‹ Un printemps sur le PacifiqueChapitre 2 sur 6 · UN REPORTER OCÉANIEN · texte numérisé non relu

UN REPORTER OCÉANIEN

« Messieurs, comment vous portez-vous?

— On ne peut mieux, monsieur; mille grâces.

— Excusez-moi si par hasard je vous dérange.

— Nullement.

— Je m'en doutais. A pareille heure les affaires chôment, 80 degrés Fahrenheit; un soleil à tuer net un apoplectique...

— Mais pardon. . . Aquiavons-nous l'honneur. . . ?

— James B. . ., de YAdvertiser; paraît le samedi matin, éditeur J. Blach, bureaux dans Merchant street. Vous plaît-il de m'accorder quelques secondes d'entretien?

— Bien volontiers. Installons-nous sous la vérandah, elle est déserte; tout le monde fait la sieste, et nous serons à l'abri des oreilles indiscrètes.

— Oh! ce que j'ai à vous dire n'exige nullement le secret. Veuillez vous asseoir, et causons, puisque vous me le permettez. »

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Notre interlocuteur, un grand diable au teint colore', les yeux bleus à fleur de tête et les cheveux en broussailles, allongé dans une rockingchair, allumait un cigare, exhibait un calepin, et, dans l'ombre de la vérandah, sous les grands arbres dont pas une feuille ne remuait, en face de la ville silencieuse et pâmée, la conversation se poursuivait avec une vivacité télégraphique.

« Je poserai des questions, si vous le voulez bien, histoire d'abréger.

— À votre aise.

— Français, n'est-il pas vrai?

— Français.

— Arrivés par le Mariposa?

— Jeudi dernier, à midi, parfaitement.

— Commerçants, importateurs?. . .

— Pas précisément.

— Ah ! chercheurs d'affaires, alors, c'est cela, étudier le terrain, planter la canne, n'est-ce pas?

— Non.

— Ah!... Clergymen?

— Pas davantage.

— Ah!... au fait, fonctionnaires, sans doute? Employés du gouvernement? Allez dans le Sud, Papeete, Nouvelle-Calédonie.

— Ni l'un ni l'autre.

— Ah!...»

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Notre nouvelle connaissance avait jeté ces quatre «Ah!» avec des intonations très-différentes, decrescendo . Il était manifeste qu'à la quatrième nous avions sensiblement baissé dans son estime. Il crut toutefois devoir risquer une dernière interrogation.

« Savants... peut-être, ajouta-t-il du bout des lèvres.

— Hélas ! non.

— Nous disons donc « glohe-trotters » .

— Tout simplement.

— À merveille... un instant je vous ai soupçonnés de venir ici, comme tant d'autres, étudier de près les phénomènes volcaniques, tâter le pouls de la planète et compter ses pulsations auprès des lacs incandescents du Kilaua et du Mauna-Loa. L'hypothèse était admissible, avouez-le. Pardonnez mon erreur.

— Elle n'a rien que de très-flatteur, croyez-le.

— Vous n'en comptez pas moins, j'imagine, entreprendre une tournée dans l'Archipel et voir le grand volcan?

— Nous explorerons les îles et le volcan...

Mais je ne vois pas quel intérêt...

— Très-grand, je vous assure. Rien de ce qui concerne les faits et gestes des étrangers qui nous font visite ne saurait m' être indifférent. Et, à moins que je ne vous importune...

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— En aucune façon... Continuez, je vous en prie. »

Et l'interrogatoire d'aller son train. L'inconnu écoutait avec complaisance, tout en griffonnant des notes. Il s'enquit de notre itinéraire, de point en point. Nous le promenâmes tour à tour à travers les Antilles, les solitudes du Mexique, les montagnes Rocheuses et la Californie. La confession complète ne prit pas moins d'une heure. Après quoi notre bomme nous gratifia d'un shakehand énergique et s'esquiva satisfait.

Pareil incident ne surprendra pas quiconque est quelque peu familiarisé avec les coutumes du nouveau monde. L'usage de ces entrevues s'est même depuis quelques années introduit dans nos mœurs. — Mais il est clair qu'un reporter européen procède avec plus de choix : sa curiosité ne s'aventure qu'à bon escient et n'a que faire des révélations de seigneurs sans importance. Il en est autrement dans une contrée lointaine qu'aucun câble ne relie au reste du monde. Les dernières nouvelles du continent sont vieilles d'une semaine, et la pénurie d'événements locaux, le cours uniforme et placide des jours, rendent la besogne ardue aux entrepreneurs de publications périodiques. Force leur est de faire flèche de tout bois et de remplir tant bien que mal leurs colonnes, fût-ce de rengaines glanées un peu partout, jusque

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sur un perron d'hôtel. En cet état de choses l'apparition d'un nouveau visage est un bienfait des dieux : il semble que l'étranger apporte dans ses bagages un trésor d'informations, de faits divers, d'aperçus aussi profonds qu'ingénieux sur les hommes et les choses d'outre-mer. Tout se réduit en somme à des renseignements sur la nationalité, l'âge et les menus incidents du voyage fournis en style sobre de passe-port, mais dont MM. les rédacteurs, avec leur tour de main habituel et leur puissance d'imagination, parviennent à tirer des effets et des développements inattendus. Je me souviens d'avoir été abordé par un de ces nouvellistes dans une petite ville du Texas, sur la frontière mexicaine, hier encore simple campement d'Indiens nomades planté entre deux dunes de sable, au bord du Rio Grande del Norte. À peine avais-je pénétré dans la salle commune de l'hôtel, avec la satisfaction qu'inspire la perspective de s'abriter sous un toit et de coucher dans un lit après trois semaines de gîte à la belle étoile, qu'un des gentlemen barbus occupés à cracher sur le poêle m'interpellait vivement et, sans autre préambule, tirant de son gousset un chiffon de papier gras et un crayon, m'infligeait un interrogatoire en règle, qu'il me fallut subir avec la bonne grâce d'un homme sans défense.

A coup sur mes réponses n'eurent rien d'original,

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et grande fut ma surprise, de les voir consignées le lendemain matin dans le journal de l'endroit, accompagnées de commentaires à donner le frisson. J'avais été, à mon insu, le héros d'aventures extraordinaires : coups de feu avec les Indiens pillards, fuite à travers les plaines, chevaux sauvages pris au lasso, chutes au fond de barrancas

formidables, que sais-je encore? Le récit se

compliquait par un portrait en pied du voyageur et des détails stupéfiants sur moi-même et les miens, mes goûts, mes habitudes, mes vêtements et ma chaussure, laquelle, par parenthèse, assurait mon biographe, me servait depuis un nombre incalculable de mois et était une preuve palpable de la supériorité des produits manufacturés de

J. N , bottier à Houston (Texas), sur les cuirs

importés d'Europe. Article à deux fins : touchante et féconde union du récit épique et de la réclame. — L'épisode me revenait en mémoire en prenant congé du reporter d'Honolulu, et je me demandais à quelle sauce YAdvertiser accommoderait dans son numéro du samedi suivant les deux étrangers dont il venait de solliciter les confidences. Mais le surlendemain nous quittions pour quelques jours la capitale, et la façon dont notre humble personne a été cette fois-ci travestie et mise en scène restera, à mon grand regret, entourée d'un profond mystère.

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L'un des premiers besoins du settler américain est le journal : il lui faut non-seulement le pain, mais le bulletin quotidien. Tant qu'il est seul, il trompe ses aspirations par la rédaction de notes intimes, où il consigne jour par jour les événements dignes de remarque qui émaillent la vie des frontières : le temps qu'il fait, l'Indien qui passe, le convoi qui traverse la prairie, la disparition d'une tête de bétail, la rupture d'un essieu ou l'accident arrivé à la jument noire. Qu'un deuxième pionnier vienne s'établir dans les mêmes parages, il y aura échange de vues, chocs d'intérêts, polémique : dès qu'ils sont trois, le territoire possédera l'élément indispensable au fonctionnement normal de la publicité, l'abonné, lequel abonné ne dédaignera pas d'engager à l'occasion la discussion avec l'un et l'autre de ses voisins, quitte à fonder à cet effet un nouvel organe constituant la presse indépendante.

La colonie américaine de l'Archipel ne devait point faillir à ces traditions. Honolulu possède six journaux, ce qui est plus que suffisant pour une population blanche n'excédant pas trois mille âmes. Ce sont la Gazette, paraissant le mercredi matin; le Commercial Advertiser, du samedi; VIslander, imprimé le vendredi; le Lahui Haivaï et leKuokoa ( « l'Indépendant » ) , ces deux derniers rédigés en langue canaque. A ces feuilles hebdo-

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madaires, il convient d'ajouter une publication mensuelle, le Friend, organe des âmes pieuses, rédigé par le Révérend Samuel CD., pasteur de l'église de Béthel. Toutes sont de format minuscule et ne renferment guère que quelques extraits découpés dans les journaux américains du mois précédent, la mention de l'arrivée ou du départ d'un navire et des renseignements sur la santé du Roi et des ministres, laquelle, en toute occasion, n'a jamais été meilleure, — de quoi remplir en gros caractères une page et demie environ; le surplus des colonnes est destiné à informer les lecteurs que Ton peut acheter chez Dillingham et C° la meilleure coutellerie anglaise, bowie-knife, rasoirs, ciseaux, des batteries de cuisine, des carabines et des revolvers, des cartouches et de la poudre, lampes à huile et à essence, harnachements complets et excellents cigares de Manille, toutes choses qu'on trouve également de qualité identique, sinon supérieure, dans Nuanu street, chez A. S. Cleghorn, importateur de marchandises en tous genres et beau-frère de Sa Majesté, lequel a reçu par la dernière malle un lot de draperies à des prix avantageux et une cargaison de pommes de terre de la Nouvelle- Zélande.

Notre journée s'est achevée en France. Je n'ai pas l'intention de décrire ici un de nos navires de

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guerre tels que chacun peut en voir à Brest, à Cherbourg ou à Toulon. Il me suffira de dire que le Kerguelen est une corvette de cent cinquante hommes d'équipage, armée de cinq grandes pièces sur pivot et de canons revolvers. De ma visite à bord je ne veux retenir qu'une chose, c'est l'impression éprouvée à partir du moment où la sentinelle de garde à la coupée nous adressa la parole avec un bon accent bas breton. Jamais je n'ai mieux compris la portée de la fiction qui assimile le pont d'un vaisseau au sol même du territoire, fiction dont auparavant j'eusse souri sans doute comme en souriront ceux qui ne se sont pas trouvés une fois dans leur vie sur quelques mètres de planches françaises à quatre mille lieues de la patrie.

Au carré des officiers le temps passe vite, et nous nous attardons à causer de la France, qu'ils ont quittée depuis plus de deux ans. La nuit vient pourtant, et il faut songer à la retraite. C'est à regret que nous nous séparons. Sans doute nous aurons encore le plaisir de passer de bons moments avec ces messieurs, mais à terre, cette fois, et l'impression, de notre côté, du moins ne sera pas aussi vive. Un des canots du Kerguelen monté par quatre hommes nous attendait au bas de l'échelle. Nos hôtes, par une délicate attention, avaient depuis longtemps congédié notre batelier,

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voulant que nous fussions reconduits au rivage dans une embarcation française.

Quelques secondes après avoir quitté le bord, nous passions sous le couronnement d'un autre vaisseau de guerre mouillé depuis une heure à peine, et dont l'équipage assujettissait les amarres; c'était la frégate de Sa Majesté Britannique Constance, venant des mers du Sud; mais elle ne devait s'arrêter que pour renouveler son combustible et faire route le lendemain pour Vancouver.

L'étiquette des cours et la façon de se présenter devant un souverain varient avec les latitudes et suivant que le monarque porte la couronne, le casque de fer, le diadème de plumes ou le simple gibus. Il est tel roi devant lequel il convient de plier le genou, tel autre que l'usage défend de regarder en face et qu'on aborde prosterné le front sur la natte. Il en est enfin qu'on n'aborde pas du tout. S. M. le roi de Kalakaua n'appartient pas, tant s'en faut, à la catégorie des potentats invisibles. Sa curiosité, comme celle du dernier de ses sujets, est toujours en éveil : c'est le même caractère sociable, le même goût de causerie familière, le besoin de voir et d'être vu, une grande bonhomie d'allure jointe à un amour non moins grand de la parure et du panache. Car cette cour lilliputienne est une vraie cour : elle en a les charges multiples et le personnel, conseillers, secrétaires, chambellans, mai-

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son civile et maison militaire. Mais le plus grand plaisir de Sa Majesté, après celui de passer en revue son armée de deux cents hommes et de présider son conseil d'Excellences cuivrées, consiste à sortir seul, soit à pied, soit dans un modeste buggy qu'il mène lui-même, et à s'en aller par la ville faire visite à quelques bons amis. A chaque instant on l'aperçoit sous la vérandah de celui-ci, dans le jardin de celui-là, se balançant sur un siège de canne et causant avec animation tout en roulant des cigarettes. Un bâtiment étranger fait-il relâche dans le port, son premier soin sera d'inviter le commandant et son état-major à luncher au palais ; le second, de se rendre à bord et de voir exécuter en son honneur quelques manœuvres, toujours les mêmes, dont il ne se lasse pas. Ce qu'il a visité, depuis son avènement, de frégates, de corvettes et d'avisos de toutes nationalités; ce qu'il a assisté de fois à la manœuvre des pompes, au branle-bas de combat, suffirait à l'éducation théorique et pratique d'un quartiermaître. Apparemment ce genre de divertissement suffit à donner le change à son ambition et lui permet d'oublier qu'il n'a à sa disposition ni flotte ni flottille, pas même un pauvre yacht, juste sujet d'amertume pour le souverain d'un archipel.

A défaut de navires de guerre et d'états-majors chamarrés, Sa Majesté se rabat volontiers sur les

étrangers de passage que les paquebots d'Amérique et d'Australie jettent deux fois par mois dans son royaume. Plusieurs, pour peu qu'ils séjournent, tiennent à déposer le tribut de leurs hommages au pied du trône. Ceci doit être pris au figuré, bien que le trône existe en réalité, doré, capitonné, et surmonté d'un dais de velours et de soie : seulement, comme on le verra plus loin, ce meuble et le palais qui l'abrite servent rarement au dépôt et à la réception d es hommages . Il n'y a pas d'exemple qu'une demande d'audience ait été repoussée. Au besoin même, on la provoque. Le fait suivant m'a été conté par un membre du corps consulaire résidant depuis nombre d'années à Honolulu et admis dans l'intimité du souverain. Un jour, Sa Majesté lui faisait part du plaisir qu'elle éprouvait à recevoir les visites des étrangers et à s'entretenir avec eux des choses et des hommes de leur pays. Elle regrettait seulement que ces visites fussent trop rares, et en exprimait de l'étonnement : « Monsieur le consul, deux paquebots touchent ici chaque mois : il y a toujours à bord quelques-uns de vos compatriotes se rendant aux colonies ou rentrant en Europe ; pourquoi, pendant l'escale, ne se présentent-ils pas au palais, où l'on aurait grand plaisir à les recevoir? Il dépend de vous de changer cela ; faites-moi l'amitié d'y songer, et, lorsque

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vous aurez l'occasion de voir un de vos nationaux, amenez-le-moi. » Et comme, en manière .d'excuse, le consul alléguait que les bateaux, sauf le cas de gros fret à mettre à terre ou à embarquer, ne relâchaient que le temps de prendre la malle, au plus trois ou quatre heures, et qu'avec la meilleure volonté du monde, en un si court laps, on n'avait guère le loisir de solliciter et d'obtenir une audience : « N'est-ce que cela! riposta vivement le Roi ; téléplionez-moi ! » Le mot est charmant. Cet emploi du téléphone, remplaçant l'échange solennel de lettres de diplomate à chambellan et vice versa, est le fait d'un prince qui mène rondement les affaires et a suffisamment profité du contact des mœurs américaines. Le trait est à sa louange ; et nul à coup sûr ne le blâmera de faire passer le soin de son instruction avant les exigences de l'étiquette.

