I.WII
Edouard l'a compris; il déclare à son conseil, réuni avant la bataille, qu'il en courra les risques. Les principaux chefs le supplient d'attendre encore; le marquis d'Eguilles se jette à ses genoux, lui représente l'infériorité numérique de ses troupes, leur épuisement causé par les marches des derniers jours et l'insuffisance de la nourriture (on n'avait distribué, la veille, qu'un biscuit par homme); le manque d'armes; l'avantage qu'il y aurait à se contenter de défendre Inverness, ou même à l'abandonner, à attirer et retenir les Anglais dans les montagnes, en attendant de nouveaux secours, enfin le désastre irréparable qui pourrait résulter d'une défaite.
Vaines paroles! Le prince était il las de faire des concessions à la prudence? D'avoir, plusieurs fois, notamment il Derby, sacrifié ses plans à ceux de ses lieutenants? On peut le supposer ; on peut croire, aussi, qu'il comptait sur l'irrésistible élan des montagnards et sur les faveurs d'une fortune qui ne l'avait pas encore trahi : il demeura inébranlable dans sa résolution.
Dès lors, le marquis d'Eguilles, prévoyant une catastrophe, ne songe plus qu'à remplir son devoir, c'est-à-dire à brûler ses papiers et à veiller sur ses compatriotes.
Les troupes sont rangées en bataille par Sullivan, adjudant et quartier-maître général. Il les forme sur deux lignes, avec un corps de réserve : lord Georges Murray commande la droite de la première ; lord John Drummond la gauche. Le gé-
néral Stapleton est à la tête de la seconde ligne. Le prince s'arrête sur une petite éminence situe'e en arrière.
Par une maladresse qui devait avoir de graves conséquences, on néglige, pour la première fois depuis le commencement de la campagne, de placer les Macdonald à l'aile droite. Ce poste, qu'ils considèrent comme un poste d'honneur, ils l'ont occupé à Preston, à Falkirk. Leurs clans prétendent même y avoir un droit héréditaire. Lord Drummond a beau leur faire observer que toute place est bonne, quand on s'appelle Macdonald, ils persistent à se dire humiliés : leur mécontentement eut des conséquences fatales.
Vers midi (i6 avril), paraît l'armée anglaise. Cumberland commande halte et divise ses colonnes en deux lignes de six régiments chacune, avec la cavalerie sur les flancs et un corps important de réserve en arrière. Puis, il s'avance contre les Rebelles.
L'action s'engage par un combat d'artillerie : le feu des Jacobites, mal dirigé, produit peu d'effet ; les canons du duc de Cumberland, qu'on a voulu mettre en batterie à cinq ou six cents pas de l'ennemi, s'enfoncent dans un marécage. Dégagés aussitôt, ils ouvrent un feu meurtrier contre la cavalerie et l'aile droite du prince, pour le forcer à commencer l'attaque.
Les boulets font jaillir la terre autour de Charles- Edouard ; un soldat est tué à ses côtés. La canonnade se prolonge jusqu'à deux heures.
Furieux de se voir décimer sans pouvoir répondre efficacement, irrités par la pluie et la neige qui, après une belle matinée, s'étaient mises à tomber, et, contrairement aux circonstances de la bataille de Falkirk, leur fouettaient le visage, les montagnards demandent à grands cris le signal de la charge. Pendant que lord Murray délibère, les Mackintosh, placés au centre, s'élancent, le sabre en main. Leur exemple entraîne les régiments de droite, qui se ruent avec impétuosité sur les troupes du Roi.
Celles-ci doublent le feu de leur mousqueterie. Les montagnards, pris de face et de flanc, avancent, néanmoins. Leur choc est terrible : il enfonce deux régiments. Malheureusement, leur ardeur a mis le désordre dans leurs propres rangs et, quand ils abordent la seconde ligne, une décharge à bout portant les couche presque tous à terre. Quelques rares survivants, désespérés, se précipitent sur les baïonnettes ennemies et se font hacher.
Les Macdonald, mécontents, nous l'avons dit, du poste qu'on leur avait assigné, ne donnent pas avec leur valeur habituelle : après avoir riposté à une décharge des Anglais, ils tirent leurs clay-
mores mais, voyant l'insuccès des régiments de
gauche, ils reviennent sur leurs pas.
Le duc de Cumberland lance alors, à leur poursuite, une partie de sa cavalerie : elle est arrêtée par les piquets irlandais et l'on peut croire, un instant, que les troupes de réserve, auxquelles les .Macdonald se sont joints, vont rétablir les afiaires
des Jacobites. Mais le désespoir est dans tous les cœurs, et quand le duc de Cumberland s'avance avec son infanterie, il voit l'ennemi se disperser, d'abord par groupes, puis en deux corps, dont l'un prend la route de Badenoch, et l'autre celle d'Inverness.
Le prince Charles-Edouard, au moment de la déroute, s'était élancé dans la mêlée, pour rallier ses montagnards : le découragement de ses officiers et les conseils de son gouverneur, Thomas Sheridan, lui firent quitter le champ de bataille.
Grâce à la supériorité de leur artillerie, les An • glais ne perdirent que 3 à 400 hommes. Les Jacocobites laissèrent plus de 1000 morts sur le terrain I,
La conduite du marquis d'Eguilles, après la défaite, fut pleine d'habileté : des bandes affolées traversaient Inverness. 11 essaye, mais en vain, de les retenir, et ne réussit à grouper que 9 officiers et 27 soldats autour de lui.
Cependant, l'avant-garde du duc de Cumberland
i Nous avons visité le champ de bataille de Culloden : un monument des plus simples, formé de grosses pierres superposées, a étéélévé à la mémoire des montagnards morts dans cette journée. On y lit l'inscription suivante : Ihc batlle of Culloden )vas J'ought a,i this moor, 16 th April 1746. Tlic graves of the g allant highlanders, who fought for Scolland and prince Ckarlie, are inarked by the names of tlieir clans. Le monument est situé au bord de la route d'Inverness à Culloden, dans un bois de sapins où une clairière a été percée. De l'autre côté de la route, des pierres, semblables à des bornes kilométriques, portent les nomsdes clans dont les morts reposent en cet endroit.
approchait : sans perdre de temps, il envoie, au général qui la commande, un parlementaire accompagné d'un tambour.
Trompé sur la force de la garnison, le commandant prie le marquis de venir lui-même fixer les termes de la capitulation. D'Eguilles se rend auprès de lui, demande la vie sauve pour tous les Français pris les armes à la main, non seulement dans Inverness, mais dans toute l'Ecosse ; la promesse de les traiter comme prisonniers de guerre et de leur laisser leurs effets et bagages. Ses conditions, soumises à Cumberland, sont acceptées :1a surprise du duc fut grande, en entrant dans Inverness, de n'y trouver qu'une quarantaine de défenseurs.
Nous avons vu que le prince Edouard avait été entraîné par ses officiers hors du champ de bataille. 11 n'entre pas dans notre cadre de suivre ses aventures, après le désastre de GuUoden. Rappelons, cependant, en quelques mots, les incidents de sa fuite : il prit la direction de l'ouest et s'arrêta au château du lord Lovât, vieillard octogénaire qui devait payer de sa vie sa fidélité aux Stuarts. Lord Lovât, après de longues hésitations, s'était, sur les instances du marquis d'Eguilles, déclaré en faveur du prince, et quinze cents hommes, conduits par son fils, avaient rejoint le prétendant. Arrêté après la bataille, il fut décapité, avec les lords Balmerino, Cromarty, le colonel Townley, et d'autres dont les noms sont inscrits sur une plaque coramémorative, dans la chapelle de la Tour de Londres.
La tête du prince avait été mise à prix : ne pouvant s'attarder longtemps dans le même endroit, Charles-Edouard quitte son hôte et se réfugie chez un Macdonald, puis chez un Caméron, enfin gagne ce canton de Moidart, où, quelques mois plus tôt, il débarquait, plein d'espérance. Là, Georges Murray, qu'il accusait de n'avoir poinc, avant la bataille, envahi, selon ses ordres, le camp des Anglais, lui fit parvenir de ses nouvelles. Il le suppliait de revenir se mettre à la tête d'un millier de montagnards rassemblés à Badenoch. Le prince répondit qu'il considérait l'expédition comme terminée. Il résolut de passer dans l'île Lewis, avec six de ses compagnons d'armes. Une tempête assaillit son canot ; ayant pu, néanmoins, débarquer, il mena une existence misérable dans l'île, obligé de se cacher pour éviter les navires anglais, de coucher dans des huttes de pêcheurs, de se nourrir de coquillages.
