‹ Un printemps sur le PacifiqueChapitre 1 sur 6 · A MA SOEUR · texte numérisé non relu

A MA SOEUR

ILES HAWAI

18 mars 1884.

Il neige.

Est-ce la dernière ironie, la convulsion suprême de ce formidable hiver, tel qu'on n'en avait pas vu depuis quatorze ans de l'Atlantique au Pacifique? Je cherche à me le persuader. Et pourtant les paquets de nuages qui traînent sur la baie et le vent d'ouest soufflant par rafales annoncent avec une franchise désolante que les mauvais jours ne sont pas près de finir.

Il neige. La poudrée fond en touchant le sol, tandis qu'une eau noire s'écoule avec un fracas de torrent entre les pavés inégaux des rues en

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pente. Hors de la ville, les chemins, où Ton chercherait en vain trace de chaussée empierrée, ont disparu sous une couche uniforme de pâte rouge, gluante, traîtresse, dissimulant les abîmes, dans laquelle bétes et gens enfoncent jusqu'à mi-corps et ne se tiennent debout que par des miracles d'équilibre.

De loin en loin une courte accalmie. Un rayon de soleil blafard fend la brume, juste assez pour nous permettre d'entrevoir les limites de notre prison, l'Océan, et vis-à-vis, la Sierra toute blanche, sans une tache piquant la nappe étincelante, ce qui atteste l'épaisseur des neiges amoncelées. La vallée du Sacramento n'est plus qu'un lac; le San Joaquin a franchi ses rives, culbutant les fermes et noyant les troupeaux. De tous les points de la Californie, du nord au sud, de l'Orégon à la frontière mexicaine, de Portland à San Diego, les mauvaises nouvelles se succèdent avec une monotonie désespérante; ce. ne sont qu'inondations, dévastations, ponts emportés, remblais fondus, fils télégraphiques arrachés par l'ouragan. Les communications avec l'Est et le Sud subissent des retards considérables. — Un de mes amis venant de la Nouvel le- Orléans par la voie du Southern Pacific a mis dix-sept jours pour effectuer un voyage qui en exige cinq en temps ordinaire ; il adû„ en courant les plus grands dangers, passer

à gué l'impétueuse rivière San Gabriel et, pour arriver à destination, prendre à Santa Monica le vapeur de la ligne côtière, la voie ferrée étant, Dieu sait pour combien de temps encore, impraticable entre Los Angeles et San Francisco. Les averses se succèdent, opiniâtres, implacables. Et nous sommes au milieu de mais, en plein printemps californien!

Au découragement bien légitime qu'inspirent la persistance des bourrasques et de telles perturbations dans Tordre des saisons, s'ajoute le sentiment particulièrement irritant de la captivité. Il n'y a pas à se le dissimuler, nous sommes bloqués. Ici la mer, là-bas les avalanches. En face de nous, les espaces infinis du Pacifique; en arrière, les solitudes des Hauts-Plateaux et leurs gîtes problématiques. Ce n'est pas que la prison soit dure. San Francisco est, parmi les grandes cités de l'Union, sinon la plus prospère, à coup sûr une des plus vivantes et des plus attrayantes pour l'étranger. A défaut de la suprématie commerciale qu'un avenir peu éloigné peut-être lui réserve, elle a sur la plupart de ses rivales un avantage incontestable, l'originalité. Toutes les villes américaines se ressemblent; depuis la bourgade naissante perdue au milieu des plaines, moitié camp, moitié village, jusqu'aux grands centres commerciaux et industriels, c'est la coupe

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rectangulaire, l'éternel damier, les blocks de constructions en brique ou en madriers précédés d'un péristyle et d'un trottoir en bois, le bar que remplace dans TOuest l'inévitable saloon, et, brochant sur le tout, le réseau compliqué des fils télégraphiques et téléphoniques qui éveille dans le cerveau le plus dépourvu d'imagination l'idée d'une gigantesque toile d'araignée; presque partout, à part quelques nuances peu appréciables, une population au type invariable comme le décor où elle s'agite. On en est même à se demander, étant données la variété des origines, la diversité des races juxtaposées, mais non fondues, comment de ces éléments multiples et parfois si réfractaires a pu naître cette uniformité d'allure, cetazV de famille reconnaissable jusque chez l'émigrant admis depuis deuxans à peinedans les domaines de ronde Sam. C'est là un fait que je constate après bien d'autres, non une critique. Cette monotonie même n'est pas sans grandeur : ces villes jetées dans le même moule ménagent à celui qui sait les voir plus d'une surprise, et laissent l'esprit songeur et recueilli. Sans doute, il n'y faut point chercher l'émotion des vieux souvenirs, les curieuses épaves des générations disparues, mais une impression d'un genre bien différent, quoique aussi pénétrante; cette impression, vous l'éprouverez dans telle cité populeuse, Chicago par exemple,

lorsque au milieu de la foule affairée, devant l'activité féconde d'un demi-million d'hommes, vous songerez tout à coup qu'à la même place il n'y avait, il y a de cela quarante ans, qu'un désert, et dans ce désert les huttes de cinq familles.

Pas plus que ses aînées du Centre et de l'Est, San Francisco n'est dépourvue de cette poésie mystérieuse qui se dégage d'une œuvre immense accomplie sans le secours du temps. Depuis l'époque où seuls les bâtiments baleiniers, au retour de leurs longues campagnes, faisaient relâche dans la baie solitaire pour y réparer leurs avaries, un demi-siècle au plus s'est écoulé. Ici également la poussée humaine a été soudaine, l'épanouissement rapide. Mais à côté de cette éloquence un peu brutale des faits, de cette imposante manifestation de la vie dans toute son intensité, il y a l'attrait du site, l'un des plus beaux du monde, et, ce qui vaut mieux encore, une foule dont l'aspect tranche avec la banalité courante. C'est une des très-rares villes du jeune continent qui possède un cachet personnel, ces contrastes, ces demi-teintes, cet imprévu du détail chers aux fureteurs.

Il semble qu'en dépit des changements que les années ont apportés à la rudesse primitive des mœurs, on retrouve encore dans l'atmosphère ambiante un écho de la tapageuse ' exubérance

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d'autrefois. Sans doute le temps, sans tuer l'esprit d'aventures, a singulièrement modifié les conditions et le terrain de la lutte. La fièvre de l'or est tombée. L'avenir est aux cultivateurs et aux industriels : le champ a détrôné le daim. Mais l'effervescence ancienne ne s'est pas tellement dissipée que l'on ne puisse aujourd'hui en reconnaître l'influence à certains traits généraux de mœurs et de caractère. Elle se révèle dans des allures plus crânes, plus en dehors, un besoin d'expansion et un goût pour le plaisir d'autant plus frappants, que partout ailleurs il se dissimule soigneusement sous des apparences austères. La différence est grande entre les villes de la Nouvelle-Angleterre, qui, l'heure des affaires passée, tombent dans un calme et un silence de cloître où, à partir de six heures du soir, sur les voies les plus fréquentées, les magasins sont fermés, les trottoirs sombres, le pavé abandonné aux rôdeurs, et ces rues de la cité californienne pleines d'animation et de clarté jusqu'à une heure avancée de la nuit. Là-bas, un édifiant silence d'honnêtes gens qui se reposent du labeur de la journée dans la paix sereine de la vie de famille et savourent, portes closes, les jouissances du home. C'est à croire qu'il n'y a plus au monde ni ivrognes, ni joueurs, ni débauchés, ni vierges folles, à croire au triomphe définitif des « Tempérances societies » et

à l'avènement de la vertu universelle, tant les concessions faites aux faiblesses humaines sont déguisées de façon décente. Point d'estaminets somptueux et provocants, point de brasseries louches. Je sais bien qu'en revanche certaines particularités bizarres, entre autres le nombre considérable des salles d'échantillons (sample rooms) et des maisons de change (exchanges), arrachent bientôt à ses méditations l'étranger accablé par tant de vertu ; et sa surprise est des plus vives assurément en constatant que le mot échantillons est mis là pour spiritueux , et que rindustrie de ces exchanges consiste non à pratiquer le change des diverses monnaies courantes, mais uniquement celui des boissons de tout genre contre de l'argent comptant. Ici, rien de ces réticences, de cette étrange pudibonderie qui s'effarouche moins de la chose que du mot, mais l'aveu tranquille de ce que l'on cache ailleurs et une tendance manifeste à appeler les choses par leur nom. Il est dix heures du soir : dans Montgommery street le mouvement de la journée ne s'est pas sensiblement ralenti; ce n'est plus là le va-et-vient des affaires, mais la molle ondulation d'une foule qui flâne. Aux vitrines des nombreux bijoutiers le gaz flamboie dans For, et ces magasins où la profusion supplée au goût et dont le luxe un peu criard n'a rien à voir avec

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l'ingénieuse disposition des étalages parisiens, n'en sont pas moins Ja gaieté de la rue et sourient au promeneur derrière leurs glaces claires. Les bars, les brasseries et les cafés chantants étalent sans vergogne leurs enseignes transparentes et bariolées; le regard plonge dans de vastes sous-sols où Ton accède par des escaliers ornés de vases de fleurs et de cariatides, et entrevoit des groupes enlacés, des blancheurs de chair se mouvant dans une vapeur blonde, au bruit des rires et des instruments; tripots des mieux achalandés, Édens qui jamais ne chôment, où le service est fait par des Bébés peu farouches et la carte des consommations variée à l'infini.

A mesure qu'on avance, l'animation augmente, mais le tableau change ; aux boutiques succèdent les échoppes, aux cordons de gaz, les lampions en papier huilé; les silhouettes deviennent indécises, pareilles à des ombres errantes. Aucun bruit de pas sur le pavé; rien autre chose qu'un continuel frottement de sandales de feutre. Nous sommes dans le quartier chinois, dans une ville du Céleste Empire importée tout d'une pièce avec sa race singulière, ses costumes, ses mœurs, ses traditions immuables. La transition est subite et frappante. Ici l'irrésistible élan, le galop des idées et des faits, là tout un peuple immobilisé dans sa civilisation vermoulue. Ils sont plus de

SAN FHANCISCO. — OF.PAUT. 9

cinquante mille, au centre même de la cité qui fut jadis le quartier élégant et d'où ils ont peu à peu éliminé les blancs, maîtres d'immeubles qu'ils n'ont point eu la peine de construire, mais seulement d'agencer intérieurement suivant leurs besoins. Par là il faut entendre qu'un bâtiment disposéà l'origine pourcinquante locataires, en abrite aujourd'hui trois ou quatre cents de race jaune. Il est difficile de se faire une idée d'une compression pareille. J'ai vu des pièces de quatre mètres de long sur trois de large servir de logement à trente personnes ; les couchettes étaient superposées comme les rayons d'une bibliothèque, et de dimensions tellement restreintes que les dormeurs n'avaient même pas la liberté de s'étendre tout de leur long. Les repaires écartés où s'entassent les fumeurs d'opium dépassent en ce genre tout ce qu'on peut rêver. C'est à travers un dédale de ruelles, de couloirs étranglés, de cours fétides, suant le vice et la misère, où seuls les initiés ont chance de se reconnaître, que l'on arrive à ces bouges à peine éclairés par les petites lampes de cuivre placées sur les couchettes à la portée des tumeurs; l'atmosphère est suffocante, le silence profond. De loin en loin une exclamation sourde, rien de plus, pas d'autre bruit que la respiration à peine perceptible des corps affaissés. J'ai gardé très-présents à' la mémoire les moindres

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détails de ma première visite dans ces bas-fonds, jusqu'à la tournure de notre détective, l'honorable M. Jackson, correct, impassible, sanglé dans une redingote noire, ganté de frais, qui nous exhibait des choses très-difficiles à décrire avec le calme et la dignité d'un professeur faisant son cours. Je l'entends encore dire en touchant du bout de sa canne un des spectres :

Allons y garçon, une petite pipe en V honneur des gentlemen.