II est de rigueur chez les gens bien élevés que l'invité aille présenter ses devoirs au maître de la maison. Dans cet amour de petit pays, où le voyageur semble l'hôte attendu et est l'objet de prévenances de toute nature, la plus vulgaire politesse lui enjoint de faire visite au maître de céans. Nous n'avons point failli à cette obligation, et la démarche, à en juger par le gracieux accueil qu'on nous fit, n'a point été désagréable en haut lieu.

Le Roi nous avait fait avertir qu'il nous attendrait à onze heures. À onze heures moins quelques minutes, notre buggy franchissait la grille du palais, et nous regardions, non sans étonnement, la tenue du factionnaire qui nous présentait les armes. Par une température de trente-cinq degrés à l'ombre, cet infortuné était emprisonné dans une épaisse tunique de grenadier poméranien dont le collet lui montait jusqu'aux oreilles, tandis que son visage disparaissait aux trois quarts dans l'ombre du casque à pointe. La seule concession faite aux exigences du climat consistait en un pantalon de toile blanche qui rendait plus sensible encore, par contraste, la lourdeur du reste de l'équipement, digne des contrées hyperboréennes. Tel est, jusqu'à présent, le résultat le plus appréciable du voyage que le monarque entreprit, il y a deux ans, autour du monde.

Encore sous le coup de l'impression ressentie en traversant l'Allemagne, il n'a pu résister au plaisir d'infliger à sa garde l'uniforme de ces fiers régiments dont il avait admiré le défilé sous le pâle soleil du Nord. Affaire de goût doublée, dit-on, d'un motif d'ordre purement économique. J'ai su, depuis, que le Roi recevant il y a quelques semaines la reine de Tahiti, celle-ci ne lui cacha pas sa surprise et la pitié qu'elle éprouvait pour ces pauvres soldats condamnés à un effroyable

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supplice. A quoi le Roi, d'abord interloqué, répliqua fort judicieusement qu'assurément le vêtement n'avantageait pas ses guerriers de courte taille et de tournure assez fluette ; qu'il était, à n'en pas douter, aussi incommode que disgracieux; mais qu'il offrait en revanche, en raison même de la grosseur de l'étoffe, l'avantage immense d'une solidité à toute épreuve et d'une durée indéfinie. Que dire à cela?

Le chambellan, qui vint au-devant de nous, sur le perron, était un jeune Anglais de mine avenante, avec lequel nous avions eu le plaisir de souper peu de jours auparavant. Son office est une sinécure comme celui des autres dignitaires, grand écuyer, gentilhomme de la chambre, commandant en chef de la garde privée, personnel qui n'apparaît que dans les grands jours, le train de la maison royale étant, en temps ordinaire, d'une simplicité renouvelée des patriarches. Mais ce que l'on peut affirmer sans crainte d'être démenti, c'est que jamais sinécure ne fut remplie par un titulaire plus aimable. Il nous annonce que nous ne pourrons, aujourd'hui du moins, saluer la Reine. Elle est en deuil d'un de ses frères, enlevé récemment, et ne se montrera pas ■de quelque temps en public.

La résidence royale est un grand bâtiment carré à deux étages, avec pavillons aux angles et

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pavillon au centre de la façade : une double galerie court le long de l'édifice, dont l'ensemble ne manque ni de dignité ni de grandeur. Dans un pays où presque toutes les constructions sont en bois, il est surtout remarquable par la nature des matériaux qui le composent, blocs de corail blanc d'un grain très-fin et très-compacte. Chefd'œuvre d'un architecte britannique, il a été extrait pierre à pierre du récif visible tout le long de la côte à marée basse. Ses dimensions démesurées sembleraient le destiner au chef d'une grande nation, aux ébats d'une cour nombreuse, plutôt qu'au siège d'un gouvernement microscopique. A l'intérieur, on a tiré parti avec beaucoup de goût des bois du pays, l'ébénier, l'érable et le koa, dont les reflets rappellent ceux de l'acajou. Ce palais, à travers lequel notre introducteur nous promène de salle en salle, de vestibule en escalier, me fait l'effet du palais de la Belle au bois dormant. Pas un être humain. Ni maître ni serviteurs, rien ne bouge. Dans les appartements privés, où nous pénétrons avec un sans gêne surprenant, personne. Tout fait supposer pourtant qu'ils sont habités. Mille bibelots épars, le savant désordre d'un ameublement moderne, attestent que le propriétaire de ce royal logis y a pris ses habitudes. Sans doute, et en dépit de l'adage qui veut que l'exactitude soit la politesse

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des rois, il se sera oublié à la promenade, mais ne saurait tarder, et nous pouvons l'attendre. Erreur. Sa Majesté ne rentrera pas, pour une raison péremptoire. Ce n'est pas le tout de posséder un beau palais battant neuf, encore faut-il être assuré de pouvoir y dormir à l'abri des cauchemars factieux et des malins esprits. Eh bien, cette assurance fait complètement défaut au monarque hawaïen. Que dis-je ! Il lui a été démontré de façon claire et précise qu'il ne pourrait reposer, fût-ce une nuit, sous ce toit, sous peine de catastrophe imminente. Ce palais est hanté, mystérieux, mauvais à tout égard, imprégné d'influences meurtrières. N'est-ce pas jouer de malheur? Mais quoi ! . . . Inutile de s'insurger : le doute n'est pas permis. La chose est sûre. Les sorciers l'ont affirmé. Et quand les sorciers ont parlé, vous n'ignorez pas que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se tenir tranquille.

En homme docile et prudent, le Roi n'habite pas son nouveau palais; mais il a l'air de l'habiter. La disposition des appartements, quelques objets posés négligemment sur les meubles, un bijou ici, une écharpe là, simulent le laisser-aller de la vie intime et trompent l'attention du visiteur. En réalité, le Roi n'y séjourne que quelques instants pour présider son conseil ou à l'occasion d'audiences solennelles ; jamais il n'y a passé la

nuit. Il espère conjurer ainsi le mauvais sort qui ne manquerait pas de s'acharner après lui, s'il affectait de dédaigner le genre de demeures dont s'accommodaient ses aïeux pour les maisons de pierre et les raffinements de la civilisation.

Sans doute la crainte des tremblements de terre entre pour beaucoup dans cette préférence pour les huttes légères en paille, en planches ou en torchis. Les secousses, sans être aussi violentes qu'à Hawaï, où le sol oscille chaque jour à plusieurs reprises, n'en sont pas moins fréquentes. Il ne se passe guère de semaine où quelque soubresaut ne vienne rappeler aux indigènes d'Oahu qu'ils sont à la merci des caprices de Pelé, la farouche déesse du volcan. Alors, dira-t-on, pourquoi bâtir un somptueux monument dont la plus élémentaire prévoyance indiquait l'inutilité sinon le danger? C'est que la prévoyance est fille de l'Occident, des pays pleins, des climats durs où l'homme est aux prises avec la nature inclémente. On l'ignore aux régions tièdes et ensoleillées, sous le dôme mouvant des forêts tropicales, où les êtres se laissent vivre sans souci, baignés par la chaleur et Ja lumière, comme les plantes toujours parées et fleuries, comme les oiseaux insouciants qui passent le temps à lisser leurs plumes et à chanter.

À cent pas du palais, enfouie sous les grands

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arbres, enveloppée d'une épaisse pelisse de pariétaires et de lichens, s'élève une grande cabane en bois entourée d'une galerie. Les lianes grimpantes et le chèvrefeuille l'ont envahie, et sur le toit, que festonnent les mousses, la moindre brise de mer fait couler une avalanche d'ohelas, d'ohias, de lauhalas, de camélias blancs et roses, tandis qu'alentour les longs bambous pressés s'entre-choquent avec un bruit de harpes. A l'ombre de la galerie une dizaine de femmes assises sur leurs talons parmi des monceaux de fleurs, bavardent et rient tout en tressant des guirlandes ou des nattes ; des bambins demi-nus se livrent à un sabbat infernal et gambadent sous le regard approbateur de leurs mères. Notre arrivée fait diversion et amène un peu de calme; on s'écarte pour nous livrer passage, on rajuste à la hâte le désordre des longues chemises : puis, quand on nous a dévisagés en silence, les éclats de rire, un instant contenus, recommencent, et le tapage reprend de plus belle. Ceci représente l'essaim des parasites qui pullulent autour de tout grand chef, la clientèle de la maison royale, ce qu'on pourrait appeler la basse-cour. Sa Majesté ne semble nullement gênée du bruit que fait son entourage; car la porte de la pièce où elle se tient est grande ouverte. Dans ce milieu étrange et débraillé rien ne surprendrait moins que l'ap-

parition d'un chef velu ou, pour mieux dire, dévêtu à la mode antique. Mais la cour hawaïenne ne pousse pas jusque-là le respect de la couleur locale. Sa Majesté canaque nous reçoit dans un négligé du matin dont la coupe élégante ne serait point désavouée par un tailleur du boulevard.

Le Roi a une quarantaine d'années; c'est un homme d'une belle prestance, d'une taille plus élevée que la plupart de ses compatriotes : il a le regard doux, le visage ouvert et affable, et l'ensemble de sa personne ne manque ni de noblesse ni de la simplicité qui sied à un souverain des plus constitutionnels. Car, bien qu'issu d'une illustre race de chefs, il n'était pas de sang royal et n'a dû sa couronne qu'au hasard d'un scrutin, tout comme son prédécesseur, le roi Lunalilo, lequel avait été élevé au pouvoir après la mort du dernier descendant de la famille des Kamehamehas de glorieuse mémoire.

Ce Lunalilo, par parenthèse, était un étrange compagnon, et je ne crois pas que jamais original de cette trempe soit monté sur le trône, fût-ce sur un trône polynésien. Adoré du peuple, dont il résumait fidèlement les vertus et les vices, il mêlait à la frivolité de sa race un goût très-prononcé pour les mœurs et les doctrines démocratiques de provenance yankee, offrant le spec-

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tacle unique au monde d'un roi malgré lui, tout disposé à discuter sa raison d'être et à saper sa propre autorité. N'ayant point d'enfant et pressé de désigner un héritier, il s'y était refusé de la manière la plus catégorique, ne se croyant pas le droit, disait-il, d'empiéter sur les prérogatives de la nation. Lui mort, à elle de décider si elle entendait s'offrir le luxe d'un prince, ou essayer d'une autre forme de gouvernement. Il régnait : ainsi l'avait décidé la volonté populaire ; mais les peuples changent, et il se garderait bien d'escompter l'avenir. C'est dans ces dispositions que le digne homme était passé de vie à trépas à Fissue d'un festin où il s'était grisé plus que de coutume en l'honneur de l'anniversaire de sa naissance. Aussitôt l'Assemblée législative s'était réunie pour prendre les mesures urgentes et discuter les titres des prétendants qui déjà se remuaient et affichaient leurs programmes, comme à la veille d'une lutte électorale. Cette assemblée chargée des destinées du royaume était alors, à l'exception d'un seul de ses membres, composée exclusivement de natifs, fait qui ne s'était jamais vu depuis que les missionnaires américains avaient qualifié leurs ouailles de ce joli joujou qu'on nomme une constitution. La machine ne fonctionnait plus au gré des inventeurs, un peu parleur faute, à dire vrai. On s'était

par trop pressé de se croire en pays conquis : des propos imprudents avaient été tenus, et les pourparlers engagés en vue de la cession aux États-Unis de la rivière de la Perle n'avaient pas peu contribué à accroître le mécontentement des indigènes. De là cette mise à l'index des résidents étrangers et la victorieuse campagne dirigée contre leur influence politique. Les néophytes secouaient la tutelle de leurs maîtres et retournaient contre eux les armes à double tranchant dont l'usage leur était devenu familier, le sermon et la brochure. Un jeune pasteur du cru s'écriait dans une allocution enflammée qui couvrit bientôt tout l'archipel : « L'Amérique nous a donné la «lumière; mais à présent que nous l'avons, « qu'elle nous laisse en user nous-mêmes comme « il nous plaira. » « Hawaï pour les Hawaïens ! » tel était le cri de ralliement ; la doctrine de Monroe faisait son chemin dans le monde. La situation devenait critique pour la colonie étrangère. Ceuxlà mêmes qui s'imaginaient connaître à fond les indigènes avouaient leur surprise en constatant le changement opéré dans leur caractère, ces allures défiantes et frondeuses dont nul ne les eût crus capables. L'animal se cabrait, et il devenait évident que le soin de le diriger exigerait plus d'efforts qu'au temps de Kamehameha le Grand et de James Cook.

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Tel était l'état des esprits à l'heure où les représentants du peuple furent appelés à élire un successeur au défunt roi Lunalilo. Deux candidats sollicitaient leurs suffrages, le grand chef Kalakana, prêt à concilier dans une juste mesure les aspirations populaires avec les intérêts étrangers, et la veuve de Kamehameha V, la reine Kaleleonalani, plus connue sous le nom de reine Emma. Cette dernière passait à tort ou à raison pour déterminée à soutenir envers et contre tous les revendications indigènes, bien qu'elle eût dans les veines un bon quart de sang anglais, et que son récent voyage en Angleterre, où elle avait été fort fêtée, l'eût mal préparée à jouer le rôle d'une ennemie déclarée des us et coutumes de l'Occident. Quoi qu'il en soit, la bataille engagée semblait devoir être chaude. Les deux champions avaient mis à l'œuvre leurs managers respectifs qui se démenaient nuit et jour avec la plus louable activité. Et les meetings s'organisaient, les promesses les plus mirifiques, les projets à jamais irréalisables et les défis au sens commun furent jetés à tous les échos; les murailles, les barrières, les blancs pilastres des cocotiers disparurent sous des placards multicolores, et, huit jours durant, cette mignonne cité perdue au milieu du Pacifique retentit des cris, disputes, anathèmes et fanfares qui ont été ou seront l'accompagne-

ment indispensable d'une période électorale partout et toujours.

Quand vint le jour de l'élection et que le résultat en eut été proclamé, ce fut bien pis ; plus que jamais la boîte aux bulletins avait été un meuble à surprises. La pauvre Emma ne recueillait que six votes, tandis que son heureux concurrent était salué par trente-neuf voix l'élu du peuple hawaïen. A parler franc, ce dernier ne sembla pas, au premier abord, apprécier toute l'étendue de son bonheur, et l'annonce fut accueillie par un grognement significatif de la foule massée autour du lieu des délibérations, qui dut donner à réfléchir à MM. les représentants. Toutefois, quand on vient d'élever un prince au rang suprême, c'est bien le moins qu'on l'informe de cet honneur, et, sipérilleux que fût ce devoir, le comité nommé à cet effet sut faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Mais à peine les députés avaient-ils pris place dans leur voiture, que la multitude furieuse se ruait sur le véhicule, les en arrachait, les culbutait et les rejetait plus morts que vifs dans le bâtiment de l'Assembée ; il y eut des bras cassés, des jambes démises, plusieurs dents de moins, des yeux pochés et probablement une discussion émue au sujet de la conduite à tenir devant cette singulière manifestation de l'allégresse publique.

