HERDER, WIELAND ET GOETHE
quand il se fait un malin plaisir d'agacer les autres, je mets une douzaine de Pyrénées entre lui et moi. »
Une si forte barrière était rarement nécessaire. S'il y eut des froissements passagers, ils n'aboutirent jamais à une rupture complète. Lorsqu'un malentendu se produisait, c'était Wieland qui revenait le premier. Entre Herder et Gœthe, les relations ne furent pas toujours aussi égales.
A l'époque oii leur connaissance s'était faite, à Strasbourg, Herder avait vingt-six ans, cinq ans de plus que Gœthe ; il avait sur lui une grande avance au point de vue de la culture littéraire ; il lui apparaissait comme un maître. Ensuite leurs chemins s'étaient séparés ; Gœthe avait mûri à son tour. Maintenant, leujr situation réciproque était tout autre. Une phrase écrite par Caroline dans ses Souvenirs^ et qui a disparu dans l'édition imprimée, traduit sous une forme exagérée les sentiments que Herder dut éprouver par moments. « Gœthe,
dit-elle non sans malice, n'avait pour Tinstant qu'un but important, procurer au duc une existence indépendante, saine et agréable. Il se considérait comme l'ange gardien du duc. Ils étaient unis à la vie et à la mort. Dans une union aussi étroite, il n'y avait pas de place pour un troisième ^. » Ne plus pouvoir être le troisième, après avoir été habitué à être le premier, c'était une humiliation. Herder, avec le sentiment qu'il avait de sa dignité, s'en consolait ; Caroline, jalouse à l'excès de la gloire de son époux, en prenait plus difficilement son parti. Quand Gœthe fut anobli, en 1782, Herder écrivit à Georges Millier, le frère de l'historien Jean de Millier : « Gœthe est devenu Herr von Gœthe^ et il a sa cour à lui. » C'était une plaisanterie, qui pouvait paraître inoffensive. Mais Caroline écrivait de son côté : « Le mécontentement qui règne ici est indescriptible. Les meilleurs hommes qui siègent dans nos comités cherchent secrète- 1. Preussische Jahrbûcher, t. XLIII, année 1879, p. 479.
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ment du service ailleurs. Grands et petits méprisent et maudissent Gœthe. Le président de chambre a été renvoyé, parce qu'il ne cessait de dire depuis quatre ans qu'il fallait réduire les dépenses, que les choses ne pouvaient aller plus longtemps ainsi ^. Les meilleurs sont dédaignés, découragés ; tous les serviteurs du duc lui sont rendus suspects ; c'est pour cela que Gœthe prend tous les emplois importants. Depuis qu'il est noble, il a ses réceptions tous les samedis ^, mais il n'y vient que de jeunes dames, de jeunes officiers et des damoiseaux, Mme de Stein et Mme de Schardt ; notre chère duchesse ellemême y va, parce qu'il est noble... » Elle énumère à la fin toutes les fonctions de Gœthe : il ne lui suffît pas d'être membre du Conseil privé, il est en même temps « le comédien et le favori du duc et le Directeur de ses
1. Le président de Kalb fut congédié à cause du désordre qu'il avait mis dans les finances.
2. Ici encore, Caroline se trompe ; ces réunions sont antérieures à, l'anoblissement de Gœthe.
plaisirs^ ». Caroline n'avait, heureusement, que des colères intermittentes. L'amitié se maintint à travers des brouilles passagères ; mais l'ancienne cordialité était perdue, et il fallut des circonstances particulières pour la faire revivre de temps en temps dans une certaine mesure.