Et le Chinois engourdi, replié sur lui-même, se soulève à demi et tourne vers nous son visage où il n'y a de vivant que les yeux aux prunelles prodigieusement dilatées. D'une main tremblante il ouvre la petite boîte contenant la pâte opiacée dont il détache la valeur d'un pois du bout d'une mince tige de fer; puis il présente l'aiguille à la flamme de la lampe et la fait tourner lentement entre ses doigts , tandis que la pâte se fronce et se dessèche. Une fois chauffée à point, il l'introduit avec soin dans le fourneau exigu de sa pipe, l'allume et fume en aspirant bruyamment, avec de longs efforts , les joues creuses , la face contractée, diabolique. Cinq ou six bouffées, et c'est tout. Épuisé, l'homme se recouche ou plutôt retombe dans l'attente de nouveaux rêves. Et devant ce corps émacié, tordu comme une racine, ce visage convulsé au milieu du nuage

SAN FRANCISCO. — DÉPART. Il

opaque dont peu à peu l'étrange arôme nous pénètre, je m'explique cette passion mortelle. Déjà l'atmosphère me paraît moins épaisse, la fumée moins acre. La loi, j'imagine, a reconnu le danger de cet arrière-goût séducteur lorsqu'elle punit d'une amende très-forté tout individu autre qu'un fils du Ciel convaincu d'avoir fumé l'opium. En dépit de la loi très-sage, plusieurs ont voulu goûter du fruit défendu, et mal leur en a pris; ce qui n'était au début que curiosité pure est devenu une habitude impérieuse, invétérée, et l'on peut lire de temps à autre dans les journaux un entrefilet tel que celui-ci :

« John Brown, âgé de vingt et un ans, barbier, a « été trouvé inanimé dans sa chambre, 114, qua- « trième rue, vers deuxheures et demie de l'après- « midi ; ce jeune garçon est une victime de l'opium; « la dose d'aujourd'hui avait été trop forte. Les offrît ciers de police James Schmith et Videau l'ont « porté à l'hôpital, où des soins énergiques lui « furent administrés, mais sans résultat; son état « estdésespéré.La mère de ce jeune homme tient « un magasin de modes dans la septième rue. » Les faits de ce genre ne sont pas rares, mais heureusement le mal ne s'étend pas, l'opium est resté un vice chinois, l'une des curiosités, et non la moins saisissante, de ce lambeau de l'extrême Orient échoué sur la côte californienne.

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San Francisco aurait lieu de tirer vanité de ses Chinois, au même titre que Naples de ses lazzaroni ou Grenade de ses gitanos. Mais les contrastes, la couleur, le haillon plaisamment drapé sont choses de mince valeur aux yeux des adversaires de l'immigration asiatique. Leurs efforts viennent d'être couronnés de succès, puisqu'une loi d'exclusion protège à l'heure qu'il est la jeune Amérique contre les empiétements de la race jaune. La mesure est d'ailleurs discutable, si graves que soient les motifs allégués et les intérêts en jeu. Tout le monde ici est loin d'être d'accord sur cette attitude à l'égard d'un peuple auquel, somme toute, on ne reproche que le travail à bon marché, ses habitudes d'épargne et sa tendance à remporter au delà des mers l'argent gagné. Bien des gens sérieux vont jusqu'à dire que la Californie lui doit en grande partie son essor rapide, l'ouverture de la plupart de ses voies de communication, et que la ligne du Central Pacific serait peut-être encore, en dépit de son hardi promoteur, le gouverneur Leland Stanford, à l'état de projet gigantesque, si Ton n'eût eu sous la main les innombrables brigades de piocheurs et de terrassiers à longue natte. Ils ajoutent que ce qui est fait est peu de chose auprès de ce qui reste à faire, dans un pays si vaste, où ne s'est point encore porté le courant de l'émigration,

mais dont le sol fécond n'attendra plus longtemps la venue des populations agricoles. A Panama, les excavateurs et les dragues sont à l'œuvre. Le canal une fois ouvert, les navires jetteront sur les quais de San Francisco une bonne part de cette cargaison qui prend terre aujourd'hui à New- York et ne pousse guère au delà du Missouri ou de la rivière Plate, reculant devant les frais du voyage transcontinental. L'ère des grandes entreprises ne fait donc que commencer, et peutêtre serait-il téméraire de trop compter, pour leur prompt achèvement, sur ceux-là mêmes qui ont demandé le plus bruyamment à être protégés contre la concurrence de la main-d'œuvre chinoise, sur les Irlandais notamment, gens éminemment remuants, péroreurs, précieux dans un meeting ou dans une procession, mais travailleurs intermittents et ivrognes incorrigibles.

Au surplus, le coup n'a pas été ressenti des émigrants jaunes aussi vivement qu'on l'espérait. Ils arrivent en moins grand nombre, mais ils arrivent. Leur subtilité naturelle et le concours assuré des compatriotes établis dans le pays leur fournissent mille moyens d'éluder la loi maudite. — C'est ainsi qu'elle interdit non-seulement l'immigration par bandes, mais aussi le débarquement de tout passager isolé non pourvu d'une autorisation; évidemment cette autorisation refusée

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impitoyablement aux vulgaires aventuriers, chercheurs d'ouvrage, ne saurait l'être à celui qui justifie d'une situation acquise ou d'intérêts antérieurement engagés en territoire américain. Il y a là une facilité offerte à la fraude dont elle use largement. Il est peu de Chinois qui ne puissent invoquer un droit sérieux à l'admission; celui-ci est employé, celui-là se présente comme associé ou correspondant d'une maison de commerce et a sa place marquée chez un Àh Fee, un Li Po, ou un Sam Kee quelconque, assertion corroborée le plus souvent par la présence des susdits Sam Kee, Ah Fee et Li Po, ou de leurs représentants accourus au débarcadère ; et les agents de l'autorité auxquels on exhibe des contrats en règle, ornés du parafe des deux parties, ne sont pas forcés de savoir que cet accord est une comédie, et que le prétendu associé, correspondant, employé ou parent honoré d'un si affectueux accueil sera tout bonnement pi^éposé au balayage des magasins, au transport des colis, au déchargement des navires en rade, à moins qu'il n'aille grossir le personnel émérite des blanchisseries suburbaines. En admettant que l'emploi de ce procédé soit forcément limité à des cas spéciaux et ne puisse être utilisé par les masses, il reste à ces dernières la ressource du débarquement sur un point de la côte mexicaine, à Guaymas, dans la Sonora, par exemple,

d'où elles s'acheminent par des contrées désertes ou peuplées d'Indiens nomades vers la frontière des États-Unis, pour la franchir sans encombre sur les confins de l'Arizona. Bref, on aura beau échafauder lois sur lois, redoubler de vigilance et de rigueur dans leur application, il n'y aura rempart si solide que cette race pullulante et tenace ne parvienne à trouer par quelque point. Longtemps encore on la retrouvera éparse, des plages du Pacifique aux Hauts-Plateaux, et San Francisco devra subir la sangsue accrochée à ses flancs; les sandales de feutre continueront de battre les rues montueuses, les lanternes peintes de se balancer au vent, l'opium aura ses adeptes et les théâtres chinois leurs interminables drames se déroulant pendant des semaines au bruit des gongs et des flûtes, pour la plus grande distraction des voyageurs bloqués comme nous entre la Sierra blanche et l'Océan chargé de brumes.

Mais on se lasse de tout, aussi bien des soupers chez les Brébant chinois et des mets dégustés à la pointe d'une baguette d'ivoire que des splendeurs du Palace-Hotel, des scènes où sont paraphrasés les exploits des Ti et des Li et autres magots légendaires, comme du Baldwin-Theatre où l'on siffle (ce qui est ici la marque du plus vif enthousiasme) le dernier grand succès parisien sous le titre de Claire or the Forge Master. Au Califor-

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nia-Theatre la foule acclame la Patti qui paraît pour la première fois devant le public californien; assurément Faust et Rigoletto font une agréable diversion au tapage des virtuoses du tam-tam et du chapeau chinois qui opèrent dans la ville haute. Cependant le mauvais temps persiste :

neige dans la montagne, averses dans les vallées, et tout revêt un aspect maussade. Le mieux est de fuir et de chercher un endroitplus favorisédu soleil; un instant, nous croyons l'avoir trouvé, à une cinquantaine de lieues plus au sud, sur la plage de Monterey, dans la tiède et paisible baie du Carmel, où sont encore visibles les premières empreintes de la civilisation sur ces plages reculées, la mission espagnole, l'humble chapelle effondrée, chancelante, rongée par l'herbe et la moosse, plantée en face de la mer comme un témoin d'un autre âge.

Mais là aussi l'éclaircie a été courte, et les ondées ont recommencé de plus belle; c'est assez parcourir les sentiers bourbeux, les chemins défoncés, et passer à gué les rivières sous la pluie torrentielle. Une fois encore nous voici à San Francisco, où, du moins, le gracieux accueil de nos amis nous fera prendre notre mal en patience. Le pis est que, d'un avis unanime, à supposer la cessation immédiate des troubles atmosphériques, il sera de toute impossibilité de s'aventurer dans

la sierra avant cinq ou six semaines. D'ici là l'épaisseur des neiges rendra les communications impraticables.

A plusieurs reprises déjà, devant cette prolongation anormale de l'hiver, l'idée nous était venue d'un voyage à l'un des archipels du Pacifique. Puis, dans la croyance à un retour imminent de la belle saison, le projet avait été abandonné. Mais aujourd'hui un parti énergique s'impose : quelle que soit la décision prise, tout sera préférable à l'inaction. Sur ces entrefaites, nous trouvant en visite dans une maison amie, la conversation tomba sur les îles Sandwich. Ces îles jouissent ici d'une grande réputation et sont volontiers visitées du public américain. On y va planter la canne, trafiquer, et les tempéraments délicats s'y réchauffent au soleil des tropiques. Les médecins de San Francisco préconisent Honolulu comme leurs confrères d'Europe Madère ou Mogador. Sans doute à l'heure actuelle, le nombre n'est pas grand de ceux qui se décident à entreprendre la traversée en dehors des nécessités du commerce. Mais il augmentera d'année en année, et bien des malades épuisés par une existence fiévreuse et le brutal climat du continent sentiront leurs forces renaître dans la tiédeur embaumée de l'archipel hawaïen. Notre hôte nous raconte comment lui-même a, dans le courant de

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Tannée précédente, fait le voyage pour sa santé, et ne tarit pas sur l'incomparable végétation des îles, sur l'étrangetéde ces populations enfantines et rieuses parées de fleurs et de feuillage. Et tandis qu'il évoque les splendeurs de la Polynésie, la pluie fouette les vitres, un vent aigu siffle aux angles des rues, et à nos pieds, dans Sutter street, les passants hâtent le pas sous l'averse, la tête basse, avec un air de résignation navrée. Eh bien, soit, partons donc pour l'Océanie; elle est si proche! sept jours de mer paraissent j)eu de chose à qui vient de parcourir les solitudes du Mexique. Puisque aussi bien le printemps se dérobe, allons au pays de l'éternel été. Et voilà comment, le l rr avril, à trois heures de l'aprèsmidi, nous nous trouvions à bord du paquebot de rOceanic-Steamship C°, Mariposa, capitaine Howard.

