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est LiiK' forèl (lo colonnes précieuses, marbres rai'cs, jaspe, poi pliyro, bi'èchc verLc et violcllo. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuF; sept cent cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrlianian razzia d'immenses espaces. De Raya, deConstantinople, de Rome et sans doute des ruines de Cartbage, elles furent apportées. Quelquefois leurs cliapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de l'Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa. Jl y a quelque chose d'enivrant pour riinagination, dans la demi-lumière de cette incomparable Djamy^ à s'associer au voyage de ces belles indifférentes qui, vers l'an 78G, après avoir soutenu et paré durant des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, par un nouveau détour des destins, issues des temples d'Astarté et de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd'hui au prestige catholique.
La beauté de ces courtisanes vendues à tous les dieux vainqueurs nous attire, et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle nous trouble; quand tous les dieux dont elles portèrent les toits seraient vaincus, des fidèles encore — artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de l'imagination s'ébranlent sous les doigts de la mort — iraient baiser ces marbres polis par une suite immense d'actes de foi... Or, ces invitations aux rêves
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(jue jo (lois A la forôl magnirK|U(' des coloiiiics do (<()i'(l()iie,jelos-r('ti'()Livaisàc!i;u|ii(' l'ois (pic moi i c lier ami me t'aisail pai'voiiir un de ses Essais de sciences maudites. I^^lles naquirent, ces rêveries, jadis dans les vallées de IMuiplirale et du Tigre, ou plus avant encore dans les siècles où notre l'egard se perd ; après avoir nourri Pylhagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits d'Alexandrie, après avoir apporté une part dans l'œuvre de Spinoza, de Hegel, et par là, si l'on veut, imprégné la conception deruniversdontvitnotresiècle,ellesluisent doucement, — comme les porphyres et les jaspes de Cordoue, — dans un canton délaissé de l'esprit moderne, où Guaita trouva son contentement.
Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants cle l'humanité s'imposentà notre vénération. Et soupesant dans ma main l'œuvre du compagnon de ma jeunesse, je me dis : « Sa part fut noble, puisqu'il nous a donné l'expression la plus récente de la plus antique des littératures ecclésiastiques ! »
Il parait qu'cà la lin du siècle dernier la tradition de Toccultisme se trouva fort compromise ; une terrible lutte venait d'éclater entre les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges (jacobins) ; la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. (Je parle d'après le docteur Encausse; je n'ai pas besoin d'avertir que je suis
loin (rallaclicr à ces versions une valeur hisloriiiuc ; mais pour faire connaître, môme superficiellement, ces doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire aussi bien (|uc leur partie dogmatique.) Les sociétés s[)iritualistes, diminuées, mais non écrasées, se recueillirent dans le travail et dans le silence et s'attachèrent à conquérir les intellectuels plus que la masse^ qui fut abandonnée aux jjhilosophes et aux athées. Fabre d'Olivet, Eliphas Lévy, Lucas, Wronski, Vaillant et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de Toccultisme. De 1880 à 1887, les initiés eurent lieu de s'émouvoir : des sociétés étrangères intriguaient pour dépouiller la France et l'aire reporter à Londres la direction de l'occultisme européen. Peut-être môme voulait-on anéantir l'œuvre des véritables maîtres de l'Occident! De là le mouvement réformiste, la reconstitution menée à bonne fin par Guaita. 11 sortit des ténèbres VO?'dre kah balistique de la Rose-Croix, qui comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en Kabbale, accessibles par l'examen. 11 en fut le grand maître et il l'administrait avec le concours d'un conseil suprême, composé de trois chambres. Ainsi Guaita se proposait une triple tâche : l'étude des classiques de l'occulte, la méditation ou efTort pour entrer en communion spirituelle avec l'unité divine, enfin la propagande. C'est dans cette dernière mission qu'il conquit la maîtrise que lui reconnaissent tous les occultistes.
