Chabot aux Comités
Du secret du Luxembourg, le 4 frimaire an II, François Chabot à ses collègues, membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale :
Citoyens mes collègues,
Ce que j'avois prévu n'étoit donc pas une chimère ; vous m'avez enchaîné en donnant une nouvelle activité à mes calomniateurs, car ma détention au secret peut justifier, aux yeux d'un grand nombre, toutes les atrocités
(1) Il s'agit du n° 312 du Père Duchesne, intUulé « La grande colère du Père Duchesne contre les trois jean-foutres qui ont déserté la Montagne pour aller barbotter avec les crapauds du Marais afin de sauver le reste de la bande de Carlouche-Brissot. » Ces trois j.-f. étaient Basire, Ctiabot et Thuriot. Hébert ne disait rien de Delaunay ni de Julien. Le n° 313 est intitulé « La grande colère du Père Duchesne conlro le Irocard Chabot qui veut mesurer tous les sans-culottes à son auhie et qui fait courir le bruit, par les Autrichiens (les Frey), qui lui graissèrent la patte, que les meilleurs jacobins vont sifller la linotte avec lui eh que le marchand de fourneaux (Hébert) sera bientôt mis à l'ombre comme s'il existoit encore un comité des Douze. » Dans le n° 314, Hébert explique que les Chabotins ne veulent que « mtllre ".es jacobins à cliien et à chat et brouiller les cartes à la Montagne et dans toute la République. »
qu'un pourra imaginer contre moi. Eli bien ! je reprends tout mon courage, et peut-être me redonnera-t-il la santé que j'ai perdue dans ma prison. C'est à présent que je .sens une vertu nouvelle ; je souffre pour avoir voulu sauver la liberté, et je me sens le courage de mourir pour elle. Je laisserai à votre justice à venger ma mémoire, puisque vous avez cru devoir jeter un nuage sur ma réputation, pour déjouer un complot affreux qui se tramoit contre la représentation nationale.
La lecture de la Grande colère du Père Duchêne contre le frocard Chabot, etc., jette un grand jour sur les premiers renseignemens que j'avois eus de ses liaisons médiates et immédiates avec Delaunai et les autres chefs de la conjuration ; il se déchaîne contre Basire et moi, seuls dénonciateurs du complot. Il ne peut pas se dispenser de dire un jnot de Julien de Toulouse, mais en rappelant qu'il a été un sans-culotte, ce que ne dira pas Vadier, ni ses concitoyens les sans-culottes de Toulouse ; mais il ne dit pas un mot de Delaunai, son ami, qui l'appeloit une puissance à sa disposition, etc., cependant il doit vous être démontré que c'étoit le chef des deux partis.
J'ai beau me demander pourquoi vous nous avez refusé de compléter la preuve die cette double conjuration ; pourquoi vous incarcérez les dénonciateurs avec les coupables ; pourquoi nous sommes sacrifiés à toute la fureur des ennemis de la patrie, que nous avons voulu vous faire saisir, après les avoir fait jaser devant des témoins, sur toutes les branches de la conjuration, et surtout les complices ; pourquoi vous nous laissez encore au secret ; pourquoi vous nous avez désignés comme dénonciateurs, lorsque la conjuration ne vous étoit pas assez connue pour en faire un rapport concluant ; mais je suis sûr que vous voulez sauver la patrie et le sublime rapport de Billaud-Varenne (1) suffiroit pour m'en convaincre. Je me
(1) Le rapport sur l'organisation du gouvernement révolutionnaire.
