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QUAND Charles-Auguste, sur le conseil de Wieland et de Goethe, appela Herder à Weimar, il voulait avoir à sa cour un hôte illustre de plus, un esprit de haute marque, tranchant sur la foule banale des courtisans ; le personnage ecclésiastique lui était assez indifférent. C'est aussi comme penseur et écrivain que Goethe avait connu Herder à Strasbourg, malgré le petit manteau de soie noire qui lui donnait Tair d'un abbé français, et c'est comme tel qu'il comptait le retrouver à Weimar. Mais Herder voulait être plus que cela. Son premier soin, en arrivant, fut de prendre en mains sa fonction ecclésiastique.
Il se crut appelé à réformer l'Église et l'École, qui toutes deux, il faut le dire, avaient besoin d'être traversées par un souffle vivifiant. Dans l'Église^ il se heurta souvent au mauvais vouloir du personnel. Pour l'École, les ressources étaient insuffisantes. Il réussit cependant, après de longs efforts, à créer une école normale d'instituteurs. Gœthe l'assista dans cette entreprise ; ce fut même entre eux l'occasion d'un rapprochement.
Les premiers écrits de Herder à Weimar furent des commentaires de la Bible et des instructions adressées aux pasteurs qu'il avait à diriger.
Dans ses commentaires bibliques, il prit pour règle, en écartant toute préoccupation dogmatique, d'expliquer chaque ouvrage par lui-même, c'est-à-dire d'après le temps où il avait été composé et d'après les lecteurs ou les auditeurs auxquels il s'adressait : règle élémentaire, mais qui a été rarement observée par les théologiens, et à laquelle lui-
même n'a pas toujours été fidèle. Le meilleur commentaire, dit-il avec beaucoup de justesse, est le sens littéral du texte. Il publia, en 1778, une traduction du Cantique des cantiques de Salomon, sous ce titre : Chansons d'amour^ les plus anciennes et les plus belles de r Orient^. Ce titre contenait un programme, mais ce programme, au temps de Herder, n'était déjà plus une nouveauté. L'interprétation orthodoxe, qui faisait du Cantique une représentation allégorique de l'union de Jésus-Christ avec son Église, était déjà abandonnée par la critique sérieuse. Mais ce qui était neuf, c'était la traduction, adaptation merveilleuse de la langue allemande au goût oriental, oij chaque passage conservait « sa couleur et son parfum ». Le jour de Noël, Goethe envoya son exemplaire à Mme de Stein, avec ces mots : « Je vous envoie des chants d'amour, chantés par un roi sage, et com-
1 . Lieder der Liebe, Die âltesten und schonsien ans dem Morgenlande ; Leipzig, 1778.
mentes par un homme sage. » Herder suppose à la fin qu'un lecteur scrupuleux lui demande pourquoi ces poésies se trouvent dans la Bible. Il répond : « Il faudrait demander d'abord pourquoi Salomon s'y trouve. Salomon, d'après le Livre des Bois, avait pour femmes cinq cents princesses et trois cents concubines, sans compter les étrangères. Mais comment les chantait-il ? comment leur parlait-il ? comment exprimait-il ce qui faisait le contenu de sa vie, lui le plus sage et le plus heureux des rois ? » La seule atténuation que Herder se soit permise, c'est de prêter parfois un air de candeur à la franche sensualité de la poésie orientale.
Un autre livre de la Bible a été fertile en pièges pour les commentateurs : c'est V Apocalypse. Herder s'en était déjà occupé à Buckebourg, et il avait mis ses idées par écrit pour la comtesse Marie, dont le cœur malade se nourrissait de perspectives sur l'autre monde. Puis il avait remanié son travail, qui est resté plein de redites, de
longueurs et d'incertitudes ; il le publia en 1779 *. Une. critique minutieuse du texte a fini par porter le jour dans cet obscur document de la foi chrétienne du premier siècle. On ne doute plus aujourd'hui que l'Antéchrist, dans la pensée de l'auteur, n'ait été l'empereur Néron, et la fin, annoncée par les sept trompettes célestes, devait venir peu d'années après lui ^. Herder a varié sur la date du livre, et il a fini par le placer sous le règne de Domitien. Le fond du tableau, pour lui, c'est la destruction de Jérusalem. La partie intéressante, la seule vraiment solide, de son commentaire, c'est la comparaison suivie qu'il établit entre les visions de Y Apocalypse et les tirades des anciens prophètes ; il a replacé ainsi l'ouvrage dans son cadre historique. L'auteur n'est, en
1. Maran Atha. Das Buch von der Zukunft des Herrn, des Neuen Testamentes Siegel ; KigSi, 4779.
2. « Que celui qui a de l'intelligence calcule le nombre de la Bête, car c'est le nombre d'un homme, et ce nombre est 666 » (Apocalypse, XIII, 18). En additionnant les lettres hébraïques de Néron César, d'après leur valeur numérique, on obtient en elTet le nombre 666.
