Livre XIX, chapitres I", n et IV
LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 155
saient donc à des conclusions différentes. C'est que, dans Fintervalle qui les séparait, l'historien avait changé. Soit par l'influence de Gœthe, qui avait succédé chez lui à celle de Hamann, soit simplement par le progrès de ses études, son romantisme s'était attiédi. Les grandes dates de l'histoire étaient maintenant pour lui la Grèce, la Renaissance, môme ce dix-huitième siècle, qui devait amener, pensait-il, le triomphe définitif de l'Humanisme. Ces manières différentes d'interpréter les mêmes faits, ces contradictions chez le même observateur, montrent ce que la philosophie de l'histoire a d'hypothétique. Elle apporte un utile correctif à la recherche minutieuse des détails, elle excite la curiosité, elle suscite la comparaison, elle favorise les vues d'ensemble; mais c'est méconnaître son rôle que de revendiquer pour elle la certitude d'une science de la nature.
RENAN, dans un passage des Souvenirs de jeunesse, envie le sort de Herder, qui a pu être pasteur d'une église chrétienne sans être gêné dans ses recherches scientifiques. Il y a plus : Herder a pu être ouvertement spinosiste, dans un temps où Spinosa était traité d'athée, sans perdre la confiance de ses paroissiens. Il est vrai qu'il s'est attiré je blâme de ses collègues en philosophie, qui juraient par d'autres systèmes; il s'est brouillé avec Lavater, avec Jacobi ; mais il avait pour lui le grand spinosiste Gœthe.
Spinosa a exercé un pouvoir de séduction sur toute la httérature allemande du dix-huitième
siècle, et Herder ne pouvait pas y échapper. La partie théorique des Idées en est déjà une preuve. Cette Nature qui n'est pas seulement créatrice, mais qui semble avoir conscience de l'être, qui a des « intentions », des « pensées », et qui les réalise dans la multitude des créatures, toute cette vague mythologie qui flotte sur les conceptions scientifiques de Herder, est teintée de spinosisme.
Il avait lu une première fois V Ethique à Buckebourg, et il avait été frappé du calme religieux qui respire dans le livre du grand athée. Plus tard, dans ies Lettres théologiçues, il en recommandait la lecture aux jeunes théologiens. 11 s'occupait de la publication du premier volume des Idées^ lorsqu'il reçut une communication de Frédéric Jacobi, l'aimable philosophe qui pratiquait noblement le culte de l'amitié, et qui voyait passer dans sa demeure hospitalière de Pempelfort toutes les célébrités littéraires du temps. Jacobi n'était pas l'homme des hardiesses philosophiques ; il avouait s'être jeté dans
Torthodoxie par impuissance de se créer une philosophie ou d'en adopter une qui ie satisfît complètement; il se disait payen par l'intelligence et chrétien par le cœur. Il aimait les confidences épistolaires, que ce fussent de simples effusions de l'âme ou des dissertations morales. Ayant su que Mendelssohn préparait un ouvrage sur Lessing, il lui écrivit que, d'après des conversations qu'il avait eues avec Lessing, il avait lieu de'croire que celui-ci, du moins à la fin de sa vie, avait été spinosiste. Il communiqua sa lettre à Herder, qui en fît part à Gœthe. Jacobi connaissait l'opinion de Gœthe sur Spinosa, mais il pensait que Herder essayerait de corriger ou d'atténuer le jugement de Lessing. Herder mit trois mois à lui répondre ; enfin il lui déclara qu'il était heureux d'avoir trouvé en Lessing un corehgionnaire philosophique, que si Jacobi pouvait lui faire encore d'autres communications pareilles, ce serait « un vrai régal » pour son âme, enfin que plus il y réfléchissait, plus il lui semblait que le spinosisme
était la seule philosophie conséquente avec ellemême.
