‹ Un Prussien libéré; Herder, sa vie et son œuvreChapitre 23 sur 25 · Tithon und Aurora; Gotha · texte numérisé non relu

Tithon und Aurora; Gotha

marque de combien d'années un homme s'est survécu, c'est cependant un phénomène des plus fréquents et des plus curieux dans l'existence humaine. Plus l'essor des facultés a été précoce et rapide, plus l'heure est proche où l'âme laisse retomber ses ailes. La jeunesse passe alors sans transition à l'âge mûr et à la vieillesse. Le lutteur succombe et meurt sans blessure apparente. Un homme peut marcher longtemps parmi les vivants, semblable à une statue sur sa propre tombe. Il n'est plus que l'ombre de lui-même, l'écho du nom qu'il portait...

« A ce meurtre des mérites humains et des forces humaines s'en ajoute un autre, qu'on pourrait appeler le suicide raffiné. Il est d'autant plus regrettable, qu'il ne se rencontre que chez les natures d'élite, et qu'il ruine peu à peu ou même tout d'un coup leur précieux mécanisme. En efifet, des hommes d'un sentiment extrêmement délicat ont un bien suprême auquel ils aspirent, une idée qu'ils embrassent

avec un désir inexprimable, un idéal vers lequel les porte un penchant irrésistible. Otez-leur cette idée, détruisez Timage de beauté qui est devant leurs yeux, vous aurez tué la plante dans sa tendre feuille, et il ne restera qu'une tige flasque et stérile. Que de victimes de ce genre se promènent au milieu de nous ! Mais on ne le croit pas, parce que ce sont eux qui tout d'abord dissimulent leur peine, et qui ne voudraient pas confier même à leurs amis le secret du poison qui les mène lentement à la mort. »

Herder se plaint beaucoup, dans ses lettres, de son isolement, de l'abandon oii ses amis le laissent. En réalité, c'était lui qu se séparait du monde, soit par un regret instinctif du passé, comme on l'éprouve dans la vieillesse, soit parce que le présent lui déplaisait, obéis sait à un mot d'ordre nouveau, avait l'air de se passer de lui.

Ses relations avec Gœthe subirent des alternatives diverses. Lorsqu'un rapproche-

ment se produisait entre eux, c'était ordinairement Gœthe qui avait fait les avances. Il s'intéressa vivement aux Idées sur la Philosophie de f histoire, dont les chapitres étaient lus chez lui, à mesure qu'ils étaient rédigés, dans des réunions du soir, auxquelles assistaient Mme de Stein, Mme de Schardt et quelquefois la duchesse Louise. Pendant le voyage de Herder en Italie, Gœthe s'occupa de sa famille avec une sollicitude dont Caroline elle-même fut touchée. L'arrivée de Schiller apporta un élément nouveau dans le groupement des écrivains de Weimar. Après sa première visite à Herder, Schiller écrivait à Gottfried Kœrner : « Il m'a beaucoup plu; sa conversation est pleine de feu et d'esprit ; mais ses impressions sont toutes de haine ou d'amour. » Ces lignes, dans leur brièveté, contenaient un jugement. En 1794, Schiller demanda à Herder sa collaboration pour la revue les Heures, qu'il avait l'intention de fonder, et cinq articles de lui parurent en effet dans la première année de

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cette revue. Il sembla un instant que les trois hommes, Gœthe, Herder et Schiller dussent former une sorte de triumvirat littéraire. Mais leur esthétique était trop différente pour qu'ils pussent rester longtemps unis. Pour Gœthe et Schiller, Tart était la plus haute expression du génie d'un peuple, la plus fine fleur de la culture humaine. Pour Herder, Fart devait d'abord se subordonner à la religion et à la morale. La publication du Wilhelm 3Ieister montra combien ils étaient loin de s'entendre. Schiller admirait sans réserve, dans le roman de Gœthe, l'observation philosophique et la peinture des caractères. Herder jugea l'ouvrage immoral, et ne s'en cacha même pas devant l'auteur ; « les Marianne, les Philine, tout ce ménage », comme il disait, lui était odieux. Il aimait mieux les romans de Jean-Paul, même ceux de Lafontaine ; ceux-ci du. moins étaient « écrits avec le cœur ». Il traitait encore plus durement certaines ballades de Goethe ; il appelait le Dieu et la Bayadère et la Fiancée

de Corinthe « une apothéose de Priape ». Gœthe se taisait. Finalement, ce fut Mme Herder qui gâta tout. Le duc Charles- Auguste avait promis, à l'époque oij Herder hésitait entre Weimar et Gœttingue, de s'occuper de l'avenir des enfants. 11 comptait sans doute les établir à peu de frais dans les diverses administrations de son duché. Mais Caroline prétendait user de son droit materne 1 pour déterminer librement leur carrière. L'aîné, Gottfried, étudia la médecine à léna. Le second, Auguste, le filleul de Gœthe, et le troisième, Wilhelm, destinés à l'administration des minesj furent envoyés dans un pensionnat français à Neuchâtel. Le quatrième, Adalbert, sous la protection de son parrain Gleim, s'occupa d'agronomie à Hadersleben. Deux autres fils et une fille restaient à la maison. Le budget de la famille se trouva bientôt gravement obéré, et Caroline fit des appels pressants à la cour. Enfin son cœur d'épouse et de mère déborda dans une lettre qu'elle