Un Clanranald apprend ses aventures et s'empresse de lui offrir ses services. Sa femme décide une jeune fille, dont les ballades écossaises ont célébré le dévouement, Flora Macdonald, à favoriser son passage dans l'île de Skye. Elle lui prête un costume de femme et s'embarque avec lui en le faisant passer pour sa servante.
Après mille dangers, le prince aborde à Skye, où des amis fidèles le reçoivent. Un frêle bateau à rames le ramène ensuite sur la côte. Il se cache, trois semaines, dans un repaire de brigands, puis passe chez les Caméron, où il retrouve le brave
Locheil. Contraint, une dernière fois, de se dérober aux recherches des Anglais, il se réfugie dans les rochers de Lelternilich et demeure, du 2 au i3 septembre, au fond d'une caverne où il est enfin recueilli par le colonel Warren, envoyé à sa recherche avec deux bricks français, V Heureux et le 'Prince de Conti i.
Il débarque à Roscoff, en Bretagne, et, le 14 octobre, il est à Clichy, au château de Saint-Antoine, résidence de son frère le duc d'York,
Sa captivité après Culloden
Revenons au marquis d'Eguilles.
Cumberland ne lui tint pas rigueur de son ingénieux stratagème. Lié, d'ailleurs, par les termes de la capitulation d'Inverness, il ne pouvait confondre les Français avec les Rebelles. L'entourage du duc ne se montra pas moias favorable: lord Albermarlc,
I Plusieurs autres navires avaient reçu la mission de le ramener en France, s'il renonçait à la lutte. On trouvera, dans \a. Revue Rétrospective de 1887, la curieuse relation d'un oiiicier embarque sur l'un d'eux le 'Bien-Trouvé, qui fut cap turc par une frcgate anglaise.
Jieutcnant-géiiéral, spécialement chargé d'eux, lord Kathcart, aide-carop du duc, M. Crawford, major de brigade, rivalisent de politesse et d'attentions. Provisoirement, la ville d'Inverness leur est assignée pour prison, et on se contente de leur parole d'honneur de n'en point sortir. Une avance de mille guinées est allouée aux officiers et soldats, pour leurs frais de subsistance et d'entretien. Mille guinées! Depuis longtemps ils n'avaient eu pareille aubaine !
Le marquis d'Eguilles est entouré d'égards particuliers : lord Albermarle l'assure que le duc de Cumberland a fait demander, pour lui, un passeport au roi Georges. Il s'otîre à recevoir ses lettres. Aussitôt, le marquis, désireux de reconnaître ses bons procédés, s'empresse d'écrire à Bachaumont de lui expédier, à titre de présent, deux barils d'huile d'Aix.
M. Falkener, secrétaire du duc, Cbt rempli de prévenances, et cela est d'autant plus méritoire qu'il n'a pas encore reçu la lettre de recommandation de son ami Voltaire, lettre si flatteuse pour d'Eguilles i.
Quand au duc, il est nécessairement d'une approche peu aisée, mais ses bonnes dispositions trouvent un écho dans celles de ses entours. Chose curieuse ! Le marquis semble avoir complètement ignoré que les massacres qui suivirent la bataille de CuUoden, valurent au prince le surnom de bouclier
I Noir la note de la page 6i.
et nécessitèrent un bill d'indemnité en sa faveur : les vainqueurs n'avaient sans doute point, et pour cause, tenu à se vanter de leur conduite. Trop généreux lui-même pour ne point s'en révolter, le marquis l'eût certamement llétrie comme elle le méritait.
Avril et mai s'écoulent sans amener de changement notable dans sa position. Au commencement de juin, il entrevoit la possibilité d'une longue captivité, car on le dirige, avec ses compagnons d'infortune, sur Carlisle, par Aberdeen, Edimbourg et Berwick. Mais à quoi bon se plaindre?
Arrivé à Carlisle, il trompe l'ennui en étudiant l'anglais, en faisant de la musique ; il préparc un projet de marché avec les libraires de Londres (où il croit être bientôt transporté) pour la vente du recueil d'estampes du cabinet d Eguilles «.
Ses pensées prennent un tour philosophique : dégrisé par l'adversité, il se résigne: il attendra, dit-il, trois mois, six mois, un an, s'il le faut... Assurément il ne se croyait pas si bon prophète, car il ne devait être libéré qu'un an plus tard.
En France, cependant, ses affaires se ressentaient d'une aussi longue absence : il préparait, au moment de son départ, une vente des objets d'art, de l'hôtel et du château d'Eguilles. A la rigueur, il pouvait se tranquilliser de ce côté, car Bachaumont n'aurait eu garde de laisser de tels intérêts en souflrance. Mais il avait un procès avec son
I \'')ir la mile de la page 68.
beau-frère, et il venait d'apprendre que son père avait acheté, pour lui, au Parlement de Provence, la charge de président à mortier de M. de Bandol, son parent. C'était, comme il le dit, un « furieux changement d'état » que de passer « de la conduite d'un bâtiment à la présidence d'un parlement! »
Il est vrai que les magistrats d'Aix l'avaient dem.andé spontanément, dans le désir de s'associer un personnage de valeur; il ne jugea point à propos de se soustraire aux effets d'une démarche flatteuse. Il comprenait bien, d'ailleurs, que, s'il trouvait, à son retour, un emploi plus conforme à ses inclinations, cette place de président, loin d'être un obstacle, l'aiderait plutôt à réaliser ses vues.
La vie n'est pas extrêmement chère, à Carlisle ; le besoin d'argent se fait pourtant sentir, par suite de la durée inattendue de la captivité. Bien que sans mission à cet égard, le marquis vient en aide aux officiers dont la bourse s'est vidée en faveur du prince Edouard: il leur prête ce qu'il peut, sur ses deniers personnels, et fait une demande de 29,000 livres au ministère. On ne les lui envoya que trois mois après.
Pendant ce temps, il ne cesse de correspondre avec la Paroisse, de la supplier de s'intéresser à son échange. Il ignorait que la Taroisse n'avait pas attendu son appel. Celte lettre de Bachaumont finit parle lui apprendre :
LXXVU A Paris, ce 2' juin 174.6.
Je vous ay écrit des volumes, mon cher marquis, par toutes sortes de voyes et par toutes sortes d'occasions ; peut estre aucunes de mes lettres ne vous sont parvenues. Je suis persuadé que vous m'ave^ écrit de même : cependant, je n'ay reçu que quelques mots de vous, et en très-petite quantité. Juge^ de nos inquiétudes ! Enfin, les nouvelles publiques nous ont dit que vous estie'^ prisonnier. Juge^ de notre douleur !
Nous ne sçavons ny oîi vous avez esté pris, ny oîi vous estes et quelle est votre situation présente et à venir ; nous ne scavons point de vos nouvelles, nous ne recevons point de vos lettres et nous ne sçavons comment vous faire tenir les nôtres. Celle-cy vous parviendra peut-être. Ecrivez-nous, si vous pouve:[.
Dans cette incertitude, vos amys ont engagé Vambassadeur d'Hollande, qui est icy, à écrire à celui d'Hollande, qui est en Angleterre, pour le prier d'écrire à quelqu'un de ses amys, à l'armée du duc de Cumberlani, pour sçavoir de vos nouvelles et si vous ave^ besoin de quelques secours, et quelles sont les voyes propres à vous en faire tenir, et de même de vous fournir tous ceux dont vous pourrie:^ avoir besoin, que nous rendrions icy à l'ambassadeur d'Hollande. A.insi, adressez-vous à celuy d' Hollande qui est en Angleterre.
Voilà tout ce que nous avons pu faire, en attendant de vos nouvelles, que nous souhaitons comme de vivre. Tous vos amys se portent bien, vous font
tnille compliments, surtout votre maman et votre papa.
Bachaumont.
Saintc-Palaye, la jolie tête de ministre, le président de Meinières, ont déjà fait des démarches actives. Non, certes, on ne l'oublie point aux Fillcs- Saint-Thomas, et il le saura désormais.
Pourtant, en dépit de cette assurance et quelque bien trempé que soit son caractère, l'inactivité forcée amène la tristesse et, par suite, la maladie : sa santé, excellente pendant la campagne, malgré les rigueurs de la saison, du climat, et les fatigues de la guerre, devient chancelante. Des accès de fièvre le prennent au commencement d'août. Septembre, froid et pluvieux, n'est pas fait pour le soulager. Le voilà condamné à ne sortir que tous les cinq ou six jours, enveloppé de plusieurs camisoles, sous une redingote et de gros habits d'hiver. Ce corps actif a besoin d'exercice, et il est contraint de se reposer; ce provençal a besoin du soleil du midi, et les brumes du nord l'enveloppent. Heureux encore si son état maladif ne l'empêchait de lire, d'étudier son anglais !
