qui sépare Mauï d'Hawaï est large d'une douzaine de lieues; agité comme
tous les bras de mer, il doit à son orientation spéciale du sud-ouest au nord-est, et au voisinage de terres élevées, un luxe de courants et de tourbillons qui le classent parmi les plus turbulents fleuves de l'Océan. Les vents refoulés parles montagnes s'engouffrent dans l'étroit passage et s'y livrent bataille, au grand détriment des navires obligés de courir des bordées et ne parvenant pas, toutes chaudières sous pression, à filer plus de cinq ou six nœuds à l'heure. C'est pourtant sur ce tumultueux détroit que se risque la mince pirogue creusée dans le tronc d'un cocotier. La brise fraichit-elle, le pécheur détache ses avirons, se blottit au fond du canot et laisse l'esquif flotter à l'aventure jusqu'à ce que la mer soit tombée, quitte à faire ensuite force de rames pour regagner le temps perdu; manœuvre pri- . mitive digne d'être signalée à l'attention des cercles nautiques des deux hémisphères. Telle quelle, les Canaques s'en trouvent bien et ne l'échangeraient point pour des combinaisons plus savantes ; elle a suffi à leurs ancêtres les guerriers de la Grande Terre, lorsqu'au nombre de dix mille ils s'élancèrent, sur leurs deux cents coquilles de noix, à la conquête de l'Archipel. L'épreuve est concluante aux yeux des hommes d'aujourd'hui.
Toute la nuit le Kinau, ballotté au gré des
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vents et du flot comme une simple pirogue, a louvoyé dans le canal. Au jour levant, il entrait dans des eaux plus calmes et mouillait à cent mètres du rivage, au fond de la baie de Kawaihae. Le premier aspect de la grande île est décevant. Des laves, encore des laves; un immense plan incliné, sans dépression ni relief, monte de la mer jusqu'aux nuages chargés de pluie qui voilent l'horizon du côté de la terre. La côte est d'un accès difficile ; partout des roches basaltiques, des blocs amoncelés, pointus ou tranchants, sur lesquels la vague déferle. La chaloupe louvoie prudemment dans ce dangereux dédale et nous dépose sur un étroit banc de sable au pied d'un hangar en bois que surmonte un drapeau.
Ce bâtiment et quelques cabanes perchées dans les éboulis constituent le port de Kawaihae ; on y amène à dos de mulet les produits des districts de Waimea et Hamakua, distants de quatre à cinq lieues. C'est aussi une station de pêche assez fréquentée, où foisonnent le hala, l'ohua, la bonite, tous les poissons brillants des mers hawaïennes. Les requins abondent dans la baie; on peut les voir, par bandes, tourner lentement autour du navire, guettant les détritus qui tombent, l'embarcation prête à chavirer sous un faux coup de barre, ou le maladroit dont le pied glisserait sur l'échelle. Aussi loin que le regard
peut s'étendre, pas un arbre, pas un buisson; par places, entre les pierres, quelques touffes d'une herbe rude, cassante comme du bois mort, entretiennent seules une maigre verdure.
Toute la côte occidentale présente ce caractère d'aridité et de désolation; il n'en était pas de même jadis, quand Cook et Vancouver y abordèrent pour la première fois. Alors, comme sur le versant oriental, se déroulaient de la montagne à la merles impénétrables forêts; les torrents clairs couraient sous les fleurs ; la moindre crique abritait un village. Les guerres, les épidémies, les sanglantes hécatombes en l'honneur des idoles, ont dépeuplé les cabanes. La hache et l'incendie ont rasé les grands bois. Les innombrables troupeaux ont achevé l'œuvre de destruction. Lorsqu'à la fin du dernier siècle les Anglais importèrent dans les îles quelques spécimens des races ovine et bovine, les chefs, justement flattés du cadeau, avisèrent à en tirer le meilleur parti possible, et tout d'abord à soustraire les intéressants animaux aux appétits voraces de la foule. A cet effet, ils les déclarèrent tabus, c'est-à-dire sacrés, inviolables; porter la main sur eux équivalait à un sacrilège entraînant la mort du coupable. Cette mesure atteignit complètement son but et favorisa la prompte reproduction des espèces. Le malheur voulut
