‹ Un Protégé de BachaumontChapitre 8 sur 19 · MEMOIRES · texte numérisé non relu

MEMOIRES

Du marquis d'Eguilles au marquis de Puisieux i.

D'Eguilles représente très-humblement à Monseigneur le marquis de Puysieulx :

1° Qu'il a perdu plus de trente chevaux pendant le cours de l'expédition d'Ecosse ;

2° Qu'il a perdu deux fois ses équipages : une fois dans la retraite d'Angleterre en Ecosse, et, ensuite, dans celle de Sterling, aux montagnes ;

3" Que tout ce qu'on lui apportoit de France pour réparer les pertes antérieures fut pris sur le vaisseau qui amenoit M. le colonel Braun ;

4° Que, pendant plus de deux mois que Messieurs les officiers, n'étant pas payés, ne trouvoient pas de quoy vivre, il en avoit tous les jours une trentaine chez luy, dans un temps où les aliments les plus communs étoient d'une cherté horrible;

50 Que son retour d'Angleterre, par les circumstances qui l'ont accompagné, luy coûte plus de 8,000 livres.

1 Copie d'un mémoire que M. d'Aiguilles a envoyé à M. le marquis de Puissieux. {Note de Bachanmont.)

Enfin, Monseigneur, par-dessus ce que le Roy me donnoit et mes revenus particuliers, il m'en a coûté 8,000 1. que j'avcis porté avec moy ; 9,000 1. que ma famille m'a avancé, et 11,000 1. que je dois à M. de Bachaumont : voilà les choses dans la plus exacte vérité,

Cepandant, comme dans des temps aussi difficiles que ceux-ci, tout François doit se tenir heureux d'avoir servi son maître à quelque prix que ce soit, e ne demande une gratification en dédomagement que comme l'effet de votre seule bonté et de la protection dont vous daignés m'honorer, mais j'ose espérer de votre équité une pension telle que vous la jugerés convenable.

Ce n'est point par cupidité que je vous supplie instamment de vouloir bien me l'accorder, c'est pour qu'il paroisse au public et à ma famille que le roy et vous, Monseigneur, vous n'avés pas été mécontent de ma conduite : on auroit lieu de le penser si, de tous ceux qui ont été de l'expédition d'Ecosse, j'étois le moins récompensé. Je sçais, Monseigneur, par tant de preuves que j'ay déjà reçues de votre bienveillance et de votre protection, combien j'ay peu à craindre ce désagrément du plus juste et du meilleur de tous les hommes.

Du marquis d'Eguilles au marquis de Puisieux .

J'avois fait, en Ecosse, des augmentations considérables dans les piquets irlandois ruinés au siège

'de Sterling, d'Inverness et du fort Auguste. J'y avois joint des compagnies de nouvelle levée, formées de prisonniers que j'avois engagé, et de quelques déserteurs. Je les avois équipés, ou, pour mieux dire, couvert, autant que la chose étoit possible à Inverness, et ils ont été payés, jusqu'à la bataille de Colloden, à 12 sols de France par jour. Tout cela a été fait de l'argent que j'empruntois de tous ceux qui avoient quelques guinées, dans un temps où, depuis trois mois, le prince n'avoit pas un sou à donner à son armée.

Comme il nous importoit infiniment de former un corps de trouppes réglées, je crus que, pour porter plus aisément les prisoniers à s'engager et les Anglais à déserter, il falloit payer absolument le peu que nous avions. J'en rendis compte, dans le temps, à M. le marquis d'Argenson, par M. Braun, et je demanday, pour leurs officiers, des commissions à M. le comte d'Argenson, lesquelles furent données audit M. Braun, et par luy brûlées, quand il se vit au moment d'être pris prisonnier.

Quand je ne pus éviter de l'être moy-même, je brulay aussi mes papiers, et notamment mes comptes ; il est bien clair que, s'ils m'avoient été saisis, par la forme dont ils dévoient être, ils m'auroient exposé, moy et les autres, et auroient encore plus compromis les deux Cours. Je crus donc que je n'avois rien de mieux à faire que de les brûler, et de me contenter de prendre une note de la somme totale. Or, Monseigneur, vous verres, par cete note, que chaque homme, l'un portant l'autre, ne revient

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pas, au Roy, 70 1, de France, pour engagement, équipement et paye.

Que ces recrues et ces nouvelles compagnies ayent existé, c'est de quoy le dernier soldat qui a été en Ecossse seroit en état de vous rendre compte. Il est de la même notoriété que c'est moy qui les ay levées, équipées et payées, et le prince Edouard luy-même ne sçauroit me refuser de certifier que je n'ay jamais reçu de ses fonds que 3oo guinées qu'il m'avoit prêté et que je passe en recette, comme si je les avois reçues du Roy. Or, Monseigneur, pour satisfaire, après la bataille de Colloden, aux engagements que j'avois pris avec 40 créanciers, dont la moitié étoit ou des domestiques, ou des prisoniers sans autre resource, je m'adressay à M. le marquis d'Argenson qui me fit toucher 19,0001. par M. Charron.

