LE MARÉCHAL NEY
Monsieur le Recteur, Messieurs,
La campagne de 1814 avait porté un coup fatal au 1 Empire, Elle n'avait cependant pas anéanti la puissance de Napoléon. Mais, après le traité de Fontainebleau, l'empereur était parti pour l'Ile d'Elbe et pendant que son carrosse roulait encore tristement vers la frontière du midi, Louis XVIII abordait par le nord sur les côtes de France. Le roi faisait son entrée solennelle à Paris le 3 mai et, le 4 juin, la Charte était lue aux Chambres.
La 1" Restauration commençait,
Louis XVIII avait alors 60 ans. Son absence en avait duré près de 20, Rempli du souvenir des vicissitudes dont son pays avait été le théâtre et sa dynastie la victime, instruit par le malheur et l'exil, cette dure école de tant de rois, Louis XVIII, sur le trône, allait-il répondre aux vœux de ses srjets et donner enfin une paix durable à la France ? Tous les bons citoyens l’espérèrent un moment, et ce sentiment n'entra pas pour peu dans la conduite de tant de fidèles serviteurs de l’Empire, qui accueillirent avec respect, parfois
même avec empressement, le retour des Bourbons.
Napoléon avait abdiqué la couronne, Déliés de leurs ser. ments, généraux et maréchaux devaient se rallier au nouveau régime et continuer à servir la France, De ce nombre fut le maréchal Ney, et, sans cette précipitation aveugle qui, devan- Gant les événements, ‘allait transformer sa conduite en un acte de lâche ingratitude envers son maître, il n'eût mérité aucun reproche, Mais chargé ainsi que Macdonald, duc de Tarente, et Caulaincourt, due de Vicence, d'aller négocier à Paris avec les alliés, ayant mission de sauver au moins la régence, il avait le tort d’adhérer à la cause royale à l’insu même de ses Compagnons, et, revenu à Fontainebleau, il poussait sans ménagement à l'abdication celui de qui il tenait
Certes, à l'issue de cette Campagne malheureuse de 1814, où avait pourtant pas faibli le génie de Napoléon—loin de
lui avait fait commettre là un acte indigne de sa gloire et de son nom,
I] importait de relever ce fait en passant, car plus tard, en dépit des relations tendues existant entre l’empereur et lui, il sera accusé d’avoir comploté le retour de l'Ile d'Elbe, et cette opinion, malheureusement accréditée partout, pèsera du plus grand poids dans la balance de son procès.
Quel était donc cet homme que le maréchal Ney? Le maréchal Ney naquit à Sarrelouis, en Lorraine, —plus tard, département de la Moselle—]e 10 janvier 1769, Ile trouvait alors âgé de 45 ans,—7 mois et 5 jours de plus que Napoléon, Au physique, de taille un peu au-dessus de la
moyenne, 1",73. Son aspect est mâle et ferme. Il a le front très-haut, les yeux bleus et expressifs ; les sourcils blonds et marqués, le nez fort, un peu relevé et portant un pli énergique à la racine, la bouche petite et accentuée, le menton proéminent, de courts favoris, les cheveux châtain-clair et tombant en mèches irrégulières sur le front ; rien d’affecté ni d'apprêté; une tête puissante et vraiment militaire,” tel est le portrait qu’en a tracé Welschinger et dont on retrouve les lignes principales dans les documents officiels du procès.
Pour ce qui est de son talent et de son caractère, Mac-
donald, son camarade, maréchal comme lui et l’une des plus nobles figures du groupe de l’empereur, rend justice à sa vaillance ; mais il ne peut s'empêcher de nous le donner comme “ un capitaine avec une tête et des opinions mobiles,” Chose singulière, autant cet homme a de fermeté, de détermination sur le champ de bataille, autant il fait preuve de faiblesse et d’indécision sur le terrain politique. Etranger à tous les calculs de la diplomatie où il vacille, et cédant à l'impulsion du moment qui l’entraîne, il ne se ressaisit bien que sous le feu des combats. Là, sa raison s’échauffe, sa volonté s’affermit, et si plusieurs généraux ont égalé ses talents dans l'entourage si brillant du premier homme de guerre des temps modernes, nul probablement n’égala jamais son audace et sa bravoure, —si ce n’est peut-être Murat, à la tête de sa cavalerie, Murat qui d’ailleurs lui ressemble par tant d’autres côtés, et qui après avoir comme lui cueilli des lauriers sur tous les champs de bataille, devait finir dans une même opprobre et une même infortune,
Fertile en expédients de toute sorte, Ney se tire invariablement des positions les plus désespérées. Plein d’entrain et de bonne humeur, d’une santé merveilleuse, aussi dur pour lui-même que pour les autres, son commandement électrise ses troupes et il les pousse où il veut, Surtout, sa
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fougue est sans bornes ; c'est un torrent qui déborde, brise les obstacles et emporte tout sur son passage. Il est à l'avant. garde s'il s’agit d'attaquer, comme à Elchingen, à Eylau, à Friedland, à la Moskowa, où il se couvre de gloire ; il passe à l’arrière-garde dans la retraite de Moscou ; il retourne en Avant au pont de la*Bérésina, pour former enfin de l’autre côté comme un dernier rempart aux restes de l’armée en déroute,
L'histoire a montré qu’il possédait un grand art de la Suerre, mais il brille surtout dans l'action. Issu de famille obscure, et voué de bonne heure à la vie des camps, tour à tour ministre et pair de France, maréchal, due et prince, après avoir débuté comme général en chef à l’âge de 18 ans, il s'élève à tous les honneurs par une série d’exploits qui commandent l'admiration universelle et le font surnommer à bon droit, “ le brave des braves,” “ le premier soldat du monde après Napoléon.”
