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Un Protégé de Bachaumont

Avant de présenter au lecteur le Protégé de Bachaumont, nous devons indiquer le manuscrit qui nous l'a fait découvrir.

C'est un in-folio conservé à la bibliothèque de l'Arsenal sous le n° 4900, un des volumes du recueil connu sous le nom de Portefeuille de Bachaumont,

11 contient une assez grande quantité de pièces sur divers sujets; quatre-vingt-neuf lettres auto-

graphes du marquis d'Eguilles, de son père, de l'abbé de la Ville, de Paris de Montmartel, de Charron, du chevalier Stuart, de Brown, du chevalier de la Bastie et de La Gurne de Sainte-Palaye.

Nous avons aussi consulté la correspondance d'Eguilles avec d'Argenson, conservée au ministère des Affaires étrangères, dans le fonds: Angleterre, Mémoires et documents, tomes 79 et 80.

Et maintenant que nous avons rempli un premier devoir en indiquant la provenance et la nature de nos manuscrits, il est non moins nécessaire de faire connaître nos personnages.

Les protecteurs du marquis : Bachaumont et la SOCIÉTÉ DE M'"^ Doublet

Bachaumont personnifie l'histoire anecdotique de la seconde moitié du xviii^ siècle: on renomme en lui l'auteur des Mémoires secrets, l'ami des arts, l'oracle du salon de M'"^ Doublet. Mais ce qu'on n'avait, jusqu'ici, jamais soupçonné, et ce que ce livre montrera, c'est l'ami à toute épreuve, le protecteur dévoué de la jeunesse, le soutien chaleureux du mérite méconnu.

On le verra présenter le marquis d'Eguilles aux

ministres, le soutenir pendant sa campagne d'Ecosse comme pendant sa captivité d'Inverness et de Carlisle, travailler à sa délivrance, enfin n'épargner ni son crédit ni ses démarches pour lui faire obtenir un dédommagement légitime, à son retour en France.

Louis Petit de Bachaumont était fils d'un auditeur à la Cour des Comptes et de Charlotte de Billy; il naquit à Versailles le 2 juin i6()0. Ses premières années sont retracées dans un court fragment de Mémoires^ qui s'arrêtent à son adolescence. Ensuite, on le perd de vue jusque vers lySo, époque où il habite, avec M^^ Doublet, une dépendance du couvent des Filles-Saint-Thomas 2.

Ce monastère, situé sur l'emplacement actuel de la Bourse, était compris entre la rue des Filles- Saint-Thomas (où aboutissait la rue Viviennel, la rue Notre-Dame-des-Victoires, la rue Fcydeau et la rue de Richelieu. Les bâtiments du couvent bordaient la rue des Filles-Saint-Thomas jusqu'à la rue Notre-Dame-des-Victoires. Une grande cour s'ouvrait sur la rue Vivienne : au fond de cette cour, à droite, s'élevait l'église, achevée depuis lyiS. L'hôtel occupé par M"® Doublet était contigu à 1 église.

1 V. le Magasin de Ix librairie. T. III.

2 Religieuses dominicaines originaires du couvent de Sainte-Catherine de-Sienne, à Toulouse. Elles habitaient depuis 1642 la rue qui prit leur nom. Leur couvent, supprimé ea 1790, servit aux assemblées générales du district pendant la Révolution.

C'est là que les deux amis vécurent ensemble quarante années '.

Quelle était la nature de leurs relations? Grimm, qui les a connus, se contente de dire : « Bachaumont vivait, depuis sa jeunesse, dans la société de M"° Doublet, dont il avait été l'amant, si je ne me trompe... •>■> On a cité ce couplet du Recueil de Maurepas,a.vec la croyance, généralement répandue, que Mme Doublet joignait à son nom celui de Persan :

« Qiioi ! sans taille et sans gentillesse, Persan veut donner de l'amour j Elle prétend qu'on la caresse.

QiCon fasse assidûment sa cour.... »

Mais il ne s'applique point à M'"e Doublet qui, nous le verrons, ne s'appelait point Persan.

Nous avons trouvé, dans le testament de Bachaumont 2, le passage suivant : « Ayant de grandes obligations à M"^° Doublet qui a bien voulu me ser-

1 L'inventaire après décès de M™' Doublet, conservé dans les minutes de M° Berceon, notaire à Paris, donne la date et le prix de la location. Elle fut faite juar M"' Doublet et son mari en 1716, moyennant l,5oo'. pour le bail à vie, à charge de continuer les loyers sur le pied de 2,o25'. par an.

Le Sce//e de Bachaumonl (Arch. nationales) contient quelques détails sur l'aménagement de la maison : les fenêtres s'ouvraient, d'un côté, sur la rue des Fille.'-Saint-Thomas, de l'autre sur les jardins du couvent. M°' Doublet occupait le premier étage, et le salon où s'assemblait la "Paroisse faisait partie de son appartement. Bacha.umont s'installa au second, mais son cabinet et sa bibliothèque faisaient suite à l'appartement de M"° Doublet; un escalier l'y conduisait.

2 Conservé dans les minutes de M, Nottin, notaire à Paris.

vir de mère depuis que j'ay eu le malheur de perdre la mienne, je crois devoir luy en marquer ma trèssincère reconnoissance, . . »

Cette phrase met à néant l'insinuation de Grimm, <'^^^<-£*4 tout en rappelant la distance de treize années qui séparaient leurs âges. La liaison de Bachaumont et de Mtne Doublet fut donc la conséquence d'un même penchant pour les arts et les lettres, pour la société des hommes intelligents, qu'ils fussent hommes politiques, hommes de lettres, artistes ou seulement hommes d'esprit. Nous parlerons tout à l'heure d'un autre goût qui leur était commun : celui des nouvelles.

Bachaumont n'avait presque plus de famille; celle de M"" Doublet, au contraire, était nombreuse. Il ne tarda pas à la considérer comme sienne, car il était aimable et d'une obligeance peu commune. Son grand défaut était, dit-on, la paresse. Cependant, jamais homme sans profession ne fut moins oisif : les embellissements de Paris, ceux du Louvre, surtout, le préoccupaient sans cesse. On sait que la conservation de la colonne de Catherine de Médicis, dans l'enceinte de l'hôtel de Soissons (aujourd'hui halle au blé) est due aux 1800 livres qu'il paya pour la racheter aux créanciers du prince de Carignan ruiné par la banqueroute de Law. Aussi, Carmontelle, dans un portrait que la gravure a vulgarisé ',

i Nous l'avons reproduit en partie, ci-dessus. La tête est coiffée de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers et que Voltaire et Bachaumont étaient, dit-on, les seuls à porter.

l'a t-il représenté assis près de cette colonne et de son cher Louvre.

Il ne manquait jamais d'envoyer mémoires sur mémoires au ministre dès que la réparation ou la construction d'un monument lui paraissait utile. On l'écoutait ; son goût en matière artistique était reconnu par tous. On recherchait ses conseils, on lui demandait des consultations, parfois même un dessin, car Bachaumont, lié avec les meilleurs artistes de son temps, avait eu, dans sa jeunesse, une vocation décidée pour la peinture. La faiblesse de ses yeux l'en avait détourné. Il se dédommageait en obligeant ses amis.

Ceux-ci paraissent avoir fait bon marché de son activité : sa réputation d'oisif était si solidement établie que les intimes l'appelaient leur cher paresseux. Loin de s'en fâcher, Bachaumont se faisait honneur de cette qualification, et adoptait la devise; Fugax rerum, securaque ad otia natus, qu'il inscrivait au-dessous de son portrait i.

Cette vie paisiblement consacrée aux beaux-arts et à l'amitié lui plaisait tellement qu'il ne l'eût pas échangée contre les plus hautes charges. On a conservé sa réponse à une dame qui croyait lui avoir rendu un service signalé en lui obtenant, à son insu, une charge de premier président :

I C'était le portrait placé dans son cabinet. L'inventaire, après décès, mentionne deux autres portraits de lui par Latour, dans le salon de compagnie de M°"' Doublet. Un codicille du testament de cette dernière cite un tableau de De Troy, le père, la représentant ainsi que sa sœur, M"»' Crozat.

3 octobre 1743.

« Ce qui me flatte le plus, madame, dans la place de premier président à laquelle vous m'apprenez que je viens d'être nommé, c'est la part que vous y voulez bien prendre et la manière obligeante dont vous me faites l'honneur de le dire... Je ne puis cependant me refuser... de vous dire avec la plus intime confiance, sous le plus grand secret, s'il vous plaist, que je ne vais songer uniquement qu'à remuer ciel et terre, et employer toutes les manières possibles, tous les souterains imaginables, et tout le crédit que m'a fait obtenir ma charge, pour avoir la permission de la vendre.. ' »

C'est qu'en effet, Bachaumont pouvait se créer ces loisirs : il était riche, ou du moins il le fut jusqu'en 17GS, année où une « banqueroute considérable 2 ,> vint lui prouver que nul ne peut se flatter de vivre perpétuellement exempt de soucis. Il mourut trois ans après, en avril 1771.

Sa mort fut celle d'un impie, si nous en croyons Grimm : aux amis qui lui parlaient des consolations de l'Eglise, il aurait répondu qu'il ne se sentait pas affligé, et quand le prêtre lui apporta l'extrêmeonction, il aurait trouvé que l'huile sentait mauvais. Il se serait écrié : « Fi l'horreur ! »

On doute de la réalité de cette protestation, en lisant le passage de son testament daté du 11 juil-

1 Lettre du Portefeuille de Bachaumont, citée par MM. de Concourt.

2 Testament de Bachaumont.

let 1767, où il recommande son âme à Dieu et ordonne « incontinent après son décès », la célébration de cent messes au couvent des Petits- Pères.

Nous avons montré qu'il fallait n'accepter que sous toutes réserves, les assertions de Grimm. Il dit encore que Bachaumont vécut toujours « en épicurien, dans la paresse, dans l'oisiveté, n'ayant d'autres affaires au monde que le soin de ses plaisirs, de la bonne chère et de la sensualité. » La réponse à cette oraison funèbre est tout entière dans la correspondance du marquis d'Eguilles.

Mais revenons à M™^ Doublet, improprement appelée Mn^"" Doublet de Persan par la plupart des biographes. Marie Anne Doublet, née le 23 août 1677, était le troisième enfant de Marguerite le Roux et de François Legendre, fermier général. Elle épousa, en 1698, M. Louis Doublet qui fut secrétaire des commandements de Monsieur, frère de Louis XIV, puis du Régent. Il mourut en 1723, seigneur de Breuillepont, Lorey, Saint-Chéron et autres lieux, mais nullement de Persan 1 . Il s'appelait en réalité Doublet de Breuillepont^ et représentait la troisième branche de sa famille, les deux premières ayant pour chefs le marquis de Persan 2^ conseiller au Parlement, maître des requêtes, inten-

1 Le château de Persan, détruit aujourd'hui, se trouvait aux environs de Creil.

2 Qui eut pour fils Anne-Xicolas Doublet de Persan, l'amant de Théroigne de .Méricourt.

dant du commerce, mort en lySj, et le marquis de Bandeville '.