Ce sont ces 19,000 1. dont M. de Bernage vous a parlé et dont il prétend que je dois rendre compte à M. de Sejeans, attendu que je les ay employées à des choses militaires.

M. de Sejeans prétend, au contraire, que c'est aux Affaires étrangères à les supporter, attendu que les troupes dont il est question ne sont sensées devoir être payées par le Roy que depuis leur prison, ayant été, jusques là, propres trouppes du prince ou trouppes auxiliaires payées sur les subsides qu'on lui envoioit, ce qui ne peut point regarder l'extraordinaire des guerres.

Outre cette difficulté qui empêche la reddition de mon compte total à M. de Sejeans, il y en a deux

autres : la première est que les fonds que j'ay reçu pour être remis au Prince n'ont été envoyés ny du bureau de la guerre, ny de celuy des Affaires étrangères; que, par conséquent, M. de Sejeans est fondé à n'en vouloir pas recevoir le compte. La seconde est que, malgré ce que vous a dit M. de Bernage le fils, M. de Sejeans, bien loin d'être prêt à recevoir la partie de mon compte qui le regarde indubitablement, me dit hier qu'il ne pouvoit pas seulement me dire dans quel temps il en auroit le loisir.

Je vous demande pardon. Monseigneur, de vous ennuyer de ces détails, mais les désagréments qu'ils m'ont occasioné m'y obligent. Vous aviés eu la bonté de me promettre de me faire payer actuellement mon argent fort; vous aviés même bien voulu en faire écrire à M. de Montmartel. Après quoy, vous avés trouvé à propos qu'il ne me payât plus qu'après que j'aurois rendu mon compte à M. de Sejeans.

Puisque vous êtes le plus juste des hommes, permettés-moy, Monseigneur, de vous représenter que, cet argent fort étant donné à tous les ministres du roy dans le nord, et m'ayant été expressément promis par M. d'Argenson, je ne dois le regarder comme une véritable grâce que par les bontés dont vous l'avés accompagné, de sorte que, pour beaucoup de dangers, de peines, de dépenses et un acte singulier de bonne volonté, je n'avois de récompense réelle que la persuasion si flateuse d'avoir obtenu quelque part dans votre estime. Jugés, Monseigneur, combien il m'est cruel de voir qu'elle me

soit si peu assurée et que j'aye pu éprouver une méfiance si humiliante, en partant d'un homme aussi bon et aussi juste que vous.

M. de Montmartel, qui m'honoroit de sa bienveillance, et qui connoît si bien votre humanité et votre droiture, n'en prendra-t-il pas de moy une idée désavantageuse? Enfin, Monseigneur, comblé d'ailleurs de vos bontés, je vous demande encor trois grâces, et je les attends de votre justice:

1° Que vous voudrés bien décider, vous-même, à qui je dois rendre compte, non-seulement des 19,000 1. en question, mais des autres sommes reçues avant la bataille de Colloden, afin que MM. de Sejean et de Bernage ne me renvoyent pas, sans fin, de l'un à l'autre, avec une forme un peu dure à quelqu'un qui n'a pas l'habitude d'être comptable, et à qui vous avés bien voulu témoigner de la bonté.

2° Que vous ferés prendre des informations si exactes sur les faits contenus dans mon mémoire, qu'il ne puisse plus rester d'incertitude dans votre façon de penser à mon égard.

3" Que vous ordonnerés qu'on me communique les articles sur lesquels ont pu naître des soupçons d'inexactitude, afin que je ne sois pas dans l'impossibilité de sçavoir ce que j'auray à justifier.

Voilà, Monseigneur, tout ce que j'ose vous demander. Quand j'ay souhaité de toucher actuellement mon argent fort, c'a été parce qu'ayant compté sur cela, et n'ayant pas pris des mesures d'ailleurs, je me trouvois hors d'état d'attendre le loisir de

M. de Sejeans qui me renvoyoit à un tems indéterminé.

Personne^ Monseigneur, n'a jamais eu plus d'envie de vous plaire par des moyens dignes de vous, et, si quelque chose pouvoit me consoler de ne pas obtenir la continuation de votre bienveillance et de votre protection, ce seroit le témoignage que je puis me rendre à moy-même de n'avoir rien négligé pour m'en rendre digne.

Je suis, avec un très profond respect, etc.

d'Eguilles.

A Versailles, ce 14 Décembre 1747.

De M. de Bachaiimont au marquis de Puisieux

Au mois de septembre 1745, M. de Boyer, marquis d'Aiguilles, a été envoyé, par la Cour de France, en Ecosse, auprès du prince Edouard, où il a bien servi. Nos ministres sont contants de sa conduite : après la bataille de Culloden, il a été obligé de se rendre prisonnier de guerre avec les officiers au service de France, après avoir capitulé. Depuis ce tems, il est prisonnier à Carlisle; il demande sa liberté, ou par échange, ou sur sa parole. On demande, à monsieur le marquis de Puysieulx, sa protection et ses bons offices auprès de milord Sandouich en faveur du marquis d'Aiguilles, avec d'autant plus d'empressement qu'on le sçait malade de la fièvre quarte.

j Mémoire envoyé au ministre pendant le séjour du marquis d'Eguilles à Carlisle.