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Cependant la populace excitée, après avoir mis la voiture en pièces, s'en était partagé les morceaux, qu'elle brandissait en guise de massues, et maintenant s'apprêtait à assiéger ses mandataires, auxquels le nombre des assaillants et la rapidité des travaux d'approche enlevaient tout désir de tenter un nouveau contact. Aussi parut-il aux plus résolus que le parti le plus sage était de battre en retraite, et chacun s'évada clopin-clopant, qui par une porte de service, qui par une lucarne, maudissant le jour où il était entré dans la vie politique, heureux encore d'en être quitte à si bon marché. Quant aux mutins, maîtres du champ de bataille, ils brisèrent les vitres à coups de pierres, jetèrent par les fenêtres les meubles et les paperasses, et l'un d'eux émit l'avis de faire flamber la maison en signe de victoire. Les quelques agents composant la police avaient jugé prudent de se tenir à l'écart, et Dieu sait ce qui fut arrivé, si les ministres effarés n'eussent appelé à leur aide les commandants de trois bâtiments de guerre qu'un heureux hasard rassemblait dans le port, les frégates américaines Portsmouth, Tuscaiora, et la corvette de Sa Majesté Britannique Tenedos. Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois, et, trop heureux de l'occasion qui s'offrait de relever le prestige un peu compromis des puissances civilisées,

envoyèrent quelques compagnies de débarquement dont l'intervention rétablit Tordre. Le nouveau gouvernement put procéder en paix à son installation; et les détachements ne regagnèrent leurs navires que lorsque l'effervescence fut calmée. Ce fut l'affaire d'une semaine au plus. Les impressions sont fugitives sous ces latitudes; elles s'y volatilisent aussi vite que les vapeurs qui montent de la mer au soleil levant.

Tel avait été l'orageux avènement du souverain à qui nous faisions visite. Je ne m'y suis arrêté un instant qu'en raison de l'intérêt que peut présenter cette insurrection d'une poignée d'hommes comparée aux secousses politiques d'une grande nation. Ces événements ont déjà dix ans de date, et, depuis, rien n'a troublé le calme d'un règne commencé sous de si malheureux auspices. La paix semble faite entre les adversaires, et la reine Emma a pris place à la cour de son heureux compétiteur avec le titre de reine douairière. Ajouterai-jeque l'offre d'une liste civile de 16,000 dollars a facilité le rapprochement et achevé de cicatriser les blessures faites à son amour-propre ?À-t-elle pour cela renoncé à tout espoir? Je n'oserais l'affirmer. Le roi actuel n'a point d'enfants, et les indigènes n'ont pas cessé de témoigner à leur ancienne souveraine une affection qui peut encourager certaines espérances. En attendant, c'est, une

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femme de quarante à quarante-cinq ans, trèsséduisante encore, et devant à une parenté éloignée avec la grande famille anglaise une finesse de traits et de formes inconnue à sa race, bien qu'elle ait le teint foncé d'une Hawaïenne pur sang. — Elle habite un ravissant petit palais blotti danslesfleurs; elle est de toutes les réunions, de toutes les fêtes, de toutes les bonnes œuvres, et accueille les étrangers avec une grâce incomparable, en dépit de la tradition qui la représente, on ne sait pourquoi, comme le champion dTIawaï par opposition au roi actuel, paralysé, dit-on, par les influences étrangères 1 . Ce prince est pourtant un esprit cultivé, curieux de la civilisation et faisant tout son possible pour se l'assimiler. Superstitieux en vrai Canaque, cela va sans dire, mais gentleman accompli, d'une conversation agréable et parlant l'anglais aussi couramment que F idiome natal. 11 a lu, voyagé, et se tient au courant de ce qui se passe en Europe et en Amérique. Son ambition est de se faire une place, si petite soit-elle, parmi les nations. Le désir est assurément légitime et mérite d'être exaucé.

Il nous parla de la France en termes admira tifs. La conversation fut, à peu de chose près, celle que nous avions eue avec le reporter de

1 La reine Emma est morte au mois d'avril 1885.

VÀdvertiser, sauf une variante. Le Roi me posa une série de questions au sujet du Mexique, où je venais de faire un assez long séjour, et qu'il regrettait fort de n'avoir pas visité lors de son voyage à travers l'Amérique. — L'intérêt qu'il paraissait prendre aux explications concernant la situation économique, le climat, les productions et l'avenir de la République sœur, provenait de la redoutable concurrence créée au royaume hawaïen parle récent traité de réciprocité conclu entre les gouvernements de Mexico et de Washington. Les États-Unis constituent le principal, sinon l'unique débouché ouvert aux productions de l'Archipel, dont la plus grosse part débarque en franchise sur les ports de l'Union, en échange de concessions analogues faites aux produits américains. Cette entente donnera-t-elle dans l'avenir d'aussi beaux résultats que par le passé? L'achèvement des voies ferrées qu'une spéculation aventureuse poursuit dans le nord du Mexique, jetant sur le marché les sucres des Terres Chaudes, ne portera-t-il pas un coup funeste aux planteurs d'Hawaï?... Questions bridantes qui s'imposent à l'attention des hommes auxquels est confiée la garde des intérêts et de l'indépendance du jeune royaume. Il y a quelque chose de véritablement touchant dans les patriotiques appréhensions de ce chef océanien, dont

les États tiennent si peu de place sur la mappemonde, et il a grand air en les exprimant. Nous le rassurons de notre mieux. L'exploitation agricole des ressources du Mexique est encore à l'état rudimentaire. L'argent fait défaut. L'outillage est antique et défectueux; sauf de très-rares exceptions, l'installation des sucreries est primitive et ne saurait soutenir la comparaison avec le matériel perfectionné dont l'industrie américaine ou anglaise a doté les îles. En outre, ces dernières ont pour elles la fécondité de leur sol qui produit sans relâche, alors que partout ailleurs la récolte chôme sept mois sur douze. Puissent ces assertions un peu exagérées à dessein, mais dans lesquelles il y a beaucoup de vrai, avoir versé du baume sur les anxiétés royales!

Au moment où nous allions nous retirer, le Roi, informé de notre intention de quitter prochainement Honolulu pour entreprendre un voyage dans l'Archipel, veut bien nous prévenir que l'ouverture solennelle de son Parlement doit avoir lieu dans un mois, et qu'il serait heureux de nous faire assister à cette fête. Nous remercions Sa Majesté de son invitation, en lui promettant de hâter notre retour. L'ouverture des Chambres... à Honolulu... est à coup sûr une chose à voir.

Après avoir pris congé, nous retraversons le grand palais désert et la salle du trône où sont

suspendues dans des cartouches les de'corations dues à la libéralité des souverains étrangers. Plusieurs de ces cadres attendent encore leur ordre, et semblent mis là à seule fin d'attirer l'attention du visiteur sur un vide regrettable. — C'est ainsi que j'y cherche vainement la Légion d'honneur, depuis longtemps ambitionnée. Notre gouvernement se fait tirer l'oreille. Libre aux autres nations qui possèdent un ample assortiment d'ordres civils et militaires de choisir dans le tas, pour satisfaire les appétits des majestés exotiques; mais la France, elle, n'a qu'un grand cordon, et elle hésite à l'accrocher au cou du premier venu. Le scrupule est respectable. Mais ces échanges de rubans entre chefs d'État n'ont jamais été autre chose que des marques de courtoisie sans conséquence, simples nominations hors cadre qui ne compromettent en quoi que ce soit les prérogatives ou la dignité de l'ordre, ainsi que l'ont surabondamment prouvé les récentes promotions de plusieurs Mustaphas de ma connaissance. On me dira que la gracieuseté serait de notre part purement gratuite et sans aucune utilité, la France n'ayant ici que des intérêts insignifiants. Je répondrai qu'elle y entretient cependant un agent diplomatique, et que le développement du mouvement colonial, venant au secours de sa marine marchande, lui réserve peut-être un rôle

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moins effacé sur ces mers. Le Roi avait apparemment raisonné de la sorte lorsqu'il risqua une avance et chargea un officier de sa maison de remettre au président de la République le grand cordon de liamehameha. Enréponse à cette attention, pas plus tard qu'avant-hier, il recevait en grande pompe... une lettre de M. Grévy, lettre aimable, lettre flatteuse, insérée en gros caractères à la première page de Ylïawaï Gazette, mais qui ne contenait pas autre chose que ses sincères remercîments et l'assurance de sa considération distinguée. Gomme une politesse en vaut une autre, il fallait bien se résigner à décorer quelqu'un : à défaut du grand cordon, une rosette fit l'affaire, et elle resplendit «à cette heure sur la poitrine du colonel, tandis quele monarque attend encore sontourcomme un simple chef de bureau. Les réflexions qui précèdent sont, ai-je besoin de le dire? absolument spontanées, et je n'ai reçu pour plaider cette cause ni tabatière ni éventail de plumes.

Dans la même salle, une caisse en bois de camphrier renferme une précieuse relique des temps barbares, le mamo, ou manteau de guerre que le Roi revêt le jour du couronnement et dans les .grandes solennités. Il est en duvet soyeux d'un beau jaune canari. Les oiseaux qui l'ont fourni sont devenus si rares qu'une douzaine de ces .petites plumes est estimée trois dollars. La con-

fection du vêtement n'a pas pris moins de dix années, et, si Ton ajoute le prix de la maind'œuvre à celui de la matière première, le total dépasse un million de francs. C'est beaucoup pour un manteau.

En face du palais moderne se dresse l'image du passé, la statue de Kamehameha I er , celui que les indigènes nomment le Grand, le Conquérant ou le Terrible. Quel pays, si petit soit-il, n'a pas eu son Napoléon, son guerrier doublé d'un législateur? Avant celui-ci, chaque île divisée entre plusieurs chefs était le théâtre de luttes sanglantes. Une à une, il les subjugua, et de ces hordes sauvages fit une nation. Son règne coïncide avec l'arrivée des premiers explorateurs anglais, et ceux-ci purent voir à l'œuvre l'étrange Roi dss îles et ses flottilles de pirogues emportant à la conquête jusqu'à sept mille guerriers. Les bardes, ces historiens des peuples primitifs, ont chanté ces hauts faits, et ces poèmes, pieusement transmis d'une génération à l'autre, forment encore le répertoire toujours applaudi des conteurs en plein vent. On les déclame dans les veillées, sous les huttes de paille, au pied des longs cocotiers, en voyage, sur le pont du navire, aux étoiles, et les auditeurs, assis encercle sur leurs talons, accompagnent le narrateur aux bons endroits en frappant l'une contre l'autre leurs calebasses.

106 ILES IIAWAI.

Ce barbare eut l'intuition de Tordre : la conquête achevée, il nomma un conseil de chefs qui, de concert avec lui, devait élaborer des lois. 11 y eut une magistrature, des chefs et des gouverneurs, avec appel aux gouverneurs des décisions des chefs, et recours suprême au Roi. 11 substitua au chaos des coutumes anciennes un véritable système féodal : toutes les terres à la . couronne, pouvant être concédées à des tenanciers moyennant un tribut en nature ou leur concours armé en cas de guerre; le bas peuple attaché au domaine et se transférant avec lui. Un feudataire pouvait désigner pour héritier qui bon lui semblait; mais, à sa mort, le Roi rentrait en possession des biens et ne les remettait aux successeurs qu'après avoir reçu leur hommage. 11 établit des taxes, mit en honneur l'agriculture, réglementa l'exploitation des cocotiers, l'usage des cours d'eau qui devait permettre d'irriguer les plantations deux fois par semaine dans la saison sèche, et contruisit sur les côtes d'immenses viviers. Ceci se passait il y a plus d'un siècle sur l'Océan solitaire, dans un archipel ignoré. Et celui qui, sans aucun précédent pour éclairer sa route, procédait à ces tentatives d'administration et remuait dans sa solitude des théories sur lesquelles avaient vécu les puissances du vieux monde; le sauvage qui, près de s'éteindre, tandis

que les prêtres lui apportaient ses idoles favorites et entonnaient les chants de mort, jeta au fils implorant ses conseils cette fîère parole :

Marche comme moi dans le droit chemin, celui-là était un homme. Et maintenant, coulé en bronze doré par Barbedienne, la lance au poing, le mamo flottant au vent, il regarde avec mépris, du haut de son piédestal, le travestissement de sa capitale, les petites gens en jaquette paresseusement traînés ou portés par des quadrupèdes inconnus de son temps; et, la tête haute, un bras étendu vers le large, il semble évoquer l'époque où ses canots de guerre mouche taient F Océan, les jours glorieux et les sanglantes hécatombes à Kuahilo, le dieu des batailles.

Des gens qui se prétendent bien informés, de mauvaises langues peut-être, affirment l'existence d'une troisième résidence royale que Ton pourrait appeler les petits appartements, hutte étroite et basse, en paille et en bambous, cachée dans Fendroit le plus reculé des jardins, et retraite préférée de Sa Majesté. C'est là qu'elle viendrait aux heures de loisir dépouiller la défroque européenne qui pèse à ses épaules et respirer un instant dans le frais costume de ses pères. Mais que ne disent pas les mauvaises langues!

l'église et l'école.

Congrcgational Church

Corner of Fort and Beretania street

J. A. Cruzan, Pastor.

« Sir,

« Yourself and friends are cordially invited to attend services atthe Fort street Church (services on Sunday at 11 a. m. and 7.30 p. m. Midweek service of song and prayer Wednesday at 7.30 p. m.). Atthe close of service M. Cruzanwill be glad to make your acquaintance , introduce you to others, and will try to make you feel at home in a strange city. »

Tel est le billet que j'ai trouvé glissé sous ma porte, en rentrant hier au soir. Si je le mentionne, c'est qu'il m'a paru, toute idée de propagande à part, empreint d'une cordialité réelle qui pourrait être, à l'occasion, d'un grand secours en épar-

gnant au nouveau venu l'isolement forcé des premiers jours. Remarquez que semblable convocation est adressée à tous sans distinction de nationalité ou de croyance, et que l'assiduité aux exercices religieux n'est nullement requise comme condition sine quâ non du service rendu ; on se borne à vous indiquer lesjoursetles heures, en ajoutant qu'on se fera un plaisir de vous présenter aux personnes de l'assistance. Et quiconque connaît la valeur d'une présentation selon les mœurs anglaises appréciera, au début d'un séjour en pays lointain, l'avantage de relations promptement établies et destinées à atténuer l'amertume de l'exil. On fera tout au monde pour vous mettre à votre aise, pour que vous « vous croyiez chez vous dans cette ville étrangère » . La démarche est aimable et mérite qu'on la signale. Qu'il y ait dans tout ceci un grain de prosélytisme provoqué par la rivalité des sectes, et le désir bien excusable chez un pasteur d'attirer le public dans son église au détriment de celle du voisin : soit. Encore convient-il de rendre justice au sens hospitalier et à la gracieuseté du procédé : c'est là qu'est son originalité, et son véritable titre à notre reconnaissance.