Outre la communauté de leur goût pour les arts ^jVjme Doublet maniait habilement le burin), Pachau" mont et son amie avaient cette bonté d'âme particulière aux gens heureux, qui attire et qui crée l'intimité des relations. M'"^ Doublet recevait quotidiennement ses Taroissiens ; on en a profité pour dire qu'elle était restée quarante ans sans sortir de son cloître. Exagération évidente. Sans parler des séjours dans son château de Breuillepont 2, souvent célébré en prose et en vers par ses hôtes, nous savons qu'elle allait chez le peintre Coypel 3 où elle rencontrait Caylas, Fréret, Helvétius, Marivaux. Elle était du souper dit des quinze livres, qui couronnait ces réunions, souper périodique dont le prix ne changeait pas.

On soupait aussi, et quotidiennement, dans une des salles de la Paroisse, le travail une fois terminé.

Tous les jours, à la même heure, les habitués arrivaient aux Filles Saint-Thomas. Assis dans son fauteuil, invariablement placé sous son portrait, chacun causait des nouvelles du jour. Au centre de la pièce, deux registres ouverts étaient destinés, l'un à l'inscription des nouvelles douteuses, l'autre ù celle des faits reconnus véridiques. Après chaque récit, l'assemblée délibérait et décidait de l'inscrip-

1 Archives de M. le marquis de Persan.

2 Ou Breidlpont. Village d3 6oo habitants, à 24 kil. d'Evreux, canton de Pacy-sur-Eure.

3 Eloge de M. Coypel, bibl. des romans, Février 1779.

tion sur l'un ou sur lautre registre. Deux fois la semaine, Bachaumont faisait des extraits de ce journal, et les répandait dans le public sous forme de nouvelles à la main i .

Le genre éiait connu depuis longtemps. Le mérite de Bachaumont fut de donner à la rédaction de ses extraits une valeur littéraire.

Leur succès fut grand : « Cela sort-il de chez j\Irae Doublet ? 2 », demandait-on, pour s'assurer de l'authenticité d'un récit. Et Voltaire, pour désavouer la paternité d'une pièce de vers scandaleuse imprimée sous son nom, ne trouvait pas de publicité meilleure que celledes registres de la Paroisse; il écrivait au comte d'Argental : « Protestez donc, je vous en prie, dans le grand livre de M"** Doublet, contre les impertinens qui m'attribuent ces impertinences 3 ».

Le gouvernement s'alarma de cette vogue. Il favorisa des essais de journaux revus et approuvés par l'autorité. Mais le public s'obstina à préférer les nouvelles vierges du contrôle officiel. Comprenant son impuissance, le lieutenant de police, d'abord, puis M. de Choiseul, propre neveu de ,^ M'^^ Doublet, recoururent aux menaces : ce dernier alla jusqu'à montrer à sa tante la perspective d'un couvent, si elle ne cessait la distribution de

1 On en trouve dans plusieurs bibliothèques de Paris : à l'Arsenal, pour les années 1739 et 174.0; à la Mazarine (1762-1779); à la Bibliothèque nationale (1733-1739).

2 Mémoires de la République des lettres.

3 Correspondance, 23 septembre 1750.

ses bulletins. Et les Nouvelles à la main de circuler de plus belle !

Il fallait une victime. On prit le domestique de la Paroisse, « un grand et gros domestique, visage plein, perruque ronde, habit brun, qui, tous les matins, va recueillir dans les maisons, de la part de sa maîtresse, ce qu'il y a de neuf i ». Dénoncé par Charles de Mouhy, auteur de la Paysanne parvenue., chargé, par la police, de surveiller les Paroissiens, l'infortuné serviteur, qui servait de secrétaire dans les réunions quotidiennes, est conduit et enfermé au For-L'Evêque.

On en conclut que \qs Nouvelles à la main étaient l'œuvre du domestique de M'"^ Doublet.

Le travail fini, les nouvelles débitées, on soupait et, s'il faut en croire les méchancetés de la légende, « c'était une espèce de saturnale succédant à une grave séance du sénat romain... La fête devenait surtout joyeuse lorsque Bachaumont faisait les frais du souper. »

Ne forçons pas le sens du raol joyeux. La présence d'hommes tels que MM. de Sainte-Palaye, Mairan, Foncemagne, ne permet guère le soupçon d'orgies quotidiennes.

Ce soupçon ne tient pas davantage devant l'âge de iM""e Doublet qui vécut jusqu'à quatre-vingt-treize ans. Elle mourut en mai 1771, un mois après Bachaumont, dont on lui avait caché la mort : il était, lui disait-on, en voyage. Le chagrin qu'elle

i Rapport de Charles de Mouhy, cité par MM. de Concourt.

ressentit d'un départ aussi brusque la fit tomber malade. On lui envoya un confesseur ; c'était un tout jeune abbé. Il lui plut tellement qu'elle lui demanda la permission de l'embrasser ; mais ce mouvement dérangea son bonnet: elle se mit dans une violente colère, qui l'emporta.

Avec Bachaumont et M™« Doublet, se ferma le salon de la Paroisse, mais l'un et l'autre purent se dire, comme le poète, qu'ils ne mouraient pas tout entiers. Ils laissaient un monument précieux pour l'histoire du xviu'^ siècle, le recueil de leurs nouvelles à la main devait rester célèbre sous le titre de Mémoires secrets pour servir d l'histoire de la République des Lettres en France depuis 1762 jusqu'à nos jours.

Cette célébrité eut ses ennemis. La Harpe, entre autres, qui avait à se plaindre personnellement des Mémoires secrets^ considère, dans une phrase prudhommesque, leur publication comme « un des plus funestes abus qu'on ait faits de l'art si utile de l'imprimerie. » Le public n'en jugea pas ainsi, puisque trois éditions parues presque simultanément, s'épuisèrent en peu de temps.

Les quatre premiers volumes seulement ont été rédigés par Bachaumont : son œuvre, continuée par deux de ses amis, Pidansat de Mairobert et Moufle d'Angerville, atteignit le nombre de 36 volumes.

Mais les véritables auteurs de ce précieux répertoire furent les Paroissiens.

Combien étaient - ils ? Etaient -ils quarante

comme à l'Académie? L'honneur d'être baptisé paroissien, honneur fort recherché, fit peut-être limiter le nombre des élus, mais ce nombre a dû varier bien souvent. L'inventaire après décès de M"" Doublet, mentionne dans la « salle de compagnie » dépendant de son appartement « vingtneuf portraits tant peints sur toile qu'en pastel ». Nous croyons qu'on peut s'en tenir à ces vingtneuf.

Quant à leurs noms, on peut les relever en grande partie, à la fin des lettres du marquis d'Eguilles ; il ne les oublie point à l'article des compliments. Beaucoup étaient des parents de M™e Doublet : quelques détails sur sa famille sont donc indispensables.

Elle avait un frère : François Legendre, sieur d'Arminy, prieur de Saint-Ouen, connu sous le nom d'abbé Legendre; trois sœurs: Marie Marguerite Legendre, mariée à Antoine Crozat, marquis de Mouy i ; Louise Legendre, mariée à Jean-/^C^ Baptiste Durey de Viencourt, président au grand i UoJicc>u Conseil ; Françoise Legendre, mariée à Jean-Bap- '"' -^cLt tiste de Souscarrière, conseiller d'Etat, procuieur à la cour des Aides.

De son mariage avec M. Doublet, elle avait eu Louis-Antoine-François Doublet, chancelier, garde des sceaux de la reine d'Espagne Elisabeth d'Or-

I Par suite de ce mariage, M"» Doublet devint la tante de Louis Antoine Crozat, baron de Thiers, maître des requêtes, et la grand'tante de Louise Honorine Crozat, mariée en lybo ^ au duc de Choiseul-Stainville. ^

léans, veuve de Louis P^^ roi d'Espagne; Marguerite-Françoise Doublet, mariée à Pierre- Paul Bombarde de Beaulicu, conseiller du Roi, qui eut elle" même deux filles, dont l'une épousa Pierre de Montesquiou, lieutenant général, et l'autre Louis- Victor de Fusée, comte de Voisenon, maréchal de camp.

De tous, celui que la Paroisse considérait comme un homme unique pour les qualités du cœur et pour celles de l'esprit, était M. Durey de Meinière^» fils du président Durey de Viencourt, et président de la seconde chambre des Requêtes en i yS i , Jamais paroissien n'eût pris de résolution grave sans consulter le cher, le divin président, celui que le marquis d'Eguilles appelle encore « le magistrat le plus éclairé du Parlement de Paris, quoyque le plus modeste! ».

"^ " Les articles des Mémoires secrets relatifs à la magistrature peuvent être regardés comme son œuvre.

L'abbé Legendre était l'ami intime de Piron. S'il rivalisait avec lui dans Tart de vider les bouteilles, il était, paraît-il, moins heureux en fait de poésie : « Je veux bien m'amuser à prononcer sur vos vers, lui écrivait Piron, pour me payer de la peine que j'ai eue à les lire d'un bout à l'autre. Si vous les croyez bons, condamnez- moi à l'avouer, sous peine de ne plus boire avec vous; si vous croyez qu'ils ne

1 Lettre à ses collègues du Parlement de Provence. 8 juin 1748. (Archives de M. Guiliibert, à Aix).

valent pas le diable, touchez-là. . . i» L'abbé, bon enfant, ne lui en voulut point de sa franchise, et le présenta au salon des Filles-Saint-Thomas, honneur dont Piron sentait tout le prix, puisqu'il lui écrivait : « Annoncez bien une bête à M^e Doublet, et j'y ferai bon... Je me rendrai samedi chez M'"'' Doublet dont vous m'envoyez l'adresse; je ferai maussadement la révérence ; j'y mangerai, je dirai grand merci, et je m'en reviendrai. Tout cela vaut fait. Quant à l'idée que je laisserai de moi, ce seront les affaires du dieu Caprice de ma part, et de la déesse Indulgence de celle des autres, et voilà tout. A samedi donc, sans faute 2, »

Les « mauvais sujets » ne formaient pourtant point la majorité, dans le cénacle. On y trouvait bien encore l'abbé de Voisenon, frère du lieutenant général, l'un des quarante de l'Académie. Sa correspondance avec M"e Favart, fit, assez longtemps, la joie des Paroissiens et des abonnés des Nouvelles à la maiti. Cependant, les noms suivants prouvent que la balance penchait du côté des gens sérieux :

Les deux frères Lacurne de Sainte-Palaye, étroitement unis d'amitié; l'un d'eux, Jean-Baptiste, est auteur de l'Histoire des Troubadours et du Glossa ire françois .

1 Magasin de la librairie.

L'abbé Legendre avait des connaissances, surtout en alchimie. Tous ses manuscrits passèrent dans la bibliothèque du marquis de Paulm)-(aujourd'hui bibliothèque de l'Arsenal).

