CHAPITRE VI
Il est impossible d'affirmer que les représentants des différents groupes de Vertébrés n’ont entre eux aucun lien généalogique, et ne dérivent pas phylogénétiquement d’une forme commune, mais leur ontogenèse les montre, dès qu’apparaissent les premiers linéaments de l’animal, séparés les uns des autres et pourvus au moins de deux caractères fondamentaux, la disposition de la paroi prépéricardique et la position du sinus veineux, qui affirment dès ce moment leur rang et fixent en quelque sorte leur organisation future.
L'observation des phénomènes cénogénétiques intenses rencontrés chez les Amniotes nous conduit encore à parler d’une hypothèse en apparence très paradoxale sur l’origine de certaines formes animales et qui trouve naturellement place ici. Comme l’organisation de l’animal achevé se laisse tirer directement du mécanisme de l’ontogenèse, je ne puis m’empécher de faire remarquer que, si l’on s’en rapporte à cette dernière, non seulement les Vertébrés supérieurs ne paraissent pas provenir d'êtres semblables aux animaux inférieurs actuels adultes, mais semblent bien plutôt s’être formés dans l’œuf, sous l'influence de causes internes qui auraient fait apparaître brusquement des formesnouvelles bien différentes de celles qui leur avaient donné naissance (génération hétérogène, KOELLIKER). L'opinion de KOELLIKER (1872, p. 231) qu’un Reptile a pu sortir directement de l'œuf d’un Amphibien, n’est peut-être pas aussi
paradoxale qu’on le croit volontiers. Il me semble qu'un Amniote a pu prendre naissance dans l'œuf d'un ancêtre pourvu de branchies comme un Amphibien, à la suite du développement précoce du système nerveux central, amenant d’abord la production d’une courbure nuchale qui empêcha l’accroissement des arcs branchiaux, et qui fut suivie d’un glissement en avant de la colonne cervicale produit par la simple augmentation du volume de toute la zone rachidienne, encore très réduite lorsque s’est formée . la courbure nuchale. L’allantoïde précocement développée remplaçant de bonne heure les arcs branchiaux dans leur fonction respiratoire, ceux-ci n’auraient pas eu à développer de lamelles branchiales et auraient pu garder leur arc vasculaire unique, tandis que l’orifice externe des poches branchiales étant devenu inutile ne se serait pas formé, permettant la confluence du mésoderme des derniers arcs, premier pas dans leur dislocation future, lors de la formation du cou. La situation reculée du cœur, en avant duquel se forment toute la tête et le cou, s’expliquerait aisément par la nécessité de trouver de bonne heure une loge assez spacieuse pour l'organe central de la circulation qui doit accomplir un travail important à cause du grand développement de la vésicule ombilicale sur laquelle se forme le sang, et cette loge ne peut trouver place ailleurs que dans le mésoderme de la face ventrale du pharynx. Il faut ajouter, d’ailleurs, que la première condition pour que tout ce développement puisse se réaliser, résiderait dans
CHAPITRE VI j 157 la présence d’œufs méroblastiques, c’est-à-dire donnant un sac ombilical volumineux par rapport à l'embryon, et sur lequel se développerait le sang.
Il est vrai que l’on n’assiste jamais à rien de pareil actuellement et que l’on voit toujours sortir d’un œuf un être semblable à celui qui l’a produit. Dans les mutations observées par les botanistes on voit bien naître d’une graine une plante spécifiquement différente de celle qui a produit la graine, seulement les différences dont il s’agit sont de très faible importance. Mais il n’en a peut-être pas toujours été ainsi, et notamment dans les premiers âges de la terre, lorsque les premiers Vertébrés apparaissaient au sein des eaux. On admet généralement que nous nous trouvons à une époque de repos dans l’activité créatrice de la nature, et devant les difficultés insurmontables que l’on rencontre pour faire dériver les formes actuelles les unes des autres, par de simples modifications graduelles, il est permis de se demander si le processus cénogénétique indiqué ci-dessus ne pourrait pas avoir joué un rôle.