On a dit de la concurrence qu'elle était l'âme du commerce. J'ignore si elle sert également de stimulant aux croyances; en ce cas Honolulu

serait la ville la plus fervente du globe. Le fait est qu'au sein d'une population si restreinte, les différentes confessions ont trouvé le moyen de s'établir et de prospérer. Il n'y a pas moins de sept églises pour ce petit troupeau de fidèles. Faisons le compte si vous voulez.

Nous citerons d'abord l'Église catholique romaine, non qu'elle soit la première en date, tant s'en faut, sa fondation ne remontant qu'à une quarantaine d'années; mais, après de pénibles débuts, ses progrès ont dépassé toutes les espérances, et elle tient tête à ses rivales réunies.

Viennent ensuite six Églises réformées : Episcopal Church, Fort-streetChurch, BethelChurch, Honolulu Lyceum, Kawaïahao Church, et Kaumakapili Church. Lesdeuxdernières, dirigées par des pasteurs indigènes, célèbrent le service en canaque. Voilà, je pense, de quoi faire le salut d'un peuple. Ajoutons à ce nombre une mission mormonne qui s'est établie sur l'autre versant des montagnes, près du village de Kaneohe. Les disciples de Joseph Smith, dont les succès toujours croissants soulèvent dans la libre mais pudibonde Amérique tant de clameurs et de jalousies, comprennent que le jour n'est pas loin où leurs adversaires les expulseront de l'Utah par la force, afin d'exploiter au nom de la morale outragée un territoire en plein rapport conquis sur le

désert. Aussi commencent-ils à essaimer un peu partout, et à fonder des colonies agricoles sur plusieurs points de l'Océanie.

L'église catholique, une des rares constructions en pierre de la capitale, est un bâtiment dépourvu de style, mais spacieux. Malgré ses dimensions, il est devenu insuffisant pour la foule qui s'y presse chaque dimanche, débordant sous le porche et jusque dans la rue. Nous y avons entendu la messe de Pâques. L'évêque officiait, et adressa aux fidèles une allocution en canaque qu'il semble parler avec une remarquable aisance. L'assistance, composée presque exclusivement d'indigènes, manifestait un recueillement extraordinaire de la part d'esprits si légers et si mobiles. Beaucoup avaient entre les mains des recueils de cantiques traduits à leur usage qu'ils entonnèrent à plusieurs reprises d'une voix fraîche et bien timbrée. Les paroles ont été adaptées par le traducteur sur des rhy thmes connus et faciles à retenir. Je ne suis pas peu surpris de saisir au vol plusieurs airs tirés d'opéras célèbres, et, Dieu me pardonne, le thème entier du Chant du Départ, musique de Méhul. C'est la première fois, j'imagine, que ce chef-d'œuvre sert d'accompagnement à une pieuse oraison.

Mais n'importe, il n'y a là rien de ridicule. Les choix ont été faits avec goût suivant les aptitudes

112 ÎLES hawaï.

des chanteurs et les nécessités d'un langage enfantin; ces mélodies françaises apprises à leurs catéchumènes par des hommes de France nous frappent sous la voûte de l'humble temple, comme un hommage naïf rendu à la patrie lointaine.

Autour de l'église, sous de grands arbres, sont groupés les rustiques bâtiments de la mission, où nous sommes allés faire visite le jour même dans l'après-midi. L'évêque et deux de ses prêtres, assis sous un hangar, prenaient le frais ; un troisième, arrivantd'une longue tournée, venait d'entrer à cheval dans la cour, la soutane relevée, guêtre, éperonné ; l'homme et la bête ruisselants de boue avaient dû passer à la nage quelque torrent pour porter le viatique à un malade ou desservir un hameau reculé. Sauf l'évêque, Mgr Hermann, un Allemand qui a succédé à un prélat français et connaît à fond notre langue, les autres membres de la mission sont des compatriotes. Plusieurs sont dans les îles depuis plus de vingt ans; l'un d'eux, le Père Modeste, est un octogénaire usé par le climat autant que par Page, presque aveugle et ayant à peu près perdu l'usage de la parole. Replié sur lui-même, les yeux éteints, le chef branlant, les deux mains appuyées sur son bâton, il tâchait de réchauffer au soleil ses pauvres membres roidis. Depuis combien de temps celui-là a-t-il quitté la France? A quoi

songe-t-il, parvenu au terme de la vie? Peutêtre à quelque coin de terre situé bien loin là-bas en dessous, dont le frais souvenir persiste seul dans le délabrement de sa mémoire; à des toits de chaume épars sous un ciel pâle et froid, au

clocher du village natal

L'installation des missionnaires est propre, mais sans l'ombre de luxe et de confort; leur mise est simple, même pauvre. Peut-être est-ce là qu'il faut chercher le secret de leur indéniable popularité. Je sais bien que l'indigène est surtout sensible aux pompes extérieures du culte catholique. L'encens, les fleurs, l'éclat des cierges sont des séductions que ne peut lui offrir la morne église réformée, avec ses murs blanchis à la chaux et son pupitre en bois noir. Mais il voit plus loin, et, à son insu, il compare : ici le Révérend, bien doté, bien logé, entouré et choyé par sa femme et ses enfants, doué parfois, en plus de la vocation religieuse, d'aptitudes commerciales dont il sait. tirer profit, propriétaire, cultivateur ou intéressé dans une entreprise industrielle, n'ayant, en un seul mot, renoncé à rien de ce qui fait la vie attrayante et douce; d'autre part, l'homme en soutane râpée, sans famille, sans argent, toujours sur pied malgré le soleil et la pluie, au besoin vivant dans la hutte de paille, couchant sur la natte et mangeant le ^oi'dans les calebasses, tou-

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jours gai avec cela, et indulgent, au rebours du ministre guindé et sévère avec sa doctrine morose et son Dieu qui fronce le sourcil. Et il va vers celui dont la vie est analogue à la sienne, qui, comme lui, est pauvre et souriant. Ce n'est pas qu'il faille blâmer les pasteurs, dont l'intelligence et le dévouement sont au-dessus de tout éloge, de faire, en dehors de leur ministère, œuvre colonisatrice ou commerciale. Ils servent à leur manière et puissamment les intérêts de la civilisation. Mais celui-là aura toujours une grande force vis-à-vis de populations superstitieuses et impressionnables, qui, oublieux de lui-même et des soucis matériels, ne vit que pour une idée; il apparaît à ces imaginations avides de surnaturel comme un être supérieur, en relation directe avec les Esprits invisibles.

La première mission envoyée par la Société évangélique de Boston remonte à 1820. Jusquelà, il n'y avait eu que des tentatives isolées et infructueuses. Quelques voyageurs essayèrent bien de faire apprécier à Kamehamelia le Grand les principes de la morale chrétienne; mais ces essais de conversion furent peu encourageants. La tradition rapporte qu'en réponse à un éloquent discours sur le pouvoir de la foi, l'astucieux sauvage fit à ces apôtres improvisés une proposition semblable à celle du démon tentant le Christ

sur la montagne : « Précipitez- vous du haut de ce rocher, et si vous arrivez sains et saufs en bas, je suis votre homme. » L'offre avait été déclinée, et pendant près de quinze ans, jusqu'à la mort du héros, l'Archipel continua d'être livré aux excès sans nom d'une théocratie barbare admise parmi les chefs au partage du pouvoir. Le Tabû, bien connu dans toute la Polynésie, établi au profit des divinités, étendit ses confiscations suivant le caprice des prêtres qui poursuivirent dans les temples ou heiaus leurs monstrueux sacrifices. Aussi la tâche fut-elle facile aux missionnaires bostoniens. Ils ne venaient pas seulement briser des idoles et faire entrevoir à leurs prosélytes un nouveau ciel. La doctrine qu'ils apportaient, accueillie avec joie, célébrait l'émancipation de l'esclave, la fraternité du puissant et du faible, le respect de la vie humaine. Au développement des idées religieuses s'allia bientôt l'influence politique. Reçus dans les conseils des chefs, les nouveaux venus s'imposèrent une double tâche, le triomphe de la foi, et celui des intérêts américains. D'année en année, ils attiraient sur leurs traces les explorateurs, les commerçants et les colons; ils échafaudaient, un peu prématurément peut-être, une constitution inspirée de celle des États-Unis, mais où le libéralisme cédait trop souvent le pas aux préjugés de

116 ILES HAWAI.

secte. Enfin, forts de la complicité inconsciente du peuple et des chefs, ils préparaient en paix une colonie dont la conquête assurée ne coûterait à la mère patrie ni un homme ni un dollar.

Cet état de choses durait depuis sept ans, et tout faisait espérer le prochain succès d'un plan aussi savamment conçu que patiemment exécuté, lorsqu'au mois de juillet 1827 les missionnaires catholiques survinrent comme des trouble-fête. L'émotion fut grande chez les premiers occupants, menacés non-seulement dans leur omnipotence religieuse, mais, croyaient-ils, dans leurs légitimes espérances d'annexion. À la rivalité des Églises s'ajoutaient le conflit des intérêts, les haines de race. Que venaient faire là ces Français? 11 fallait leur signifier en termes concluants que leur place était ailleurs, et s'en débarrasser coûte que coûte. La lutte fut ardente, sans merci, et les quelques années qui suivirent furent marquées d'actes de violence à jamais regrettables. 11 n'est pas de vexation que nos compatriotes n'aient subie de la part de leurs devanciers exaspérés. Mais, injuriés, malmenés, emprisonnés, ils ne cédaient pas. La persécution avait ceci d'étrange que ses promoteurs étaient les représentants d'un peuple civilisé. L'indigène, lui, restait neutre. Il n'eût pas été plus effrayé de la robe noire que delà redingote des

évangélistes, et ne s'inquiétait guère des différences de dogme et des discussions sur les textes. Les mesures arbitraires et oppressives ne furent prises par les chefs que sur les instances passionnées de leurs conseillers blancs. Les choses allèrent même si loin qu'elles provoquèrent une démonstration commune de la France et de l'Angleterre dans le but de sauvegarder la liberté et la vie de leurs nationaux catholiques. Deux frégates s'embossèrent devant Honolulu; les marins occupèrent la ville et ne se retirèrent qu'après que le souverain eut consenti à venir à bord faire amende honorable et s'engager solennellement à réparer le préjudice causé par le zèle intolérant de ses ministres.

De ce jour, nos missionnaires eurent droit de cité; mais longtemps encore, si la qualité de Français sauvegarda leur personne, on leur dénia tout caractère religieux, et ils durent, pour échapper à l'étroite surveillance qui pesait sur eux, s'établir dans les districts lointains, hors de la tyrannie ombrageuse des missions américaines. Leur indomptable énergie a trouvé sa récompense ; leur succès si chèrement acheté n'en a été que plus vif, et tend à s'accroître de jour en jour. Déjà le nombre de leurs prosélytes est à peine inférieur à celui des protestants ; avant peu, au dire même de ces derniers, il le dépassera. Le

118 ILES HAWA1.

fait est constaté de bonne grâce, sans apparence de jalousie mesquine. Le temps a fait justice des haines anciennes. Le passé est oublié, et les adversaires d'hier se prêtent un mutuel et cordial secours. Us échangent le pain et le sel, et maintes fois il arrive que dans une tournée difficile, en territoire inconnu, le prêtre sert de guide au Révérend ; tous deux, cheminant côte à côte, poursuivent un but supérieur aux discordes humaines, et labourent le même champ pour le compte d'un même maître.

Aidés par leurs coreligionnaires et par le gouvernement qui s'est associé à leurs efforts autant que le permettaient les ressources modestes de son budget, protestants et catholiques ont fait assaut de zèle pour arracher le peuple à son ignorance et à ses habitudes de fainéantise invétérée. Les catholiques ont édifié le collège Saint- Louis, où plus de deux cents enfants sont instruits d'après un programme d'études comprenant nonseulement l'instruction primaire, mais les éléments des sciences et des arts appliqués à l'industrie. La position en est charmante, et l'aménagement comprend la plupart des perfectionnements récemment adoptés dans les établissements scolaires d'Europe. Toutefois, les bâtiments, situés au centre d'un vaste enclos que de grands arbres protègent contre les ardeurs du climat, seront

bientôt trop étroits pour le nombre des élèves, d'une année à l'autre plus considérable. Aussi TÉtat vient-il d'allouer au collège une somme de dix mille dollars pour faire face aux premiers trais d'agrandissement. Actuellement, les maîtres ont installé quelques-unes de leurs classes en plein air; les gazons ombragés sont émaillésde groupes de bambins, l'ardoise à la main, en train d'épeler ou écrivant sous la dictée, et le passant, en écoutant ce murmure de voix dans le bois fleuri, ne sait trop s'il s'agit d'un ramage d'enfants ou d'un concert d'oiseaux.

Les protestants ont fondé à une lieue de la capitale l'école supérieure de Punahou, dont la clientèle se recrute dans les familles des résidents étrangers. L'établissement reçoit des internes et des externes. Mais il se distingue des maisons de ce genre telles que nous les concevons par son organisation complexe et originale. Il est administré par un directeur assisté d'une directrice, et l'instruction y est donnée aux deux sexes. Répartis dans des bâtiments séparés, ils se réunissent aux heures des cours, des repas et des récréations. Le programme des études est très-étendu et embrasse la littérature, les langues vivantes, les sciences et les arts d'agrément. Une part importante est également réservée à l'enseignement pratique. Sur les vastes terrains avoisinant le

120 ii.es hayvai.

collège, les jeunes gens sont initiés aux divers procédés de culture et d'assolement; de temps à autre, une excursion dans la montagne, sous la conduite d'un professeur, les familiarise avec la flore incomparable et la curieuse configuration de cette terre à peine refroidie. Les jeunes filles sont dressées aux soins du ménage. Tous les quinze jours, plusieurs d'entre elles, à tour de rôle, sont chargées, sous le contrôle de la directrice, de la surveillance de la lingerie, de la cuisine, de la confection de certains plats, confitures ou confiseries, et commandent aux domestiques. Chaque élève a sa chambre particulière, la tient en ordre et fait son lit. Et malgré ces occupations multiples, on trouve le temps de former ces messieurs et ces demoiselles aux belles manières. Il ne suffit point d'être excellente ménagère ou settler accompli, il faut aussi avoir droit au titre de lady et de gentleman. A cet effet, le directeur et la directrice donnent une fois par mois une soirée à laquelle sont invités les parents et les amis; on fait de la musique, on danse, et la jeunesse acquiert peu à peu l'apprentissage du monde. Le niveau des études est constaté par des examens annuels et publics, lesquels ne durent pas moins de trois jours et attirent une grande affluence de visiteurs. Ajlors, plus que jamais, les jeunes misses ont à déployer toutes leurs qualités

de maîtresses de maison et à se surpasser dans la confection des cakes, puddings et autres chatteries chères aux palais anglo-saxons.

Quiconque ne connaît les mœurs américaines que par des récits où l'agrément de la forme remplace trop souvent la justesse d'observation, ne manquera pas de se récrier sur les inconvénients de cette existence en commun. L'expérience pourtant ne date pas d'hier. Des établissements semblables existent en grand nombre aux Etats-Unis, et jamais il ne s'y est rien passé qui ait pu blesser la morale ou les convenances. .