L't'colu matéi'ialistc oflieicllo, nous dit le docteiir Eiicausse, occupait prosiiuû tous les déhouchés intellectuels; elle menaeait de l'aire disparaître ù jamais les hauts enseigTiemeiits des lleruiétistes et des Kabbalistes chi'étiens. A côté des classiques du positivisme, la Rose-Croix crùa les classi<pies de la Kahhale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d'Olivet, et mit à l'étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, Swendenborg-, Martinès de Pasqually, Saint-Martin, qui sont les seuls que la théosophie, digne de ce vérital>le nom, connaîtra plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du xv^ au xix^ siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les sciences et les lettres profanes, ing'énieurs, médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette floraison d'intellectualité s'imposa vite ù toutes les sociétés initiatiques de l'étrang-er par la publication d'une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. C'est Guaita qui la dirig-eait. Sa prodig-ieuse érudition lui permettait d'indiquer en toute sûreté les sujets de thèse pour la plus grande gloire de l'ordre et de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie d'intellectuels était créée dans l'initiation, un Collèg-e de France de l'ésotérisme était constitué et son influence s'étendait vite au loin.
Telle est Fœuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. 11 a réformé leur petite communauté ; ils sont juges de l'accroissement de forces qu'ils reçurent de son intervention. En outre il leur laisse trois gros volumes, Essais de sciences maudites, qu'ils semblent devoir ajouter à ces grands classiques de l'Occulte, respectés et consultés comme des Bibles*...
* On a dit et écrit que le Problème du mal, dernier volume de la série des Essais des sciences maudites, rédigé sur les
Chacun a ses limilcs. 'l'cl oiivr.ii;!' (|iii csl iticu (■;i|)nl)l(' (lo transroi'iiici' un ôlro, ne saura rien (lire à tel autre. Qu'en conclure ? Tout livre a pour collaborateur son lecteur. On Faccorde des livres de science, des livres de philosophie auxquels il faut que l'étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C'est vrai d'une façon plus absolue encore pour ces livres de qualité relii^ieuse qu'on ne peut aborder qu'avec un état d'esprit spécial. Moi qui ne distingue qu'une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swendenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l'hommage de ses émules. Si je trouve à ses ouvrages une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c'est que je ne me suis pas conformé à la belle maxime hermétique : ce Lege^ /(?</e, lege et relege^ labora^ ora et invenies ». Mais quoi! je l'ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. L'émotivité, c'est la grande qualité
notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait. C'est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Si Tarai que nous regrettons avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, pendant sa maladie, dont il supporta les tortures avec une force magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle, il aurait pris des dispositions pour en assurer l'achèvement dans des conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence dicte la conduite de sa famille. Aucune publication inédite, aucune réimpression.
Imiii.-ruie ; profoiuliMiionl nous soininos dos èlros alVrclifs ; rinlellij^oiico, quelle 1res petile elins(^ h la sui-lace de iioiis-inènie et peu si^iiilicalive ! Je sais qu'il fut un [)liilosophe, si, comme je le ci-ols, la pliilos()[)liie, c'est devant la vie le seuliiiienl (»t l'obsession de l'universel, et devant la iiioi'l Tacceptation. J'avais pour devoir de lixcr quelquesuns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d'occultisme, je la confie aux élèves qu'il a formés. Précisément, dans une élude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, les Reuchlin, les Khunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, le docteur Marc riaven a écrit une phrase forte : « Ces hommes furent d'âpres conquérants, en quête de la toison d'or, refusant tout titre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu'ils étaient haut situés ei7ie comptant que sur les titres quon obtient de ses propres descendants* . »
* Voici comment un initié, le docteur Thorion, apprécie, l'œuvre du maître qui l'estimait et dont il reçut l'enseignement :
« Les Essais de sciences maudites, dans leur ensemble, étudient le drame de la Chute originelle, en Eden. Le Seuil du mystère nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches du pommier symbolique. Le Serpent de la Genèse élucide le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique dumot A^a^asA, qui dans le texte de Moïse désigne le tentateur.
