‹ Un proces de corruption sous la terreur; l'affaire de la Compagnie des IndesChapitre 53 sur 94 · Cliabot à Danton, Merlin, Lccoinire, etc. N° XII · texte numérisé non relu

Cliabot à Danton, Merlin, Lccoinire, etc. N° XII

Du secret du Luxembourg, le premier nivôse, Tan II, à 4 heures 13 m.

' François Chabot à ses amis Danton, Merlin, Lecointre et autres vieux Gordeliers, qui ont fait toutes les campagnes de la révolution ; mais surtout au protecteur de l'innocence, Robespierre aîné.

Je viens, mes amis, déposer dans votre sein les chagrins ({ui me dévorent : non pour moi, car je sais souffrir et mourir, et le procès que l'on me fait est trop honorable pour ne pas m'en glorifier ; mais pour les chagrins que cette longue affaire peut donner à une mère de quatrevingts ans. dont la vertu et encore plus honorée que la vieillesse ; à un père de quatre-vingt-cinq ans qui auroit besoin de descendre dans le tombeau sans inquiétude, n'en ayant jamais eu de sa vie ; et par-dessus tout, pour l'intérêt de la chose publique. J'ai dénoncé un grand complot de dissolution de la Convention nationale par la corruption et la diffamation des membres. Vous verrez dans mon interrogatoire et ma dénonciation, les détails d'une conversation que j'ai eue avec Benoît, l'un des dénoncés ; et les discours d'Hébert, ainsi que son journal et les mouvemens contre le culte catholique et l'exagération des principes, etc., etc., ont déjà prouvé que ma dénonciation étoit vraie. J'avois dit qu'il y avoit des agens dans la commune et dans les bureaux de la guerre, qui secondoient ce projet infâme ; et je vois, depuis mon arrestation, que-Benoît étoit bien instruit. Eh bien ! il importe à la faction de Pitt et à tous les ennemis de la révolution, de jeter la plus grande défaveur sur le compte du dénonciateur : aussi est-elle parvenue à faire diriger le procès contre moi. Voici des faits qui peut-être vous feront dresser les cheveux. Si je n'ai pas plutôt dénoncé cette cons-

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piration, c'est comme je l'ai dit dans ma dénonciation, parce que Delaimay étoit parvenu à me faire regarder par les membres des comités de sûreté générale et de salut public, comme travaillant à m'envoyer à la guillotine pour m 'être marié avec la plus vertueuse des femmes que ses frères avantageoient. Benoît m'avoit tenu le même langage et Delaunai me faisoit regarder une grande partie des membres comme liés avec lui d'une manière étroite. Je pouvois le croire, quand il venoit me dire : j'ai- vu Panis, qui m'a dit telle chose contre toi. J'ai eu David à déjeûner chez moi, qui m'a dit telle autre chose, etc. Il m'avoit dit (|u'Hébert étoit une puissance à sa disposition ; et j'avois appris que la femme d'Hébert étoit étroitement liée avec la maîtresse de Delaunai. Il eût donc été imprudent au moins de dénoncer ce complot à ceux que Delaunai disoit ses amis et mes ennemis. Vous savez le parti que j'ai pris pour le dévoiler et celui que je voulois prendre. Mais le mal que je souffre pour avoir dénoncé ce complot avec quelque précaution et quelque commencement de preuve, suffit sans doute pour justifier le part que je voulois prendre. Les récriminations de Delauna sont absurdes et contradictoires avec les faits de notoriété publique ; et il est démontré quïl a été corrompu pour l'affaire de la compagnie des Indes, pour laquelle je l'ai dénoncé, puisqu'il a falsifié un décret en faveur de cette compagnie en falsifiant même des signatures. Sa liaison avec Benoît est prouvée par ce décret même, écrit de la main de Benoit. Voici maintenant les faits dont le rapprochement doit m'alarmer pour le succès d'un rapport dont dépend la perte de Pitt et de Georges, et la liberté des trois royaumes, et peut-être la nôtre.

J'avois demandé à être autorisé à faire saisir les conspirateurs chez moi, après les avoir fait jaser, en présence de témoins, sur le plan de dissolution de la Convention nationale. On crut que je demandois une approbation de ma conduite jusques là. Ce n'étoit pas mon intention ; mais enfin, deux jours se passèrent sans que je pusse avoir

