‹ Un Protégé de BachaumontChapitre 7 sur 19 · C.irlilc, ce 22/11 novembre 174G · texte numérisé non relu

C.irlilc, ce 22/11 novembre 174G

Jamais quinze jours ne se sont passés sans que je vous ayc écrit, mon cher papa, et voilà trois fois que je reçois des nouvelles de notre cher Charron,

I M°* Doublet et Bachaumont habitaient un hôtel dépendant du monastère des religieuses de Saint-Thomas d'Aquin, situé rue Neuve-Saint-Augustin, prùs la place actuelle de la Bourse.

sans recevoir des vôtres. Il me marque, cependant, que vous vous plaignes de ma paresse. En vérité, mon cher papa, je vous ay écrit au moins une fois plus de lettres que je n'en ay reçu de vous. Je suis en peine de la santé de ma chère maman, de la vôtre, de celle de M™^ Duret, et je vous assure que personne ne vous a jamais aimé tous comme je vous aime.

J'ay appris, par mon père et par M. Charron, que le premier a été dangereusement malade : cette nouvelle m'a sensiblement affligé, car, quoy qu'absent depuis assés longtems de Provence, et n'ayant pas à m'extasier des façons de mes parens, je les aime toujours en Provençal, c'est-à-dire excessivement, et surtout mon père que j'ay toujours aimé par son fond de bonté, qui est mon père, et que l'éloignement et la mélancolie me rendent encor plus cher, dans ce moment.

Notre ami Charron me mande qn'on travaille à mon retour ; je souhaite qu'on y réussisse : Charron y peut beaucoup, et par M. de Maurepas, et par luy-méme, car, quoy que pris sur terre, étant capitaine de marine, et ayant capitulé comme tel, je pense que je puis être échangé par la marine.

Au reste, milord Chesterfield, qui étoit en Irlande, se trouve aujourJ'huy à Londres, et vient d'être nommé secrétaire d'Etat. M. le duc de Duras ne pourroit-t-il pas s'intéresser encor pour moy auprès de luy, à l'occasion dudit échange, si on le jugeoit convenable ? N'y auroit-il pas aussi, parmi messieurs les Anglois retenus en France, quelqu'un

que la cour de Londres serait bien aise de recevoir avant les autres^ et avec qui on pourroit m'échanger?

Tentés tous ces divers moyens, mon cher papa. Voyés avec M. Charron. Consultés, avec les deux neveux, le Président et le bon Ste-Palaye, ce qu'il y aura à faire, et marqués-moy si vous voyés quelque jour à réussir, et si je dois, de mon côté, faire agir dans ce païs-cy.

Ne pourriez-vous pas intéresser le ministère prussien à solliciter pour moy à la cour de Londres, surtout par la voye de la reine douarière de Prusse qui est sœur du roy d'Angleterre, et qui protège et aime particulièrement mon frère, le chambellan du Roy son fils?

Enfin, s'il n'y a rien à faire, je prendray patience. Je suis absolument quitte de ma fièvre, mais non de ma mélancolie. Je suis très-foible. Il est nuit à trois heures ; un froid épouvantable ; tout le monde triste. Je suis obligé, pour ne point rechuter, de garder constamment le coin de mon feu : point d'amis, point de petite, point de société d'aucune espèce ; hors d'état de pouvoir étudier, écrire, n'ym'appliquer à quoy que ce soit. Jugés s'il est possible, dans cette situation, de n'être pas rongé d'ennuy.

Au reste, le militaire qui est icy continue à avoir, pour nous, toutes sortes d'attentions, et messieurs les commissaires ont toujours la bonté de recevoir mes lettres et de me faire tenir exactement celles qu'on m'écrit. Le plaisir qu'ils me procurent, par

ià, de recevoir des nouvelles de mes parens et amis, est ma seule et douce consolation,

Je n'écris point aux neveux, à M . de Ste-Palaye, au Président, ny même à ma maman. Mes lettres à mon papa sont pour luy et pour ma maman, d'abord, et puis pour ces quatre bonnes gens qui nourrissent leur âme du plaisir d'obliger, et qui méritent d'être adorés par les bons cœurs.

Mille choses aussi à MM. de Mairan, Falconet, sur l'amitié desquels j'ay toujours également compté, l'abbé, le peti, tous les Voisenons, Montesquious, Bayle, Matha, de Mirabeau, de Lêtre, l'abbé Prévost, etc. Mille respects à M. le président Duret et à madame la Présidente.

Bon jour, ma chère maman. Quand vous reverray-je ? Hélas, ce sera peut-être bien tard! Bon jour, ma véritable mère à qui je dois tout. Conservés-vous et souvenés-vous de votre fils. Bon jour, mon cher papa, bonjour.

M. Geoghegan, capitaine au régiment de Lalli, ira vous voir. Il avoit été icy avec moy, l'année passée. Il a été prisonier à Londres, longtems. De tous ces messieurs, c'est celuy qui a certainement le plus de mérite et à qui je dois le plus d'amitié. Je vous prie de le recommander aux deux neveux et de l'obliger en toutes choses.

Vous ne me parlés point de la jolie tête. Est-ce qu'elle ne travaille pas aussi pour moy, avec le mari et le frère ? Dites-luy que je me recommande nomément à son souvenir, à ses bontés et à ses soins.

L'oncle m'aime-t-il un peu ? Son jeune ami m'at-il nui ou servi ? Les deux frères de Versailles sontils contents de votre pupille ? Réponse sur tout cela, mon cher papa, et mille complimens au vieux ami, dont vous ne me parlés jamais. Comment se portet-il ?

Au même.

A Carlilc, ce a8/i7 novembre 1716.

Je reçois, dans le moment, mon cher papa, votre lettre du6 courant^ qui m'est parvenue par RL Carpentier, ministre du roy des Deux-Siciles, et non par MM. les commissaires des échanges, comme à l'ordinaire. Je n'ay point reçu celle que le divin Président m'a écrit par le canal de l'ambassadeur d'Hollande, ny aucune de celles de ma maman, ny, selon les apparences, une partie de celles que vous et d'autres m'ont écrit; mais c'est là une chose inévitable, vu le?, temps et les lieux.

Je suis ravi des bontés que vous me dites que mes amis ont pour moy, du bien qu'en disent les uns, et de celuy que tâchent de me faire les autres. Je mérite peu tant de honneur par mes qualités; j'en suis un peu plus digne par ma bonne volonté et ma reconnoissance, mais surtout pour mon papa et ma maman qui me sont plus chers que moy-même.

Comment remercier assés les frères de la rue St-Honoré et le Ste-Palaye, et mon pauvre ami Charron, etc. etc. ? C'est en les aimant bien, mon cher papa ; ainsi fais-je, et voilà mon principal, et,

peut-être, mon seul plaisir, dans cepaïs-cy : se souvenir de ses amis, penser qu'on est aimé et que ces amis sont des hommes en tout sens, voilà tout ce qui peut consoler du malheur d'être séparé d'eux tous, depuis longtemps.

L'homme à qui m'avoit recomandé M. de Voltaire n'a point répondu à ma dernière lettre, et je ne luy récrirai pas jusqu'à ce que je croye pouvoir le prier de s'employer pour moy sans déplaire à ses maîtres, ce qui est une chose qu'on ne doit jamais attendre ny demander des gens en place.

M. le duc de Duras ne m'a jamais écrit. Je le luy pardonne, pourvu que ce ne soit pas par indifférence, car je fais plus de cas de son cœur que de son rang, et de son amitié que de son crédit, quel qu'il puisse être et nunc et semper.

Je n'ay pas jugé convenable d'écrire à M. de Maurepas, au sujet de mon échange, jusqu'à ce que j'eusse reçu des réponses de Charron.

J'ay écrit deux fois à M. de Séchelles, une d'Inverness, et l'autre de Carlile. Je voudrois bien sçavoir s'il a reçu mes lettres ; j'ay lieu de croire que non. Faites-le luy demander, je vous prie, et que je compte toujours avec le même plaisir, le même orgueil et la même assurance sur les bontés de l'homme de l'Europe le plus aimable, le plus véritablement grand, et le plus respecté. Vous sçavés que j'ai toujours pensé et dit que, cet homme, c'étoit luy.

J'aurois bien voulu être avec vous à l'Opéra, mon cher papa, pour plus d'une raison.

Cette lettre vous est adressée par le canal de M. Carpentier qui, j'espère, voudra bien avoir la bonté de vous la faire passer, ce qui n'empêchera pas que je ne vous écrive, dans quelques jours, par MM. les commissaires, à qui je prends la liberté d'envoyer, de temps en temps, mon paquet général. Ils sont toujours extrêmement polis et obligeants, de même que tout le militaire qui est icy, de qui, en vérité, nous ne sçaurions trop nous louer.

Adieu, mon cher papa, aimés-moy toujours un peu. Bonjour, ma chère maman.

Je suis assés content d'Alexandre i.

Dans ma prochaine lettre, je vous parleray au sujet de mes fonds et je vous rendray compte des lettres que j'auray écrit à ce sujet.

Je n'auray point besoin de votre bourse, mon cher papa. Vous sçavés que je suis accoutumé à la regarder comme celle de mon vray père; mais je n'en ay pas besoin, maintenant.

Cette lettre-cy est double ; une va pour MM. les commissaires de l'échange, et l'autre pour M. Carpentier, ministre du roy des Deux-Siciles.

Milord Chesterfield vient d'être fait secrétaire d'Etat; il est à Londres, avec tout le crédit possible, et autant en état de m'y être utile qu'il l'étoit peu lorsqu'il se trouvoit en Irlande où il reçut les lettres de son parent et ami le duc de Duras. Il faut donc, mon cher papa, qu'avec votre cœur ordinaire, vous pressiés M. le duc, s'il m'aime encor un peu,

I Valet du marquis.

de le faire paroître par la façon dont il me recomendera dans les nouvelles lettres que je luy demande. Elles doivent porter principalement à obtenir mon échange particulier avec quelque prisonier anglois que l'on aura envie de reavoir en Angleterre, avant l'échange général.

Il n'est pas hors de propos de vous prévenir, à ce sujet, sur quatre choses :

Premièrement: que M. le général Dalzel, colonel d'un régiment anglois, se flatte d'obtenir, de la cour de Londres, l'échange particulier d'un officier françois avec M. Lucas, lieutenant-colonel de son régiment, prisonier de guerre en France, et qu'il faudroit, par conséquent, voir ce M. Lucas, ou luy faire parler, pour se concerter avec luy.

Secondement : qu'étant, sur l'état des prisoniers, comme capitaine de marine, et que ce grade donnant commission de colonel par terre, je puis être échangé et par la mer, et par la terre, et sur le pied de colonel, et sur celuy de capitaine, ce qui rend l'échange plus facile.

Troisièmement : que ce M. Lucas ayant des parens à Londres, et le général Dalzel s'y trouvant, il faut craindre qu'ils ne prissent quelqu'arrangement avec quelqu'un de ceux de nos officiers qui se trouvent dans la même ville, et que, faisant agir en France, de leur côté, ils n'obtinssent leur échange avant le mien, faute que mes amis fussent instruits, et prissent des précautions aux bureaux des ministres, pour qu'à la première occasion d'échange, on ne m'oublie pas, faute d'être avertis.

Quarrièmement : qu'il ne faut rien faire, non-seulement sans consulter les ministres sous l'autorité desquels se pourroit faire mon échange, mais encore les autres, notamment l'aîné des deux frères, et l'oncle de la rue St-Honoré.