2 Magasin de la librairie.

Jean- Jacques Dortous de Mairan, un des physiciens les plus savants, un des philosophes les plus aimables du xviii'^ siècle. Il fut secrétaire ordinaire du duc d'Orléans : peut-être est-ce ainsi qu'il connut M "^° Doublet dont le mari avait exercé une charge analogue. Son tempérament méridional l'entraînait parfois assez loin, dans la chaleur de la discussion, mais il revenait vite de ces écarts. Se trouvant, un jour, en désaccord avec la marquise du Chàtelet sur les théories newtoniennes : « ... peu s'en fallut, dit Grimm, que le sage académicien se laissât engager tout de bon dans un combat en forme, lorsque M'''^ Geoffrin lui dit : Ne voyez-vous pas qu'on se moquera de vous, si vous tirez votre épée contre un éventail? — Cette réflexion arrêta tout court notre chevalier de Béziers, et la dispute se passa en politesses et en galanteries. »

Jean-Baptiste de Mirabaud, le traducteur de la Jérusalem délivrée et de Roland furieux, lo. secrétaire ordinaire de la duchesse d'Orléans qui le chargea de l'éducation de ses filles. Bufïon fit son éloge à l'Académie, en recevant Watelet, son successeur.

Le nom de Falconet est fréquemment cité dans !a Correspondance du marquis d'Eguilles : il s'agit du médecin Camille Falconet ^ qui légua, en mourant, les quatre-vingt-dix-mille cartes de sa bibliothèque à son ami Sainte-Palaye 2 et ne peut qu'être ce bon

1 Son portrait a été dessiné par Mme Doublet et gravé par Caylus. (V. \t journal de Verdun. Nov. 1776).

2 Corresp. de Grimm. T. V, p. 49. Ed. Tourneux.

docteur dont le marquis d'Eguilles parle si afFectueusemenl.

Autre doute à l'égard du nom de Nicolaï, nom répandu, au xvni^ siècle, dans la magistrature, l'armée et la science. Le Nicolaï dont parle d'Eguilles paraît être son compatriote Guillaume Nicolaï, natif d'Arles, membre de l'Académie française et de celle de Marseille, (son collègue, par conséquent, dans cette dernière), auteur d'un Mémoire sur la vie et les ancêtres d'Alexandre Molossus. Nous ne donnons, cependant, cette opinion que sous réserves, à cause des relations amicales de M'"^ Doublet avec les membres du Parlement de Paris.

Citons encore les frères d'Argenial, qu'Eguilles appelle familièrement les d'Argentaux. Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, intendant des Classes de la marine, et Charles-Augustin de Ferriol, comte d'Argenial, son frère, formaient, avec Thieriot, le triumvirat littéraire de Voltaire. On dit qu'il leur soumettait tous ses ouvrages avant de les livrer à la publicité. Et, puisque nous parlons de Voltaire, hâtons-nous de le ranger parmi les Paroissiens de M"^ Doublet, bien que la rareté de ses loisirs et la fréquence de ses déplacements l'aient tenu forcément éloigné du cénacle, comme bien d'autres, parmi lesquels le cardinal de Bernis et le marquis d'Argens. On s'étonnera peut-être de rencontrer, dans le même salon, des personnages dont les manières de voir et de vivre offrent des contrastes aussi frappants. C'est précisément là ce

qui distinguait l'entourage de M"^^ Doublet : nul ne s'y préoccupait des idées de son voisin. On y apportait les nouvelles du jour, rien de plus.

Parmi les noms cités dans les lettres du marquis d'Eguilles, relevons encore ceux d'Etienne Laureault de Foncemagne, l'historien; de Nicolas Baille, conseiller du Roi en son grand Conseil; des abbés i Prévost d'Exilés, auteur de Manon Lescaut, de Montlaur, (de la famille d'Harcourt), Petrocini; de MM. de Matha (de la famille de l'évêque d'Aire), le Coudray, comte de Saint-Pierre, Bachelier, de Leitre, de Nestier, de Mirabelle, de Valori.

Ce n'est point, assurément, la liste complète des Paroissiens ; nous nous bornons à ceux que le marquis désigne dans sa Correspondance. Mentionnons, toutefois, parmi ceux qu'il ne cite point, Duché, l'abbé Xaupi, qui fut doyen de la Faculté de théologie, Pidansat de Mairobert et Mouffle d'Angerville, continuateurs des Mémoires secrets.

Mais il est grand temps que nous parlions d'Alexandre-Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Eguilles, le plus jeune de tous, le Benjamin, l'enfant gâté de Bachaumont et de M"><^ Doublet auxquels, dans sa reconnaissance, il ne donne jamais d'autres noms que ceux de mon cher papa et ma chère

I Quel est le "Paroissien que d'Eguilles désigne sous le nom de la Jolie tête de ministre? Ne serait-ce point l'abbé de Chauvelin, si connu pour sa laideur?

maman. Quelques mots sur sa famille et ses antécédents, avant de montrer à quel point il était aimé.

Le nom de Boyer fut porté, au Parlement de Provence, par une longue suite de magistrats distingués.

La famille de Boyer (ou Bouyer, selon la prononciation provençale), fait son apparition avec Guilhem de Boyer, créé podestat de Nice en 1341. Ses descendants occupèrent des charges au Parlement sous Charles IX, Louis XIII et Louis XIV. L'un d'eux , Vincens de Boyer , hérita de Malherbe, son grand oncle par alliance, dont les papiers et les livres furent conservés dans la famille jusqu'à la Révolution. Une des clauses du testament du poète portait que les Boyer prendraient le nom de Malherbe pendant trois générations.

Le grand père de notre marquis, Baptiste de Boyer (1645- 1709), seigneur d'Eguilles et de Joyeuse- Garde, conseiller au Parlement de Provence, devenu, par son mariage, seigneur de Taradeau et d'Argens, réunit, dans son hôtel d'Aix, une célèbre collection d'œuvres d'art.

Son fils Pierre-Jean de Boyer, marquis d'Argens (la terre d'Argens fut érigée en marquisat l'année 1723), reçu conseiller à sa mort en 1709, et procureur général en 171 7, mort en 1757, eut d'Angélique de Lenfant, sa femme : 1° Jean- Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, écrivain fameux, chambellan du Roi de Prusse; 2° Paul de

Boyer, chanoine de l'Eglise d'Aix, docteur de Sorbonne; 3° Alexandre-Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'EgulUes I, président à mortier au Parlement d'Aix, auteur de notre correspondance \4° Luc Sextius 2 de Boyer, chevalier de Malte en 1724 ; 5" Luc de Boyer, reçu dans le même ordre en 1725 ; 6'' Une tille mariée au baron de la Garde ; 7° Une autre fille mariée à Joseph deMéri de la Canorgue. Le marquisd'Eguillesnaquità Aix, dans l'hôtelqui porte son nom, le 29 mars 1708 -S. En 1725, il commença à servir dans la marine comme Garde-étendard, sous le titre de chevalier d'Argens 4. Ses goûts le dirigeaient vers la littérature et la philosophie ; des travaux remarquables furent présentés par lui à l'Académie des Belles-Lettres de Marseille qui l'accueillit dans son sein le 17 janvier 1736. Très-assidu aux séances, il y lut successivement divers essais : les deux premiers actes d'une tragédie, une Ode sur les jugements de Dieu, une dissertation sur ce sujet : On juge mieux des ouvrages de l'esprit par le sentiment que par la discussion. Offerte à l'Académie

1 Armes : d'azur à l'étoile d'or, au chef d'argent, l'étoile chargée d'un écusson d'azur embelli d'une Heur de lis d'or.

2 Qui fut commandeur de Malte et brigadier des armées du Roi, (Arcli. de la Marine.)

3 II fut baptisé, le lendemain, et eut pour parrain Jean- Baptiste de Maliverny, Président à mortier au Parlement de Provence, et pour marraine Julie de Boyer de Montvallon. [Registres de la paroisse de Ste Madeleine, à Aix.)

4 Archives de la Marine. Lettre au ministre (1740), dans laquelle il demande à passer enseigne des Gardes de l'Etendard, en alléguant ses quinze ans de service.

française en lySS, elle a été imprime 'dans son Recueil de morceaux d'éloquence. Il présenta, la même année, des Essais sur la tragédie à l'Académie de .Marseille dont il devint le directeur en lySg. L'année suivante, il lut un Discours sur Vutilité des Belles-Lettres. Les registres de la Compagnie conservent la trace de plusieurs autres de ses pièces de vers et de prose. Une dissertation sur les Causes de la supériorité' de grandeur des Ajîciens sur les Modernes porte la date de 1741. Enfin il est l'auteur d'un important Mémoire justificatif composé à la suite de ses démêlés avec le Parlement de Provence, et sur lequel nous aurons à revenir.

Profondément religieux, il serait resté voué au célibat, sans le désir d'empêcher l'extinction de sa race. En effet, de ses quatre frères, deux portaient, comme lui, la croix de Malte ; le troisième était abbé et le quatrième, le marquis d'Argens, donnait peu d'espérances au point de vue matrimonial.

D'Eguilles se sentait peu de goût pour la magistrature, et la perspective de succéder à son père dans sa charge de procureur général ne lui plaisait guère; il ne s'en fit pas moins recevoir avocat, pour se conformer aux désirs de sa famille.

En 1740, nous le trouvons enseigne des Galères du Roi. Il sort de la marine fort bien noté, et se marie. La marquise d'Eguilles n'avait guère pour dot que ses vertus. Elle meurt en 1741, sans laisser d'enfants.

A cette cause de tristesse viennent s'ajouter des difficultés de famille : son beau-frère lui intente

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un procès odieux où il l'accuse d'avoir extorqué la signature de sa femme, à ses derniers moments, afin d'être nommé légataire universel '. Son père et sa mère le poussent à une transaction. Ils exigent de lui des sacrifices d'argent auxquels il ne peut raisonnablement consentir. D'autre part, M, de Boyer insiste pour lui faire acheter la survivance de sa charge de procureur général. Tous ces dissentiments finissent par le décider à prendre le chemin de Paris.

11 connaissait déjà Bachaumont et M'"* Doublet. On l'avait reçu dans l'intimité de la Paroisse^ lors d'un précédent voyage. Son premier soin fut d'aller voir ses deux amis, de leur exposer sa situation, de leur demander un conseil : on tomba d'accord qu'il pourrait se rendre utile comme diplomate. Mais à quel titre demander un poste en rapport avec son âge et sa naissance? Il n'avait guère encore donné de preuves officielles de capacité que dans la marine. A tout prix, il importait de montrer qu'il était digne d'une mission,

L'idée d'entreprendre un voyage dans les Cours d'Europe les plus intéressantes et de présenter, aux ministres, un travail utile à leur politique, lui vint à l'esprit. L'Allemagne, théâtre de la guerre de la succession d'Autriche, formerait le principal objet de ses études. Bachaumont se chargea

1 Vrécis pour le sieur Rousseau, payeur des rentes, contre M. le président d' Egailles. (Imp. Didot, 1764.)

d'exposer à M. Amelot, ministre des Affaires Etrangères, le projet du marquis d'Eguilles.

