‹ Un rêve d'amourChapitre 1 sur 10 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEUUS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEUUS

RUB VlVIEriîlE, 2 BIS

A une lieue à peu près de Blois, et t peu de distance de la Loire, se trouve situé le. château de Beausaumon; Torigine de ce nom n'a rien de bien ancien, ni de bien aristocratique. Il fut donné, il y a cent ans à peu près, à une petite masure assise sur le borddu fleuve, et dont le maître avait pécbé un saumon monstrueux précisément en face de sa cabane. Ce hasard avait mis son propriétaire en renom, et lui avait vala la pratique des bonnes tables de Blois, ville fort gourmande, comme toutes les villes parlementaires et épiscopales de l'ancien régime. Toute mode est la source d'une fortune rapide, et celle de Claude Vignot le pécheur marcha d'un tel pas, que peu à peu il put acquérir les champs et les prairies qui environnaient sa chaumière, et que quinze ans après sa merveilleuse pêche il fit bâtir la maison actuelle au sommet de la petite colline qui s'élève en cet endroit. Il est inutile de raconter comment Claude Vignot légua à son fils une assez belle fortune pour que celui-ci devint avocat au bailliage "et laissât un héritier qui pût arriver t s'asseoir sur les fleurs de

lis. Ce fat celui-là qfti joignit le premier le nom de Beausaumon à celui de Vignot. Cette révolution arriva vers l'an 1763, et aujourd'hui personne ne conteste plus à Blois la noblesse des Beausaumon, et ne refuse à leur maison le titre de château, cette maison du reste (nousparlons de la bâtisse) a tout à fait l'air d'être aujourd'hui ce qu'elle n'était pas autrefois. ^ C'est une vaste construction très-large, très-haute et très-so^ lide. Habitation bourgeoise lorsqu'elle était entourée des vétitables castels de l'antique noblesse, elle a grandi de leur ruine, et elle est devenue une demeure presque seigneuriale, depuis l'habitude que nous avons prise de bâtir des villas de papier mâch'é et d'en diviser les appartements avec des paravents faits en pans de sapins et en plâtre, et insolemment nommés cloisons.

C'est dans cette maison que le 30 juillet 1838 étaient réu* nis les personnages suivants : M. de^Beausaumon, conseiller à la cour royale d'Orléans; c'était ce que les hommes politiques nomment un carliste rallié, c'est-à-dire qu'il avait prêté serment, en 1830, à la dynastie nouvelle, et qu'il illuminait les fenêtres de sa maison le V" mai. Seulement les partisans de la révolution de 1830 remarquaient avec une juste indignation qu'il ne mettait maintenant que deux lampions à chaque fenêtre, au lieu de quatre dont il éclairait son dévouement sous la Restauration. Quant aux purs carlistes de la ville, ils méprisaient les deux lampions comme une lâcheté. Du reste, c'est tout ce que nous avons pu apprendre sur M. de Beausaumon, les gens que nous avons interrogés à son sujet nous ayant toujours fait des réponses comme celles-ci :

D. Quelles sont au fond les opinions de H. de Beausaumon?.

R. Madame de Beausaumon, lille d'un tanneur enrichi, se croit le droit de mépriser la royauté bourgeoise, et ne trouve pas Louis-Philippe d'assez bonne maison pour elle.

D. Mais quels sont les goûts de M« de Beausaumon?

UM RÉ?B d'amour. S

R. Madame de Beausaumoa aime fort le monde, et reçoit volontiers quiconque joue le whist avec rage, ce qui est sa passion dominante.

D. Cependant M. de fieausAmon a des habitudes... une manière de vivre...

R. Madame de Beausaumon passe Thiver à Orléans et Tété à la campagne.

D. M. de Beausaumon est-il vieux, est-il jeune, est-il beau, est-il laid ?

R. Madame de Beausaumon a quarante-cinq ans, les mains blanches, les dents belles, l'œil éveillé ; demandez le reste à M. de Latour.

D. 11 nous semble qu'en pareille matière on pourrait s'infonner à M. de Beausaumon?

R. Madame de Beausaumon vous répondrait que s'il s'en souvient» il ne s'en souvient guère.

Nds lecteurs doivent comprendre que nos perquisitions sur le compte du conseiller ont dû s'arrêter devant ce bouclier en jupons qu'on opposait à toutes nos questions ; nous nous sommes donc tourné du côté de M. de Latour.