Comme nous l’avons dit, le maréchal N ey, au début de la 1" Restauration, en 1814, fatigué de la guerre et aspirant au repos, s'était hâtivement rallié à la cause des Bourbons et l'empereur était parti pour l'Ile d’Elbe, Or, onze mois à peine venaient de s'écouler qu'il recevait du ministre de la guerre l'ordre de se rendre sans délai dans son gouvernement militaire de Besançon. C'était le 6 mars 1815. Que s'était-il donc passé ? Ney arrivait le lendemain à Paris et en mettant pied à terre, il’ apprenait que Napoléon était débarqué à Cannes, depuis déjà six jours.
On a longtemps discuté sur les causes du retour de l’Ile d'Elbe. Cértes, malgré l'établissement récent de la Restauration, ou mieux peut-être à cause de cela, il ne manquait pas de motifs pour favoriser les desseins de l'empereur, Si ses
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généraux avaient semblé un moment détachés de sa personne, les soldats, au contraire, lui avaient conservé la même affection, la même fidélité, et il le savait, A Fontainebleau, il eût probablement suffi d’un mot à Napoléon pour entraîner les soldats à inarcher sur Paris, et vaincre ainsi l'opposition des généraux. Rendu en exil, il ne cessa de suivre les événements qui se passaient en France.
D'un autre côté, en arrivant aux Tuileries, Louis XVIII était loin d’avoir réalisé toutes les difficultés qui l’attendaient, Les émigrés rentrés à sa suite ne respiraient que vengeance et réprésailles ; une partie de l’ancienne noblesse se croyait revenue aux anciens jour. Elle oubliait que 25 ans de révolution avaient passé qu’une France nouvelle avait surgi à côté de l’ancienne, C’est ainsi par exemple que tous
| les ordres de la nation avaient été renouvelés, En accordant
la monarchie avec des chambres, le roi avait entrepris le difficile problème de concilier la tradition et les principes avec les tendances nouvelles, Trois partis bien distincts étaient en présence, celui de la monarchie absolue, celui de l'Empire et celui de la Charte. Dans la situation où il se trouvait, la politique la plus sage, la plus tolérante, devait être surveillée avec crainte, épiée avec jalousie, attaquée avec emportement, Pour comble, Louis XVIII et les princes eurent le malheur de négliger l’armée, si même parfois ils ne la dédaignèrent pas tout à fait. La cour affecta une sympathie et une considération outrées pour les alliés, et le duc d'Angoulême serait allé, un jour, jusqu’à se montrer en public sous l’uniforme anglais. Enfin, les charges et les dignités étaient accordées avec si peu de discernement que l’émigration, suivant une remarque, avait fini ‘“ par envahir l’armée et les antichambres ” “ Le roi, faisait rapport Wellington à son gouvernement, malgré ses excellentes qualités, a malheureusement repoussé l'amour de la nation en s'entourant de ministres qui n'ont
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cherché qu’à le rendre odieux, en faisant revivre d'anciennes bhaïines et d'anciennes animosités, L'armée, disait le duc, montre surtout de la répugnance pour les Bourbons, répugnance à laquelle le duc de Berry a principalement contribué
par sa conduite exaspérante.”