L'ouverture fut d'autant mieux accueillie que le marquis prenait à son compte les frais de route. On lui donna des lettres de recommandation pour les ministres de France en Allemagne, et il partit sans perdre de temps. Il étudia en détail toutes les Cours de l'Empire, fut reçu de la manière la plus flatteuse par le roi de Prusse, et revint en France par les Pays-Bas vers le mois d'octobre 1743. La Cour était à Fontainebleau. D'Eguilles s'y arrêta, et consulta Bachaumont sur la marche à suivre. Le conseil de la Paroisse décida qu'avant de rien faire, le marquis irait voir Voncle et le neveu, c'est-à-dire le cardinal de Tencin et M. de Pont-de-Veyle, et leur demanderait s'il devait se présenter à M. Amelot I,

Quelqu'ait été le résultat de l'entrevue avec le ministre, il est certain que d'Eguilles ne trouva point de place. Mais au mois d'avril suivant, les Affaires étrangères ayant changé de mains, il eut trois protecteurs puissants : le marquis d'Argenson, M. de Maurepas, et le cardmal de Tencin, qui, favorablement impressionnés par la lecture de ses mémoires sur l'Allemagne, lui promirent un emploi.

i Lettre inédite de Bachaumont à d'Eguilles, du 27 octobre 1743. (Vente Charavay, 21 décembre 18S6).

2 Angélique Guérin de Tencin, sœur du cardinal, avait épousé, en 1696, Aug-ustin de Fériol, comte de Pont-de- Veyle.

Mission aventureuse du marquis d'Eguilles EN Ecosse

L'occasion attendue se présenta bientôt. Il s'agissait d'une mission aussi périlleuse que délicate, une de ces missions aventureuses où celui qui l'accepte n'est avoué qu'en cas de succès, et où le succès est improbable. D'Eguilles ne craignit pas d'accepter.

Il s'agissait de conduire des renforts au prince Charles-Edouard Stuarl, récemment débarqué en Ecosse.

Ce prince avait passé la première partie de sa jeunesse à Rome, auprès de son père Jacques III, appelé aussi le chevalier de St-Georges, prétendant à la couronne d'Angleterre. Il était venu, quelques années auparavant, à Paris, dans l'espoir de se faire donner le commandement d'une armée, de renverser le roi Georges II et de rétablir son père sur le trône de la Grande-Bretagne.

Ses sollicitations étant demeurées stériles, il résolut, en 1745, de tenter la fortune seul, sans autre aide que le prestige de son nom et de son courage, comptant, d'ailleurs, réunir, à son débarquement

en Ecosse, assez de partisans pour soulever la contrée.

Il part, le 12 juin, de Saint-Nazaire, sur la frégate la Doutelle, avec sept oflFiciers, dix-huit cents sabres, douze cents fusils et quarante-huit mille francs dans ses caisses. Après quatre jours de navigation, le vaisseau qui l'accompagnait, ['Elisabeth, attaqué par le Lioti, navire anglais, et mis hors de combat, est obligé de retourner à Brest, tandis que la Doutelle cingle vers les Hébrides et aborde à Tîle d'Eriska. Le Prince descend dans le canton de Moidart, où viennent le joindre ses fidèles des clans écossais. Il se met en marche avec une bien petite armée de i,5oo à 2,000 hommes. Le 17 septembre, il est sous les murs d'Edimbourg où il pénètre le 29, presque sans coup férir. Là, il se fait proclamer régent d'Angleterre, de France 1, d'Ecosse et d'Irlande, au nom de Jacques III, son père.

Les progrès du Prince ne semblaient pas avoir, jusque-là, beaucoup ému le cabinet de St-James. La prise d'Edimbourg secoua sa torpeur. Le général Cope, envoyé contre les Rebelles, s'avança jusqu'à Preston-Pans, à sept milles de la capitale, et fut entièrement défait par les montagnards, troupes indisciplinées, mais terribles au moment de la bataille : « Ces hommes, d'une vigueur extraordinaire, courent à l'ennemi, tirent leurs fusils à brûle-pourpoint, le jettent tout de suite à terre, et se

1 Les rois d'Angleterre avaient la singulière coutume de s'arroger ce titre.

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ruent, le sabre à la main, au milieu des ennemis i ». Ils inspiraient, aux troupes anglaises, une terreur superstitieuse, qui explique leurs succès, malgré l'infériorité de leur nombre- La victoire de Preston-Pans, où les pertes des Rebelles s'élevaient à 60 hommes, et celles de leurs ennemis à 800 morts et 1,400 prisonniers, entraîna de nombreux clans jusqu'alors indécis. L'enthousiasme fut tel que plusieurs vinrent se ranger sous les drapeaux du Prince, conduits par les femmes des seigneurs absents ou partisans du roi Georges IL On vit une femme, Jenny Gaméron, que le Prince appelait son joli colonel, conduire ses guerriers au combat; exemple suivi plus tard par lady Mackintosh, lady Seaforth et par d'autres encore.

Presque toute l'Ecosse se trouvait soumise, grâce à la prise d'Edimbourg. Le Prmce voulut profiter de la victoire et pousser droit à Londres. Ses conseillers l'en dissuadèrent. On perdit six semaines à attendre les renforts vaguement promis par la France, tandis que la Cour de Londres, qui commençait à prendre la rébellion au sérieux, rappelait des Pays-Bas le fils de Georges II, le duc de Cumberland, général habile, possédant la confiance de ses troupes.

L'intérêt de la France à favoriser l'expédition du prince Charles-Edouard, n'avait pas échappé à nos ministres. En 1745, la guerre delà succession d'Autriche continuait, acharnée, sur mer aussi bien que

I Mémoires du président d'Eguilles.

sur le continent, et une diversion au cœur de la Grande-Bretagne semblait opportune. Le cardinal de Tencin, un des promoteurs de la campagne du Prince, insistait avec ardeur pour qu'on envoyât des renforts. Partagés entre la crainte de compromettre le nom de la France dans une entreprise aventureuse, et le désir de faire quelque chose pour le fils du prétendant, les ministres hésitaient. A la nouvelle de la victoire de Preston-Pans, ils résolurent de lui envoyer secrètement peu de secours et beaucoupde bonnes paroles. Une lettre du marquis d'Eguilles, en date du 5 avril 1746, prouve, cependant, qu'un traité avait été conclu entre le Prince et Louis XV : « . ..11 est inévitable, écrit-il, que le traité entre le royet le prince Edouardne soit connu un jour, puisqu'il e.xiste i ... »

Quoiqu'il en soit, l'envoyé mystérieux de la France eut, pour le début de sa mission, un bonheur inespéré. Il arriva au palais d'Holyrood, antique résidence des souverains écossais à Edimbourg, le treizième jour après la bataille.

Il avait reçu de Versailles, « des pouvoirs trèsamples et des instructions très-bornées ». En effet, ces instructions se bornaient à un mémoire où la conduite à tenir pouvait se résumer ainsi : se garder, par-dessus tout, de trahir le secret de la mission ; se faire passer, dans l'entourage du Prince, pour un étranger désireux de s'attacher à sa fortune ;

I Voir aussi la note en marge du f' 25i, T. 79, Angleterre, Mém. et doc. (Aff. étrangères.)

ne confier l'objet de son arrivée qu'au Prince luimême, en lui remettant les lettres de créance, et tâcher de mériter sa confiance en se ménageant un accès quotidien auprès de lui ; correspondre le plus souvent possible avec le marquis d'Argenson ; lui rendre compte des ressources des Jacobites, de leurs progrès, et des endroits de la côte où un débarquement serait tenté avec les meilleures chances de succès; surtout envisager la situation d'un œil froid et se défier de l'enthousiasme des montagnards et de leurs chefs.

C'était lui donner une grande liberté d'action, mais une responsabilité dont il sentait le poids.

Ses appointements furent fixés à i,oool. par mois, sur lesquelles on lui versa une avance de 10,000 livres.

Quatre jours après la réception du mémoire, il est à Dunkerque, prêt à mettre à la voile, mais les vents contraires lui font perdre un temps précieux. Son vaisseau, V Espérance, chargé de ii,ooo fusils, d'un nombre égal de sabres, de quelques barils de poudre et de 96,000 1. en numéraire, ne parvient à quitter le port que le 7 octobre. Les principaux passagers sont MM. Brown, capitaine dans le régiment irlandais de Lally, au service de France, et Sheridan, neveu du gouverneur du prince Charles- Edouard. Ils lui serviront de guides et d'interprètes en Ecosse. Trois navires, dont l'un, leHarang couronné, jauge 100 tonneaux, suivront V Espérance à quelques jours d'intervalle, emportant des armes et des munitions.

Brown a reçu du colonel Lally une lettre où l'arrivée prochaine de son régiment et de plusieurs autres lui est annoncée : le comte d'Argenson, ministre de la guerre, aurait même écrit en ce sens. Mais d'Eguilles voudrait une assurance plus positive, un engagement précis dont il pût faire part au Prince. Sa lettre du 6 octobre à d'Argenson exprime ce vœu, simple en apparence, mais qui parut beaucoup moins naturel en haut lieu, puisque, sur l'original de sa lettre, on lit, en marge, la note suivante, de la main du ministre :

Accuser la réception de cette lettre et des précédentes. Ne point donner à SM. d'Eguilles le titre de ministre du Roy . Le féliciter sur son heureux départ. Je souhaite que son séjour soit aussj- heureux. Le vaisseau qui va suivre portera le reste de la somme. On sçaura les secours envoyés par les vaisseaux qui arriveront heureusement. Ils fileront à mesure, on ne les hasarde que selon les occasions.

Ces quelques lignes en disent long sur les intentions du gouvernement français! Des phrases évasives, des félicitations banales, des promesses vagues, voilà l'eau bénite de Cour dont le marquis devra se contenter jusqu'à la fin de l'expédition.

Sa traversée de Dunkerque à Montrose est une véritable odyssée. Il lui faut d'abord subir une bonace de plusieurs jours. Puis une tempête s'élève dans les parages dangereux de la Hollande. Décidé à ne faire de relâche dans aucun port, il continue sa route : un second orage, plus terrible que le pre-

mier, vient l'assaillir à hauteur de l'Ecosse. Il voit des navires anglais jetés à la côte : VEspérance n'échappe point au sort commun, mais, comme par miracle, au moment où l'équipage la croit perdue, elle entre dans une anse où elle trouve un abri.

Le lendemain, une escadre anglaise, celle de l'amiral Byng, passe au large : il faut sortir à tout prix ou se laisser prendre. D'Eguilles met à la voile, et, à la faveur de la tempête, passe inaperçu. Mieux encore, tandis que VEspérance^ manquant d'un bon pilote, est battue par les flots, tandis que les matelots, commençant à désespérer, demandent qu'on tire au large, il aperçoit un navire anglais isolé. Il ranime le courage de ses hommes et commande l'attaque. Le vaisseau est pris et le capitaine, amené à bord dans une chaloupe, se trouve être un excellent jacobite qui se décide sans peine à servir de pilote. Le même jour, VEspérance mouille dans le port de Montrose.

Il importait de regagner le temps perdu. Tout l'équipage, composé de 42 hommes, débarque. Un seul matelot garde le navire. Les autres emplissent leurs poches de cartouches, chargent, sur leurs dos, le plus grand nombre possible de fusils, puis se dirigent sur la ville de Montrose, située à une demilieue de la rade.

