DEUX RECETTES
violée. II n'est nul besoin de recourir au marchand; chacun peut arracher à son gré la rave empoisonnée, qui pousse à foison dans les forêts, et la distiller sans alambic. À toutes mes questions concernant le mode de fabrication on avait simplement répondu que le breuvage était préparé par des femmes. Depuis, j'ai eu l'occasion de voir élaborer cette liqueur de ménage, et mes lectrices me sauront gré, je n'en doute pas, de leur en indiquer la formule, en même temps qu'un excellent moyen d'occuper leurs loisirs à la campagne.
Je suppose au préalable qu'elles se sont procuré à prix d'or quelques tubercules A'awa ou piper methysticum des naturalistes. J'admets en outre qu'elles ont pris soin d'inviter pour la circonstance quelques-unes de leurs amies . Ce dernier point est capital.
À vrai dire, l'occupation n'est pas à l'usage exclusif des dames, et les deux sexes y peuvent participer avec d'égales chances de succès. Les seules conditions requises pour s'en acquitter à souhait sont une mâchoire robuste et des dents solides.
Ceci posé, voici comment on procède. La compagnie assise en cercle, chacun des assistants s'empare d'une racine , la mâche et rejette la pulpe réduite en pâte dans une calebasse dis-
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posée à cet effet. Quand elle est remplie aux deux tiers, ajouter de l'eau et agiter le mélange jusqu'à ce qu'il blanchisse et se recouvre d'une belle écume savonneuse.
Filtrer à travers un linge et mettre en bouteilles.
Hilo a ses charmes, son horizon lumineux, ses nuits incomparables ; mais il faut dire adieu à tout cela. Vingt-quatre heures de repos dans Je paisible village nous avaient fait oublier nos fatigues. Le bateau ne repartant que dans trois jours, nous avions décidé de traverser l'île, et d'aller l'attendre sur le versant occidental, au mouillage de Kavaihae.
Notre première étape fut courte, un orage nous arrête au hameau à'Onomea, après deux heures de marche . C'est là que nous devons prendre congé du Père Pouzot . L'excellent homme avait tenu à nous escorter un bout de chemin, et nous fit donner asile dans une maison canaque dont les habitants se montrèrent d'autant plus empressés qu'ils se disposaient à se rendre le lendemain à Hilo pour faire baptiser leur nouveau-né. L'arrivée inopinée du missionnaire leur épargnait une course pénible dans les
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terres détrempées; ils nous témoignèrent leur joie par un accueil particulièrement cordial, et découvrirentje ne sais où des œufs, un poulet, des patates, un festin complet qui jurait avec la simplicité, parfois poussée à l'extrême, de notre ordinaire. Le lendemain à l'aube, l'enfant reçut le baptême, cria, ni plus ni moins que tout autre petit chrétien, et, la cérémonie terminée, on se sépara, le prêtre pour regagner son pauvre presbytère , et nous pour continuer notre route au nord en suivant la mer.
La côte orientale d'IIavaï est d'une structure très-singulière, le sol est composé non plus de lave, mais de terreau rougeâtre, marneux, liquéfié par la pluie, où les chevaux n'avancent qu'avec des difficultés inouïes, bronchent à chaque pas, et s'abattent dans les fondrières. De plus, le plateau que supportent les hautes falaises est coupé de distance en distance par d'étroits ravins, dont la profondeur varie de trois cents à mille pieds, encombrés d'une végétation inextricable et arrosés par d'impétueux torrents descendus de la montagne. Brusquement, au milieu dune plaine unie, vous êtes arrêtés par un précipice. La descente le long du sentier taillé dans le roc, ou serpentant sur les pentes argileuses, est toujours émouvante. Debout sur les étriers, presque à angle étroit avec la tête du cheval, vous laissez.
la prudente bête, les rênes flottantes, chercher elle-même son chemin : elle marche à petits pas, hésitante, craintive, tâtant le terrain avant de s'y hasarder, tour à tour avançant et retirant le pied ; le moindre faux pas serait mortel. Il faut parfois, plus d'une heure pour franchir une de ces gorges, en admettant que le torrent subitement grossi par une ondée ne rende pas le gué impraticable pour un temps plus ou moins long. Ces déchirures de la côte résultent d'anciens tremblements de terre et livraient jadis passage aux matières en fusion vomies par le volcan. Aujourd'hui, presque toutes servent de lits à des ruisseaux alimentés par la fonte des neiges. Quelques-uns ont un cours paisible et coulent sans bruit sous des arcades fleuries ; d'autres se brisent avec fureur contre la muraille abrupte et frayent leur route à grand fracas, de cascade en cascade, jusqu'à l'Océan. Leur transparence est souvent trompeuse; les chevaux perdent pied tout à coup et luttent à grand'peine contre o le courant. Ce bain glacé se renouvelle d'heure en heure et pourrait avoir des conséquences funestes, si l'exercice violent auquel nous nous livrons n'amenait chaque fois une réaction salutaire.
Nous avons compté jusqu'à soixante-neuf de ces gorges vertigineuses sur un parcours de trente milles entre Hilo et le village de Lampahoehoe.