« Au sens positif, Nahash, c'est le fait, l'ivresse quelconque qui, envahissant l'homme, le fait rouler au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire qui croit que l'esprit du mal s'est déguisé en reptile. Le Temple de Satan est donc con-
Nous avions ^ardé de nolro jeunesse, (luaila et moi, riiabilude de lire à liaule voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa nioi'l (M cninnic il m'avait lu une d(\s aiilorilés de rOcculle, je pris l'incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon gofit, le sommet le plus solide à l'œil, le plus fier et le plus caractéristique du ^rand massif litt(Taire français.
sacré à. l'examen des œuvres caractérisUqucs du Midin : la Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et sans souci d'en fournir une explication scientifique.
(( Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la Clef de la magie noire, elle permet d'établir une théorie générale des forces occultes, et d'analyser les causes et les effets des rites et des phénomènes décrits dans le Temple de Satan.
« Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l'égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite tout être à s'isoler de l'unité originelle pour se faire centre et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d'Adam. En l'étudiant, Guaita eût abordé le Problème du mal, l'énigme de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption. »
Les amis d'études de Guaita, les F. -G. Barlet, les Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que l'audacieux penseur ne reçut pas la permission de faire ses révélations suprêmes.
Mon ami, faniilit'i' des nuages, setrouvail là, je rrois l>i(M), sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: « H faut être pyrrhouieu, géomètre, clirétien, c'est-à-dire qu'il faut d'abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après, une dévotion passionnée, l'enthousiasme, le stade religieux. » A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement : Guaita n'était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d'éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l'Orient et celles de l'Occident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l'astrologie, la magie, la théurgie et l'extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Le canevas de ces mythes est formé de vérités scientifiques sur lesquelles se plaisent à broder l'imagination, l'esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s'autoriser d'une phrase de M. Berthelot : « La philosophie de la nature qui a servi de guide aux alchimistes est fondée sur l'hypothèse de l'unité de la matière ; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd'hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues profondes des premiers alchimistes. »
[.(' (!()cl('iirl\-iiil H.ii'lcmberg, «iiii fui un <]('<' \)\\\\\l'uM's (l(^ Tiuaila dans los dernièi'cs années, nous donne son témoii;naii,e : « (luaita aimait à m'inlerroger sur le mécanisme psychologique des idé'cs fixes, des obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les préoc('U|)alions des occultistes. C'est qu'il avait la conviction que le merveilleux et le surnaturel ne représentent que des modalités, encore inexpliquées, du phénoménisme naturel et n'infirment en rien les grandes lois qui régissent là vie universelle. H savait que sous les voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités, simples et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques. »
Mais no prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science ? Ceux qui essaient de délinir l'infini et d'exprimer FinelFable sont entraînés à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait injuste de s'arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d'hommes de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. Jl serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, car on risque-
rail ;iV(M' ce faux |uiiism(> (rallcindi'c Iciiis parlios essonliollos, les orf^anes de vie par lesquels elles adlièrenl si ])rofondément à l'âme de leurs fidèles. Il mo semble que si Tou veul se placer juste au }K)inl convenable pour apprécier un penseur comme Guaita, il l'aut d'abord méditer et comprendre la belle devis(^ de qualité i^œthienne : « Ne rien gâter, ne rien détruire. » C'est entendu, mon ami ne marchait pas d'accord avec les idées à la mode de son temps. C'est entendu encore, ce mouvement général (pii met aujourd'hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés par M. le ministre de l'Instruction publique, ne laisse pas d'avoir du grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s'ils n'ont plus d'emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de l'intégrité intellectuelle. Ils traitent d'aliénation la mélancolie si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes en efTetne possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un beau legs du Nord à notre discipline latine.
La biographie de Guaita, appréciée d'après nos idées modernes, peut sembler incomplète. Mais si
nous la fixons attentivement et avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans Tesl)ri t ton le leur importance, nous constaterons (|u'<'l le nous permet de nous représenter ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J'ai lu de pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières, son souci de justice, une sorte de beauté morale qui ne cherchait aucun effet et qui conquérait d'autant plus fortement.