La difficulté de son échange vient de ce que le ministère françois, par une politique aparament nécessaire, ne veut pas le réclamer comme envoyé par la Cour de France, mais simplement comme officier françois prisonnier de guerre en Angleterre : c'est cet article qu'on laisse à la prudence de monsieur le marquis de Puysieulx de traiter ou non.

On sera toujours contant s'il veut bien employer son caractère obligeant à procurer quelque adoucissement à la peine d'un bon sujet, homme de condition, qui se trouve, aujourd'hui, dans la situation la plus fâcheuse par la perte de sa liberté et le mauvais état de sa santé.

De M. de Bachaumont au marquis de Tuisieux.

Le marquis d'Aiguilles s'offrit, il y a quelques années, aux ministres de France, pour être emploie dans les Affaires étrangères, après quoi il voyagea et fut successivement dans plusieurs cours d'Allemagne, entre autre à celle de Berlin où un de ses frères est chambellant du roy de Prusse.

A son retour en France, il étoit tranquile à Paris et s'arrangeoit pour s'en retourner dans son pais, à Aix en Provence, lorsqu'un ministre de la Cour de France l'envoya chercher pour lui dire que le Roy l'avoit nommé pour aller en Ecosse auprès du prince Edouard : on luy ordonna de partir sur-lechamp. Il obéit et partit de Paris le 25 septembre 1745. Il s'embarqua à Dunkerque et risqua de

périr plusieurs fois avant que d'arriver en Ecosse. Il y joignit le prince Edouard avec beaucoup de risques et de difficultées : depuis ce moment, il ne le quitta plus, marcha avec luy, combattit à ses cotez dans toutes les occasions, fit près de luy les fonctions de ministre de la Cour de France et, dans son armée, celles d'intendant, de trésorier, et même d'ingénieur. Il gagna l'estime et l'amitié de tous ceux qui suivoient le parti de ce Prince, eut le bonheur de luy plaire et d'avoir sa confiance la plus intime. Après la perte de la bataille de Culloden, le marquis d'Aiguilles capitula pour lui, pour les François et tous les autres officiers et soldats au service du Prince, et, par cette conduitte, il sauva la vie à tous ceux qui furent compris dans cette capitulation. Depuis ce moment, il a été prisonnier, et presque toujours malade : le chagrin, l'ennuy, les fatigues passées, la dureté du climat ont extrêmement altéré sa santé. Sa longue prison et la longue traite qu'il a été obligé de faire pour revenir en France luy ont causé des dépenses extraordinaires et fort considérables, et extrêmement préjudicié aux affaires personnelles qu'il a, et à Paris, et dans son pays.

Ses biens, qui sont en Provence, ont beaucoup souffer»- de son absence, et, par l'invasion des ennemis dans cette province, ses terres ont été pillées, ses maisons brûlées et ses oliviers coupez. Son père, procureur général du parlement de Provence, lui a acheté une charge de président à mortier dans ce parlement. Son absence l'a empêché, jusqu'à

présent, d'être reçu dans cette charge et de l'exercer.

Si l'affaire d'Ecosse eût réussi, le marquis d'Aiguilles auroit pu espérer, et de la Cour de France, et de celle d'Ecosse, les plus grands honneurs et les récompenses les plus flatteuses. Il a servi à la satisfaction des deux Cours, il a risqué sa vie, sa liberté, sa santé et ses biens : auroit-il mauvaise grâce d'espérer une récompense proportionnée et convenable à sa naissance, à ses services et à sa situation présente ?

Nota^ que son équipage a été pillé plusieurs fois.

A Monsieur le marquis de Puysieiix.

Bachaumont supplie très-humblement monsieur le marquis de Puysieulx de vouloir bien se faire lire le mémoire qu'il prend la liberté de luy envoyer. Ce n'est point le marquis d'Aiguilles qui l'a fait, il seroit plus modeste ; l'amitié seule et la vérité l'ont dicté.

Bachaumont n'est que vray et très -respectueusement attaché à monsieur le marquis de Puysieulx.

Ce 24 may 1 747.

De M. de Bachaumont à AI. de Montmartel.

Il est si important, Monsieur, pour mon amy le marquis d'Aiguilles, que vous soyez informé de sa situation présente, avant votre départ pour Fontai-

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nebîeau, que j'ose prendre la liberté de vous en présenter le tableau en raccourcy. J''espère que vous voudrés bien me le permettre en faveur de mon amitié pour luj', de son mérite personnel, de la confiance que j'ay en vos bontez pour luy, et en votre caractère obligeant.