Louis XVIII ne manquait ni d'esprit, ni de courage, et il possédait un grand fonds de bonté, Mais, dit l'historien des Deux Restaurations, Vaulabelle, “ la foule bientôt ne vit en lui que le monarque obèse, infirme, coiffé à l'antique, portant d'immenses guêtres de velours au lieu de bottes, ayant de grosses épaulettés sur un frac bourgeois, et du haut d’un balcon, passant des revues, assis dans un fauteuil, Le souverain lettré disparaissait derrière l’homme physique. On reprochait à ce prince jusqu'à son appétit.” —“ Ventre-saintgris !” disait-il, à la façon de Henri IV qu'il tentait parfois . d'imit. .dans son langage,
Vau:?' elle nous apprend que les conditions stipulées en faveur de Napoléon, lors du traité de Fontainebleau, étaient ouvertement violées par les ministres de Louis XVIII qui s’en vantaient comme d’un acte de politique habile, Nettement affirme cependant que la France ne lui devait rien, parce qu'elle n'avait pas été partie au traité de Fontainebleau ; mais il oublie que le 31 mai 1814, le roi de France avait spécialement ratifié le traité en question, lequel l'avait été encore auparavant, le 11 mai, par le gouvernement provisoire. Comment la France aurait-elle donc été libre de toute obligation à cet égard ? Napoléon commençait aussi à sentir la gêne dans ses finances, et sa vie, de plus, était menacée. Les puissances songeaient déjà, dès cette époque, à le déporter à Sainte-Hélène, tant on sentait le maître proche à l’Ile d’Elbe ! Mais la cause principale du débarquement à Cannes, suivi de la marche triomphale sur Paris, est celle que mentionnent Henri Houssaye et autres, quand ils disent que Napoléon
n'était alors âgé que de 45 ans, qu'il était dans toute sa force et s'appelait Napoléon! C'était folie de croire qu'on avait ainsi enchaîné pour toujours dans cette petite île l’homme qui avait été chef d’un aussi grand empire que la France, en 1814, celui qui venait à peine de dicter des lois au monde, Incapable d'inaction, et ne trouvant rien là pour occuper ses ambitieuses facultés, mesurant d’un coup d'œil les chances de succès qu’il avait d'arriver encore à la domination, il quitta cette terre d’Elbe où il étouffait comme dans une prison, résolu à tenter fortune.
Quant au maréchal N ey, mécontent de la cour où on ne lui avait pas ménagé certaines humiliations, i! s'était retiré à la campagne. Il y vivrit tranquille, ignorant ce qui se passait et, en somme, rallié avec trop de ferveur au nouveau régime pour ne pas lui être resté attaché, Il était donc sincère, quand, le 7 mars, à son arrivée à Paris, il disait ignorer absolument le débarquement de l'empereur. Il l'était quand il disait à Ségur qu’il allait s'opposer de toutes ses forces à l'invasion ; plus tard, le 11 mars, quand il disait au général de Bourmont : “ Si nous le rencontrons, il faudra le frotter ” ; quand il disait à Bourcia ; “ 11 faut courir sur Bonaparte, comme sur une bête fauve ou un chien enragé ”; le 12 mars, quand il disait au marquis de Soran, aide de camp du comte d'Artois : “ Les troupes se battront, je tirerai, s’il le faut, le premier coup de fusil; et, si un soldat bronche, je lui passerai mon épée au travers du corps, et la poignée lui servira d’emplâtre ”; quand il disait enfin à Cayrol que s’il ne pouvait arrêter Napoléon à Lyon, il l’inquiéterait sur ses derrières : que c'était le 5”° et dernier acte de la Napoléoniade, Il était alors sincère, comme il l’avait été au moment de prendre
congé de Louis XVIII, le soir du 7 mars, alors qu'il promettait à son roi de ramener Napoléon à Paris dans une cage de fer. Mais le maréchal Ney comptait sans les événements.
Le 1“ mars, Napoléon à la tête de 1000 hommes, était débarqué au golfe de Juan et, en touchant à terre, il avait lancé deux proclamations, l’une au peuple, l'autre à l’armée.
En 1815, il n’y avait de télégraphe, sur la route du midi à Paris, qu’à partir de Lyon, de sorte que la nouvelle n’avait pu parvenir au roi que dans la journée du 5. Il fut décidé qu'on dépêcherait sans retard vers Lyon, le comte d'Artois, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald, Mais, en ce moment même, Napoléon avait déjà franchi la Provence orientale,
Jusque-là les populations avaient été “ ou indifférentes ou sourdement hostiles,” selon l'expression de Houssaye. Chez les montagnards du Dauphiné, au contraire, l'accueil commençait à être ouvertement sympathique. A Sisteron, le maire et le sous-préfet vont au devant de lui, l foule est sur son passage, et, en moins d’une heure, une ouvrière lui fabrique un drapeau tricolore. Là, plusieurs officiers aussi se joignent à lui. Un peu plus loin, à Gap, le préfet Harmand et le général Rostolland veulent lui barrer la route, mais sont contraints de se retirer devant attitude du peuple. Le lendemain, 6 mars, pendant qu’il s’arrête à Corps, Cambronne pousse jusqu’à La Mure, à huit lieues de Grenoble, et, le 7 au matin, Napoléon arrive, pendant que la foule entoure les ‘soldats de Cambronne. Mais à quelques pas de La Mure, se trouve le fameux défilé de Laffray, entre deux lacs, et qui conduit à Grenoble, Là, des troupes se sont massées pour attendre l’empereur. Napoléon n’avait encore fait que très peu de recrues, et sa colonne, comme on sait, comptait au