Chabot à Danton
Au citoyen Danton, représentant du peuple, Cour du Commerce, à Paris.
Du secret du Luxembourg, le 8 frimaire l'an II.
François Chabot détenu pour avoir voulu sauver la Liberté à son collègue Danton, courageux deffenseur des patriotes,
Je m'adresse à toi avec confiance pour t'exposer ma position et t'atlendrir sur mon sort.
Tu es bon fils, bon père, bon époux, b n i)arent, bon ami, et je suis aussi tout cela. .)'ai une mère de quatrevingts ans qui faisait remioudre le son pour elle, afm de faire manger du pain blanc à son mari et à ses enfans et de donner à ces derniers une éducation distinguée. J'ai une sœur qui, à l'âge de cinq ans, gardait les pièces de six sols qu'on lui donnait toutes les semaines pour ses menus plaisirs et qui en fesait un magot pour me les remettre à mon départ pour le collège à la S* Luc. L'une et l'autre ont toujours partagé leur morceau de pain avec tous les indigens qui se sont présentés à leur porte. Artisans d'une fortune médiocre dans mon pais où le plus riche n'a pas deux cens mille livres de fonds, elles l'ont toujours partagée avec les sans-culottes qui ont été fidèles à la Révolution et elles ont soutenu le patriotisme dans le païs le plus fanatique que tu connaisses. Elles ne m'aiment pas. Elles m'adorent et je les adore à mon tour. Juge de leur sensibilité en me voyant confondu avec les conspirateurs. J'ai la plus aimable petite femme que j'ai connue dans le monde, l'être le plus sensible et le plus intéressant que tu puisses connaître ; eh bien, elle se voit enlever son époux qui l'adore un mois après qu'elle a goûté les douceurs de l'amour et de l'hymen à la fois. El^e est patriote comme moi et elle me voit confondu avec les scélérats ennemis de la patrie. Et quel est mon crime ? Le voici :
L'on m'avait offert deux cens mille livres pour faire la motion de mettre les scellés chès tous les banquiers. Je refusai. La motion fut faite et adoptée sur la pétition de Dufourny, un jour que j'avais été à la campagne. Nous reçûmes des plaintes des négocians porteurs de lettres de change acceptées et que les scellés empêchaient de payer. Au nom du comité, je fis un rapport pour demander la levée des scellés et le paiement des lettres acceptées. Cambon me succéda et dit que le même projet avait été arrêté aux comités des finances et de Salut public. Delaunai me dit que je m'étois trop pressé, que cinq ou six
jours plus tard, il y aurait eu cinq cens mille livres à gagner. La dessus il me tint des propos contre toi, contre Fabre, contre Gambon, Ramel et autres. Je le rabrouai. Quelques jours après il me dit que tout n'était pas perdu, qu'il s'agissait de confisquer le bien des étrangers, qu'ensuite on ferait un rapport contraire, que dans l'intervalle on agioterait pour notre compte, que le baron de Batz travairiai)t avec L'Huillier, le Département, etc., etc., etc. Je l'exhortai à se souvenir des intérêts de la patrie en pensant aux siens et je le quittai. La spéculation des étrangers manqua. Il me dit qu'on allait spéculer sur la compagnie des Indes, qu'il n'était pas content de toi. il me dit qu'un certain Benoit, de son pais, travaillait à cette affaire, que l'on ferait deux projets de décret, l'un pour effrayer et contribuer les administrateurs, l'autre pour les défrayer de ce qu'ils donneraient à Benoit pour nous. Dans le même tems, Hébert et Dufourny déclamaient contre toi, contre Lacroix, contre Bazire et contre moi et autres Montagnards, Fréron, Barras, etc. Je sus qu'Hébert avait des relations par sa femme avec la maîtresse de Delaunay, que Delaunay me dit que le père Duchêne était une puissance un peu à sa disposition. Je compris qu'il y avait un système de corruption et de diffamation, dont Delaunay était au moins l'instrument. Pour sauver ma patrie, je me liai avec eux. Je fis jaser ce Benoît qui, sous le nom de craintes me dévoilait son désir caché de perdre la Convention et de faire la contrerévolution. Je fus convaincu surtout lorsqu'ils me dirent de corrompre Fabre avec cent mille livres en assignats qu'ils me remirent pour lui. Je fus content de la manière loyale de Fabre et il doit l'être de la mienne. Persuadés que Fabre était gagné à eux, ils me dirent qu'il fallait à nous deux nous charger des finances et faire tomber Gambon, que c'était le désir de Robespierre. Ils m'ajoutèrent : au surplus, ne variés pas ou vous êtes perdu. Danton a été des nôtres. Il nous a- quittés et vous voyés comme nous le poursuivons. Il en est de même de Lacroix.
etc., etc. Ils m'ajoutèrent que successivement la Convention serait perdue, qu'on alloit envoyer à la guillotine les 73, puis tous les appelans, puis Danton, Lacroix, Legendre, Basire, Thuriot et qu'on finirait par Robespierre et Billaud-Varenne. Dès ce moment je me résolus à garder les cent mille livres, la note de la conspiration, et de faire saisir mes fri[pons] chès moi en présence des témoins, après les avoir fait [ (^^ ] ce qu'ils
m'avaient dit : intra privatos parietes. Comme ils m'avaient dit que tout le comité de sûreté générale était en [ (1) ] ennemi et que le seul moyen d'échapper à sa haine était de rester de leur parti et de lire les discours de Batz comme avait fait Delaunai ; je voulais m'adresser au comité révolutionnaire de la section. Mais quand je vis que la Convention voulait décréter ses membres sans les entendre, je ne voulus pas m'exposer, alors je fus trouver Robespierre. Je lui fis part de ce qui se passait. Il me chargea d'aller en parler à quelques membres du Comité. J'obéis. Il était convenu qu'on me donnerait un sauf-conduit pour les faire saisir avec cinq cens mille livres, dont ils avaient voulu me conter {sic) IBOlOOO' livres pour ma part, que j'avais refusé de toute manière, en effets sur la compagnie, en biens fonds et en papier sur l'étranger et en assignats. Au lieu de sauf-conduit, me voilà au secret et mes ennemis ont tous les moyens de me perdre. Mon mariage, dans lequel je te déclare, en franc patriote, que je suis pur comme l'or, mon mariage leur prette à toutes les calomnies. Au nom de la liberté et de ton zèle pour les patriotes, accélère notre rapport et fais en sorte qu'on ne prenne pas le change sur cette affaire. Je t'embrasse avec tous les patriotes.
François Chabot.
(Archives nationales, F^ 4434. Scellés Danton.)
(1) Déchirure du papier.