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qu'on oubliât de l'abroger, et, ainsi que cela arrive fréquemment, le mal naquit de l'excès même du bien. Les troupeaux se multiplièrent dans de telles proportions que ce paradis des bêtes fut tondu jusqu'au dernier brin d'herbe. Il fallut bien se résigner, quoiqu'un peu tard, à mettre un terme aux dégâts de ces races par trop prolifiques; des battues furent organisées. Mais les dégâts étaient immenses, irréparables. Aujourd'hui encore, quantité de bœufs et de chèvres à l'état sauvage errent dans leshalliers, au centre de Pile. A peu de distance de la station subsiste un curieux vestige des temps barbares, le temple païen le plus vaste et le mieux conservé de l'Archipel. Ce Heïau consiste en un grand tumulus de 300 pieds de long sur 150 de large, soutenant une série de terrasses superposées. La muraille d'enceinte n'a pas moins de huit pieds d'épaisseur à sa base : la tradition rapporte que les matériaux qui la composent furent apportés pierre à pierre de la vallée de Polulu, éloignée de plus de douze milles, par une file de travailleurs rangés en bataille de la carrière au lieu choisi pour la construction de l'édifice. Sur la terrasse supérieure qui devait être l'enceinte sacrée, réservée aux prêtres et aux chefs, se dressent trois autels; dans le mur sont creusées des niches destinées, selon toute apparence, aux idoles; l'une
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d'elles, de dimensions plus vastes que les autres, est pratiquée dans la paroi qui regarde le nord-est. Là sans doute résidait la divinité supérieure à laquelle le temple était dédié. Il y a soixantedix ans, on y célébrait encore des sacrifices humains pour implorer les dieux secourables, pour prévenir les embûches des divinités chagrines, à l'époque d'un tremblement de terre ou d'une épidémie, à la veille d'un combat, au lendemain d'une victoire.
Un jour, dit la légende, un chef nommé Umi, vainqueur de six autres chefs ligués contre lui, célébrait son triomphe et sacrifiait quelques captifs en manière d'action de grâces, quand la voix du dieu Kuakino se fit entendre du haut des nuages, demandant au roi d'autres hommes, Umi continua le sacrifice, mais la voix résonnait déplus belle, pressante, impérieusç. Tous les prisonniers immolés, l'implacable dieu criait toujours : « Des hommes! des hommes!» Que faire ? Le roi avait auprès de lui son favori; s'en séparer, c'était bien dur, et le monarque s'y refusa longtemps. Mais la voix céleste devint si menaçante qu'il n'était plus possible de faire la sourde oreille. Le métier de courtisan a ses exigences, parfois fort dures, et le pauvre favori dut sacrifier sa vie aux scrupules de conscience de son prince. Il ne restait près de l'autel que le prêtre
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et le roi. Le dieu se déclara satisfait. Il n'eût plus manqué qu'il poussât la plaisanterie jusqu'à vouloir goûter aussi du sang royal. Je ne sais si je me trompe, mais je vois là une complicité possible au service des héritiers présomptifs désireux de hâter l'échéance de lasuccessionpaternelle,un précieux instrument de haute politique dont les avantages n'auront pas échappé à MM. les augures, qui, à défaut d'autres qualités, me paraissent avoir possédé un assez joli talent de ventriloque. Le sacrifice accompli, les victimes restaient exposées sur l'autel pendant deux jours. Le troisième jour, au matin, les cadavres, à demi putréfiés, étaient exposés sur une large pierre légèrement concave, en dehors du temple, au pied de la muraille qui fait face à l'orient. Là on procédait à leur dissection. Les chairs étaient brûlées sur les autels avec des bois odoriférants; les os, après un séjour prolongé dans l'eau de mer et un lavage méticuleux, étaient liés par paquets, puis enfouis aux abords de l'enceinte sacrée. Le sol, sur une étendue de plusieurs acres, n'est qu'un immense ossuaire, et le voyageur trébuche à chaque pas dans les sinistres cachettes fouillées parles chacals et les chats sauvages.