C'est surtout de la baie que San Francisco se révèle dans toute sa majesté. La ville vue ainsi du pont d'un navire ou de Fun des nombreux « ferry boats » qui sillonnent la rade, affecte, surtout sous la vapeur légère qui suit le lever du jour et précède le crépuscule, un faux air de cité orientale. Tournée vers l'est, couchée entre les collines qui lui masquent la pleine mer et l'abritent contre les vents du large, elle échelonne ses constructions de bois peint de nuances claires. En

bas les maisons à six ou sept étages, les entrepôts, les wharfs, toute l'agglomération maritime et commerciale; sur les hauteurs, les résidences, fastueuses villas capricieusement découpées au hasard des styles, depuis le portique grec jusqu'aux colifichets de la Renaissance; ça et là une arête, une tourelle, un clocheton, se détache sur le ciel comme le minaret d'une mosquée. Le matin même de notre départ les nuages se sont fondus brusquement. Le soleil pénètre dans les moindres replis de cette incomparable rade longue de cinquante lieues, et met au front de la cité-reine un nimbe d'or. Le bâtiment a pris la mer à l'heure réglementaire, aussitôt après l'arrivée de la malle ; maintenant il fraye sa route à petite vapeur entre les navires au mouillage et les bateaux à deux étages qui, d'heure en heure, desservent les localités voisines, Aukland, Fulton et Saucelito.

Nous dépassons l'îlot de la Quarantaine et, plus loin, sur la droite, San Rafaël, blotti à Tentrée de la riante vallée; San Francisco disparaît derrière une langue de terre; on ne distingue plus que les maisons disséminées sur la colline du Télégraphe. La passe s'étrangle; à peine at-elle un mille de large* Du côté nord, la côte se redresse, les pentes vertes des montagnes sont coupées d'escarpements de rocs rougeàtres dont

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la mer ronge la base; sur l'autre rive, s'étagent des pentes moins roides couvertes d'une maigre verdure, et, en arrière, des bancs de sable d'une blancheur aveuglante. Ce chenal admirable que la nature seule a creuse', accessible aux plus grands navires, à toute heure, sans tenir compte de la marée, et que ride à peine une lame adoucie, c'est la porte d'Or. D'où lui vient ce nom? Lui fut-il donné jadis en l'honneur de ces contrées aurifères, de cette patrie des pépites et des lingots dont il est en effet la porte? — Ou bien fut-il baptisé ainsi à cause de la nuance dorée de ses falaises? — C'est là un point que je ne suis pas parvenu à éclaircir, et qui d'ailleurs importe peu. Il suffit de dire que l'impression éprouvée en traversant ce défilé grandiose est de celles qui ne s'effacent pas. Voici le fozi qui commande le détroit, le Presidio, massive bâtisse en briques, d'apparence aussi peu redoutable que les ouvrages analogues élevés sur le littoral des deux mers, dont le plus solide ne résisterait pas une heure au feu d'un cuirassé. L'Amérique s'est sentie jusqu'ici suffisamment protégée par son éloignement pour reléguer à l'arrière-plan les dépenses militaires; l'armée régulière est insignifiante, environ douze mille hommes. Quant à la flotte, tel est son délabrement, que beaucoup d'Américains en ressentent un légitime froissement d'amour-propre. Les

choses resteront en l'état jusqu'au jour, peu éloigné peut-être, où les États-Unis prétendront à un rôle politique plus actif, à la part d'influence qui revient à une grande nation dans le règlement des affaires du monde. Le Presidio dépassé, entre les falaises qui s'écartent, apparaît la ligne lointaine de l'horizon, et le navire commence à s'incliner sous la houle profonde de l'Océan. Nous stoppons pour prendre congé du pilote. Puis le timbre de la machine retentit, l'hélice ronfle, le sifflet jette un mugissement rauque. Cette fois nous sommes bien partis. Depuis le dock jusqu'à la sortie de la porte d'Or, il s'est écoulé plus d'une heure, et déjà le disque agrandi du soleil s'empourpre en déclinant. Une heure encore, et il plongera sous les eaux. Sur le pont, lé bruit et le mouvement de la première installation se sont apaisés. Les conversations languissent, chacun est tout entier au spectacle des côtes incendiées par les feux du couchant. Il n'est personne qui ne devienne grave, ne fût-ce qu'un instant, au moment de s'enfoncer dans les solitudes de cette mer, la plus vaste du globe. Et ce sentiment qui accompagne le départ emprunte une intensité plus grande à la majesté mélancolique du soir. Nous avons doublé le dernier promontoire, audessus duquel trône Gliff house : la distance est si faible qu'on aperçoit les groupes épars sur les

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terrasses des hôtels, et au delà, sur la plage de sable fin qui se déroule immense et lumineuse, la foule des promeneurs accourus pour profiter de cette journée d'une tiédeur imprévue. Les voix glapissantes des milliers de lions de mer qui s'ébattent sur les deux grands récifs nous arrivent longtemps très-distinctes. Puis le silence se fait. La terre n'est plus qu'une bande grisâtre; la mer est déserte. Seule sur la gauche, très-loin, une petite tache noire, la fumée de quelque vapeur venant de la côte sud. À la nuit close nous relevons les sentinelles avancées du continent, les îles Farallone, rocs dénudés que surmonte un phare à feu tournant. Pendant une partie de la soirée son reflet, dernier regard que nous envoie la terre, scintille à la crête des lames. À son tour il pâlit, tremble et s'éteint. Il n'y a plus rien en vue que le Pacifique.

Nous voici voués de nouveau à cette vie mécanique du bord, la même sous tous les climats, où les heures lentes ramènent aujourd'hui dans un ordre immuable les événements d'hier avec la morne régularité du gong annonçant les repas et de la cloche sonnant les quarts. Une chose m'a souvent frappé, c'est la rapidité avec laquelle on s'accoutume à cet isolement, à cette réclusion sur un étroit espace qu'appréhende si fort celui qui n'a point encore vécu sur mer. — Deux jours ont raison de l'impatience des premières heures, à laquelle succède bientôt une sorte d'atonie générale, une suprême indifférence pour tout ce qui se passe hors de la prison flottante. Combien parmi nos compagnons de route, qui ne pourraient à terre fermer l'œil sans s'être renseignés sur les menus faits du jour par la lecture du journal favori, ne semblent nullement souffrir de cette privation forcée? Rarement les causeries abordent

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les questions pendantes, les intérêts engagés sur le continent; il semble en vérité que, pour tous ces gens-là, il n'existe plus rien au monde qu'euxmêmes et le bateau qui les porte. À cet égard l'incident le plus frivole prend, par contre, une importance exagérée, et ce sont des discussions à perte de vue pour une voile qui passe, une bande de mouettes se jouant dans le sillage, un cbangement quelconque à lavoilure. Insouciance absolue, futilité, un retour vers l'enfance, tels sont les traits qui caractérisent cette collection d'êtres de races et de conditions diverses réunis sûr les mêmes planches. Puis la paresse s'en mêle, envahissante, insurmontable. Impossible de s'occuper un peu longtemps d'une même chose et de fixer avec suite son attention sur quoi que ce soit, fût-ce un passe-temps. Les dames laissent de côté leur ouvrage après quelques points; le livre commencé vous tombe des mains à la dixième page. — Pourquoi résister à cet engourdissement qui ne manque pas de charme? A quoi bon former des projets dont la réalisation est incertaine? Est- on seulement sûr d'arriver? Et l'on prend goût à cette existence sans souci, à ce demi-sommeil où persistent seules la notion vague du temps et la sensation extrêmement douce résultant d'un bercement prolongé.

Il y a peu de monde à bord : une trentaine de

passagers, pas davantage : Anglais ou Américains établis dans les îles et regagnant leurs plantations ou leurs comptoirs, une bande de jeunes misses rieuses qui viennent de passer une couple de mois chez des parents ou amis dans les plaisirs du continent et rejoignent la terre d'exil sans rien perdre pour cela de leur bonne humeur. L'élément européen est représenté par un Allemand, vingt à vingt-deux ans, parlant couramment l'anglais, instruit et distingué. Ce garçon, qui a dû prendre ses grades à l'Université, appartient évidemment à une bonne mais nombreuse famille de fortune médiocre. Il s'en va dans une exploitation sucrière de l'archipel, dans quelle île? il l'ignore encore : comme comptable, ingénieur, intendant? je ne sais trop, mais avec la ferme conviction de gagner sa vie et l'espoir de faire un jour fortune : en attendant il s'avance vers l'inconnu avec le flegme, de sa race. Nous lui demandons s'il compte s'expatrier pour longtemps, et il répond : « Peutêtre dix ans, douze ans, peut-être toute ma vie. » On est à l'aise sur le vaste bâtiment, et chacun tue le temps du mieux qu'il peut. Le Mariposa, navire neuf, remplace avantageusement les lourds voiliers qui, dans ces dernières années, mettaient un mois et plus à accomplir la traversée de San Francisco à Honolulu. Sorti des chantiers du meilleur constructeur de Philadelphie, son aménage-

26 ILES HAWAI.

ment répond aux exigences du confort le plus raffiné : salon spacieux, riches tentures, boiseries où sont combinées les essences les plus rares, éclairage à l'électricité. Lorsque, par une grosse mer, le sommeil devient impossible, allongez le bras, pressez le bouton : votre cabine s'emplira aussitôt de la lumière égale et douce de la lampe Edison, et la lecture vous fera paraître la nuit moins longue. La bibliothèque est assez bien fournie en récits de voyages et surtout en traductions d'auteurs français; à côté de Balzac et de Dumas figurent Sandeau, Feuillet, Daudet et autres charmeurs. La jeunesse y trouve pour aliments les émouvants récits de Jules Verne. Le soir, après le thé, le commandant, fort aimable homme, et les officiers qui ne sont pas de service viennent au salon ; on fait un peu de musique tant bien que mal — plutôt mal que bien; les dames risquent quelques romances anglaises au rhythme langoureux et banal, ou des cantiques — on n'attend, pour danser, qu'un temps suffisamment calme. A part cela, le programme des distractions est assez restreint. 11 y a d'abord le point : c'est le grand intérêt de la journée. Je n'apprendrai rien à personne en disant que le point se fait à midi, qu'à midi et demi le résultat en est affiché dans le grand salon et au fumoir, où chacun est libre de constater sur la carte la

LE MÀRIPOSA. — L'ARRIVÉE. 21

position exacte du navire et la distance parcourue dans les vingt-quatre heures : après quoi vient le règlement des paris engagés à cette occasion. Nous avons également le baromètre : grave affaire, pèlerinage obligé. 11 est situé en avant de la passerelle au poste de la timonerie, et c'est à qui lui rendra visite à seule fin de constater les variations survenues d'heure en heure et d'en tirer les conséquences. Je ne parle que pour mémoire de la descente dans la salle des machines et dans la chaufferie, où des escouades de Chinois et de Malais attelés à des wagonnets amènent sur un petit chemin de fer les quatre-vingt-dix tonnes de houille que le monstre dévore en un jour. De loin en loin certains exercices réveillent l'attention, en particulier la manœuvre des canots de sauvetage et des pompes. A ce propos, je dirai quelques mots d'une ingénieuse disposition qu'on aimerait à retrouver à bord des bateaux de toutes les compagnies.

Chacun sait que, dans un moment critique, une des choses à redouter, c'est la confusion parmi les passagers. Chaque année les récits des événements de mer relatent des scènes désolantes de malheureux affolés se ruant en désordre à la recherche d'un moyen de salut et paralysant les efforts de ceux qui procèdent au sauvetage.