Notés bien que je suis et seray toujours bien résolu à ne rien tenter icy, et ailleurs, que sous les auspices et le bon plaisir de ce dernier. Les deux neveux sont de bonnes gens qui ne m'oublieront pas, et vous ferés agir vos autres amis, chacun auprès de qui il sera expédient.

Je vous prie d'adresser la lettre de M. le duc de Duras pour milord Chesterfield à M. Carpentier, ministre du roy des Deux-Siciles, à Londres. Il est prévenu. Il veut bien la présenter luy-même, et ses sollicitations, jointes au reste, faciliteront le succès et augmenteront le nombre des obligations que je luy ay déjà. Vous nous informerés par quelle voye la plus courte et la plus sûre votre lettre à iM. Carpcntier pourra luy parvenir. M. l'ambassadeur d'Hollande en France pourroit, peut-être, vous y servir.

Je n'ay eu aucune nouvelle de la lettre que vous dites que M. de Ménières luy a donné, et qui auroit dû m'être envoyée de Londres par son confrère dans cette ville.

Bonjour, ma chère maman. Quand vous reverraijc ? L'envie que j'en ay augmente tous les jours, et jamais on ne s'est tant ennuyé. O, quand souperaije vis ù-vis de mon papa, à côté de ma maman, où je suis si libre, si content, si heureux, où je jouis de

toute leur amitié; où mes yeux les voyent, quand mon coeur les aime, en vérité, plus que le reste des hommes ensemble ?

Bonjour, mon cher papa. Bonjour, bon Prési;^ dent; bien des respects à M™® la Présidente et à M. votre père. Bonjour, tous les abbés, la jolie tête et les deux frères ; un bonjour pour vous trois en particulier. MM. de Mairan, le docteur, Sainte- Palaye, Nicolaï, Matha, Mirabeau, les neveux et nièces : bonjour, trop heureuses gens qui vous voyés, qui pensés, qui raisonnes, qui vives, enfin qui, une fois le jour, pouvés aller à la Paroisse de ma chère maman, dont je suis si loin et depuis si longtemps, parmi de fort honêtes gens, à la vérité, mais, mon cher papa, hélas ! Dieu vous garde des plaisirs du Cumberland au mois de décembre !

Le 3, 174Ô, à Carlile.

Au même A Carlile, ce 5 janvier, nouv. stile 1747.

Je reçus hier, mon cher papa, dans un même paquet, vos deux lettres du 1 3 et du 16, auxquelles je vais répondre par articles.

J'ay beaucoup entendu parler du fameux mur qui séparoit l'Angleterre de l'Ecosse et qu'Adrien fit construire ; il alloit d'une mer à l'autre et passoit près de Carlile, mais il n'en reste aucun vestige.

Quant à mon journal, je ne l'ay pas même com-

— lOI —

mencé : je me suis si bien trouvé de ne pas nae charger de papier dans mes voyages, que je suis bien résolu à ne rien écrire que quand je seray tranquile au coin de mon feu, à Paris ou en Provence. J'ay bonne mémoire, et, d'ailleurs, depuis ma prison, je n'ay rien vu ny rien ouï qui méritât d'être écrit.

Ce bon docteur est toujours aussi attentif à faire tout ce qu'il peut pour ses amis. J'ose dire qu'il en a peu dont le cœur luy soit aussi tendrement acquis que le mien.

Les sollicitations du prince Charles et de M. de Puisieux seroient d'un grand poids, si le congrès se continuoit. Mais, hélas ! je vois, par les nouvelles publiques, qu'il n'en sera bientost plus question. M. Roulier i auroit encore plus intéressé M. de Puisieux.

Enfin, je ne négligeray pas la voye de Berlin ; j'écriray demain à M. le marquis de Valori et à mon frère le chambellan. Je feray agir, d'un autre côté, auprès de milord Chesterfield, par l'ambassadeur de Russie que j'avois beaucoup connu en Allemagne et qui, m'ayant sçu icy, m'a prévenu et m'a offert ses services de Londres avec toute l'apparence de beaucoup d"amitié et de sincérité.

Les lettres de M"^ de Montconseil et du duc de Duras audit lord Chesterfield pousseront à la boule. Quant à l'homme à qui M. de Voltaire m'a

I M. Rouillé, conseiller d'État, commissaire du Roi à la compagnie des Indes.

recommandé, il n'arrive pas à répondre, et je n'aime pas à écrire à qui ne répond pas.

Vous me parlés de papiers barbouillés : ce sont apparemment les états de compte de l'argent que j'ay reçeu pour les prisonniers français. Je suis fâché de ne pas mieux peindre, et je n'ay ny la petitesse ny la patience de recopier, pour qu'un commis ne voye pas quelques taches d'encre et quelques ratures. De plus, mon prêtre qui me servoit de secrétaire est mort en Ecosse, et je n'ay personne icy à qui je puisse faire écrire deux mots en françois. Vous me marqués que c'est à ce commis, et point au ministre, que M. le marquis d'Hérouville répondit ce que vous dites m'avoir écrit dans votre précédente lettre ; mais, cette précédente lettre, je ne l'ay pas reçue, mon cher papa : ainsy, je ne sçais ce que répondit le marquis d'Hérouville, et je voudrois le sçavoir. Dites-luy que je suis plus flatté de son souvenir et de son amitié que de tous les services qu'il voudroit et pourroit me rendre, et cela est vray. Vous trouvères, cy-joint, une lettre pour luy.

Vous en trouvères aussi une pour les deux frères et la jolie tête, une pour le cher Président, une pour M. Salé, i que je prie M. l'abbé de Voisenon de luy remettre : luy, M. son frère et M™^ de Voisenon sont toujours censés à la tête de la Paroisse, avec l'abbé Legendre, et M. et M""" de Montesquieu.

1 Jacques Antoine Salle, jurisconsulte, auteur de l'Esprit des ordonna^ivas de Louis XV etc.

J'écris, par ce courrier, à ma chère maman ; j'ay pleuré en lisant sa lettre, d'attendrissement et de colère d'être à trois cents lieues d'elle.

Je ne vous dis rien de la pauvre M"* Duret; je la plains autant que je l'estime. Sa sœur et son fils souffrent, sans doute, la moitié de ses maux.

J'écris aussi au duc du Duras, à M. le cardinal de Tansin, à M. M. d'Argenson et à M. de Maurepas. Comme ce ne sont que des lettres de bonne année, je les adresse au ministre du roy des Deux- Siciles qui les leur fera tenir par la poste. Je n'ay pas osé les mettre toutes dans le paquet de MM. les commissaires pour l'échange à Londres, de pçur qu'il ne fût trop gros. Au reste, ils ne se lassent point d'être polis, et mes lettres vont et viennent, par leur moyen, avec exactitude et expédition. C'est à leur bonne façon de penser et à leur liaison avec notre cher Charron, que je dois le plaisir de m'entretenir assés régulièrement avec mon cher papa. Vu les lieux et les situations, je mets, dans ma lettre à notre ami, celle que j'écris à M. de Séchelle : c'est la quatrième.

Au reste, par la lettre que M. le marquis d'Argenson eut la bonté de m'écrire, quand M. Charron m'envoya les 27000 1. qui m'étoient dues, je me trouvois payé seulement jusqu'au i*"' de juin, de sorte qu'il m'a été dû, le dernier jour de l'an, sept mois entiers de mes appointements. De plus, je devois être payé argent fort, et on m'a payé argent bas : l'oncle, l'aîné des frères et M. le Dran me l'ont promis et dit de leur propre bouche; il m'est

donc dû, outre les sept mois, le surplus de l'argent bas, pour quinze mois. Tout cela ne laisse pas de faire une somme assés considérable. En vertu de ma procuration, avec une lettre cy-jointe pour M. le Dran, la sollicitation des neveux auprès de l'oncle, et du Président auprès de l'aîné des deux frères, je suis sûr que vous pourrés retirer le tout, sans que j'aille tourmenter le ministre par des détails, et luy écrire tout cecy.

Quand vous aurés reçu cet argent, mon cher papa, vous aurés la bonté d'envoyer à ma sœur, la baronne de la Garde, mille écus pour Gérard etc. Vous garderés cinquante louis à mes ordres, pour les choses que je pourrois avoir envie de faire venir de France. Ensuite, vous payerés ce que ma maman aura fourni à madame de la Tour, et vous garderés le reste, mon cher papa, à-compte de ce que je vous dois. Je fais icy, maintenant, asséspeu de dépense, de sorte qu'avec le peu d'argent comptant que j'ay encor, et mes apointements courants, j'en auray tout autant qu'il m'en faudra.

Vous sentes bien, mon cher papa, que je ne songerois pas à vous payer, si j'avois besoin de cet argent, puisque je suis accoutumé à avoir recours à vous dans toutes les occasions, et que j'ay plus disposé de votre bourse que je n'aurois fait de celle de mon père. Ainsi, mon cher papa, prenés cet argent. Vous devés être persuadé que, s'il arrivoit

I L'une des deux sœurs du marquis d'Eguilles avait épousé Charles Joseph Paul de Thomas de Ste-Marguerite, baron d« la Garde.

— io5 —

quelque accident inopiné qui m'en fît manquer, )e tirerois sur vous, sans hésiter.

Je vous prie d'acquiter aussi ce que je pourrois devoir à M. Charron.

Il est vray que j'ay prêté, icy, quelques petites sommes à des officiers dont les uns sont morts et dont les autres ne me payeront, peut-être, jamais. Mais, mon cher papa, parce qu'un homme ne peut pas me payer, a-t-il moins besoin de moy ? Et vous sied-t-il, à vous, de trouver à redire qu'on soit plus compatissant que prudent ? Miser miseris succurrere disce.

Je donnay à M. Stack, capitaine dans Lalli, chargé du détail de nos cadets et soldats, le louis que vous m'avés chargé de faire remettre à M. O'Brian ; il me l'a rendu. Il n'y a icy personne de l'âge, du nom de baptême et du rang que vous me dites, qui s'appelle O'Brian. Il n'y en a même jamais eu dans le régiment du Royal Ecossois, le 3enie escadron de Fitjames, et les quatre piquets de Lally, Dilon, Rothe et Bervick, qui sont les seuls prisonniers de ces cô:és-cy. Il faut qu'il soit parmi ceux qui sont détenus à Ulm, à Yorck, à Berwick et à Londres, parmi lesquels je ne connois aucun officier et n'ay aucune correspondance. J'écris à M. Garpentier, chargé de les payer, de s'en informer.

Vous feray-je un compliment de bonne année ? Non, mon cher papa : tous les temps, tous les jours sont égaux entre nous ; je vous aime toujours plus que tout le reste des hommes et vous souhaite toujours plus de honneur qu'à moy-rnême.

- ic6 —

Au même

Ce i8 Janvier nouv. st.

Une vilaine fièvre, qui me prit avec une violence étonante, le 6 de ce mois, m'a fait oublier de faire partir mes lettres.

Ma maladie a été plus vive qu'opiniâtre ; je n'ay gardé le lit que six jours, et n'ay eu la fièvre que cinq. Elle étoit continue, et point de l'espèce de celle que j'avois eu en arrivant icy. Je crois, entre nous, que j'en étois redevable à quelques bouteilles de vin que la compagnie et l'exemple m'avoient fait boire de trop, car boire et puis boire, et puis encore boire, c'est icy, mon cher papa, le grand, le général, et, peut-être, le seul plaisir des gens avec qui il me faut vivre, qui, pourtant, sont assés raisonables pour des campagnards, et qui trouveroient assés de ressources dans leurs esprits, s'ils n'en trouvoient pas tant dans leurs estomacs.