Loin de là, cette cordiale et saine intimité donne aux jeunes gens un avant-goût de ce que sera la vie, avec ses nécessités, ses devoirs, ses affections sérieuses et durables. La fillette, pour avoir partagé les études et les jeux de ses compagnons, ne devient ni plus pédante ni plus coquette. Sans rien perdre de sa grâce, elle pourra être plus tard au foyer de l'homme qui l'aura choisie un peu plus qu'un objet de luxe. De son côté, le jeune garçon gagnera à ce contact l'aisance des manières, des façons moins rudes, et saura se tenir sans embarras devant les honnêtes femmes. Il n'aura ni la gaucherie navrante, ni l'insupportable morgue du lycéen lâché pour la première fois dans un salon, travers auxquels échappe malaisément la victime de l'internat tel

122 ILES HAWAI.

qu'il est pratiqué dans nos casernes scolaires. Est-ce à dire que ce genre d'éducation soit possible en France? Dieu me garde de le supposer!

L'essai, fût-il tenté, ne tarderait pas à justifier les pires appréhensions des partisans de l'ancienne école.

Chaque peuple a son caractère, et la vivacité du nôtre sera toujours un obstacle insurmontable à cette innovation. Elle ne pouvait réussir que chez des gens de sens plus rassis, ne considérant que le but à atteindre sans chicaner sur le choix des moyens, et surtout, disons le mot, dans un pays où l'excessive liberté laissée aux filles est d'autant moins compromettante qu'elles n'ont pas de dot à attendre de leurs père et mère. Néanmoins, cette institution, qui fait honneur à la colonie américaine, m'a paru mériter une esquisse à grands traits; car elle traduit sous une forme saisissante la force d'expansion et d'assimilation de cette race dont une faible fraction échouée sur un archipel lointain a jeté d'emblée ces solides fondements d'une société nouvelle.

La basse classe n'a pas été oubliée. Les missionnaires ont donné aux indigènes un alphabet, ont composé ou transcrit dans cet idiome ingrat des traités élémentaires; ils ont recueilli et coordonné de leur mieux les traditions locales, et à cette heure il est bien peu d'Hawaïens qui ne

sachent lire et écrire; beaucoup même possèdent quelques notions historiques sur les grands peuples du globe et sur leur propre pays. Nulle part peutêtre le budget de l'instruction n'est aussi lourd, toute proportion gardée, que dans ce royaume infinie où toute personne, quelle que soit sa nationalité, sauf le cas bien constaté d'indigence, paye un impôt de deux dollars pour la seule taxe des écoles. Nulle part aussi il n'y a autant de vestiges d'une idolâtrie sanguinaire, autels, tertres, enclos, semés d'ossements humains blanchis ou calcinés. Le présent et le passé. Entre les deux, moins d'un siècle. Le contraste en dit plus que de longs commentaires.

Rien, en revanche, n'a pu triompher complètement de la dissolution des mœurs. En dépit d'efforts persévérants, les progrès accomplis dans ce sens laissent encore beaucoup à désirer. L'indigène vit pour le plaisir, et il en meurt. Il ignore absolument ce que nous entendons par le mot pudeur. Ce n'est point un dépravé, mais un inconscient; le grand coupable, c'est ce ciel embrasé qui force des milliers d'êtres des deux sexes à passer le plus clair de leur temps à s'ébattre au pied des cascades, le long des plages, sans autre vêtement qu'un lambeau d'écume ou un rayon de soleil. La promiscuité des cases fait le reste. L'ivresse accélère le dénoûment fatal. En vain

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a-t-on successivement prohibé, réglementé l'introduction et la vente des alcools si funestes sous les tropiques. Le sauvage n'a besoin de personne pour se procurer le breuvage fermenté ; il prépare lui-même le poison que la nature sa complice lui fournit en abondance. Ce poison, c'est Yawa> tubercule dont le goût acre rappelle celui du radis noir. Le suc produit sur l'organisme les mêmes effets que l'opium ou le haschich : sommeil profond, délire, extases. La vente en est strictement [interdite. Défense illusoire; rien de plus aisé que de se procurer gratis une plante qui croît à profusion dans les bois ; la vigilance des autorités ne peut s'exercer en dehors de la capitale et de l'île d'Oahu, et les naturels du reste de l'archipel ont toute liberté de satisfaire leur passion sous les ombrages discrets de la forêt vierge.

Sans doute, les mœurs sont moins abjectes qu'à l'origine. La condition de la femme a changé du tout au tout. Ce n'est plus l'esclave vouée aux plus durs travaux, la bête de somme tremblante sous le regard du maître. Il ne lui est plus défendu sous peine de mort de manger avec son mari, de prendre place dans son canot, ni de goûter à certains fruits, tels que l'orange, la banane, réservés au roi de la création. De même on a rompu avec l'aimable coutume qui consistait à enterrer tout

vifs les nouveau-nés pour s'épargner l'ennui d'une postérité aussi nombreuse que les étoiles. La polygamie a disparu. Sans doute rien n'empêchera le possesseur d'une femme légitime de comprendre à sa façon la vie de famille et de compléter son bonheur par des amitiés nouvelles, parfois même sous le toit conjugal, sans que l'épouse en paraisse offensée. C'est le cas de quelques métis enrichis, d'humeur enjouée. Si par hasard vous êtes reçu chez l'un d'eux, ne soyez point surpris outre mesure lorsque la ménagère diligente présidant le repas du soir ne sera pas celle qui vous faisait le matin les honneurs du lunch.

Nous rendions un jour visite à une famille de sang mêlé. À notre arrivée, une dame de belle taille et d'ample tournure, vêtue de noir, siégeait auprès du maître de la maison, et celui-ci, les premiers compliments échangés, nous présentait sa compagne en deux mots : « My tvife. » Cette . imposante personne, qui, du reste, ne parlait ni ne comprenait l'anglais, ne tarda pas à nous fausser compagnie, en s'excusant avec un sourire, probablement afin de vaquer aux préparatifs du souper.

Une demi-heure plus tard, notre ami nous faisait admirer son jardin. Une robe rose parut au détour d'une allée, et celle qui la portait répondit à notre salut par un gracieux mouvement de

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tète. Un pan de sa robe légèrement relevé, elle cueillait des fleurs au calice d'or et de pourpre, des grappes entières de daturas violets, et, au risque de se piquer les doigts, dévalisait les rosiers grimpants accrochés aux troncs des palmiers, des taras, des aréquiers élancés. Sans doute, une enfant de la maison renouvelant sa parure quotidienne ou préparant les bouquets destinés à orner la table.

My wife /. . . répéta près de nous une voix mâle.

Nous eûmes peine à réprimer un geste d'étonnement. La dame était bien changée, rapetissée, amincie; elle avait en moins d'une heure rajeuni de plusieurs années. Était-ce la même? Une erreur était possible, après tout; il faisait si sombre sous ces grands arbres !... L'heure du souper mit fin à notre incertitude ; en face de nous les deux jeunes femmes, l'opulente et la mignonne, étaient assises Tune près de l'autre, tranquilles comme des enfants bien sages. Une place cependant demeurait vacante au bout de la table, quand la porte communiquant avec l'office livra passage à une respectable duègne apportant en grande cérémonie une terrine où fumait un plat de sa composition. Elle s'assit ensuite, mais disparut derechef quelques secondes plus tard pour revenir aussitôt chargée d'autres friandises. Manège qui se répéta jusqu'à la fin du repas. Quelle était

cette vieille active au chignon de travers, à la face parcheminée, préposée au département des victuailles? L'aïeule apparemment. . . « Mywife ! »

Gela fut dit sans le moindre embarras, comme la chose la plus simple du monde, avec une petite moue du bout des lèvres qui signifiait... Ma femme... oui... autrefois... aujourd'hui, ma cuisinière.

Une ancienne tradition rapporte qu'au temps heureux de la polygamie, florissait une institution directement opposée, je veux dire l'usage qui permettait à certaines dames de haute lignée d'avoir simultanément plusieui^s époux. Le privilège était réservé aux seules personnes de très-noble rang. Encore, madame, tout en gardant ses maris à portée de la main, ménageait-elle à chacun d'eux une résidence séparée. Ces messieurs étaient de service à tour de rôle pendant un temps plus ou moins long. Un signal convenu, une touffe de fleurs, une guirlande, restait pendu sur le seuil tant que la bonne harmonie régnait dans la place. Le signal était-il enlevé, cela voulait dire : « Au suivant » ; piquante revanche de la femme asservie sur le sexe fort et brutal.

Le christianisme a modifié les mœurs sans parvenir à balayer toutes les superstitions du culte primitif. Le sauvage croit aux pressentiments,

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aux sorts. Il est persuadé qu'on peut se débarrasser de son ennemi en priant, pour obtenir sa mort, agenouillé sur un objet, le premier venu, qu'on sera parvenu à lui dérober. De pauvres diables ^imaginant qu'ils sont victimes de cette manœuvre ténébreuse tombent d,ans un état de prostration contre lequel on essayerait en vain de réagir. Quand un Canaque s'avisç de croire à sa fin prochaine, c'en est fait de lui. Tous les médecins du monde ne réussiraient pas à le tirer d'affaire.

Malgré l'ardeur de leur foi nouvelle, tous gardent au fond du cœur une petite place pour leurs anciens dieux et les invoquent aux heures de détresse. Les vieilles croyances ont été inculquées à la génération actuelle par la légende, les chants et les improvisations des conteurs ; assoupies, le moindre choc les réveille. Bien des années s'écouleront, la nation s'éteindra peutêtre avant qu'on ait fait comprendre à ces esprits naïfs les véritables causes des grands phénomènes qui, tour à tour, les frappent d'admiration et d'épouvante. Longtemps encore la terre qui frémit, les jets de flamme du Kilauea seront pour eux des manifestations des divinités jalouses, protestant contre un injurieux oubli ; comme il ne faut mécontenter personne, ils adorent le Dieu de la Bible satis cesser de faire en cachette leurs dévotions à Pelé. Le voyageur

parcourant les îles verra souvent de petites pyramides élevées sur le bord des sentiers, et l'indigène qui Taccompagne ne manquera pas d'y ajouter une pierre, en marmottant une formule destinée à conjurer les mauvais esprits. Un jour, un missionnaire avec lequel nous cheminions, ramassa un caillou qu'il lança dans une caverne formée par un bouillon de lave refroidie. Aussitôt le Canaque qui nous escortait sauta à bas de son cheval, plongea sous les hautes herbes et les ronces, et ne se remit en selle qu'après avoir extrait de l'excavation une pierre d'égale grosseur. Et lorsqu'on lui demanda pourquoi il se donnait tout ce mal, il murmura un peu confus : « Pelé sort par là le soir pour aller se baigner dans la mer. Il ne faut pas barrer le passage à la déesse. »

Ils assiègent les chapelles, placent dans leurs paillottes l'image du Crucifié, présentent leurs enfants au baptême, ce qui ne les empêche pas, ^'embarquant pour la pêche, d'adresser des prières aux divinités de l'Océan.

Certains critiques pourront dire aux pasteurs de toutes sectes : « Qu'y a-t-il donc de changé? « Votre œuvre est bien superficielle ; les anti- « ques superstitions ont la vie dure, et vous « n'avez fait qu'introduire dans le Panthéon bar- « bare un dieu de plus. » Ceux-ci répliqueraient

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justement : « Qu'importe, si ce dieu tient en res- « pect les autres, s'il rend l'idole inoffensive, le « barbare confiant et hospitalier ; s'il vous conci- « lie des chefs jadis féroces, vous garantit la « sécurité et la libre exploitation du sol; si, grâce « à lui, la civilisation poursuit sa marche en « avant, l'usine fume, les plantations s'étendent, « les vertes tiges des cannes ondulent au fond des « vallées? Qu'importe, si votre conquête s'accom- « plit, féconde et pacifique, à l'ombre de son « nom? » Mais une semblable dispute ne sera pas soulevée. Le pionnier du nouveau monde conserve au missionnaire une inaltérable estime, indépendante des divergences d'opinions que soulèvent les questions religieuses. Pour les uns, ce n'est qu'un explorateur hardi; d'autres voient en lui le champion de la foi; pour tous c'est une force, un instrument de conquête et de progrès, l'auxiliaire le. plus précieux des entreprises lointaines. On encourage ses efforts récents ; on salue son œuvre passée. L'Amérique lui a fait dans ses annales une large place. Ses historiens ont rendu populaire la mémoire des Marquette, des La Salle et de tant d'autres de nos compatriotes dont la France sait à peine les noms. Ce sentiment de haute gratitude donne lieu chaque jour à des manifestations inattendues de la part d'esprits aussi positifs.

Le fait suivant vient de se passer au Capitole

de Sacramento, dans la salle des séances de rassemblée de l'État de Californie, le dernier jour de la session. Au moment où l'assemblée allait s'ajourner, un membre, M. Wallace, se levait, et, avec le plus grand sérieux, déposait la proposition suivante, qui fut votée sans discussion et à l'unanimité :

« Considérant que le vingt-sixième jour d'août 1884 il y aura cent ans révolus depuis la mort du prêtre Junipero Serra à la mission de San Carlos, dans le comté de Monterey ; que les citoyens de Californie, sans distinction de croyance et d'opinions, ont maintes fois exprimé publiquement leur estime pour le fondateur des Missions qui furent les premiers établissements d'hommes civilisés en Californie;

« Considérant qu'il est convenable qu'une trace de ces sentiments subsiste dans les archives de l'assemblée et du département exécutif; en conséquence, et comme un juste tribut de respect à la mémoire de Junipero Serra,

« Il a été résolu par l'assemblée et le sénat de Californie, dans leur vingt-sixième session, que Son Excellence le Gouverneur serait requis — et il Test en effet respectueusement — de publier une proclamation déclarant et ordonnant que le vingtsixième jour d'août 1884 devra être célébré comme un jour de fête publique. »

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Et, au jour dit, les diverses administrations donneront congé à leur personnel; les banques, les ateliers, les entrepôts fermeront leurs portes ; dans un pays où le temps vaut de l'or, toutes les affaires seront suspendues vingt-quatre heures durant, en mémoire d'un Jésuite espagnol.

On se tromperait fort en cherchant dans ce vœu unanime et solennel l'expression d'un enthousiasme religieux. Ceux qui l'ont émis sont les représentants d'une société remuante, préoccupée surtout de ses intérêts immédiats, spéculateurs, commerçants, industriels, gens exempts de préjugés, quiviventvite,nese payent pas de mots, et dont le cerveau ne travaille guère sur des abstractions. Mais c'est le privilège des pays neufs où l'activité humaine a devant elle un champ illimité et la certitude d'obtenir un jour la récompense de ses efforts, d'ignorer longtemps encore les âpres et souvent, hélas ! les légitimes revendications sociales, terreurs des nations compactes et séniles. Libre à eux, dès lors, d'oublier au besoin les disputes des philosophies, les compétitions des sectes, en appelant indistinctement au service de l'œuvre commune tous les dévouements et toutes les forces. Heureux les peuples jeunes!

WAIMANALO.

Gros événement! Le pavillon cTHawaï s'est promené victorieux sur la mer.

