RUE VI VIENNE, "2 BIS
10 UN RÊVE D*AHOUR.
Clara ne répondit rien, et s'en alla vers H. de Latour en lui disant d*un ton nùnaudier :
— Vous me trouvez donc bien, Fulgence?
Mais Fulgence était devenu soucieux; Un rayon lumineux avait éclairé ses craintes, et il répondit d'un ton très-froid :
— Adorable.
Et en sortant aussitôt du salon, il appela son domestique et lui donna Tordre d'aller à Blois, et de lui amener immédiatement son tailleur. Gela fait, il monta dans sa chambre, se lava les mains, se mit de Thuile antique dans les cheveux, renoua sa cravate, rehaussa la blancheur de son linge d'un faux col tout frais, et reparut dans le salon au moment même où d'un autre côté on annonçait M. Lucain Nerlot.
M. Lucain Nerlot était fils du frère aîné de madame de Beausaumon. 11 avait recueiUi un fort bel héritage et Pavait plutôt perdu qu'il ne l'avait dissipé. De l'argent prêté à des camarades de collège, qui devaient le lui rendre sur la succession d'un oncle qpi n'était pas encore mort ou qui les avait déshérités; des capitaux confiés à des entreprises de journaux par actions, créés pour faire triompher la cause de la liberté et de l'économie publiques, et qui avaient lini par être vendus à l'encan après faillite ; des cautions trop légèrement données pour des amis qui menaçaient de se brûler la cervelle s'ils étaient réduits à déposer leur bilan, et
qui, deux mois après, étaient partis pour la Be^que;: telles étaient les premières causes de la ruine de Nerlot. Mais une aventure éclatante avec une actrice très en renom par son talent et le nombre déjeunes gens qu'elle avait réduit» à la misère, et quelques folies de carnaval avec résistance à la force armée, avaient facilement montré cette ruine comme le résultat d'une vie honteusement dissipée. En conséquence, lorsque M. Lucain Nerlot entra dans le salon de sa tante, tous les regards se portèrent vers lui. Le curé s'attendait à rencontrer un visage maigre, à cheveux plats et à barbe de bouc; la dame couperosée se figurait un gros manant frisé en coup de vent, s'appuyant sur la hanche et se dessinant avec impudence; Fulgence pensait bien que M. Nerlot jetterait son cigare à la porte du salon, et qu'en entrant il ôterait son .chapeau du coin de son oreille; mais il l'avait déjà babillé d'une redingote de velours à boutons luisants, et d'un pantalon à la cosaque, dans les poches duquel il tenait se^ mains non gantées. M. Lucain Nerlot ressemblait si peu à tout ce qu'on s'était imaginé de lui, qu'on crut un moment que le domestique s'était trompé en Tannonçant.
C'était un homme de trente ans à peu près, d'une mise fort simple, d'une tournure élégante et d'un visage d'une beauté fort contestable, mais d'une rare distinction. 11 embrassa madame de Beausaumon, salua cordialement son mari, et demanda à être présenté à tous ceux qui étaient dans le salon. Malgré le désappointement ^ue sa personne avait causé ' à toute la société de Beausaumon, l'accueil fait à Nerlot fut très-froid, excepté de la part de la conseillère et de M. de Cornuet. Madame de Beausaumon triompha de la bonne mine de son neveu, et M. de Cornuet ne vit aucune raison de se montrer désagréable à un parent qu'il voyait pour la première fois. Quant à Lucain, son abord fut égal pour tout le monde, si ce n'est pour M. Fulgence, qu'il examina de la tête aux pieds d'un coup d'œil rapide et peu bienveillant. Clara,
19 UN RÊVfi B'AMOCA.
qui dévorait son neveu du regard, ne lui sut pas mauvais gré de cette espèce d'antipathie soudaine qui révélait à Lucain Tennemi charmant qu'il avait à combattre dans le cœur àe sa tante. Mais la petite joie qu'elle en éprouva se fût de beàu^ coup calmée, si madame de Beausaumon avait deviné que c'était un sentiment de froid mépris qui s'était révélé dans ce silencieux examen. Fulgence ne s'y trompa points et dès lors il y eut de sa part une haine implacable vouée à M. Lu^ cain Nerlot.
