Un rêve
C'est dans les journaux et les revues qu'il faut rechercher les morceaux de littérature, vers et prose, qu'un écrivain, pour une raison quelconque, renonce à joindre à ses œu\Tes, et prétend vouer à l'oubli.
Les curieux ne l'ignorent pas. L'Appendice à la seconde édition de la Bibliographie romantique [\), de Charles Asselineau, signalait naguère dans le Conservateur littéraire de 1819-20, dix pièces de vers et quantité d'articles de M. Victor Hugo, non compris ou incomplètement reproduits dans les collections de ses ouvrages. Ils sont de la période jacohite de la vie du grand poëte, ainsi que lui-même l'a qualifiée; on peut croire qu'il aura jugé ces diverses manifestations de l'état de son esprit, et de son génie, dans cette phase ini-
(1) Paris, Rouquette, in-8".
liale, comme surabondantes, et qu'alors il se sera décidé à les laisser où elles étaient.
Il ne se pouvait que le hasard le plus heureux put amener la trouvaille d'un pareil ensemble de pièces d'Alfred de Musset, oubliées ou inconnues, mais il eût été au moins singulier de ne rien trouver à glaner de lui, dans quelque recueil plus ou moins ignoré, entre sa toute première pièce, la Branche de myrte, retrouvée dans la Psyché de 1826, et les Contes d'Espagne et d'Italie. Alfred de Musset, il est vrai, au dire de contemporains, avait pris soin de détruire, quoi qu'il ait affirmé dans l'avis au lecteur de son premier livre, tous ses vers à^ enfant, et une bonne part de ses vers d'adolescent, mais ces massacres d'innocents sont-ils jamais aussi complets qu'on se plaît à le croire et à le proclamer? et ne restait-il donc aucun, absolument aucun témoignage des imitations, des incertitudes et des tâtonnements de ses débuts? Ne le siuprendrait-on jamais écoher ? Serait-il à toujours ce fringant, entrant botté et éperonné dans la littérature de l'an 1830, avec Don Paëz, l'Andalouse, Madame la Marquise, et la Ballade à la lune?
Eh bien ! non ; la prétendue ballade qu'on vient de lire nous fait connaître un tout autre Musset, en fermentation et en confusion, l'Alfred de Musset
de 1828, en qui rieu ue fait encore pressentir celui de 1830 ; imitateur, à la diable, de Victor Hugo, fantasmagorique et décidément macabre; rêvant déjà à la lune, et de marquise, mais en quelle compagnie ! de nains, de scarabées, de frelons, de bourreau, de moine, de nonnes, et sa marquise devient cada\Te entre ses bras ! Le fond est d'emprunt; quant à la forme, la forme!
Le dernier des mortels est celui qui cheville.
Telle est la loi , mais qui n'a pas d'effet rétroactif. Cette curiosité littéraire restait perdue dans le n° 42, p. 193, du Provincial de Dijon, fondé en 1828, par M. Foisset, et qui eut pour rédacteur en chef, Charles Brugnot(l). Il s'en faut que ce journal, exclusivement consacré aux belles-lettres, et qui ne dura que six mois, soit inconnu. Sainte- Beuve l'a signalé ; Charles Asselineau a dû l'examiner d'assez près pour son introduction à la seconde édition du Gaspard de la nuit, de Louis Bertrand, qui fut le gérant de cette feuille; mais sans doute préoccupé de son sujet, il aura passé indifféremment par-dessus ces vers, sans en soupçonner l'auteur, malgré les initiales A. D. M., de
(1) Poëte mort jeune. Ses vers ont été publiés par sa veuve ; Dijon, t83-2.
la signature, bien faites pour attirer l'attention d'un chercheur. La pièce est précédée de quelques lignes de présentation au public, auxquelles répond une noie assez vive du rédacteur en chef; elle gourmande, sur sa timidité, le collaborateur qui les a écrites, et en même temps Charles Brugnot s'y fait le champion de M. Paul Foucher, camarade d'enfance d'Alfred de Musset, qui honorait aussi le Provincial de communications poétiques.
Comme Un rêve ne saurait ajouter à la gloire de l'auteur des Nuits, en dépit de cette lune, de cette marquise, et de la tournure assez preste du morceau, qui nous avaient lancé violemment dans la voie de l'attribution, nous hésitions fort à la maintenir. Mais M. Paul Foucher, aux souvenirs de qui nous avons pu faire appel, en fm de compte, a levé nos doutes. La pièce est d'Alfred de Musset, bien qu'elle ne soit pas signée de lui à chaque vers, et peut-être à pas un. La marquise au pied leste qu'on y voit passer, en si méchante compagnie, et qui y subit une si désobligeante métamarphose, n'était pas tout à fait une marquise en l'air, mais la belle marquise de la Carte, fille du statuaire Bosio.
Le poëte était, en 1828, à l'âge indécis où l'on fait aux femmes plus de vers qu'autre chose ; c'est pourquoi nous n'hésitons pas à nommer ici cette
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grande dame. Musset lui dut son goût pour les marquises, si persistant, qu'il gratifiait de ce titre, plein de caresse, madame Louise Golet, ainsi ({ue le lecteur le pourrait voir, de ses yeux, dans le livre intitulé Lui.
Lorsque Charpentier père eut mis son exegi monumentum à l'édition de luxe des œuvres de Musset, illustrée par M. Bida, un bibliophile belge, fort zélé pour la gloire des lettres françaises, le vicomte de Spoëlberg, s'empressa d'en publier une étude critique et bibliographique (1), où il établit que dix-neuf morceaux du poëte, pas un de moins, vers et prose, la plupart bien connus, tous authentiques, soit ignorance, soit parti pris, avaient été omis dans cette réunion d'oeuvres soidisant complète. On n'a pas vu depuis que la librairie Charpentier se soit amendée. Les dixneuf morceaux signalés ne figurent pas dans les réimpressions, et n'y prendront pas sans doute place, aussi longtemps que les œuvres de Musset seront dans le domaine privé. Un rêve sera la vingtième pièce rebutée, n'en doutons pas, et
(1) Etude critique et hibliograpliique des œuvres de Alfred de Musset, pouvant servir d'appendice à l'édition dite de souscription. Paris, 1867, in-8". Cet opuscule est anonyme.
comme les hasards de la bibliographie sont grands, après elle nous ne ferons pas encore une croix.
Souvent nous avons regretté que, dans son consciencieux travail, M. de Spoëlberg n'ait pas, à propos du portrait de keepseake qui orne la grande et grosse édition Charpentier, touché un mot des portraits d'Alfred de Musset, à notre sens, des plus intéressants. Musset, par un privilège unique, réalisait l'idée qu'on s'était fait de sa personne en lisant ses vers ; il eut la beauté et l'élégance mêmes de son génie. Sa grâce, son front inspiré, sa chevelure apollonienne, il garda tout cela inaltéré, jusqu'au bout, dans l'affaissement de l'esprit et le délabrement du corps. Vrai prince de la jeunesse, tel que la jeunesse le pouvait rêver, et qui mort, le resta, et l'est encore, car ce fut en vain que nous vîmes s'essayer après lui, à ce rôle impossible, le pauvre Henry Mûrger, chassieux, à qui la tête pelait, et qui n'avait que du talent.
Quelle serait donc, entre les images peintes, dessinées ou gravées du poëte, la plus approchante de lui-même? Question délicate à laquelle va essayer de répondi'e un de nos amis, qui s'en est également préoccupé.