‹ Un printemps sur le PacifiqueChapitre 6 sur 6 · XIII. — Deux recettes · texte numérisé non relu

XIII. — Deux recettes

Les pages qui précèdent étaient écrites depuis deux ans, quand les hasards d'une expédition autour du monde me ramenèrent aux îles Sandwich.

J'ai dit, au cours de ce récit, l'inexorable fatalité qui semble peser sur les aborigènes, d'année en année plus clair-semés, et la situation difficile créée aux exploitations agricoles par cette rareté croissante de la main-d'œuvre indigène. Le repeuplement tenté par l'introduction de familles portugaises n'avait donné que d'insuffisants résultats, et le problème posé restait le même : suppléer au manque de bras sans avoir recours à l'immigration chinoise. On a essayé de le résoudre en faisant appel aux laborieuses et denses populations du Japon. L'avenir dira si le mouvement d'opinion qui se manifeste un peu partout contre l'envahissement des Célestes, épargnera les nouveaux venus de l'empire du Soleil Levant. Quoi qu'il en soit, une convention venait d'être conclue à cet effet entre le gouvernement du Mikado et le cabinet hawaïen, et le navire qui me conduisait de Yokohama à San-Francisco dut relâcher à Honolulu pour y débarquer un convoi de neuf

cents émigrants japonais de tout sexe et de tout âge.

J'ai mis à profit cette nouvelle et très-courte visite dans une région que je n'espérais pas revoir, pour noter au vol les changements survenus depuis mon premier voyage. Ils étaient peu nombreux, mais cependant appréciables pour quiconque a eu l'occasion d'étudier dans ces archipels lointains les transformations progressives de la vie politique et sociale sons l'influence de la race blanche.

Ici s'accuse, chaque jour plus nettement, l'action prépondérante de cette société distincte composée des résidents établis depuis longtemps dans le pays, Américains, Anglais, Allemands, Portugais, dont pas un n'a renoncé d'une façon formelle à sa nationalité d'origine, mais qui, par leur installation définitive, l'importance des intérêts engagés, ont conquis une naturalisation de fait, et se considèrent comme les représentants les plus accrédités de la communauté hawaïenne. A ce titre, ils ne pouvaient assister impassibles aux agissements d'un gouvernement fantaisiste qu'entravait à peine un fantôme de Constitution. De bonne foi, on ne devait pas s'attendre à ce qu'une parodie du parlementarisme britannique en imposât beaucoup à un monarque polynésien. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le roi en prît à son aise avec les finances de l'État, menacé d'une banqueroute à brève échéance, en dépit des impôts toujours accrus au détriment des commerçants et des industriels. Ceux-ci toutefois commençaient à perdre patience, envisageant la possibilité de veiller de plus près à leurs affaires, et la nécessité do réduire à un rôle purement décoratif sa trop entreprenante majesté canaque. Les choses en étaient Ki

lors de mon second passage dans l'archipel, et tout faisait prévoir une crise prochaine.

La crise a eu lieu, toute pacifique : soulèvement de bonne compagnie, révolte de gens bien élevés, si Ton en juge par le récit que nous en a donné la presse américaine. Le 30 juin 1887, les intéressés organisaient un mass-meeting, — nous dirions une réunion plénière, — et votaient à l'unanimité un ensemble de résolutions, que leurs délégués allaient dès le lendemain soumettre à la sanction du roi. En même temps, MM. les planteurs ou négociants en dry goods, tous gens paisibles, ayant horreur du sang versé, mais sachant à l'occasion manier un rifle, s'assemblaient par compagnies, et attendaient Je résultat sous les armes. Quant aux trois cents hommes composant l'armée et la police royales, ils avaient jugé prudent de s'éclipser, et ne s'avisèrent de reparaître qu'après l'apaisement du conflit.

Sa Majesté céda. Après s'être, pour la forme, mise sous la protection des représentants des puissances étrangères, elle leur déclara qu'elle était prête à tout accepter. Les exigences se bornaient au remplacement du ministère en fonctions par des hommes de confiance soigneusement désignés, et à quelques réformes dans la Constitution. Les membres de la Chambre des seigneurs notamment, vieux chefs bronzés naguère nommés à vie par le souverain, ne devaient plus avoir dorénavant qu'un mandat temporaire et électif. Ces points acquis, on fut d'accord. Les riflemen désarmèrent , la garde royale reparut à son poste : la petite ville, ensevelie sous les fleurs et les palmes, reprit sa physionomie accoutumée. La révolution s'était accomplie au milieu de la parfaite

indifférence de la population indigène, qui ne s'émeut pins pour si peu. Il y a moins de quinze ans, elle accueillait avec de violents murmures l'élection du roi actuel, soupçonné de n'ctre pas suffisamment hostile à l'influence étrangère. Aujourd'hui, elle laisse les étrangers mettre en tutelle ce même roi.

Ces choses se passent si loin de nous, sur un si petit point de la terre, que la mention peut en paraître futile. Aussi n'a-t-elle pour but que de compléter cette rapide esquisse océanienne. D'ailleurs, par ce temps de concurrence internationale, les archipels du grand Océan présentent tous un intérêt d'actualité. Us ont éveillé les convoitises de toutes les nations : on échange à leur sujet des notes et des protocoles, et le moindre groupe a sa valeur, alors qu'il constitue un poste avancé à mi-chemin de l'Amérique et de l'Asie.

Novembre 1887.

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