M. de Latour est un homme de quarante-deux ans, d'une figure blanche et rose, ce qui lui donne un air de jouvenceau qui contraste singulièrement avec son gros ventre et sa tournure empâtée. Il a de très-belles mains, qu'il soigne beaucoup jusqu'au poignet, ce dont on s'aperçoit aisément à un cercle brun qui commence immédiatement sous la manche de l'habit. Il passe pour homme d'esprit, mais il serait difficile de décider s'il doit à cet esprit le droit qu'il a acquis de dire les choses les plus incongrues, ou bien si c'est cette licence qui lui donne une apparence d'esprit. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il est bas, lâche et menteur, sous un air de grosse bonhomie gaillarde qu'il doit à sa panse et à sa bouffissure. Cestau reste un privilège qu'il partage avec tous les hommes gras, qu'on est presque toujours disposé à croire francs

4 UN RftVË D^AHOUE.

et ouverts, tandis que les natures maigres sont en général soupçonnées des plus mauvaises passions.

Les autres personnages qui se trouvaient au château en ce mois de juillet 1838 étaient !i^de Gornuet, fils d'une demoiselle Angélique«Fridoline-Thècle de Beausaumon, msuiée à M. de Gornuet, très-bon et très-vrai gentilhomme, morts tous deux depuis longtemps. M. de Gornuet fils était aussi un gros homme^ mais plein de franchise et de bon sens, carliste par position, quoique au fond il n'eût de passion bien ^ive que pour le bien vivre, adorant la chasse, la table, la bouteille, et jouissant d'une fortune personnelle assez considérable pour ne pas se croire obligé à toutes les soumissions envers madame de Beausaumon, afin de se ménager l'héritage de son oncle. M. de Gornuet était accompagné de sa femme, personne fort insignifiante audke de. M. de Latour; car, dans le salon, elle prenait la moindre place ; dans les conversations, elle n'en prenait aucune, et ne se posait ni en rêverie, ni en distraction^ ni autrement.

Les cinq personnages dont nous venons de parler faisaient le fond de la population séden^re du château; le reste se composait de voisins, d'amis, de collègues qui venaient faire des visites, ou môme demander une gracieuse hospitalité de quelques jours au château de Beausaumon. Ge sont les comparses de l'action faisant chœur et tapissant les murs de leur présence.

Or, le soir de ce jour, au moment où l'obscurité commen* çait, madame Glara de Beausaumon se trouvait seule dans son salon avec M. Fulgence de Latour.

— Mais quels sont donc vos projets , lui disait celui-ci, en faisant venir chez vous H. Lucain Nerlot, votre neveu?

— Lucain Nerlot, répondit madame de Beausaumon, est mon neveu à moi, et je. n'ai aucune envie, puisque le Giél ne mVpas accordé d'enfants et que le nom de Beausaumon

doit finir avec moi, de laisser ma fortune personnelle à H. de Gornuet et à sa sotte de femme.

— (Test donc pour en faire votre héritier que vous consentez à recevoir M. Lucain'^ v

— Pas pour autre chose.

M. de Latour fît une grimace, et reprit d'un air tout à fait dégagé:

— Je vous avoue que cela m'étonne tout à fait.

--£n quoi donc, s'il vous plait? Pensez-vous que je m'accommode des airs indifférents que M. de Gornuet semble avoir pour sa noblesse afin d'avoir le droit de railler la nôtre? G'est une manière de mépris d'autant plus impertinente qu'il n'y a rien à lui rendre, puisqu'il est le premier à se sacrifier.

— Hais, reprit M. Fulgence de Latour, il me semble que vous avez bien mal choisi votre protégé, si vous lui demandez pour première qualité un peu de respect pour les grands noms. M. Lucain Nerlot appartient à une opposition qui touche presque au républicanisme, et je ne sache pas que ces messieurs fassent un grand cas de la noblesse.

— Parce qu'ils l'envient, parce qu'ils en sont jaloux, ce qui est bien différent du dédain de H. de Gornuet. 11 en est des injures que les bourgeois profèrent contre les grands noms, comme des méchancetés dont les femmes laides accablent les jolies femmes : ce sont Autant de louanges.