Le marquis d'Aiguilles a esté malheureux, jusques icy; toutes les circonstances luy ont été contraires. La non réussite de l'affaire d'Ecosse, son peu de durée et ses suites fâcheuses ont esté le commencement de ses malheurs.

En voicy la suitte : sa prise après la bataille de Culloden et sa longue prison. Il n'a pu, jusques à présent, estre échangé, et il n'est revenu icy, sur sa parole, que par l'entremise du Roy de Prusse. S'il fût revenu en France avec le prince Edouard, selon toutes les apparences, il auroit pu se flatter d'estre présenté au Roy par ce Prince, qui, sans doute, auroit fait valoir ses services, puisqu'il en a esté trèscontent et qu'il en a toujours parlé en ces termes. Au lieu de cela, le marquis d'Aiguilles est resté prisonnier en Ecosse et presque ignoré.

Autre malheur : quand il est revenu en France, au lieu d'y estre conduit directement, par une trahison sans exemple, il a été conduit en Hollande dans le temps où on y estoit dans la plus grande fermentation : il y a couru les plus grands risques et n'est arrivé icy qu'après avoir fait forcément un très-grand détour fort fatiguant et fort coûteux. Il a eu le malheur de ne pouvoir arriver à la Cour que peu de jours avant le départ du Roy pour l'armée

et n'a pu voir M. le marquis de Puysieulx que des moments avant son départ.

En dernier lieu, il a esté obligé d'aller à Aix pour des affaires de famille et pour se faire recevoir en sa charge de président à mortier dans son parlement. Il n'a pu se trouver icy quand le Roy est revenu de l'armée, et ne pourra, peut-estre, s'y rendre qu'au retour de Fontainebleau. Mille traverses qu'il a essuyées, en allant d'icy à Aix où il a trouvé son père malade, des affaires de famille à arranger, les formalités de son Parlement, tout cela l'a retenu plus longtems qu'il ne le croyoit : le voyage qu'il a esté faire à l'armée de M. le maréchal de Belle-Isle, dont il est fort connu, et qu'il n'a fait que de l'agrément de M. le marquis de Puysieulx, la distance et l'éloignemenl de ses différents séjours, touttes raisons forcées qui retardent son retour icy et qui nuisent infiniment à l'avancement de ses affaires.

Mais, Monsieur, permettés-moy de vous le dire avec naïveté, tous ses malheurs ne sont rien en comparaison de celui de n'avoir pas esté connu plustôt et d'avantage de M. le marquis de Puysieulx, qu'il eust esté à souhaiter, pour le marquis d'Aiguilles et pour le bien de l'Etat, que ce sage ministre eût été en place dix ans plustôt : en ce cas, j'ose prendre la liberté de vous dire, à vous, Monsieur, que, peut-estre, le marquis d'Aiguilles yroiî à Aix-la-Chapelle. J'ose le présumer des grandes qualitez que bien d'honestes gens lui connoissent et du discernement fin et délicat de M. le

marquis de Puysieulx que j'ay l'honneur de connoistre dès son enfance.

Le marquis d'Aiguilles est pénétré des bontez que ce ministre a eu pour luy jusques icy.

Quand j'ay eu l'honneur de voir M. le marquis de Puysieulx, avant son départ pour Fontainebleau, il me demanda de luy-même des nouvelles du marquis d'Aiguilles et de son retour icy. Il me dit, de l'air le plus obligeant : « Je luy ay fait avoir un petit gratis pour sa charge. Quand il sera icy, nous verrons. »

Mon amy attend tout des bontez de M. de Puysieulx, mais j'ose dire que c'est donner à ce ministre une marque du plus vif intérest et du plus sincère attachement que de luy présenter le marquis d'Aiguilles comme un sujet de la plus grande distinction et capable de s'acquitter de tout ce dont il voudra luy faire l'honneur de le charger et c'est de vous, principalement, Monsieur, que les amis du marquis d'Aiguilles espèrent et attendent cette bonne action, connaissant votre zèle pour le bien de l'Etat, votre attachement pour M. le marquis de Puysieulx et vos bontez précédentes pour le marquis d'Aiguilles.

J'ay l'honneur d'estre, Monsieur, avec un respect infini, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Bachaumont.

A Paris, ce 18 octobre 1747.

— ibb — De M. de Bachaumont au marquis d'Argenson.

Quand on a envoyé le marquis d'Aiguilles en Ecosse, les ministres luy ont fait espérer qu'il seroit payé de ses appointemens en monnoie forte. M. le cardinal de Tencin lui en a parlé dans cet esprit. M. le marquis d'Argenson le lui a fait espérer. M. le Dran en est informé.

Cependant, le marquis d'Aiguilles n'a reçu que des à-comptes en monnoie faible. Cette différence lui a été très-préjudiciable, ayant payé toutes les dépenses qu'il a été obligé de faire en monnoie forte, et ayantprêté, sur ce pied-là, plusieurs sommes à des officiers de l'armée du prince Edouard ou au service de la France, qui sont morts en Ecosse, dont il ne sera jamais remboursé, ces officiers étant morts insolvables.