réjouis de ce progrès des principes que j'avois fait imprimer au mois de juin dernier, et que j'avois professés à la fin du mois d'août 1792. J'espère que cette unité de gouvernement sauvera la République des factions qui commençoient à se montrer, et qui auroient fini par la perdre. Alors, je meurs content ; mais, de grâce, sauvez ma mémoire, qui est le seul héritage qui me soit demandé par une mère et par une sœur auxquelles vous décerneriez toutes les couronnes de la vertu et du civisme si vous les connoissiez. Ne souffrez pas que de lâches partisans des calomnies anglaises contre les représentans du peuple français me fassent passer pour un calomniateur et un conspirateur, lorsque j'ai voulu repousser les calomnies répandues contre nous et déjouer la plus affreuse conspiration du cabinet britannique contre la liberté. Metteznous à même de nous défendre par des mémoires justificatifs et en nous donnant la liberté nécessaire pour suivre la trace du complot dont nous ne vous avons donné que les commencemens de preuves. Examinez notre conduite, rien de plus juste ; mon mariage surtout, dont les conspirateurs attendoient ma tendance à la corruption ou un moyen bien star de me diffamer. Basire et moi sommes forts de notre conscience ; nous sommes encore plus sans-culottes que M. Hébert qui nous persécute. Nous connoissons votre justice et nous espérons que vous ne nous punirez pas des mauvais effets d'une précipitation que nous avions redoutée, ni de notre dévouement à la sainte cause que nous avons toujours défendue. Qu'on interroge tous les agens de la corruption, quelque intéressés qu'ils soient à perdre leurs dénonciateurs, nous sommes sûrs de les confondre, pourvu que vous nous donniez la liberté nécessaire pour les poursuivre. Faites-nous garder à vue, nous sommes trop intéressés dans cette affaire pour fuir, comme Julien, la lumière. Noiis demandons même qu'elle se fasse sur tous les points de notre vie politique, et nous défions l'univers d'y trouver une tache réelle ; nous n'avons jusqu'ici fait le bien que pour
l'amour de notre patrie et le désir d'une réputation intacte.
La mort, vous le savez, ne nous a jamais effrayés. Ne
croyez donc pas que nous ayons recours à une fuite qui
couvriroit nos noms d'un opprobre pour lequel nous ne
sommes pas faits. ^,. , .^ . ^
Signe : François Chabot.
{Ibid., pp. 22-24.)
42. — Chabot au Comité de Salut public Du secret du Luxembourg, le 4 frimaire an IL Citoyens mes collègues,
Je m'honore sans doute de souffrir pour la liberté, car je crois que mon arrestation peut lui être utile ; mais, paroître coupable de conspiration contre elle, lorsque j'ai voulu en déjouer une des plus dangereuses, c'est ce que mon âme n'est pas capable de supporter sans inquiétude. Vous m'avez mis, avec Basire, dans l'impossibilité de démontrer mon innocence, au moins présumée par notre démarche généreuse ; vous nous avez mis dans l'impossibilité cruelle de parer aux coups que nos ennemis vont nous porter, et vous nous avez multiplié ces ennemis ; leur rage contre nous date du refus que nous avons fait de mettre en liberté les fédéralistes de Toulouse ; les femmes révolutionnaires nous ont annoncé qu'elles nous poursuivroient jusqu'à Téchafaud, si nous les renvoyions à leur poste à Toulouse, et nous sommes déjà au secret par leurs coupables manœuvres, Hébert, Varlet, Jacques Roux, Leclerc d'Osé {sic) sont leurs instigateurs ou leurs échos. Nous laisserez-vous plus longtemps à la merci de ces ennemis qui sont ceux de la patrie ? Je vous en conjure, au nom de l'humanité et de la liberté que nous avons servies et que nous pouvons servir encore, ne nous laissez pas pourrir dans un cachot qui n'est fait que pour les conspirateurs que nous vous avons dénoncés. Epluchez notre conduite, rien de plus juste ; mais ne nous condamnez pas sur le témoignage des prêtres auxquels j'ai
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refusé de laisser souiller mon mariage, des femmes que j'ai dénoncées comme contre-révolutionnaires, et de leurs protecteurs que j'ai démasqués.
Signé ; François Cuvbot.
{Ibid., p. 25.)
43. — Chabot aux Comités Du secret du Luxembourg, le 5 frimaire l'an IL
François Chabot à ses collègues, membres des comités de salut public et de sûreté générale de la Convention.
Citoyens mes collègues,
Dans la dénonciation que je vous ai faite, il y a des articles aisés à prouver, tel que celui de la corruption, puisque je vous ai remis 100.000 livres qui y étoient destinées et que je vous offrois de vous en faire faire cinq fois autant en effets de la compagnie des Indes, qui doivent avoir été trouvés chez Benoît, à raison de 700 liv. chaque action, si je ne me trompe ; car, refusant ma portion, et voulant faire saisir le tout, je n'avois nul intérêt à compter le nombre des actions ni la valeur pour laquelle on les avoit prises. Je crois seulement me souvenir qu'il y avoit des transferts de 13 actions signées par un financier dont le nom me reviend.Tiit si on me le nommoit; le rapport seul de Delaunai sufflroit encore pour compléter cette preuve, ainsi que les négociations dont je fus chargé auprès de Fabre, qui me rendra sans doute la justice de dire que je me suis conduit dans cette affaire avec la loyauté d'un ami de la patrie et des principes, puisque je lui ai dit d'y faire toutes les corrections convenables. Il sera peut-être aisé de prouver les liaisons de la femme d'Hébert avec la maîtresse de Delaunai, et notre collègue Forestier peut témoigner dans cet article, car c'est lui qui m'a dit qu'elles avoient dîné ensenible, et Delaunai m'a dit souvent que la femme d'Hébert alloit déjeuner souvent avec la demoiselle. Descoing, ainsi que David.