— Je ne vous croyais pas tant d'ennemis; dit M. de Latour d'un ton câlin.

— De quels ennemis voulez-vous parler? reprit madame de Beausaumon d'un ton fort rogne et en mesurant Latour d'un œil froid.

— Mais de toutes les femmes laides et de tous les })0ur« geois, dit M. de Latour d'un air pincé.

— Pardon, Fulgence, repartit madame de fieausaumpn d'un air très-préoccupé ; je ne vous avais pas compris;

M. de Latour prit la main de Clara et la baiea tendrement; mais elle n'en parut nullement touchée, et reprit, après un assez long silence :

— La seule chose qui m'inquiète, c'est de savoir ce qu'il est maintenant.

— Qui cela?

— Eh bien ! Lucain. Voilà dix ans que je ne l'ai vu, et quoique dans sa jeunesse il eût un air fort distingué, ses liaisons avec les libéraux en ont peut-être fiait un homme très-brutal et très-mal appris.

— D'autant qu'il a eu une jeunesse fort dissipée.

— Ce n*est pas une raison pour être un manant, ce me semble, repartit Clara en caressant Latour du regard.

— Mais tout le monde ne rencontre pas un ange pour le faire sortir de la mauvaise voie, dit Fulgence avec une inflexion pleine d'amour.

Il y eut un silence au bout duquel madame de Beausaumon reprit très-vivement : • •

— La seule chose que je lui demande, c'esf de ne pas fournir matière aux épigrammes de M. de Cornuet.

•— Si vous daigniez lui donner quelques conseils.. .

— Bon! des conseils; c'est un caractère entier qui ne plierait pour rien au monde.

— Hum ! fit de Latour, il vient cependant chez vous dans l'espoir d'un héritage. *

— Hum ! fit madame de Beausaumon, est-ce que vous croyez qu'il se doute en rien de ce que je veux faire pour lui? Mais s'il en avait la moindre idée, je ne le verrais de ma vie.

— Mais quel est donc le charme qui l'attire en ce château? dit imprudemment M. de Latour. ^

— Est-ce que nous ne valons pas la peine qu'on nous fasse une visite ? répliqua très-aigrement madame de Beausaumon.

CN RÊVE D'AMOOR. 7

— Hais une visite qui doit duier trois mois me paraît ressembler à un établissement, et je m*étonne que M. de Beausaumon ait consenti...

Cette nouvelle imprudence de M. de Latour fut cause d'un singulier tressaillement dans la belle Clara ; elle crut comprendre que M. de Latour avait un intérêt caché à la faire sortir hors des gonds. Gomment lui, M. de Latour, venait-U mêler M. de Beausaumon à une action quelconque de la vie de madame de Beausaumon? Elle examina Fulgence, qui affectait un air très-indifférent, et, après cet examen, elle se leva sans daigner lui répondre. Peut-être, sans cette parole indiscrète, M. de Latour eût-il appris qu'une des raisons péremptoires qui avaient obligé Lucain Nerlot à accepter l'hospitalité de sa tante, c'est que son domicile parisien avait été démuni de tous ses meubles par la main vorace des huissiers, et que Paris a une rue qui se nomnie rue de GUchy, et dans laquelle Lucain ne se souciait point d'aller demeurer. Mais M. de Latour avait été plus heureux qu'il ne pensait dans sa gaucherie. Madame de Beausaumon n'avait nullement pénétré l'intention vraie des interrogations de M. de Latour, et elle s'était dit en elle-même :

« Lucain est beau garçon, Lucain est libre; Fulgence est jaloux! »

Jaloux ! si vous saviez comme ce mot flatte une femme, et que de douces consolations il lui apporte! Fulgence jajoux, c'étaient des scènes, des fureurs, des larmes, des raccommodements, de petits espionnages, des tristesses charmantesy des assurances de fidélité, c'était de la jeunesse enfin à retrouver, grâce à l'arrivée de Lucain ; et, bien loin de s'éloigner furieuse, comme le pensait Fulgence, madame de Beausaumon ne le quitta si brusquement que pour ne pas lui laisser voir toute la joie qu'elle éprouvait de cette preuve d'un at^hement déjà décennal. Depuis longtemps l'insQ^ente tranquillité de H< de Latour déplaisait souverai-

ŒUVRES SOUPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC SOULIÉ

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