Aujourd'hui, le marquis d'Aiguilles demande si M. le marquis d'Argenson a eu la bonté de le faire inscrire sur les registres de dépense pour être payé en monnoie forte, auquel cas il ni auroit point de difficulté pour son payement pendant le ministère du marquis d'Argenson; il espéreroit le même traitement de M. le marquis de Puisieux.

Si M. le marquis d'Argenson vouloit bien en dire un mot à ce dernier ministre, il lui serolt trèsobligé; ce traitement le mettroit en état de payer les dettes qu'il a été obligé de contracter, et de satisfaire à ses engagements, sans quoi il se trouveroit extrêmement lézé. Il demande et espère cette grâce de la bonté de ses ministres.

- i67- De M. de Bachaumont au marquis de Puisieux.

L'amitié pour M, d'Aiguilles n'est pas le seul motif qui engage un de ses amis à parler pour lui; ce sont les sentiments de l'équité, de l'humanité et de l'intérêt public qui le porte à représenter son état à l'insçu même de M. d'Aiguilles. Après avoir presque ruiné sa santé et sa fortune pendant son séjour en Ecosse et en Angleterre, il se trouve, depuis six semaines, obligé de garder la chambre pour un mal de poitrine qui augmente tous les jours et donne lieu de craindre pour sa vie : de tristes réflexions sur le malheureux état de ses affaires sont la principale cause de son mal, et s'il cherche à les dissiper, par une application continuelle à des travaux qui n'ont pour but que l'utilité publique, il y a encore plus à craindre qu'il n'achève d'épuiser le peu de force et de santé qui lui restent.

Les bontez du Ministre pour M. d'Aiguilles, et le désir de conserver à l'Etat un sujet précieux par son zèle, sa probité et ses connoissances, pourroient le déterminer à accélérer les récompenses qu'il lui destine en le nommant, le plus tôt qu'il se pourra, à quelque employ digne de son rang et de ses talens.

N'oseroit-on pas, du moins, en attendant, espérer quelque gratification qui le mît en état de fournir aux frais de son séjour à Paris, toujours ruineux pour un étranger? Les sommes qu'il a touchées ont, à peine, sufti à acquitter ses dettes les plus pressantes contractées pour le service du Roy.

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Une marque d'attention de la part du Ministre, auquel il est sincèrement dévoué, le consoleroit et seroit capable de luy rendre la santé.

De M. de 'Bachaumont à M. de Montmartel.

Le marquis d'Aiguilles est malade de chagrin; ce n'est que depuis peu qu'il sent tout le malheur du peu de réussite de l'affaire d'Ecosse, par rapport à ce qui lui est personnel. Il a toujours eu l'ambition de servir sa patrie ; son amour-propre a été extrêmement flatté qu'on ait cru le sentir capable de se bien conduire dans une afiaire aussi délicate que celle d'Ecosse. Il s'y est conduit à la satisfaction de toutes les parties intéressées, et l'on a été content de luy.

Quant à l'intérêt pécuniaire, M. d'Argenson lui avoit promis qu'il seroit payé en monnoie forte : par l'oubli de ce ministre qui n'en a point laissé de traces dans ses bureaux, il n'a pu être payé qu'en monnoie foible, mais cette grâce, qui n'étoit, au fond, qu'une justice, lui a tenu lieu de tout autre récompense, et notamment d'une gratification déjà accordée qu'on l'avoit laissé le maître de fixer selon ses besoins, et de prendre sur les fonds qu'on lui enverroit.

Ces fonds ne sont pas arrivez : par conséquent, il n'a pas pu profiter de la permission qu'on lui donnoit. lia remis à M. le marquis de Puisieux, en original, la lettre de M. d'Argenson, il n'ose point importuner ce ministre, craignant de lui paroître

trop intéressé : cependant il est bien malheureux qu'ayant eu le bonheur de luy plaire et de luy être recommandé de la façon la plus forte, par M. de Montmartel, son meilleur ami, il soit traité plus durement que sous M. d'Argenson, et que le ministre actuel ne luy donne, en récompense, que la moitié de ce qu'il lui avoit été déjà accordé, comme une justice, sous son prédécesseur.

De plus, il est notoire que les circonstances qui ont accompagné son retour doivent l'avoir jette dans des dépenses considérables; que les appointements qu'on luy donnoit n'ont pu suffire à la moitié de la dépense qu'il a été obligé de faire à la suite du prince Edouard : dans les trois mois seuls que l'armée a passé en Angleterre, ses équipages ont été pris ou abandonnés trois fois; il luy est dû des sommes considérables qu'il n'a pu s'empêcher de prêter, et dont il perdra les trois quarts.

Enfin, M. de Montmartel peut compter que, dans la plus grande smcérité, il en coûte, au président d'Aiguilles, plus de 2 5,ooo livres de son argent.