Au commencement d'octobre, il reçoit de l'argent du ministère, mais sans explication : il ignore si ses comptes ont été approuvés. Bachaumont lui a fait savoir que le marquis d'Argenson est content de lui. Mais ses appointements? On ne les lui a pas envoyés depuis le mois de juin ! Les mois précédents ne lui ont pas été payés au taux promis I
Il charge Bachaumont de réclamer le surplus, de le to'jcher, de solder avec cet argent, quelques créanciers, et de garder le reste à compte de ce qu'il lui doit. Et, quand son protecteur lui reproche d'être trop généreux envers ses compagnons d'infortune, il se récrie et Taccdse à son tour de vouloir lui inspirer un sentiment dont il serait luimême incapable, l'égoïsme : il termine sa réplique amicale par cette sentence digne de tous les deux : miser miseris siicciirrere dîsce.
Le marquis dut avoir bien des occasions de la mettre en pratique: on le voit secourir une anglaise dont l'infortune l'a touché. La capture de son fils par des corsaires français, était une cause de ruine pour la pauvre femme. Il prie Bachaumont de demander à M. de Pont de Veyle, intendant des Classes de la manne, d'obtenir l'échange du prisonnier.
Quant à ce qui le regarde personnellement, il a pensé aux combinaisons suivantes : on peut l'échanger, soit comme capitaine, puisqu'il a capitulé comme tel à Inverness, et M. de Maurepas, ministre de la marine, ne doit pas perdre de vue cette circonstance ; soit comme colonel de l'armée de terre, grade égal à celui de capitaine dans l'armée de mer, La première chose à faire serait de chercher, parmi les anglais prisonniers en France, un officier auquel la Cour de Londres tînt beaucoup. Un certain M. Lucas, lieutenant-colonel d'un régiment anglais, se trouve précisément dans cette situation. Ne pourrait-on s'entendre avec lui ."^
D'autre part, il s'adressera à la reine douairiC-re
de Prusse, amie de son frère, le marquis d'Argens. Il écrira à ce dernier et au marquis de Valori, ambassadeur de France à Berlin.
Enfin, il fera parler au lord Chesterfield, récemment nommé secrétaire d'Etat. Il prie le duc de Duras de lui écrire, de son côté.
Tels sont ses projets: il les donne pour ce qu'ils valent, mais plusieurs avis étant meilleurs qu'un seul, il faut que ses amis se réunissent en un conseil, délibèrent et décident. Ses chers amis! Quand les reverra - t-i 1 :^ » Quand souperai-je, s'ccrie-t-il, visà-vis de mon papa, à côté de maman, où je suis si libre, si content, si heureux, où je jouis de toute leur amitié ?... Trop heureuses gens qui vous voyés, qui pensés, qui raisonnes, qui vives, enfin qui, une fois le jour, pouvés aller à la Paroisse de ma chère maman, dont je suis si loin !... Dieu vous garde des plaisirs du Cumberland au mois de décembre! »
La nouvelle année (1747) s'annonce assez mal; un violent accès de fièvre, suite des libations trop nombreuses que la politesse l'a obligé de faire, le met au lit six jours. En revanche, les espérances d'échange sont meilleures; l'ambassadeur de Russie, qu'il a connu autrefois en Allemagne, a parlé au lord Chesterfield, et celui-ci paraît bien disposé. Cependant, le prisonnier a la douleur de voir pa'-tir pour la France quelques favorisés.
Février n'apporte aucune amélioration. L'impatience, l'ennui le rongent. Pour comble de chagrin, il a eu connaissance des ravages exercés en Provence par les Autrichiens et les Piémontais: « Ses
terres ont été pillées, ses maisons brûlées et ses oliviers coupés i . » Le maréchal de Belle-Isle a fait repasser le Var aux ennemis, mais les {races de leur passage subsistent, le mal voudrait être réparé, et il est absent!
Point d'autre remède que la résignation et l'espoir que le changement de ministre modifiera sa destinée. Le marquis de Puisieux vient, en effet, de remplacer d'Argenson, aux Affaires étrangères; il est des amis de Bachaumont. Il a promis de s'entremettre auprès du duc de Cumberland.
Enfin, le i^r mars, arrive l'ordre du départ! Les prisonniers français vont être dirigés sur Berwick, d'où ils s'embarqueront pour la France Nouveau retard! Ils sont encore à Carlisle, le 23!
C'est alors que le roi de Prusse, sur les instances des marquis d'Argens et de Valori, fait demander, par son ministre à Londres et par celui de Hollande, le retour d'Eguilles sur sa parole d'honneur; son passe-port, signé du duc de Newcastle, lui est remis au commencement d'avril.
La joie du prisonnier éclate, à la pensée qu'il va, sous peu de jours, revoir ses amis, leur raconter ses aventures, les remercier de leurs bontés!
Pourra-t-on méconnaître ses services? Non, car si l'expédition du prmce n'a pas eu le succès espéré, son utilité est incontestable. Le duc de Cumberland a été contraint de quitter la Flandre, de passer la mer pour vaincre la rébellion, et des
, I V. page 161
troupes anglaises ont été rappelées du continent. Tout lui donne lieu de croire qu'il va se trouver à l'honneur, après avoir été à la peine!
Espérances vaines; en France, comme en Angleterre, bien des déceptions l'attendaient!
Retour d'Éguilles en France.
Son installation au parlement de Provence,
N'ayant pu trouver, à Newcastle, de navire qui allât directement en France, il prend le chemin de la Hollande sur un petit vaisseau que Brown, prisonnier comme lui depuis un an, lui erivoie de Berwick, et sur lequel il s'embarque avec ses deux domestiques, ses bagages et cinq écossais qu'il fait passer pour sa suite.
Il débarque à Flessingue; cette ville avait été l'une des premières à se révolter et à se déclarer en faveur du prince d'Orange, lors de l'invasion des Français dans les Provinces-Unies. La nationalité du marquis le ferait infailliblement assassiner, si l'on venait à la découvrir. Il se cache cinq jours, trop heureux d'en être quitte pour les 900 livres qu'un hôte, abusant de la situation, lui fait payer.
Il quitte Flessingue, mais tout danger n'est point écarté. Il lui faut voyager avec une prudence extrême, se faire passer pour un anglais, se servir de quelques mots appris àCarlisle, et dissimuler sa qualité de français en fixant une cocarde orange à son chapeau.
A la Haye, impossible de descendre au sud : la petite troupe est forcée de se diriger vers l'est, à travers la Gueldre et le pays de Clèves, de gagner Cologne, Coblentz, Trêves, Thionville.
Le marquis arrive enfin à Metz, désolé des dépenses énormes occasionnées par ces détours, regrettant de n'avoir pu visiter les contrées traversées, redoutant, par-dessus tout, de manquer, à Versailles, le Roi qui se dispose à partir pour l'armée de Flandre. Il laisse, afin de voyager plus vite, la direction de ses bagages à son domestique, et continue, seul, sa route par Verdun et Reims.
Ses craintes n'étaient que trop fondées ! A Versailles, il tombe au milieu des préparatifs de la Cour, et ne peut obtenir d'audience !
En septembre, il prend le chemin d'Ai.v, où l'ap pellent ses affaires et le désir de revoir son père, sa mère et le marquis d'Argens qui, précisément, est en villégiature à Eguilles avecles ducs de Wurtemberg.
Il était écrit que, même dans ce voyage, la mauvaise chance ne l'abandonnerait pas. Le Rhône a débordé ; il suit le rivage : un peu plus loin, l'Isère et la Drôme lui offrent le même spectacle. Quatre lieues plus bas, il manque périr en traversant un torrent. A Villeneuve-lès-Avignon, il est contraint
d'attendre encore vingt-quatre heures pour passer le Rhône!
Arrivé à Eguilles, il trouve son père « vieilli à faire pitié, sans dents, maigre, courbé, presque méconnaissable ». Sa mère lui semble rajeunie, et, si M. le Marquis, son frère, n'était pas beaucoup plus disposé à courir la campagne avec les ducs de Wurtemberg qu'à régler ses affaires de famille, i[ ne songerait point à se plaindre du sort. Il les terminera seul.