Quel accueil les habitants vont-ils faire à cette petite troupe? Sont-ils Jacobites ou dévoués au roi Georges? Les armes ne vont-elles pas leur inspirer une terreur légitime? Questions d'autant plus diffi-

ciles à trancher qu'on n'avait point encore de données certaines sur les progrès du prince Edouard. Le capitaine du vaisseau pris le matin avait annoncé la défaite du général Cope, la soumission de toute l'Ecosse, à l'exception des châteaux d'Edimbourg et de Stirling, mais rien n'était venu confirmer la nouvelle 1

Point de temps à perdre, cependant, car l'escadre anglaise peut, d'un moment à l'autre, opérer un débarquement et anéantir cette poignée de soldats.

Ils marchent en silence, hâtant le pas, et pénètrent audacieusement jusqu'au milieu de la ville. La foule les entoure. Aussitôt, le marquis expose l'objet de son arrivée. Il parle à ces Ecossais des victoires remportées par le prince écossais, fait habilement ressortir la gloire et les avantages réservés à ses partisans. D'abord on hésite ; un soulèvement est sur le point d'éclater contre les nouveaux venus ; mais, le premier moment d'incertitude passé, plusieurs citoyens dévoués au Prince acceptent les armes qu'on leur offre. L'exemple est contagieux : les voilà bientôt tous armés.

Reste à convaincre, de gré ou de force, les autorités, demeurées invisibles. Un simulacre de violence détermine les magistrats à se montrer : la vue de deux cents hommes favorables au Prétendant les décide à se prononcer pour lui.

Alors d'Eguilles, qui n'oublie pas l'escadre anglaise, ordonne de courir à la rade, de verser le chargement de V Espérance dans des chaloupes et de mettre le tout en sûreté. La poudre et les armes

sont transportées sur des chariots, dans un fort voisin occupé par un poste avancé de Charles- Edouard. Tranquille désormais, d'Eguilles ne songe plus qu'à donner de ses nouvelles au marquis d'Argenson. Il lui écrit sur le rivage, remet sa lettre au capitaine de VEspérance, qui part immédiatement pour la France. Sa lettre arriva, peu de jours après, à Dunkerque.

Le Prince était entré dans la capitale de l'Ecosse avec une certaine pompe : il avait voulu frapper l'imagination du peuple et donner plus de retentissement à sa victoire. Aussi le palais d'Holyrood était-il en fête.

Le marquis y arrive le 1 5 octobre, après un détour assez long derrière la forteresse de Stirling occupée par des troupes anglaises. Il se fait conduire auprès de Charles-Edouard qui ne dissimule point sa joie, lui fait part de ses espérances, de son projet de marcher sur Londres et demande s'il peut compter recevoir prochainement des renforts.

La réplique du marquis est évasive, conformément àses instructions : la France ne peut agirsans

connaître la situation exacte des Jacobites

Cette situation, il se charge de l'apprendre au marquis d'Argenson. Il est nécessaire d'attendre sa réponse avant de se mettre en marche.... Mais Charles-Edouard ne veut point de délai ; il partira, coûte que coûte. Si les secours viennent, le succès est assuré ; mais, dans l'incertitude de leur arrivée,. le point important est de profiter de la victoire, de

l'enthousiasme de l'armée, du découragement de l'ennemi.

Après sa conversation avec le Prince, le marquis d'Eguilles parcourt son camp: il compte 1,821 tentes, ce qui donne environ 8,000 hommes ; on en attend 1,400 le surlendemain. Il y a 5oo chevaux. Dans trois semaines arriveront 3oo hommes des des îles du nord-ouest. Cela fait, en tout, dix mille hommes bien armés, pour entrer en campagne, avec sept pièces de canon et quatre mortiers.

En présence de ces forces, le marquis se sent gagne/ par la confiance. Si 3, 000 hommes mal armés, peu disciplinés, sans cavalerie et près* que sans chefs ont pu mettre en déroute, à Preston- Pans, 4,000 hommes de troupes régulières, possédant chevaux et canons, on doit en attendre les plus grandes actions, depuis que leur nombre a triplé. Cependant, il ne se dissimule point l'insuffisance de l'armée, si elle arrive jusqu'à Londres : sans secours, elle ne pourra ni tenir garnison ni repousser les attaques de l'ennemi, et ses succès mêmes causeront sa perte. Il communique ses réflexions au ministre des Affaires Étrangères en lui rappelant l'intérêt de la France à tenir en haleine l'armée anglaise, à empêcher son envoi sur le continent.

D'Argenson reçoit la lettre, reconnaît la justesse des arguments, mais il reste froid, et se contente de porter en marge ces réflexions ' :

1 De la main du ministre, et précédées des mots : Pour répondre.

« Cest une relation de son voyage et des avantures par lesquelles il a passé, avec ses gens, pour arriver à Varmée du Pr. Edouard. Le bonheur avec lequel il s'est sauvé des périls fait croire qu'il faut bien augurer de la suite.

« Rien de plus touchant que le compte qu'il rend de la première conversatiojx avec le Pr . Edouard et de la reconnaissance qu'a montrée ce prince des résolutions du Roy pour l'assister. Ce prince est très-courageux. Ne seroit-il point à craindre que cela n''allât mesme à la témérité ? Il s'est avancé en Angleterre sans être sûr presque d'aucun secours, surtout d'une diversion en Angleterre par des armées de France suffisantes. Il est vray que la résolution en est prise., mais les préparatifs sont longs, nécessairement. Ce sera beaucoup s'ils peuvent arriver à Noël. En attendant, comment le Prince, avancé en Angleterre, pourra- t-il se contenir au milieu des troupes disciplinées qui, bientost, vont l'entourer?

"■ De plus, il faut espérer que son parti, en Angleterre, va se déclarer, mais il tarde bien et l'on devrait y voir plus de progre:^^ depuis qu'il est avancé.

« Onparle du départ des trouppes hanovriennes et hessoises pour l'Angleterre. Cela est fort à craindre, car rien ne nuit tant aux efforts d'un parti national que les troupes étrangères.

« J'ay reçu les états de trouppes, que je croys fort exactes, et je le prie de continuer. »

Rien ne donne mieux une idée des dispositions du ministre. Ce petit roman guerrier l'intéresse,

mais il prévoit le dénouement fatal et n'a aucune envie d'y compromettre la France.

Charles -Edouard avait écrit à Louis XV, le jour même de l'arrivée du marquis, une lettre de remercîments contenant une pressante demande de secours ; elle devait obtenir le même succès que les autres.

Voici sa lettre :

cMonsieur mon Oncle,

Je viens de recevoir avec beaucoup de plaisir les assurances d'aJJ'ection et d'assistance que votre €Majesté m'a données par le S^ M''^ d'Eguillers (sic) i dont la personne me sera toujours très-agréable.

J'espère que, moiennant cette assistance, je viendray à bout d'une entreprise dont Dieu a si visiblement béni les commencemens. Mais je ne saurais me dispenser de répéter, ici, ce que j'ai chargé ledit M ^^ d'Eguillers de vous représenter plus en détail, qui est quHl n'y a point de tems à perdre et que je suis trop avancé pour pouvoir ou reculer, ou chercher des délais. Ainsi, je conjure votre Majesté de hâter, le plus qu'il est possible, les secours qu'elle me destine.

(i) Les Anglais écorchent souvent l'orthographe du nom d'Eguilles, et l'écrivent : de Guilles. L'historien Home annonce son arrivée au camp du prince de la manière suivante : <( Le premier de ces vaisseaux qui arriva, apporta, outre des armes et des munitions, une petite somme d'argent, avec Boyer Marques (sic) d'Equille^ (sic) qui fut à Holyrood- House, où on l'appela l'ambassadeur de France. » Il est vrai que, dans ses lettres, le marquis ne traite pas beaucoup mieux les noms anglais.

Si elle voudra bien le faire, j'ai tout lieu de me Jlatter que la querelle sera bientôt décidée, et la paix, par là, rendue à l'Europe.

L'obligation que je vous en aurai me mettra en état de vous témoigner, de plus en plus, l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être^ Monsieur mon Oncle, de votre Majesté, le très -affectionné neveu, (Sig.) Charles P.

Edimbourg, i5 octobre 1745.

A ces instances se joignirent celles des agents dépêchés de Rome à Paris par le chevalier de Saint- Georges. Le duc d'York vint solliciter le roi trèschrétien en faveur de son frère Charles-Edouard. Ses deux premières lettres ne furent pas honorées d'une réponse écrite. La note suivante de d'Argenson en fait foi :

« On estime qu'il convient de laisser ces deux lettres-ci sans réponse par écrit ; tout ce que le Roi voudra dire et faire en faveur du prince Henri Stuart peut être transrais de bouche à la personne qui a transmis lesdites lettres. On ne saurait trop éviter de multiplier les écrits publics et particuliers portant indices, témoignages, marques ou preuves que le Roi fait son affaire de l'entreprise de la maison de Stuart. Que la France la soutienne autant que l'on jugera convenable au bien du service de sa Majesté, à la bonne heure; mais que ce soit sans l'avouer, aussi longtemps que le succès n'en sera pas, au moins, probable, et aussi longtemps

que l'on ne serait pas résolu à une guerre également longue et générale. »

Que faire, en présence du parti pris du gouvernement, sinon éviter de paraître s'en apercevoir, sinon solliciter quand même? Ce fut le plan de conduite d'Eguilles, mais il ne réussit qu'à obtenir, de temps en temps, l'envoi de quelques vaisseaux destinés à inspirer aux Anglais la crainte d'une descente sérieuse. De ces vaisseaux, les uns furent capturés, d'autres amenèrent des secours dérisoires, des munitions, mais point d'hommes. Point d'argent non plus, et l'armée en manquait : on comptait en trouver en Angleterre, mais, jusqu'au moment d'y poser le pied, comment vivre t

Profitant de la liberté que lui laissaient ses instructions, d'Eguilles n'hésita pas à négocier une lettre de change de 2Ô mille livres tirée sur M. de Montmartel. Il procura ainsi, au Prince, de l'argent comptant pour un petit nombre de jours.

Le 3i octobre, Charles-Edouard commença son mouvement, jugeant avec raison qu'une trop longue oisiveté n'était pas propre à retenir ses soldats sous les drapeaux. Il connaissait le caractère indiscipliné des montagnards, prompts à accourir à l'appel de leurs chefs, mais non moins prompts à se débander. Avec son départ coïncida celui du chevalier Stuartpour la France. Ce baronet d'Ecosse, fort instruit, capable de s'acquitter à souhait d'une mission délicate, possédant et méritant la confiance du

Prince, fut chargé de rejoindre à Paris le lord Clancarty : tous deux, unissant leurs efforts, devaient non-seulement insister pour obtenir un envoi de troupes, mais encore décider, si faire se pouvait, Louis XV à se déclarer ouvertement en faveur du Prétendant. Réussir, c'était enlever 6,000 hommes à l'armée anglaise, car elle comptait dans ses rangs 6,000 Hollandais dont pas un, dans ce cas, n'eût osé porter les armes contre la France.

Les Jacobites, en quittant Edimbourg, formaient une armée de 9,000 et quelques centaines d'hommes, dont 600 cavaliers. Ils espéraient voir bientôt leur nombre augmenter dans une forte proportion, par l'arrivée de plusieurs clans, notamment les Macleod et les Macdonald des îles, sans parler des recrues le long de la route.