Il faut ajouter ce que doivent luy avoir coûté les voyages qu'il a fait dans toute l'Allemagne et ailleurs pendant près de trois ans consécutifs, et qu'il n'a fait que pour s'instruire; ce que peuvent luy avoir coûté les séjours qu'il a été obligé de faire à Paris, avant et après l'expédition d'Ecosse, et on verra qu'il doit avoir autant nui à sa fortune par son zèle et par ses services, qu'il auroit dû l'augmenter.

Outre ce désagrément, il sent celui de rester,

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aux yeux du public et de sa famille, sans aucune récompense apparente, pour une entreprise où il a marqué tant de courage, d'esprit, de bonne volonté et d'intelligence; qui étoit au dessous de sa situation, de son état, et, peut-être, de sa naissance; dont on luy a sçu et témoigné toute sorte de satisfaction, et qui finit par l'incommoder et l'humilier.

Il ne dit point à ses amis ce qu'il pense, ni ce qu'il sent sur la façon dont on le traite, mais ses amis ne le voyent que trop à la mélancolie qui s'est emparée de luy et qui le tue. Aussi s'adressent-ils moins au crédit de M. de Montmartel qu'à sa justice, à sa bonté, à sa singulière humanité, et, surtout, à l'amitié dont il a parut honorer le président d'Aiguilles qui la mérite certainement par sa tendre reconnoissance et qui, peut-être, de crainte d'en abuser, n'a jamais voulu le presser de luy faire rendre justice. Ses amis ont cru devoir le faire à sa place.

Ne seroit-il donc pas possible, monsieur, de luy faire avoir une pension, ou tout au moins une gratification pour luy tenir lieu de celle que M. d'Argenson lui avoit permis de prendre?

Il y auroit bien un autre moyen de le récompenser d'une façon qui le flatteroit davantage, qui le tranquilliseroit, qui l'honnoreroit et qui ne coûteroit rien au Roy, ce seroit de le désigner pour la Russie ou pour quelqu'autre place : il aimeroit mieux être employé que payé. Il compte sur M. le x-narquis de Puisieux, mais, en attendant, il ne peut psas çavoir si, quand et comment, ce ministre vou-

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dra l'employer, et cet état d'incertitude ne peut pas être regardé comme une récompense ny en tenir lieu en aucune façon.

De Bachaumont au marquis de Puisieux.

Le marquis d'Eguilles fut envoyé en Ecosse au mois de septembre 1745, dans un tems où l'on ignoroit encore ce qu'avoit produit sur l'esprit des peuples l'arrivée du prince Edouard et dans quel endroit du royaume il falloit le chercher.

Il étoit question d'abord de descendre, sans soldats et sans aucune intelligence, au milieu d'un païs ennemi; d'y débarquer des armes et des munitions; de les conserver, et de pénétrer ensuite jusqu'à l'endroit où seroit le prince. Cela paroissoit impossible au marquis d'Eguilles, et il n'accepta la commission dont on le chargeoit que pour faire un acte unique de bonne volonté qu'il croïoit payer de sa vie; il partit, néanmoins, bien résolu de ne point revenir que sa commission ne fût remplie.

Il fut assailli, le troisième jour, d'une tempête terrible à la vue de l'Ecosse. La plus part des vaisseaux qui étoient à la même hauteur furent jettes sur la côte, et l'amiral Bing, qui la gardoit, l'abandonna et relâcha dans la rade d'Edimbourg : d'Eguilles devina cette dernière circonstance et cru devoir en profiter pour atterer avec moins de danger. En conséquence, il tint à la cape, avec son petit vaisseau, onze jours entiers, et, dans le premier moment

où le temps fut maniable, il fit route sur Montres, prit, sur son chemin, un vaisseau anglois, dont il obligea le capitaine de lui servir de pilote-côtier, et mouilla dans la rade le même jour^ ii octobre, à quatre heures du soir.

Il n'avoit, dans la ville, aucune sorte d'intelligence ; cependant, comme il étoit résolu de s'en emparer le jour rnéme, ou de s'y faire tuer, par l'impossibilité de prendre un autre parti, il descendit de suite au rivage avec MM. Brown et Stratalen et trente et un matelots qui faisoient tout son équipage et toute son armée. Ils portoient chacun trois fusils, deux sabres et leurs poches pleines de cartouches.

Arrivés à la porte de la ville en silence, ils pénétrèrent jusqu'à la place sans qu'on eu le tems de se reconnoître. Là, ils déclarèrent qui ils étoient et ce qu'ils venoient faire. Ils annoncèrent une flotte françoise qui les suivoit, ils donnèrent les armes qu'ils avoient de trop aux premiers qui s'offrirent, et, dans un demi-quart d'heure, ils se trouvèrent cent hommes armés.

