Livre XIII, chapitre II
et le lieu. » Puis, appuyant sa définition sur les faits qu'il vient d'exposer, il ajoute : « Le Destin révèle ses intentions par les choses qui arrivent et par la manière dont elles arrivent. Le philosophe qui considère l'histoire n'a donc qu'à développer ces intentions d'après les faits qu'il peut constater dans toute leur étendue. Pourquoi la civilisation g-recque estelle apparue sur la terre? Parce qu'il y a eu des Grecs, et que, certaines circonstances étant données, ils n'ont pu être que des Grecs civilisés. Pourquoi Alexandre est-il allé dans l'Inde ? Parce qu'il e'tait Alexandre, fils de Philippe, et que, d'après les préparatifs de son père, d'après les exploits de sa nation, d'après son âge et son caractère, d'après l'impression qu'il avait gardée de la lecture d'Homère, il ne pouvait agir autrement*. » On ne saurait mieux dire; mais si les faits s'expliquent par eux-mêmes et par leur enchaînement naturel, que reste-t-il à faire au Destin, même à un 4. Livre XllI, chapitre VU.
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Destin qui a des intentions (Absichten) ? Après « la fleur » de la civilisation grecque, rhistoire de Rome apparaît comme un arrêt et presque un recul dans la marche de l'humanité. Quel fut le résultat de la conquête romaine? Le pillage et la dévastation. Elle commence par dépeupler l'Italie. Puis elle couvre la Sicile de ruines. « On ne croira jamais combien la domination de Rome fut fatale, dans ce coin du monde, aux arts, à la culture du sol, au développement de la pensée. » Ensuite, « les Romains s'introduisirent dans l'Orient, en qualité d'héritiers ou de tuteurs, d'arbitres ou de pacificateurs; mais là, comme une juste récompense de leurs bons services, ils recueillirent le poison qui devait corrompre leur propre constitution... Je ne puis dire, continue Herder, si ce n'est pas avec un sentiment de tristesse plus profond encore que j'assiste par la pensée aux désastres de l'Espagne, des Gaules et des peuples du Nord, sur lesquels les Romains appesantirent leur joug. Au moins
les nations qu'ils détruisirent dans FOrient avaient porté leurs fruits; mais là c'étaient des boutons pleins de sève qui étaient écrasés dans leur première croissance, de telle sorte qu'on distingue à peine leur genre et leur parenté^. » Des historiens ont voulu voir dans l'unité du monde romain un pian providentiel pour favoriser l'extension du christianisme. C'est une illusion, selon Herder, une vue systématique et étroite, qui tend à fausser le jeu des réalités historiques, où les fins et les moyens se croisent et se combinent en mille manières. « Quelque pénétré que je sois, dit-il, des bienfaits que la religion chrétienne a apportés à l'humanité, je ne puis croire qu'une seule pierre milliaire ait été posée par les Romains pour lui préparer les voies. Ce n'est pas pour elle que Romulus a fondé sa cité, que Pompée et Crassus ont traversé la Judée. Encore moins ces établissements que la politique romaine a créés en Europe et en 1. Livre XIV, chapitre III.
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Asie ont-ils eu -pour but d'annoncer le Christ à l'univers. Rome a adopté le christianisme^ comme elle a adopté le culte d'Isis et les superstitions les plus grossières de TOrient. Ce serait faire injure à la Providence divine de supposer que, pour l'accomplissement de son œuvre la plus sublime, pour faire triompher la vérité et la vertu, elle n'ait eu d'autres instruments que les mains tyranniques et ensanglantées des Romains. La religion chrétienne s'éleva par^ sa propre force, comme s'était élevée la puissance romaine, et si elles s'unirent plus tard, elles ne gagnèrent ni l'une ni l'autre par leur union. Il en sortit un être hybride, romano-chrétien, tel que beaucoup souhaiteraient qu'il ne fût jamais né ^. >>
On prévoit, d'après les derniers mots, quel sera le jugement de Herder sur les périodes suivantes. Il avait l'intention de mener son récit jusqu'à la Révolution française. Ce projet, comme tant d'autres, a été remis d'année en année, et