Enfin, je seray, à l'avenir, plus sage qu'eux, puisque je suis plus faible , et qu'il vaut mieux souffrir un peu d'ennuy que d'être malade.

Je vous envoyé une lettre de change du chevalier Macdonell, de 40 louis, que je vous prie défaire tenir à ma sœur la barone de la Garde, dès que vous les aurés reçu.

Enfin, votre lettre, où vous me parliés de ce qu'avoit répondu M. d'Hérouville au commis du cadet des frères, m'a été envoyée, quinze jours après celle que vous m'aviez écrit quinze jours plus tost.

— loy —

L'ambassacieur de Russie me mande que notre échange est résolu. Votre lettre du 22 décembre, que j'ay aussi reçu, s'accorde avec cela, et milord Clarck en a écrit icy une du 23 qui est encor plus positive.

Jugés de ma joye, mon cher papa, mais jugés aussi de la crainte que j'ay qu'il ne survienne encor quelque anicroche, comme le commis de M. Carpentier a mandé à un de nos officiers qu'il y avoit apparence que cela arriveroit.

Quand vous reverray-je, mon cher papa? Et ma pauvre Provence, mon pauvre pais ? Je suis bien fâché de ce que j'en lis, chaque jour, dans les nouvelles.

Rendés-moy le service de me faire rappeller dans le souvenir du jeune ami de l'oncle, dans la forme convenable, le plus souvent et le plus fortement qu'il sera possible. Je suis fâché de la mort de son vieux ami; il avoit cependant plus de vertus que de talents et, avec de l'esprit et du sçavoir, c'étoit, entre nous, un homme sans génie, et peu fait pour des choses 01.1 il en falloit beaucoup.

Ce 0.

J'ay retranché la lettre pour M. Salle, qui est inutile aujourd'huy.

J'apprends, dans le moment, que M. le chevalier du Crenay, capitaine de vaisseau, a été échangé contre un lieutenant-colonel anglais et est parti pour la France, il y a trois semaines. On appelle cela être heureux : c'est sans doute madame la

~ io8 —

comtesse de Thoulouse, qui est son amie, qui luy a obtenu cette grâce, et en si peu de temps.

Bonjour, ma chère maman ; j'ay, enfin, quelque espérance de vous revoir bientôt ! Quelle joye, s'il ne survient point quelqu'anicroche !

Ce 2 1 Janvier 1747.

J'apprends que le chevalier Albulnot, M. de Colbert, et un troisième prisonnier sont aussi partis de Londres, samedi, pour France. Quand sera-ce mon tour, mon cher papa ? Et quand vous embrasseray-je, et ma chère maman ?

Au même.

Bonjour, mon cher papa. Bonjour, ma chère maman. Je compte enfin de pouvoir vous embrasser dans deux mois, au plus tard : il y a toute apparence que nous nous approcherons des côtes de l'est, incessamment, pour nous embarquer. J'ay fait demander de passer par Londres, avec un ami; je ne sçais si on me l'accordera. C'est l'ambassadeur de Russie, que j'avois connu à Berlin, qui m'a offert de le demander. Je vous manderay sa réponse quand je Tauray.

Je me porte assés bien, maintenant, et l'assurance d'un retour prochain va m'engraisser infailliblement.

J'écris, par ce courrier, une lettre de compliment à M. le marquis de Puisieux. Vous travaillerés, sans doute, pour moy, par le bon docteur que

j'embrasse de tout mon cœur et qui m'a toujours un peu aimé.

Mille tendres choses au cher Président, aux neveux, à la jolie tête, à Sainte-Palaye, à M. de Mairan, etc., etc., etc.

Bonjour, mon cher papa; bonjour, ma chère maman; je vous adore. Quel plaisir de vous revoir! Bonjour, bonjour mille fois. Bonjour mon vray père et ma véritable mère.

A Carlile, ce 2 Fév. no. st. 1747.

Au même.

Carlile, ce 19/8 Fév. 1747.

Je reçois, dans le moment, mon cher papa, votre lettre finie le i5 janvier, de sorte qu'elle ne m'a été rendue que trente-cinq jours après son départ. J'étois d'autant plus allarmé, depuis quelque temps, que celle que j'avois reçu auparavant étoit datée du 22 décembre et qu'il y avoit près de deux mois, par conséquent, que je n'avois point de vos nouvelles, ny de celles de ma chère maman. Jugés du plaisir que j'ay de vous sçavoir tous en bonne santé, moy, mon cher papa, qui vous aime l'un et l'autre, en vérité, plus que moy-meme.

Il y a un mois et demi passé qu'on nous berce, icy, de la certitude d'un échange prochain, et trèsprochain. Cependant, je ne vois point arriver d'ordre d'aucune des deux Cours, et je crains que ce lambinage ne dure encor, ou que le diable ne fasse

— no —

naître quelque nouvelle tracasserie qui nous renvoyé aux calendes grecques.

J'ay fait ce que j'ay pu pour obtenir et de m'en retourner sur ma parole avant les autres, et de passer par Londres. J'y ay employé l'ambassadeur de Russie, le ministre des Deux- Siciles, tous les amis ou connoissances que je pouvois avoir dans ce païs-cy. Mais il n'y a rien eu à faire, et, après beaucoup de soins et d'espérance vaine, ces messieurs m'ont tous annoncé qu'il ne leur restoit qu'à me recommander à la patience, sotte vertu dont je fais usage malgré moy, depuis bien du temps.

Dieu veuille, mon cher papa, que tout cecy finisse bientôt! Ma santé n'est point absolument mauvaise, mais ma mélancolie et mon chagrin sont à leur comble. La situation de ma province et celle de mes affaires particulières, qui demanderoit si fort ma présence, me jettent dans des impatiences qui auroient dû me tuer.

Le marquis d'Hérouville m'a écrit la lettre la plus tendre, la plus amicale, et la plus digne de son bcn cœur. Il m'assure que M. le marquis de Puysieulx a écrit, à mon sujet, à milord Sandwich, lequel a agi auprès de son Altesse royale M. le duc de Cumberland. La réponse de ce Prince a été vague, et, au fait, me voycy encor. Vous pouvés compter, mon cher papa, que j'y resteray avec les autres, que je feray la même route, et que je boiray le calice jusqu'à la lie. Ainsi, écrivés-moy toujours jusqu'à ce que vous me sçachiés arrivé en France.

J'ay besoin de cette consolation et du seul plaisir que je sois capable d'avoir icy.

J'ay écrit à M. de Puysieulx une lettre de félicitation. Je ne vous dis point combien je suis aise qu'il soit de vos amis; vous jugés aisément, mon cher papa, tout ce que j'en espère : il l'est aussi du marquis d'Hérouville qui me promet tous ses bons offices auprès de luy et qui compte qu'ils ne seront pas infructueux.

Je suis bien aise que l'abbé ait envoyé l'huyle; mais, s'il n'est pas encore parti, gardés-le jusqu'à ce que je vous mande de nouvelles adresses, attendu que deux de ceux pour qui elles étoient ne seront plus dans la Grande-Bretagne, incessamment. Envoyés seulement les barils destinés à MM. les commissaires de l'échange, à Londres, et gardés les autres.

Vous devés avoir reçu une nouvelle lettre de change de quarante louis, sur le chevalier de Bellabre, dont l'argent doit être remis à ma sœur la baronne de la Garde. Vous devés aussi avoir reçu une lettre où je vous priois de retirer mes apointemens dus, depuis le i"^'' juin jusqu'au J^'' janvier, et de demander qu'on me payât en argent fort, ainsi qu'on me l'a promis, et qu'en conséquence on vous donnât ce qui me revient pour n'avoir été payé qu'argent foible depuis le i'^'' septembre jusqu'au !'''■ juin : cette opération peut se faire aujourd'huy, tout comme sous l'ancien ministère et je serois bien aise qu'elle se fît incessamment, afin de pouvoir envoyer à ma sœur ce que je vous ay marqué

dans mes précédentes, et payer à ma chère maman ce qu'elle a eu la bonté de fournir à M""^' de la Tour. Vous prendrés ce qui restera, mon cher papa, en déduction de ce que je vous dois.

Je vous assure, de nouveau, que je n'ay point besoin d'argent, de deux mois, et, qu'ainsi, il est inutile que vous songiés à m'en envoyer, à moins que, dans un rnois et demi, d'aujourd'huy, l'échange ne lut pas fait : alors, je vous prierais de retirer les trois mois qui me seroient dus depuis le i®'' janvier, et de me les envoyer par lettres de change. Mais, si nous partons avant ce temps-là, j'ay autant qu'il me faut pour vivre et faire mon voyage, quand même je passerois par Londres. Je suis obligé d'épargner, icy, n'y ayant aucune occasion de beaucoup dépenser, et n'étant pas avec les autres officiers françois, qui sont à Penrith.

Au reste, il faut toujours que je me loue des politesses de tout ce qu'il y a, ici, d'hommes autour de moy, bourgeois et militaires, et notamment de celuy qui comande. Leurs bonnes façons sont réelles et continues, et je leur dois une vraye reconnoissance.

Mille et mille compliments au cher Président, à

tous les siens, à la jolie tête, aux deux frères, au

bon docteur, au sage M. de Mairan, aux cinq abbés,

à MM. Baile, Matha, de Mirabelle; je n'oublie pas

"^ le chevalier de Valori, M. et M"^^ de Thiers i, tous

I Louis-Antoine Crozat, baron de Thiers, fils d'Antoine Crozat et de Marguerite Legendre, sœur de M"' Doublet.

— Il:) —

les petits-fils et petites-filles, tous les parens, amis, serviteurs de ma chère et adorable maman que je comptais d'embrasser plustôt, et à Tamitié de laquelle je dois tout ce qui peut m'être arrivé, et m'arriver d'heureux.

Bonjour, ma chère maman; souvenés-vous toujours un peu de votre fils. Bonjour, mon cher papa. O que je vais vous dire de choses, et que je vais être bien content! Bonjour, mon papa, bonjour.

P. Scrip. — J'ay un plaisir à vous demander, mon cher papa; j'ay d'abord eu l'idée de m'adresser à M. Charron, mais, toute réflexion faite, j'ay cru qu'il seroit plus aisé de réussir par la voye de M, de Pondevelle, (' ) attendu que la chose a quelque relation avec les Classes. Voycy le fait.

J'avois connu, icy, assés particulièrement, le ministre de l'Eglise presbitérienne : c'éioit un assés bon homme et qui, même, m'avoit rendu service. Il est mort, il y a un mois, et il a laissé sa veufve dans un assés pauvre, état : cette infortunée n'avoit d'autre espérance que dans un fils d'un premier lit qui revenoit de la Virginie où il avoit fait une espèce de fortune. Elle apprend, dans le moment, qu'il a eu le malheur d'être pris par nos corsaires et que les voilà ruinés l'un et l'autre. Elle me fait pitié. J'ai passé chés elle, à sa prière; le seul service que je puis luy rendre est de tâcher de faire employer

(i) M. de Pont de Veyle, intendant sénéral des Classes du royaume.

son fils dans le premier échange, afin qu'il soit plus tôt à même de retravailler et de gagner de quoy la secourir. M. de Pondevelle, ou M. Charron, ou M. Salé peuvent faire cela avec la plus grande facilité; il n'y a qu'à écrire un mot au commissaire chargé de l'échange sur les lieux. Voicy son adresse : Fournès, tutman riimble facteur ou sîibrequargo pour M. Gilpain, marchand à Whitehaiisen. Il a été pris sur le vaisseau nommé en anglais The happy retiirn, capitaine Tompson, en venant de la Virginie, Il a été conduit à Dinant en Bretagne, d'où il écrit à sa mère, et oii il doit être encore, vraisemblablement.