Cela tient le plus souvent à l'ignorance où le

voyageur se trouve de la meilleure conduite à tenir en cas de sinistre, incendie ou abordage, à supposer que la catastrophe ne soit pas tellement soudaine qu'on ne puisse y reme'dier, ou disposer d'un temps suffisant pour évacuer le navire.

Ici, dans chaque cabine, le premier objet qui frappe le regard est une grande pancarte encadrée dans le panneau le plus en vue. Elle renferme le plan détaillé du pont et l'indication de la place occupée par les différents canots de sauvetage. L'embarcation où le possesseur de la cabine devra prendre place en cas d'abandon du navire est figurée par un trait plus noir et un numéro plus apparent. En outre, le passager est prévenu qu'au signal d'alarme, — un tintement très-rapide et prolongé de la cloche du bord, — il doit, s'il veut conserver quelque chance de salut, se rendre sans retard, mais sans précipitation désordonnée, à tel ou tel poste soigneusement spécifié. A cet effet, on l'invite non-seulement à méditer l'avertissement en question, mais à parcourir en détail le bâtiment et à en étudier soigneusement l'agencement, cette visite devant être un éloquent commentaire des instructions édictées sur le plan. Une autre affiche, appliquée sous la précédente, enseigne l'emploi des ceintures de liège arrimées au-dessus des lits, à portée de la main. Mais, pour plus de sûreté, elle

vous engage, aussitôt installé, à sonner le garçon et à solliciter de sa complaisance une leçon sur la manière de les ajuster en cas de besoin. Toute cette littérature manque essentiellement de gaieté, mais elle est instructive, prévoyante, et dénote un certain souci de la vie humaine. Je sais bien que trop souvent le hasard déjoue les précautions les plus minutieuses. Elles ont néanmoins leur valeur et peuvent être utiles à l'occasion.

Un beau matin le signal d'alarme a été donné, et en moins de deux minutes tout le monde était sur le pont dans une tenue sommaire. Il va sans dire que les personnes émues furent promptement rassurées; le feu n'était point abord; il ne s'agissait que d'un exercice. Mais les pompes jouaient déjà comme s'il y eût eu un incendie véritable, avec cette différence que le jet des lances était dirigé sur la mer : et chacun se trouvait à son poste, sans trouble ni bousculade, ce qui prouve surabondamment que la leçon avait été lue et comprise. Il n'est pas de bâtiment de guerre où ces manœuvres ne soient fréquemment répétées; les règlements les prescrivent également à bord des paquebots des compagnies. Et pourtant, sur l'un de ces derniers, au cours d'un voyage de plusieurs semaines, j'ai pu constater que pas une seule fois il n'y avait été procédé, négligence d'autant plus regrettable que nous pos-

30 ILES I-IAWAI.

sédions une collection de passagei^s espagnols dont l'usage constant était de fumer dans leurs cabines et de semer sous les lits, sous les sofas, un peu partout, des boutsde cigarettes incandescents ; plaintes des voisins, véhémentes réprimandes du commissaire, étaient restées sans effet sur ces enfants de l'Ibérie. Si Ton s'enquiert du nom du paquebot, je répondrai qu'il vaut mieux le taire, sinon de bonnes âmes ne manqueraient pas de m'accuser de déverser le blâme sur le pavillon français. Puis ce serait fournir au directeur de la Compagnie l'occasion d'écrire une longue lettre, l'éternelle lettre de tous les directeurs, déclarant les assertions du voyageur dénuées de sens commun et affirmant que rien d 'irrégulier ne saurait se produire à bord d'un bateau de la Compagnie, laquelle Compagnie est la meilleure, la mieux administrée, la plus prospère, la seule dont la réputation soit au-dessus de toute atteinte.

8 avril.

Si les divertissements sont peu variés et si la vie est identique avec celle qu'on mène sur la plupart des paquebots des deux mondes, en revanche la mer qui nous porte a sa physionomie à part. Sa lame est d'une ampleur toute particulière ; sa houle énorme procède avec une cadence plus lente, à

intervalles plus grands ; enfin ses eaux prennent à mesure que nous avançons, une nuance d'un bleu cru à laquelle rien n'est comparable, pas même l'azur méditerranéen, et dont les nuages ne parviennent pas à voiler l'éclat. Au début de la traversée le soleil n'a pas été prodigue de ses rayons ; on eût dit qu'au lieu de nous rapprocher des tropiques nous nous en éloignions à toute vapeur, et j'en étais à redouter que notre coup de tête ne fût payé de quelque déception. Hier encore, un brouillard épais descendait sur l'horizon, lorsque, tout à coup, à la chute du jour, cette brume s'est dissipée, tandis qu'avec la nuit limpide, des haleines chaudes et parfumées nous arrivaient de l'ouest.

Cette matinée était la huitième depuis le départ de San Francisco. Vers sept heures, une terre était en vue. Bientôt nous distinguions des escarpements striés de rouge et de jaune, et des arêtes découpées en dents de scie. Cette terre était l'île d'Oahu, une des moins étendues du groupe hawaïen, mais qui renferme la capitale, et la pointe en forme d'éperon que contournait le navire, Diamond head, le cap Diamant. À peine était-elle doublée, que l'immense baie ouverte d'Honolulu s'arrondissait devant nous avec sa ceinture de montagnes vertes où, dans les plis des profondes vallées parallèles creusées par les

32 ILES IIAWAI.

eaux, une teinte plus sombre révélait une végétation plus drue. Le rivage s'élève en pente douce jusqu'au pied des monts. Point de bas-fonds ; aucun de ces marais pestilentiels qui, trop fréquemment, gâtent Tapprocbe des terres chaudes. On se sent en présence d'un coin privilégié du monde, où la nature a concentré ses séductions et ses sourires. Nous n'étions plus qu'à un mille de la côte bordée de cocotiers, dont le vent du large balançait mollement les longs plumets. En arrière, et malgré la proximité, impossible de rien distinguer dans les ondulations du tapis verdoyant déroulé de la montagne à la mer. Tout détail était noyé, toute trace humaine perdue dans l'enchevêtrement des branches folles. Ce ne fut qu'au bout d'un instant d'observation obstinée que nous parvînmes à distinguer les toits de quelques constructions et les mâts de pavillon des consulats piqués dans le feuillage. Vue de la mer, la capitale du petit royaume d'Hawaï fait l'effet, non d'une ville, mais d'un grand parc où s'abritent çà et là des constructions rustiques et légères.

Une voile cingle vers nous, et le pilote accoste : sous sa direction, le Mariposa franchit, avec une prudente lenteur, une passe étroite et tortueuse à travers des bancs de corail à fleur d'eau, et bientôt mouille non loin d'un bâtiment de guerre qui déploie nos trois couleurs. Un moment les avis

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LE MABIPOSA. — L'ARRIVÉE. 33

avaient été partagés à l'endroit du pavillon que la brise agitait, empêchant de reconnaître nettement le sens des bandes. Plusieurs personnes assurent qu'elles sont horizontales et représentent le pavillon de mer de l'empire allemand. Mais nous, nous ne nous trompions pas; les bandes sont verticales, c'est le pavillon de France; renseignements pris auprès du pilote, ce navire n'est autre que la corvette le Kerguelen, de la station du Pacifique, arrivée hier de la côte péruvienne.

De port proprement dit, il n'en existe point; aucune trace de môle ni de bassin, rien qui atteste le travail de l'homme. Et cependant telle est la profondeur des eaux, que nous rasons la ten^e et venons tout contre le quai de bois que surmonte le hangar de la Compagnie. La nature seule a créé ce vaste havre protégé contre la houle par un brise-lame de corail.

Sur le wharf se pressait une foule bariolée, composée de résidents d'origine européenne et de natifs; l'élément féminin dominait dans ses plus beaux atours. Costume très-simple : une robe longue, san§ taille, ce qu'en termes vulgaires on nommerait une chemise, d'étoffe rose, blanche, bleue ou noir de jais, et un large chapeau de paille orné de fleurs; au cou un collier, de fleurs également, tombant en triple rang sur la poitrine. Charmantes parures, toujours fraîches,

34 ILES HAWAI.

car elles n'ont rien à voir avec les artifices du fleuriste. On les change plusieurs fois par jour; des guirlandes nouvellement tressées remplacent les anciennes avant même qu'elles soient fanées. Parfois, sur les coiffures, au lieu de fleurs, un large ruban de plumes enchevêtrées, duvet d'oiseau au reflet de pierres précieuses. Et rien ne saurait rendre l'allure et la démarche de ces figurines au teint d'or pâle, point belles assurément dans le sens strict du mot, mais d'une grâce infinie, souple et onduleuse.

Après les formalités d'une douane plus que bénigne, un buggy nous déposait devant le perron de Y Ilawaian Hôtel. Cette hôtellerie est d'autant mieux la meilleure qu'elle est la seule. Elle a cela de particulier, qu'elle n'a pas été bâtie dans un but de spéculation privée. C'est le gouvernement qui, voulant favoriser l'immigration étrangère et attirer, par la perspective d'une hospitalité assurée, les trafiquants et les voyageurs, en a posé les fondements et s'est improvisé maître d'hôtel. L'établissement est actuellement affermé à un Américain. La disposition en est assez singulière ; c'est moins un hôtel qu'une suite d'habitations séparées. Au centre, un grand bâtiment de brique et de bois à trois étages, percé de larges baies avec un système de galeries et de vérandahs pour entretenir la fraîcheur. On dirait une grande volière.

Ceci pourrait s'appeler la maison mère ou le cheflieu ; alentour, éparpillés à l'ombre des algarobas et des térébinthes, au milieu des pelouses veloutées, des cottages indépendants, frêles assemblages de planches, élevés d'un mètre au-dessus du sol et pourvus, eux aussi, d'une galerie circulaire. Tout cela est luisant et propre; des nattes épaisses couvrent le plancher; les lits sont blancs comme neige et drapés de leurs moustiquaires de gaze.

Le jour même de notre arrivée, après l'heure de la sieste, nous courons la ville pour présenter les diverses lettres d'introduction dont on nous avait libéralement munis à San Francisco, et notre impression restait identique avec celle éprouvée le matin dans notre course rapide du bateau à l'hôtel. Nous ne sommes pas dans une ville, mais dans un parc, que l'on croirait entretenu avec le soin jaloux d'un propriétaire princier. Les rues, ou mieux les allées, sont nettes de tout immondice ; si l'on en excepte les entrepôts et magasins avoisinant la mer, chaque maison, isolée de ses voisines, se prélasse au milieu d'unjardin, dans un épanouissement de fleurs tel qu'il n'en est guère de pareil au monde. Fleurs d'Europe, fleurs d'Asie s'y confondent pêle-mêle avec la flore océanienne. Les roses trémières, les mimosas, les volubilis, toutes les variétés de plantes

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grimpantes, les innombrables familles de campanules, les géantes et les naines, se mêlent en un délicieux fouillis, s'enroulent aux troncs lisses des cocotiers et des manguiers, grimpent à l'assaut des grands acajous et des érables; dans chaque bouffée d'air se fondent les mille parfums de la forêt fleurie. Sur le gazon, rampent les plantes à larges feuilles veinées d'or et de carmin, et les minuscules feuillages dentelés, réduits en savantes bordures aux environs des habitations, partout ailleurs pullulent avec la liberté de la poussée sauvage. En cherchant dans mes souvenirs, je ne vois rien, même parmi les plus riches combinaisons des parterres d'Europe, qui puisse donner l'idée de ce déluge de fleurs, de cet amalgame de nuances dont le regard reste ébloui et l'imagination confondue.