En continuant à longer la côte occidentale, on pénétre bientôt dans la baie profonde de Kealakakua, où fut massacré le capitaine Gook, le
14 février 1779. Tout le monde connaît ks circonstances qui amenèrent sa mort lors de son second voyage à Hawaï. Les naturels, le prenant pour un dieu de la mer, lui avaient témoigné longtemps beaucoup d'égards, quand l'un d'eux, plus sceptique, remarqua que le dieu mangeait, buvait et dormait comme un simple mortel. Le sauvage, résolu à en avoir le cœur net, recourut à un expédient décisif, et lança une flèche sur le marin sans défiance ; le sang jaillit, le blessé jeta un cri de douleur. Ce cri, cette goutte de sang, venaient de trahir son origine terrestre, et il tomba sous les coups de ses anciens adorateurs, qui ne pouvaient lui pardonner de s'être joué aussi longtemps de leur crédulité. La baie est sévère, entourée d'escarpements noirs; entre la mer et la base de la montagne s'étend un terrain uni et découvert, où l'amirauté anglaise a érigé un monument à la mémoire de l'illustre voyageur. Deux cocotiers s'élevaient à l'endroit même où il succomba ; l'un d'eux, mort, dépouillé de son plumet, pareil à une mince colonne de marbre, mais solide sur ses racines et capable de défier longtemps encore les coups de vent : des chaînes, des ancres, des avirons disposés autour du vieil arbre témoin du meurtre, rappelaient d'une façon simple et grande le souvenir du marin. Le bon gpùt britannique a mis à la place un obélisque.
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Au lieu de poursuivre sa route vers le sud, le Kinau vire de bord, et, pour la seconde fois, les grèves pelées et mornes de Kawaihae défilent lentement devant nous. Enfin nous doublons la pointe de Kohala et rasons la côte orientale. La transition est saisissante. Aux horizons désolés succèdent des falaises gigantesques, le long desquelles, de la cime à la base, pendent en lourdes franges les lianes multicolores. Aux moindres aspérités se cramponnent les pandanus au feuillage en fer de lance, les cactus, les figuiers ; des grappes d'ohias cramoisis se balancent au-dessus de l'eau. De loin en loin, dans la muraille à pic, une profonde entaille d'où bondit un torrent furieux. Les neiges de la montagne fondent en un nombre infini de ruisseaux; les plus impétueux ont tracé leur lit dans les terres grasses, creusé des vallées, uni les roches; les autres s'éparpillent en minces rigoles et se précipitent d'une hauteur de deux mille pieds, fils d'argent brodant la draperie verte. La brise les saisit dans leur chute, les tord et les réduit en une impalpable poussière qui se posé brillante à la pointe des feuilles. En moins d'une heure, nous comptons soixante de ces silencieuses cascades, qui se perdent non dans l'Océan, mais dans l'air.
Les eaux sont si profondes que le bâtiment se maintient à moins de deux cents mètres du rivage,
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et l'on entend distinctement les vagues s'engouffrer dans les grottes ouvertes au pied des falaises, avec un bruit de cloches sonnant à toute volée. La nuit tombe sur ces merveilles.
Au jour levant, nous montons sur le pont; le navire est immobile sur ses deux ancres, au centre d'une large baie ; une ligne de cocotiers court le long du rivage, où sont jetées çà et là dans un beau désordre, comme une boîte de jouets de Nuremberg renversée sur le gazon, les petites maisons blanches de Hilo. En arrière, les terres montent en pente douce, coupées de champs de cannes et de taros, jusqu'aux forêts vierges, que dominent les dômes lointains des deux volcans, à droite le Mauna-Kea, cratère éteint, à gauche le Mauna-Loa, d'où s'échappe une épaisse colonne de fumée. La rade décrit un arc de cercle d'environ quatre lieues d'une régularité absolue. Du côté nord la côte est escarpée, formée de tufs couleur d'ocre rouge, supportant des terres de même nuance ; à droite du village est l'embouchure d'une rivière encaissée, dont le courant violent forme une barre dangereuse. A partir de ce point la côte s'abaisse au niveau même de l'Océan, tellement qu'à distance on la croirait inondée; au sud, l'île des Cocos, banc de sable isolé seulement à marée haute, commande l'entrée de cette rade que les indigènes nomment Waïahua,
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et les géographes anglais Byron-Bay, le meilleur port naturel des îles et l'un des beaux golfes du monde.
Les petites pirogues à balancier entouraient le steamer : Tune nous reçut avec nos bagages et nous déposa un quart d'heure plus tard sur la plage, au milieu d'une vingtaine de naturels criant, riant, gesticulant, offrant leurs bons offices dans un canaque émaillé d'anglais d'une drôlerie irrésistible. Il n'y a point d'hôtellerie. Un employé du gouvernement, M. Arnold, donne volontiers l'hospitalité aux étrangers, moyennant une rétribution modeste. Nous nous dirigeons donc vers la demeure indiquée, escortés d'une foule bruyante, dont l'animation redouble au moment où nous passons devant une jolie église en bois, flanquée de deux tourelles. Les braves gens nous montrent une cabane sous les arbres, à deux pas de la chapelle, en accompagnant le geste de l'exclamation suivante lancée à tue-tête :
— Carolo! Carolo!