Au même

Ce I" mars.

Enfin, l'ordre de notre départ est arrivé ce matin, et nous nous rendrons à Barwick pour nous y embarquer tout de suite, dès que les vaisseaux de Cûrtel, qu'on y attend à chaque moment, y seront arrivés. Bervick est à vingt lieues d'icy, sur la côte de l'est, douze lieues au midi de Neucastlc.

Brown, dont je reçois une lettre dans ce moment, est enfin sorti de prison ; le pauvre garçon a été bien à plaindre, pendant un an entier. Au reste, il y a plus de dix mois que j'ay été fait prisonnier moy-même. Que d'ennuy, mon cher papa, pendant ces dix mois ! Et quelle joye d'être enfin assuré de vous revoir bientôt, vous, ma chère maman, tous les siens, mes parens, mon pais, etc. etc. Je suis

fou de joye ; de ma vie je n'ay été si content et n'ay eu, je crois, tant de raison de l'être.

Ati même

A Carlile, ce 23 mars 1747.

Rien de nouveau pour notre départ. Voilà trois mois depuis qu'on nous berce d'un prompt retour, et nous sommes toujours icy. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que, dans cette supposition, on nous croit en chemin, et on ne nous écrit plus. Au moins est-ce à cette seule raison que j'attribue votre silence, mon cher papa, et celuy de ma famille.

J'ay reçu deux lettres de Berlin, l'une du marquis de Valori, et l'autre de mon frère. Ils me mandent que le roy de Prusse a fait ordonner à son ministre à Londres, et prier celuy de Hollande de solliciter tous les deux mon retour, sur ma parole d'honneur. Cependant, je n'ay reçu aucune nouvelle de l'un ny de l'autre, quoy que mes lettres de Berlin soient assés vielles, et qu'ils ayent dû recevoir les leurs plusieurs jours auparavant. Je leur ay écrit; apparemment, ils me répondront.

J'ay eu encor quelques accès de fièvre, mais peu violents. La mélancolie et l'impatience sont mes deux plus grands maux, que vos lettres soulagent quelquefois, mon cher papa, mais dont je ne puis guérir radicalement que par le plaisir de vous embrasser enfin et ma chère maman, dans votre divine patrie.

— ii6 -

Que de plaisir j'auray à vous y remercier l'un et l'autre, à vous y dire tout ce que je sçaurav, penseray et souhaiteray, et à y voir vos bons et sages amis les deux frères, MM. de Mairan, Ste-Palaye, le bon docteur, etc., etc., etc !

Toujours mille respects à la jolie tête de ministre^ et, par elle, au marquis d'Hérouville etc.

Bonjour, ma chère maman; bonjour mon cher papa; bonjour mon bon Président ; comment va madame Duret? Je m'intéresse à son sort autant qu'à celuy de ma propre mère ; cela est ainsi, mon cher Président. J'espère que l'approche du beau temps la console et la soulagera.

Adieu, encore un coup, mon cher papa, et aimés toujours un peu votre fils.

d'EcUILLES.

Le pauvre Brown vous fait, et à ma chère maman, mille et mille respectueux compliments.

N'oubliés pas M. le Dran, pour mon argent; pour peu que nous restions encore icy, je ne sçaurois m'en passer.

Ail même.

En conséquence de ce que nous avions écrit à Berlin, mon cher papa, le roy de Prusse a fait demander, par son ministre à Londres et par celuy d'Hollande, que je pusse m'en retourner sur ma parole d'honneur. L'ambassadeur d'Hollande m'envoya, il y a cinq à six jours, un passeport de M. le duc de Neucastle, avec lequel je suis arrivé icy.

J'y trouve plusieurs bâtiments pour la Hollande, de sorte que, si le temps le permet, je quitteray la Grande-Bretagne dans trois à quatre jours. Je ne vous écriray plus qu'à mon arrivée en Hollande, que je compte de traverser dans sa longueur, et de voir avec autant de détail que pourra m'en permettre l'envie et la nécessiié d'arriver bientost en France. Mais, en ne dînant point, en dormant peu, en marchant beaucoup, et en osant être multo interrogativo, on voit bien des choses en peu de temps. Je verray, sans sortir de mon droit chemin, Amsterdam, Leyden, la Haye et Roterdam. Quand je seray à cette dernière ville, je verray ce que j'auray à faire; je crois pourtant que je prendray une telle route que je puisse voir Namur et Mons, nouvelles conquêtes de notre maître, et que je n'ay jamais vu. Quel plaisir, mon cher papa, de vous embrasser enfin, après tant de longueurs, d'incertitudes, de contre-temps, etcl

Ma chère maman, comment vous exprimer ma joie? Je vous reverray donc vous souvenant toujours de votre fils qui vous doit tout, le passé, le présent et l'avenir. Oui, ma chère maman, votre amitié est, non-seulement en soy-même, la chose la plus flatteuse de ma vie, elle est encore la source de tout ce qui peut m'être arrivé et m'arriver d'utile et d'honorable. Mais, ma chère maman, je mérite un peu vos bontés par le plaisir que je sens à vous avoir tant d'obligations, et je crois que cette espèce de reconnoissance, due à peu de gens, vous plaist presque autant que les bonnes qualités qui

pourroient me manquer pour être digne de l'amilié constante et publique dont vous m'honores. Ne croyés pas, ma chère maman, que j'aye voulu vous faire un compliment; rien n'est si simple et si vray que cecy.

Bonjour, ma chère maman, conservés votre santé pour le honneur de vos amis et pour l'honneur de votre pais et de votre siècle.

Mon cher papa, tout ce qui est dit cy-dessus vous regarde aussi, sans en ôter une lettre ; il n'est pas moins vray que je vous aime tous les deux plus que le reste du monde ensemble.

Adieu, divin Président; mille respects à toute notre famille, la. jolie tête de ministre, les deux bons frères, ce bondocteur, MM.de Mairan, Ste Palaye, Baile, Matha, Mirabelle, les petits-fils, petites-filles, tous les abbés, le vieux ami, M. de Lêtre, M. Doublet surtout, s'il est à Paris, i enfin tous les amis, toute la Paroisse de ma chère maman. Il n'y en a aucun à qui je n'aye quelqu'obligation, et à qui je ne doive autant d'attachement qu'il est dû d'estime à quiconque mérite d'être l'ami de ma chère maman .

J'auray, enfin, le plaisir de vous revoir tous; je ne puis bien exprimer celuy que j'ay seulemeut à y penser. En vérité, mon papa, l'absence n'endurcit pas le cœur de ceux qui ne l'ont pas bien mauvais :

i Louis-Anloinc-François Doublet fils, ancien secrétaire des commandements et garde des sceaux de l.i reine douairière d'Espagne

— iig

croiriés-vous que je n'ay jamais tant aperçu ma sensibilité pour mes amis, parens, patrie, maître, etc., que par ma peine à soutenir la longueur de mon absence?

Adieu, mon cher papa. Je vous embrasse un million de fois.

J'écris, par ce même courrier, à MM. de Puisieulx, d'Argenson, de Duras, d'Hérouville, et à M. le Cardinal.

A Newcaslle sur le Tine, ce 5 avril/25 mars 1747.

Depuis ma lettre écrite, Brown m'avait trouvé, à Berwick, un petit vaisseau hoUandois qui, pour 26 louis, se chargeoit de me mener en droiture en France, avec quatre domestiques que j'ay, et assés de livres, coffres, etc.

Notés que j'avois envoyé auparavant, à Berwick, Alexandre, un autre domestique, et tous mes balots, pour s'en revenir sur le vaisseau de Cortel avec Brown et les autres prisonniers, quand ils viendront, et m'épargner les inconvénients et la dépense de traîner toutcelaavecmoy àtraversla Hollande. Mais, ayant changé de résolution, ce même vaisseau qui venoit me chercher icy de Berwick, amenoit tout icy : le vent contraire et la tempête, qui a été trèsviolente, l'ont emporté je ne sçais où, et je suis icy à l'attendre depuis trois jours, quoyqu'il n'eût dû mettre que 7 à 8 heures à faire sa route. On suppose, icy, ou qu'il est perdu, ou qu'il a relâché en Hollande, de sorte que ce qui peut m'arriver de moins mal-

heureux est de le voir revenir d'Hollande, je ne sçais quand.

Ce qui m'avoit déterminé à l'attendre icy et à ne pas m'aller embarquer à Berwick, c'étoit: i* la difficulté d'y faire porter assés tost quelque bagage que i'avois encore icy, et d'y conduire ma chaise par un chemin affreux; 2° la considération que cecy étoit sur sa route. Enfin, dans l'incertitude de son sort, je suis aise de n'être pas dessus.

Ce 10 avril, à midi.

Ce II avril.

Le vaisseau arrive dans le moment, grâces à Dieu; ainsi voilà tout sauvé. Nous mettrons à la voile demain, si le temps le permet.

Ali même.

Me voicy, enfin, hors de la Hollande, sain et sauf, mon cher papa, et ce n'est pas peu. J'ay cependant profité de l'occasion et j'ay vu dans ce païs-là presque toutes les villes et ce qu'elles ont de plus curieux.

Mon air dégingandé, un peu d'anglois et une grande cocarde orange, me fesoit prendre pour toute autre chose qu'un François; je n'ay désabusé personne, ny vu aucun magistrat, depuis la Haye jusques icy.

Aussi ay-je voyagé avec plus de tranquilité, de satisfaction et d'utilité que de Flessingue à la Haye.

Je me trouve icy ' avec sept personnes - sur les bras, dans le cas de ne pouvoir arriver en France avec eux, avec l'argent qui me reste, de sorte que je compte de n'attendre point d'être à Mets pour m'en faire avancer.

Je m'adresseray, icy, à M. du Four, notre ministre, chés qui je dîne ce matin. Je le vis hier au soir. Il m'a paru avoir beaucoup de bon sens et de politesse, et de l'esprit.

Je n'écris point à M. le Cardinal, ny aux autres ministres, leur ayant écrit, il y a deux jours, de Cologne. Je prendray la poste demain ou aprèsdemain avec une partie de mon monde, et je laisseray le reste, avec mes bagages, venir doucement après moy, par les coches et les carrosses. Je compte de trouver, à Mets, de vos nouvelles, en conséquence de ce que je vous ay mandé de la Haye.

Bonjour, mon cher papa; bonjour, ma chère maman; votre fils aura, enfin, le plaisir de vous revoir dans peu de jours. Mille compliments à toute la divine Paroisse.

Aimés-moy toujours un peu, mon cher papa. A Coblents, ce 14 may 1747.

1 Débarque à Flessingue le jour m£me de la rcvoiié de cette ville, le marquis, après avoir été obligé de s'y cacher cinq jours sous peine d'être massacré par le peuple, était remonté jusqu'à la Haye, puis desccnca a Coblentz par la Gueldre et par Clèves.

2 Quatre de ces personnes avaient combattu pour le prince Edouard; le marquis avait pu les ramener en les faisant passer pour sa suite.