Notre première visite a été pour le consul de France, qui cumule ses fonctions avec celles de représentant diplomatique et commissaire du gouvernement. Ce n'est pas que notre pays possède de grands intérêts dans ces parages, puisqu'il n'y a guère qu'une trentaine de Français dans tout l'archipel. Encore faut-il compter dans le nombre une dizaine de missionnaires, non pas fixés, comme le reste de leurs compatriotes, dans la capitale et ses environs immédiats, mais perdus, dans les districts lointains, à des centaines de

milles de cette île d'Oahu, dans les vallées solitaires de Maui ou d'Hawaï, gens qui s'en vont baptisant, catéchisant, moralisant, et dont les efforts, unis à ceux de leurs confrères protestants, ont, en l'espace d'un demi-siècle, sinon métamorphosé, du moins sensiblement adouci et policé cette fraction de la race polynésienne. Ceci soit dit en passant; car nous aurons l'occasion de les voir à l'œuvre et d'en parler d'une façon plus détaillée. Le surplus des Français échoués ici représente moins l'élément colonisateur ou commerçant que les bas métiers et la petite industrie. Il convient toutefois de mettre à part l'un des notables résidents, héritier d'un nom justement célèbre, M. le docteur T***, qui, à la faveur de son nom, jointe à une valeur personnelle incontestable, s'est créé une situation de fortune qu'envieraient beaucoup de ses confrères d'Europe.

Si le nombre de nos nationaux est des plus restreints, la France, où l'on assiste à l'indéniable et salutaire réveil de l'esprit colonial, n'en devait pas moins, à l'égal des autres nations, se faire représenter dans ce poste lointain, dont l'achèvement prochain de l'œuvre de M. de Lesseps fera l'un des plus importants du Pacifique. Toutes les puissances ont tenu à prendre pied sur ce coin de terre, et y entretiennent à grands frais de nombreux

38 ILES HAWAl.

agents. Cet empressement s'explique aise'ment; en effet, ce royaume lilliputien, à peine éclos à la civilisation, est déjà l'objet d'ardentes convoitises, surtout de la part de l'Angleterre et des États- Unis. Pour l'Angleterre, c'est un poste important sur la route de ses colonies océaniennes, à michemin de la colonie britannique et de la Nouvelle-Zélande, l'unique point de relâche entre Victoria et Auckland ou Sydney. L'Union, de son côté, allègue que ces îles ne sont qu'à deux mille deux cents milles l , neuf cents lieues, une misère ! de la côte californienne, et, comme telles, pourraient, avec un peu de bonne volonté, être considérées comme terre américaine. De plus, c'est une station, la seule au beau milieu du Pacifique, presque à distance égale de San Francisco et de Yokohama, et sur le parcours, ou peu s'en faut, de la grande ligne commerciale qui relie l'Amérique au Japon et à la Chine. Enfin ces îles sont le siège d'une florissante exploitation de produits coloniaux, et renferment dans leur périmètre restreint le résumé de toutes les splendeurs de la nature tropicale.

Aussi, de longue date, des pourparlers avaient été engagés pour l'acquisition de cet incomparable écrin, qu'une convulsion volcanique a fait

1 Le mille marin anglais vaut 1852 mètres.

LE MAniPOSA. — L'ARRIVÉE. 31)

surgirdes mers. L'Angleterre s'était crue bien près de la tenir, du temps du roi Kamehamelia IV, lorsque la reine Emma entreprit un voyage à Londres, où elle reçut grand accueil. L'affaire cependant n'eut pas de suites. D'autre part, aux États-Unis, on ne perdait pas de vue la question, et, quelques années après, sous le roi Lunalilo, la solution avait paru proche. Des négociations entamées pour la cession du magnifique estuaire de la rivière de la Perle étaient sur le point d'aboutir; une commission avait même été désignée pour aller prendre possession au nom de la République étoilée et se disposait à faire voile pour Honolulu. Cette fois encore, les choses en restèrent là, le bon roi Lunalilo ayant eu le tort de décéder inopinément — d'une façon qui n'a jamais été bien éclaircie — du delirium tremens, à la suite d'une orgie, suivant les uns, au dire des autres pour avoir absorbé quelque breuvage insidieusement préparé. Aujourd'hui le roi Kalakaua affirme hautement, je le crois bien !... sa ferme volonté de ne jamais trafiquer de sa couronne. Que deviendra dans l'avenir cette belle résolution? Ce qu'il est aisé de prévoir, c'est que le jour n'est pas éloigné où le trône d'Hawaï n'aura plus d'héritier légitime. Aux termes des coutumes locales, le souverain doit être, en effet, de toute nécessité un descendant incontesté des anciens

40 ILES HAWAI.

chefs. Or, par suite de l'immigration étrangère, du mélange continu des races, il sera de plus en plus malaisé aux natifs d'établir leurs rapports de consanguinité avec leurs aïeux barbares. 11 ne s'agit plus pour John Bull et pour Jonathan que d'épier le moment psychologique et de jouer au plus fin. À moins toutefois que la question ne soit tranchée d'une façon irrévocable par la formidable puissance qui domine ces régions. Le volcan d'Hawaï, le plus grand de la terre, qui les a fait émerger des abîmes, pourrait bien quelque jour, à l'exemple de son émule de Java, anéantir son œuvre. Que d'îlots relevés par les navigateurs ont aujourd'hui disparu ! Le lit bridant de ces mers est agité comme leur surface.

En quittant le consulat, situé dans Beretania street, qui est moins une rue qu'une avenue ombragée, bordée de résidences dissimulées dans la verdure et les fleurs, le hasard de la promenade nous égare dans une portion de la ville absolu ment différente : maisonnettes de bois ou de bambou, aux parois minces comme les feuilles d'un paravent, boutiques dont les enseignes étalent les noms de Tom Kin, A Fee, Van Li, négociants abondamment pourvus des produits du Céleste Empire, mais de ceux-là seulement. La maison et ce qu'elle contient, le marchand et sa clientèle, tout est chinois; chinoises aussi les

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réclames, les affiches qui émaillent la voie publique. Ici pas plus qu'ailleurs, cette race ne s'est mélangée aux autres; elle s'est créé une ville à part où elle a implanté sa civilisation à elle. C'est ce que nous avions déjà vu à San Francisco, avec cette notable différence qu'ici l'Asiatique n'a pas eu à déloger un premier occupant. La place ne faisant pas défaut, il a préféré bâtir et s'installer à sa guise. Aussi ce coin de la capitale présentet-il, dans un rayon moins étendu, un ensemble bien autrement complet que toute la chinoiserie de la grande cité californienne.

Sur une quinzaine de mille habitants, Honolulu compte environ trois mille Chinois. Ils sont plus de dix-sept mille dans l'Archipel, dont la population entière est loin d'atteindre le chiffre de cent mille âmes. On les voit affluer comme dans tout pays où le nombre de bras n'est pas en proportion suffisante avec l'étendue des terres à cultiver. Travailleurs infatigables, adroits et sobres, ils assiègent les plantations, offrant leurs services moyennant un salaire dont ne saurait se contenter Thomme blanc. Cette invasion inquiétante né pouvait manquer de provoquer, comme en Amérique, une réaction. Il y a de cela quelques jours à peine, un vapeur anglais, YArabia, arrivait de Hong-kong avec un chargement de six cents coolies; l'autorisation de les mettre à -terre lui

42 ILES IIAWA1.

fut refusée net, et le capitaine ne put proce'der au débarquement de son fret humain qu'après des négociations à n'en plus finir. Il arguait de sa bonne foi, établissant que son départ de Chine s'était effectué à une date antérieure à la promulgation des nouveaux règlements, sous la garantie de la législation alors en vigueur, dont il devait, selon toute justice, bénéficier encore à l'arrivée. Le grief invoqué contre, la race jaune est le même qu'aux États-Unis; ce qu'on lui reproche, c'est moins d'abaisser le prix de la main-d'œuvre à un niveau qui défie toute concurrence, que de ne point faire œuvre durable et féconde. Le Chinois ne s'expatrie jamais sans esprit de retour; il se condamne à la plus âpre économie pour remporter le plus tôt possible au pays natal la quasi-totalité du gain conquis sur le sol étranger. Ce n'est pas un colon, mais un manœuvre, et bien des gens demandent qu'on fasse une chasse impitoyable à cet oiseau de passage pour favoriser en revanche l'immigration des Allemands et surtout des Portugais qui amènent avec eux des familles nombreuses, s'acclimatent facilement, et s'établissent à demeure dans leur nouvelle patrie.

Quittons ce faubourg qu'on pourrait croire détaché de Nankin ou de Canton, pour rentrer dans le quartier, j'allais dire européen, ce qui

serait inexact, car les indigènes ne sont point parqués à l'écart, et le mélange de leurs modestes demeures en paille avec les habitations des résidents étrangers ne contribue pas peu à l'originalité du coup d'œil. La journée s'avançait. Déjà plusieurs familles se disposaient à prendre en plein air le repas du soir. Couvert sans apparat , menu des moins compliqués; les convives accroupis en cercle sur une natte : au centre, les calebasses contenant le mets national, le poï, pâte fermentée fabriquée avec la racine du taro. — Dans Fort street et Merchant street, les deux voies commerçantes, les boutiques se fermaient; le long des trottoirs de planches, sous les auvents des maisonnettes composées d'un simple rez-dechaussée, lesfloiver's girls, assises sur leurs talons au milieu des guirlandes et des colliers tressés dans la journée, offraient aux passants leurs brillantes et fragiles parures. Et, sans y songer, nous étions revenus vers le port au moment même où le soleil, très-rouge, allait s'abîmer dans la mer. Crépuscule de quelques minutes à peine, après quoi, nuit complète : instant trop court dans ces latitudes, mais dont la limpidité de l'atmosphère double le charme. L'Océan, d'un bleu dur de saphir au lointain, prenait aux abords des côtes une teinte laiteuse, tandis qu'en arrière, les silhouettes des feuillages soudainement assombris se pro-

A% ILES. HAWAI.

filaient en noir sur le ciel clair. Une faible brise descendue de la montagne, frisson avantcoureur du calme absolu particulier aux nuits tropicales, courbait les tiges des cocotiers. Sur l'eau morte et profonde du port deux ou trois bâtiments, les voiles repliées, comme de grands oiseaux au repos, immobiles, semblaient dormir, et par le chenal entre les brisants rentraient les minces pirogues des pécheurs de corail avec leur cargaison rose et blanche. Dans ce rapide moment crépusculaire où le regard ne peut s'arrêter sur rien qui ne soit nouveau et imprévu, tout à coup nous nous sentons très-loin.

Maintes fois déjà je l'avais éprouvé, ce sentiment profond de l'éloignement, mais jamais de façon si vive. Et précisément parce que rien dans ce qui nous entoure ne nous rappelle l'Europe, ma pensée se reporte obstinément vers le vieux monde. La France est là pourtant, ou du moins une parcelle détachée d'elle, XeKerguelen, mouillé à quelques encablures, et dont on distingue encore dans le jour mourant le pavillon déployé. Et des visions passent : parents, amis laissés là-bas, maison familière, horizons accoutumés, — tout cela dans un lambeau d'étoffe tricolore.

PUNCH-BOVVL-HÏLL. — i/ARCHIPEL A VOL D'OISEAU.