La réponse n'était pas sans ironie. Sept mois après, en 1784, Jacohi vint à Weimar. Les entrevues furent cordiales, mais l'opposition entre les esprits n'en fut que plus manifeste. Herder, avec sa souplesse instinctive, n'avait pas de peine à allier les systèmes les plus contraires. Il ne lui répug-nait nullement de voir dans la substance universelle de Spinosa la Providence divine qui régit et anime toutes choses, et dans Spinosa lui-même un organe de la divinité, au même titre que le Sauveur du monde. Aux yeux de Jacobi, tout se simplifie, et en même temps tout se rapetisse ; la substance n'est qu'une abstraction, et un Dieu qui est tout supprime tout ce qui n'est pas lui. En 1785, il développa sa manière de voir dans un écrit intitulé : Sur la doctrine de Spinosa, Lettres à Moïse Mendelssohn ^, oii il répondait à la fois à Herder et à
1. Ueber die Lehre des Spinoza, in Brie f en an Herrn Moses Mendelssohn ; Breslau, 1785.
Mendelssohn, celui-ci, par une étrange méprise, l'ayant accusé lui-même de spinosisme. Deux mots, selon lui, résument la philosophie de Spinosa : athéisme et fatalisme. Il la trouve contraire à toute religion. Il appelle même à son aide, pour la réfuter, des déclarations empruntées aux ouvrages de Herder et de Gœthe.
Herder ne pouvait plus se taire. Il pubha, en 1787, un petit écrit, dont le titre, Dieu^ Quelques dialogues^ avait quelque chose d'imposant dans sa brièveté ^. Ce n'est pas une réhabilitation de Spinosa, dit Herder; il n'en a pas besoin, et la forme du dialogue l'indique suffisamment ; c'est un simple échange d'idées. Deux personnages causent ensemble : Philolaûs, qui, sans avoir lu Spinosa, est imbu du préjugé courant contre le spinosisme, et Théophron, qui s'applique à le détromper. L'ouvrage est précédé d'une biographie de Spinosa en trois pages, qui n'est qu'une énumération de ses vertus,
l.Gott, Einige Gesprache; Gotha, 1787.
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d'autant plus convaincante, qu'elle est présentée dans le style le plus simple et sans le moindre appareil oratoire. Théophron établit d'abord, contre Kant, que l'existence de Dieu peut se démontrer théoriquement, et contre Jacobi qu'on peut atteindre Dieu par le raisonnement, aussi bien que par la foi. Quant au Dieu de Spinosa, on lui fait, dit-il, une querelle de mots, lorsqu'on lui reproche de manquer de personnalité. Qu'est-ce, en effet, qu'une personne, et que veut dire la personnalité ? Si Ton remonte à l'origine du mot, une personne, persona^ c'est d'abord un masque de théâtre, puis un caractère dramatique, enfin un caractère en général, surtout dans ses traits distinctifs. L'idée qui s'attache essentiellement au mot est celle d'une chose qui distingue, qui sépare. Or Dieu ne se sépare pas, ne se distingue pas, puisqu'il embrasse tout et qu'il est tout. On voit que Théophron est fort dialecticien. Sa réponse est plus simple, lorsqu'il s'agit du reproche de fatahsme qu'on fait au système de Spinosa.
La liberté, dit-il, est un beau sujet de dispute pour les écoles ; au point de vue pratique, elle a moins d'importance. Nous connaissons le bien : que nous le fassions par un libre choix ou par Teffet d'une impulsion, l'essentiel est que nous le fassions.
Théophron est panthéiste à la façon du vieil Heraclite. Le monde lui apparaît comme un flux perpétuel. Chaque être reçoit, à sa naissance, une part de la force universelle ; il en jouit pendant l'heure qui lui est dévolue, et il la transmet à d'autres êtres issus de lui. « Chaque force qui se manifeste dans l'espace et dans le temps est enfermée dans les limites que lui tracent l'espace et le temps... 11 n'y a point de mort dans la création. La mort est la disparition de ce qui ne peut durer; c'est l'effet d'une force éternellement jeune et incessamment active... Aussi longtemps que la fleur a vécu, elle a travaillé à son épanouissement et à la multiplication de son être. Le jour où elle est morte, une forme usée a disparu ; la force vivante qui
Tavait produite s'est retirée, pour reparaître bientôt plus jeune et plus belle. . . »
C'est l'immortalité de l'espèce, telle que Schopenhauer la définira plus tard. Heureusement que Philolaiis est persuadé d'avance de l'immortalité individuelle. Ainsi l'optimisme de Leibniz vient corriger à propos, dans l'esprit de Philolaiis comme dans celui de Herder, les conséquences extrêmes qu'on pourrait tirer du panthéisme spinosiste.