Au même

A Mets, ce i6 may 1747.

Mon cher papa, je suis arrivé icy ce matin; je n'ay pris que i,5oo 1. Je repars ce soir, et j'arriveray le plustôt que je pourray. Je laisse derrière moy tout mon monde, mon équipage et Alexandre pour en être le conducteur. Je ne mène, avec moy, qu'un jeune homme qui me sert de valet depuis huit mois, quoy qu'il soit de bien meilleure maison.

Je suis plus qu'au désespoir de ne pouvoir poster à Lunéville, mais mon chemin est par Verdun et Reims. J'alongerois de plus de 3o lieues , sije passois par le chemin de Lunéville qui est celuy d'Alsace, et non de Paris, en venant de Mets.

Si la crainte de manquer le Roy, à Paris, ne me forçoit pas d'aller par le plus court, je me détournerois volontiers pour voir M™^ la princesse de Talmond i, et suivre les vues du sage Sainte-Palaye, dont l'amitié me touche autant qu'elle me flatte. Je ne me souviens pas d'avoir été chargé de luy acheter d'autre livre que le dictionnaire étimologique de Junius; je l'ay acheté double.

Cent mille choses à ma chère et adorable maman, que j'embrasseray enfin dans quelques jours; aux deux frères, à la jolie tête etc., etc.

Le héros que vous appelés mon ami devroit avoir pour le sien l'univers entier et tous les souverains, s'ils étoient aussi dignes de régner que luy. Quand

I Cousine de la reine de France.

à moy, petit particulier, je suis le plus respectueux, mais le plus constant de ses admirateurs, et l'honneur d'avoir acquis sa bienveillance me flattera toujours plus que les bienfaits dont il auroit pu me combler, si sa fortune eût égalé sa vertu.

Adieu, mon papa; la vôtre est aussi rare, aussi aimable, et vons êtes, en homme, aussi estimable et aussi unique que luy en Prince et en héros.

Bon jour, mon cher papa; je ne vous puis exprimer combien votre fils vous aime. Je feray tout ce que vous me marqués.

Au même. '

Lion, ce mercredi, à trois heures après-midi le 21 septembre 1747.

Je ne suis arrivé à Lion que le malin, mon cher papa, c'est-à-dire que le huitième jour de mon voyage. Ce n'est pas que je ne me sois levé bien matin et que je n'aye bien cheminé; mais c'est qu'arrivé à Dijon, je n'ay pu résister à l'envie de profiter de l'occasion de voir la Franche-Comté. J'ay donc été à Dôle, Besançon, etc., et je suis venu à Lion par des chemins de traverse qui m'ont mis à même de voir de fort beaux cantons que je n'aurois jamais vu, sans cette escapade : le diable

I La fatalité qui semble s'être attachée à tous les pas du marquis, après son retour d'Ecosse, l'avait fait arriver à la Cour trop tard pour entretenir efficacement les ministres. Il resta quatre mois à Paris et prit ensuite le chemin de la Provence : c'est en route pour Aix qu'il écrit cette lettre,

rôti est roué, à ce qu'il dit, et je le crois. Heureusement pour luy, voilà nos courses en poste finies.

Je m'embarque, après-demain matin, avec la chaise, sur la diligence d'eau : je seray, samedi soir, à Avignon, et à Eguilles dimanche 24. J'en partiray, le 26, pour l'armée, et je ne pourray guèrcs être de retour à Aix que le 3 ou le 4 d'octobre, moyennant quoy mon retour à Paris sera retardé de cinq à six jours, et je ne compte guères de pouvoir y être avant le 14 ou le i5. La chaise est en fort bon état.

Bon soir, mon cher papa ; bon soir, ma chère maman; aimés toujours un peu votre fils qui vous adore et qui sait bien pourquoy. Mille choses à tout le monde, mais nommément au Président, à tous les d'Argentaux, à MM. de Mairan, Sainte- Palaye, et à ce bon docteur. Adieu, mon papa, ma chère maman, adieu.

Au même

Me voicy enfin arrivé, mon cher papa, après seize jours de voyage. J'ay eu tous les malheurs imaginables : m'étant embarqué sur le Rhône, vendredi dernier, comme je vous l'avois mandé, nous le trouvâmes si fort et si en apparence d'augmenter, que les patrons nous dirent naturellement qu'il y auroit du danger d'y naviguer au-dessous de l'Isère, de sorte qu'avec bien de la peine nous attrapâmes le rivage de Saint- Valier où nous passâmes près d'un jour. Comme l'eau ne diminuoit pas, je crai-

gnis que nous ne fussions obligés de séjourner encor longtemps ou de nous exposer, en partant trop tôt. Je pris donc le parti de laisser là le Rhône pour ce qu'il valoit, et de faire chemin par terre.

Mais à huit lieues de Saint- Valier, je trouvay l'Isère débordée, que je ne pus passer en batteau que vingt-quatre heures après; ensuite la Drôme, qui m'a retardé trente-six heures, et, à quatre heures de la Drôme, un mauvais torrent presque sans nom qui m'a arrêté vingt-quatre heures et que j'ay passé trop tôt, car nous pensâmes nous y noyer, quoyque secourus par douze hommes à qui j'avois donné dix écus pour traverser le torrent autour de ma chaise qui surnageât un moment, et qui auroit sans doute tourné, si elle n'avoit été soutenue, dans son équilibre, par les mains des hommes qui guéroient à côté et qui avoient de l'eau jusqu'à la poitrine.

Enfin, pour achever l'œuvre, je trouvay, à Villeneuve lès-Avignons, le Rhône hors d'état d'être traversé de vingt-quatre heures, de sorte que j'ay resté huit jours à une route d'un et demi.

En arrivant icy, j'ay trouvé mon pauvre père vieilli à faire pitié, sans dents, maigre, courbé, presque méconnoissable. Cela m'a tout ému. Quant à ma mère, elle a rajeuni et m'a paru contente de ses commissions. Quant à M. le marquis i, au lieu de songer à ses affaires, il a été courir la province avec les ducs de Wirtemberg qui ont passé deux

I Le marquis d'Argens.

jours à Egailles. Ils partirent, hier matin, pour le Languedoc, et mon frère pour une campagne où il sera trois jours.

Cependant, les affaires n'en souffriront guères : mon père m'a dit qu'il passeroit le contrat et feroit les cessions convenues quand et comme je voudrois, et il est convenu de faire céder, par mon frère, à M"^* de la Tour, dans le même contrat, une pension viagère de jSol. J'ai fait, ce matin, la minute du contrat que le notaire couchera sur son registre, tout de suite, et que mon frère n'aura qu'à signer à son rétour. Ainsi, voilà une chose finie.

Je n'yray pas si vite pour ce qui me regarde. Mon père a négligé ou oublié de m'écrire qu'il y avoit icy à payer 2,000 1. pour le droit de bonet i qui appartient au corps du Parlement, et 5ool. pour ce qu'ils appellent icy la masse, qui est un fonds qu'ils font pour fournir aux courants de leurs affaires, quand ils en ont. J'ay donc donné, pour ce dernier droit, 5ool. qui me restoient encore de ce que vous m'avés prêté, et, quant aux 2, 000 1., mon père avoit écrit, il y a quelques jours, à un de mes amis de Marseille qui luy manda hier qu'il me les prêteroit bien volontiers. Ainsi voilà une grande difficulté levée, et tout l'argent nécessaire trouvé. Je tireray sur vous, mon cher papa, une lettre de change de trois à quatre cents francs, pour m'en retourner, si je ne les trouve pas icy.

I En considération de ses services, M. de Puisieux lui fit faire remise de ce droit de bonnet.

Mon père avoit encore manqué d'exactitude en me disant que je pourrois être reçu dans trois jours. Il en faut au moins sept à huit, à commencer du i*"" octobre, jour de la rentrée du Parlement. Il me faudra, ce jour-là, prêter serment comme avocat. Le lendemain, il me faudra visiter tous les membres du Parlement, ensuite présenter requête, ensuite rester trois jours enfermé chés moy sans qu'il me soit permis de sortir, étant censé employer ce temps-là à étudier la loy qu'on me donnera. Ensuite, il faudra être reçu, recevoir les visites de tout le Parlement et de toute la ville, et employer deux ou trois jours à faire les miennes. Ce sont là des usages provinciaux dont on m'assure qu'il n'est pas possible de se dispenser. Or, la rentrée ne se fesant que lundi second octobre, à cause que le premier est un dimanche, je ne pourray partir d'Aix que le 9 ou le lo. J'iray de là à l'armée,» d'où je ne seray, peut-être, de retour à Aix que le 17 ou le 18, de sorte que je ne pourray guère arriver à Paris avant la fin du mois.

Cela me détermine à envoyer d'icy, à M. de Fuysieulx, un mémoire concernant mes affaires; je le luyadresseray en droiture, mais je vous en enverray une copie, pour vous, avec une lettre pour M. de Montmartel, que je vous prieray de lui rendre, afin d'avoir occasion de luy parler de moy et de ma reconnoissance.

I L'armée du maréchal de Belle-Isle, alors dans le comté de Nice, d'où elle observait les troupes autrichiennes qu'elle venait de refouler en Italie.

Je vous prie aussi, mon cher papa, de faire prévenir M. de Sejeans, premier commis de M. d'Argenson, avec qui je devois arrêter les comptes des prisoniers de guerre en Angleterre, que je seray à Paris à la fin d'octobre, au plus tard. Ils m'avoien^ renvové à leurs retours, le ministre et luy, et ils pourroient être étonnés de ne me point voir paroître, me croyant à Paris. Ce sont des animaux à qui je ne veux point écrire.

Au même.

N'avés- vous point vu M. de Puysieulx, mon cher papa ? Faites-luy dire quelque bien de moy, si cela se peut, par M. de Nestier i à qui j'offre mes respects très-humbles, et par notre bon docteur que j'embrasse de tout mon cœur. Il peut, surtout, parler beaucoup de ma reconnoissance, sans oublier de relever un peu mes services. Personne ne sçauroit faire cela mieux que luy en toutes façons : je connois sa façon de s'intéresser, je connois son cœur, je sçais comme il fera.

Je prie aussi M. de Mairan de ne pas oublier, dans l'occasion, quelqu'un dont il connoît les sentimens pour luy, et qui fait assés de cas de sa bienveillance pour la mériter un peu. Il pourroit me servir utilement auprès de l'abbé de la Ville Je luy serois bien obligé, s'il ne trouvoit pas l'occasion de le voir, par hasard, d'aller le chercher ex professa.

I Louis Cazeau de Nestier, écuyer ordinaire de la grande écurie.

Il faut, s'il est possible, que tout le monde pousse à la fois, afin que les forces réunies ayent plus d'effet.

Mon mémoire pour M. de Puisieulx partira lundi jer octobre. Régies vous là-dessus. Mon père écrira au Chancelier de parler à M. de Puysieulx en ma faveur. Le bon homme le fera, et cela ne gâtera rien. J'espère beaucoup de M. de Montmartel ; mais il faut que mon divin Benest se joigne avec vous, et que vous l'alliés voir ensemble, pour l'échauffer. Je crois qu'il n'est pas insensible à h louange méritée et à la prière des gens tels que vous deux. Je pense, de plus, qu'il y aura plus d'adresse à faire solliciter vivement tous mes amis, pendant mon absence, qu'après mon retour. 11 semblera que j'y ay moins de part, et qu'ils sont plus persuadés du bien qu'ils disent de moy, et que l'intérest qu'ils prennent en mes affaires est plus vif et plus sincère. Enfin, quand j'arriveray, si je ne trouve pas les grâces que je demande accordées, je trouveray au moins les choses préparées et le ministre prévenu.