aucune réponse du comité. Cependant Julien demandoit hautement sa portion de 500.000 livres dont Benoît étoit dépositaire ; et plus que cela, Hébert exécutoit le plan avec une audace inconcevable aux Jacobins. Je fus au comité de sûreté générale à onze heures, leur faire part de mes inquiétudes, le 26 brumaire au soir. Je leur dis que, s'ils n'agissoient pas, je dénoncerois le complot à la Convention nationale elle-même, le lendemain. Jagot, à qui je m'étois adressé, me répondit : Nous saurions te répondre. Son ton me fit comprendre que le procès alloit se diriger contre moi ; et j'avoue que j'eus alors des soupçons violens sur plusieurs membres du comité. Je lui dis : je ne vous demande que vingt-quatre heures pour faire saisir les conspirateurs et les preuves. Nous allons nous en occuper, me dit-il, toute la nuit, s'il le faut. Je vais me coucher tranquillement, et à sept ou huit heures, on vient m'arrêter dans mon lit. Je demandai s'il devoit y avoir d'autres députés arrêtés. Non, me répond Ozanne qui a laissé échapper Julien et qui peut-être a fait évader Benoît et de Batz : vous êtes le seul. Alors je protestai contre cette ;irre>tntinn ilh'gale ; et je fis part succintement à ma famille des motifs de cette arrestation, en leur disant : Prenez courage, Hébert et ses complices seront démasqués. A ces mots, un commissaire de la section de la République prit feu pour Hébert, et molesta un de mes amis qu'il a fait arrêter depuis, pour avoir dit du mal d'Hébert. H n'est pas de rigueur indécente qu'on n'ait commise à mon égard dans cet acte et dans l'apposition des scellés. Tous les tiroirs de ma femme, de ma sœur, de cet ami, furent fouillés ; on mit même sous les scellés des brochures trouvées dans l'antichambre et qui appartiennent peut-être aux domestiques. J'arrive dans ma prison ; je demande s'il en est arrivé d'autres. Non, me répond-on, et cependant Delaunai étoit logé dans la plus belle chambre. Je demande du papier et de l'encre pour écrire à la Convention : cela est défendu. J'écris sur un chiffon de papier, avec du charbon. J'ignore si ma lettre

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est parvenue à la Convention ; je n'y demandois que la permission de lui écrire. Je demande des livres pour me distraire ; on m'en refuse : Ozanne avoit déjà refusé d'écrire ma protestation ; Charbonnier seul, l'un des commissaires qui n'ait fait que son devoir, lui dit qu'il ne pouvoit pas se dispenser de les écrire. Enfin, après avoir été fouillé jusqu'à la ceinture, me voilà entre 4 murailles. On m'apporte à manger sur les quatre heures, et l'on me refuse un couteau pour couper mon pain ; il fallut se servir des ongles et des dents pour déchirer un dîner, d'ailleurs très honnête. Enfin, le troisième jour, je reçois la permission d'écrire au comité de salut public seul. La rage m'avoit saisi ; je pissois et je crachois le sang, sans recevoir aucune nouvelle de ma famille, ni aucune consolation de mes amis : je n"ai vu ni médecin, ni chirurgien, ni apothicaire. Mon existence, qui m'étoit d'ailleurs insupportable, me sembloit nécessaire pour déjouer cette conspiration, dont je n'avois fait connoître que des fils, tels que je les avois saisis, mais sans parler de ceux que j'avois soupçonné exister. J'ai écrit pendant cinq jours au comité, sans savoir s'il a reçu mes lettres et avis. Enlin, au bout de quelques jours, pendant qu'on faisoit ma chambre, entre un garçon, porteur d'un billet de compte. Je le lis et relis auprès du feu ; comme je ne devois rien à personne, je crus à quelque piège ; je veux le jeter au feu, et j'en vois ressortir des caractères qui portoient à peu près : Ménagez B.. accusez C. et les A. : le F. est /. ; B. J. D. B. sont partis ; Hé. tient bon et vous défendra, etc. Je dis au garçon : Qui vous a remis ce billet ? C'est là-bas, un homme qui attend la réponse. Mais, je ne dois rien à personne ; vous vous êtes trompé. Est-ce que vous n'êt-es pas le citoyen Delaunai, député ? Non, et je lui rends le billet qui fut porté dans la chambre voisine, où j'appris qu'étoil Delaunai. J'écris au comité de salut public et à Robespierre d'envoyer quelqu'un pour recevoir une déclaration précieuse. Ni réponses, ni commissaires. Enfin, j'engage le concierge à charger ma