LE malheur de la plupart des hommes, dit Pascal, c'est de ne pouvoir se tenir tranquilles. Herder, avec sa nature inquiète, n'a jamais pu se contenter nulle part. Il avait mille projets en tête, une chaire de professeur à Gœttingue ou à léna, un poste de prédicateur à Hambourg ou à Berlin. Il négociait, consultait, et finissait par se convaincre que les ennuis qu'il avait à subir à Weimar étaient compensés par des agréments qu'il ne retrouverait pas ailleurs. Un de ses amis, dans une lettre, lui applique une légende, celle de cet homme qu'une ombre noire accompagne à chacun de ses pas. Le matin, le soir, dans la maison, dans la rue,
partout où il va, Tombre est là. Il part, pour s'en défaire ; elle disparaît d'abord et semble l'avoir quitté ; mais la voilà qui revient et se remet à ses côtés, compagne inséparable. Herder n'a jamais pu éloigner de lui l'ombre noire qui le poursuivait.
Il avait le désir du changement, sans avoir le goût des voyages. Il était de ces voyageurs qui portent la terre natale attachée à la semelle de leurs souliers, et pour qui le meilleur moment du voyage est celui qui les ramènera sous le toit accoutumé. Les dix mois qu'il a passés en Italie lui ont procuré quelques sensations momentanées ; les monuments de l'art, les souvenirs historiques, le ciel et la mer, n'ont pu le laisser indifférent; mais, en somme, de tous les spectacles qui ont passé devant ses yeux, il ne lui est pas resté une impression pure et profonde, et l'ombre noire qui s'attachait à lui a gâté toutes ses jouissances.
Au mois d'avril 1788, le chanoine Frédéric de Dalberg, le frère cadet du prince pri-
mat Charles de Dalberg, lui ofîrit de l'accompagner dans une promenade de cinq ou six mois à travers « le pays le plus beau et le plus heureux de l'Europe ». Frédéric était un homme aimable et mondain, d'apparence chétive et de santé délicate, grand amateur d'arts, et qui avait mis en musique quelques poésies de Herder. Celui-ci accepta avec empressement. N'avait-il pas devant lui l'exemple de Gœthe, dont les lettres de Rome débordaient d'enthousiasme ? Et lui-même n'avait-il pas éprouvé de bonne heure la nostalgie du Midi, cette maladie de tous les Allemands de son temps? Le duc Charles- Auguste ne se borna pas à lui accorder] un congé, mais le félicita « de pouvoir se rafraîchir dans un air plus libre que celui qu'on respirait sous le grand toit d'ardoise du presbytère ».
Le 6 août, Herder se mit en route par Bamberg et Nuremberg. Les deux voyageurs s'étaient donné rendez-vous à Augsbourg.
Jusque-là, les impressions de Herder furent
excellentes. « Tu ne te figures pas, écrit-il à sa femme, avec quelle distinction je suis reçu partout ; c'est au delà de tout ce que je pouvais attendre. » Dans le catholique Bamberg, professeurs et étudiants lui font des courbettes, quoique personne n'ait lu ses livres. Mais à Augsbourg, quel est son étonnement, lorsqu'il voit venir avec le chanoine Dalberg une jeune veuve, Mme de SeckendorfF, la belle-sœur d'un conseiller à la cour de Weimar ! C'était désormais un voyage à trois, et il n'était que le [troisième. Au reste, ce voyage entre un chanoine catholique, un pasteur protestant et une coquette n'avait rien de choquant au point de vue des mœurs de Weimar. « Je regrette seulement, écrivait Caroline Herder à son époux, que désormais tu sois obligé de voyager en arrière et de tourner le dos au paysage. »
Mme de SeckendorJBT était une femme capricieuse et tyrannique. C'était un voyage de plaisir qu'elle entendait faire; les curiosités de
la route Tintéressaientpeu. Elle voulait gagner Rome au plus vite, et, dans l'après-midi du 19 septembre, on entra en effet dans la Ville éternelle, après s'être arrêté à peine aux stations intermédiaires. Cependant la bourse de Dalberg s'épuisait; il fallut faire des économies, et elles retombèrent sur Herder. Déjà à Roveredo, n'avait-il pas été obligé de payer son café? A Rome, on dut se séparer; Herder reçut une indemnité pour la suite de son voyage, et il prit un logement à part. Mais la contrainte qu'il s'imposa pendant un long mois lui ôta toute liberté d'esprit, et sa vie ne fut plus à la fin que « poison et dégoût ».