adressa à Goethe et où elle disait : « Veuillez donc vous souvenir que vous avez été l'instrument du duc dans les négociations qui ont eu lieu. Ne tolérez pas qu'il viole traîtreusement sa promesse : c'est votre devoir de sauver son honneur. Par quoi mon mari a-t-il mérité qu'on lui manque de foi ? Ne nous laissez pas venir à bout, je vous en prie instamment. Je peux prouver que ce sont les affaires du Consistoire qui ont fatigué mon mari et l'ont rendu malade. Qui nous en tiendra compte? Je vous en prie, pour l'amour de Dieu, sauvez votre honneur et celui du duc. Je me suis tue assez longtemps, et je ne vous réponds pas des scènes les plus désagréables. Nous avons besoin d'argent, et il faut que le duc nous le donne : il nous le doit. »

Cette lettre avait été écrite à l'insu de Herder. Goethe n'en fut que plus à l'aise pour faire sentir à Caroline l'inopportunité de sa démarche. Il termina sa réponse par ces mots : « Je vous plains d'être réduite à solliciter des gens que

VOUS n'aimez pas, que vous estimez à peine, dont l'existence vous est indijBférente, et dont le contentement ne vous touche en aucune façon. Sans doute, il est plus commode, dans des moments extrêmes, d'invoquer un dû, que de recevoir par de bons procédés ce dont, après tout, il faut bien se montrer reconnaissant. »

Le duc ouvrit sa bourse, il le fit encore dans la suite, autant que le lui permettait Tétat de ses finances. La duchesse intervint de son côté, à rinsu de tout le monde. Gœthe, désormais, se tint à l'écart.

La publication des Xénies, cette suite jd'ëpigrammes écrites en commun par Gœthe et Schiller, fut une nouvelle pierre d'achoppement. Quelques amis de Herder étaient atteints par les flèches, d'ailleurs peu meurtrières, des deux combattants, et il s'en fâcha. Les Xénies lui apparurent comme un mur de séparation entre l'ancien et le nouveau Parnasse. Il était décidé à ne pas quitter l'ancien ; il s'y rencontrait avec son vieil ami Gleim, l'auteur des Chants d'un

Grenadier, et ils pouvaient discourir à leur aise sur la décadence des lettres entre les mains de Goethe et de Schiller.

Ce fut aussi dans un esprit de retour vers le passé et d'hostilité contre le présent que Herder entreprit de réfuter la philosophie de Kant. Il écrivit, de sa plume la plus rapide, dans Thiver de 1798, une Métacritique pour la Critique de la raison pure * ; deux mois lui suffirent pour réduire à néant, comme il le pensait, le résultat de longues années de méditation. Le criticisme de Kant avait pénétré partout, même dans les facultés de théologie. Caroline nous apprend que ce qui indisposait Herder, c'était de voir déjeunes théologiens se présenter aux examens avec des réponses péremptoires, qui ne faisaient' que mieux ressortir l'insuffisance de leur instruction. Elle assure que l'un d'eux se suicida, dans la crainte d'avoir manqué sa carrière, jet qu'un

4. Eine Metakrilik sur Kritik der reinen Vernunft; deux parties ; Leipzig, 1799.

autre demanda un poste après avoir écrit une dissertation contre le mariage. Herder luimême dit dans son livre : « Que peut faire, à des jeunes gens qui viennent de quitter les bancs de l'école, ce radotage de lubies transcendentales, qu'ils ne comprennent pas, qui ne leur est d'aucun usage, qu'ils ne sont capables ni de contrôler ni de réfuter, mais auquel ils se rallient avec d'autant plus d'enthousiasme, qu'ils y voient la somme de toutes choses. Au lieu de les diriger vers l'observation intelligente, vers l'étude raisonnée des objets, le transcendentalisme leur offre un oreiller de paresse, leur inspire le mépris de l'expérience, leur donne le goût de la dispute niaise, l'arrogance d'une fausse sagesse. Gomme tout leur est fourni a priori^ ils n'ont plus qu'à légiférer sur la nature et sur l'Écriture. Et pourquoi prendraient-ils la peine d'étudier? Ils ont la tête vide : ce sont de parfaits philosophes critiques. » Les grands penseurs ont toujours été rendus responsables de l'abus qu'on faisait

de leur doctrine. Herder nous dit bien, dans sa pre'face, que c'est le système qu'il combat, et non pas l'homme ; mais tout le ton de sa polémique, qui va jusqu'au dénigrement et à l'invective, dénote un animosité personnelle, que des souvenirs de jeunesse auraient dû pour le moins atténuer. Toute son argumentation consiste en une série de citations détachées de leur contexte, auxquelles il oppose d'autres citations, empruntées aux philosophes anciens et modernes depuis Platon jusqu'à Leibniz : tous ont découvert quelques parties de vérité, Kant seul a été un faux prophète.