sœur de la remise de mes lettres; et c'est de là que date ma correspondance avec elle. Enfm, on fait sortir Basire pour la levée des scellés. Les commissaires laissent chez lui tout ce qu'il veut et on lui fait proposer de la part d'Hébert de séparer sa cause de la mienne. Mes beau-frères et amis avoient été arrêtés quelques jours auparavant. Lorsque j'avois demandé leur arrestation, dès le 26 brumaire, et à la première lettre que j'écrivis le 29 au comité de salut public, je ne dis pas que cette arrestation fut faite pour alarmer Basire, et l'engager à la démarche à laquelle il étoit invité de la part d'Hébert. Celui-ci, enrendant compte de notre arrestation, ne dit pas un mot de Delaunai, et parle peu de Julien de Toulouse, qu'il semble plaindre d'une foiblesse ; il déclame toute une semaine contre Basire et contre moi. Depuis cette époque, il a eu la même audace aux jacobins. Le rapporteur se trouve être mon plus cruel ennemi, s'il faut en croire les conspirateurs ; ce que je suis loin de croire ; mais, rendant compte de notre arrestation, il nous porte pour dénonciateurs de Julien et Delaunai. C'étoit les avertir de préparer leurs réponses et leurs récriminations ; c'étoit appeler contre nous toutes les vengeances des aristocrates, des royalistes, des fédéralistes et surtout des banquiers et de tous les agens de Pitt, que notre dénonciation avoit fait arrêter. Ce n'est pas tout, Amar annonce que j'ai remis 100.000 liv., c'étoit dire aux conspirateurs : vous pouvez l'accuser d'en avoir reçu davantage. J'applaudis aux vues des comités et du rapporteur ; mais ce fait, lié à bien d'autres, pouvoit et devoit m'alarmer. Enfin, on m'interdit toute communication au dehors, lorsque Delaunai correspondoit avec la Descoings, sa maîtresse et sa complice et avec tous les porteurs de compte. On vient interroger Delaunai. L'on a soin de lui dire que la procédure s'instruit contre moi, ou de le lui faire entendre. Il le dit au concierge, en lui ajoutant que le rapporteur est son ami et mon ennemi, qu'il lui avoit dit que j'étois accusé dans la procédure de la Dubarry et complices, que

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je n'ai connu ni d'Adam ni d'Eve. Mais n'étoit-ce pas le prévenir des preuves dont il devoit appuyer ses récriminations contre moi, pour leur donner un air de vraisemblance, et faire au moins flotter l'opinion sur mon compte; et l'on lui cite des témoins morts avec lesquels je pouvois et devois être confronté. Ce n'est pas du concierge que je l'ai entendu ; mais un tiers à qui il en a fait part, l'a redit et je l'ai entendu. Enfm, on interroge Basire, non pas sur ce qui le regarde, mais sur ma fortune, mon mariage, mes agiotages, et sur cet article, on lui dit, et je l'ai entendu de mes deux oreilles : Chabot ira au tribunal révolutionnaire disciiter cette affaire avec Delaunai. Grand Dieu ! il n'est rien que je ne fisse pour le faire absoudre, afin de n'être pas le compagnon du crime, car je veux mourir en homme vertueux. On vient m'interroger. Je ne puis pas dissimuler mes craintes sur ces faits rapprochés ; on ne daigne pas me rassurer. Je déclare le fait du billet à Delaunai. On appelle mon guichetier, qui avoit été témoin : je l'interpelle ; il nie d'abord, puis il est forcé d'avouer que cetoit comme un songe qu'il se rappeloit de quelque chose. Enfm, la vérité cependant est aperçue par les commissaires. On auroit voulu m'interroger sur la conspiration, avant de me faire répondre sur les récriminations. Je leur observe qu'il est de l'intérêt de leur rapport même de me laisser répondre à tout ce que mes ennemis peuvent avoir dit contre moi, afin qu'on ne dise pas que c'est le crime qui accuse la vertu ; mais le contraire. Delaunai avoit bâti quatre ou cinq chefs d'accusation graves contre moi ; je crois y avoir répondu victorieusement. Le dernier étoit si extravagant à mes yeux, que je croyois que c'étoit par plaisanterie que les commissaires m'avoienl interrogé là-dessus, savoir, si j'ai cherché à corrompre les jurés en faveur des brissotins. Hier, ils reviennent, je leur demande s'ils m'ont fait sérieusement cette question. Très sérieusement, me disent-ils. Je les fais parler, et je vois dans leurs réponses qu'ils pensent sérieusement à me faire mon pro-

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ces. J'avoue que je leur ai manqué peut-être ; mais certes ce que j'ai souffert peut excuser mon humeur, surtout lorsque, vantant la conduite que j'avois tenue dans cette affaire, et la rapprochant de ce qu'ils avoient fait pour m'ôter les moyens de confondre le crime et de démontrer mon innocence, Jagot me dit : Oui, tu es dénonciateur; mais tu es aussi complice, puisque tu nous as remis 100.000 liv. et il faut savoir si tu nous as dénoncé le complot assez tôt. Veut-on donc me livrer à toutes les fureurs des héberlistes et des pittistes, que j'ai démasqués, et des brissotins, dont j'ai conduit les chefs à la guillotine, et des royalistes que j'ai fortement concouru à faire rentrer dans la poussière. Mes amis, je sais que la providence veille sur la vertu ; mais j'espère que vous ne me refuserez pas de la défendre, lorsqu'on semble conspirer contre elle, au moment même oii, comme Gurtius, elle s'est dévouée pour sauver la patrie.

François Chabot.

(Pièces trouvées chez Robespierre, pp. 46-52.)

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