La duchesse Amélie, qui avait quitté Weimar peu de jours après lui, arriva heureusement pour le tirer d'un découragement complet. Il s'attacha désormais à elle, et se retrouva, dit-il, comme en famille. Au fond, il se sentit toujours mal à l'aise. Ce n'est pas lui qui aurait jamais éprouvé, même s'il était resté plus longtemps à Rome, ce renouvellement que le
Midi opéra dans Tâme de Gœthe. L'homme du Nord était trop enraciné en lui pour être facilement extirpé ou seulement redressé. Il avait le culte des arts sans être artiste, comme il avait le sentiment de la poésie sans être poète. 11 déclare, dans une lettre, que les monuments de la sculpture ancienne l'intéressent plus que « tous les miracles de Raphaël », mais il ne les considère qu'avec l'œil du philosophe. Il raisonne sur les dieux et les déesses, il les réduit en abstractions et en symboles, il en fait des « catégories de l'humanité ». Quant à ce peuple léger des artistes et des modèles, que Gœthe lui avait recommandé, ,il le méprise. « Gœthe a beau dire, écrit-il, je ne puis pas, comme lui, rôder dans les ateliers. Ne m'a-t-il pas empêché d'emporter ma robe noire? Maintenant, il faut que je m'en fasse faire une, pour pouvoir me présenter dans le monde. » Ce monde était celui des monsignori. Caroline lui conseille une robe violette, la couleur des évêques. Gœthe lui avait dit aussi
que, s'il voulait [bien connaître Rome, c'était par les Romaines qu'il devait commencer. Herder ne distingua, parmi les Romaines, que l'Allemande Angelica Kaufmann, pour laquelle il éprouva une de ces amitiés voisines de l'amour, comme celle que lui avait inspirée Mme de Schardt. Parfois il regrettait d'avoir connu l'Italie trop tard. « Je me trouve, dit-il dans une lettre à la duchesse Louise, comme dans une vaste mer, entouré de grosses vagues qui me soulèvent, puis soudain me laissent retomber ou me jettent sur un écueil. De toute ma vie, je ne me suis senti si mal à Taise. Même les plaisirs intellectuels que l'on goûte ici, il me semble parfois qu'on les paye trop cher. »
Le jour du nouvel an 1789, il partit avec la duchesse Amélie pour Naples. Après Rome, c'était un repos, une détente. « Ici, écrit-il à Caroline, on ne saurait garder longtemps le plus petit nuage sur le front ; le vent l'emporte aussitôt. Dieu soit loué, je trouve du moins
dans cette atmosphère un profit de mon voyage. Si vous étiez tous ici, nous irions passer Tété à Ischia; nous vivrions loin du monde, mais comme si le monde entier nous appartenait. C'est ici que je voudrais t' avoir près de moi, mais non dans ce maudit Rome ; c*est ici un lieu que Dieu a fait. » Il lui fallait cependant repasser par Rome, avant de prendre le chemin du retour. Le second séjour qu'il y fit, du 20 février au 15 mai, fut troublé par des accès de toux, qui devinrent déplus en plus fréquents et menacèrent même de l'arrêter à Milan. Le 9 juillet, par une nuit claire, quand déjà Taube blanchissait le ciel, il rentra dans son presbytère, se félicitant de l'expérience qu'il avait faite, mais bien décidé à ne pas la recommencer.