Nous avons dit que, plusieurs mois auparavant, son père, cédant aux instances du Parlement de Provence, lui avait acheté une charge de Président à mortier. Il avait ratifié le contrat; restait, maintenant, à remplir les formalités : prêter serment, présenter des requêtes, faire des visites à tous les magistrats, les recevoir à son tour, passer des examens, prononcer une harangue. Observons qu'en reconnaissance de ses services, on le dispensa de payer les droits de bonnet, de survivance et de sceau, et qu'il lui fut permis de présider dès le premier jour, bien qu'il n'eût point atteint l'âge réglementaire.
Obligé de séjourner à Aix, jusqu'au jour de sa réception officielle, le marquis rédige un mémoire pour M. de Puisieux, et, pour M. de Montmartel, une lettre qu'il charge Bachaumont de lui remettre en mains propres. Il n'écrira point au comte d'Argenson, minisire delà guerre, dont la sympathie lui est suspecte; il lui soumettra ses comptes à Paris. U prie Bachaumont de l'en avertir.
Bien des difficultés sont à craindre: M. de Puisieux, ministre des Affaires étrangères, lui est favorable, sans doute, mais il n'était pas en fonctions lors de son départ pour l'Ecosse, et l'on ne demande, à la Cour, qu'à oublier cette malheureuse expédition.
Ses amis peuvent lui être utiles par leurs démarches : en son absence, elles ne paraîtront que plus spontanées. Bachaumont, MM. de Nestier, Falconet, verront M. de Puisieux; Mairan verra l'abbé de la Ville. Il ne faudra pas négliger le chancelier d'Aguesseau, ni M. de Montmartel. Le cardinal de Tencin devra surtout être visité : d'Argental se chargera de lui parler. Il n'est pas jusqu'au vieux marquis d'Argens, le père, qui ne s'emploiera pour son fils, en écrivant au chancelier, dont il a, plus d'une fois dans sa carrière, reçu des marques d'estime. De cette façon d'Eguilles, en arrivant à Paris, aura quelques chances de trouver tout le monde bien disposé.
Avant de s'y rendre, il veut voir le maréchal de Belle-Isle, occupé, dans le comté de Nice, à tenir en respect les troupes autrichiennes. Personnellement connu de lui, il croit pouvoir compter sur sa protection.
On sait, en effet, que le maréchal de Maillebois, prédécesseur de Belle-Isle dans le commandement de l'armée française, avait été contraint, par sa défaite de Plaisance, de repasser le Var et de se retirer en Provence, où l'infant don Philippe et le duc de Modène l'avaient suivi, en ravageant le pays
jusqu'à Aix. Belle-Isle était parvenu à les refouler en Italie.
A la suite de cet avantage, il fut question d'ouvrir un congrès et d'y envoyer le Maréchal, comme négociateur. D'Eguilles eut l'idée de lui offrir ses services, de lui écrire à cet effet, et se mit en route pour Nice. La réponse du commandant en chef l'arrêta à Toulon : lettre polie, mais où perçait une médiocre envie de le voir. Le marquis régla quelques affaires, et, le 20 octobre, fut de retour à Eguilles.
Le lendemain, il partait pour Paris.
Il comptait trouver à Lyon une lettre de Bachaumont, pour savoir s'il devait s'arrêter à Fontainebleau oîi la Cour était installée depuis le 14. Un fort accès de fièvre le prend, et l'oblige à s'aliter plusieurs jours. Il manque d'argent : le voilà contraint de s'adresser à Bachaumont, de tirer sur lui une lettre de change de 200 livres, et d'attendre l'arrivée de la somme, avant de continuer sa route. Il déclare s'être (f mille fois moins ennuyé dans les montagnes d'Ecosse. »
Enfin l'argent arrive, et les nouvelles aussi : c'est bien à Fontainebleau qu'il devra s'arrêter. Mais on ne saurait tout prévoir; il prie Bachaumont de lui envoyer son habit noir d'hiver afin de se présenter à la Cour dans un appareil convenable.
Départ de Lyon le 4 novembre au matin, et voyage à petites journées, par crainte de la fièvre. Hélas ! à Vermanton, deux clous fort mal placés font leur apparition. Impossible de supporter le
mouvement de la voiture! Force est au Président de séjourner à Vermanton, d'écrire au cardinal do Tencin, de faire prévenir M. de Puisieux, et, les 200 livres de Bachaumont touchant à leur fin, de lui en demander cent autres, afin de payer les chirurgiens, les apothicaires et le feu, dont il ne peut se passer tout le jour!
Le I 5, il est à Fontainebleau.
lNSUCCf:S DE SES DKMARCIIFS PRÈS DES MINISTRES.
On vient de voir que le marquis n'était pas riche : que va-t-il demander, cependant ? Le remboursement de ses avances et les appointements qui lui sont dûs, rien de plus. En fait de récompense, il n'ambitionne qu'un emploi digne des services qu'il a rendus en Ecosse.
Il est fort bien reçu, en apparence ; M. de Puysieux l'invite à sa table et cause une heure et demie têre-à-tête avec lui Veut-ilun poste diplomatique? Il l'aura. Veut-il même une rémunération en argent? On la lui donnera, mais il devra se contenter d'une gratification, car le Roi a déclaré « qu'il servait depuis trop peu de temps » pour mérircrune pension.
Lxxxvm
Plus aimable encore, s'il est possible, le cardinal de Tencin, malgré une purgation prise dans la matinée, invite aussi d'Eguilles. Il promet ses bons offices ; l'abbé de la Ville, M. de Maurepas, M. de Saint- Florentin font chorus. M. d'Argenson, ministre de la guerre, recevra ses comptes, mais plus tard, à Versailles. C'est, d'ailleurs, à Versailles, que le dénouement aura lieu : en attendant qu'il plaise à la Cour de s'y transporter, le marquis ne doit pas s'attendre à recevoir un sol.
Pendant ce temps, Bachaumont ne reste point inactif, et la Paroisse seconde ses efforts. L'éloignement de la Cour rend les visites difficiles, mai.s la correspondance nechôme point: les lettressuccèdent aux lettres, les mémoires aux mémoires. Celui du président de Meinières est si bien rédigé que le marquis en prend copie, afin de le déposer dans ses archives « comme un des plus curieux morceaux que puisse avoir un magistrat. »
A ces soutiens amicaux viennent s'ajouter quelques bonnes paroles de M. de Maurepas et l'espoir de trouver un appui chez le prince Charles- Edouard, qui ne doit point oublier les services de son compagnon d'armes.
En attendant, les besoins matériels le serrent de près : il ne lui reste qu'un louis, et il a son tailleur à solder! Bachaumont lui en prête douze.
La Cour quitte Fontainebleau le 20 novembre, et se rend à Choisy. Le 2 décembre, le roi est de retour à Versailles.
C'est là que va se jouer la partie définitive. Mal-
heureusement, le marquis d'Argenson a oublie, en faisant ordonnancer, par le Roi, ses appointements, de spécifier que cette somme lui serait payée argent fort. Or, la diflerence de l'argent fort à l'argent faible en vaut la peine : elle est de 14,000 livres !
D'Argenson a beau intervenir généreusement, appuyer la réclamation d'Eguilles, certifier que son intention a bien été de le payer argent fort, rien n'y fait. La routine ou la mauvaise foi triomphent. M, de Puisieux trouve, cependant, un ingénieux moyen de tenir les promesses de son prédécesseur : c'est de verser les 14,000 livres, à condition qu'elles remplaceront la gratification. Bel exemple de ladrerie ministérielle î
La promesse d'emploi ne semble pas devoir être plus loyalement tenue. Le marquis est comb'.é de prévenances ; il est, de nouveau, invité à dîner par M. de Puisieux, par le cardinal, par AL d'Aguesseau ; le maréchal de Noailles passe des heures entières avec lui. Le seul qui lui fasse froide mine est le comte d'Argenson,
D'Eguilles commence à voir clair dans les intentions des ministres, mais, avec la ténacité qui le caractérise, il jure d'aller jusqu'au bout, de tout supporter pour obtenir justice.
Il avait écrit au prince Edouard afin de lui demander sa protection. La réponse «assez singulière», dut lui porter un coup sensible. Mais la situation du prince, embarrassée elle-même, appelait l'indulgence, et le marquis paraît l'avoir compris.
Dix mois se passent en démarches : les aflfairesdu président n'en sont guère plus avancées.
Vers la fin de 174S, arrive Alonclar, procureur général au Parlement d'Aix, magistrat distingué, l'ami intime du président d'Eguilles, en attendant qu'il devienne son pire ennemi. Il s'empresse de mettre, au service de son collègue, tout le crédit dont il jouit près des ministres et, en particulier, près de M. de Maurepas. Toutefois, il pense qu'après tant d'essais infructueux, le marquis doit se borner à demander une gratification annuelle, jusqu'au moment où il sera emploj'é.