II y a deux jours, un gredin qui commandait une goélette armée pour le cabotage des îles par une maison de commerce d'Honolulu, jaloux de tenter la fortune pour son compte, a levé l'ancre et décampé à l'anglaise, au légitime émoi de ses armateurs. C'est alors qu'un vieux pilotin retiré des affaires s'est offert à conduire, de concert avec les autorités, une expédition à la recherche du fugitif. Celui-ci, croyait-il, avait dû mettre le cap sur l'archipel Salomon. On lui couperait la route. Mais comment? Le gouvernement n'avait à sa disposition ni sloop ni brigantin, pas la moindre baleinière. Impossible de courir sus au forban avec des canots en troncs d'arbres. Un pilotin ne s'embarrasse pas pour si peu. Un petit vapeur à peu près hors de service achevait de pourrir dans un coin du port. En moins de rien

il fut remis à flot, gréé, équipé, et les fourneaux flambèrent, au risque d'une catastrophe ; on mit à bord une dizaine de militaires de bonne volonté, plus un petit canon qui ne s'était jamais vu à pareille fête, et ce fantastique équipage prit la mer, à rébahissementde la multitude. La journée se passa, la nuit vint, l'anxiété était grande, lorsqu'à l'aube on vit poindre le vaillant petit bateau remorquant triomphalement sa prise, dont le coupable capitaine faisait grise mine, surveillé de près par les carabiniers. Ceux-ci, cette fois du moins, n'étaient pas arrivés trop tard.

Tel est le fait d'armes en train de défrayer les conversations à bord du steamer de l'honorable M. J. G., membre du conseil privé et riche propriétaire, qui nous emmène à sa plantation de Waïmanalo.

Un séjour à Honolulu serait incomplet sans une excursion autour de l'île. Le trajet peut s'accomplir par terre ou par eau; mais il est nécessaire, dans ce dernier cas, de fréter une embarcation, aucune ligne de bateaux ne desservant ces côtes dangereuses bordées d'écueils, le long desquelles sont échelonnés de pauvres villages indigènes et des plantations isolées. L'amabilité de nos hôtes nous permettra de combiner les deux modes de locomotion. Nous allons contourner la pointe orientale de File, longer la

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côte nord, pour regagner ensuite Honolulu par la montagne et le sentier du Pâli.

Il avait été convenu que le départ s'effectuerait de grand matin, afin d'éviter autant que possible la chaleur; aussi sortions-nous du port une heure avant le jour. Notre ami était accompagné de sa femme et d'une de ses filles; les autres membres de la famille, installés à la campagne, étaient déjà prévenus de notre prochaine arrivée, car l'exploitation, à défaut de route carrossable, est reliée à la ville par un fil téléphonique.

Le bâtiment qui nous portait, affecté spécialement au service de la plantation, ne jaugeait pas plus de soixante tonneaux, roulait et tanguait à plaisir, se dressant, puis retombant au creux de la vague avec des mouvements désordonnés.

Bon marcheur, néanmoins, il devait parcourir en moins de quatre heures les trente-cinq milles qui séparent Honolulu de Waïmanalo. Une fraîche brise soufflait du nord-ouest; vu la difficulté de se tenir debout sur une coque aussi frêle par une mer un peu dure, d'épais tapis avaient été déroulés sur le pont, et une tente en prélart nous abritait contre les embruns.

Les frais ombrages, les maisons blanches d'Honolulu, Waïkiki et ses cocotiers sont déjà loin. Au delà du cap Diamant s'ouvre un étroit chenal qu'agite un ressac vioicnt, la côte se

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redresse abrupte et pelée; pendant plus d'une heure nous courons entre des murailles à pic et une ligne d'îlots rocheux à fleur d'eau. Puis, de nouveau, l'aspect change; la montagne redevenue verte s'enfonce vers l'intérieur, laissant entre elle et la mer un large espace légèrement vallonné, où pointent ça et là des maisonnettes au milieu des champs de cannes à sucre. Le navire, après avoir décrit une courbe immense autour d'un banc de corail, jetait l'ancre à cent mètres du rivage, et la chaloupe nous conduisait à terre.

La plantation, située à deux milles à l'intérieur, est reliée au rivage par un petit chemin de fer. Une machine vient au-devant de nous, remorquant un wagon-salon rempli de fleurs. Je passe sur le cérémonial ordinaire de l'hospitalité hawaïenne, les colliers jetés sur nos épaules, les couronnes dont on charge nos coiffures. Parés comme les Romains de la décadence dans le tableau de Thomas Couture, on nous présenta au reste de la famille et à son chef, beau vieillard de quatrevingt-quatre ans, d'origine écossaise. Ses idées ne sont plus très-nettes, mais il est choyé de la façon la plus touchante par ses petits-enfants et arrièrepetits-enfants couleur de cuivre, et c'est un singulier spectacle que celui de cet ancêtre, de ce blanc assistant à la dégénérescence fatale et rapide de sa race.

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De l'exploitation, je dirai peu de chose. Qui en a vu une en a, vu cent. Toutes sont disposées sur Je même plan. Elles ne diffèrent que par le degré de perfection de l'outillage, et par leur personnel, tour à tour noir, jaune ou blanc. Ici, on emploie des Chinois, auxquels le grand chapeau en forme de champignon et le coutelas pendu à la ceinture donnent une tournure guerrière. Ils reçoivent 6 à 8 dollars par mois s'ils sont nourris, et 1 1 dans le cas contraire. Les gens du pays sont en. petit nombre, plus maniables peut-être, moins rusés, moins joueurs et plusdociles que les Célestes, mais d'une indolence à nulle autre pareille, et se reposant de deux jours l'un. Aussi sont-ils payés non pas au mois, mais à la tâche. Les terres ont une étendue de 10,000 acres, dont 1,200 seulement sont défrichés. Des voies mobiles les sillonnent en tous sens, et, du matin au soir, de petites locomotives amènent la récolte au moulin à vapeur. La canne, dépouillée de sa feuille, est entraînée sur un plan incliné automatique entre deux cylindres tournant en sens inverse, où elle subit une pression de 7 à 8 tonnes. 100 livres de cannes traitées de la sorte fournissent près de 80 livres d'une sève verdâtre dont on neutralise lesacidespar un mélange de chaux. Soumis ensuite à une haute température, le liquide traverse un dédale de conduits et de cuves superposées, s'y

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dépouille de son écume et de ses scories, et, réduit, d'ébullition en ébullition, en une substance brune et visqueuse, s'écoule par petites quantités dans des essoreuses évoluant à raison de mille tours à la minute. Ce n'est qu'après ces délicates et très-peu engageantes manipulations que le sucre apparaît sous sa forme définitive en menus cristaux d'un jaune pâle.

Peu de cultures présentent un aspect comparable à celui des champs de cannes. C'est là, à n'en pas douter, la plus saisissante image de la fécondité terrestre. Tout est bon dans le précieux végétal. La tige, écrasée etséchée au soleil, tient , lieu de combustible ; des escouades de chauffeurs à peine vêtus, ruisselants de sueur, la poussent dans la gueule béante des fourneaux au moyen de longues perches. La feuille nourrit les chevaux et les mulets, et des fibres de l'aigrette on confectionne des chapeaux ou des nattes.

L'usine est pourvue de machines anglaises du type le plus récent; mais l'installation m'a paru moins large que dans les établissements analogues de Cuba ou de la Louisiane. Elle trahit une certaine hâte, et, de fait, l'exploitation, aujourd'hui florissante, ne date que de quatre ans. Ici point de temps d'arrêt, de morte-saison : on plante et l'on coupe tout le long de l'année. Le revenu varie de 3 à 5 tonnes à l'acre. Ce sol est d'une incroya-

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ble richesse. Quarante pieds carres plantés de halo suffisent à nourrir un homme ; on cultive sur une seule acre jusqu'à mille bananiers produisant annuellement dix tonnes de fruits.

Là même où il n'y a pas trace d'humus, dans la lave concassée, on récolte la patate, sur les terrains secs et élevés la pomme de terre d'Irlande et d'autres légumes des zones tempérées. Mais, jusqu'à présent, tout l'effort de la spéculation s'est porté sur le sucre avec une ardeur peut-être exagérée. La crise qui sévit sur cet important article de consommation prouverait une fois de plus qu'il est imprudent de jouer sa fortune sur une seule carte et de mettre tous ses œufs dans le même panier.

L'originalité de Waïmanalo consiste dans l'habitation du maître, qui ne ressemble en rien à celle d'un planteur des Antilles. Point de résidence d'aspect plus ou moins seigneurial. La famille est disséminée dans plusieurs cottages en bois : chacun d'eux ne contient qu'une pièce. C'est l'indépendance même. Cela supprime les corridors obscurs; on passe d'une chambre à l'autre par des couloirs aux cloisons mouvantes et fleuries, disposition qui a sa raison d'être dans un pays où la fréquence des tremblements de terre interdit les constructions ambitieuses et rendrait précaire l'œuvre du plus habile architecte. Une

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de ces cabanes, de dimensions plus vastes, relevée d'un badigeon clair, pimpante, coquette, sert de salon. C'est là qu'on se réunit le soir, maîtres et serviteurs, pour jaser, conter des histoires ou chanter.

Nous garderons un très -vif souvenir des deux journées passées chez ces excellents hôtes qui s'ingéniaient à nous rendre le séjour agréable. La contrée est très-giboyeuse. Le matin, de bonne heure, deux chevaux piaffaient à notre porte ; nous partions, le fusil en travers de la selle, escortés d'un Canaque, et, bien que tireurs médiocres, nous rentrions avec nos filets suffisamment garnis. Inutile de mettre pied à terre, à peine était-il besoin de viser : sarcelles, pluviers, oies sauvages s'élevaient par centaines des hautes herbes et des roseaux où nos montures enfonçaient jusqu'au poitrail. Le soir, la grande salle s'emplissait d'une société bariolée, et les danseurs se démenaient avec une verve endiablée; aux chansons du pays succédaient les trémoussements de la gigue, et les natifs, attirés par le bruit, se glissaient hors de leurs cases, venai.t faire cercle, accroupis à la file sur les nattes, les yeux agrandis de plaisir.

Les indigènes ont la passion de la danse; elle est de toutes les fêtes. Elle a ses confréries d'adeptes fervents qui en ont conservé les tradi-

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tions et se réunissent aux jours de gala pour exécuter les savantes combinaisons de la chorégraphie nationale. Ces danses sont nombreuses; la plus populaire est la hula-hula. C'est moins un pas proprement dit qu'un balancementcadencé de la tête et des membres qui rappelle le lent piétinement sur place et les voluptueuses contorsions auxquels se livrent les premiers sujets des cafés maures. Elle est exécutée par cinq ou six jeunes femmes, rarementjolies, disposées sur une seule ligne, les bras entrelacés, et combinant les flexions et les ronds de jambe avec une régularité de poupées à ressort. Souvent le divertissement est simplement une scène mimée par deux personnages, l'homme et la femme, laquelle pourrait s'intituler, en style de ballet, pas de la séduction, et être interprétée avec succès par mademoiselle Mauri et M. Mérante de l'Opéra. C'est l'éternelle phraséologie galante des chorégraphes passés, présents et futurs. Tout s'y trouve : coquetterie provocante, déclaration passionnée, dédains, désespoirs, jusqu'à la réconciliation finale et le triomphe de l'amoureux.

Le costume adopté pour ces exercices est le suivant : les hommes portent la blouse serrée à la taille et le pantalon court; les femmes, une chemisette très-ouverte et une jupe analogue au bouillon de gaze de nos ballerines, mais fabriquée

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avec les fibres sèches juxtaposées et flottantes des longues feuilles du lauhala ou pandanus. Aux chevilles, des bracelets de même substance; fleurs sur la tête, fleurs sur les épaules : ce sont les diamants du pays. L'orchestre est composé d'un ou deux banjos : à la rigueuron le simplifie; les assistants, toujours nombreux, remplacent l'instrument par les accords des voix appuyées d'un léger roulement sur une calebasse en guise de tambour.

La pudeur anglicane, effarouchée de ces passetemps populaires, les avait prohibés sous peine d'amende rdixdollars, c'est un prix fait. On le paye d'avance, et tout est dit; la loi bonne personne ferme les yeux, pourvu toutefois qu'il n'y ait pas de scandale. Péché racheté est péché pardonné.

Le troisième jour, de grand matin, nous jetions un dernier regard sur Waïmanalo et suivions, au pas relevé de deux bonnes bêtes, le sentier qui se dirige vers le Pâli. 11 longe d'abord la base de la montagne où les pluies fréquentes ont creusé dans le roc des sillons qui donnent à ces parois verticales l'aspect d'immenses tuyaux d'orgue; il escalade ensuite un premier contre-fort du haut duquel on découvre toutes les dentelures de la côte, puis s'égare de nouveau dans les profondeurs boisées, pour s'attaquer enfin à la gigantesque muraille de basalte, décrivant de vertigineux lacets. Ce pas-

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sage est quelque chose comme la Gemmi, mais une Gemmi tropicale où les fleurs pendent en lourdes grappes de roche en roche.

Ce pâli fut le théâtre d'une scène tragique lors de la conquête. Après une lutte acharnée, le roi d'Oahu et son armée reculèrent devant l'envahisseur jusqu'au bord du précipice. Sommés de se rendre, le chef et ses guerriers s'élancèrent dans l'abîme, ne voulant pas survivre à la défaite. Quelques ossements sont visibles encore sur le sentier à mi-côte ; mais la végétation envahissante dérobe aux regards du voyageur le fond du gouffre où les braves dorment de leur dernier sommeil.

Parvenu au sommet du passage, on se trouve, non pas sur l'arête d'un col, mais de plain-pied avec une vallée, A l'âpre versant nord succèdent sans transition des pentes douces, au delà desquelles reparaît l'Océan tranquille et bleu, sans une voile sur le cercle immense de l'horizon. Le sentier, moins raboteux, s'élargit; c'est un chemin, bientôt une route, et nous galopons dans Nuanu- Avenue, au milieu des jardins et des résidences. Voici le mausolée du dernier roi qu'entourent les kahilis noirs, à la hampe plaquée d'écaillés* fichés en terre ; le palais de la reine Emma, celui d'un richissime marchand chinois, M. A. Fong, et bien d'autres; majestueux boulevard qui fait rêver aux splendeurs de Batavia ou de Bangkok. Encord

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quelques minutée, et, dans le vestibule de l'hôtel, penchés sur la planchette du téléphone, nous enverrons nos remercîments de l'autre côté de l'île à l'hospitalière famille que nous avonsquittée il y a cinq heures. La conversation s'établit; notre ami nous adresse de loin ses dernières recommandations et ses souhaits à l'occasion de notre prochain départ pour l'île des volcans.

— Quand vous embarquez-vous pour Hawaï?

— Demain, sur le steamer Kinau.

— Je vais vous recommander au capitaine.

Vous serez de retour...?

— Le mois prochain.

— Avisez-moi de votre arrivée.

— Nous n'y manquerons pas.

— Bon voyage.

Sur ce, un grand bruit..., des rires, un bourdonnement de voix confuses, et ces trois syllabes articulées en chœur :

A-lo-haL..

l'île de misère.