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effet, que le dernier des prophètes ; c'est un imitateur, et il a le défaut des imitateurs, qui est d'outrer leurs modèles. Mais quel est cet auteur? Herder déclare que c'est celui du quatrième Évangile. « Quiconque a des yeux pour voir et une âme pour sentir reconnaîtra trait pour trait, dit-il, l'esprit de saint Jean. » En bonne logique, de tels arguments ne valent pas. Pour les questions d'authenticité, Herder s'abstient ordinairement de les discuter ; il les juge sans utilité pratique.
Le point de vue pratique domine tout à fait dans les Lettres concernant Vétude de la théologie^ qu'il publia chez un libraire de Weimar dans le courant des années 1780 et 1781*. Herder se plaint souvent de l'ignorance des jeunes théologiens. Il avait eu l'idée de créer pour eux un séminaire, comme il avait créé une école normale pour les instituteurs ; mais les fonds manquaient. Il voulut du
1. Briefe, das Studium der Théologie betreffend ; Weimar, 1780-1781.
moins y suppléer par des conférences et des communications écrites. C'est Forigine des Lettres théologiques ^ qui finirent par former un gros volume, et qui constituent une revue générale des écrits de la Bible, une sorte d'introduction à l'Ancien et au Nouveau Testament, suivie de conseils pratiques à l'usage des prédicateurs. Le début de la première lettre indique le but et l'esprit général du livre. Le meilleur emploi des études théologiques, dit Herder, c'est la lecture de la Bible, et la meilleure manière de lire la Bible, c'est de la lire « humainement » (menschlich) . Elle n'a pas été écrite dans le ciel, mais sur la terre, par des hommes et non par des anges. Le plus sûr moyen de ne pas la comprendre, c'est d'attacher un respect superstitieux à chaque mot, de la croire exempte d'erreur dans tout son contenu, de l'adorer au lieu de la méditer.
Il ne veut pas, cependant, que la méditation aille jusqu'à la réflexion critique. Mais comment
Herder.
empêcher la réflexion de naître et d'aller de question en question, lors même qu'elle n'est guidée que par des intentions pieuses ? Herder ferme les yeux sur cette difficulté. Les Lettres théo logiques montrent, plus qu'aucun autre de ses écrits, ce qu'il y a de flottant dans son esprit. Il présente le même fait tour à tour comme légendaire et comme historique, et il laisse le lecteur en suspens entre deux interprétations contraires. Quand, par exemple, le serpent du Paradis adresse la parole à Eve, ou l'âne de Balaam à son maître, ou quand Jonas passe trois jours dans le ventre d'une baleine, le texte est formel dans son sens littéral. Mais comment faut-il l'entendre ? Peu importe, dit Herder. Ne soyons pas trop subtils ; lisons chaque passage comme il a été écrit, naïvement ce qui a été écrit naïvement; et d'ailleurs, ajoutc-t-il, « si un récit est beau comme poésie, pourquoi ne serait-il pas vrai comme histoire ? » Il ne songe pas qu'on peut lui opposer le raisonnement contraire : pour-
quoi ce qui est beau comme poésie est-il nécessairement vrai comme histoire ? Herder n'a pas Tesprit critique, mais il a été effleuré par l'esprit critique de son temps. Tout théologien qu'il est et qu'il veut être, il a des scrupules involontaires d'historien et de savant; et quand ces scrupules le gênent, il les écarte simplement, d'un geste théologique.
Ce sont à peu près les mêmes matières qui forment le contenu d'un autre ouvrage, un peu postérieur, intitulé De resprit de la poésie hébraïque'^» Mais ici l'auteur se met à l'aise, en adoptant la forme du dialogue, qui lui permet de laisser les opinions adverses en présence, sans décider entre elles. Il s'explique à ce sujet dans une préface, qui indique en même temps le caractère général du livre :
« J'ai choisi la forme du dialogue pour plusieurs raisons :
« 10 C'est la forme la plus concise. Un mot
1. Vom Geistder Ebrâischen Poésie; Dessau, 1782-1783.— Traduction de Mme de GarlowUz, Paris, 1845.
une courte transition, une simple question, telle que pourquoi? comment? suffisent pour exprimer ce qui, dans une exposition dogmatique, exige de longues périodes ;
« 2° Elle m'a fourni le moyen d'éviter le ton monotone, sèchement affirmatif et prétentieusement déclamatoire de la chaire, dont il est difficile de se garantir, quand on écrit un volume entier sur des matières de ce genre ;
« 3<^Elle m'a aidé enfin à échapper à la cruelle nécessité de contredire, de discuter, de citer, ce qui est une grande source d'ennui.