HERDER était encore à Rome, quand le gouvernement de Hanovre lui fît offrir, par l'intermédiaire du philologue Heyne, une chaire à l'université de Gœttingue. C'était la iroisième fois qu'on essayait de l'attirer à Gœttingue, et cette fois dans les conditions les plus avantageuses. Il sel ait, en même temps que professeur ordinarius, premier prédicateur universitaire et membre du Consistoire ; il fixerait lui-même, « d'après sa situation actuelle », le chiffre de son traitement; il lui serait tenu compte de ses frais de voyage et d'installation ; enfin, en cas de décès, une pension de deux cents thalers était assurée à sa veuve, « Il semble, écrivait-
il de Rome à Caroline, que le Destin s'occupe encore une fois de nous. » Avec son habitude de consulter les oracles au lieu de faire acte de volonté, il fut d'abord très perplexe. Rien ne l'attirait à Gœttingue, pas même ses relations avec quelques membres de l'université, mais le séjour de Weimar lui pesait de plus en plus. « Tu sais, dit-il encore à Caroline, que, de toute la cour, c'est la duchesse Louise que j'apprécie le plus, mais tu sais aussi combien sa bonté est impuissante. J'estime beaucoup le duc, mais que peut-il pour nous ? En général, je ne puis te dire combien je suis las de tout commerce avec les princes et les princesses. Ce sont de grands enfants, sur lesquels nous n'avons aucune prise. Pour Goethe, je vois chaque jour davantage que nous ne pouvons plus compter beaucoup sur lui. Nous ne sommes pas à notre place à Weimar; nous y sommes seuls, et nous le serons de plus en plus. »
Herder jugeait mal les sentiments de Gœthe, qui, en son absence, et d'accord avec Garohne,
s'occupait de l'attacher définitivement à Weimar en améliorant sa situation matérielle. Goethe représentait, d'un côté, à Herder qu'il trouverait partout « des indifférents, des envieux et des hypocrites », et, de l'autre, au duc Charles- Auguste que le départ de Herder causerait un grand dommage à la ville de Weimar et même à l'université d'Iéna. Finalement, la situation de Herder fut réglée sur de nouvelles bases ; son revenu fut élevé aux environs de deux mille thalers ; le duc payait ses dettes, sans qu'il en arrivât rien aux oreilles du public (auf eine Arff dass im Publico nichts davon eklatieré) ; enfin il promettait de s'occuper des enfants, de faire les frais de leur instruction, de pourvoir à leur établissement. Herder resta donc à Weimar, presque malgré lui, comme un prisonnier qui a manqué l'occasion de rompre sa chaîne ; et son état de santé qui s'aggravait, sa bile qui le tourmentait, ses accès de goutte qui devenaient plus fréquents, ne contribuèrent pas à adoucir son humeur.
Il était revenu d'Italie à l'époque oij les débuts de la Révolution française attiraient les regards de toute l'Europe. Les gouvernements craignaient le contre-coup des événements de France, lorsqu'ils ne guettaient pas l'occasion d'en profiter. Les gens de lettres, nourris d'idées libérales, s'efforçaient de concilier leur assentiment aux doctrines nouvelles avec leur attitude vis-à-vis des princes qui les protégeaient. Herder, à qui sa fonction permettait d'être mauvais courtisan, était connu à Weimar pour ses sentiments démocratiques ; il les exprimait même avec une franchise qui menaça par moments de lui faire perdre les bonnes grâces de son souverain et surtout de sa noble amie la duchesse Louise. Il ne cachait pas sa préférence pour le gouvernement républicain, quoiqu'il ne citât comme exemples que les républiques de l'antiquité. Il était partisan de la suppression des classes, n'admettant pas que, parmi les hommes, les uns fussent nés pour commander et les autres pour obéir; au moins,
pensait-il, les premiers devaient-ils justifier leur privilège par leurs vertus. U désapprouva l'invasion de la France par Tarmée du duc de Brunswick, quoique Charles-Auguste y exerçât un commandement. 11 s'efforçait, par égard pour d'illustres amis, de « brider sa langue », comma il le dit dans une lettre à Knebel, mais son opinion tenait trop à l'ensemble de sa philosophie pour ne pas ëclater malgré lui. La Révolution lui apparaissait comme le plus grand fait de rhistoire depuis Tavènement du christianisme et la Renaissance des lettres anciennes ; il pensait même qu'elle pourrait amener, par ses conséquences plus ou moins éloignées, la réalisation du rêve qu'il ne cessait de caresser, l'établissement de l'Humanisme sur la terre.