Celui qui habite là est un prêtre français, le Père Charles Pouzot; ses collègues de la mission d'Honololu nous avaient chargés de quelques commissions à, son adresse, en y joignant une lettre de recommandation très-pressante, précaution assurément superflue, car l'étranger est toujours le bienvenu sous l'humble toit du mission-
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naire ; c'est là qu'il devra aller chercher des renseignements précis sur ,1e pays, les distances, l'itinéraire à suivre, les difficultés à vaincre. Le Père Charles nous les fournira d'autant plus complets, qu'il vit ici depuis une quarantaine d'années ; il n'est pas de sentier qui ne lui soit familier, pas de hutte indigène où il n'ait dormi durant ses longs voyages. Nous sommes allés lui faire visite le jour même. 11 arrivait d'une tournée dans le voisinage, et nous le trouvâmes encore guêtre, éperonné, assis, un livre à' la main, sous l'auvent de sa maisonnette ; à quelques pas de là, sous un hangar à l'extrémité d'un petit enclos plein de fleurs, le cheval fatigué se roulait dans l'herbe fraîche .
Le Père Charles est un homme de soixante-cinq à soixante-dix ans, encore vigoureux, aux traits fins, d'une ardeur toute juvénile. Il nous reçoit à bras ouverts et s'informe de nos projets. Nous comptons nous rendre par le chemin le plus direct au principal cratère en activité, le Kilauea; de là gagner la côte méridionale et revenir à Hilo en suivant le bord de la mer, route beaucoup plus longue que la précédente, mais qui nous permettrait de parcourir une des parties les plus sauvages et grandioses de l'Ile, le district de Puna. Pour cela trois choses sont indispensables ; de la patience, un estomac complaisant et de
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bons chevaux. Le prêtre approuve notre plan et se fait fort de nous procurer à bref -délai des montures robustes. D'ici là, nous compléterons nos préparatifs et passerons le temps à muser comme de vulgaires Canaques le long des sentiers fleuris, au bord des ruisseaux ou sur la plage. L'entretien se prolongea fort tard; nous accablions le vieillard de questions sur Hawaï, et lui ne se lassait pas de nous interroger sur cette France qu'il n'avait pas revue depuis un demi-siècle. Il fallut aussi visiter ses domaines, à commencer par la chapelle, assez grande, bien close, garnie d'une double rangée de bancs et d'une tribune. Aux murs sont accrochés, en guise de tableaux, des festons de fleurs et de mousse, des bandes de calicot rouges, blanches et bleues, où s'étalent en grosses lettres des versets des livres saints, traduits en canaque, et peut-être ne faut-il pas voir un simple effet du hasard dans l'assemblage des nuances, qui rappelle le drapeau de la patrie. Plus modeste est le presbytère, composé de deux petites chambres blanchies au lait de chaux, aux cloisons disjointes où l'air joue, où suinte la pluie, en dépit du papier d'emballage et des vieux journaux appliqués sur les fentes.
Hilo est la capitale d'Hawaï, la résidence d'un gouverneur et d'un shérif. En fait, c'est un
hameau dans la jungle, au point de rencontre de deux sentiers, l'un montant de la mer à la forêt, l'autre serpentant le long de la côte. Il n'y faudrait pas chercher les avenues macadamisées, les résidences somptueuses, le mouvement, le bruit d'Honololu; jamais véhicule n'a roulé dans les deux rues à peine nivelées, bordées de haies envahissantes ; on ne peut circuler dans File qu'à cheval ou en litière. Les étrangers, peu nombreux encore, demeurent pour la plupart dans leurs plantations à plusieurs milles du village; aussi les maisons dignes de ce nom sont-elles fort rares. Presque toutes les habitations cachées sous les dattiers, les palmiers et les bambous, soit au bord de la rivière ou près de la mer, sont des cases de paille ou de branches entrelacées dont les propriétaires, enfants du pays, se contentent de peu, vivent au jour le jour, sans souci, heureux comme des poissons dans l'eau. La comparaison est d'autant plus, juste qu'elle s'applique à un peuple amphibie; tous ces gens-là passant au bain une bonne moitié de leur existence; ils nagent et plongent sans avoir jamais appris, d'instinct; dès l'âge le plus tendre, leur jeu favori consiste à folâtrer au pied des cascades, ou à recevoir le choc de la lame. La rivière Waïluku, après un cours des plus turbulents, franchit un dernier palier et se précipite dans l'Océan, au fond d'une anse profonde.