Les principaux chefs de l'armée étaient : le lord Georges Murray, lieutenant général, tacticien émérite, que ses talents tirent proclamer général en chef; le duc d'Athol ; le duc de Perth ; le lord Louis Gordon ; le comte Kilmarnock dont le fils aîné servait dans les troupes anglaises; le comte de Kelli; les lords Pistligo, Nairn, Elcho, Ogilvie, etc. Citons, parmi les chefs de clans : les trois Macdonald, les chefs des Caméron, des Mackintosh, des Fraser, des Macpherson, des Macgregor, des Stuart, etc., etc.

L'armée prend la route de Dalkeit, où le Prince règle définitivement sa marche. Une division se dirigera sur MofiFat et, de là, sur Carlisle; le marquis d'Eguilles en fera partie. L'autre, commandée par

le prince Edouard, prendra la direction de Kelso, vers le sud-ouest, simulant une attaque contre le maréchal Wade stationné entre Berwick et Newcastle. Pendant ce temps, les bagages et l'artillerie fileront, à l'ouest, sur Carlisle.

Le Prince Edouard doit les rejoindre, en coupant à travers des montagnes et des pays sans chemins où les Anglais ne pourront le suivre.

A Kelso, Charles-Edouard change brusquement de direction, descend au sud-ouest, et entre à Jedburgh, le 7 novembre. Il longe ensuite la Liddle, rejoint le reste de l'armée, à Redding, et va mettre le siège devant Carlisle.

Carlisle, peu fortifiée, mais encouragée par l'annonce d'une marche de Wade, répond, aux sommations qui lui sont faites, par des coups de canon. Apprenant la cause de ectte résistance, le Prmce se porte à la rencontre du maréchal, l'attend vainement, rebrousse chemin, et continue le siège.

C'est au marquis d'EguilIes que revient l'honneur d'avoir fait tomber presque immédiatement, et sans perte d'hommes, cette place au pouvoir de Charles- Edouard: « Je luy persuaday d'essayer s'il n'effrayeroit point Carlisle en feignant de vouloir l'escalader, et y mettre le feu avec des boulets rouges. Cela a si bien réussy que nous sommes actuelle ment en possession de la ville et du château où il y a 36 canons de huit, 200 invalides, 1,000 miliciens, deux compagnies de cavalerie et toutes sortes de munitions de bouche. La garnison a promis de ne pas

servir d'un an, et les habitants ont promis fidélité au chevalier de Saint-Georges. » i

La prise de Carlisle, sous les yeux du maréchal Wade, eut les conséquences les plus heureuses, encouragea les montagnards et inspira une terreur salutaire à leurs ennemis. Elle permit d'établir une garnison dans la ville et de prendre avec confiance le chemin de Londres, car on laissait en arrière une place amie, offrant un refuge en cas de défaite, et un asile aux catholiques persécutés dont un certain nombre devait, en effet, venir grossir la garnison.

Charles-Edouard avait eu trop à se louer des conseils de l'ambassadeur de France, pour ne point le consulter sur son plan de campagne : sa première idée avait été d'offrir la bataille à Wade. Le marquis l'en dissuada par les raisons suivantes : l'armée du maréchal se composait de i3,ooo hommes; celle du Prince, au 17 novembre, de 7,000 seulement. En outre, les montagnards, avides de porter, dans leurs chaumières, le butin fait dans la basse Ecosse et, peut-être, effrayés de la perspective d'une longue expédition, commençaient à déserter par masses. Engager une bataille dans ces conditions lui semblait imprudent. Mieux valait, avant de prendre une résolution aussi grave, attendre le retour de ces déserteurs d'une espèce particulière, (ils ne manquaient jamais de revenir, une fois leur butin en sûreté), et l'arrivée des clans retardataires, ainsi que les vaisseaux français.

I Archives des Affaires Etrangères.

La véritable tactique consistait à ne point s'occuper de Wade, à marcher sur Londres, à ne livrer combat qu'au cas où l'ennemi voulût barrer la route. Si, une fois sous les murs de la capitale, l'armée se trouvait encore trop faible pour y laisser une garnison et tenir, en même temps, tête aux ennemis, rien ne l'empêcherait de se jeter dans les montagnes du pays de Galles, où les troupes régulières ne pourraient la suivre, où le Prince comptait de nombreux amis, où elle resterait en observation jusqu'au printemps, enfin où le voisinage de la mer faciliterait la jonction des renforts attendus.

Le prince, abandonnant le projet d'attaquer Wade, adopta le plan du marquis d'Eguilles.

Ce fut, pour lui, une compensation aux difficultés de toutes sortes et de tous les instants dont il avait eu à souffrir. Non qu'il eût été physiquement éprouvé : les rigueurs du climat, l'insuffisance de la nourriture, les nuits passées à la belle étoile, n'avaient pu ébranler la santé de ce méridional, qu'un de ses amis affirmait avoir vu grelotter de froid, à Marseille, avec huit chemises sur le corps i. Mais il avait à se plaindre des montagnards. Leur caractère insolent, soupçonneux, leurs querelles, leur indolence, à laquelle ils ne renonçaient qu'au moment de la bataille, en faisaient d'assez fâcheux compagnons. Bientôt, ils se rendront coupables de torts graves à son égard, lui voleront deux fois

1 Lettre du chevalier de la Bastie. Portef. de Bachaumont.

son équipage, jusqu'à son cheval, et l'obligeront à faire la route à pied.

Sa confiance dans leur courage et dans leur fidélité au Prince n'en sera point affaiblie. Indisciplinés, ils l'étaient, sans doute, mais d'Eguilles le leur pardonnait, à cause de leur héroïsme dans les marches et dans les combats.

Un symptôme plus inquiétant était la discorde entre les officiers : on eut malheureusement à la constater, dès la prise de Carlisle ; jaloux de l'avancement accordé à leurs collègues, plusieurs rentrèrent en Ecosse, prétextant qu'ils ne s'étaient point engagés à franchir la frontière.

Des généraux ne craignirent point de donner le mauvais exemple : Georges Murray, le plus respecté d'entre eux, et le jeune duc de Perth, résignèrent, à la suite de dissensions, leurs commandements entre les mains du Prince, qui conserva, au premier, son grade de lieutenant-général, et accepta la démission du second. Cette suite était prévue. Charles-Edouard ne pouvait^ se passer de son expérience, de ses talents, ni hésiter à lui sacrifier son adversaire.

Le départ de Carlisle a lieu le 21 novembre. L'armée prend le chemin de Manchester par les villes amies de Kendal et de Lancastre. Le 25, elle esta Preston. Cette marche du Prince est un véritable triomphe. Il entre, bientôt, à Manchester, sans verser une goutte de sang. La ville fut prise d'une manière assez originale, si l'on en croit les mé-

moires du chevalier de Johnstone, officier d'artillerie au service de Charles- Edouard.

A Preston, un sergent, nommé Dickson, avait reçu l'ordre de faire des recrues. Contrarié de n'y avoir point réussi, il était venu demander à son chef l'autorisation de prendre les devants et de se rendre, seul, à Manchester où il espérait être plus heureux. Refus du chevalier de Johnstone, qui juge le projet extravagant. Que fait alors Dickson? Il déserte, emmenant avec lui sa maîtresse, dont il ne se séparait jamais et un tambour de ses amis, pénètre dans Manchester le lendemain matin, ordonne au tambour de battre le rappel et annonce qu'il vient faire des enrôlements.

Le peuple, étonné d'abord, et soupçonnant l'armée jacobite d'être sous les murs, n'ose l'interrompre. Mais, entendant dire qu'elle n'arrivera pas avant le soir, il change d'attitude et devient menaçant: Dickson arme son fusil, dirige le canon sur le groupe le plus hostile et se déclare prêt à faire sauter la cervelle au premier qui le touchera, lui ou ses compagnons. Ce disant, il tourne vivement son arme dans toutes les directions, et, grâce à cette escrime, donne aux amis des Stuarts le temps de voler à son secours. Entouré bientôt de six cents jacobites, il se met à leur tête et parcourt la ville en inscrivant les noms des recrues qui se présentent.

Le soir, il apporte au chevalier de Johnstone une liste de i8o enrôlements et un compte de trois guinécs.

Cette aventure se répandit dans Manchester et ce

lut à qui raconterait la manière dont elle avait été prise « par un sergent, un tambour et une tille ».

On forma, sous le nom Je régiment de Manchester, un corps uniquement composé d'Anglais, dont le commandement fut confié à M. Townley, officier au service de France, récemment débarqué : il se composait de 3oo hommes, dont plus de la moitié fournis par le sergent Dickson.

Sur ces entrefaites, le duc de Cumberland, rappelé du continent par le roi Georges II, se dispose, dans le Straffordshire, à réparer les lenteurs du maréchal Wade auquel on laisse le commandement de l'armée du Nord,

Voulant tromper le Duc sur la direction de sa marche, Charles- Edouard envoie quelques cavaliers à sa rencontre. Pendant ce temps, il s'avance sur Derby, où il entre le 4 décembre. Les avant-postes descendent même à six milles plus bas, c'est-à-dire à une quarantaine de lieues de Londres.

La nouvelle de l'approche des Jacobites répandit la terreur parmi les habitants de la capitale, auxquels les montagnards avaient été dépeints comme de véritables bêtes féroces. On commençait à comprendre que ces Rebelles, si méprisés au début de la campagne, étaient capables de restaurer les Stuart. Aussi l'inquiétude était-elle vive, à la Cour de Georges II.

A Derby, le Prince apprend qu'un renfort de 3,000 hommes vient de débarquer : le régiment de Royal-Ecossais, commandé par John Drummo\^, les piquets de la brigade irlandaise au service de

France et deux escadrons de cavalerie commandes par le comte de Lally. On lui affirme, en outre, qu'une flotte française, portant lo.ooo hommes, est prête à mettre à la voile, sous les ordres du duc de Richelieu • .

Quelle dut être sa déception, lorsque, rassemblant son conseil et lui exprimant sa volonté de continuer la marche en avant, il entend son meilleur général s'y opposer, déclarer impossible de continuer, indispensable, au contraire, de rebrousser chemin, de retourner en Ecosse !

Georges iMurray allègue, en effet, la supériorité numérique des forces du duc de Cumberland, la présence du général Wade à Newcastle, l'antipathie de certains comtés qu'on aurait à traverser, en admettant même la défaite du duc, enfin l'impuissance de quatre mille montagnards, dans Londres.

Tous les chefs de clans, à l'exception du duc de Perth dont nous avons signalé les dissentiments avec Murray, partagent l'opuiion du lieutenantgénéral.

Le prince cède et donne l'ordre de la retraite.