Monclar, venu à Paris pour ses affaires personnelles, avait reçu, en partant, du Parlement de Provence, la mission de suivre le procès de M. de Séguiran, avocat général à Aix, accusé de falsification, d'altération de dates et surcharges d'encre dans des actes relatifs à une instance privée. Condamné à se démettre de sa charge, Séguiran se vit autoriser, par le Parlement de Toulouse, qui avait cassé l'arrêt, à prendre à partie le ministère public, auteur principal de sa condamnation. L'affaire fit un tel bruit que le Roi demanda communication du dossier.
Aux soins de Monclar, la Cour d'Aix crut devoir joindre ceux du président d'Eguilles. Il refusa l'honneur qu'elle lui faisait, en alléguant les ordres exprès de M. de Puisieux : « ... Le Roy, trouvant bon de m'employer à un travail qui est selon les vues de sa Majesté sur moj', écrivait-il à ses collègues, AI. le marquis de Vuysieulx ni a ordonné de me re-
fuser à l'honneur qu'on me fesoit, en me permettant de vous rendre compte du motif qui ni'y déterminait malgré moy. Je n'en seray pas moins attentif à seconder M. de Monclar et à ne négliger aucune occasion de vous prouver mon entier dévouement... »
La suite de la lettre est curieuse. Elle montre que, magistrat novice encore, il comprend l'élévation et les devoirs de sa profession; elle fait ressortir sa franchise.
« ...Je crois devoir ne vous point dissimuler que, dans cette situation des choses, je nay pu voir, sans étonnement , la forme de lacté de députation, où il .semble que vous navés député que par occasion, deux hommes, dont Vim se trouvait icy, et dont Vautre y venoit pour ses affaires personnelles. Ces circonstances me paraissent indécentes à rappeler dans une pièce qui devrait respirer la majesté. Il est, peutêtre, encore plus surprenant d'y voir une si grande attention à marquer les limites du pouvoir que vous nous y donnés. M. le p->-ésident de Ménières, mon
intime ami, et le vôtre, Messieurs, pense que
nos ennemis trouveroient mille resources contre nos poursuites, dans les termes de votre acte de députation, qui semble borner l'autorité de vos députés à faire la révérence au Roy et à ergotiser avec M. le Chancelier
.fay cru., Messieurs, qu'ayant l'honneur d'être membre du Parlement, je ne pouvais mieux répondre, d'ailleurs, a la confiance que vous m'avés témoigné, qu'en vous écrivant avec la même 'franchise que je
vous parlerais si favois Vavantage d'être parmi vous I. )>
L'arrêt du parlement de Toulouse fut cassé le 8 novembre 1748.
On voit, d'après l'extrait ci-dessus, que le ministre avait pris un engagement formel vis-à-vis du Président, et qu'en manquant à sa promesse, il le plaçait dans une position fausse vis-à-vis de ses collègues. M. de Puisieux n'en chercha pas moins de nouvcauxsubterfuges : l'abbé de la Ville étant allé lui parler en faveur d'Eguilles, il allégua le grand nombre des solliciteurs, le petit nombre des places, demanda des délais, dit qu'il pouvait bien attendre, prendre patience, puisque le roi l'avait agréé.
Prendre patience! C'était se moquer : il attendait depuis onze mois! Aussi écrivit-il douloureusement à Bachaumont : « J'ay le poignard dans le cœur, et il faut que je paroisse content! J'ay à me plaindre d'un homme, et il faut que je le remercie!... »
Il n'avait plus qu'à suivre le conseil de Monclar, à demander la gratification annuelle. Mais, alors, nouvelle difficulté : M, de Puisieux crut qu'il avait demandé le plus pour obtenir le moins. Il promit bien de parler au Roi, mais à contre-cœur, en disant qu'il ne répondait point du succès de sa démarche.
Que faire? Se résigner une fois de plus! Voyager en Allemagne, si la gratification était accordée, si-
! Lettre du 8 juin 17 i^, citée plus haut (v. la note de la
p. XX).
non, se consoler, au sein de la Paroisse, de l'injustice des homnies et des railleries des Provençaux établis à Paris!
Profondément attristé par tant de sollicitations infructueuses, d'Eguilles tombe malade de chagrin.
Bachaumont expose cette situation dans un nouveau mémoire, mais la raison d'Etat n'en tient pas plus de compte.
Obligé de renoncer à l'emploi qu'il avait tant de raisons d'espérer, le marquis prit congé de M. de Puisieux, dans une lettre aussi franche que respectueuse, dont nous n'avons malheureusement point le texte, mais qui paraît avoir éveillé la susceptibilité du destinataire, car il lui répondit par une invitation assez sèche de retourner à Aix, remplir les devoirs de sa charge. D'Eguilles paraît avoir répliqué par la lettre dont on trouvera plus loin le projet tout entier de la main de Bachaumont i. Nous ne pouvons, cependant, affirmer qu'elle fut en voyée.
Si le ministre regardait tout solliciteur comme un être doué d'une patience sans fin et d'une humilité sans bornes, l'attitude du marquis eut de quoi l'étonner. La fierté dans le malheur était, en effet, une de ses plus nobles qualités : il n'en rendait pas moins justice à ceux dont il n'avait point eu à se louer : on le voit méconnu, repoussé, cherchera excuser M. de Puisieux dans ses Mémoires, et le déclarer « rempli d honneur, de justice, d'humanité, ministre mo-
I V. pjye 178.
deste, fidèle serviteur du Roi, bon citoyen et un des plus honnêtes hommes du Royaume. >/
Il n'obtint jamais le poste qu'il ambitionnait, et dut se contenter d'une pension, en récompense des services que « lui et ses ancêtres » avaient rendus à la Cour de France.
Saintc-Palaye prévoyait ce résultat, dans une lettre du 3o juillet 1749 : ^'^ Le pauvre M . d'Aiguille, ccrivait-il à Bachaumont, me fait grande pitié. Dieu veuille encore qu'il ait sa pension! Elle ne payera pas la cent millième partie de ce qu'il a fait. . . ' »
Ses démêlés avec le parlement de Provence
La Fortune ne devait point se montrer plus clémente envers lui, après son retour en Provence.
Bien reçu par ses collègues, il n'entend d'abord qu'un concert de louanges sur sa conduite et de lamentations sur l'insuccès de ses démarches. Les premiers magistrats ne se lassent point de dire et d'écrire qu'un tel homme honore le Parlement, que
J Porlel'euille de Bachaumont.
la Cour de Versailles n'est point à la hauteur de son désintéressement et de sa vertu.
Quelques années plus tard, ces mêmes magistrats avaient tout oublié. Leurs accusations l'obligeaient à publier des Mémoires où se retrouvent ics plus petits détails de ses affaires de famille.
On y voit que son père était mort en ijSy, laissant 400,000 francs de dettes, dont il faut chercher la cause, non seulement dans son amour du faste, mais aussi dans la banqueroute du jésuite Lavalettc auquel il avait confié des sommes considérables. Nous en reparlerons ci-après.
D'Eguilles veut payer les créanciers de son père : il a déjà passé marché avec M. de Roquemartinc pour la cession de sa charge au Parlement, quand le Premier Président, alors son ami, s'entend avec TArchevêque d'Aix pour procurer à son frère, Paul de Boyer, l'abbaye de Cruas, dont les revenus permettront au marquis de restex en fonctions.
Il n'en fut pas moins obligé d'aliéner une partie de la collection de l'hôtel d'Eguilles, de restreindre le train de sa maison, de quitter son château, d'hypothéquer ses biens, de vendre des terres.
Dans l'accomplissement de ces sacrifices, il trouve, chez sa femme, un grand appui moral.
Elle était née Catherine Wannup de Stanhope, et descendait d'une des familles les plus nobles de l'Axigleterre: le marquis l'avait connue pendant son séjour en ce pays, et, charmé de ses vertus, de ses grâces physiques, l'avait épousée, sans fortune, en 1749. A la mort de son beau-père, elle fut la
seule qui engagea son mari à désintéresser les créanciers. Comme d'autres parents l'en détournaient: « Si vous hésitez un instant, s'écria-t-elle, à rendre à sa mémoire l'honneur que nous lui devons, vous n'aurez plus en moi ni épouse, ni amie 1 »
« Il y en eut assez dit, ajoute le Président, et, la voyant penser comme moi, dès le lendemain, tous les créanciers de mon père furent les miens.» Il ne se doutait guère que ces dettes honorables lui seraient reprochées, lors de ses démêlés avec le Parlement.