Osons le mot dans une notice sur un théosophe : Guaita vivait continuellement dans hv catégorie de r Idéal. Son effort continuel était de s'en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est toute abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent — peu arrêté, peu clair, mais par là d'autant moins critiquable — sa délicatesse de conscience, l'enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu'il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la vérité, la beauté et la bonté morale, tout lui était étranger.
Cette inaptitude à tout ce qui n'est pas la vie la plus hautement noble concordait d'une façon excellente avec ses manières d'homme parfaitement
courtois. Ses amis l'ont vu dans deux cadres^ inéf;aIomontagi'éaljlos, mais qui l'un etTautre conviennent à un solitaire niysli(|ue. Il passait cinq mois de Tannée dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes, etdont il lui arrivjiit de ne pas sortir pendant des semaines. 11 avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse, des textes latins du moyen Age, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, des traités d'alchimie, les éditions les plus estimées des Van Ilelmont, Paracelse, Raymond LuUe, Saint-Martin, Martinez dePasquallis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d'Eliphas, des reliures signées Derome, Cape, Trautz-Rauzonnet, Chambolle-Duru, des ouvrages de science contemporaine. « Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions de l'esprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de Tintelligence. » Surtout on y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, qui ignorait les journalistes, classait les hommes de notre époque, non d'après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu'il tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d'équité et d'égoïsme intellectuel l'amenait à contredire nos calculs, nos modes et aussi le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de penser en dehors
des conditions générales de l'ôpoque, je reconnais les habitudes ([iie nous avions prises au Ijeau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos bonnes fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté ; on y reconnaît Finlluence des poètes (|ui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d'œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfm, c'est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. .l'y étais aimé sans variation à craindre, puisque c'était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l'absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.
Les sept mois qu'il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la campagne, auprès des siens, dans une intimité de sentiments qui lui était chère et qui satisfaisait pleinement sa conception morale de l'univers. Le château d'Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l'étang de Lindre. Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par les cris des paons.
lies bois lit' chênes tuiijuurs déserts, un vieux |iiirc avec ((ueUiuos bancs bien placés, des a|>|)aileinenls qui gardent h» calme d^'^ vies (|ni s\ (l(''veb)|)|)èi'enl, fout ce décor où il avait i^randi favorisait ses méditations larges et monotones, 11 les [joursuivait durant tontes les nuits. En prolongeant ainsi sesrétlexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisail au terme de ses veilles de voir poindre le jour : aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d absolu et que la mort vient d'acquitter! C'est auprès d'Alteville, contre Téglise de Tarquimpol, qu'il est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d'un nom estimé depuis des générations*.
* Les Guaita seraient d'orig-ine germanique, venus en Italie avec Ctiarlemagne. Certainement, durant tout le moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui de Menag^ioà Porlezza joint le lac deCôme au lacdeLugano. Hommes de guerre ou d'église, et, quelques-uns, poêles. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour s'établir dans la ville libre de Francfort ; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément Brenfano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœtbe. Deux générations de Guaita se sont succédé à Francfort et mariées dans des familles allemandes. Dès celte époque cependant l'administration des verreries de Saint- Quirin, dont ils étaient copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le père de l'occultiste, habitait
Si j'essaio de me rappeler le temps que j'ai vécu depuis ma jeunesse, je n'y retrouve que mes rêves. Eu remontant leur pente insensible, je m'enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d'Orient, l^^lle me laisse apercevoir seulement des ruines etdes feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j'ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d'Italie, les jardins parfumés d'Espagne, qui m'ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romantique tressaillant d'énergies infécondes, il ne manquait rien qu'un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d'être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m'avertit de l'unique réalité.
Nancy et le château d'Alteville dans rarrondissementdeDieuze, qu'il représenta au conseil g'énéral.
Quant à l'ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est toule lorraine. Il avait pour arrière-g'rand-oncle le maréchal comte de Lobau.
Cette petite indication g'énéalog'ique ne paraîtra pas superflue à ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes les prolong-ements, la suite de nos parents et que leurs concepts fondamentaux, parlent par notre bouche. En Guaita se continuaient des âmes allemandes et italiennes.
CoRBEiL. — Imprimerie Éd. Crété.