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De toutes parts, les rochers surplombent, et, des deux rives, les grands arbres chargés de plantes parasites s'inclinent sur l'abîme d'où monte un souffle frais aux heures les plus chaudes du jour. Là, du matin au soir, des enfants, des jeunes filles, prennent leurs ébats. Une étroite plateforme où l'on accède en rampant sur les rugosités de la paroi humide, est le rendez-vous des plongeuses intrépides. Elles s'y installent avec des provisions pour la journée, les calebasses de poï et des fleurs. Elles s'y reposent entre deux baignades.
Par moments, on les voit se lever au nombre de cinq ou six, parées de guirlandes, leurs longs cheveux flottant au vent sur la chemise bariolée, et venir se placer sur un rang au bord du précipice. Puis, jetant un grand cri, elles s'élancent en se tenant par la main, pour reparaître dans le même ordre, rieuses, aveuglées, la couronne de travers tombant sur les épaules,, appelant leurs compagnes qui, assises trente pieds plus haut sur la terrasse gazonnée, le buste en avant, les jambes pendantes, les observent.
Les hommes affectionnent un autre exercice, lequel exige une force et une souplesse peu communes. Munis d'une planche solide de six pieds de long sur deux de large, très-lisse et soigneusement huilée, spécialement destinée à ce genre
de sport, ils entrent dans la mer au moment du ressac, poussant devant eux leur pièce de bois jusqu'à une distance d'un demi-mille ; puis, cessant de nager, ils s'allongent à plat ventre sur la planche et, soudain, comme mus par un ressort, se dressent debout, les ^ras étendus, en équilibre, tantôt enlevés sur la crête des vagues, tantôt glissant dans le creux de la lame. Le flot les ramène vers la plage à la vitesse d'un cheval au galop. Ils n'ont pour tout vêtement que le malo, lambeau d'étoffe noué autour des reins ; leurs chairs ruisselantes prennent au soleil des reflets d'or, la planche qui les supporte disparaît sous l'écume, et c'est un spectacle étrange que celui de ces hommes soutenus sur les eaux par une puissance invisible. Nous avons fait marché avec un maquignon indigène. Les bêtes qu'il nous a présentées ont bonne apparence : de petite taille, mais ardentes, fougueuses, elles ont la tête fine, le jarret sec, le sabot menu, le large poitrail du cheval de Californie, et seront capables de supporter un long voyage, aux allures vives, par tous les chemins. À tout hasard, et pour les éprouver, le père Pouzot nous propose une excursion jusqu'à la cascade de l' Arc-en-ciel, à trois lieues de Hilo, sur la rivière. Le sentier est raboteux, coupé de fossés et de haies, et fournira à nos montures l'occasion de faire leurs preuves. Une heure plus
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tard, nous partions en compagnie du missionnaire et d'un jeune prêtre, le Père Bonaventure, arrivé depuis peu, pour assister son aîné, et fier de recevoir les leçons d'un tel maître. Le vieillard néanmoins ne semble nullement disposé à renoncer sitôt à la dure existence de coureur des bois; c'est plaisir de le voir, droit comme un I sur sa haute selle, enlever sa bête au galop de chasse, sauter les arbres renversés, passer d'un bond les fondrières. Une fois même, près d'un ruisseau, au moment de prendre son élan, le cheval glissa, s'abattit dans le courant rapide et eût, dans sa chute, désarçonné un cavalier moins habile; mais, redressé aussitôt d'une main ferme et poussé en avant de l'éperon et de la voix, il faisait un effort suprême et sautait sur l'autre bord, reprenant sa course de plus belle, malgré les aspérités du terrain.