Quant aux autres personnes présentes, le premier étonnement passé, elles s'étaient remises en seUe sur leur mauvaise opinion, et s'y étaient raffermies de leur mieux. Forcées de reconnaître que M. Nerlot n'avait point l'air d'un manant, elles supposèrent que sa bonne tournure n'était I qu'une enveloppe de hasard qui cachait les habitudes les plus vicieuses et les façons les plus inconvenantes. On espéra que dès le soir même son manque de savoir-vivre se montrerait par quelque grossière échappée, et contre l'ordinaire presque tout le monde restsC au souper pour jouir de ce spectacle. Ce fut un petit complot fait à voix basse pendant que Lucain causait dans un coin du salon avec sa tante, et répondait à des questions comme les femmes seules en savent faire, et par lesquelles elles pénètrent dans l'intimité de votre cœur, lorsqu'on n'est pas en garde contre cette adroite perquisition. Ainsi, après avoir longtemps entretenu son neveu de l'état de ses mauvaises affaires^ elle lui dit d'un air de maternelle affection :
— Sous quel nom as-tu donné ton adresse aux personnes de Paris avec qui lu as à garder une correspondance?
— Mais sous mon nom, repartit Lucain.
C'est peut-être une imprudence dans ta position. Es-tu
bien sûr de tes amis?
— Je n'ai pas laissé d'amis 4 Paris.
— En ce cas je suis tranquille, repartit madame de Beau-
nn RÊVfi D^ AMOUR. 13
saumon; ce n^est pas une femme, qui serait caps^ble de te livrer aux poursuites de tes créanciers. \
Un sourire triste et dédaigneux parut sur les lèvres de Lucain; Tœil de Clara brilla de curiosité. Mais Nerlot répondit paisiblement :
— Je n'ai de correspondance qu'avec l'homme d'affaires qui est chargé de la vente de mes propriétés et du paiement de mes dettes.
Madame de Beausaumon, presque rassurée sur le passé de son neveu, voulut pénétrer aussi dans son avenir, et ajouta à voix basse :
— Si cette liquidation est faite avec probité, il doit encore te rester quelque chose, et un mariage avantageux pourra rétablir tout à fait ton ancienne position.
— Je n'ai pas peur d'être pauvre, lui répondit Lucain Nerlot.
L'heure du souper interrompit cette conversation, qui ravit madame de Beausaumon ; car elle n'avait à combattre ni des souvenirs, ni des espérances. Lucain dépassait tout ce qu'elle en avait imaginé.
On passa dans la salle à manger ; et comme la place de droite appartenait de droit incontefetable an curé, sa tante désigna tu Lucain la place de gauche. Fulgence était trop de la.maison pour ne pas être depuis longtemps relégué à une des extrémités ; mais au sourire méchant qu'il laissa échapper, et à l'air rogne que prit le chevalier de Saint-Louis, Nerlot s'aperçut que sa tante faisait une maladresse dont lui seul serait accusé, et il lui dit doucement :
— De la cérémonie avec moi, ma tante, c'est presque me dire que je ne suis pas de la famille. Et je vois là-bas, prés de M. de Gomuet, une place libre que je vous demanderai la permission de prendre.
Et sans attendre sa réponse, il quitta le bras de sa tante, et dit au chevalier de Saint-Louis en passant près de lui :
14 UN RfeVB D'AMOOR.
-** Je ne veux pas usurper des droits aussi légitimes que
les vôtres. Monsieur.
Ces deux phrases confondirent la société. Madame de Beausaumon devint rouge comme une cerise de T aplomb avec lequel son neveU' venait de lui donner une leçon, et de l'impolitesse qu'il y avait à lui refuser la haute faveur qu'elle lui avait accordée. Le visage couperosé et Fulgence échangèrent un regard triomphant, et le chevalier de Saint-Lojiis se redressa de toute sa hauteur en disant :
— JPlût à Dieu, Monsieur, que des droits encore plus légitimes que les miens «n'eussent pas été usurpés !
Et son œil vibra d'une fierté héroïque en prononçant cette phrase, qui ne devait pas être un des actes de fidélité les moins éclatants de sa vie.