Les Lettres pour r avancement de l'Humanisme ^, le testament politique de Herder, devaient consacrer les espérances que lui avaient fait concevoir les premiers actes de la
1. Briefe zu Befôrderung der Humanitàt; dix recueils; Riga. 1793-1797.
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Révolution. Mais les événements qui suivirent, le règne des Jacobins, leur intervention dans les affaires intérieures de l'Allemagne, la condamnation de Louis XYI, celle de Marie- Antoinette, lui causèrent une sorte d'effroi. Il reprit son manuscrit, remania certaines parties, en supprima d'autres, et il en résulta un ouvrage confus, où le vague des idées s'ajoutait à Tincohérence de la forme.
Ces lettres sont censées écrites par quatre personnages, formant un sorte d'académie, et se communiquant leurs impressions à propos de leurs lectures. Nous voyons passer devant nos yeux une série d'hommes illustres, mais qui n'ont entre eux aucun lien apparent, et dont quelques-uns du moins n'ont aucun rapport avec l'Humanisme : Franklin, le roi de Prusse Frédéric II, l'empereur Joseph II, Lessing, Luther, Machiavel, le président De Thou. Les quatre correspondants sont désignés par des lettres de l'alphabet ; rien ne les distingue l'un de l'autre ; ce que dit le premier
pourrait aussi bien être dit par le second ou le troisième, et les extraits et les analyses qu'ils nous donnent ne perdraient rien à être simplement rangés les uns à la suite des autres. L'esprit de l'ancien manuscrit se retrouve encore, à ce qu'il semble, dans certaines parties d'une portée plus générale. En face d'une Europe troublée, et qui menaçait de se séparer en deux camps, Herder a son projet de paix perpétuelle, qu'il oppose à celui de l'Abbé de Saint-Pierre. « Il faudra que peu à peu, écrit-il, un sentiment de solidarité naisse entre les nations, de telle sorte que chacune éprouve en elle-même ce qui arrive à toutes les autres. Alors, on haïra celui qui empiétera sur les droits du voisin, nuira à son bien-être, l'offensera dans ses mœurs et ses croyances, voudra lui imposer l'idée d'une prétendue supériorité. Celui qui, sous un prétexte quelconque, franchira sa frontière pour opprimer le voisin, lui porter des dieux étrangers, le contraindre dans sa religion, dans son art, dans sa manière de
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penser et de vivre, trouvera un ennemi dans chaque peuple, lequel fera un retour sur soimême et se demandera : pareille chose ne pourrait-elle pas m'arriver ? Que cette conviction se répande, et il se formera peu à peu une alliance entre les nations civilisées contre toute puissance envahissante. Il faut compter plutôt sur cette alliance secrète que sur une entente entre les cabinets et les cours, comme la conçoit l'Abbé de Saint-Pierre. De ceux-ci on ne peut espérer aucun progrès, mais il faudra bien qu'eux aussi suivent enfin la voix des nations. » De telles pages ne manquaient pas d'originalité, ni même de hardiesse, à l'époque et dans le pays oii elles furent écrites. Elles sont trop rares dans un gros livre. Herder n'écrivait plus avec sa verve d'autrefois. « Je suis brisé et vidé, » dit-il dans une lettre à Gleim du 18 novembre 1796 ; et à son fils Auguste, au mois de janvier suivant : « Je travaille à la dixième partie des Lettres sur l'Humanisme^ mais avec fatigue. La matière me surmonte.
Il me semble que j'écris trop. Je chante sans écho. » Il faut dire aussi qu'il attendait la rémunération de son travail, à mesure qu'il envoyait les feuilles à l'impression ; il était devenu l'esclave de sa plume.
Peut-être est-il permis de voir une confession discrète et voilée, un aveu résigné de sa décadence, dans un fragment d'une quinzaine de pages, intitulé Tithon et Aurore, qu'il fit paraître en 1792 ^ La fable de Tithon est racontée dans un hymne homérique. La déesse Aurore a obtenu pour lui l'immortalité, mais elle a oublié de demander aussi la jeunesse éternelle. Tithon, à mesure que ses cheveux blanchissent et que ses membres se dessèchent, se voit confiné dans une retraite obscure. A la fin, il ne peut même plus faire entendre sa voix. Il se diminue et s'éteint, dans une pensée plus cruelle que la mort, la pensée de se survivre. Le symbole est de tous les temps.
« Quoique nulle inscription funéraire ne