Je craindrais de m 1 être exagéré les difficultés surmontées, si, de retour à Honolulu, le hasard n'avait fait tomber entre mes mains la relation d'un explorateur 1 , qui s'exprime en termes bien autrement émus sur cette route extraordinaire. Voici ce que j'y lus : « Nous avons traversé six fois les Montagnes Rocheuses, parcouru la Sierra Madré du Mexique, franchi trois fois la chaîne volcanique de l'Amérique centrale, visité à deux reprises différentes les Andes, et nous affirmons, de la façon la plus formelle, n'avoir jamais voyagé sur une route qui donne au voyageur la sensation continue d'un mouvement de haut en bas et de bas en haut le long d'une échelle autant que le sentier de Lampahoehoe à Hilo. » Je ne m'étonne plus s'il nous a fallu deux longues journées pour arriver à la vallée de Waïpio, située à vingt lieues au plus de notre point de départ.
Partout ailleurs cette belle vallée, célèbre dans l'Archipel, ne causerait certes pas au voyageur une surprise aussi vive. Les Pyrénées et les Alpes nous offrent maints exemples de ces enfoncements sans issue, de ces cirques entourés de cascades. Mais on ne s'attend pas à retrouver dans une île du Pacifique la reproduction presque
1 La Paz, Graphick Sketches.
exacte du val fameux de Lauterbrunnen. Les deux sites ont entre eux la plus grande analogie. Mêmes parois lisses, rayées par le suintement des eaux, même rivière déroulant son ruban argenté sur de vertes pelouses égayées par les teintes dorées des chalets. Les croupes neigeuses du Mauna- Loa, qui se dressent à Tanière-plan, complètent l'illusion; seuls les toits coniques des huttes de paille, de gazon ou de bambou, les bouquets de palmiers., de pandanus, de yukas, remplaçant les sombres silhouettes des sapins et des mélèzes, nous rappellent que nous sommes sous les tropiques.
La vallée aujourd'hui silencieuse et morne s'ouvre au fond d'une baie encaissée entre deux falaises hautes de deux cents mètres, et doit surtout sa célébrité aux souvenirs religieux qu'elle évoque. C'était anciennement une terre sacrée, un lieu d'asile. Là s'élevait une des cités de refuge, ou Puhonuas, dont ces îles présentent de nombreux vestiges. Elles étaient au nombre de sept ou huit. Hawaï en possédait deux, Tune à Waïpio, l'autre à Honaunau sur la côte ouest. Ces inviolables enceintes abritaient le gueiTier vaincu, l'esclave fugitif, la victime échappée au sacrifice, le sacrilège et le meurtrier. Ses larges portes •restaient toujours ouvertes ; l'une faisait face à la mer, l'autre à la montagne. Un assassinat était-il
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commis, les parents du mort avaient le droit de s'emparer du criminel et lui donnaient la chasse : le misérable, traqué, harcelé, s'efforçait d'atteindre le refuge aux abords duquel stationnait une foule de curieux, suivant avec intérêt les péripéties de la poursuite, encourageant les coureurs de la voix et du geste; et c'étaient des cris de joie, quand l'homme sur le point de tomber aux mains des implacables justiciers touchait la muraille protectrice. Dès lors il était Tabû, sacré pour tous, même pour le roi, et, prosterné devant le temple, remerciait l'idole secourable. Cela fait, il confessait son crime, recevait l'absolution de la main du prêtre, et pouvait retourner impunément à ses affaires, libre et respecté de tous désormais. Quiconque eut porté la main sur lui eut outragé les dieux et mérité la mort; les rebelles en armes, les hordes victorieuses, s'arrêtaient devant la cité sainte. En temps de guerre, de longues lances surmontées d'un drapeau blanc indiquaient de loin à la tribu vaincue la place du sanctuaire ; les vieillards, les femmes, les enfants y venaient attendre en sûreté que la paix fût conclue. Il n'est pas d'exemple qu'un seul de ces Puhonuas ait été profané, fût-ce dans l'emportement du combat, ou dans l'ivresse de la victoire. Curieux mélange d'humanité et de pratiques sanguinaires. Ici les autels où l'on égorgeait les captifs, là
l'asile inviolable, espoir des faibles. A qui donc ces barbares avaient-ils emprunté l'idée de la cité de refuge , cette antique institution des peuples orientaux? Comment les traditions bibliques ont-elles traversé l'immensité des mers? Problème destiné à occuper longtemps encore les loisirs des ethnographes et les méditations des philosophes.
Au fond de la vallée, un sentier qui n'a pas plus d'un pied de large en certains endroits s'accroche aux anfractuosités de l'escarpement et conduit en quelques heures dans le district de ,Waïmea. L'aspect du paysage change : des terres grasses, de la végétation puissante, on passe aux champs de vieilles laves, aux horizons désolés du versant occidental. Après une descente de cinq lieues sous un implacable soleil qui réverbère entre les roches nues, nous arrivons à Kawaihae. A notre gauche, les silhouettes sombres du Heiau se détachent sur l'azur de la mer et du ciel ; plus loin, se montrent les cabanes, le hangar avec son mât où flotte l'étendard d'Hawaï, les pirogues amarrées aux pilotis et, au large, le steamer qui arrive dans un tourbillon de fumée.
La nuit est venue, limpide et douce. Le Kinau nous emporte rapidement sur la mer endormie.
La brise est molle, l'Océan uni comme un miroir. La lune dans son plein éclaire les hautes mon-
tagnes de Maui, le récif désert de Kahoolawe et Lanaï, l'île longue dont nous suivons de fort près les terres déchiquetées.