Or, les intrigues de la Descoing sont assez connues ; mais la corruption d'Hébert n'est pas si aisée à prouver, quoique Delaunai et Benoît m'aient souvent parlé de sa corruptibilité en toutes lettres. Mais le plan de dissolution de la Convention ne sera pas aisé à prouver contre Benoît et de Batz, car ils pourront toujours me dire qu'ils ne m'en ont parlé que comme une de leurs craintes et par amitié pour moi, pour me faire prendre le parti d'emporter la fortune de ma femme et ma portion de leurs friponneries.
Mais ce qu'ils m'ont dit de Danton, de Fabre, de Barrère, d'Hérault-Séclielles, de Panis, de Billaud-Varenne, d'un ami de Robespierre, par lequel ils prétendoient lui avoir fait parvenir un plan de finance qu'il commençoit à concevoir, de Cambon et autres, de Vouland et du comité de sûreté générale; tout cela ils pourront le nier, parce que vous ne m'avez pas donné le temps de le leur faire répéter devant témoins ; je crois donc, quand vous aurez pris toutes les informations nécessaires, qu'il seroit bon que nous conférassions ensemble, pour ne présenter que les objets dont vous auriez acquis les preuves, sauf à me laisser encore en état d'arrestation jusqu'à ce que le complot fût entièrement dévoilé. J'ai déjà fait le sacrifice de ma liberté et de ma vie pour assurer la liberté de ma patrie ; je vous prie cependant de ne pas oublier que c'étoit sans consulter Basire que j'avois demandé qu'il partageât avec nous, afin de le rendre témoin dans cette affaire, et que leur résistance m'a démontré qu'ils avoient trouvé Basire incorruptible ; que je ne lui en ai parlé que le surlendemain de ma première dénonciation, c'est-àdire le 26 brumaire ; qu'alors il m'a dit avoir été tenté par Delaunai et Julien, et que je l'ai engagé à vous en faire la déclaration. Il seroit cruel de perpétuer son état d'arrestation au secret parce que j'aurois compté sur sa probité et son dévouement à la cause du peuple.
Quant à Dufourni, il mange souvent avec la femme d'un émigré qui est à Londres, chez un certain Sambat, peintre, rue Taitbout, n° 36. Ce fait sera facile à prouver et cette
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femme a été dénoncée aux Jacobins par Collet d'Herbois. Il s'y rend aussi un riche Bernois aristocrate, d'après l'aveu même de Sambat, ancien secrétaire de Mirabeau en Prusse et en Hollande, et par conséquent suspect d'intrigues et de même genre que celles de la baronne d'Alders. Je déclare au surplus n'avoir aucune correspondance avec ceux qui peuvent être d'ailleurs dans ce complot.
Benoît m'a dit deux fois, si je ne me trompe : Pitt a essayé la Contre-Révolution par la morale et la modération. Il a vu que cela ne réussissait pas : eh bien ! il Va faite par le moyen contraire. Observez qu'il m'en a parlé avant l'affaire des prêtres constitutionnels; il m'a fait le plus pompeux éloge de Semonville, il auroit voulu que je visse sa femme, ce que j'ai toujours refusé, et lorsque je lui ai dit que mon beau-frère connoissoit Constantinople, il m'a recommandé de ne pas lui parler de Semonville. Voilà, cit. mes collègues, des objets que j'ai cru devoir vous mettre sous les yeux. Je souffre, mais ce n'est que pour ma Patrie et pour la plus vertueuse des mères, le modèle des épouses et des citoyennes, pour laquelle je n'aurois aucune sollicitude si ma sœur étoit auprès d'elle ou si elle avoit moins de 80 ans.
Signé : François Chabot. {Ibid., pp. 26-27.)