M. de Gornuet se mit à rire, et, pour la première fois, madamei de Gornuet regarda Lucain et le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se fût assis près de son mari. Mais aucune expression d'approbation ou d'improbation ne se montra sur ce visage d'une douceur inaltérable et d'une remarquable beauté. Ge petit incident rendit le commencement du soupçr très-silencieux,. et tous les regards se tournèrent du côté de .Lucain Nerlot, qui se laissa bravement servir par M. de Gornuet deux énormes tranches d'une hure posée devant eux, et qui les mangea avec un vigoureux appétit et en acceptant très-cordialement sa part d'une bouteille de Bordeaux dont M. de Gornuet faisait son ordinaire. Fulgence fut heureux, et, se penchant vers madame de Comnet, il lui dit tout bas :
— Le beau neveu est un goinfre, à ce qpill me semble.
Et, pour mieux faire ressortir le vice de Lucaijti, M. de Latour n'accepta pas autre chose que quelques massepins et une quantité énorme de petits pots de crème, qu'il accompagnait de commentaires sur la délicatesse féminine de ses goûts et la ténuité vaporeuse de sa nourriture. Malheureuse-
UN RÊVE D^AÉOUR. H
ment pour M. de Latour, ses prétentionB de sobriété sucrée oe s'adressaient pas seulement comme éiàgrammes à Lucain, elles frappaient sur M. de Gornuet, qui mangeait aussi avec Tigtteur; et celui-ci, fatigué des petites minauderies de H. Fulgence, dit assez brusquement à madame de BeausaUmon:
— En vérité» ma tante, vous n'êtes pas aimable pour M. de Latour,
— Pourquoi donc? lui dit la conseillère, à qui le silence général pesait plus qu'à personne.
— Jamais vous ne vous procurez de gimbiettes pour ce bon U. Fi^gence.
—Des gimbiettes ! s'écria-t-on de tous côtés, en se retournant vers M. de Latour, qui était devenu à son tour rouge comme une tomate.
Madame de Ck>muet adressa un regard de reproche à son mari, et Locain lui-même le regarda comme surpris de la grossièreté de l'attaque. -En effet, l'idée de petit chien est tellement liée dans la langue française au mot gimblette, que personne ne se trompa à l'intention de M. de Gornuet. Du reste , madame de Beausaumon , emportée par la colère, donna une consécration solennelle à l'insulte, en répondant aigrement :
— On ne donne des gimbiettes qu'aux carlins.
— Et M. de Gornuet, dit intréj^dement M. de Latour, sait quej'enaiiafidéUté.
Lucain r^arda encore M. de Gornuet, qui se contenta de lui répondre en se versant un verre de vin :
— Ecce komo I
Le souper finit mal, et Lucain, fort embarrassé de la mine que se faisaient les convives, resta un moment dans ia salle à manger, pendant qu'on retournait au salon. M. de Gornuet le prit au bouton :
— C^est pour vous que je lui ai dit ça, dit-il à Lucain.
— Gomment, pour moi?
— Oui; pour que vous sachiez tout de suite ce que c'eftt que rhomme. D'ordinaire, je me dispense de lui adresser la parole; maintenant vous savez ce qu'il vaut. J'ignore ledessein qui vous amène ici; mais comme ce monsieur aurait pu vous paraître insupportable, et que vous vous seriez peutêtre laissé aller à lui faire quelque scène violente, j'ai cru devoir vous prévenir qu'elle serait parfaitement inutile visà-vis de lui, et que vous ne seriez arrivé qu'à troubler le repos de mon oncle, que j'aime de tout mon cœur, à déplaire à madame de Beausaumon qui, au fond, est une excellente femme, et enfin à nuire à vos intérêts. Sur ce, buvons ce verre de rhum. Je vous souhaite le bonsoir ; je vais me coucher. >
M. de Gomuet disparut, et Lucain rentra dans le salon, où madame de Gomuet n'était déjà plus, et où malgré lui il la chercha iin moment du regard. Tout le monde était déjà encapuchonné pour partir, malgré les vives instances de madame de Beausaumon. Gependant la soirée n'était pas avancée. Mais chacun était empressé de s'éloigner pour pouvoir ' commenter à son aise sur le nouvel arrivant. On avait mille millions de choses à se dire-; et comme Fulgence n'était pas le moins pressé de parler, il offrit à madame Couperose (1) de la reconduire jusqu'à son château, situé aune portée de fusil de celui de madame de Beausaumon qui, après avoir été furieuse contre Lucain, puis contre M. de Cornuet, se trouva vivement blessée de la conduite légère de M. Fulgence. Lucain pressentit l'explosion, et, ne voulant pas la soutenir, après quelques phrases insignifiantes, il demanda à se retirer, sous prétexte de fatigue, et laissa madame de Beausau-
(1) Nous demandons pardon k nos lecl«un de donner ce nom métaphoriqoe à la dame en question ; mais nous n'avons jamais pu nom rappeler son vrai nom, et celui-ci ne nous a pas paru moins bien choisi qac tout autre que nous aurions pu infenter.
