Un Procureur général de Cluny, agent secret à Rome de Philippe d'Orleans, 1717-1718
Moins de deux ans après qu'il se tut emparé du pouvoir, le Régent de France était littéralement excédé par les difficultés sans nombre que créaient à son gouvernement les refus d'acceptation de la Bulle Unigenitus. Il les avait en partie provoquées lui-même par la faveur accordée dès le début au cardinal de Noailles et aux autres opposants ; mais il n'avait pas tardé à s'apercevoir que les besoins de sa politique exigaient que la Rulle fût universellement reçue dans le royaume, ou que du moins un accord intervînt à ce sujet entre le Saint-Siège et les évêques français qui ne s'étaient point encore soumis ; et il était bien résolu à user de tous les moyens en son pouvoir pour obtenir cet accord, cet « accommodement )/, comme on l'appelait \
I. La situation paraît très exactement dépeinte par ces lignes piquantes de l'abbé Le Gendre, le seul des chanoines de Paris qui n'eût pas adhéré à l'appel de son archevêque: « Les menaces du pape et sa sage longanimité ne laissèrent pas de faire impression sur le Régent. Il craignoit peu les foudres du Vatican et beaucoup les menées de la cour de Rome, qui pouvoient plus lui nuire en de certaines conjonctures que les armes des plus puissants princes. 11 y a longtemps que l'on l'a dit, et l'expérience l'a fait voir en toute occasion, qu'il y a pour les princes beaucoup à perdre et rien à gagner à se brouiller avec le saint-siège. Le Régent ne le vouloit pas, et quoique alors il parût dévoué au parti, loin de rompre avec le pape, il agréa que les prélats non acceptants députassent à Rome pour y représenter en son nom et au leur leurs principales difficultés et supplier Sa Sainteté de vouloir les résoudre. » {Mémoires de l'abbé Le Gendre, édit. Roux, Paris, i863, p. 347).
a UN PROCUREUR GENERAL DE CLUNY
Malheureusement les tergiversations sans fin du cardinal de Noailles, ses subtilités, ses manquements successifs à la parole donnée rendaient la négociation des plus laborieuses, et d'autre part les lettres que recevait de Rome chaque semaine le maréchal d'Huxelles, i)rési(îcnt du Conseil des affaires étrangères, soit du cardinal de la Trémoille, représentant de la France auprès du Vatican, soit de M. de La Chausse, conservateur des archives du roi et consul de France à Rome, soit de M. de Montigny, agent des Missions Étrangères, ou du P. Lafîteau, S. J., plus tard évêque de Sisteron', montraient clairement que le Souverain Pontife Clément XI, lassé de l'obstination et de la mauvaise foi des évêques opposants, n'était nullement disposé à donner les explications qu'ils réclamaient, pas plus qu'à souscrire un « Précis de doctrine» rédigé par eux, ne voulant pas exposer ces explications à être discutées comme la Bulle elle-même, ni consentir à renverser les rôles en recevant d'autrui un formulaire de foi.
Chacun des partis avait à Rome de nombreux émissaires qui intriguaient à qui mieux mieux. La mission de Tabbé Chevalier, vicaire général de Meaux^, envoyé à Rome le i4 mai i^i6 pour porter au nom du roi les difficultés sur la Constitution, avait complètement échoué, puisque cet abbé, qui avait de trop nombreuses attaches dans le parti janséniste, avait quitté Rome le 3o septembre 17 17 sans avoir obtenu une seule audience du Pape et que, rentré à Paris, ni le duc d'Orléans, ni le maréchal d'Huxelles ne consentirent non plus à le recevoir.
Or il se trouva qu'en 17 16, à la suite de nouveaux conflits survenus au collège clunisien de Saint-Martial d'Avignon entre moines de l'ancienne observance et moines réformés, ces derniers sollicitèrent du Régent l'autorisation d'envoyer un procureur à Rome pour soutenir leurs droits. La permission fut
1. Toutes ces lettres se trouvent aux Archives du ministère des Affaires étrangères. Correspondance de Rome, t. 5Gi à 58o.
2. Voir sur cette mission les longs détails donnés par le Journal de Vabbé Dorsanne. Rome, 1^53, t. I, p. 269 à 36o.
■accordée, et le duc d'Orléans profita aussitôt de la circonstance pour charger officieusement le procureur de sonder les dispositions des prélats de la cour romaine, et d'indiquer s'il était possible un moyen de sortir d'une situation si difiîcile ' ; il lui demanda môme de s'intéresser à la nomination de son fils naturel, l'abbé de Saint-Albin, comme coadjuteur du prieur de Saint-Martin-des-Ghamps, et lui donna une lettre de recommandation pour le ministre de France à Rome.
Le moine que choisirent les supérieurs de l'étroite observance de Gluny * pour aller défendre leurs intérêts menacés, s'appelait Dom Joseph de Peint, originaire d'Arles, qui avait fait profession à l'abbaye de Gluny, le 24 octobre 1696, à l'âge de seize ans. Il avait donc à ce moment trente-six ans, et il allait grossir à Rome la petite troupe des négociateurs officieux tels que le P. Lafiteau, l'abbé Chevalier, le Père de La Borde, oratorien, l'abbé de Monté, M. de Pléneuf ' et d'autres qui, à côté du négociateur officiel, le cardinal de la Trémoille, tiraillaient dans des sens divers les cardinaux, les consulteurs du Saint-Office et les familiers du Pape pour les amener à leurs vues. Dom de Peint s'acquitta de son mieux de la mission que lui avait confiée le duc d'Orléans ; il y déploya même toute l'ardeur de son tempérament méridional ; mais cette mission échoua, comme on verra, à la suite d'un accident que personne ne pouvait prévoir, et il pourrait sembler inutile de raconter un incident diplomatique qui n'eut aucun résultat effectif, si les documents qui s'y rapportent ne jetaient un jour nouveau sur les préoccupations du
1 . On peut voir le détail de toutes les négociations nouées, rompues et renouées soit avec le Pape, soit à Paris entre les évêques acceptants et opposants, dans VHistoire de la Constitution Unigenitus, par Pierre Laliteau,cvcque de Sisteron. Avignon, 1766, t. II, p. 3-io8.
2. L'étroite observance avait alors à sa tète Dom Sébastien Vincens, vicaire général; les visiteurs étaient Dom Jean Moraillon, élu au chapitre général de Cluny, le 22 avril 1714, et Dom Antoine de Bansière, élu à la <liète de Saint-Martin-des-Champs, le a juin 171G. Le prieur claustral de Saint-Martin-des-Champs était Dom Maurice Bence, et le procureur général Dom Gérard Poncet.
3. M. de Pléneuf était l'un des agents du cardinal de Noailles. Sa correspondance avec le duc de Noailles, neveu du cardinal, est aux Archives des Affaires étrangères, Corresp. de Rome, t. 58o-582.