Le steamer Kinau est le messager de l'archipel. D'allures paresseuses, dédaigneux de la ligne droite, ami des capricieux détours et des escales prolongées, il mettra facilement trois jours pour vous transporter d'Honolulu à Hilo, sur la côte orientale d'Hawaï, alors que la distance entre les deux points est tout au plus de cent lieues à vol d'oiseau. Tel quel, il constitue un progrès sensible sur les moyens de transport en usage il y a peu d'années. La traversée, à cette époque, exigeait une semaine sur une barque à voiles, sans préjudice des retards que pouvaient occasionner les méfaits de la brise et des courants. Tout est donc pour le mieux... A quoi bon se presser? On ne voit bien un pays qu'en voyageant, suivant la mode ancienne, à petites journées.

Le départ ou l'arrivée d'un bateau est toujours pour l'indigène un spectacle plein d'intérêt. Chaque bâtiment, qui accoste ou appareille,

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manœuvre devant un millier de spectateurs amassés sur la rive, gesticulant, battant des mains, brandissant des bouquets ou des couronnes, avec des cris de joie ou de plaintifs adieux, comme si tout ce qui leur est cher se trouvait à bord. C'est bien autre cbose quand il s'agit d'un vapeur faisant la navette entre les îles ! Un parent, un ami s'embarque-t-ii pour regagner son village, ou prendre, comme un simple Chinois, du service dans une plantation? cinquante personnes entourent le passager, l'exhortent, le consolent, se le passent de main en main ; beaucoup ne savent même pas son nom et ne l'ont jamais vu; mais, n'importe, ils y vont de bon cœur, c'est un des leurs, une partie d'eux-mêmes, un peu de leur chair et de leur sang que la mer emporte. Que Dieu le garde ! Nous avons assisté à ces démonstrations bruyantes et pathétiques du haut de la dunette du Kinau.

Heureusement les plus violentes émotions sont aussi les plus courtes, et la tristesse de nos compagnons de route fait bientôt place à un aimable enjouement. On avait à peine quitté le port, que chacun s'était casé de son mieux avec son petit bagage, et déjà des profondeurs de l' entre-pont montaient des fredons et les sons aigres du banjo*

Un Canaque qui part en voyage emporte lesobjets suivants : une calebasse de poï et un bouquet. Les plus aisés y joignent une guitare à trois

cordes, quelquefois, mais plus rarement, leur femme ou celle d'un ami.

II n'y avait pas un souffle dans l'air, pas une ride sur l'eau, et moins de deux heures après le départ, avant même que les cimes dentelées d'Oahu se fussent évanouies vers le couchant, une autre terre, Molokaï, émergeait lentement à l'est.

Molokaï est une île longue, étroite, escarpée, impraticable. La chaîne qui la partage en deux ne présente ni col ni dépression, aucun passage entre la côte sud et le versant nord. Les communications ne sont possibles que par mer, et seulement pendant une partie de l'année. Les indigènes la nomment Molokaï Kaaina Pali-Molokaï, la terre des précipices. Et c'est aussi la terre d'exil, l'île de misère et d'épouvante, le séjour des désespérés.

Il n'y a pas seulement, dans le Paradis du Pacifique, des oiseaux, des fleurs, une race d'hommes à l'épiderme doré, des danses et des chants ; il n'y a pas seulement les nuits diaphanes et parfumées, les lentes modulations de la mer battant les côtes de corail. Sur tout cela, sur les forêts mystérieuses, l'amoureuse tiédeur des nuits, au-dessus des résidences blotties dans l'ombre fraîche, des huttes de paille ou de gazon, plane un fantôme menaçant : la lèpre.

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Qu'est-elle? d'où vient-elle? Nul ne le sait. La science en étudie les ravages sans en pénétrer les causes. Le mal se dérobe capricieux dans ses symptômes, inégal, insaisissable, frappant indifféremment l'indigène et l'étranger.

On le désigne sous le nom de mal chinois ou lèpre de Chine. À-t-il été, en effet, importé de TOrient? L'hypothèse est admissible. Ce dont on est sûr, c'est qu'il était inconnu ici il y a trente ans, et qu'un des premiers cas fut constaté sur la personne d'un Chinois, au service de la maison royale. L'insouciance des habitants, le relâchement des moeurs, ont favorisé son développement rapide. Les premières mesures énergiques prises pour le combattre remontent à une quinzaine d'années. Jusque-là rien de sérieux n'avait été tenté, et la colonie étrangère n'était pas autrement émue d'un fléau qui semblait épargner l'homme blanc. Il fallait qu'elle-même fût frappée. Le réveil fut terrible, l'émotion à son comble, quand on reconnut que la supériorité de la race et la couleur de la peau ne garantissaient pas de la contagion. De la sécurité trompeuse de la veille, on passa sans transition au trouble, à l'effarement des grandes épidémies, et la conséquence de cette terreur tardive fut l'adoption du système actuellement en vigueur, la sélection brutale, impitoyable, des victimes. Le procédé est simple,

radical : ne pouvant guérir, on supprime. Les lépreux ou ceux présumés tels seront poursuivis, traqués, séparés du reste des humains, parqués dans un établissement spécial et relégués, après examen, sur la côte nord de Molokaï, à la garde de FOcéan. C'est là dorénavant qu'ils vivront ou plutôt qu'ils achèveront de mourir.

Le lieu choisi pour isoler ces misérables est une grande -plaine qu'emprisonne d'un côté la mer, de l'autre un formidable amphithéâtre de montagnes. Nul moyen de s'échapper. La muraille, haute de deux mille pieds, est infranchissable. Pas une brèche, pas un sentier : seules quelques chèvres sauvages se hasardent le long de ces parois verticales. Fuir par mer est impossible; aucun navire n'approche de ces parages mal famés, où d'irrésistibles tourbillons, des remous et l'agitation continuelle du flot signalent de redoutables écueils. Le seul point abordable, pour un bâtiment n'ayant qu'un faible tirant d'eau et ne s'aventurant qu'avec des précautions infinies, est la grève de Kalaupapa. Une fois par mois, quand le temps est beau, le vapeur y relâche et jette à terre ses provisions, de la viande fraîche, des sacs de riz et aussi les lettres, les menus cadeaux envoyés aux moribonds par ceux de leur famille restés au milieu des vivants.

À deux milles dans les terres est le chef-lieu de

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ce district maudit, le village de Ealawao. Vu de loin, il n'est ni mieux ni pis que la plupart des villages; maisons de planches, cabanes en bambous dans des enclos de bananiers, champs de patates et detaros : le site n'a rien de lugubre. Et pourtant il encadre le plus hideux tableau que puisse présenter l'humanité souffrante, douloureuse réunion d'êtres à jamais séparés de ceux qu'ils aiment : parents privés de leurs enfants, enfants arrachés à l'étreinte des mères, maris sans femmes, femmes sans époux.

La face rouge, tuméfiée, luisante, la chair marbrée de taches bleuâtres, objets d'horreur les uns pour les autres, ils attendent comme une délivrance la décomposition finale ; ils la voient faire son œuvre autour d'eux. Ceux qui sont encore debout peuvent se dire, en voyant leurs compagnons dont les plaies s'ouvrent, dont les yeux saignent, dont les membres se détachent du tronc, comme un fruit gâté tombé de l'arbre : « C'est ainsi que nous serons demain. »

Le village et ses environs renferment plus de mille lépreux indigènes ou métis, recueillis sur tous les points de l'archipel, et quelques blancs. Tous ne sont pas également atteints, la maladie procède par gradations lentes ; souvent elle se manifeste par l'insensibilité ou l'engourdissement d'une partie du corps, sans autre caractère

apparent; parfois ce n est au début qu'une tache blanche ou rosée, un petit point noir, presque rien. Pendant cette première phase qui dure plusieurs mois, les malheureux peuvent se méprendre sur leur état; ils ont conservé l'usage de leurs membres, ils peuvent aller et venir; ils s'occupent, cultivent un jardin, défrichent, plantent, embellissent leurs cabanes, lis trafiquent, font des échanges. Plusieurs ouvrent de petites boutiques, vendent du tabac, des nattes, des tissus à bon marché. Tous conservent jusqu'à la fin l'amour de la parure, et c'est un spectacle étrange que de voir errer ces spectres, aux regards vitreux, au visage convulsé, affublés d'étoffes voyantes, et couronnés de fleurs ; mais peu à peu le mal les brise, l'engourdissement gagne tout le corps, les taches s'étendent, l'épiderme se fend : les tumeurs crèvent, les ongles noircissent et tombent, les doigts s'effritent phalange par phalange, l'œil mort s'échappe de son orbite, les dents se déchaussent, la lèvre pend inerte, la gorge desséchée ne laisse plus passer qu'un son rauque. Et, chose effroyable, dans cette masse de chair informe et pantelante qui fut un homme, un seul organe est resté vivant, le cerveau.

Alors commence pour le lépreux la dernière étape de la voie douloureuse. De la hutte de bambous il est porté dans un bâtiment central,

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qu'entoure une épaisse pelouse plantée d'algarobas : c'est l'hôpital, car rien n'y a été épargné pour atténuer autant qu'il est possible l'horreur, des derniers moments. Les constructions propres et luisantes, disposées autour d'une vaste cour, qu'arrose une eau limpide amenée à grands frais T peuvent recevoir quarante agonisants; il y a des lits, du linge en abondance, une pharmacie suffisamment pourvue. Rien n'y manque, sauf le médecin. Que ferait-il, d'ailleurs, au chevet de ces condamnés? Les soins suprêmes leur sont prodigués par un personnel d'autant plus dévoué qu'il sait bien que son tour ne peut tarder à venir; les infirmiers d'aujourd'hui seront demain les mourants. Tous en effet, administrateur, surveillants, comptables, les maîtres et les valets, le gouverneur et son conseil, sont des lépreux. Et tous, quel que soit leur sang, sont à la dévotion de la souveraine qui commande ici, la Mort!

Seul au milieu de ces spectres, un homme vit pourtant. Celui-là était jeune, instruit, d'une rare distinction d'esprit et de manières ; ses éminentes facultés le destinaient à un avenir brillant; prêtre, il pouvait prétendre à un poste élevé dans l'Église. Et il est venu là spontanément, dans cette funèbre plaine de Kalawao, s'enfermer entre la montagne âpre etl'Océan sans bornes,, et s'asseoir, lui, plein de santé et de vie, au foyer des pestiférés. Il s'est

offert à ceux que le monde repoussait comme l'ami des mauvais jours, le bras qui soutient, la voix qui console pour aider ceux qui travaillent, assister ceux qui souffrent. Ces délaissés lui devront la joie inattendue d'apercevoir, penché sur leur grabat, un visage exprimant autre chose que l'horreur et le dégoût, de sentir des mains adroites et patientes panser leurs plaies sans frissonner, et d'entendre, dans leur longue agonie, une voix leur murmurer des paroles douces comme une chanson de mère sur le berceau d'un enfant.

J'ignore s'il y eut jamais un tel exemple de sacrifice, accompli aussi simplement, mais il est bon que ces choses-là soient sues; car elles ne sont pas seulement l'honneur d'une Église, mais la gloire de l'humanité tout entière. Il semble, du reste, que la renommée se plaise à exalter les humbles. Et sur cet immense Océan, des Marquises à Samoa, d'HawaïauxPomotou, il n'estpersonne, voyageurs, marins, colons de toutes nations et de toutes sectes, qui ne connaisse l'apôtre des lépreux, le Père Damiens. J'ai vu les plus indifférents, j'ai vu des protestants fanatiques acharnés dans leur haine contre le papisme, se découvrir, émus, en prononçant ce nom.

La mise hors la loi des individus infestés préservera- t-elle le reste de la nation? Rien n'est moins prouvé. S'il y a mille lépreux hors d'état de nuire,

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le nombre est grand encore de ceux qui errent en liberté, et que les efforts de leurs parents ou de leurs amis soustrairont longtemps aux investigations des commissaires de la santé. Ceux-ci ont à remplir une pénible tâche. Les natifs tremblent au seul nom de Molokaï : ils savent que celui qui met le pied sur l'île de Misère n'en sortira jamais ; dès que le fatal navire est signalé, ils enlèvent leurs malades sur des nattes, sur des brancards, et les emportent dans les cavernes au fond des bois. Alors commence à travers la jungle une véritable chasse à l'homme; le gibier traqué est ramené à la côte pour être embarqué sans délai. Quiconque en a été témoin n'oubliera jamais pareilles scènes : adieux déchirants, supplications, hurlements de la bête aux abois. Et ceux qui, plus alertes, sont parvenus à s'échapper, immobiles à présent, hébétés, haletants, assis sur le sable, essuient machinalement leurs membres labourés par les épines , sans quitter des yeux le bâtiment qui fuit, emportant les bien-aimés, les femmes, les enfants, les vieillards, les jeunes hommes.

Pauvre petit peuple doré, auquel la civilisation apporta ses trésors et son virus, ses enseignements et ses ulcères ! Heureux il vivait, ce sauvage, dans la grande nature ensoleillée. Pareil aux premiers hôtes de l'Éden dont on lui a conté la légende,

il n'avait point touché au fruit de l'arbre empoisonné ; et maintenant, il Ta cueilli et meurt.

Chaque année, la commission sanitaire, assistée d'un médecin, parcourt les îles, constate Jes cas flagrants de lèpre et examine les individus dont le mal ne se trahit pas par des symptômes extérieurs, mais soupçonnés d'en porter les germes. La loi n'épargne personne, pas plus les étrangers que l'indigène : elle frappe jusqu'au pied du trône, et des hommes de sang royal, entre autres un cousin de la reine Emma, ont du partir pour la triste vallée de Kalawao.

Plusieurs auxquels la gravité de leur état ôte tout espoird'échapper au bannissement, renoncent à fuir, et se livrent de bonne grâce. Quelques-uns même, à peine atteints, qui eussent pu longtemps encore rester libres, ont fait preuve d'abnégation touchante en demandant à être emmenés au même titre que leurs frères. De ce nombre fut un des hommes les plus considérables du royaume par sa fortune, ses relations, son autorité de légiste et l'éloquence de sa parole, un métis que son teint peu hàlé et la finesse de ses traits pouvaient faire passer pour un blanc. Il se nommait Bill Ragsdale.

Une connaissance approfondie du pays, des traditions et des usages, lui valait l'estime et la confiance de la colonie étrangère. Généreux, ser-

viable, d'humeur enjouée, semant sans compter les aumônes et les saillies, ce diable de Bill, comme on l'appelait, e'tait adoré du peuple ; ayant avec cela les défauts de ses qualités; de mœurs faciles, emporté, hâbleur et prodigue, un bon diable.

Interprète de la législature, c'était merveille, paraît-il, de l'entendre paraphraser, dans une improvisation chaude et brillante les pâles et brèves observations de MM. les représentants anglocanaques. Chacun d'eux, grâce à lui, devenait un orateur et s'applaudissait d'avoir tant de talent sans avoir jamais rien fait pour cela. Elégant, riche, fêté en dépit de ses travers, il était la joie de ce petit monde, et nul ne supposait que ce rieur dût sitôt renoncer à la vie. Nul surtout ne pouvait prévoir l'émouvante sérénité de ce renoncement.