Vous sentes bien que celuy sur qui je compte le plus, c'est le Cardinal : j e luy écriray aussi lundi, et j'enverray au méchant neveu une copie de ma lettre afin qu'il soit mieux en état de dire et de faire pour le mieux.

Mille et mille choses au frère et à la jolie tête; il faut que, tous ensemble, vous fassiés réussir ce pauvre d'Eguilles qui vous aime bien tous.

Bonjour, ma chère maman ; j'ayété bien content.

— lOO —

en arrivant icy, de revoir tant de gens et tant de choses au milieu desquels j'ay passé les trois premiers quarts de ma vie; mais votre fils n'aura pas moins le plaisir de revoir sa chère maman à qui il doit plus que toute sa famille et son pais ensemble.

Bonsoir, mon papa. Je suis bien fâché de n'avoir point trouvé icy de vos lettres. Ecrivés-moy un peu ce qui peut me regarder au sujet de M. de Puysieulx et de M. le Cardinal ; je seray encore icy à temps de recevoir vos lettres écrites à Paris le 12.

Adieu, encore un coup, mon cher papa et ma chère maman. Souvenés-vous tous les deux de votre fils.

Mille amitiés et complimens à mon cher Président, à MM. du Breuill, l'abbé Legendre, l'abbé Pétrocini, Mirabeau, etc., etc.

Je ne sçay encore rien d'Italie. J'yray à Aix après-demain i" octobre.

A Eguilles, ce 29 septembre 1747.

Mon père a été enchanté du recueil d'estampes I qu'il n'avoit pas encore vu.

Au même.

Je ne puis pas m'expliquer votre silence, mon cher papa, et je suis dans les plus grandes allarmes

I Recueil d'estampes, gravées d'après la collection de tableaux de maîtres, réunie par le grand-père du marquis d'Eguilles; il en a déjà été question dans la lettre du i5 mai.

sur votre compte et sur celuy de ma chère maman. Ecrives moy, je vous prie, à Lion, à la poste restante, afin que j'y reçoive de vos nouvelles en passant; je ne serois plus à temps d'en recevoir icy, devant être reçu mardi, et partir jeudi 12 pour l'armée ; je compte toujours d'être à Paris le 24 ou le 25 du courant.

Il me faut étudier ma loy, apprendre par cœur les arguments de cinq personnes et une harangue, recevoir toute la ville et arranger les affaires de mon frère qui se finiront, lundi, par un acte tel qu'il le désiroit. Je suis harassé et je finis.

Mille et mille amitiés aux chers frères, à la jolie tête, au divin Président, à MM. de Sainte-Palaye, Mairan, Bayle, et à ce bon docteur que j'embrasse de tout mon cœur.

Bonjour mille fois, mon cher papa et ma chère maman.

Je me recommande au souvenir et aux bontés de M. de Nestier.

Adieu, mon cher papa. Faites agir auprès du Ministre. J'écris, aujourd'hui, au Cardinal et à M. de Montmartel.

Aix, ce 5 octobre 1747.

J'écris à M. le Lardmal et à M. de Montmartel que vous leur ferés remettre, le même jour, à chacun, une copie du mémoire que j'envoye à M. de Puysieulx; celle à M. le Cardinal doit être remise par M. d'Argental, et l'autre par M. de Sainte-Palaye ou par vous, mon cher papa. Faites-les faire

toutes les deux ; le courrier va partir, et je n'ay pas le temps de les faire faire icy.

Au même.

Par une lettre fort polie que j'ay reçue de M. le maréchal de Belle- Isle, j'ay pourtant entrevu qu'il ne se soucie pas que j'aille à son armée. Vous la verres, mon cher papa.

J'ay donc fini mes courses à Toulon, d'où je pars demain pour aller à Ollioules, voir M. de Bandol. J'arrive, après-demam 17, à Marseille ; à Aix le 18; à Egailles le 20 ; le 21 à Avignon, d'où je pars le 22 pour Paris, en droiture, sans m'arrêter nulle part. Vous pouvés donc compter, mon papa, que je seray le 24 à Lion, de sorte que j'y pourray encce trouver, à la poste restante, votre réponse à ma présente lettre, si vous me la faites tout de suite.

Je suis bien aise d'apprendre, en chemin, la situation de mes petites affaires et la disposition des ministres, parce qu'en ce cas je m'arrêteray à Fontainebleau en y passant, au lieu que, si je ne reçois point de vos nouvelles sur la route, j'yray à Paris sans m'arrêter, afin de prendre langue avant de voir les ministres.

Bonjour, ma très-chère maman. Les affaires de mon frère sont entièrement réglées, et avec mon père, et pour ce qui concerne madame de la Tour. II part demain pour Paris où il arrivera quelques jours avant moy.

Il n'y a aucune sorte de mouvement dans les ar-

mées de ces côtés-cy, qui vont bientost entrer en quartier.

Bonjour, mon cher papa et ma chère maman; cent mille choses au Président, aux deux frères et â la jolie tête ; au bon docteur, à MM. de Mairan, Sainte-Palaye, Baile, etc., etc., etc.

Toulon, ce 1 5 octobre 174.7.

Au même

A Lion, ce 25 octobre.

J'ay reçu, mon cher papa, vos deux lettres adressées, l'une au maître de la poste aux chevaux, et 'autre au directeur de la poste aux lettres; je sereis parti aujourd'huy, mais j'ay eu, hier, un accès de fièvre fort violent, et je veux voir, avant de me mettre en chemin, ce que cela deviendra.

Ce 26.

L'accès m'est revenu ce matin à neuf heures ; il est très-fort ; je ne continueray pas ma route de quelques jours. Je vous prie, mon cher papa, de m'envoyer, par la poste, une lettre de change de deux cents livres : au cas que je fusse obligé de rester icy encore huit ou dix jours, comme il y a apparence, je manquerois d'argent pour continuer ma route.

J'ay tiré sur vous, outre les i.oooL, deux lettres de change de 3oo 1. chacune.

Mon cher papa, je ne veux pas vous remercier, je ne le pourrois que trop imparfaitement.

Ma chère maman, voicy une anicroche désagréable : j'attendray de vos nouvelles et la lettre de change de 200 1. de mon cher papa.

Mon adresse est : A M. le Président d'Eguilles^ à VEcu de France, chés le maître de la poste aux chevaux. Je n'écris rien à mon père de ma maladie.

Au même

J'ay reçu, mon cher papa, votre lettre du 22 octobre, et j'attends avec la plus grande impatience celle qui doit la suivre. J'y apprendray le résultat de la lettre que vous avés écrite à M. de Montmartel, de la conversation que vous devés avoir eu, avec luy, mardi passé, et de ce qu'il aura dit et résolu, sur mon compte, avec M. de Puysieulx.

Je pense que tout cela aura fait décider le taux de la récompense qu'on me doit, et qu'en arrivant je n'auray plus qu'à remercier des grâces grandes ou petites qu'on m'aura accordé.

J'aime mieux avoir été absent qu'à portée de solliciter moy-même, parce qu'alors vous auriés été moins autorisé à écrire et à parler à tant de gens, et, entr'autres, à M. de Montmartel, et qu'il vaut beaucoup mieux que ce soit vous qui me loue et entre dans certains détails qu'il ne m'auroit pas convenu de faire valoir moy-même.

J'ay eu encore un accès de fièvre depuis ma dernière lettre, mais moins violent; je n'ay voulu em-

ployer d'autres remèdes que la diète et le repos. Je serois déjà assés fort pour continuer ma route, mais, outre qu'il vaut mieux me faire raffermir, je ne sçaurois arriver jusqu'à Fontainebleau, et, par conséquent, partir d'icy, que je n'aye reçu les deux cent francs que je vous ay demandé.

Mille remercîments au chers d'Argentaux qui sont trois, et à ce bon Sainte-Palaye, et mille compliments à MM. Falconet, Mairan, Baile, tous les abbés, le vieux ami, etc, etc.

Bon jour, ma chère maman, votre fils s'ennuye bien, loin de vous; c'est une triste chose que le séjour que je fais icy; je me suis mille fois moins ennuyé dans les montagnes d'Ecosse.

Je ne vous remercie point icy, mon papa : il faudroit que chaque moment de ma vie fût employé à vous remercier, cela vous ennuyeroit; mais je vous aime bien, ma chère maman, et je sçais que vous en êtes bien aise.

Bon jour, mon cher papa, bon jour ma chère maman; bon jour, Messieurs, qui êtes aussi aises chés ma chère maman que je suis triste icy. Souvenés-vous tous de d'Eguilles qui vous aime tous, en vérité, du meilleur de son cœur. Bon jour, mon papa.

Lion, ce 3i octobre 1747, logé à l'Ecu de France, chés le maître de la poste aux chevaux.

Je vous prie d'envoyer chés madame Alloin prendre le meilleur de mes deux habits noirs d'hyver, et de me l'envoyer chés M. de Nestier ou de But-

— isoler I à Fontainebleau, attendu que je n'avois porté avec moy qu'un habit noir d'été et qu'en cet état je ne pourrois paroître à Fontainebleau, ny par conséquent m'y arrêter. Au reste, j'y resteray tant que je pourray.

Au même.

J'ay reçu votre lettre et les 200 1., mon cher papa, toujours mon vray père. Je verray, aujourd'huy, M. Palu 2 et M. le médecin Garnier, et je partiray pour Fontainebleau demain au matin. Mais, comme je ne veux pas me forcer, je mettray quatre jours à y arriver. Je feray exactement tout ce que vous me dites, et je vous écriray à mon arrivée. Je compte de trouver mon habit noir d'hyver chez M. de Nestier ou chez M. Butler, sans quoy je seroisbien embarrassé.

Adieu, mon cher papa, adieu, ma chère maman. Mille remercîmens à MM. Falconet et Mairan, et bien des complimens à tous ces messieurs. Le pau- \j vre Pondevelle doit être bien fâché ; je m'intéresse bien vivement à son malheur, car je l'ayme de tout mon cœur, quoyqu'on le dise si froid. N'oubliés pas de faire mes comphmens à ses frère et sœur, et au cher Sainte-Palaye. Adieu, mon papa, adieu, ma chère maman.

Lion, ce 3 Novembre 1747.

M de Butler, écuyer de la grande écurie. M. Fallu, intendant à Lyon.

Au même.

A Vermanton, quatre lieues avant que d'être à Auxerre, le 7 Novembre 1747.

Il m'arrive encore un inconvénient, mon cher papa : je n'ay plus de fièvre, mais il m'est sorti deux espèces de clouds, l'un au ventre et l'autre au derrière, qui me font beaucoup souffrir : celuy du derrière est placé si mal à propos qu'il m'a été de toute impossibilité de supporter plus longtemps le mouvement inévitable de la voiture, et que j'ay été obligé de m'arrêter ici, où l'on m'assure qu'il me faudra au moins six à sept jours avant que ce diable de cloud me permette de me remettre en chemin sans m'exposer aux plus fâcheux accidents.

Je suis inconsolable. J'écris, par ce courrier, à M. le Cardinal et à M. de Butler, ce qui m'arrive, priant ce dernier d'en parler à M. de Puysieulx.