La Métacritique avait paru en 1799. L'année suivante, continuant sans relâche sa campagne contre le criticisme, Herder donna la Calligone^ o\x il prétendait réfuter la Critique du Jugement de Kant, c'est-à-dire sa théorie des arts et du beau ^, Kant pensait qu'un objet n'est beau que dans l'àme de celui qui le contemple, en d'autres termes, que l'impression du beau

\. Kalligone ; trois parties ; Leipzig, 1800.

est toute subjective. Herder veut que le beau soit inhérent aux objets, et il passe en revue tous les objets qui, dans la nature, donnent l'impression du beau. C'était un retour à l'esthétique de Wolf et de Baumgarten. Sur un seul point, Herder complète l'œuvre de Kant. Son « anticritique » contient quelques pages intéressantes sur la musique, dont Kant ne parle que passagèrement et même avec une certaine mésestime, comme d'un art qui ne s'adresserait qu'aux sens. Herder aime la musique, et il la comprend. Il la présente d'abord avec ses « compagnes », la chanson et la danse, rythmées comme elle ; puis il la considère en elle-même. « La parole, écrit-il, nous a été donnée pour exprimer des pensées. Lorsqu'elle veut traduire des impressions, elle ne fait que balbutier; elle est alors plus éloquente par ce qu'elle ne dit pas que par ce qu'elle dit... Des sons peuvent se suivre et se poursuivre, se répéter et même se contredire; la fuite et le retour de ces magiques esprits

•de l'air constituent précisément Tessence d'un art qui agit par des vibrations... Sans paroles, par elle seule, la musique est arrive'e à former un art. Pan, pour appeler la nymphe Écho, n'a eu besoin ni de paroles ni de gestes ; un roseau lui a suffi, et il a été Pan, le hérault de la musique par tout l'univers. Apollon, quand il a inventé la lyre, n'a eu pour témoin qu'un cygne, et, sa main sur la lyre, il a évoqué le chœur des Muses. Orphée a pu attendrir les puissances infernales en faisant vibrer ses cordes sonores; les paroles d'un mortel n'auraient pas touché les Euménides. »

La Métacritique avait causé un certain émoi dans le monde philosophique et avait même provoqué quelques réphques ; la Calligone eut moins de retentissement. Il était visible que l'attention publique se détachait d'une polémique arbitraire et stérile. Herder n'en continua pas moins à faire le procès à son siècle. Il publia encore, à partir de 1801, une revue, qu'il intitula Adrastée, et dont il fut le seul

Herder. 13

rédacteur ^. Adrastée était, dans la mythologie ancienne, une autre forme de Némésis, la déesse vengeresse. La revue était à la fois politique, philosophique, historique et littéraire. Les numéros se suivirent de près, et la plume de Herder ne fut jamais plus agile. Il reprit à nouveau la théorie de l'épopée, du drame, de la fable, de l'idylle. Il donna, comme pour joindre l'exemple au précepte, une série de drames avec chœurs, qu'il opposait ingénument aux chefs-d'œuvre de Schiller, alors en vogue au théâtre de Weimar. Enfin, mieux inspiré, il versifia les romances du Cid, en se guidant, à défaut de l'original, d'après le texte français en prose de la Bibliothèque universelle des romans. Ce fut sa dernière œuvre, qui ne fut publiée complètement qu'après sa mort, un dernier témoignage de la faculté d'assimilation et d'adaptation qui a fait de lui un des plus merveilleux traducteurs qui aient existé.

i.Adrastea; 0 vol.; Leipzig, 1801-1803.

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Dans l'été de 1803, sa santé déclina à vue d'œil. La duchesse douairière Amélie vendit un collier de perles pour lui fournir les moyens de faire une cure à Éger en Bohême. Au retour, il s'arrêta trois semaines à Dresde, où il fut fêté comme un souverain des lettres. Le 18 septembre, il rentrait à Weimar, sans s'être beaucoup fortifié. Dans les intervalles de sa dernière maladie, il s'occupa encore du dixième numéro de VAdrastée. Il s'éteignit doucement dans la soirée du 18 décembre, et son corps fut déposé dans l'église où il avait exercé son ministère. On grava sur la dalle de bronze qui couvrit son tombeau les trois mots qui formaient sa devise et qui étaient inscrits sur son cachet : Licht^ Liebe^ Leben^ « lumière, amour, vie ». Ce n'est qu'en 1850 qu'une statue lui a été érigée sur la place de l'église.

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