Lanaï joue un rôle important dans la mythologie indigène ; c'est la patrie des légendes, l'île merveilleuse que l'imagination des conteurs a peuplée des divinités de l'air et des eaux. Selon des croyances encore vivaces, tous les dieuxpoissons, Neptunes du Pacifique, avaient choisi pour demeures les grottes sous-marines que les lames ou les poussées volcaniques ont creusées au pied des hautes falaises. C'était une terre sacrée. Habitée maintenant par des bergers et quelques pêcheurs, elle contenait jadis une population nombreuse. Le plateau central appelé Kealia Kapu ou Kealia Tabû (Kealia la Sainte) était un lieu de refuge, et, sur le rivage, on distingue encore les pans de murs, les énormes assises d'un temple pareil à celui de Kawaihac.
Il y a peu d'années, une idole grossièrement taillée se dressait au milieu des ruines et recevait les hommages des personnes timorées désireuses de ménager la suceptibilité des anciens dieux. Mais quand le roi Kamehameha V visita l'île, il ordonna qu'on abattît l'idole, et la fit enfouir dans un endroit écarté. Malgré cette exécution, quelques pêcheurs continuent leurs pieux pèlerinages, et apportent en secret des offrandes sur
remplacement de l'image vénérée, à seule fin de se rendre propices les vieilles divinités de la mer.
L'entre-pont est rempli d'indigènes de tout sexe et de tout âge, avec leurs bouquets, leurs calebasses, des chiens, des chats et des poulets. Cette ménagerie fait un bruit d'enfer. Debout sur un tas de cordes, un grand gaillard, armé d'un banjo, au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs assis sur leurs talons, déclame une histoire, s'arrêtantde temps à autre pour reprendre haleine et gratter quelques accords sur son instrument. Son récit, à en juger par sa mimique, est des plus mouvementés. Il fait agir et parler plusieurs personnages, simulant les gestes et le jeu des physionomies, emporté, triste ou joyeux, suivant les exigences de la situation. La scène est éclairée par une lanterne fumeuse pendue à la cloison, et surtout par les rayons de la lune tombant des hublots entrouverts.
Le peuple, comme tous les enfants, goûte fort ces déclamations où la réalité coudoie la fable, mélange bizarre [d'aventures guerrières et de contes à dormir debout. Leurs auteurs sont inconnus, leur forme essentiellement variable. Le même poème, passant de bouche en bouche, se modifie et s'amplifie au point qu'il devient difficile de reconnaître la donnée primitive. J'ai eu le bonheur de pouvoir m'en procurer un sténographié
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presque mot à mot sous la dictée du conteur; il donnera une idée de ce que sont ces légendes où les réminiscences tiennent autant de place que l'invention, parfois aussi pleines d'une poésie originale et sauvage. La voici fidèlement transcrite d'après la version anglaise. Je me suis efforcé de rendre la naïveté, les brutalités et jusqu'à la monotonie d'expressions et de tournures qui donnent àl'improvisation barbare son rhythme et sa saveur. Non que je me fasse illusion sur la valeur de ce conte assez long et rien moins que joyeux, qui semble inspiré tour à tour du divin Homère et du Petit Poucet. Ces choses-là n'existent que par la singularité des accessoires, le geste et l'accent du narrateur, la physionomie de l'auditoire. Il leur faut la nuit tropicale, les faces cuivrées, le capiteux arôme des guirlandes de fleurs, un idiome pareil au gazouillement des oiseaux, et, frappant les flancs d'un navire en marche, la longue vague du Pacifique.
Lanaï, Lanaï, terre sacrée, vénérée des hommes d'autrefois, des îles la première née, fille de Pahulu, déesse de la mer !
Le Roi des huit îles est venu. Il a conquis cette terre comme les autres. Il est venu avec ses canots de guerre, avec ses chefs et ses prêtres. C'est le vainqueur, le vaillant fils d'Umi, celui qui commande à Kohala.
Et quand il fut venu, ceux de File descendirent vers la mer. Devant la hutte royale faite de pili tressé ils déposèrent les taros et les ignames, les oheloset les patates. Avec eux ils amenaient aussi des chiens sauvages, de jeunes chiens à la chair tendre nourris de poï.
Les femmes apportaient des guirlandes de nauu, le frais jasmin de Lanaï, et les jetaient sur les épaules des guerriers rangés autour du chef. Et sur le front du Roi elles mirent une couronne, une odorante couronne de maïle.
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Et, de toutes, la plus belle était Kaala, la Fleur parfumée du matin. Quinze soleils avaient bruni son visage. Tout ce que le laï feuillu laissait voir de son jeune corps brillait d'un éclat pareil à celui de la lune qui se lève. Et sa jeunesse embaumait comme les fleurs.
Et le vent écartant les feuilles qui pendaient autour d'elle comme des flèches vertes, sa beauté remplit les yeux et le cœur d'un des plus braves, le cœur du jeune guerrier Kaaialù;
Celui dont le bras avait frappé de grands coups sur les hommes de Lanaï au jour de la conquête. Brandissant la lance, terrible entre ses mains, il les avait poussés jusqu'au bord d'un pâli profond. Et eux, pris de peur, jetaient des cris et suppliaient. Mais lui se moquait des cris et des prières. Menaçant, il les chassait devant lui, et ils sautèrent dans le gouffre comme un troupeau effrayé. Et, en bas, leurs corps déchirés jonchèrent les pierres aiguës, et il y eut là une masse sanglante de chair et d'os.