« Alcyphon et Eutyphron s'entretiennent ensemble; le premier parle souvent comme le public à cent têtes ; mais tous deux ne s'adressent que l'un à l'autre ; ils ne reprennent, ne contredisent personne au monde qu'euxmêmes. Que celui de mes lecteurs qui ne voudra pas accepter les opinions d' Eutyphron, partage celles d' Alcyphon, ou qu'il conserve les siennes. Et puis, il faut bien que je l'avoue, plus j'avance en âge, plus il me devient
difl&cile de prendre le ton de renseignement. Qui instruit-on, quand on s'adresse au public en masse? Ce public, où demeure-t-il? Sur quel ton faut-il lui parler, qui ne soit ni trop haut, ni trop bas ? J'ai fait causer entre eux deux individus : que celui qui veut assister à leur entretien les écoute, les corrige, s'instruise auprès d'eux, ou les éclaire à son tour.
« M'est-il permis de dire quels lecteurs je choisirais pour mon livre, si j'en avais le pouvoir? Alcyphron est un jeune homme, il étudie la poésie hébraïque, non parce qu'il y est contraint par une nécessité de carrière, mais parce qu'il l'aime. C'est donc un amateur des Écritures, un amateur de la poésie la plus ancienne, la plus naïve, la plus proche du cœur, un amateur de la plus ancienne histoire de l'esprit humain. Je voudrais avoir de préférence pour lecteurs des hommes jeunes, naïfs, à l'humeur bienveillante et aimante comme lui. C'est devant les enfants et les jeunes gens qu'il est agréable de parler de l'enfance et de
la jeunesse de l'espèce humaine. L'époque antérieure à la servitude mosaïque ne peut être appréciée et sentie que par des cœurs qui n'ont pas encore gémi sous le joug des convenances, et qui dans Faurore du monde voient Taurore de leur propre âme... »
Alcyphron, tout jeune qu'il est, fait parfois l'esprit fort, mais il est prompt à se laisser convaincre. Les meilleurs arguments qu'Eutyphron lui oppose, ce sont ses traductions. On peut résister à un raisonnement, même le mieux déduit ; on cède volontiers à l'éloquence et à la poésie. Le quatrième dialogue donne de belles traductions du Livre de Job; mais pourquoi Job est-il présenté comme un frère d'Ossian? Dans la seconde partie, qui parut un an après la première, Herder quitte la forme du dialogue, pour éviter, dit-il, les longueurs et les répétitions. Une troisième partie, qu'il avait en vue, dut céder le pas à d'autres travaux.
Dans un passage des Lettres à Théophron^ une suite des Lettres théologiques, Herder
écrit : « Vous voudriez avoir une traduction de la Bible, où chaque livre et chaque partie d'un livre seraient mis en leur jour primitif, sans division de chapitres et de versets, où la poésie et Fhistoire seraient soigneusement séparées, et où, dans les endroits où leurs couleurs se mêlent, ce mélange serait marqué par l'impression ou par des notes succinctes. Je le désire comme vous, et, bien plus, je vous avoue que j'ai eu pendant des années l'idée d'entreprendre un tel ouvrage, sinon pour le public, du moins pour moi et pour un petit nombre d'amis. »
Ce serait l'œuvre de sa vieillesse, disait-il à son ami Georges Millier. Il est regrettable qu'il ne l'ait pas exécutée : c'eût été peut-être son chef-d'œuvre.
LES « IDÉES SUR LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIREi »
« T~\Ès mon jeune âge, alors que les riches -L/ domaines de la science s'étendaient encore devant mes yeux dans leur parure matinale que le soleil de midi fait pâlir, je me demandais souvent pourquoi, toute chose au monde ayant sa philosophie et sa science, ce qui nous touche le plus directement, l'histoire de l'humanité en tout et en grand, n'aurait pas aussi une philosophie et une science. Tout me ramenait à ce problème, la métaphysique et la morale, la
1. Ideen sur Philosophie der Geschichte der Menschheit ; vingt livres en quatre parties; Riga et Leipzig, 1784 1791. — Traduction d'Edgar Quinet, 3 vol., Paris, 1834.