La cascade de l' Arc-en-ciel (Rainbow-Fall) tombe d'une hauteur de vingt mètres dans une cuve parfaitement circulaire , dont les parois sont tapissées d'une végétation luxuriante : les fougères, les lichens, ont jeté sur elles leur trame brillante et serrée. Le volume d'eau n'est pas considérable, mais les rayons du soleil frappant obliquement le mince rideau de vapeurs qui s'élève du gouffre provoquent d'incessants jeux de lumière,
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Au lieu de rentrer par la même route, nos compagnons nous ont fait faire un assez long détour afin de visiter un malade. Sur la lisière de la forêt, dans une case isolée, un Canaque presque centenaire était assis sur un tas de feuilles sèches. Il se souleva péniblement à notre approche, nous serra les mains et, tout joyeux, entama une longue conversation avec les deux prêtres. En dépit de sa solitude et de ses infirmités, le pauvre diable ne s'éteignait pas dans l'abandon ; à portée de sa main des calebasses pleines, une jarre contenant de l'eau, devant la hutte un grand feu flambant, attestaient les soins d'une charité discrète et toujours en éveil. Rien, du reste, n'annonçait que sa fin fût prochaine; sinon, nous eussions trouvé une assistance nombreuse épiant ses derniers moments. Il semble qu'un instinct particulier et rarement en défaut avertisse le sauvage du péril qui menace l'un des siens. On dirait qu'il entend venir la mort dans l'ombre, à pas de loup, et il la devance. Dès qu'un indigène est près de trépasser, ses parents, ses amis et les amis de ses amis accourent, font un cercle autour de la cabane, et entonnent la prière des agonisants, YAnaana qui doit, dans leur pensée, hâter l'essor de l'âme souffrante. Ils restent là des journées entières, couvrant de leurs voix les plaintes du mourant; ce dernier, dans les courts in—
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stants de répit, sent qu'il n'est pas seul, et que ses frères l'accompagnent jusqu'à l'entrée des mystérieux pays du rêve d'où nul n'est jamais revenu.
De ce point, le regard embrasse un immense horizon, la courbe harmonieuse de la baie et le profil fuyant de la montagne. A droite, une traînée blanche, semblable à une rivière glacée, se détache sur le vert des forêts. C'est la grande coulée de lave de 1882. Nous la suivons en redescendant au village : sa surface plissée, bossuée, menaçante, fait songer au chaos des vagues pendant la tempête. La lave a le reflet de l'acier et rend, lorsqu'on la frappe du pied, un son métallique ; elle s'est avancée à moins d'un mille de Hilo. Pendant ces jours d'alarme et de terreur, les Canaques implorèrent la clémence des divinités anciennes. Ils s'assemblèrent sur une colline à l'ouest du village, récitèrent les hymnes sacrés des ancêtres et se livrèrent à un véritable massacre de chèvres et de moutons. Vous ne leur ôterez pas de l'idée que la déesse du Feu a été touchée de ces sacrifices. La preuve en est que le torrent dévastateur s'est arrêté précisément au pied du coteau où priait la foule prosternée. Cette éruption est la dernière en date. Depuis cette époque, la pression des matières en fusion ne s'est révélée que par des grondements
souterrains et des trépidations constantes. Un jour se passe rarement sans oscillations, et nous en ressentîmes une assez violente le soir même, tandis que nous causions de toutes ces choses dans le jardinet de la Mission.
Nous devions nous mettre en route le lendemain au petit jour. Un instant, il avait été question de retarder notre départ, afin de permettre à l'un ou l'autre des missionnaires d'être du voyage ; mais ils sont retenus ici par leur école et leurs malades, et ne pensent pas pouvoir s'absenter avant une semaine. D'un autre côté, la saison des pluies est proche, et il serait imprudent de ne pas mettre à profit les derniers beaux jours ; D'ailleurs, en ce moment, nous avons chance de trouver le cratère encore plus actif qu'à l'ordinaire. Les secousses éprouvées, les craquements entendus depuis quelque temps, indiquent une agitation anormale de la masse ignée. Il faut donc se hâter, et nous prenons à regret congé de nos nouveaux amis, avec l'espoir de les revoir avant peu.
Nous regagnions notre logis à pas lents, bien que l'heure fût avancée; mais je ne pouvais m'arracher au charme pénétrant de la nuit.
Jamais je ne l'avais vue si tranquille et si pure. Celui qui n'a point goûté la douceur des soirées tropicales ne peut se faire une idée de leur incomparable beauté. Une clarté bleue baigne le vil-
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lage endormi. À l'occident, dans la direction des lacs de feu, passent des lueurs pourpre, et, de minute en minute, un grondement prolongé nous fait chercher avec inquiétude à l'horizon les signes précurseurs d'un orage. Mais la tempête a lieu sous nos pieds. Autour de nous, tout est paisible. La brise est morte, pas une feuille ne bouge. Le ciel est plein d'étoiles.
ALOHA, PELÉ!