À un quart de mille en arrière de la ville se dresse, isolé de la chaîne principale, un ancien cratère, le Puhaïna en langue indigène; les Anglais ont baptisé cette éminence du nom plus caractéristique de Punch-bowl, Bol-à-punch. 11 suffit d'une demi-heure pour en atteindre la cime en suivant un sentier qui serpente parmi les vieilles coulées de lave, au milieu des hautes herbes et des buissons épineux. Du sommet, où deux antiques caLons de fonte chancelant sur leurs affûts attestent seuls la valeur de la position au point de vue militaire, on découvre un panorama immense, tout le versant méridional de l'île, près de dix lieues de côte, depuis le cap Diamant jusqu'à la rivière de la Perle. L'île d'Oahu est partagée de Test à l'ouest dans sa longueur par une chaîne unique, sorte d'épine dorsale d'où se détachent des contre-forts creusant autant de vallées parallèles, vallées pour la piu-

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part étroites, profondes, accessibles seulement du côté de la mer, partout ailleurs fermées par des escarpements verticaux dont la roideur se dissimule sous les draperies flottantes des pariétaires et des lianes. Les indigènes les désignent du terme expressif de Palis, ou précipices. Une de ces vallées, moins encaissée, s'élève en pente douce jusqu'à un col, point de départ d'un sentier suspendu sur des abîmes, seul trait d'union entre les deux versants. Cette vallée a nom le Nuuanu-Pali, ou tout uniment le Pâli, et c'est à son ouverture qu'Honolulu se déploie en éventail vers la mer. Cet observatoire où je m'oublie dans la lumière et la fraîcheur matinales me paraît l'endroit le plus propice à un coup d'œil d'ensemble jeté sur l'archipel hawaïen. On me passera la digression; je la crois nécessaire avant de pénétrer plus avant dans ce petit monde océanien. Chacun connaît de nom les îles Sandwich ; mais il pourrait se produire au sujet de leur position exacte quelques hésitations, tort excusables d'ailleurs. Je ne parle pas ici des gens qui, se fiant à la consonnance, ne font aucune différence entre Hawaï, Haïti et Taïti, ce qui atteste de fâcheuses lacunes dans leurs études géographiques. Mais il est bien permis, sans être pour cela taxé d'ignorance, de faire quelques confusions parmi l'énorme quantité d'îles composant la Polynésie, la Micro-

nésie et la Mélanésie. En général, nous savons des Sandwich qu'elles sont situées dans l'océan Pacifique, sur un point quelconque au nord ou au sud, entre Vancouver et Van-Diemen. Plusieurs seraient tentés de les placer dans le voisinage immédiat des Marquises, des îles de la Société ou des Fidjis; beaucoup s'imaginent qu'elles recèlent encore des tribus farouches, friandes de chair humaine. C'est dans l'espoir de dissiper ces malentendus que je demande la permission de résumer ici, très-brièvement, mes renseignements personnels, science de fraîche date, acquise pendant les longues heures de la traversée. Les îles Sandwich constituent le seul groupe important dans l'océan Pacifique nord, où elles occupent une place avantageuse, à peu près à distance égale de la Californie, du Mexique, de la Chine, du Japon et des archipels méridionaux, Fidjis, Marquises, îles de la Société. — Mais elles n'ont avec ces derniers d'autres rapports que ceux résultant des affinités de race et de langage. Comme eux, toutefois, elles appartiennent à la zone torride, étant situées entre 18° 50' et 22° 20 ' de latitude nord, de 154° 53' à 160° 15' de Iongitude ouest (méridien de Greenwich.) Le capitaine James Cook, qui les découvrit 1 , en 1778,

1 Ou, plus exactement, les retrouva. Ces îles avaient été relevées en 1555 par l'amiral espagnol Juan Gaetano.

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leur donna le nom du premier lord de l'Amirauté anglaise, John Montague, comte de Sandwich.

Le groupe comprend douze îles, dont huit seulement sont habitées. Elle décrivent un arc de cercle du nord-ouest au sud-est dans Tordre suivant : les Oiseaux, Kaula, Nùhau, Lehua, Kauai, Oahu, Molokai, Maui, Lanai, Molokini, Kahoolawe et Hawaï, la plus méridionale et la plus considérable. Molokini, Lehua, Kaula et l'île des Oiseaux sont des récifs désolés. Leur étendue varie de quatre-vingt-huit milles de longueur 1 sur une largeur de soixante-treize, pour Havaï, à onze milles sur huit pour l'îlot de Kahoolawe. La superficie totale en est évaluée à 6,100 milles carrés : les côtes, défendues par une ceinture de coraux, offrent peu de mouillages sûrs.

D'origine exclusivement ignée, elles possèdent à la fois le plus grand volcan en perpétuelle activité et le plus vaste cratère éteint du monde. Leur sol est très-montagneux : les deux sommets d'Hawaï, le Mauna-Loa et le Mauna-Kea, atteignent près de quatorze mille pieds. De récentes études, notamment les sondages exécutés par la frégate anglaise Challenger, nous les montrent situées à l'extrémité sud-ouest d'un des plus hauts plateaux du Pacifique, dont elles seraient en réalité

1 Environ 35 lieues. Le mille terrestre anglais vaut 1,609 mètres.

les points culminants, aiguilles abruptes dont la base est à une profondeur de trois milles audessous du niveau de la mer, ce qui donnerait aux plus hautes cimes d'Hawaï une élévation de six milles au-dessus du lit de l'Océan. Elles présentent le caractère et les aspects des autres groupes polynésiens, mais en particulier celui d'un climat absolument égal réputé le plus parfait de la terre. À des niveaux différents, c'est l'égalité même, et l'homme peut, à son choix, ou s'il lui plaît mieux, s'assurer, trois cent soixantecinq jours durant, la fraîche température de nos automnes européens en transportant son domicile à des altitudes où il gèle la nuit presque toute Tannée. Il n'y a point de mauvaise saison ni de localité malsaine. Les alizés soufflent pendant neuf mois, et les pluies fréquentes qui arrosent les terres sous le vent y entretiennent une végétation sans cesse en travail, une fécondation et un épanouissement perpétuels.

Il n'y a point ici de cannibales, en admettant qu'il y en ait eu jamais, ce que les indigènes nient de la façon la plus énergique. — Je sais bien que ces dénégations n'ont rien de concluant. — Le dernier sacrifice humain ne remonte qu'à une soixantaine d'années. Du sacrifice au festin il n'y a qu'un pas, et l'on admettra difficilement que les guerriers de ce temps-là aient poussé le scru-

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pulejusqu'à laisser perdre les meilleurs morceaux des victimes. Quoi qu'il en soit, cette race est à présent hospitalière, souriante et douce, d'une douceur d'enfant ou de malade, car ce petit peuple en est à ses derniers moments. Gook, en 1778, évaluait à 400,000 le nombre des indigènes; il n'étaitplus que de 49,000 d'après le recensement de 1872. En admettant, — le fait semble aujourd'hui prouve', — que l'estimation de l'illustre navigateur doive être réduite de moitié, ces chiffres n'en accusent pas moins la rapidité navrante de la dépopulation parmi ces tribus auxquelles le contact de l'homme blanc et d'une civilisation trop souvent frelatée fut mortel. On compte environ cinq mille résidents étrangers qui vivent en excellents termes avec les natifs et prennent la part la plus active dans les affaires du pays. La forme de gouvernement est une monarchie héréditaire tempérée par une constitution sortie de toutes pièces du cerveau des missionnaires protestants et portant l'indélébile empreinte de son origine. Le souverain actuel, Kalakaua, est un prince civilisé, instruit, parlant bien l'anglais et s'habillant, en public du moins, à l'européenne.

Enfin la véritable appellation géographique du groupe est Archipel d'IIawaï. — Mais les Américains, d'ordinairepeu susceptibles d'enthousiasme, pour tout ce qui n'est pas leur continent, le décorent

couramment du titre de Fleur de la mer d'été, Eden du Pacifique, — « Bright blossom of a summer sea » , ce Paradise of the Pacific » ; et la capitale, est ce riant village ou plutôt cette série de villages épars à mes pieds, dans les arbres.

Comme la plupart des villes situées sous le tropique, où le milieu du jour est consacré à la sieste, Honolulu, endormie fort tard, s'éveille avec l'aube. Les matinées et les soirées sont d'une douceur inconcevable. Pendant les trois heures qui suivent le lever du soleil, c'est, dans l'immense bocage, un va-et-vient bruyant, une confusion de rires et de chants d'oiseaux.

Dans les rues avoisinant la mer, l'animation a quelque chose de plus raisonné : c'est moins l'expansion joyeuse de la vie, une gaieté d'enfants souriant au soleil, que le mouvement habituel des affaires. Ici chacun a un but, une tâche à remplir; c'est la race blanche intelligente et laborieuse dont l'activité féconde est puissamment mise en relief par l'insouciante allure de la population indigène. La physionomie du quartier est celle d'une jeune cité du Far- West transportée sous le ciel d'Océanie. Rien n'y manque, pas même les longs poteaux

blancs chargés de fils téléphoniques, innovation qui ne devait pas se faire attendre dans un pays où l'élément américain est si largement représenté. Elle a d'autant plus sa raison d'être que le périmètre de cette ville de quinze mille âmes est fort étendu; chaque habitation s'y prélassant au centre d'un jardin, la résidence particulière du commerçant est souvent à près de deux lieues de son comptoir, et la longueur des distances jointe à l'ardeur du climat fait apprécier plus que partout ailleurs ce genre de communication qui permet de mener de front plusieurs affaires, sans quitter pour cela l'ombre de sa vérandah et sa chaise à bascule. — J'ai retrouvé, ornés de leur personne], le bar au comptoir étincelant et le débit de boissons glacées, établissements qui ne sauraient manquer de réaliser d'importants bénéfices, puisqu'ils n'ont pas à redouter la concurrence, la loi limitant d'une façon assez parcimonieuse la vente des alcools et la prohibant sans merci partout ailleurs que dans la capitale. — Voici le Peau-Rouge orné de plumes et brandissant le tomahawk, l'enseigne classique des bureaux de tabac dans tous les États de l'Union, puis l'éternel magasin des villes frontières avec son assortiment panaché, étrange amas de marchandises hétéroclites enfouies dans l'ombre poudreuse : collection complète de tout ce que peut suggérer le caprice ou le besoin. Il y en a pour

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toutes les bourses, pour tous les goûts. La quincaillerie s'y heurte avec la passementerie; les conserves alimentaires y coudoient la confection ; dans la même salle et sous le regard paternel d'un même commis, la chapellerie fraternise avec la ferblanterie; les surcots de toile cirée, le fil de caret, les cordages, les fanaux de position, tout l'attirail du pêcheur et du marin s'y donnent rendez-vous à côté de l'article de Paris, verroterie, bimbeloterie, horlogerie et fumisterie : on peut voir se faisant vis-à-vis des piles de jupons et des bocaux pharmaceutiques, des corsets et des paires de bottes, des ombrelles roses et des irrigateurs.

Au milieu de ce bric-à-brac, çà et là un détail local, une physionomie singulière, un costume bariolé ou même réduit à son expression la plus simple, coupait court à l'illusion et nous rappelait au sentiment de la réalité ; tout ceci n'est qu'une vaste ébauche : nous assistons à la transformation pacifique d'un monde, au double spectacle de la civilisation naissante et de la barbarie primitive, deux éléments en présence, mais dont la fusion incomplète encore provoque à chaque minute des contrastes nettement tranchés. Dans le port, en face des quais de bois, des entrepôts et des hangars, bâtisses banales de toutes les stations maritimes des deux hémisphères, évoluaient de minces

pirogues dirigées par des pagayeurs demi-nus. L'embarcation est creusée dans le tronc d'un cocotier; deux longues perches horizontales fixées le long du box^dage et reliées à leur extrémité par une troisième branche forment balancier, appareil armé d'un seul aviron et merveilleux d'équilibre en dépit du vent et du ressac ; il n'est pas rare qu'on l'aperçoive à plusieurs millesde la côte, bercé au creux de la lame comme une mouette endormie. Ces petits canots et leurs équipages faisaient à qui mieux mieux leur partie dans le concert matinal : ceux-ci équipés pour la pêche, pour la récolte des coraux ou des varechs ; ceux-là se pressant autour de deux longs-courriers à destination des mers du Sud, entrés hier pour renouveler leur provision d'eau et de vivres frais. C'étaient des appels, de grands gestes, des chocs soudain suivis de plongeons, le tumulte d'une bataille pour rire, sous le clair soleil lustrant les chairs cuivrées, au grand amusement des loups de mer qui fumaient flegmatiquement leur pipe, juchés sur les porte-haubans.