Voici ce qu'avait fait Kaaialii. Et il est beau. Il regarde la jeune fille, et, parlant au grand chef, il s'écrie : « Roi de toutes les îles, permets que cette doucefleur soit mienne, à la place de la vallée que tu m'avais donnée pour domaine. »
Et, répondant, le Roi dit : « Tu planteras le jasmin de Lanaï dans la vallée que je t'ai donnée
à Kohala. Mais un autre réclame ici notre fille, et cet autre est le Briseur d'os, le balafré Maïlou. Mon jeune fils va lutter avec lui, et la fille appartiendra à celui des deux qui pourra la prendre après ce combat. Que celui-là l'emporte dans sa hutte, où une même tappa les couvrira tous deux. »
Mais Kaala tremble. Elle a entendu parler du Briseur d'os, de Maïlou à la balafre, dont les caresses font mourir. Il a étouffé sous ses baisers plus d'une vierge comme elle. Il aspira leur dernier souffle, et, mortes, il les a jetées en pâture aux requins voraces.
Et la jeune fille de Lanaï aima le guerrier de la Grande Terre 1 , celui qui avait vaincu son peuple, et dont les regards perçants l'avaient, elle aussi, blessée. Et, se tournant vers lui : « chef, ditelle , puisse ton bras être le plus fort, ton courage victorieux! Sauve-moi de celui qui boit le sang des vierges, et, tant qu'elle vivra, Kaala fera cuire le poï et battra la tappa pour toi. »
À présent la lutte va commencer. Les guerriers marchent l'un vers l'autre. Le Roi des huit îles s'est assis sur une natte de hala. Sur le sable semé de coquillages les deux braves se tiennent debout, nus, les reins ceints du malo. Dans leurs
1 L'île d' Hawaii
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yeux flambe la haine, et ils allongent les bras, prêts à frapper.
Ils sont debout, ils se guettent; l'un vers l'autre ils marchent et rapprochent leurs visages pour cracher la menace et le défi.
Et le Briseur d'os, le balafré Maïlou, ouvre la bouche et dit: «Kaaialù, hardi devant les femmes, brave devant les lâches! Ta lance a labouré le dos d'un ennemi qui fuyait. Moi, je romprai le tien sous mon genou; ta carcasse râlante, je veux la jeter à un porc affamé. Et, pendant qu'il élargira tes plaies et te fouillera le ventre, je caresserai, moi, celle que tu aimes, devant toi, avant que tes yeux soient morts. »
Mais le jeune chef a souri, et il répond : «Toi, tueur de vierges, tu vas sentir sur la gorge la main d'un homme. Je chasserai le souffle de ta vile poitrine, et les pourceaux eux-mêmes ne voudront pas de ta chair. Le requin de la baie a faim, et il t'attend. »
Maintenant ils se dressent l'un contre l'autre, le poing haut, et ils cherchent la place où frapper un coup mortel. Prompte, la main du Briseur d'os s'abat sur Kaaialu. Mais lui, plus rapide encore, saisit le bras levé et le tord comme une liane souple, et, du coup, il rompt l'épaule et le bras.
Furieux et blessé, Maïlou lutte encore. Mais deux mains crispées par la rage s'emparent de son
autre bras, et Ton entend le bruit d'une branche morte qui casse. Et la brute vaincue, les bras brisés, pendants et mous, se retourne pour fuir. — Mais déjà le porte-lance d'Hawai l'atteint, il la jette à terre, il la tient dans le sable sous son genou.
Et Kaaialù pèse plus fort, il pèse sur F échine jusqu'à ce que les os craquent et se rompent. Le redoutable étrangleur de vierges est étendu sur le sable, et de sa bouche le dernier souffle s'échappe avec du sang.
Alors le Roi des îles a dit : « Bien ! notre fils a la force du dieu Kanchoa. Que notre fille s'approche maintenant et le frotte d'herbes parfumées. Il y aura un grand festin, et la Hula-hula, et des chansons. Puis une même tappa les couvrira tous deux. »
Assises en rond, les jeunes filles chantent, agitant les gourdes peintes pleines de cailloux. — Ensuite elles se lèvent et se balancent, mêlant les danses et les chansons. Le vent écarte leurs robes de feuilles; des éclairs brillent dans les yeux des guerriers, et le héros du jour s'élance. Il saisit Kaala, il l'enlève, il l'emporte, disant : « Désormais tu danseras dans ma hutte, à Kohala, pour moi seul. »
Mais un cri s'est fait entendre. Un homme accourt, il traverse les rangs des chefs et se lamente : «Kaala, mon enfant, est partie. Qui me
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soignera dans ma vieillesse? Que répondrai-je au jeune chef d'Olowhahu quand il me demandera où est ma fille? — Il faut que je me cache de lui, ou je suis mort. » Et celui qui se lamente ainsi, c'est Opanuï, le père de Kaala.
Lui aussi a combattu sur la falaise de Maunalei; il a vu les siens précipités dans le pâli profond et n'a conservé la vie qu'en se courbant devant le vainqueur. Et il s'est dit : « Je me vengerai. J'arracherai ma fille au meurtrier de mon peuple. Loin, très-loin je l'emmènerai. Je la cacherai dans la mer, et nul ne saura la place où je l'aurai cachée, nul autre que les dieuxpoissons et moi ! »
C'est le matin. Kaala est assise devant la case de son seigneur. Son visage brille comme le dieu du jour quand il sort de la demeure de Mani. Et roici que tout à coup Opanuï son père apparaît et lui dit : « Mon enfant, votre mère est mourante à Mahana. Priez votre seigneur qu'il vous permette d'aller la voir une fois encore, avant que son canot vous emmène à sa Grande- Terre.
— Hélas!. dit-elle. Depuis quand ma mère Kalani est-elle malade?... J'irai la trouver, j'irai vite, et je baiserai ses membres endoloris. Et elle ira
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bien mieux dès que son enfant l'aura baisée.