L'île d'Hawaï a la forme d'une pyramide triangulaire tronquée dont les côtés sont figurés par les pentes du Mauna Kea, au nord (4,253 mètres), du Mauna Loa, au sud (4,195 mètres), et du Hualalaï, à l'ouest (3,043 mètres). Le Mauna Kea est un groupe de quatre cratères refroidis depuis des siècles. L'activité volcanique a son principal foyer dans le Mauna Loa et les grands lacs de lave creusés sur ses flancs. En réalité, toute la partie méridionale de l'Ile, depuis la baie de Hilo jusqu'au district de Kau, est une terre inachevée t mouvante, mince écorce recouvrant un abîme de flammes. Les études auxquelles ont donné lieu ses bouleversements successifs ne remontent qu'à une soixantaine d'années. De 1822 à 1882, on a compté six grands cataclysmes, dont les plus importants se produisirent en 1852, en 1855 et en 1868. Le 20 février 1852, le versant oriental du volcan se fendit à peu près à égale distance de la base et
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de la cime, et de la fissure s'échappa une nappe de feu qui coula pendant vingt jours et vingt nuits, desséchant les cours d'eau, comblant les vallées, incendiant les forêts sur un parcours de trentecinq milles, tandis que du sommet de la montagne s'élevait une colonne de feu haute de mille pieds, visible à quatre-vingts lieues au large. La coulée (fui descendit au mois d'août 1855, plus considérable encore, eut une longueur totale de soixante milles sur une largeur variant de un à trois ; pendant quinze mois consécutifs elle se traîna vers le nord-est et s'arrêta à cinq milles en arrière de Hilo. L'éruption d'avril 1868 ne dura que quelques jours, mais les conséquences en furent désastreuses : elle ravagea une riche contrée, la vallée de Kapapala, au sud de l'île, à quatorze lieues de Hilo, engloutit des villages entiers et coûta la vie à plusieurs milliers de personnes.
Le Kilauea, vers lequel nous nous dirigeons, est un cirque immense ouvert à une époque inconnue à l'est du cratère primitif, dont il est aujourd'hui le principal exutoire. Il a eu, lui aussi, ses éruptions, distinctes des précédentes et non moins terribles; celle du mois de juin 1840 a laissé chez les naturels un impensable souvenir d'effroi. Elle fut précédée de craquements sinistres, de violents soubresauts : la lave se frayait sous
terre un passage. Puis brusquement, à mi-côte, la montagne creva, et la fissure béante vomit pendant trois semaines un fleuve de feu, large d'une demi-lieue. En certains endroits, l'épaisseur de la nappe atteignit deux cents pieds, et, d'après de récents calculs, le volume des matières écoulées dans cette seule éruption ne serait pas inférieur ' à quinze milliards quatre cents millions de pieds cubes. La lignfe des côtes fut modifiée de fond en comble, la mer bouillante se souleva, rejetant à la surface les poissons morts, les Canaques épouvantés crurent que la fin du monde était venue.
La distance qui sépare Hilo du cratère est de trente milles en ligne directe, douze lieues, qui équivalent à près du double sur cette route acci* dentée. Il faisait à peine jour, que déjà nous traversions, au trot allongé, un terrain découvert, bas, marécageux, inculte, où s'élevaient par milliers les flamands roses, les pluviers et les bécassines, entre les grands roseaux trempant dans l'eau noire.
Au début, le chemin, en dépit des bosses et des trous, est tolérable, et il convient d'en profiter pour prendre un peu d'avance, car la dernière partie du trajet est extrêmement pénible, et rien n'est moins séduisant que la perspective de se trouver surpris par la nuit en pays désert, au mi-
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lieu des fourrés inextricables où, le soleil tombé, le voyageur doit s'arrêter net et attendre le jour, roulé dans son manteau, immobile comme une vedette, sous peine de se rompre le cou dans quelque crevasse. Du reste, la légèreté de notre bagage nous permettra d'accélérer l'allure : une couverture roulée en arrière de la selle, deux ou trois boîtes de conserves et un peu de biscuit dans, les besaces qui battent les flancs du cheval, c'est là tout ce qu'il est permis d'emporter, dût le voyage se prolonger pendant plusieurs jours. Un équipement plus complet serait un«embarras, et l'on se verrait contraint d'en abandonner bientôt la plus grande partie pour soulager la monture. De même, afin de rester libres de nos mouvements et de forcer au besoin les étapes, nous avons renoncé à prendre avec nous un Canaque. Les indigènes sont en général médiocrement montés, ennemis des marches prolongées, et n'hésiteront jamais entre un effort pour secouer leur indolence naturelle et l'ennui de coucher à la belle étoile : bien peu parlent ou comprennent l'anglais; en revanche, ils feront des pauses interminables à chaque hutte, sans souci de l'heure, dont la notion leur échappe, et seront une cause perpétuelle de retards. Que faire d'une escorte? Le pays est sûr. A part les chiens sauvages et les chacals, les forêts ne recèlent aucun fauve. En fût-il autrement,
le guide aurait infailliblement disparu pour se mettre à l'abri au moment critique. Le mieux, de l'avis de tous, est de ne compter que sur soimême et sur son cheval. Ce dernier mais indispensable auxiliaire ne nous fera pas défaut. Le maquignon, une fois n'est pas coutume, s'est conduit en honnête homme, et nos bêtes se comportent bien.