Je vous prie, mon cher papa, de m'envoyer encore cinq louis, car il me faut des chirurgiens, apotiquaires, du feu toute la journée, et je n'avois que ce qu'il me falloit, tout juste, pour arriver à Fontainebleau. Adressés, s'il se peut, ces cinq louis au directeur de la poste, à Vermanton, eu à celuy d'Auxerre, en me donnant avis à Vermanton où je suis logé chés le maître de la poste aux chevaux.

Ne faut-il pas, ma chère maman, que je sois le plus infortuné des hommes pour que tant de petits vilains inconvénients m'arrêtent un mois sur une route de six jours, dans un temps aussi précieux ? Rien ne me console, en vérité, que l'espérance de

vous revoir enfin, et la certitude de votre amitié et de celle de mon cher papa.

Je n'ay pas vu M. l'Intendant, qui étoit en tournée. M. le médecin Granier, que j'allay voir et qui me reçut le mieux du monde, n'avoit pas encore reçu la lettre de M. Falconet que j'embrasse avec un cœur digne de luy, par sa façon de sentir.

Cent mille choses aux d'Argentaux, Sainte-Palaye, Mairan, etc., etc.

Adieu, mon cher papa ; embrassés pour moy deux fois ce cher Président, sans oublier le vieux ami, le petit, l'abbé Legendre, M, Baile et M. de Leitre, s'il est revenu de sa campagne, et le marquis d'Argens, s'il est arrivé.

Au même.

Aujourd'huy, 17 novembre 1747.

Mon cher papa, j'ay reçu mon habit qui étoit chés M. de Nestier. Son valet l'avoit oublié, et il a été bien grondé.

J'ay dîné, hier, chés M. de Puysieulx; je passay, avant-hier, une heure et demie enfermé avec luy. Il me promit positivement et expressément de m'employer, m'en donna sa parole, et me pria seulement de ne pas m'im patienter si cela ne venoit pas aussitost qu'il le souhaitoit. Quant à une récompense, il me dit naturellement qu'il avoit proposé deux fois au Roy de me donner une pension et qu'il luy avoit toujours répondu que je servois depuis bien peu de temps : « De sorte, ajouta-t-il,

qu'il faudra vous contenter d'une gratification. Je suis fâché que cela ait pris ce tour-là. Dès que je seray à Versailles, je fer ay votre affaire dans mon premier travail. » Voilà pour un.

Le Cardinal est le meilleur homme du monde. Il m'a comblé d'amitié : j'ay dîné aujourd'huy chés luy, quoy qu'il se soit purgé. Il n'y avoit que moy et M. L'allemand de Bay i. Il fera ce qu'il pourra, cela est certain.

L'abbé de la Ville 2 m'a comblé d'amitié.

M. de Maurepas m'a très» bien reçu et m'a promis ses bontés.

M. d'Argenson m'a assés bien reçu aussi, mais je n'ay pu lui parler qu'un moment : il m'a renvoyé à Versailles, pour recevoir mes comptes, M. de Sejan ne le pouvant plustôt.

M. de Saint-Florentin, à qui on m'a présenté, m'a aussi fort bien reçu. MM. de Nestier, de Butler me comblent d'amitié. Le Chancelier partit mercredi ; je n'ay pu le voir.

Je n'ay pu voir non plus M. le prince Charles.

J'ay dîné, avant-hier, chés M. de Livry, premier commis de M. de Saint-Floreniin, qui peut m'être utile comme provençal, et qui me paroît un fort aimable et fort honnête homme.

iM. Lallemant de Betz, fermier général.

2 L'abbé de la Ville, précepteur des enfants du marquis de Fénelon, lui avait succédé en 1744 comme chargé des affaires du Roi à la Haye. A son retour, il fut nommé premier commis au ministère des Affaires étrangères. Il était membre de l'Académie depuis 1746.

J'ay vu M. d'Héricourt, qui m'a fait promettre d'aller au Boulay : je luy manqueray de parole.

J'iray à Paris dès que le Roy sera parti : il va coucher à Choisi après-demain dimanche.

J'oubliois de vous dire que, parlant à M de Puysieulx de ce qui m'étoit dû et le priant de me faire payer, il me dit : « A Versailles, mon cher, à Versailles. Je finiray toutes vos affaires. Ainsi il faut attendre : le Roy y sera le 2 5. »

Bon jour, ma divine maman. Je me porte assés bien; mes charbons se guérissent, et je pourrois bien récalcitrer contre mon adorable docteur et ne plus me purger. Je l'embrasse de tout mon cœur et MM. de Mairan, Sainte^Palaye, le frère abbé, etc.

Bon jour, M. d'Argental et Madame, bon jour le frère abbé de Saint-Sulpice, et le prussien «, s'il n'est pas encore parti. Son présent sera un portrait de roy, garni de diamants.

Bon soir, mon cher papa.

Ce vendredi à huit heures du soir.

Nous allons boire à votre santé, à la grande écurie. Bon soir, M. de Leitre.

Mon cher Président, il y a longtemps que je sçavois que vous êtes le meilleur homme et le meilleur magistrat du royaume. Rien de mieux que votre lettre et rien de si bien que votre mémoire. Je l'ay fait copier aujourd'huy, et je le mettray

i Le marquis d'Argens.

dans le greflfe d'Eguilles, comme un des plus curieux morceaux que puisse avoir un magistrat. Rien n'est plus savant, rien n'est mieux écrit, rien n'est plus judicieux. Adieu, très-cher.

Au même.

Ce mercredi 8.

Mon cher papa, ma conversation avec M. de Maurepas a été d'une heure et demie. J'ay tout lieu d'être content de luy, parce que je pense qu'il l'est de moy. Il m'a promis de s'intéresser vivement auprès de M. de Puysieulx, pour me faire récompenser.

M. de Nestier luy enverra votre lettre, qui fera merveilles. Celle de M. le prince Charles ne nuira pas, si elle vient, mais ce que M. de Montmartel a promis de dire est de la plus grande conséquence. Pourvu qu'il ne l'oublie pas! Ne pourroit-on pas lui en rafraîchir la mémoire ?

Mon cher papa, je vais encore abuser de votre amitié : je n'ay qu'un louis, et il me faut payer mon habit. Je vous prie de m'en envoyer douse par le porteur de la présente. Le tailleur viendra, demain au malin, m'apporter ma veste, et je voudrois pouvoir le payer.

Des nouvelles, s'il vous plaist, de celte pauvre madame Duret et de ce pauvre Président.

Bon jour, ma chère maman, vous n'auriés point de malheurs, si les vertus en exemptoient, mais votre courage vous reste.

Au même.

J'étois SI fâché, mon cher papa, que je ne voulois pas vous écrire ce qui se passe icy. Il le faut bien, pourtant : M. de Puysieulx prétend que M. le marquis d'Argenson, ayant oublié de faire signer au roy une ordonnance qu'on me payeroit mes apointements argent fort, il ne peut me les faire payer qu'argent foible, quoyque M. d'Argenson attestât que son intention a été de me faire payer argent fort. Toute la grâce que j'auray de luy sera une gratification équivalente à la différence de l'argent foible à l'argent fort, c'est-à-dire d'environ 14,0001. dont M. de Montmartel m'a avancé 3,oool. Il me restera donc, environ, ii,oool., et voilà tout.

II m'a repromis de m'employer, de la façon la plus forte, mais il me donne moins que M. d'Argenson ne m'avoit accordé, puisqu'outre mes apointements argent tort, il m'avoit encore permis de prendre une gratification à mon gré.

Je luy ay remis les lettres originales déchiffrées; mais cet homme-là est foible et timide et n'ose rien demander au maître.

J'ai dîné chés luy, chés le Cardinal et chés le Chancelier. Le maréchal de Noailles m'a tenu trois heures ; je le reverray ce soir, j'ay rendés-vous.

MM. de Nestier, Butler et Bengly vous font mille compliments. Je n'ai pu voir M. Bachelier.

Je compte de m'en retourner demain.

J'ay reçu la lettre de M. de Nicolaï, que je remer-

cie de tout mon cœur. J'ay reçu aussi une autre grosse lettre venue de Provence.

M. d'Argenson ne m'a pas dit un mot et ne m'a répondu que par une très-froide révérence. Je n'ay encore pu trouver MM. de Saint-Florentin et de Maurepas,

Bonjour, ma chère maman, vous serés bien fâchée ; M. de Montmartel arrive icy ce soir. Je luy diray ce que j'ai dit à M. de Puysieulx, que je me soucie peu d'être employé, si on ne doit me récompenser qu'en (paroles) et ne pas même me tenir ce qu'on (m'a) promis.

Bonsoir, mon cher papa; mille et mille compli-

mens à toute la Paroisse.

d'Eguilles.

Versailles, ce 8 décembre 1747.

Au même.

J'ay reçu, mon cher papa, la réponse de M. de Towneley, que j'embrasse et que je remercie. Celle du Prince i est assés singulière.

Voicy une lettre pour M. de Sullivan. Comme je ne sçais pas son logement à Paris, je vous l'adresse ; vous aurés la bonté de le laire chercher.: il s'en est retourné hier.

Je vais chercher, tout à l'heure, M. de Montmartel.

Quant à M. de Puysieulx, je luy ay écrit une lettre très-respectueuse, mais très-franche. Je la

I Le Prince Charles-Edouard,

porte à M. de Montrr.artel à qui je la liray, et, s'il ne veut pas la remettre à M. de Puysieulx, je la luy porteray moy-même.

Je me suis bien plaint à M. le Cardinal, qui m'a dit que M. Puysieulx luy avoit dit cependant beaucoup de bien de moy, avant-hier; cela est fort bon, mais ne guérit rien.

Quant à Gênes, à Naplesec à M. de Belle-Isle, je ne veux rien demander à M. de Puysieulx, qu'il n'ait fait régler mes comptes ou qu'il ne m'ait rendu justice contre luy-même, vis-à-vis de M . de Montmartel.

Je luy ay cependant rendu compte de quelque chose dont il m'avoit chargé, mais c'a été par écrit. M. de Montmartel luy parlera de moy, sans doute, aujourd'huy ou demain ; il aura, de plus, reçu ma lettre, qui est plustôt un mémoire qu'une lettre : alors j'yray le voir et je luy diray tout ce que vous souhaités que je dise.

Il est vray qu'il ne faut pas bouder contre son ventre; mais, mon cher papa, j'aimerois mieux, certes, d'avoir un ventre que de porter celuy d'un ladre qui ne sent rien. Si M. de Puysieulx est tel que tous ses amis le croyent et que je le croy moyméme, il me saura gré de ma sensibilité et de ma façon de la luy faire apercevoir. Je travaille assiduement à un mémoire que le marquis de Noailles m'a demandé.

Bonjour, ma chère maman, mon bon Sainte-Palaye, mon cher Président. Bonjour, mon cher papa. Versailles, ce 14 décembre 1747.

Au même.

A Fontainebleau, ce lundi, à midi.

Je vis, hier au soir, Monclar f, en arrivant. Nous avons parlé trois heures. Il m'a répété à peu près ce qu'il avoit écrit à M*"^ Doublet, avec plusieurs circumstances qu'il est impossible d'écrire et que je vous diray.

Le résultat de notre conversation a été qu'il verroit, dans la journée, M. de Maurepas, qu'il lui demanderoit une audience pour moy et que, jusqu'à ce que j'eusse vu et entendu ce ministre, je n'en verrois point d'autre ny qui que ce soit. Monclar doit me rendre réponse, ce soir à 8 heures, chés M. le Guay.