Kaaialù mon seigneur est bon : il me laissera partir, et je serai de retour avant que la lune ait brillé deux fois sur la baie. »
Et le jeune homme a dit : « Va. » Il est triste. Mais lui aussi a une mère dans la vallée de Kohala, et il a dit : « Va. Kaaialù est un chef : il ne doit pas parler comme une femme. »
Et elle part. Et, tandis qu'elle s'éloigne sur le sentier, elle regarde souvent en arrière. Elle voit son seigneur debout sur le bord de la falaise qui domine la mer. Immobile elle le voit, dès qu'ellemême s'arrête et se retourne. Et, parvenue au haut de la colline, comme elle va redescendre de l'autre côté dans la vallée, une dernière fois elle l'aperçoit encore immobile, qui la regarde.
Le père et la fille ont marché longtemps. Ils ont passé la vallée verte de Palawaï, les bois de Kalulu, traversé la rivière, gravi la montagne. Le vieillard maintenant abandonne le sentier qui mène à Mahama. Il se dirige de nouveau vers la côte. Et Kaala lui dit : « père, nous allons perdre notre route. Nous ne trouverons pas ma mère sur ce sentier.
— Votre mère est dans la baie de Kaumala.
J'ai dit qu'elle allait mourir, pour mieux tromper votre seigneur. Elle n'est point malade. Elle nous attend. Elle a broyé pour vous le taro de Palais
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waï et rempli les calebasses. Elle ramasse pour vous des coquillages. Cette nuit, vous dormirez près d'elle. »
Et, silencieux, il continue à descendre vers la baie. Et, dans la baie, il n'y a rien, rien que les rocbes, rien que la mer. Et Kaala s'écrie : « père, où allons-nous? C'est ici la retraite du requin et du serpent Puhi. Vous voulez donc me livrer à eux! Je ne reverrai donc jamais mon seigneur!
— Écoute, a dit Opanuï. Écoute la vérité.
L'Océan sera ta demeure; le requin, ton compagnon et ton gardien. Il ne te fera point de mal. Je te mène là où vivent les dieux de la mer, et ton exécrable chef ne leur enlèvera pas une fille de Lanaï. Lorsque Kaaialù sera reparti dans son canot pour Kohala, alors le chef d'Olowahu viendra et te ramènera sur la terre. »
C'est ainsi qu'il a parlé. Et il saisit Kaala par la main et l'entraîne le long du rivage, du côté de la baie qui regarde le soleil levant. Là, le flot gronde toujours. La mer bouillonne, et, dans le récif de corail, il y a une caverne haute et grande dont l'entrée est au-dessous des eaux.
Il enlace la faible fille d'un de ses bras puissants, et d'un bond il s'élance dans le tourbillon d'écume. Comme un dauphin il nage. Il fend l'eau de son bras libre, atteint le lit de l'Océan,
gagne une brèche étroite entre les roches, nage encore et touche une rive où ne luit jamais le clair soleil. Il s'y dresse debout et respire, il respire F air froid de la cave dont l'entrée est audessous des eaux.
Là s'étend un espace respecté des vagues, où le jour pâle pénètre à travers la mer transparente. Les crabes ont fui sur les pierres humides, et le Puhi, le hideux serpent, lentement est sorti de son trou .Et le terrible dieu regarde ceux qui viennent troubler son sommeil.
Kaala s'attache aux genoux de son père, et elle crie : « père, père, brise-moi le front contre le rocher plutôt que de laisser le serpent s'enrouler autour de mon cou avant que je sois morte.
— Écoute, dit Opanuï. Avec moi tu reviendras à la chaude clarté du soleil. Tu fouleras de nouveau les sentiers de Palawaï, la vallée fleurie qui embaume, et tu tresseras encore les leis de jasmin, situ consens à me suivre dans la maison du chef d'Olowahu et à oublier auprès de lui ton seigneur, le vainqueur couvert dû sang des nôtres. »
Mais doucement la femme de Kaaialu murmure, à genoux sur le roc, elle murmure bien bas : « Je ne veux d'autres caresses que celles de mon seigneur; si je ne dois plus appuyer ma tête sur sa poitrine, sur ces pierres froides, je l'appuierai pour mourir. S'il ne doit plus me serrer dans ses
bras, que le Puhi vienne donc et m'étouffe. Qu'il rampe autour de moi, et m'arrache le cœur, et déchire mes joues, plutôt qu'un autre que mon seigneur baise mon visage.
— Qu'il te garde alors » dit Opanuï. — Et rudement il la repousse. « Qu'il te garde jusqu'à ce que le chef d'Olawahu vienne te prendre et t'emporte dans sa maison sur les collines de Maui. Ne cherche pas à fuir. — La vague est forte, tes bras sont faibles, et tu serais brisée contre les roches par le courant rapide. Attends celui que j'enverrai vers toi, et vis. » Et il plonge, il disparaît dans le gouffre, et nageur vigoureux, il revoit bientôt l'air libre, la resplendissante lumière.
Kaaialù est resté debout sur la falaise, il est resté à regarder au flanc de la colline le sentier par lequel Kaala s'en est allée. Longtemps il est demeuré là, après qu'elle eut disparu dans la vallée. Il s'est jeté sur sa natte, et le sommeil l'a fui. Alors il a marché le long du rivage, toute la nuit il a marché, et, à l'aube, il est remonté sur la falaise.