Ils allèrent, dans l'instant, se saisir des magistrats, de l'argent public, et des bateliers. Ils firent remorquer le vaisseau dans le port et agirent, enfin, avec tant de promptitude et de succès, que, lorsque l'amiral Bing arriva le même soir, à neuf heures, avec ses dix-huit vaisseaux, il trouva celui du marquis d'Eguilles reparti, les munitions et armes à couvert de toute insulte, à une lieue du rivage, sur deux cent cinquante chariots, quatre pièces de canon qui, quoique sur des affûts marins,

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défendoient très-bien l'entrée du port, et six cents hommes sous les armes, en état d'empêcher une descente. Le lendemain, l'amiral n'osa rien tenter, et le marquis d'Eguilles donna six cents fusils à des gens principaux qui, avec une centaine d'hommes, allèrent faire à Peterhead et à Aberdeen ce qu'ils avoientfaitàMontros, et y réussirenttout aussi bien.

Il est à remarquer que le Prince, ni son armée, n'ayant jamais passé sur cette côte, elle n'auroit pu être soulevée, ni armée, sans cette expédition qui fut d'autant plus heureuse que les seuls habitans se défendirent ensuite plus de six mois contre toutes les entreprises des flottes angloises, et que ce n'étoit que par leurs ports que les secours, qui ont fait durer la diversion, pouvoient arriver de France avec facilité et sûreté.

Le quatrième jour, le marquis d'Eguilles laissa au sieur Brown la conduite du convoi, sous la garde de cent hommes, et, faisant dans la nuit, avec un seul guide et sur le même cheval, quinze lieues à travers le païs de l'Ecosse le plus mal affectionné, il arriva dans le comté d'Athol, où il se mit à la tête de deux cent cinquante hommes que le duc y avoit levés et armés, avec lesquels il passa la rivière de Forth au pont de Sterling, sous le canon d'un château oii il y avoit six cents hommes de garnison.

11 arriva le lendemain à Edimbourg, il y trouva le Prince et sa petitte armée qui n'excédoit pas, alors, 3,000 hommes. Elle fut portée jusqu'à dix mille quinze jours après, par les espérances que donnoit le marquis d'Eguilles. Le lord maire et mi-

ord Kilmarnock furent ceux dont l'exemple entraîna la multitude : ce dernier, qui avoit toujours passé pour un ennemi des Stuards, au sortir d'une conversation de deux heures avec lui, courrut se jetter aux genoux du Prince.

En commançant l'irruption en Angleterre, il exigea qu'on fit le siège de Carlile, et, par là, il sauva les Ecossois qui, dans leur retraite de Derbi, n'auroient jamais pu regagner l'Ecosse, si, avec une armée au dos et une autre sur les costés, ils avoient trouvé, devant eux, cette place entre les mains des ennemis. C'est lui qui, aidé des sieurs Sullivan et Brown, en dirigea l'attaque. Elle fut prise le quatrième jour de tranchée.

Il se chargea, ensuite, du commandement de l'artillerie, et, malgré la promptitude des marches et des retraites, de i3 canons et de 82 chariots qu'il avoit, les ennemis n'en purent prendre un seul, jusqu'à ce qu'ayant été joints à Falkirk par les troupes et les ingénieurs envoyés de France, il ne crut pas pouvoir se réserver plus longtemps un commandement militaire sans ordre du Roi, ce qui fut un grand malheur, attendu que les Ecossois qui lui obéissoient volontiers ne voulurent point obéir auxautres.

Dans la retraite à travers l'Angleterre, il sauva du pillage les principales villes par où l'on passa, et il est de notoriété que, bien loin de se laisser payer ses bons offices, comme on l'en pressoit partout, il refusa jusqu'à des chevaux dont il avoit jusqu'alors le plus grand besoin, les montagnards lui avant volé les siens.

Après la retraite aux montagnes, lui seul put déterminer le lord Lovât à envoyer au Prince toute sa tribu composée de plus de i,ooo hommes. Il fallut se déguiser en paysan et l'aller chercher, à pied, à six lieues de l'armée, dans les plus hautes montagnes, où il s'étoit retiré pour n'être point obligé de prendre un parti.

Ce succès valut au Prince deux ou trois moindres tribus qui se laissèrent entraîner par l'exemple de l'homme de la Grande-Bretagne qui passoit pour le plus habile et le plus rusé, et il lui auroit assuré une armée de 12,000 hommes s'il avoit pu, en les payant, les faire passer, de leurs rochers, dans des endroits où il auroit été possible de les nourrir assemblés. La considération que cela donna à son parti fit rendre Inverness et le fort Auguste, et prolongea la diversion de plus de trois mois.

Pendant ce tems, le marquis d'Eguilles, s'étant convaincu de la nécessité de joindre aux montagnards un corps de troupes réglées qui appartinsent au Prince et qui excitassent les Anglois à la désertion, il ne se contentât pas d'augmenter du double les piquets irlandois par les prisonniers anglois qu'il engagea : il leva deux corps nouveaux, l'un sous le nom de Gardes du Prince, et l'autre sous le nom de Régiment de France. Il y plaça tous les officiers irlandois venus de Dunkerque, qui, jusqu'alors, avoient été inutiles. Il trouva le moyen de les habiller en ramassant les habits des prisonniers qui vouloient les vendre ou qui mou-

roient, Il les entretint et les soudoya exactement sur son crédit, jusqu'à la bataille de CoUoden, dans un tems où le Prince ne payoit plus ses montagnards depuis trois mois, et qu'ils étoients réduits à vivre de pêcbe et de chasse.