Elle est savamment conduite par Murray. Toutefois, les montagnards, s'apercevant qu'ils reviennent sur leurs pas, ne dissimulent point leur mécontentement. On traverse de nouveau Macclesfield, Manchester, Preston, Lancastre, Kendal, en évitant

1 La descente en Ani^leterre n'eut pas lieu, mais il en avait ctii véritablement question, ainsi qu'on peut le constater dans les papiers des Stuarts. T. 79, !• 3y. (AU. ctrangcres.)

la rencontre de Wade, auquel le duc de Cumberland a donné l'ordre de couper la retraite aux Rebelles. Seule, la cavalerie anglaise parvient à rejoindre leur arrière-garde, commandée par Murray,

Celui-ci, désireux de prouver aux ennemis qu'une armée en retraite n'est pas toujours une armée en déroute, leur offre le combat près du village de Ciifton, après avoir fait demander un millier d'hommes au prince, qui a dépassé Penrith. Charles- Edouard répond en l'invitant à continuer sa route : Murray persiste, et affronte, avec ses huit cents montagnards, les cinq mille hommes du duc de Cumberland. (iS décembre.)

Fidèles à leur manière de se battre, les highlanders, après une première décharge, jettent leurs fusils à terre, saisissent leurs claymores, et se précipitent sur les Anglais, qui, déjà intimidés, avant l'action, par la terrible renommée de leurs adversaires, s'enfuient à leur approche.

Détail curieux : la plupart des dragons restés sur le terrain ne portaient qu'une botte. Ils avaient enlevé l'autre afin de fuir plus vite !

Le combat de Clifton-Enclosures coûta i5 hommes aux Jacobites. Les Anglais en perdirent loo : ils ne s'en attribuèrent pas moins la victoire, déclarant impossible d'évaluer les pertes d'un ennemi qui s'empressait, aussitôt le combat, d'emporter ses morts et ses blessés.

Murray rejoint, à Penrith, le Prince, qui le féli-

cite de son succès Ils arrivent, le 20, à Carlisle, et ne s'y arrêtent que pour renforcer la garnison. Le mauvais état des fortifications ne permet pas d'espérer une résistance sérieuse. Mais Carlisle retardera la marche de Cumberland, On lui laisse donc trois cents hommes, dont un certain nombre choisis parmi les troupes au service de France, dans l'espoir qu'ils seront traités, non en Rebelles, mais en prisonniers de guerre.

Carlisle se défendit bravement, résista trois jours à l'artillerie du duc, et se rendit le 3o décembre. La vie sauve avait été promise à la garnison. Douze officiers n'en furent pas moins envoyés à Londres pour être pendus ; le reste des défenseurs fut jeté dans des cachots.

Après ce fait d'armes, le duc de Cumberland, considérant la rébellion comme éteinte, retourna en Angleterre, laissant le commandement de l'armée au maréchal Wade et au général Hawley. Le premier se rendit à Newcastle ; le second continua la poursuite.

Charles-Edouard s'était dirigé sur Glascow. Sur son passage, la ville de Dumfries fut frappée d'une contribution de 200 livres sterling, pour avoir arrêté les bagages de l'armée jacobite, que les habitants croyaient en déroute. D'autres contributions furent levées sur Glascow, où l'on arriva le 2 5 décembre. Cette ville, peu favorable aux Stuarts, fut obligée de payer 5,5oo livres sterling et de fournir aux soldats des chemises, des chaussures, des habits et des bas. Un fanatique tenta d'assassiner le

prince : il fut arrêté au moment où il l'ajustait avec un pistolet.

Stirling, investi, se rend au bout de deux jours. L'armée jacobite se composait alors de 5,ooq hommes. Elle se voit renforcée du régiment d'infanterie Royal-Ecossais, de deux escadrons de Fitz-James et des piquets de la brigade irlandaise au service de France, récemment débarqués ii Montrose, sous la conduite de lord Drummond, ce qui porte à 8,000 le chiffre des combattants. Le général Hawley, cantonné à Edimbourg, en comptait 12,000, dont 3,5oo nouvellement envoyés d'Angleterre. Cette disproportion de forces lui inspirait une confiance si grande qu'il fit élever cinq potences destinées aux rebelles, après sa future victoire. Il quitta Edimbourg le 16 janvier et se dirigea contre Charles-Edouard, occupé au siège de la citadelle de Stirling.

L'approche des Anglais, dans la pensée de leur général, devait suffire à détermmer la retraite du Prince. Il se trompait : Charles-Edouard, apprenant sa marche, laisse un millier d'hommes autour de la citadelle, et se porte à sa rencontre avec le reste de ses troupes ; il choisit, pour faire halte, l'endroit le plus propre à protéger les opérations du siège, et attend l'ennemi. Il l'attend trois jours en vain, donne l'ordre d'avancer, et aperçoit les Anglais le 28, dans la plaine de Falkirk.

Un peu avant une heure de l'après-midi, deux officiers de leur armée, campée sous la ville, montent sur un arbre et, à l'aide d'un télescope.

découvrent les Jacobites. Ils en informent immédiatement le lieutenant colonel Howard. Celui-ci court à Callender-House, résidence du général Hawley, l'avertir de ce qui se passe; mais Hawley, croyant à une feinte, persuadé, d'ailleurs, qu'on n'osera l'attaquer, ne veut rien entendre.

Entre une heure et deux, les habitants du pays annoncent qu'ils ont vu les Rebelles prêts à passer la rivière du Carron à Dunipace, à 3 milles de Falkirk.

Les officiers s'alarment ; leur général est toujours à Callender-House, et ils n'ont point d'ordres ! En attendant son arrivée, les commandants forment leurs bataillons devant le camp.

li fallut, dit-on, trois messagers successifs pour arracher Hawley aux douceurs d'un repas offert par la comtesse de Kilmarnock. femme d'un chef jacobile, qui lui avait donné l'hospitalité dans son château.

Son inaction permit aux troupes du Prince de choisir leur position de combat : voyant un orage sur le point d'éclater, elles se placèrent de façon que les Anglais fussent obligés de recevoir le vent et la pluie en plein visage.

Leur droite se composait de tous les régiments de la basse Ecosse, des Maclachlans, de la brigade d'Athol et du régiment de lord Drummond ; la gauche, des clans qui avaient pris part à l'expédition d'Angleterre, des recrues venues des Highlands, etc.

Hawley, en arrivant à son camp, ordonna aux dragons d'occuper une hauteur entre les deux armées. Au même instant, les trois régiments des Macdonald de Keppoch, de Clanranald et de Glengary s'élancèrent pour en prendre possession. Ce fut comme une course, où les Macdonald arrivèrent les premiers.

Le reste de l'armée jacobite vint se former sur deux lignes, à leur gauche.

Charles-Edouard se plaça en arrière de la sesonde ligne, avec les piquets irlandais et la cavalerie de réserve. Il eût voulu combattre au premier rang : Georges Murray avait eu beaucoup de peine à l'en dissuader. Chefs et soldats brûlaient de se mesurer avec les Anglais ; ceux qui se trouvaient en réserve ne dissimulaient point leur mécontentement.

L'infanterie de Hawley était, aussi, formée sur deux lignes : la première comprenait le Royal- Ecossais ; à sa gauche, les régiments de Wolfe, Cholmondley, Pultney, Price et Ligonier. La seconde, le régiment de Burrel, et à sa gauche, les régiments de Blakeney, Munroe, Battereau, et Fleming. En réserve, le régiment d'Howard. Devant cette infanterie, et la dépassant de beaucoup sur la gauche, s'étendaient les dragons.

L'aile gauche du Prince et l'aile droite de Hawley étaient séparées par un ravin qui commençait au bas de la colline dont les Macdonalds s'étaient emparés.

Le canon ne joua aucun rôle, dans cette journée.

Les pièces de campagne du général Hawley s'étaient enfoncées dans un marécage. Celles du Prince étaient restées, dans la précipitation de la marche, à un mille en arrière.

A peine l'infanterie de Hawley est-elle formée, que le général donne, au colonel Ligonier, l'ordre de s'avancer au grand trot avec ses dragons. Lord Georges IVIurray, à la tête des Macdonald de Keppoch, laisse approcher cette cavalerie à portée de pistolet, puis commande le feu qui, presqu'aussitôt, s'étend sur toute la ligne. Une panique s'empare des régiments anglais : ceux d'Hamilton et de Ligonier tournent bride ; celui de Cobham, éperdu, reçoit, par suite d'une fausse manœuvre, les décharges de mousqueterie de toute l'aile gauche des Jacobites.

Alors, les Macdonald, incapables de contenir leur ardeur, s'élancent, malgré l'ordre de Murray de ne point rompre les rangs : accueillis par le feu de l'armée du Roi, ils ripostent, et, jetant leurs fusils, tirent leurs claymores : la première ligne est enfoncée ; la seconde prend la fuite, La déroute semblait complète, quand deux ou trois régiments, appuyant à gauche et se reformant derrière le ravin, commencent un feu nourri sur les Caméron et les Stuart. L'effet de leur bonne contenance est d'arrcter la poursuite des montagnards et de les ramener à leur premier poste de combat. Alors Murray accourt avec les Macdonald, et le Prince avec ses troupes de réserve.

Les fusils jetés sont repris, le sommet de la col-

line est occupé. A ce moment, les dragons de Cobham se dirigent vers le même point, mais, épouvantés à la vue d'un corps aussi imposant, tournent bride pour la seconde fois et rejoignent les régiments anglais en retraite.

La bataille, commencée après trois heures, avait duré jusqu'à quatre heures et demie, i

Pendant ce temps, la tempête n'avait cessé de souffler, et la nuit, qui tombait, rendait les chefs jacobites incertains sur le meilleur parti à prendre pour tirer profit de la victoire : deux officiers, dont M. Drummond, avec lequel le marquis d'Eguilles avait débarqué à Montrose, sont envoyés à Falkirk, déguisés en paysans. Ils s'assurent que le camp est vide et que la ville a été abandonnée par l'ennemi. Aussitôt, Murray en prend possession.

Les pertes des Anglais étaient de 600 tués, dont plusieurs officiers supérieurs, et 600 prisonniers. Ils laissaient, derrière eux, sept canons, et une grande quantité d'armes, des munitions pour six mois, des tentes. L'armée de Charles-Edouard ne perdait que 120 hommes, dont 82 tués.

Chefs et soldats jacobites s'étaient montrés pleins de courage et d'entrain : le Prince, malgré les prières de Murray, ne s'était que trop exposé.

Ce dernier s'était « battu à pied comme un lion. » Lord John Drummond avait eu un cheval tué sous lui et reçu une blessure au bras droit. Parmi les

1 Home. Hislory nf llic Rchcllioii,

officiers supérieurs venus de France, MM.Stapleton, commandant des piquets irlandais, Sullivan et Brown avaient bravement fait leur devoir.

Brown avait mérité l'amitié du marquis d'Eguilles ; le Prince lui avait confié le commandement de l'artillerie, pendant rexpédition d'Angleterre, et, depuis, en avait fait son aide-de-camp: c'est lui qui fut chargé de porter en France les dépêches annonçant la victoire de Falkirk.

Si Charles-Edouard avait pu faire poursuivre les Anglais en déroute, c'en était fait de l'armée de Hawley. La faiblesse de sa cavalerie l'en empêcha. Il continua le siège de la citadelle de Stirling.

Les montagnards, livrés à l'inaction, en profitèrent pour déserter ; bientôt, l'inhabileté de l'ingénieur français chargé des travaux, M. de Mirabelle (appelé ironiquement, par les soldats, M. ÏAdjiiirable), le conduisit à lever le siège et à battre en retraite vers le nord. L'investissement avait duré trois semaines.