Et, comme il était à guetter, une jeune fille a paru sur la hauteur. Elle court, elle saute comme une chevrette, parmi les pierres et les
buissons. Et il va s'élancer au-devant d'elle. Mais il s'arrête. Ce n'est pas celle qu'il attend. C'est la petite Ua son amie, et sur son visage il y a de mauvaises nouvelles. Et le chef lui demande : « Pourquoi Kaala s'attarde-t-elle dans la vallée? Lui est-il arrivé malheur? Peut-être le morne chant de YAnaana a-t-il brisé son cœur. Peutêtre est-elle étendue froide sur la prairie de Mahana.
— Chef, répond la fille aux yeux tristes, celle que tu aimes n'est pas dans la vallée. Elle n'est point arrivée jusqu'à la hutte de sa mère Kalani. Mais, du haut des collines de Kalulu, des gensont aperçu son père qui l'entraînait dans la forêt. Et, depuis, on ne l'a pas revue. »
Le chef n'entend rien de plus. Il court, il descend le coteau, atteint la vallée, dépasse le bois, traverse la rivière, escalade la montagne, et dans la poussière du sentier il voit des traces, il les suit. Il reconnaît ses petits pieds.
Comme il arrive sur le plateau, il aperçoit Opanuï, le père de Kaala. Opanuï est seul.
L'homme aux cheveux gris est vigoureux encore. Mais il a reconnu le jeune chef, il a vu la flamme de ses yeux. Il hésite un instant, puis s'enfuit dans la plaine.
Il fuit, mais Kaaialu bondit à sa poursuite, Kaaialu que nul ne surpasse à la course comme
dans le combat. Ils courent sur le chemin de Kealia.- Le vieillard cherche l'abri de la cité sainte. Mais il s'épuise. Son ennemi va l'atteindre, il étend les bras. Ah! vieillard, il te prend à la gorge. Non. La main a glissé sur la chair ruisselante. Le fugitif touche le mur sacré, franchit l'enceinte. Il est sous la protection des dieux.
Le chef alors se laisse tomber dans la poussière. Il maudit les dieux et l'inviolable Tabû. Ses amis sont venus, l'emportent dans sa hutte, et il y reste étendu sans mouvement, les yeux clos. Quand il les rouvre, il aperçoit la petite Ua aux cheveux bouclés. Près de lui elle a placé une calebasse de poï et du poisson sec, et, lorsqu'il s'est rassasié, le voilà fort de nouveau. Et se relevant, sourd à la voix des siens, sans un regard pour Ua qui l'aime, il dit : « J'irai, je la chercherai partout. Et si je ne la trouve pas, je veux mourir. »
Et il va sur les collines, dans les vallées; dans les bois de Kalulu, les halliers de Kaa et le ravin de Maunalei, il crie le nom de Kaala. Il va sur les terres de Paomaï, dans les vallons de Kaiholene où chante la source sacrée. Et il y a là un prêtre de Kaunolu, puisant de l'eau dans une calebasse. Et le vieillard la lui présente et lui dit : « Homme fatigué, bois l'eau sainte, l'eau vive qui ranime les morts. »
Mais lui s'écrie : « Père, je n'ai ni soif ni faim. Dis -moi seulement où je puis trouver celle que j'ai perdue, et je t'apporterai de nombreuses victimes, des chiens et des hommes, pour tes dieux. »
Et joyeux, le prêtre a répondu : « Fils, je sais que tu cherches la douce fleur de Palawaï, et nul autre que son père ne peut dire où elle est. Mais je sais aussi que tu la chercherais en vain dans les bois, dans les ravins et dans cette montagne. Opanuï est un plongeur hardi; il a dans la mer des retraites connues de lui seul. A l'heure où personne n'oserait le suivre , quand le vent souffle, quand la nuit tombe, il disparaît et sort avec les dieux-poissons, sous l'eau verte. Tu trouveras celle que tu aimes dans une caverne sur la côte. »
Le chef a repris sa course vers la mer. Dans les plaines de Palawaï, les villages sont déserts, la fumée ne monte pas des huttes. Tout le peuple est avec le Roi dans les pêcheries sur le rivage. Mais Kaaialïi n'est pas seul. Quelqu'un le suit dans la vallée silencieuse. La petite Ua descend après lui sur le sentier. Dans les bois, parmi les ronces, haletante elle Fa suivi de loin, et elle le rejoint comme il arrive sur la grève.
Mais lui n'écoute que le murmure du flot, il ne regarde que le relief blanc d'écume. « Kaala! ô Kaala! où es-tu? » Il croit l'entendre. Elle lui
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répond. Elle est là. C'est elle qui crie dans le vent, elle qui se plaint sous la vague. Il s'élance en disant : « Me voici! »
Et la petite Ua se lamente et l'appelle : « chef, reviens, reviens vers la terre, reviens vers moi. Prends garde aux dieux de l'abîme qui hantent la cave de corail. Reviens. Pour toi je tresserai des couronnes, je te parlerai de Kaala ton amie et la mienne, et sécherai tes pleurs sous mes baisers. Reviens; les guerriers vont partir, ton canot t'attend , et le roi Kohala rassemble ses jeunes hommes. »
Et, comme il ne reparaît pas, elle s'en va vite, vite à Kealia trouver le Roi de toutes les îles, et le Roi fut affligé en l'écoutant. Et il commença d'armer les pirogues et se dirigea avec les chefs vers la grève de Kaumalapau.