Nous retracerons brièvement les principales phases du débat. Elles mettront en lumière sa figure à la fois douce et énergique, son amour du devoir, l'indépendance de ses idées. Elles le montreront soutenant, contre la majorité de ses collègues, une lutte où ses intérêts personnels se trouvaient gravement compromis. Sa manière d'interpréter les lois fut-elle toujours juste ? Nous n'avons point à le rechercher, mais la sincérité qui éclate dans ses actes est toute à son honneur.
Les premières difficultés entre le clergé et le Parlement, s'étaient élevées, en 1754, à propos des refus de sacrements. Le Parlement de Provence, chambres assemblées, ayant envoyé au Roi une déclaration, rédigée par Monclar, oîi il était dit que tous ses membres avaient, sur la question, la même manière de penser, treize magistrats, le président d'Eguilles en tête, protestèrent solennellement. Le flot de colères que leur action souleva fut immense.
Pris à partie, d'Eguilles fit preuve de modération : il trouvait que l'affaire avait déjà eu trop de retentissement ; il chercha à l'étouffer, et y parvint.
Sa conduite fut louée par le Chancelier ; elle apaisa ses collègues, et la réconciliation dura jusqu'au procès des Jésuites.
Le début de l'instance remontait à l'année 1 756, où le père Layalette, visiteur général et préfet apostolique des missions de la Martinique, avait été poursuivi par deux banquiers de Marseille, ruinés par ses spéculations. La contestation, portée à la Grand'Chambre de Paris, se termina par un arrêt condamnant les Jésuites.
La sentence venait d'être prononcée, quand le parlement de Paris s'avise de retenir l'affaire, d'examiner les constitutions de la Société et de s'assurer de la légalité de son existence. Au cours de la procédure, une déclaration royale, en date du 2 août 1761, défend au Parlement de rendre un jugement, avant le délai d'une année.
Des commissaires sont nommés pour examiner les pièces. Ils proposent une modification des règles de l'Ordre. Mais le Pape et le Général des Jésuites, consultés, refusent toute transaction, par ces simples paroles : Sint ut sitnt, aiit non sint.
De leur côté, les Parlements de province s'agitent. Celui d'Aix ordonne le dépôt, au greffe civil de la Cour, d'un exemplaire imprimé des Constitutions. Les Jésuites obéissent, mais obtiennent, du Roi, un nouvel édit défendant la continuation des porsuites. L'édit n'est pas enregistré, sous pré-
texte qu'en i6o3,le Parlement de Provence n'a pas autorisé le rétablissement de TOrdre, et qu'il y a lieu d'en référer au Roi.
Monclar est chargé d'examiner les Constitutions. Son Compte rendu, resté célèbre, déclare irrégulière et illicite, en Provence, la présence des Jésuites, et des congrégations dépendantes. Un arrêt du 5 juin 1762 approuve ses conclusions et, renvoyant le jugement définitif à une époque ultérieure, dépossède provisoirement la Compagnie de ses biens et ordonne la fermeture de ses collèges.
Le Parlement avait prononcé, sans vouloir entendre les inculpés et sans tenir compte de la protestation de vingt-quatre magistrats qui avaient refusé d'opiner, regardant l'affaire comme insuffisamment instruite et le compte-rendu de Monclar comme inexact et partial.
Dix-neuf d'entre eux, dont le président d'EguilIes, écrivent le 7 juin au Chancelier, pour lui exposer leurs griefs. La lettre reste sans réponse.
Le 3o juin, un vieillard octogénaire, le conseiller de Montvalon. est poursuivi par .Monclar, pour avoir dit qu'il y avait des faussetés dans son réquisitoire. D'EguilIes et ses amis sont menacés, par l'avocat général de Castillon, d'une procédure analogue.
Le marquis se rend chez M. de La Tour, premier président, et le prie de faire cesser cette persécution : il n'obtient que de vagues réponses.
En août, il part pour Versailles, avec le conseiller-clerc de Montvalon.
Favorablement reçu, il est présente au Roi, qui lui demande de rédiger un mémoire ; il revient à Aix, avec des lettres ordonnant de surseoir aux poursuites contre les Jésuites et contre M. de Montvalon père. Elles restent sans effet ; on ne les honore même pas d'une délibération.
S'il avait lieu d'être irrité contre ses collègues, la lettre suivante, que le Dauphin lui avait écrite le 12 septembre, au moment où il quittait "Versailles^ dut contribuer à soutenir son courage :
« Avant votre départ, Monsieur, pour retourner à vos fonctions, je ne puis m'empêcher de vous témoigner toute ma satisfaction du zèle que le président d'Espinouse et vous, à la tête de dix-neuf magistrats, ont marqué dans l'affaire des Jésuites, pour les intérêts de la religion et ceux de l'autorité du Roi. Ces deux grands objets, étroitement liés, et que je ne perds pas de vue, m'engagent à vous prier d'assurer les magistrats qui les ont si bien remplis, de toute n:a bienveillance et de mon estime, et de compter sur les mêmes sentiments pour vous. »
Après avoir pris acte de l'indocilité du Parlement, d'Eguilles entreprend un second voyage à Paris, et adresse un second mémoire au Roi : nouvel arrêt du Conseil, dans les mêmes termes que les précédentes lettres.
Cette fois, le Parlement s'émeut, 11 députe à Versailles le conseiller de Galiffet.
D'Eguilles l'y devance de huit jours. Par malheur, un rhumatisme l'oblige de s'aliter. Le voilà,
pendant un n-.ois^ livre, sans défense, à toutes les cabales. Ses deux Mémoires au Roi, dont il n'a pourtant donné de copies à personne, sont imprimés à son insu. Des libelles diffamatoires répandent mille injures sur son compte ; on l'accuse de tous les crimes. Enfin le Roi fait savoir à M. de Galiffet, par l'organe de M. de Saint-Florentin, qu'il approuve la conduite de son Parlement de Provence.
La reprise des poursuites contre les Jésuites avait été fixée au 3 janvier 1763. A cette date, ils prétextent le défaut de pièces et renoncent à leur défense.
Réquisition de Monclar qui s'efiorce de prouver leur mauvaise foi et la contradiction des principes de leurs constitutions avec ceux de l'Eglise gallicane.
Arrêt du 28 janvier, qui confirme celui du 5 juin de l'année précédente et prononce la suppression de l'Ordre.
Dix magistrats, auxquels un procès en mercuriale venait d'être intenté, n'avaient point pris au vote .
Le Parlement de Provence les accusait d'opposition systématique dans l'affaire des Congrégations, et d'adhésion aux Mémoires parus sous le nom du Président d'Eguilles, qui ne se défendait point d'en être l'auteur, mais niait toute autorisation donnée à l'imprimeur. Il acquit plus tard la conviction que le Parlement de Paris les avait fait im.primer proprio motu, moyen ingénieux d'enlever aux protestataires les bonnes erâces de Louis XV. Le
marquis n'en désavouait donc point l'esprit, mais seulement la publicité, et demandait une enquête.
Elle n'eut jamais lieu.
Dans ces Mémoires, intitulés : Mémoires présentés au Roi par deux magistrats du Parlement d'Aix, contre des arrêts et arrêtés de leur compagnie^ et qui, en réalité, ne contenaient rien de plus que la lettre au chancelier du 7 juin 1762, l'avocat général de Castillon vit une accusation contre le Parlement d'avoir violé les formes de la procédure, conspiré contre l'autorité royale et commis des actes de prévarication. En conséquence, il demandait à la Cour de déclarer le président d'Eguilles, le conseiler-clerc de xMontvalon, les conseillers de Montvalon père, de Montvalon fils aîné, de Coriolis, de Beaurecueil, de Mirabeau, de Jouques, de la Canorgue et de Charleval, convaincus de rébellion et de calomnie envers leurs collègues, de ligue avec les Jésuites pour la conservation de l'Ordre, et de tentative de schisme au sein du Parlement. 11 demandait, en outre, un châtiment proportionné au crime.
L'arrêt de la Cour, prononcé le 17 mai 17G3, par trente-trois magistrats, condamna le président d'Eguilles au bannissement du royaume à perpétuité ; l'abbé de Montvalon au bannissement de la province pendant vingt années, les conseillers de Coriolis, de Beaurecueil, de Mirabeau père, de Jouques père, de Montvalon père et fils aîné à être rayés de la liste des officiers de la Cour et déclarés incapables d'exercer aucune charge de magistrature ;
les conseillers de la Canorgue et de Charleval à être interdits de leurs charges pendant quinze années.