Un matin, le shérif reçut une lettre dans laquelle Bill Ragsdale se dénonçait comme atteint de la lèpre, et voulant, disait-il, donner à tous l'exemple de la soumission aux lois, demandait à être embarqué avec les malheureux prêts à partir le soir même pour Molokaï. Il réclamait pour toute faveur qu'on le laissât libre jusqu'à l'heure du départ, et qu'il lui fût permis de se rendre directement au bateau sans passer par le lazaret.

Ce matin-là, de très-bonne heure, on le vit

monter à cheval dans une tenue plus soignée encore que de coutume ; il refit une dernière fois sa promenade favorite et parcourut à plusieurs reprises ces avenues ombreuses qu'il ne devait plus revoir. Il s'arrêtait devant les maisons amies, adressait aux personnes assises sous les vérandahs un adieu aimable, comme s'il se fût agi pour lui d'un voyage d'affaires, d'une courte absence. Puis au moment où le navire allait lever l'ancre, pi^enant avec lui une Bible et quelques volumes, il se rendit au rivage, où une embarcation l'attendait. Déjà le bruit de son départ pour l'exil éternel avait couru parmi les indigènes, et une foule compacte était là, sanglotant, avec des couronnes de fleurs dans les mains. D'un geste, il réclama le silence, et adressa à ces pauvres gens une courte allocution, insistant sur la nécessité de se soumettre avec calme aux mesures. rigoureuses prises pour conjurer la lèpre. Ses derniers mots furent : « Paix, frères, et priez non-seulement pour moi, mais pour tous les autres qui sont descendus vivants dans la tombe. Àloha! Dieu vous assiste ! » Et la chaloupe s'éloigna. Telle est en peu de mots l'histoire du métis Bill Ragsdale ; comme celle du lépreux d'Àoste, elle eût mérité qu'un de Maistre fût là pour la conter.

Dans la matinée qui précéda notre départ, nous avions visité la léproserie d'Honolulu. Cet

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établissement, destiné à l'origine à n'être qu'un hôpital temporaire où les malades devaient subir une observation minutieuse qui déciderait de leur sort, renferme aujourd'hui de cinq à six cents individus des deux sexes, dont la plupart sont là à titre définitif. Leur captivité est plus douce. Au moins peuvent-ils voir du fond de leur prison l'île natale, les champs où ils ont vécu libres, les toits de ieurs cabanes pointant au-dessus des arbres, et prêter l'oreille aux bruits lointains de la foule, au bourdonnement joyeux de la vie : ceux-là sont les heureux. Plusieurs apparemment doivent à de hautes influences cette situation privilégiée. Mais d'autres motifs d'un ordre plus élevé ont décidé le maintien de cette agglomération souffrante aux environs de la capitale. Elle offre à la science médicale un champ d'expériences d'accès facile, et le moyen de poursuivre l'étude des phénomènes sur les mêmes sujets à diverses périodes. Car le mystérieux fléau ne s'impose pas seulement à l'attention des autorités locales, mais doit préoccuper à juste titre les représentants des autres nations. Aucune d'elles ne peut se flatter d'être à l'abri. Le mal n'est point particulier à ces régions, et s'acclimate aisément partout, aussi bien dans les contrées froides ou tempérées que sous le tropique. Les Anglais n'ont-ils pas à lutter avec lui au Nouveau-

Brunswick, où la température minima atteint parfois trente degrés? Rien ne s'oppose à ce qu'un jour ou l'autre, grâce à la fréquence des communications maritimes, il continue sa marche en avant, et débarque dans quelque port d'Europe. Ilconvientdonc décompter avec cette redoutable éventualité, et de chercher, sans plus attendre, le remède à la source même du mal. L'Allemagne vient de faire le premier pas dans cette voie, et la Faculté de Berlin a envoyé ici un de ses membres les plus distingués, M. le docteur Arming, qui depuis six mois se livre à de fort intéressantes expériences dans un vaste laboratoire au centre de l'hospice.

Ses patientes et délicates études n'ont pas encore donné les résultats qu'on était endroit d'attendre, mais rien ne se fait sans le secours du temps ; et les efforts d'autres chercheurs hâteront peutêtre la solution du problème. Le gouvernement hawaïen, dans le but de provoquer le concours <de la science étrangère, se propose, dit-on, de ménager prochainement les crédits nécessaires à l'installation d'une série de laboratoires et de cliniques. Ces laboratoires, ainsi qu'un certain nombre de malades, seraient mis à la disposition des médecins délégués par les diverses puissances civilisées. Cbacun d'eux aurait toute liberté d'agir suivant ses procédés spéciaux de recherche et

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d'analyse, et du choc des idées et des méthodes jaillirait peut-être la lumière. Mais il faut pour cela forcer l'attention des cabinets européens qui ont déjà beaucoup d'occupations, de missions, d'explorations sur tous les points du globe, et ne se croient pas autrement intéressés à résoudre une énigme aussi lointaine.

La cité lépreuse occupe au bord de la mer un vaste espace de terrain enclos de hautes palissades et de fossés.

Les malades n'y sont point réunis dans un même édifice, mais répartis par groupes de huit ou dix dans des cottages en planches élevés d'un pied au-dessus du terrain par une charpente à claire-voie. Les pièces blanchies à la chaux, percées de larges ouvertures, ne contiennent que les couchettes en fer très-espacées, aucun meuble superflu, ni nattes, ni rideaux, rien qui puisse donner asile à la poussière.

Pour tout plafond, le toit très-incliné, avec un système d'ouvertures ménagées dans l'arête pour entretenir la fraîcheur; ainsi, l'air se renouvelle incessamment à l'intérieur et sous le plancher. C'est une demeure aérienne où circule, tamisée et amortie, la saine brise venant du large.

L'installation fait le plus grand honneur à ses organisateurs. L'administration en a été confiée à, des Sœurs hospitalières que le gouvernement a

mandées tout exprès des États-Unis j décision surprenante, si Ton songe que le pouvoir est aux mains de protestants rigides ou de gens libres de convictions religieuses : le roi ne fréquente aucune église, et son premier ministre, homme éminent d'ailleurs, est un ancien mormon dont la vie, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, fournirait un récit d'aventures aussi variées qu'intéressantes; mais la nécessité, plus forte que le fanatisme et l'indifférence, a fait apprécier à leur juste valeur les trésors de patience et de dévouement cachés sous la cornette blanche et la robe noire des hospitalières.

Munis d'une autorisation spéciale, nous nous sommes rendus à sept heures du matin à la léproserie, où nous attendait un de nos compatriotes de la mission, le Père Léonor, qui avait bien voulu nous servir d'introducteur.

La supérieure, une Américaine dont la jeunesse et la grâce éclairent ce lieu funèbre, nous reçut au parloir, et nous engagea à visiter à notre aise l'établissement dans ses moindres détails. La maison qu'elle occupe avec ses compagnes est petite, sommairement meublée, mais disposée avec le goût et la propreté raffinée que l'on retrouve dans les plus humbles logis de la Nouvelle-Angleterre.

La chapelle fait suite au parloir; elle est dis-

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posée de manière à pouvoir servir à tous les cultes indifféremment. Une cloison mobile sépare au besoin l'autel du reste de la nef, et l'église devient une salle neutre, tour à tour temple, salle de lecture ou de réunion. Le mérite de cette disposition, qui atteste le respect des croyances et une rare élévation d'esprit, revient au digne prêtre qui nous accompagne, un vaillant, lui aussi, qui depuis une vingtaine d'années mène la rude vie des missions, a beaucoup vu, beaucoup souffert, et a rapporté de ses pénibles voyages les larges et tolérantes idées, la piété indulgente et douce de l'homme familiarisé avec les grands horizons.

Quelques planches seulement nous masquaient le but de notre visite. Notre guide poussa une porte. Une bouffée d'air s'y engouffra, avec un clair rayon de soleil. Nous étions dans la place.

À cette heure matinale, l'immense enceinte, avec ses avenues coupées à angles droits, ses petites maisons alignées comme des soldats à la parade, et ses pelouses plantées d'arbres, présentait un spectacle des plus animés. Toute la population valide était à l'œuvre , procédant à la toilette du village . Les hommes allaient et venaient, armés de balais et de brouettes, arrosaient les gazons et les allées : les femmes, sur le seuil des portes, vaquaient aux soins du ménage, nettoyaient les calebasses, essuyaient le museau

des marmots, ou tressaient des colliers de fleurs.

L'ensemble n'avait rien d'anormal ; c'était le mouvement d'un quartier quelconque de la ville à pareille heure. Mais à mesure qu'on avançait, la réalité se dévoilait dans toute sa laideur; les faces marbrées, les yeux louches, la bouffissure des visages, coupaient court à l'illusion.

Dans la première maison où nous entrâmes, une mère berçait son enfant nouveau-né, — la femme, jeune encore, mais déjà hideuse, la face grimaçante, l'œil droit demi-rongé. Elle rit et nous tend le bébé; il est joli, mignon, potelé; ses grands yeux noirs ont le regard fixe d'une idole hindoue. Il ne crie pas, il est grave comme s'il avait conscience du sort qui l'attend... Sur sa jambe gauche, un peu au-dessus du genou, une tache blanchâtre de la grosseur d'un pois... La lèpre.

Notre arrivée a fait sensation; une dizaine de visages curieux se montrent dans l'embrasure de la porte, et, en sortant, nous remarquons devant la maison un grand rassemblement où les commentaires vont leur train.

Que d'enfants !... il y en a de tous les âges, depuis le poupon qui fait ses premiers pas, tantôt clochant sur ses deux pieds, tantôt à la façon d'un jeune quadrupède, jusqu'au gamin de dix ans, aux grands yeux noirs pleins de malice, à la mine éveillée, type de gavroche polynésien. Beaucoup

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sont nés ici. Tous y mourront, très-peu dépasseront la quinzième année. Mais, bien que leurs jours soient comptés, bien qu'ils ne doivent jamais franchir l'enceinte de la léproserie, ils sont élevés et' instruits à l'égal des favorisés du sort sur qui le mal n'a pas> dès leur naissance, mis sa marque indélébile. S'ils ne doivent pas vieillir, au moins auront-ils vécu comme des êtres pensants, et non dans la dégradation de la brute souffrante et désespérée.

Au centre de l'hospice, sur une pelouse, est l'école. Elle consiste en un grand kiosque, dans le genre de ceux qui servent aux orchestres sur nos promenades publiques; quelques bancs, une table, deux tableaux noirs couverts de chiffres ou d'exemples d'écriture, mobilier banal de la salle d'étude la plus singulière qui soit au monde, ouverte à l'air et à la lumière, perchée sur son échafaudage comme un nid sur une branche. Au moment où nous la traversions, il ne s'y trouvait qu'une fillette de six ans, au long sarrau de calicot à raies bleues et rouges, absorbée dans un travail d'importance. Armée d'un bâton de craie, le bras tendu, se haussant sur la pointe des pieds, elle traçait des caractères énormes qui montaient, descendaient et chevauchaient l'un sur l'autre, avec un mépris déplorable des lois de la calligraphie :

E lvo mako malma i loliO o ka Lani.

L'enfant transcrivait dans sa langue natale un texte anglais qui s'étalait en lettres moulées sur l'autre tableau noir à l'extrémité de l'école :

Our Father who art in lieavens...

Le Pater! L'appel touchant de la créature au Créateur, ironie amère dans ce lieu maudit!

Le logement que nous visitons ensuite est meublé avec une certaine recherche et réservé pour l'usage exclusif d'une seule personne parvenue à la période aiguë de la maladie. Le malheureux qui râle là, allongé dans un fauteuil de jonc, appartenait à la classe riche, et les reliques de son opulence, les mille souvenirs de son existence heureuse entourent son atroce agonie.

Notre émotion est grande, car celui-là, c'est un blanc, c'est un des nôtres. Ce qui reste de ce corps est paralysé, inerte. Je dis ce qui reste... car déjà la main droite et une partie de F avantbras se sont détachées, la main gauche convulsée, roidie, a perdu les premières phalanges... Les paupières sont rongées, l'orbite est vide, à la place des yeux deux plaies béantes nous regardent... Puissé-je ne jamais revoir rien de pareil!

Cet homme est un Américain, jeune encore. Il est ici depuis quatre ans. Notre guide s'approche de lui, se nomme, ajoutant que les personnes qui l'accompagnent sont de race blanche, des gens

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qui n'ont pas voulu traverser l'hospice sans lui faire visite.

Quelque chose comme un sourire éclaire ce visage meurtri, et d'une voix basse, sifflante, le malade articule faiblement: Tkanksl... tkanksl (Merci !)

Puis, lorsqu'on lui demande s'il souffre un peu moins que la veille , il fait un geste de dénégation, un mouvement fébrile agite ses lèvres, et, rassemblant toutes ses forces, il jette d'un ton farouche ce cri de désespoir et de révolte à l'adresse de la science impuissante : « Yankees doctors know every thing ant know nothing ! Les médecins yankees croient tout savoir et ne savent rien! »

HéJas ! pauvre homme ! j'ignore si d'autres docteurs auront plus de clairvoyance que ceux de ton pays. L'Allemand qui, de son laboratoire, situé vis-à-vis de ta maison, peut entendre tes gémissements, passe là pourtant bien des heures d'un labeur acharné, collectionnant les virus sur les plaques de verre, soumettant à l'analyse chimique le sang vicié, le pus des ulcères recueilli sur chaque malade à différentes époques. Peine perdue. La nature se refuse encore à livrer son secret.

Mais si la victoire est lente à venir, nous n'en devons pas moins saluer très-bas ces hommes.

dont l'abnégation égale le savoir, qui n'ont pas hésité à abandonner pour longtemps leur patrie, leurs hautes relations, leur foyer paisible, pour servir la science et la vie. Ils ne combattent point pour une cause perdue, et si le sort déjoue leurs espérances, s'ils succombent à la tâche, l'honneur leur reste d'avoir frayé la route à deschercheurs plus heureux.

Dans l'enceinte, du côté qui fait face à la ville, il existe une trouée; une barrière précédée d'un fossé profond remplace des palissades et permet aux captifs de recevoir, à distance respectueuse,, les visites de leurs parents et de leurs amis... Une femme portant son enfant, appuyée contre les barreaux, causfe avec son mari assis au dehors sur l'herbe. Un espace de six pieds au plus sépare les interlocuteurs, et cet espace, ni l'un ni l'autre ne le franchira jamais, à moins que des protecteurs influents n'obtiennent pour l'époux resté libre la faveur de rejoindre sa femme. Cette permission est rarement accordée, et dans ce cas^ l'intéressé est prévenu d'avoir à réfléchir avant d'en user : la décision qu'il va prendre est grave. Entrer, c'est se condamner à une réclusion perpétuelle : quiconque a été admis dans cette communauté de misère n'en doit plus sortir.

Nous la quittons, pourtant, après deux heures consacrées à cette visite poignante, et les groupes

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chuchotent, se demandent sans doute quels sont ces nouveaux venus devant qui la porte se rouvre, ces privilégiés que la tombe rejette parmi les vivants-

En repassant devant le kiosque-école, j'aperçois de nouveau la petite élève devant son tableau noir.

Distraite par notre arrivée, un instant elle nous avait suivis ; maintenant elle s'était remise au travail, plus appliquée que jamais, sérieuse, et lentement elle écrasait son bâton de craie en grosses lettres enchevêtrées :

E like me ia i malamaia ma ka lani.

« Que votre volonté soit faite... »

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