Et sur la grève, Kaaialû tient dans ses bras l'enfant de Lanaï, la douce fleur du matin qui va mourir. Mourante il l'a trouvée dans la sombre caverne dont l'entrée est au-dessous des eaux. Et elle lui dit : « mon chef, mon maître et mon seigneur, j'ai voulu te rejoindre, et les dieux de la mer m'ont brisée contre les pierres, les pierres aiguës; la vague m'a rejetée, et je pensais ne te voir plus jamais. Mais tu es venu. Mon cœur s'appuie sur Je tien, et maintenant je peux mourir. »
Et le chef répond : « Tu vivras. Ne crains plus
rien. Je suis là. Je t'aime. Tu reverras ta vallée fraîche, ta cabane au bord du ruisseau, et tu tresseras des leis pour ton seigneur.
— Non, chef, Kaala ne nouera plus de guirlandes, mais seulement une dernière fois les bras autour de ton cou. Aloha. »
Et quand vinrent le Roi et les guerriers, Kaaialù s'écria : « Roi de toutes les mers, j'ai perdu la fleur que tu m'avais donnée; elle est brisée, elle est morte, et la vie n'est plus rien pour moi. »
Mais le chef des chefs a dit : « Quoi ! n'es-tu pas un guerrier, et vas-tu te laisser mourir pour une fille? Voici Ua qui t'aime. Elle est jeune et belle comme Kaala. Jeté la donne, et plus encore si tu le veux. Tu recevras, outre la terre de Kohala, toutes celles que tu me demanderas dans Lanaï. La grande vallée de Palawaï sera la tienne. Tu auras mes pêcheries de Kaunolu et seras maître de cette île.
— Écoute, chef des chefs, dit Kaaialu. Elle était pour moi plus que ma vie, plus que les dieux, plus que toi-même, ô Roi. Du jour où je l'ai vue, mes regards n'ont pu se détacher d'elle : plus belle encore je la revois quand je ferme les yeux. Laisse-moi donc les fermer pour toujours. »
Et, rapide, il bondit de bloc en bloc jusqu'en haut de la falaise. Il se retourne, il s'élance et tombe broyé parmi les roches.
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Où es-tu, brave chef? Belle fille, où es-tu?
Père, qu'as-tu fait de ta fille? Mère, qu'est devenue ton enfant? Les terres de Kohala seront mornes, et les vallées de Lanaï se lamenteront. La lance du chef s'est échappée de ses mains, la fille a laissé là sa natte commencée. Vous vous aimiez comme le soleil aime la fleur, comme le poisson aime la vague. Et maintenant vous dormez l'un près de l'autre, et le bruit de la mer ne vous réveillerait pas.
Ils sont couchés sur la plage. Le Roi les a fait couvrir de fines tappas et de bambous entrelacés. Us seront bien ainsi. Et d'eux souvent on parlera, et sur eux il y aura des plaintes et des chants, aussi longtemps qu'on entendra sur l'Océan le bruit des vagues, et sur la terre le bruit des hommes !
Honolulu est en fête. Aux vergues des navires, aux mâts des consulats, les pavillons se déploient dans la brise matinale. Le Roi ouvre son parlement, et je ne suis pas médiocrement surpris du fonctionnement régulier de la machine gouvernementale sur ce point infime de l'univers. Gomment, à l'ombre des algarobas et des papayas séculaires, parmi les camphriers, les caoutchoucs et les bambous, au milieu d'un peuple enfant, supposer qu'on se trouve en plein pays constitutionnel pourvu d'institutions chères à la vieille Europe?
Nous retrouvons ici les deux Chambres, celle des nobles, nommés à vie par le souverain, et celle des représentants, issus du suffrage universel. Mais cette dernière a ceci de particulier, qu'elle se renouvelle tous les deux ans et ne tient jamais qu'une session. Après quoi il faut procéder à des élections générales. Beaucoup de personnes
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trouveraient la réalisation de leur idéal dans ces retours fréquents de la période électorale. Mais ici, sauf de rares exceptions, tout se passe en douceur. Je me demande même jusqu'à quel point les émotions de la politique et les avantages du régime parlementaire sont appréciés de braves gens peu vêtus. Quoi qu'il en soit, en admettant que ceci constitue un simple passe-temps à l'usage dune élite civilisée, il faut avouer que le jeu en vaut un autre. H est sérieux, bien réglé, et ne fait de mal à personne.
Notons en passant que cette institution de Chambres biennales est précisément le but que poursuivait récemment, à des milliers de lieues d'ici, un illustre homme d'État, arbitre incontesté de la politique européenne. Non queje soupçonne le Chancelier de fer de n'être qu'un plat imitateur, séduit par la beauté du régime hawaïen. Je n'oserais aller jusque-là. Mais le rapprochement est au moins plaisant, et méritait qu'on le signalât.
La cérémonie d'ouverture a été célébrée en grand apparat. Le palais législatif est situé vis-àvis de la résidence royale. Le canon tonne, les musiques jouent, l'armée entière forme la haie, et Sa Majesté s'avance, entourée des emblèmes de la souveraineté, les longs kahilis ornés de plumes blanches et rouges. La Reine l'accompagne. C'est
une femme d'une quarantaine d'années, assez bien conservée, aussi belle que peut l'être une Hawaïenne parvenue à la maturité. Le Roi est en uniforme d'officier général; la Reine, sanglée dans une robe de cour expédiée de Londres ou de New- York. Tous deux prirent place sur une estrade garnie de drapeaux et de crépines d'or, au pied de laquelle un siège avait été réservé à l'héritière présomptive, jeune lady de fière mine. Instruit par l'exemple de ses prédécesseurs, le Roi s'est bien gardé d'imiter leur insouciance à l'égard de l'avenir de la dynastie, et, n'ayant point d'enfants, s'est empressé, aussitôt élu, de désigner une de ses sœurs pour le remplacer, le cas échéant. Rangés de chaque côté du trône, se tenaient les ministres, les nobles, vieux chefs crépus, aux traits vigoureusement sculptés, et, plus loin, les députés de toutes nuances, Canaques métis ou blancs, ces derniers en majorité. Au fond de la salle, une foule compacte, car la séance est publique, et. chacun est admis, pour peu qu'il sache jouer des coudes, à en contempler les splendeurs.