On ne saurait imaginer la violence des passions soulevées par le procès en mercuriale, ni son retentissement en France. Grimm y consacre quelques lignes et ne ménage point, bien entendu, les amis des Jésuites ; la conduite d'Eguilles n'est point de son goût : « Ce qui peut arriver de moins fâcheux à M. le Président, écrit-il, c'est de se trouver sans état sur le pavé du royaume... Quand on veut faire de ces levées de boucliers, il faut réussir, sans quoi on n'a plus l'air que d'une mauvaise tête chaude. »
Jusqu'au dernier moment, ce procès tint en suspens, non seulement les familles et les amis des magistrats accusés, mais jusqu'aux plus petits bourgeois d'Aix. C'était à qui surprendrait un lambeau de phrase prononcée dans la rue, aux abords du Palais. Un mot saisi au passage soulevait immédiatement les interprétations les plus étranges. On cita quelques négociants comme témoins. L'un d'eux avait entendu le président d'Eguilles dire : « Le Roi n'est plus rien ! » Un orfèvre se rappellait quelque chose de semblable. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre le Présidenc d'outrage public à son souverain !
Chose plus grave, k's magistrats ne craignaient point de s'abaisser au même rôle : M. de la Tour, premier président, avait parlé à d'Eguilles de l'éventualité el'une arrestation : « Si vous nous obligiez à vous déclarer l'ennemi de l'autorité royale, avait répondu le marquis, dans la place que vous occu-
pez, vous risqueriez plus que moi d'être arrêté ! » Et il se trouve deux conseillers pour déposer que le marquis avait menacé M. de ia Tour de l'enlever, à la tête de cinq cents paysans !
Un autre conseiller prétend avoir vu, chez M. de Montvalon, le président d'Eguilles saisir à la gorge iM. de la Canorgue, son neveu, qui n'était pas de son avis, et M. de Mirabeau brandir une chaise contre M. de Camelin,
Un greffier révoqué du village d'Eguilles dépose : « Que tous les notables d'Eguilles furent faire visite ù M. d'Eguilles, qui leur dit qu'il avoit dit, un jour, à M. le Dauphin, qu'il étoit le protecteur de l'Eglise et qu'il tenoit la place de Jésus-Christ en terre; qu'on feroit un nouveau Parlement; qu'il pourroit faire la fortune de quelqu'un en lui donnant la place de greffier. . . »
Enfin, un jour, le marquis, rentrant au château, a trouvé ses vassaux en émoi : quatre hommes déguisés l'ont demandé en son absence. Il n'ordonne point d'enquête ! Est-ce assez suspect ? Assurément, il a voulu faire croire que le Parlement l'avait envoyé assassiner!
De graves magistrats feignent de prendre ces comm.érages au sérieux, et d'Eguilles se voit obligé de se justifier dans ses Mémoires!
Les adversaires des Jésuites convoquèrent la ville d'Aix à son de cloche pour donner lecture de l'arrêt. On l'afficha sur un échafaud et, par un raffinement de vengeance, jusque sur la porte de l'hôtel d'Eeuilles.
L'arrêt fut, il est vrai, cassé comme attentatoire à l'autorité du roi, en ce qui concernait les J ésuites, mais le Conseil d'Etat, par une contradiction singulière, maintint, en partie, les peines édictées contre les magistrats dissidents : le bannissement d'Eguilles et l'interdiction de ses fonctions furent réduits à cinq années.
Le marquis vint, à Versailles, plaider sa cause auprès des ministres et chercher à faire casser l'injuste arrêt du Conseil. Menacé d'arrestation, il gagne la frontière, se réfugie à Liège, et rédige le cMémoire destiné à sa justification. Mais le Dauphin, après en avoir pris connaissance, le pria d'attendre la fin de son exil, avant de livrer son travail à la publicité.
Jamais, de l'aveu du marquis, obéissance ne lui avait coûté davantage.
11 obéit cependant, suspendit l'impression et reçut, en compensation, cette lettre flatteuse du fils de Louis XV : « Je suis fort aise, Monsieur, et je vous sais le meilleur gré de la résolution oîi vous êtes de ne point publier actuellement votre Mémoire justificatif. Quelques solides et incontestables qu'en soient les principes, il serait bien à craindre que toutes les personnes qui ne vous aiment pas n'en fissent un aussi mauvais usage que ceux de l'année dernière, et que vous ne fussiez encore exposé à de nouveaux revers que votre conduite et la pureté de vos intentions ne méritaient pas. Elles vous ont acquis toute mon estime, sur laquelle je vous prie de compter. »
Même après la mort du prince, en lyôS, le marquis resta fidèle à sa promesse, et attendit le dernier mois de la cinquième année, septembre 1768, pour mettre au jour sa défense.
L'édition originale du Mémoire justificatif du président d'Eguilles, que Monclar appelait assez méchamment le Roman de M. d'Eguilles, n'existe très-probablement plus. Tirée à douze exemplaires in-4*', destinés aux. conseillers d'Etat, elle n'est signalée dans aucune bibliographie. L'abbé de Fontenay, dans son livre Du rétablissement des Jésuites et de l'Education publique (1800} affirme en avoir eu un exemplaire entre les mains.
Le recueil intitulé Archives littéraires de l'Europe (1804), reproduit la partie de ce Mémoire relative à l'expédition d'Ecosse, d'après un document dont l'éditeur déclare avoir reçu la communication d'un héritier du président d'Eguilles. Il ne dit pas s'il était imprimé ou manuscrit.
Enfin, en 1867, le P. Carayon a publié, intégralement, aïûrme-t-'û, d'après une copie du manuscrit original légué par Thérèse de Boyer d'Eguilles, petite-fille du Président, au baron de Damas, un volume in-8'', intitulé : Mémoires du président d'Eguilles sur le Parlement d'Aix et les Jésuites, adressés a Sa Majesté Louis XV. La copie aurait été faite par le P. de Ravignan, collationnée et certifiée conforme par le baron de Damas.
Leur tirage à petit nombre les a rendus excessivement rares ; ils sont d'un haut intérêt ; le ton y est modéré, l'érudition incontestable ; le style, élé-
gant et facile, s'élève parfois à l'éloquence. Ils se terminent en 1708.
Nous avons eu communication, à la bibliothèque Méjanes, à Aix, d'un recueil anciennement formé par MM. de Saint-Vincens (ms. io54, pièce i3), où se trouve la relation de l'expédition d'Ecosse, à peu près telle qu'elle est reproduite dansles Archives littéraires, et dans le livre du P. Carayon, avec des corrections et des notes de la ynain du 'Président. Nous signalons le fait sans chercher à l'expliquer.
Lf. Bourg et le Château d'Éguii.les.
Après son retour en France, le marquii vécut à Eguilles.
Ce bourg, de 2,000 habitants, situé à deux lieues et demie d'Aix, se nomme, dans les anciens titres, Aciilea, Castritm ex Arquillâ, Ag'uyo en provençal.
On aperçoit ses maisons blanches, à trois ou quatre kilomètres à gauche, en approchant de la station des Milles, sur la ligne du chemin de fer de Rognac à Aix.
Il doit probablement son nom à la situation, sur une colline, de son clocher qu'on voit de fort loin
dans la plaine •. Ses armes sont d'azur à trois aiguilles d'argent, surmontées d'un croissant du même.
Le château est une vaste construction du commencement du XVII'' siècle, flanquée de deux ailes carrées, et sans autre ornement que de grosses têtes sculptées, sous le toit. De la terrasse qui s'étend à ses pieds, l'œil embrasse un beau panorama borné, au sud, par les monts de l'Estaque.
Le Conseiller d'Eguilles, grand'père du président, avait installé là une grande quantité d'oeuvres d'art et une remarquable bibliothèque. Cette ancienne splendeur a passé : un cafetier occupe une partie du rez-de-chaussée. Le premier étage servait récemment de salle d'école. La seule pièce où l'on découvre encore quelques traces de peintures à fresque, est transformée en pigeonnier.
A peu de distance se trouve la villa (£Mon Repos, bâtie par d'Eguilles pour son frère, le marquis d'Argens.
Le sort de l'hôtel d'Eguilles, à Aix. n'est guère plus brillant que celui du château.