Après la déroute de CoUoden, ayant tâché en vain de retenir et de rallier à Inverness ceux qui traversoient cette ville pour fuir dans les plus hautes montagnes, il profita, pour offrir de capituler, du premier moment où le duc de Cumberland ne pouvoit encore être instruit du peu de monde qu'il avoit avec lui. Il obtint, par là, des conditions honorables qui comprenoient toutes les troupes au service de France, en quelqu'endroit de l'Ecosse qu'elles fussent prises. Cette précaution sauva la vie à 1 1 3 officiers et à tous nos soldats, qui auroient été traités comme les Ecossais et massacrés impitoyablement. Les ennemis furent bien étonnés, le soir, quand ils virent que toute la garnison consistoit en 9 officiers et en 27 soldats.

Enfin, il a été assez heureux pour plaire également à celui auprès de qui on l'avoit envoyé, à ses troupes et à ses ennemis. Il n'a fait aucune démarche que le ministère ait blâmé. Il ne s'est trompé ni dans ses conjectures, ni dans ses opérations, ni dans le jugement qu'il a porté des caractères. Lorsqu'il a été fait prisonnier, il a sçu se tirer d'embarras sans y jetter la Cour et sans avouer sa mission. Il a fait, par différends temps, plus de 900 lieues à cheval ou à pied, dans le plus fort de l'hiver, du 55® au 60® degré 11 a vécu, trois mois, de pain d'à-

voine, et en a couché cinq avec ses bottes, de peur d'être surpris.

Les plus grands dangers de la guerre sont les moindres qu'il ait couru : il a été volé à diverses reprises et obligé trois fois d'abandonner tout son équipage. Il n'a jamais retenu un sol sur les secours envoyés, quoiqu'il ait reçu la permission du Roi de prendre tout ce dont il auroit besoin Il a été quatorze mois prisonnier. Il est revenu en France, à ses dépens, sur un vaisseau qu'il nolisa pour le passer en Hollande. Il débarqua à Flessingue le jour même que cette ville se révolta. Il fut obligé de se tenir caché cinq jours, et de payer 900 1. à celui qui le reçu. Il remonta jusqu'à la Haye, toujours à travers des plus grands dangers de la part de la populace.

De la Haye, on l'obligea à remonter encore jusqu'au pays de Clèves, parlaGueldre. Il redescendit ensuite sur Thionville, par les pays de Cologne et de Trêves, de sorte que ce voyage, par les circonstances, lui coûta, en sept semaines, plus de 8,000 1., ayant avec lui quatre ou cinq Ecossois qu'il fit sauver sous le nom et les habits de ses domestiques.

En un mot, il s'est trouvé, à son arrivée en France, chargé de plus de 20,000 1. de dettes, qu'il avoit contractées, outre ce qu'il avoit mangé du sien avec la récompense, à la vérité, d'emporter l'estime et presque l'amitié des Anglois et des Ecossois, malgré le mal qu'il avoit voulu faire aux uns et le bien qu'il n'avoit pu faire aux autres : plus heureux encore d'avoir couru, pour le service du

Roi, des risques auxquels peu de gens, à sa place, auroient voulu s'exposer, et qui n'ont pas été tout à fait inutiles.

(Ce projet de lettre à M. de Puisieux est entièrement de la main de Bachaumont.)

Monseigneur,

J'ay Thonneur de vous remercier de ce que vous avez bien voulu me dire que c'estoit avec plaisir que vous m'annonciez la pension que le Roy vient de me donner ; je la reçois avec respect.

Si sa Majesté eût esté informée de ma conduitte en Ecosse, la récompense eût esté plus proportionnée à l'étendue et à la nature des services que j'ay eu le bonheur de rendre en ce pays-là : la diversion que j'ay occasionnée et soutenue, pendant deux ans, sans secours, sans argent, sans troupes et presque sans armes, nous a valu la paix. Les Anglois seroient peut-être en France, si je n'avois pas esté en Angleterre.

A l'esgard, Monseigneur, de l'espèce d'injonction que vous me faites d'aller remplir des devoirs de ma charge en Provence, j'aurois presque esté aussy surpris de la trouver dans une lettre signée d'Aguesseau : M, le Chancelier sçait trop que je n'ay pas besoin qu'on me fasse souvenir de mes devoirs I. Si c'est simplement un conseil, j'ayl'hon-

( i) Et je sçay qii'un ministre des Affaires étrangères n'a point d'ordre à donner à un président d'un Parlement. (Mots biffés dans le texte).

neur de vous en remercier, Monseigneur, et de vous assurer que je rechercheray toujours les occasions de vous marquer le respect avec lequel je SUIS, Monseigneur, votre...

LE MARQUIS d'ÉgUILLES,

Président du Parlement de Provence.

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