LES PORTRAITS D'ALFRED DE MUSSET
Les portraits d'Alfred de Musset ue sont guère moins rares que ses autographes : encore, parmi les premiers, convient-il de distinguer ceux qui furent la reproduction véritable de ses traits, de ceux qui les ont idéalisés. Théophile Gautier, rendant compte de l'inauguration, au Théâtre- Français, du buste sculpté par M. Mezzara, n'en cite que deux : le médaillon de David d'Angers, daté de 1831 (1), et le pastel de M. Landelle.
(1) • Le médaillon le représente à vingt ans, de trois quarts, « entouré d'une auréole de cheveux bouclés, le col nu, beau t comme un jeune dieu, avec un grand air byronien ; on dirait « l'Apollon romantique. Cette médaille est un chef-d'œuvre qui « a beaucoup ressemble à cette époque. » {Moniieur universel, 4 mai 1868/
Buste, médaillon et pastel sont précisément ce que l'on pourrait appeler les effigies officielles du poëte. Mais Musset, plus que tout autre, a laissé' dans Fœuvre des artistes, ses contemporains, une trace moins solennelle que les représentations immuables du marbre et du bronze. Il fut longtemps pour eux le gentil garçon à la « taille déliée, « aux cheveux d'an blond de lin, au regard ferme « et clair, aux narines dilatées, aux lè\Tes vermillon- « nées et béantes (1 ), » que M™° Victor Hugo voyait parfois chez ses parents, en compagnie de M, Paul Foucher, et qu'Achille Devéria a peut-être voulu représenter dans une lithographie charmante où d'aucuns veulent voir un Musset d'avant Mardoclie. Il était déjà l'auteur de Namouna et même (le Rolla, quand le Mercure de France (n° 6, 15 juillet 1835) donnait à la suite d'un curieux article , signé Une contemporaine, et intitulé : Quelques gens de lettres dans leur intérieur, un bois de Géniole, représentant Balzac de profil, et Musset, vu de dos, les cheveux roulés sous un chapeau inchné à quarante-cinq degrés, la taille sanglée dans une redingote dont la jupe retombe sur un large pantalon à la hussarde. « L'apparte-
(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie; 1868, 2 vol. in-12, tome II, p. 57.
« meut de M. Alfred de Musset ressemble à Tate- « lier d'un apprenti statuaire et presque à la bou- « tique d'un mouleur, tant les statues et les « masques de plâtre s'y trouvent multipliés. « Joignez à cela un désordre inimaginable d'ar- « moires ouvertes, d'habits et de linge jetés au ba- « sard sur les chaises, et vous retrouverez dans cet « intérieur le poëte comme on le peignait il y a cin- « quante ans dans les comédies. Du reste ce dé- « sordre et cette négligence des soins habituels de « la vie dépeignent à merveille l'auteur spirituel et « dévergondé d'une Nuit vénitienne, et le camarade « de George Sand. »
Ainsi s'exprime la Contemporaine du Mercure de France. On le voit, ce ne sont ni M. de Mirecourt, ni M. Adi'ien Marx qui ont inventé les indiscrétions biographiques, chères aux badauds de tous les temps.
M. Dumas fils possède un délicieux croquis de M. Eugène Lami, daté de 184 1 , et récemment facsimilé par M. Legénisel. La tête seule est terminée, le buste et les jambes sont indiqués plutôt que dessinés par des hachures de crayon noir et de sanguine. « Le poëte-dandy est en pied, de profil « à gauche et la tète découverte, en frac à collet de « velours, en pantalon rayé; le col-entonnoir, à la « mode du temps, maintient le visage dans une
« ligne rigoureusement horizontale ; le bras gauche « est passé derrière le dos, le droit tendu, appuie « à la cuisse les bords du chapeau renversé. Tel « a-t-on pu le voir aux Tuileries, faisant galerie « pour sa part, à l'essaim des beautés. C'est fin, « spirituel et agaçant, car un profil reste toujorus « énigmatique : on voudrait que le modèle se « retournât (1). « Ce croquis, saisi par un jour de soleil dans un jardin public, nous semble de beaucoup plus personnel et plus vivant que le pastel de M. Landelle, gravé sur acier par M. Pollet et par M. Léopold Flameng. « Le pastel, dit Théophile « Gautier, dans l'article cité plus haut, fait voir le « poëte plus avant dans la vie, portant la mous- « tache et la barbe, les cheveux réduits à une « juste mesure, habillé et cravaté en parfait gen- « tleman et tel qu'on pouvait le rencontrer dans « le monde, au théâtre ou à la promenade. C'est « là sans doute l'image qui subsistera de lui, et, « certes , elle est noble , élégante et poétique ; « mais le type du médaillon était plus beau en- « core. »
Un autre portrait, dessiné et gravé à la manière noire par M. Ad. RiS"aut, a été publié dans V Artiste, à une date que nous ignorons ; malgré Tin-
(1) Appendice à la Bibliographie romantique, p. 295.
fériorité de l'œuvre, les contemporains lui accordent du moins le mérite de la fidélité.
Bien que Gavarni passe pour n'avoir fait aucun portrait strictement ressemblant, celui qu'il lithographiapour une série inachevée, intitulée : Célébrités contemporaines en France, rend bien, paraitil, les traits et l'allure du modèle. Cette lithographie a servi pour le Panthéon du XI X" siècle de M. Victor Frond. Elle a été reproduite sur bois dans l'Illustration, tome XXIX, p. 309, 16 mai 1857. Nous en emprimtons la description au catalogue de MM. Mahéraultet Bocher, p. 13, n« 795 :
« De face, en buste, toute sa barbe ; il est dans « un jardin, un manteau à collet de velours sur « les épaules, une canne à la main. A gauche : « 1854. — 4. — 1er état. Avant toute lettre. « 2® : A droite, imp. Lemercier, Paris ; au milieu, « fac-similé de la signature. »
La lithographie de Gavarni, est, avec la mauvaise figure sur acier qui accompagne la brochure de M. de Mirecouit, le dernier portrait fait du vivant du modèle. Lors de sa mort, le Monde illustré donna un croquis sur bois, anonyme : le poète est vu de face, en buste, la tète nue ; au bas, le facsimilé de sa signature. (Tome 1^% n° 4, p. 131.)
Depuis lors, deux bustes, celui de M. Auguste Barre pour le tombeau du Père-Lachaise, élevé par
M. Anatole Jai sur le terrain donné par l'État (1), et celui de M. Mezzara, ont été visiblement inspirés par le portrait de M. Landelle, que M. Charpentier n'a eu garde d'oublier dans ses diverses éditions illustrées; nous lui préférerons toujours, quant à nous, le croquis de M. Eugène Lami, que sa dimension aurait permis de placer eji tète de la fameuse édition grand in-8<», à défaut de la lithographie de Gavarni, puisque ce sont ces deux artistes qui ont le mieux saisi une ressemblance dont bien peu, déjà, peuvent juger.
Maurice Tourneux.
(1) L'Illustration, tome XXXVII, p. 288, a donné un dessin de ce tombeau.
Paris. — Typ. Motteroz, 31, r. Dragon.
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P?ris. — Typ. MoTTERoz, 3i, ftic du Dragon.
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Échéane*
The Library
Unjversity of Ottawa
Dote duc