Mais c'est ailleurs qu'il faut chercher les enfants des îles livrés à eux-mêmes dans la libre expansion de leur nature exubérante. Sauf de rares exceptions, vous ne verrez dans les rues proches de la mer que l'Anglo-Saxon ou le Chinois âpre au gain qui sait la valeur du temps et n'aurait

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garde de le gaspiller. Tout autre est le Polynésien exempt de besoins et de soucis. Que lui faut-il pour vivre? Quelques fruits, la racine réduite en pâte d'une plante répandue à profusion dans l'archipel, le tout arrosé d'eau pure; pour les raffinés un peu de vin de palme, ou d'autre liqueur distillée suivant les procédés du pays. — - La douceur du climat fait de la profession de tailleur ou de couturière l'équivalent d'une sinécure. À la ville, le vêtement est des plus sommaires : aux champs, on le supprime volontiers. La grande affaire de l'existence, c'est le plaisir sous toutes ses formes; ce sauvage est intimement persuadé qu'il a été créé et mis au monde uniquement pour manger, dormir, bavarder et chanter, prendre ses ébats dans la mer et combiner d'ingénieuses parures de fleurs. Observez-le au marché qui se tient à l'extrémité nord de Queen's street. C'est là comme dans les pays d'Orient que se réunissent, matin et soir, aux heures fraîches, les diverses fractions de la société indigène.

Supposez un large espace ouvert, bordé d'échoppes; aux étalages des piles de fruits : cocos, mangues, oranges, goyaves, bananes, les boules farineuses de l'arbre à pain et les pommes-roses. Cette dernière variété, qui m'était inconnue, mérite les , honneurs d'une parenthèse : elle a la grosseur et la forme d'un citron, la teinte de la pèche, mais

la peau luisante; à l'intérieur, un gros noyau détaché de la fibre résonne comme un grelot. La chair possède une saveur étrange et le capiteux arôme de la rose la plus parfumée.. Le palais en est surpris, sinon charmé. Il est permis de s'étonner qu'aucun industriel ne Tait jusqu'à ce jour utilisée pour en extraire à peu de frais un des principaux et des plus coûteux ingrédients de la parfumerie orientale, l'essence de roses. — A côté des produits du pays, quelques fruits ou légumes d'Europe d'importation récente, pour la plupart d'une grosseur anormale et de qualité médiocre. Non loin des monceaux de fruits, voici les étals de poissons de toutes les espèces et de toutes les couleurs : d'abord les monstres, les poulpes gigantesques, hideux avec leur huit lanières visqueuses trouées de plus de cent tentacules, puis les grandes tortues de mer, et les innombrables familles de crabes , la vermine de l'Océan. Pour la première fois de ma vie, j'ai fait la connaissance du kihi-kihi, dont le dos est rayé de bandes transversales noires et jaunes; du hinalea noir tatoué de vert; là on m'a présenté l'opukaï, couleur de pourpre, et tant d'autres : l'ohua, le hala, la manini, aux reflets d'or, roses, cramoisis, êtres lumineux qui peuplent les forêts de corail de ces mers enchantées. Les dispensateurs de ces trésors célèbrent leurs marchandises et interpellent le client avec une vei^ve

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et un brio à faire pâmer d'envie une virtuose des Halles.

Auprès de la Poissonnerie les pêcheurs de corail alignent leurs buissons d'un rouge vif ou d'un blanc de lait dont le poids varie de dix à vingt livres ; puis viennent à la file les vendeurs de paniers, les articles en paille et en écorce, larges chapeaux tressés avec le plumet de la canne à sucre, rouleaux de nattes dont le tissu a la souplesse d'une étoffe, apportées du lointain district de Puna dans l'île d'Hawaï, où l'on utilise pour leur fabrication les feuilles lancéolées du pandanus. Et cette foule qui assiège les boutiques et se presse dans le vaste enclos, est-elle assez vivante et bariolée ! — Vous y retrouverez épars les échantillons de toutes les peuplades du Grand océan : l'insulaire des Tongas ou de Pomotou s'y croise avec l'homme des îles Salomon criblé de tatouages; auprès dupygmée de l'archipel malais apparaît le noir à la puissante carrure. — Le type hawaïen domine, ouvert, rieur, épanoui, bon enfant, hommes et femmes chargés de guirlandes ou leis d'ohias écarlate, d'ohalas dorés enroulées autour de la tête et retombant sur leurs épaules. Ils entourent les marchands de poissons et les débitants des différentes mousses de mer qui entrent pour une part dans la compositiou du poï national, le plus souvent en flâneurs ou en eu-

rieux. Sur dix personnes, neuf ne sont pas venues avec l'intention de procéder à des achats, mais tout bonnement pour voir, muser, bavarder et échanger des sourires, semblables en cela à ces paysans de nos contrées qui pour rien au monde ne manqueraient un marché ou une foire, alors même qu'ils n'ont à y faire aucune emplette; mais ne faut-il pas aller aux nouvelles, surprendre celui-ci, épier celui-là, écouter les menus propos et saisir au vol les cancans? Peau blanche ou peau cuivrée, profil grec ou face de singe, l'homme de la glèbe, l'homme aux mœurs simples, est le même par toute la terre. Les formes s'adoucissent et s'affinent, l'espèce est perfectible et variable à l'infini ; il n'y a d'immuable que ce fond de badauderie universelle. La seule différence, c'est qu'ici la flânerie est la règle, non l'exception; chaque jour est fête chômée, prétexte à réjouissances, et ramène la même assemblée folâtre, amalgame bizarre de races et de jargons où sonnent tous les dialectes canaques, l'hawaien, le doux idiome de Tahiti et le parler plus guttural de Samoa et des Marquises : fleurs, chansons, éclats de rire, le tout réglé par ce prodigieux metteur en scène, le soleil.

Partout où une société oisive s'est choisi un lieu de réunion, aussitôt, par une sorte de convention tacite, elle adopte un jour de gala : ce jour-

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là il est de rigueur que chacun, toute affaire cessante, paraisse au rendez-vous et s'y livre à des démonstrations plus bruyantes que de coutume. Honolulu, ne vousendéplaise,ases samedis, niplus ni moins que nos théâtres ont leurs soirs d'abonnement, ou le bois de Boulogne a l'heure du persil. I /animation alors est à son comble : on se ferait difficilement une idée de la fièvre de plaisir qui agite toutes les cervelles, de la joie desgens qui se délassent d'une semaine passée à ne rien faire. C'est le samedi qu'il faut voir ces messieurs et ces dames dans leurs plus frais atours ; colliers et festons multicolores retombant sur la chemise flottante ; et les gracieux saluts, les sourires découvrant les dents blanches comme des rangées de perles sur de l'or bruni, l'éclat et la mobilité des yeux immenses, pareils à des fleurs animées. Plus que jamais la ville a un air de fête; du marché et des rues adjacentes débouchent des groupes fleuris, et tout le jour, le chemin de Waïkiki, l'unique chaussée carrossable de l'île, est encombré de promeneurs, de véhicules et de cavaliers.

Waïkiki est un petit village planté dans les cocotiers au bord de la mer, à la base du cap Diamant, séjour favori des anciens chefs, dont le souvenir est perpétué par les vieux arbres désignés aujourd'hui encore sous le nom de Bois du Roi; leur ombre grêle abrite quelques paillottes,

des pirogues renversées, des filets séchant sur des perches, toute la fortune de cinq ou six pécheurs. Toutefois plusieurs résidents d'Honolulu, frappés des avantages de la position, y ont élevé d'élégants cottages en bois avec vérandahs donnant sur la mer, où ils vivent une partie de Tannée. La plage de sable fin offre aux baigneurs toute sécurité, un banc de corail à fleur d'eau en interdisant Tapproche aux requins. Waïkiki. est un but de promenade très-fréquenté des équipages et surtout des cavaliers, en particulier le samedi dans l'après-midi, quand les affaires sont terminées. Les étrangers s'y rendent dans leur buggy menu comme un fil d'araignée, voiture et attelage de provenance américaine, ou montés sur les petits chevaux du pays. Mais ce dernier genre de sport est choisi de préférence par les indigènes, qui y excellent. Les Hawaïens adorent monter à cheval : il entre dans cette passion quelque chose de la curiosité admirative qu'éprouvèrent leurs aïeux à la vue du premier spécimen de la race chevaline importé par les navigateurs anglais. Les femmes surtout sont intrépides, fièrement campées sur la haute selle mexicaine, non point assises à la mode européenne, mais enfourchant leurs montures, qu'elles dirigent avec une énergie toute masculine. Les élégantes arborent pour cet exercice une tenue spéciale,

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robe de deux nuances, généralement écarlate et orange, relevée entre les jambes, mais qui doit être assez longue et assez ample pour que les plis flottent de chaque côté de l'amazone à hauteur des hanches du cheval comme des ailes éployées.

Le dirai-je? Les Hawaïennes, sauf celles qui n'ont guère dépassé l'enfance, ne sont point jolies. Formées de très-bonne heure, elles ont, vers la douzième année, la grâce et la souplesse de jeunes chats, le teint mat, légèrement cuivré, des cheveux d'un noir d'ébène, longs, mais peu soyeux, les dents du plus bel émail, la bouche sensuelle, un peu grande, des yeux superbes.

Passé cet âge, elles s'acheminent rapidement vers un embonpoint qu'exagère encore leur vêtement lâche. II semble en revanche que l'obésité ne leur enlève rien de leur agilité et de leur adresse, et j'estirhe que plusieurs des plus fougueuses écuyères peuvent être évaluées à cent kilogrammes ou peu s'en faut, abstraction faite de la toilette et des lourdes guirlandes de fleurs.

Mais ici, comme ailleurs, tout se perd, les vieilles coutumes menacent ruine. Il y a seulement quelques années ces jeux hebdomadaires se célébraient avec une fougue dont la gaieté actuelle n'est que l'expression très-affaiblie. C'était le temps des folles cavalcades, des charges à fond de train qui obligeaient l'étranger à se tenir chez lui

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portes closes sous peine de rentrer au logis avec un oeil poché, un bras démis, ou pis encore; l'époque aussi des danses lascives ondulant dans la nuit bleue, au tintamarre des calebasses pleines de cailloux, jusqu'à complet épuisement des choryphées et des chanteurs. Malheureusement les blancs, d'humeur plus morose, s'accommodaient peu de ces saturnales qui portaient atteinte aux bonnes mœurs et, chose plus grave, à la régulière expédition des affaires. Aussi, pour tempérer cette exubérance joyeuse, mirent-ils tout en œuvre, propagande évangélique et mesures de police. La crainte de Dieu jointe à celle du constable a fait merveille, et ramené à des proportions plus sages la manifestation de la joie populaire. Par le temps qui court, le promeneur pacifique n'a plus à redouter de horions. On danse encore, il est vrai, les danses profanes, mais hors de la voie publique, dans des enceintes discrètes disposées à cet effet, avec la permission des autorités qui perçoivent des délinquants une taxe de dix dollai^s. Et cependant, voyez la force de l'habitude : de pauvres diables n'ont pu se plier encore aux exigences légales; ils oublient une fois par semaine que le plaisir doit être digne, la gaieté pleine de décorum, et qu'on est passible d'une amende pour avoir chevauché à une allure par trop désordonnée, vérités qu'ils peuvent méditer tout à

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leur aise au violon, en attendant l'aube du dimanche. Triste fin d'un jour de liesse.