Le Roi se lève et prononce en canaque, puis en anglais, le « speech » de circonstance, dont un exemplaire nous avait été distribué en même temps qu'aux membres de l'Assemblée. Ce document est identique avec les morceaux d'éloquence officielle récités dans les parlements des deux mondes, et.
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peut se résumer en trois mots : « Tout va bien. » Cependant quelques passages ont traita des questions urgentes, spéciales au jeune royaume, notamment aux mesures à prendre pour favoriser l'immigration, restreindre la vente des boissons fermentées et combattre la lèpre. L'orateur saisit cette occasion pour remercier en termes émus les Sœurs de charité qui sont venues au secours de son peuple, hommage impartial s'il en fut, éma- 1 nant d'un homme absolument dégagé de toutes les sectes. Le discours s'achève sur un chaleureux appel au patriotisme et au dévouement de MM. les représentants, et la session est déclarée ouverte. Sur ce, les fanfares recommencent, les tambours battent aux champs, les kahilis s'inclinent au-dessus des augustes têtes, et la retraite s'opère dans le même ordre que l'arrivée.
Nous avons assisté le lendemain à une séance ordinaire. L'Assemblée compte une cinquantaine de membres, tant sénateurs que députés siégeant ensemble. Les orateurs parlent de leur place, comme au congrès de Washington. Un interprète .traduit et, au besoin, commente les observations et les discours. La discussion nous parut des plus courtoises, bien qu'il s'agît d'un sujet sur lequel peu de gens sont d'accord, je veux parler de la loi prohibant la vente des alcools aux indigènes. «Ceux-ci, les. plus intelligents du moins, avouent
que l'usage leur en est funeste, mais se révoltent contre une mesure qui les place vis-à-vis de la race blanche dans une condition d'infériorité manifeste. Ils réclament, et leur thèse a, parait-il, grande chance d'être adoptée, une égale application de la loi. Le moment est proche où tous les habitants de l'Archipel, blancs ou jaunes, seront condamnés à ne boire que de l'eau. Une seule exception serait faite en faveur des membres du corps diplomatique et consulaire. « Tempérance for ever. »
Les jours passent, et l'heure du départ va sonner. Comme ces quelques semaines ont fini vite ! Nous avons fait nos visites d'adieu, et ce n'est pas sans émotion que nous quitterons ce peuple souriant, ces familles hospitalières et ceux de nos compatriotes dont le cordial accueil égaya notre court séjour sur ce coin de terre océanienne.
C'est la dernière soirée. Assis sous la vérandah du consulat de France, nous contemplons une fois encore la nuit bleue. Tout se tait : dans l'air pas un frisson ; pas un murmure ne monte de la mer apaisée. D'innombrables essaims de lucioles tournoient dans l'ombre des branches; une grande paix emplit l'espace et favorise le recueillement et nos pensées, où le regret des amitiés récentes trop tôt rompues se mêle à la joie du retour. Chez ceux qui nous voient partir, un autre sentiment
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avive les impressions de cette veillée silencieuse. Où nous allons s'en vont leurs rêves, leurs souvenirs, leurs espérances. Ces exilés que le devoir enchaîne loin de la France nous envient. Heures tristes, heures charmantes, qui reviennent souvent au cours des longs voyages, et dont les gens de mœurs sédentaires ne sauraient concevoir la douceur!
Steamer Alameda will leavefor San Francisco to-day at noon. Ainsi s'exprime l'affiche pendue devant la Poste.
Aujourd'hui à midi ! . . .
L'heure du départ d'un navire a toujours je ne sais quoi de mélancolique et de solennel. Mais ici plus qu'ailleurs les démonstrations de la foule donnent à la scène un caractère saisissant. Toute la population est là, souriante, regardant ceux qui vont partir pour les pays inconnus. Des amis, des gens que vous n'avez vus qu'une fois, s'empressent autour de vous, apportant des fleurs, des colliers et des couronnes, et vous prennent la main d'un air attendri. A peine la dernière amarre estelle larguée, que les chanteurs du Roi, massés au bord du quai, entonnent l'hymne des adieux. La marée monte doucement dans le chenal; la manœuvre est lente, et longtemps le chant au rhythme langoureux nous arrive mêlé aux Cheers et aux Alohas. Déjà les bruits de la terre s'étaient
éteints, couverts par la forte voix du ressac, et le navire, la barre franchie, fuyait à toute vapeur, que nous distinguions encore avec la lunette les assistants groupés à la même place, et les grands chapeaux de paille agite's dans le vent.
La mer était grosse, une brise violente soufflant du nord-est ralentissait notre marche ; mais le ciel restait pur, le soleil au zénith éclairait le fond des vallées, le Pâli, les bois de Waïkiki et les arêtes décharnées du Diamond Head. Au delà du promontoire la houle devint énorme. L'avant du navire disparaissait à tout instant sous les paquets de mer, dont les éclaboussures retombaient sur l'arrière et nous fouettaient le visage. Et pourtant nous sommes restés là jusqu'à la nuit, à regarder décroître les hautes falaises d'Oahu, avec l'attention émue qui s'attache aux endroits que l'on ne doit plus revoir.