Au bout d'une heure le sentier s'est rétréci, et il faut cheminer à la file, la lande s'est transformée en une admirable forêt. J'y pénétrais un peu prévenu, je l'avoue, par les descriptions enthousiastes qu'on m'en avait faites, et redoutais une déception. Des marins, gens blasés de leur nature, n'hésitaient pas à affirmer qu'ils n'avaient rien vu de plus beau sur les rives de l'Amazone. L'assertion me semblait un peu hasardée. Et voilà qu'à mon tour je le subissais , ce charme irrésistible de la forêt enchantée.
De tels spectacles défient toute description. La langue n'a pas assez de mots pour exprimer les prodiges de cette inépuisable nature, et la plus jolie phrase du monde ne rendra pas le bruit de la rosée roulant sur les feuilles, le craquement des branches rompues, le ramage des aras et des oiseaux de paradis. Les silhouettes neuves, les nuances changeantes, les prestigieux effets de lumière, les brusques silences, dégénèrent en
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d'inévitables redites, et l'infinie variété engendrera la monotonie. Vainement s'efforcera-t-on de communiquer l'impression ressentie en faisant appel à l'imagination du lecteur; la réalité dépasse les conceptions du rêve, et quiconque n'a pas vu de ses yeux l'épanouissement de la flore tropicale en comprendrait difficilement la majesté.
A mesure qu'on avance, on se rend mieux compte du soulèvement qui fit émerger les îles. Le sol résonne sous les sabots du cheval. Il n'y a pas apparence de terre ; l'exubérante végétation qui nous environne sort des cassures de la lave, comme l'herbe croît entre les pavés. Les pluies incessantes inondant cette croûte encore tiède décuplent la vigueur des germes . Les racines pénètrent dans les plus petites fentes, se gonflent, font éclater la roche, et l'arbre pousse droit et élancé dans cette pierre où sont agglomérés tous les éléments de la vie. Ici la matière ignée ne fait pas seulement œuvre de dévastation et de mort, elle est aussi féconde et créatrice : elle refoule l'Océan, étend les rivages, élève les montagnes ; elle constitue la charpente, la substance même de ce monde naissant.
Peu à peu toute trace s'est effacée, le sentier a disparu sous un amas d'herbes folles où nous enfonçons de plus en plus ; les chevaux en ont jusqu'au poitrail; bientôt ils sont forcés de lever
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la tête pour éviter les morsures des ronces ; agiles néanmoins, et n'avançant qu'avec prudence, à pas comptés, une erreur de leur part n'est pas à craindre. Ce n'est pas la première fois qu'ils parcourent la route, dont les mille détours leur sont familiers. Il serait du reste presque impossible de s'écarter de la voie frayée, on s'ouvrirait difficilement passage à travers l'impénétrable fourré autrement qu'à coups de hache. Les plantes sarmenteuses ou piquantes font la haie. Les fougères arborescentes qui atteignent une hauteur de plusieurs mètres dressent leurs tiges moussues d'où pend une chevelure soyeuse d'un blond clair, pêle-mêle avec les bouquets de haos, arbustes singuliers, dont les fleurs sont blanches le matin, jaunes au milieu du jour, et rouges le soir. Les mousses, les feuillages découpés que nous cultivons en serre pour les disposer avec art sur nos guéridons ou nos cheminées, prennent ici des dimensions colossales : ce qui chez nous serait brin d'herbe, devient arbre sous ce climat. Audessus de ces halliers, les géants élèvent leurs troncs lisses dont les plus basses branches sont à cinquante pieds du sol ; mais ils ont beau monter fièrement vers l'air et la lumière, le parasite s'attache à eux et les terrasse : la liane s'enroule, d'abord ténue comme un fil ; puis, de jour en jour plus forte, elle serre les mailles de son filet, se