Il fût bâti sur les dessins de Pierre Puget, maître et ami du Conseiller d'Eguilles. C'est un bâtiment d'architecture massive, orné de six gros pilastres corinthiens. De longues ailes, perpendiculaires à la rue, forment les deux côtés d'une cour spacieuse
1 l^es lieux ainsi nommés sonl assez nombreux, mais les pics qu'on y remarque assignent ni.'cessairement à leur dénomination une autre cause.
où l'on pénètre en franchissant un porche en ruine. La porte d'entrée du rez-de-chaussée, rejetée sur la gauche, fait place, à droite, à une immense salle de réception dont le plafond a été peint à fresque par Sébastien Barras, d'après celui du palais Barberini. Il est, aujourd'hui, complètement perdu par l'établissement d'une vermicellerie dans l'hôtel. A peine lit-on encore, dans un coin, l'inscription : Petrum Cortoniensem imitattts est Sebastianus 'Barras, Gallus.
L'hôtel a contenu l'une des plus célèbres collections artistiques du xvii'' siècle : des tableaux originaux de Raphaël, André del Sarto, Titien, Michel-Ange de Caravage, Paul Véronèse, Van Dyck, Rubens, etc., achetés par le Conseiller d'Eguilles au cours de ses voyages. On les retrouve gravés dans un recueil d'estampes, publié en 1709 par Coelmans et par Barras. Cette première édition, devenue rarissime, renferme plusieurs planches de la mam du Conseiller, absentes dans la seconde, de 1745. Mariette i lésa remplacées par l'éloge de M. de Boyer d'Eguilles et par la description de ses tableaux.
On y admirait aussi de belles statues : un Faune et une Muse, exécutés par Veyrier, élève de Puget, ornaient, il y a peu d'années, les niches du grand escalier. Ils ont été acquis, l'un et l'autre, en 1882, par le musée de Longchamps, de Marseille, au prix de ; 0,000 francs.
I \'. la Correspondance du marquis, pages 68 et \'io.
Les dernières années nu marquis.
Dans son château, devenu sa résidence habituelle, le marquis laissa s'éteindre peu à peu le bruit de ses démêlés avec le Parlement de Provence. 11 se consacrait entièrement à sa famille et à l'étude.
Le goût de la littérature et de la philosophie ne l'abandonna jamais. Président à mortier, il cultivait le théâtre, comme au temps où il était officier de marine. Sa passion pour cet art l'aurait porté, si nous en croyons M. Augustin Fabre i, à rêver la construction d'une nouvelle salle de spectacle à Marseille. Il aurait même fait, dans ce but, une demande de privilège. Le projet échoua.
Jusqu'à ses derniers moments, il demeura le travailleur infatigable qu'il avait été pendant toute sa vie : le premier feuillet d'un ouvrage latin de Gassendi, appartenant à M. de Berluc-Pérussis, et relié aux armes d'Eguilles, porte, sur le premier feuillet, une note autographe du marquis, avec la date de j 783, année de sa mort. Il se plaisait à la lecture des œuvres de ce savant et les appréciait à leur valeur.
1 Les Rues de Marseille. Marseille, 1868, t. 111.
Excellent père de famille, il surveillait luimême l'éducation des trois enfants que lui avait donnés sa seconde femme i : Pierre-Jean de Boyer qui fut président à la Cour des Comptes ;Paul-Luc de Boyer, chevalier de Malte, officier de marine, qui fit la campagne de l'armée des Princes, et devint capitaine de vaisseau; Alexandre-André-Luc de Boyer, chevalier de Malte, officier de dragons.
Le testament du président d'Eguilles ~, daté du 2 octobre 1758, institue légataire universel son fils aîné. Il lègue « ... .àsa tendre et fideîle épouse les fruits et affruits de ses biens présents et d venir, ordonnant très expressément d ses héritiers d'avoir, toute leur vie, pour leur mère, l'obéissance.. ,; leur recommandant de l'aimer de tout leur cœur ; de ne point connaître entre eu.v l'intérêt et de suivre, en cella, l'exemple de leur père et oncles; recommandant sur toute chose, comme leur bon père, de ne pas se laisser entraîner au.v nouvelles oppressions qui désolent le royaume, de rester fermes dans l'obéissance au Roy seid, pour ce qui est temporel, d'être égale' ment soumis d l'Eglise, pour tout ce qui est spirituel »
Ces dernières lignes résument sa manière de penser sur la religion. Elles le montrent, avant ses démêlés avec le Parlement, partisan convaincu des théories de l'auteur de l'Esprit des Lois, c'est-à-dire de la séparation des pouvoirs
1 Morte en 1761.
2 Conservé dans le? minutes de M- .A.ude. notaire à .\i.t.
spirituel et temporel : théories du Dauphin et de ses amis, et de la plupart des honnêtes gens d'alors. On voit bien, ici, la communion de sentiments de ces deux hommes faits pour se comprendre et l'on peut regretter que la mort ait enlevé trop tôt ce prince aussi juste qu'éclairé dont la protection eût certainement fait la fortune d'Eguilles.
Un des oncles cités par le testament était le marquis d'Argens, célèbre par ses aventures.
D'Argens était, à cette époque, encore chambellan du roi de Prusse. C'est en 17Ô9 que, las des grandeurs, il s'avisa de signifier congé au Roi et l'intention bien arrêtée de retourner en Provence. Colère du monarque, qui ne pouvait se faire à l'idée d'un pareil abandon. Mais le chambellan tint ferme : « Je suis aussi riche, en Provence, lui écrivit-il, où le vin ne coûte qu'un demi-gros la bouteille, la viande un gros, où le soleil, à trois semaines près, chauffe mes appartements, dont le loyer ne me coûte rien, qu'à Postdam, avec une pension à laquelle j'ajoutois la mienne toutes les années »
La vérité était que son frère, dont il était tendrement aimé, le pressait de revenir. D'Eguilles fut toujours rempli de bons procédés à son égard, sachant 3a tête plus étourdie que son cœur mauvais. Son père l'avait déshérité, mais il ne voulut point, après la mort de M. de Boyer, que l'exhérédation subsistât.
Quand le mariage d'Argens avec iM""^ Cochois eut été célébré h Berlin, le Président écrivit à sa belle-
sœur, la lettre suivante, pleine de tact et de nobles sentiments :
J'ay eu, toute ma vie, pour mon frère, la plus tendre amitié. Vous êtes sa femme: cela suffirait, Madame, pour m'aitacher à vous de tout mon cœur.
Ce que m'ont dit de votre caractère et de votre conduite, l'abbé Lenfanî et d'autres personnes, ajoute, à mon amitié, Vestime et le respect que tous les ho-, nêtes gens doivent à la vertu et à la raison. Il ne dépendra certainement pas de moy que vous ne soyés heureuse, et je meferay, toute ma vie, un devoir de vous prouver, à chaque occasion, avec quelle sincérité et à quel point je vous suis dévoué.
On ne peut être, avec un plus inviolable attachement, Madame, votre très-humble et très -obéissant serviteur.
D'Eguilles.
Aix, ce 7 Xbre 1752.
Bientôt^ il allait doter, en vue de son mariage avec M. de Magallon, avocat général au Parlement de Provence i, sa nièce Barbe de Boyer d'Argens.
Il n'eut point affaire à un ingrat : en lySj, l'auteur de la Philosophie du bon sens lui dédiait cette œuvre en termes affectueux et reconnaissants. Plus tard, lors du voyage à Berlin, il présenta d'Eguilles
I C'est le petit-lils de ce magistrat, .M.Jules de Magallon. membre de l'Académie d'Aix, qui a bien voulu dessiner, pour nous, le croquis du village d'Eguilles, en tête de ces pages.
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au roi de Prusse, qui lui fit le meilleur accueil. C'est probablement ce qui a poussé l'auteur du Petit-maître philosophe, satire dirigée contre le marquis d'Argens, à représenter son frère comme le compagnon de ses plaisirs i.
On sent combien ses allégations méritent peu créance, quand on lit ce passage d'une lettre de Frédéric ; le roi de Prusse apprend ainsi à Voltaire la conversion et la mort de son ancien chambellan : « Le pauvre Isaac est allé rejoindre son père Abraham en Paradis. Son frère d'Eguilles^ qui est dévot, l'avait lesté pour ce voyage. »
D'Argens mourut, non pas à Aix ni à Toulouse, comme l'ont avancé plusieurs biographes, mais à Toulon, le 12 janvier 1771 2. H fut enseveli dans l'église des Minimes d'Aix où sa famille possédait un tombeau. Le roi de Prusse lui éleva un mausolée dont l'inscription, rédigée par le Président, était ainsi conçue :
A l'éternelle mémoire