En attendant, je reste à mon auberge, tout seul dans ma chambre, en compagnie de mon chagrin, qui n'est pas petit. Il fait une pluye continuelle et un temps affreux, moyennant quoy je ne puis aller me promener.

Voilà, mon cher papa, tout ce que j'ay à vous mander, jusqu'à ce moment, et il y a apparence que, de quelques jours, je ne pourray rien vous mander de ma conversation avec M. de Puysieulx.

Monclar est fort irrésolu sur le ton dont je dois parler à cet homme sans force ou sans parole; il ne sçait pas si je dois paroître piqué ou résigné. C'est pour cela qu'il veut que j'attende et que je voye les dispositions de M. de Maurepas et ce qu'il me dira.

i J.-P.-F. de Ripert marquis de Monclar, procureur général au parlement d'Aix.

Il n'y a rien à espérer pour être employé, dans le moment, car toutes les places sont données. Monclar m'assure sçavoir que le président Ogier n'en a point; il pense que je dois faire tous mes efforts pour obtenir une gratification annuelle, jusqu'à ce que je sois employé, ce qui deviendroit une véritable pension si je ne l'étois jamais.

Je trouve son idée bien juste, mais le foible M. de Puysieulx ne s'y prêtera pas et me renverra encor avec des promesses dont Monclar convient qu'un homme sage, à ma place, ne peut plus faire grand cas.

Adieu, mon cher papa; sans votre amitié, celle de M"^ Doublet et de deux ou trois autres personnes dans le monde, je commence à sentir que la vie me deviendroit pénible et que j'en souhaiterois la fin.

Monclar présente ses respects à ma chère maman et vous fait mille complimens. Il vous est attaché, en vérité, à tous les deux, d'une façon qui vous fait honneur à tous les trois.

Dites mille choses de sa part au Président, et, entr'autres, que l'afïaire de Seguiran i sera jugée au premier conseil des dépêches qu'on ne tiendra vraisemblablement que le trois du mois prochain.

Le Chancelier est toujours oui et non, les Conseillers d'Etat font feu et flame, le Maurepas est toujours ferme, et le seul de tous les ministres qui nous soutienne comme il convient. Sans luy, le

1 Jean François de Seguiran, avocat général, était poursuivi par le Parlement de Provence, sous l'inculpation de faux.

Saint-Florentin auroit cédé, ou tout au moins se seroit refroidi. Le Cardinal, peu soutenu et peu hardi, n'auroit rien osé dire, et M, de Puysieulx auroit été gagné par M. Fiquet qui, par parenthèse, a paru à Monclar presque convaincu de l'innocence de M. de Seguiran, dont il a lu le mémoire qui luy a paru, dit-il, presque sans réplique : « Vous verres, lui a répondu Monclar, par la procédure imprimée, qu'il ne faut, pour répondre à ce beau mémoire, qu'en nier tous les faits, qui sont tous faux !»

Un grand secret sur tout cecy, que le président ^A seul doit lire. M. de Puysieulx nous est pourtant toujours favorable visiblement, et Monclar compte sur une réussite certaine. La prévention du Roy en notre faveur, et la certitude que M. de Maurepas a la volonté et les moyens de répondre à tout ce que le Chancelier et autres pourroient objetter, pour défendre ou pallier les arrêts du Conseil et de Toulouse, sont, en effet, deux bonnes raisons d'espérer tout.

Adieu, mon cher papa. Adieu, ma chère maman.

Au même.

22 octobre 1748. Fontainebleau, ce mardi à neuf heures du soir.

J'ay revu le cardinal, NL de Maurepas et l'abbé de la Ville. Les deux premiers ne luy ont pas encore pu parler ; le troisième a eu une longue conversation avec luy. Il a paru se fâcher qu*on luy

rappelât ce qu'il m'avoit fait écrire au Parlement. Il a dit que ç'avoit été pour me faire plaisir, et non pouf s'engager de m'employer à la première fournée ; qu'il sentoit bien qu'il s'étoit trop lâché, mais qu'enfin je ne devois point réclamer, contre luy, une chose qu'il n'avoit faite que par amitié pour moy.

L'abbé a répondu fort bien que je ne me plaignois pas de luy, mais de moy, qui avois eu l'imprudence de m'engager, par là, avec mon Parlement plus que je n'aurois dû, ayant pu prévoir qu'en me promettant de m'employer, il ne m'avoit pas promis que ce seroit en tel ou tel temps, et que, par conséquent, j'avois eu tort de luy demander une grâce qui pouvoit me mettre dans l'embarras vis-à-vis de mon Parlement et du public ; mais que je n'en étois pas moins à plaindre; qu'il étoit impossible que je retournât en Provence, etc.

A cela, le ministre a répondu que je n'avois qu'à n'y pas retourner; que je devois me mettre au-dessus des propos qu'on tiendroit et ne pas douter que je ne fusse employé dès que la chose seroit possible, et convenablement; qu'il avoit dit de moy au roy tous les biens du monde, et que le rqy luy avoit dit de me mettre sur la liste de ceux qu'il agréait \ que la liste des demandants étoit immense, que celle des agréés étoit très-petite; que j'y étois 4e Vaveu et par ordre du Roy, et que cela devoit suffire pour me calmer et me faire porter avec patience l'idée des gloseries du public ; qu'il approuvoit très-fort mon idée d'aller voyager, etc.

L'abbé prétend qu'il ne faut pas que M. de Maurepas ny le Cardinal lui parlent de son engagement et de la lettre écrite au Parlement, de peur de ne luy déplaire en paroissant m'être plaint à eux de son manquement de parole. Il a raison, etjetâcheray de les voir demain tous les deux, de bon matin, pour les prévenir.

Quant à moy, je déploreray fort ma situation, sans me plaindre à luy de m'y avoir jette : puisque la chose est faite et ne peut plus être changée, il est inutile d'aller blesser l'amour-propre de cet homme qui me paroît aussi honteux que moy de mon aventure. Je m'en tiendray donc à luy demander et faire demander une gratification annuelle, selon ce que je vous ay écrit dans ma précédente.

Enfin, mon cher papa, j'ay le poignard dans le cœur, et il faut que je paroisse content; j'ay à me plaindre d'un homme, et il faut que je le remercie !

Je ne sçay quand je m'en retourneray.

Vous sçavés, sans doute, que la paix a été signée entre la France et les puissances maritimes : les autres puissances la doivent signer après, par accession, et on compte que c'est peut-être fait dans ce moment. Les ratifications doivent être échangées dans six semaines, d'où il suit que la publication de la paix générale pourroit avoir lieu à la fin du mois prochain, si on trouve bon.

Bonsoir, mon cher papa; bonsoir, ma chère maman. Bien des compliments au Président, à MM. de Mairan, Falconet, etc.

M. de Seguiran est icy, mais il n'y fait pas florès.

M. Fiquet m'a répétaillé les mêmes propos qu'à Monclar. M. de Puysieulx ne m'a encore rien dit; je ne l'ay pas vu, quoyque j'aye été plusieurs fois chés luy.

J'yray certainement, demain, chés M. de Nestier; je n'ay pu y aller ny hier, ny aujourd'huy, et je me suis retiré à l'auberge à neuf heures, pour pouvoir vous écrire ce soir.

Alt même.

Je ne me souviens pas, mon cher papa, si, dans les deux dernières lettres que vous me dites avoir reçu, je vous ay rendu compte de ma conversation d'hyer matin avec M. de Puysieulx; il m'a répété tout ce que m'avoit dit l'abbé dé la Ville : le travail avec le roy, l'ordre de m'employer à la première occasion, etc. Mais il m"a paru fâché que M. de Maurepas et autres luy ayent parlé pour moy. Il a cru qu'il y avoit eu du manège de ma part et que j'avois fait le fâché pour être plus autorisé à demander une gratification.

Il m'a pourtant promis d'en parler au Roy : « Je ne vous réponds cepandant de rien « m'a-t-ii dit.

Il me pria enfin à dîner : le Cardinal, l'abbé de la Ville, M. de Maurepas^ le comte de Muy et Monclar, tous m'ont conseillé de m'en retourner à Paris, de peur qu'il ne crût que je reste icy pour macquignoner, et le faire sonder, et tourmenter.

Ils disent même qu'il ne faut pas que personne luy reparle de la gratification demandée, de quelque temps, etc., parce qu'il me sçauroit mauvais gré de paroître ne pas assés compter sur sa bonne volonté. Ainsi, mon cher papa, je prendray congé de luy demain, et retourneray à Paris samedi ou dimanche, pour le plus tard.

Bon jour, ma chère maman; je suis toujours bien fâché, mais enfin il faut prendre son parti : s'ils me donnent ma gratification, j'yray voyager dans les états de la reine d'Hongrie, et je pourray dire alors que j'auray vu l'Allemagne : à quelque chose malheur est bon! Si, au contraire, on ne me donne rien, je me verray réduit à boire le calice jusqu'à la lie et à attendre tristement, à Paris, au milieu de 5oo provençaux qui se moqueront de moy et qui seront aises. Mais, enfin, je me ccnsoleray aux Filles Saint-Thomas, par le plaisir d'être plaint et aimé de vous deux et de vos amis.

L'affaire de Monclar est renvoyée au g du mois prochain, qui est de samedi en quinze. Il n'y aura point de conseil jusqu'alors. Tous les diables sont en l'air. Seguiran est icy. Il va partout insolemment, quoyqu'on le reçoive partout avec un mépris à humilier un laquais.

Milh et mille choses à MM. de Menicier, Falconet, Mairan,etc. J'aurois bien voulu que notre cher abbé de Bernis se fût trouvé icy, pendant le séjour que j'y ay fait.

Adieu, mon cher papa, j'ai soupe hier chés M. de Nestier, où nous avons bu à votre santé avec

MM. de Butler et Bengly. J'y soupe encore demain. M. de la Mariinière ' y passa la soirée; on y parla des médecins assés cavalièrement, et je fus assés peu mqy pour ne contredire pas un moment, quoyque d'un avis très-opposé.

Bon soir, mon cher papa, bon soir, ma chère maman ; il est onse heures et je vais me coucher.

Fontainebleau, ce jeudi 24 octobre 1748.

Je décacheté ma lettre pour vous dire que je parleray de la place chés M. de Nestier, ainsi que vous le souhaités; j'en ay parlé, avant-hier, une heure avec le prévost des Marchands, chés le Cardinal, à table. Tout le monde applaudit.

J'ay vu Bouchardon, qui est enchanté du Roy.

Au même.

Je comptois d'arriver ce soir à Paris, mon cher papa, mais j'ay été si malade, la nuit passée, que j'ay demeuré au lit tout le jour; d'où je vous écris à dix heures du soir. Je me trouve beaucoup mieux, et j'espère d'être en état de partir et d'arriver demain.

J'ay vu icy, hier, Charron et M. de Valori. Le premier est parti ce matin pour Marseille, et le second n'yra à Paris qu'au mois de janvier.

Le Roy déclara hier, à huit heures du soir, qu'il tiendroit, vendredi prochain, jour de la Toussaint, conseil des dépêches, pour juger l'affaire du Par-

I Pichaut de la Martinière, premier chirurgien du Roi.

lement de Provence; nous croiyons, le matin, d'être jugés neuf jours plus tard.

Adieu, mon cher papa, adieu ma chère maman ; j'ay grande envie de vous revoir. Mille choses à toute la Parroisse.

Fontainebleau ce 26 octobre 1748.

Page 1