Le temps, qui modifie toutes choses, a pourtant respecté les traditions hospitalières d'une simplicité patriarcale et charmante. Sans doute d'autres peuples pratiquent l'hospitalité avec plus d'apparat : il y a dans la façon dont l'Espagnol met à la disposition de son hôte sa maison et ce qu'elle contient, ses serviteurs et jusqu'à sa bourse, une bonne grâce réelle, mais à coup sûr beaucoup de jactance; c'est de sa part une formule cérémonieuse de politesse qu'il serait malséant de prendre au pied de la lettre. Ici rien de semblable; point de protestations pompeuses. La simplicité de l'idiome primitif ne se prête pas à un étalage de grands sentiments. L'indigène s'offre, lui et ce qu'il possède, spontanément, sans arrière-pensée : dans sa générosité, souvent poussée à l'excès, il n'obéit qu'à un élan de sa nature prime-sautière ; donner est pour lui un besoin. Les étrangers ne l'ignorent pas, et nombre d'entre eux ont mis à profit cette tendance, parfois même exploité jusqu'à l'abus ce peuple sans défiance, impressionnable comme l'enfant. Quiconque parcourt les districts reculés de l'Archipel est assuré de trouver dans la hutte de paille un accueil empressé; on réserve au nouveau venu la meilleure natte, le plus beau pois-

son, le poï fraîchement préparé ; on cherche pour sa monture quelque enclos où l'herbe soit haute et drue : si l'étape a été rude, si le cavalier arrive trempé par Forage ou encore meurtri d'une chute sur les blocs de lave, c'est à qui le débarrassera de ses vêtements et lui prodiguera les lomi-lomî, énergiques frictions, massage compliqué, pression savante des jointures qui rendent bientôt la souplesse aux membres fatigués. Et, lorsqu'il prendra congé de ses hôtes improvisés, les serrements de main, les sourires, l'épanouissement des visages bronzés lui disent, à défaut de phrase intelligible, que son passage a été une fête pour la famille.

Nulle part je n'ai vu pousser à un tel degré le goût des visites, des repas pris en commun, entre voisins. Chacun apporte sa calebasse, et Ton prend place en rond sous les arbres, de manière à ne rien perdre du mouvement extérieur et à s'unir plus intimement à la vie des autres. À l'occasion, on interpelle les passants ; c'est un ami, un parent, ou même un inconnu qu'on invite à s'asseoir. A quoi bon aller plus loin? Il est déjà tard, mettez- vous là et mangez avec nous. Si l'offre est déclinée, on n'en fait pas moins un bout de causette. Peu à peu le cercle s'élargit, et, la faim rassasiée, on reste là pendant des heures à rire et à conter des histoires. Ces rassemble-

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ments sont une cause de méprise continuelle pour le voyageur récemment débarqué; en apercevant de loin des groupes qui rient et gesticulent, il croit à un accident ou tout au moins aux exhibitions d'un charlatan ou d'un jongleur. Non : c'est tout simplement messieurs tel ou tel en train de déjeuner sur l'herbe devant une assistance bienveillante et rééditant à leur insu l'usage des repas publics chers aux législateurs de Sparte.

Le lendemain de notre arrivée, nous étions invités à prendre le thé dans une riche famille hawaïenne qui demeure à l'extrémité de la ville, dans King's street, avenue fashionable bordée de luxueuses résidences, dont il est toutefois malaisé de démêler le style à travei^s le fouillis de verdure qui les drape : les plantes s'emparent de chaque aspérité, grimpent aux colonnes, poussent le long des corniches de telle sorte qu'on en est à se demander où finit le jardin et où commence la maison. Notre hôte, assisté de sa femme et de ses filles parées de leurs robes les plus claires et couronnées de roses, nous reçoit sur le perron, et chacun à tour de rôle nous souhaite la bienvenue avec l'invariable formule canaque Alofia. L'expression, d'un usage constant, résume à elle seule tous les compliments affectueux : le salut, l'adieu, les souhaits; le sens en est essentielle-

ment variable suivant la situation réciproque des personnes qui l'échangent. Elle équivaut au Salve antique; il n'est si humble demeure au seuil de laquelle ces cinq lettres n'apparaissent gravées dans le bois, enchâssées dans la brique, Je plus souvent se balançant au-dessus de la porte en broderies de fleurs ou de feuillage. En style épistolaire, c'est le mot de la fin, Au revoir, adieu. Aloha, c'est aussi : Je vous aime. C'est le plus joli mot du monde.

Le maître de la maison, qui occupe à la cour un grade élevé, était un homme d'une cinquantaine d'années, de belle prestance, au teint très-foncé, bien qu'il ait dans les veines du sang européen. Son père, un Anglais d'humeur aventureuse, avait épousé une femme du pays, et, ainsi qu'il arrive fréquemment dans ce genre d'unions, l'influence de la mère fut prédominante. Ce fils a néanmoins conservé certains traits de la race paternelle : quant aux enfants, au type indigène très-accusé, ils ne rappellent que d'assez loin l'auteur commun. L'installation, toute neuve, est celle d'une villa anglaise, la famille ayant quitté depuis peu de jours seulement une habitation plus modeste, mais d'une couleur infiniment plus locale, qu'elle occupait à l'ombre des algarobas et des canelliers. Nous étions invités à prendre le thé. En fait, ce thé s'est transformé en un

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festin à quatre services, lequel n'a pas duré moins d'une couple d'heures et aurait été assez morne, car, à l'exception du maître de la maison, la plupart des membres de la famille ne parlent que le canaque, sans la présence d'un jeune Anglais, causeur aimable, établi depuis plusieurs années dans les îles. Je dirai peu de chose du menu qui avait fourni au chef chinois — les Chinois font de remarquables cuisiniers — l'occasion de déployer tous ses talents : gibiers au fumet étrange, légumes et fruits du pays sous toutes les formes, et du vin, qui plus est, d'excellent vin de France. L'inévitable poï fit aussi son apparition, et nous goûtâmes de cette friandise indigène, assez semblable à la colle de pâte, d'abord par curiosité, ensuite parce que nous étions appelés à faire plus ample connaissance avec elle dans nos courses à travers l'Archipel, où l'on se procurerait difficilement d'autre nourriture. Pendant le repas, les deux plus jeunes enfants, un garçon et une fillette de dix ou douze ans, à qui leur âge interdisait de s'asseoir avec les grandes personnes, aidaient au service. Leur tâche principale consistait â se promener autour de la table en balançant audessus de nos tètes les kahilis, grands panaches de plumes destinés à écarter les moustiques. Ils s'acquittaient de ce soin avec une habileté extrême, allant et venant avec des petits rires

étouffés, jolis et gracieux au possible, le garçon de blanc vêtu, la jeune fille en longue blouse rose, une grosse fleur d'hibiscus flamboyantplantée dans ses cheveux noirs.

Après le dîner, ces demoiselles chantèrent sans se faire prier deux ou trois airs populaires d'un rhythme original. Ce peuple a l'instinct de l'harmonie ; sa langue aux ondulations très-douces est si peu compliquée que les étrangers arrivent au bout de peu de temps à la parler passablement. L'alphabet canaque n'a que douze lettres, dont plusieurs ont la même valeur et font double emploi, par exemple le K et le T, l'L et l'R. On dit indifféremment taro ou kalo en parlant du tubercule qui joue un si grand rôle dans l'alimentation quotidienne. Le nom de l'île la plus septentrionale du groupe, Kauai, se prononce souvent Tauai. Dans le corps du même mot chaque voyelle se prononce d'une façon distincte, et la lettre finale est invariablement une voyelle, ce qui donne, à la phrase la mélodie d'une période italienne. Dans beaucoup de cas, le cliquetis des syllabes a une sonorité imitative très-frappante, surtout dans les composés du mot waï (eau), noms de rivières ou de cascades, tels que waioli, « l'eau qui chante » ; kaïwaïhae, « l'eau battue » ; waïaleale, « l'eau qui clapote » . Etre en colère, gronder, s'exprime par l'interjec-

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tion imagée de hou-hou. La tristesse, la douleur, les difficultés de l'existence, les gros chagrins comme les petits ennuis se rendent par le terme traînant et plaintif de pilikia. Le même mot sert pour désigner une foule de choses différentes ; le sens varie suivant l'intonation ; mahai, mauka, « du côté de la montagne, du côté de la mer » , signifient encore « à droite, à gauche, ici et là » . Il n'y a pas de terme pour traduire les différentes vertus, la chasteté, la pudeur, la reconnaissance ; la seule formule de remercîment consiste dans l'exclamation maïkaï, « bon » , appuyée d'un sourire. Les mots manquent pour dire « le temps qu'il fait » ; ils n'auraient d'ailleurs nulle raison d'être dans un pays où les variations climatériques sont inconnues. La pénurie n'est pas moins grande en ce qui concerne les noms propres. Point de prénoms, ni même de noms de famille dans le sens que nous attachons à ce terme. Le nom d'un indigène n'est, la plupart du temps, que l'affirmation d'une qualité personnelle ou d'un trait de caractère. Celui du chef qui, le premier, réunit en un seul peuple les tribus de l'archipel, Kamehameha, signifie « le solitaire » et s'est conservé dans sa dynastie, bien que la transmission du nom du père au fils ne s'opère pas de toute nécessité. Il n'est pas rare que les membres d'une même famille

soient connus sous des appellations diverses, susceptibles de changer sous l'influence des circonstances ou de l'âge. Le nom seul ne suffit pas à révéler le sexe de celui qui le porte, et Ton sera forcé de dire, par exemple, en parlant d'une personne : Kanaina kanaka ou Kanaina wahine, « Kanaina homme, Kanaina femme » , suivant le cas. Idiome naïf emprunté aux mille bruits de la nature, au ramage des nids, au murmure des vents et des eaux.

Il était déjà tard quand nous quittions cette maison hospitalière. En dépit de l'heure avancée, il y avait foule dans Queen's Emma square, où se faisaient entendre les musiciens du roi, à la fois instrumentistes et chanteurs, sous la direction d'un chef d'orchestre allemand, lequel n'a pas eu de peine à tirer parti de leurs dispositions naturelles. Au moment où nous arrivions, ils avaient mis de côté leurs instruments et chantaient un vieil air du pays, d'un mouvement lent et un peu triste : le « Malanai » . Était-ce la nuit tiède et limpide, l'air imprégné de parfums, la splendeur de ce ciel où brillaient des constellations inconnues, si rapprochées, semblait-il, qu'on eût dit des lampes suspendues dans les arbres? mais rarement motif me causaune impression aussi pénétrante que cette mélodie sauvage, hymne d'un peuple qui s'éteint. Elle me poursuivait

encore, bien avant dans la nuit, lorsqu'un autre genre de musique accompagnée de morsures cuisantes me tira de mon premier sommeil ; les insectes ailés, s'insinuant entre les plis de la moustiquaire, me rappelèrent, si j'avais été tenté de l'oublier, que les îles Fortunées ne sont point, hélas! de ce monde.

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