C'est le duc de Cumberland qui fut choisi pour réparer la défaite. Le 3o janvier, il entre à Ediml>ourg, avec une pompe triomphale assez peu justifiée par ses précédents succès. Le i3 février, il est à Stirling.

Pondant ce temps, les Jacobites prenaient la direction d'Inverness, capitale des Kighlands, après s'être divisés en deux colonnes dont chacune suivait une route différente : Murray longeait la côte avec Icspiquets irlandais, 40ohighlanders, la cavalerie et

les renforts venus de France; il cherchait à recruter des volontaires et à remplir ses caisses du plus d'argent possible.

L'autre colonne, commandée par le Prince, traverse le pays montagneux, passe par Dumblane, Crieffet, et s'arrête auprès du château de Blair, appartenant au duc d'Athol.

Là, Charles-Edouard juge politique de permettre à tous ceux de ses montagnards qui le trouveront bon, d'aller faire un tour dans leurs chaumières pour y « quitter leurs paquets, compter leurs vaches et faire des histoires à leurs femmes. » On prend, toutefois, la précaution d'envoyer avec eux plusieurs chefs qui hâteront le retour et recruteront de nouveaux combattants.

Il remonte, avec ce qui lui reste d'hommes, jusqu'à dix milles d'Inverness. Son plan est d'y attendre Mu rray et de placer lord Loudon, commandant de la ville, entre deux feux.

Lady Mackintosh lui avait offert l'hospitalité dans son château de Moy. A force de promesses, de prières, de menaces, elle était parvenue à soulever 600 de ses vassaux et à grossir de leur nombre l'armée de Charles-Edouard ; elle eut l'occasion de lui rendre, pendant son séjour à Moy, un service encore plus signalé.

Lord Loudon, sorti d'Inverness, avait détaché, vers le château, une avant-garde dont la mission hardie était d'enlever le Prince. Son dessein, si secret qu'il eût été gardé jusqu'au dernier moment, fut révélé à Lady Mackintosch, au moment où il

allait être mis à exécution. A l'insu de son hôte, elle arme ses serviteurs, les poste le long de la route où les soldats doivent passer, avec la consigne de les accueillir par une fusillade nourrie et par de -grands cris, de manière à donner l'illusion du nombre. Son stratagème réussit : l'avant-garde, en arrivant, croit avoir affaire à une armée entière et se replie en toute hâte, entraînant dans sa fuite le corps principal.

Cependant, les montagnards commencent à rejoindre. Charles-Edouard remonte vers le nord,

La misère de son armée est affreuse. L'argent lui fait complètement défaut; les hommes sont réduits à se nourrir du peu qu'ils trouvent sur leur passage, c'est-à-dire de lait et dé farine d'avoine; la viande de mouton est rare. Leur patriotisme les soutient : toutes leurs espérances se concentrent sur Georges Murray avec lequel rendez-vous a été pris sous les murs d'Inverness. Le détour qu'il a fait le long des côtes lui aura sûrement permis de s'approvisionner dans ces pays, moins pauvres que les montagnes du centre; il aura, d'ailleurs, reçu, en passant à Peterhead, les secours apportés par un vaisseau dont l'arrivée a été signalée au Prince.

On sent, à la lecture des lettres écrites vers cette époque par le marquis d'Eguilles, combien il eut à souffrir et de la température rigoureuse de février et du manque de vivres : malade, il n'a plus la force d'achever ses lettres; il est obligé de dicter à un secrétaire. Ses ressources personnelles ont été

sacrifiées au bien-être de ses compagnons. Il supplie le ministre de l'autoriser à prélever quelques deniers sur la prochaine somme envoyée de France.

I.es difficultés matérielles ne causent point sa seule préoccupation; le prince lui a fait une confidence alarmante : Georges Murray est devenu suspect. Il le croit vendu au roi d'Angleterre. Ses raisons semblent avoir été graves, puis que d'Eguilles, à partir de cet entretien, surveilla et fit surveiller le lieutenant-général. Sa trahison était-elle véritable ? On l'ignore, et le marquis n'entre dans aucun détail. Quoiqu'il en soit, Murray semble avoir fait loyalement son devoir jusqu'à la fin de la campagne, et payé de sa personne dans tous les combats.

Il rejoignit le prince au point convenu, et l'armée entra sans coup férir, dans Inverness, d'où Loudon et ses montagnards s'étaient enfuis à son approche. Le fort St-Georges, qui commandait la place, se rendit. Loudon fut contraint de se réfugier dans l'île de Skye.

Les montagnards insistaient pour qu'on le poursuivît. Ils voulaient aussi qu'on assiégeât les forts Guillaume et Auguste. Charles-Edouard céda, malgré les représentations d'Eguilles et de Murray qui l'engageaient à attendre les secours dont on annonçait l'arrivée, sur les vaisseaux la Charité et le Comte de Maurepas,

Pendant ce temps, le duc de Cumherland restait cantonné à Aberdeen, dans le dessein de ne reprendre les hostilités qu'au retour de la belle saison.

Quatre mille hommes sont d'abord envoyés contre lui, sous la conduite du lord John Drummond, chargé de lui disputer le passage de la Spey.

Le siège du fort Auguste est confié à M. Stapleton, qui le prend en quelques jours ; celui du fort Guillaume, à Caméron de Locheil.

Murray marche contre la tribu des Grants, qui s'armaient contre le Prétendant. Leur chci a le temps de s'échapper et de rejoindre le duc de Cumberland avec une centaine d'hommes. Tous les autres chefs du pays se soumettent, et six d'entre eux sont emmenés comme otages.

Après ce succès, il fait une marche forcée, rejoint Goo Macpherson à Ruthwen, et se trouve ainsi à la tête de iioo hommes. Il les divise en deux corps dont l'un s'empare du passage de Killikrankie, où il fait 90 prisonniers : l'autre va mettre le siège sous le château de Blair, où les troupes du Roi, commandées par sir André Agnew, résistent énergiqucment et contraignent Murray à se retirer. Il revient avec 270 prisonniers.

Au même moment, lord John Drummond envoie, à Keith, un détachement de 200 hommes qui ramènent 87 prisonniers.

Enfin, pour couronner ces exploits, un coup de main d'une hardiesse étonnante est accompli, dans le nord, entre les golfes de Murray et de Dornoch, par MM. Warren, Sullivan et uncapitaine du nom de Gourdon :

Lord Loudon, rentré dans le Sutherland, se trouvait, h la tête de i5oo hommes qu'il était nécessaire

de repousser au plus vite; ils commettaient des exactions dans le pays, où beaucoup de montagnards avaient leurs familles. Ennemis peu redoutables en bataille rangée, ils s'étaient placés hors d'atteinte, grâce à la précaution qu'avait eue leur général de s'emparer ds tous les bateaux de la côte.

Un officier propose de descendre à l'est, de réunir toutes les em.barcations qu'on pourra trouver entre Nairn et Cullen, et de leur faire passer le golfe de Murray. Entreprise périlleuse, car deux vaisseaux de guerre ennemis croisaient dans ce golfe, et, si la première partie du plan réussissait, il resterait encore à transporter les soldats au nord du golfe de Dornoch.

Les bateaux, rassemblés à Findhorn, par les soins de M. Warren, arrivent heureusement dans le Rosshir. L'embarquement des troupes s'y fait, de nuit, sans difficulté ; mais, au moment de mettre â la voile, plusieurs s'engravent. Force est d'attendre le lendemain matin. Par bonheur, un brouillard épais arrive avec le jour et dérobe la navigation à l'ennemi : on aborde sans être vu. Les soldats de Loudon, attaqués à l'improviste, s'enfuient : le brouillard leur permet de gagner la montagne, mais non sans laisser prisonniers deux de leurs principaux chefs, 12 officiers, 265 soldats, quatre vaisseaux de transport, des armes, des munitions, etc.

Les 3o,ooo livres représentées par les quatre vaisseaux pris, en tenant compte des bijoux, meubles, vaisselle, etc., n'étaient point à dédaigner, dans un pays où l'on ne pouvait lever de contribu-

tions. Somme bien insuffisante, cependant, si l'on songe que, depuis l'arrivée de la Charité, plus d'un mois auparavant, un seul vaisseau était venu de France, l'Aventurier, dont l'équipage de 200 hommes avait évi:é à grand'peine les corsaires anglais, et n'avait apporté ni armes ni munitions d'aucune sorte. Un autre vaisseau aborda, un peu plus tard, dans la baie de Tung (Sutherland), débarqua des hommes, des armes, et, cette fois, de l'argent. Mais, attaqués par des montagnards dévoués à Georges II et par les débris de l'armée de Loudon, l'équipage fut pris et l'argent pillé. Brown, qui rentrait en Ecosse, fut fait prisonnier. Le prince se repentit, alors, de n'avoir pas détruit, jusqu'au dernier, les soldats de Loudon : lord Cromarty fut envoyé à leur poursuite, avec 2,5oo hommes, mais il était trop tard.

Cumberland, informé de la situation précaire des Jacobiles, pensait, avec raison, avoir tout intérêt à retarder les opérations, et, persuadé qu'ils seraient obligés, s'ils voulaient sortir des montagnes, de passer par l'issue qu'il gardait, restait cantonné à Aberdeen, avec ses 9,400 hommes.

Charles-Edouard n'en avait que (3, 000; l'expédition de lord Cromarty et les désertions du mois d'avril avaient considérablement diminué ses forces.

Dans des conditions normales, l'énergie des vainqueurs de Falkirkeût suppléé au nombre, mais, épuisés par la privation des choses les plus nécessaires à l'existence, leur courage ne devait pas suflire à les sauver d'un désastre.

A tout prix, cependant, il fallait tenter de sortir des montagnes, sous peine de voir l'armée dispersée en peu de jours. Pour mettre ce projet à exécution, deux moyens s'offraient au Prince : éviter le duc de Cumberland en descendant directement au sud par la route qu'il avait prise pour remonter en Ecosse, ou marcher à l'est et offrir le combat. Un succès eût assuré les communications avec la France, par Montrose.

Le second parti souriait davantage à sa valeur: toutefois, il ne voulut point prendre de résolution avant ra»*rivée des troupes qui revenaient du fort Guillaume, dont elles avaient levé le siège.

Tout à coup, il apprend la marche du duc de Cumberland sur Inverness, par Nairn.

Il s'avance à sa rencontre et bivouaque dans la plaine de Drumossie-Muir ou de Culloden, à quelques miles d'Inverness.

Avant d'engager la bataille, il tente un coup de main des plus hardis :

Deux mille montagnards reçoivent l'ordre de se tenir prêts, le soir, à surprendre l'ennemi dans son camp. Malheureusement, la marche de Tavantgarde, commandée par Murray, est retardée par l'obscurité, et le jour va paraître, quand on découvre le camp ennemi. Murray rebrousse chemin, et la tentative échoue.

Cumberland, averti de l'approche des Jacobites, fait im.médiatement prendre les armes à ses soldats et se dirige vers la plaine de Culloden.

C'est une partie décisive qui va se jouer. Charles-

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