physique et Thistoire naturelle, et surtout la religion. Le Dieu qui, dans la nature^ a tout ordonné par mesure, nombre et poids, qui a créé ainsi l'essence des choses, leur forme et leur enchaînement, leur cours et leur conservation, de telle sorte que, depuis le grand édifice de l'univers jusqu'au grain de sable, depuis la force qui retient les terres et les soleils jusqu'au fil d'une toile d'araignée, il n'y ait qu'une sagesse, qu'une bonté, qu'une puissance pour tout régir; lui qui, dans l'organisme du corps humain et dans les facultés de l'âme, a été d'une prévoyance si merveilleuse, que si nous tentons de suivre seulement de loin la pensée du Seul Sage, nous nous perdons dans l'abîme de ses conceptions : comment, me disais-je, ce Dieu, dans la destinée générale et dans l'organisation de notre race, s'éloignerait-il complètement de sa sagesse et de sa bonté, et n'aurait-il point de plan ? »
Cette page de la préface marque le caractère de tout le livre. Elle témoigne à la fois des
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élans généreux de l'âme de Herder et de rimprécision de son esprit. Il assimile la philosophie de rhistoire aux sciences de la nature, et il réclame pour elle la même certitude. Or les sciences de la nature ne raisonnent que sur des faits accomplis. La philosophie de rhistoire pourra se faire, avec la certitude que Herder lui attribue, par un être supérieur, le jour où le développement historique sera arrivé à son terme, c'est-à-dire quand il n'y aura plus d'hommes sur la terre. D'ici là, elle n'aura qu'une valeur hypothétique, qui dépendra de l'opinion du philosophe et de l'étendue de son horizon. Herder lui-même en fait l'aveu indirect. Ne déclare-t-il pas à mainte reprise que ce qu'il veut donner, ce n'est pas un système, mais une contribution à d'autres contributions, un supplément à d'autres suppléments ?
Toutes les explications qui ont été données tour à tour du plan de l'univers, celle d'un Dieu immanent ou d'un Dieu extérieur au monde, agissant soit par une intervention con-
tinue, soit par des lois générales, se confondent chez lui.
« Que personne ne s'y trompe, dit-il encore, si j'emploie quelquefois le nom de la Nature en la personnifiant. La Nature n'est pas un être réel; Dieu seul est tout dans ses œuvres. Aussi, ne pouvant toujours présenter dans toute sa sainteté ce nom qu'aucune créature reconnaissante ne devrait prononcer sans la plus profonde vénération, n'ai-je pas voulu du moins en abuser par un emploi trop fréquent. Que si quelqu'un trouve que le mot de Nature a été profané par une quantité d'écrivains contemporains et n'a plus aucun sens, qu'il y substitue dans son esprit celui de Toute-Puissance, ou de Bonté, ou de Sagesse, et qu'en son âme il nomme l'Être invisible qu'aucune langue terrestre ne peut réussir à exprimer. »
Il y a un plan dans l'univers : c'est, pour Herder, le principe fondamental. Mais un plan suppose un être intelligent qui le conçoit. L'ancienne théorie du Dieu personnel, créateur
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et conservateur du monde, celle de Fénelon, de Bossuet et de Rousseau, était logique. Herder, imbu de spinosisme, se refusait à l'admettre simplement. D'un autre côté, voir dans l'évolution naturelle un pur jeu de causes et d'effets répugnait à son sens religieux. Il reste donc indécis entre deux systèmes qui, en réalité, s'excluent, et il emploie tour à tour la terminologie de l'un et de l'autre. Tantôt c'est Dieu qui crée l'homme, lui donne sa figure et lui dit: « Sois mon image, un Dieu sur la terre, règne et gouverne. » Tantôt l'homme est un produit de la nature, comme l'arbre et la pierre, le résultat de la puissance génératrice inhérente à la planète.
La composition et la publication des Idées occupèrent huit années de la vie de Herder, de 1783 à 1791. Ses fonctions lui laissaient peu de loisirs, et la maladie commençait à causer de fréquentes interruptions à son travail. L'ouvrage, si l'on ne tient pas compte de la division en livres et en chapitres, est
formé de deux grandes parties. L'une traite des rapports de Thomme avec la planète qu'il habite, l'autre suit le développement des sociétés humaines à travers les âges. La première s'appuie sur les sciences naturelles, la seconde sur les histoires spéciales et les récits des voyageurs.
La partie géographique et astronomique du livre pourrait s'appeler, d'un mot emprunté à Bernardin de Saint-Pierre, les Harmonies de la Nature. C'est une suite de rapprochements et de comparaisons, faisant voir la vie de l'univers comme une combinaison de forces qui s'unissent dans une entente fraternelle.
La terre accompHt son mouvement autour du soleil dans une position inclinée. Par conséquent, tout sur elle est variable et dépend de l'alternance des saisons. Les êtres répandus à sa surface diffèrent selon la zone qui leur est assignée pour demeure. Ils forment une échelle ascendante, dont le plus haut degré est l'homme.