UN RÊVB d'amour. 17
mon avec son époux, qui s^était modestement retiré dans un coin pour lire les journaux, maintenant qu'il n'y avait plus personne pour les lui disputer.
Si quelqu' un était innocent de tout ce qui venait de* se passer, c'était ce digne conseiller, qui n'avait rien vu, rien compris, rien dit surtout. Il en était au deux cent quatrevingt-quatorzième article de la Gazette de France sur la nécessité du vote universel, lorsque madame de Beausaumon, fatiguée de battre le parquet du pied pendant un gros quart d'heure, l'interpella tout à coup en lui disant :
•r- Ah çàl monsieur, comptez-vous souffrir longtemps les impertinences de M. de Gornuet ; et me faudra-t-il les supporter, grâce à votre lâche condescendance '^
— Quelles impertinences? dit M. de Beausaumon en relevant ses lunettes sur son front.
— Quelles impertinences! s'écria Clara. Mais n'avez-vous donc pas entendu ce qu'il a dit à M. de Latour?
— Non.
— Et à quoi pensiez-vous donc pendant le souper ?
— Je soupais, ma chère amie, lui dit naïvement M. de Beausaumon.
— Vous soupiez... vous soupiez! s'écria madame de Beau- Baumon, outrée, de cette impassible réponse ; vous soupiez! répéta-t-elle en s'exaltant dans sa colère.
Le conseiller regardait sa femme avec une tranquillité désespérante, et celle-ci le quitta brusquement en lui disant avec un profond regard de mépris :
— Il suffit, monsieur, je saurai me faire respecter des gens de votre famille, de ce petit M. de Gornuet, et surtout de sa bégueule de femme. ^
— Mais elle n'a rien dit, repartit M. de Beausaumon.
Sa femme se retourna, le visage stupéfié, l'œil étincelant. ' •
— Vous la défendez? lui ditrelle.
' 1? UN Riva B'AlfOIIR«
— Pas le mms du inoode ; je £al3 uae obsenration sur fait accompli.
Un léger ricanement fut toute la réponse de la ocKOseillère. C'est que ce mot, un /ait accompli^ étoit l'expression la plus entière de la vie et de la pensée de M. de Beausaumon, Lorsqu'après son mariage ses amis avaient cherché à le consoler des ennuis que lui causait le caractère de sa femme, il avait paisiblement répondu : C'est un fait accompli, n'en parlons plus, Lorsqu'il s'était aperçu que M. de Lar tour était plus qu'un ami dans la maison : C'est un fait acc(mipli, s'était-il dit à lui seul; il n'y a pas de remôde. Et dans un discours de rentrée il avait accepté la révolution . de Juillet en répétant en audience solennelle : C'est uu fiait accompli:
Toutefois l'observation du conseiller donnait une belle occasion à sa femme de reprendre la querelle; mais elle parut sur-le-champ changer de pensée au bruit que fit la sonnette de la cour, qui annonçait le retour de M. Fulgence; elle s'élança hors du salon, monta dans sa chambre, où elle s'enferma à double tour avec tant de force que le bruit de la serrure fît lever la tète à M. de Beausaumon. A ce montent Fulgence entra dans le salon, et, avec l'intrépidité d'ua faquin impuni, dit au conseiller :
— Est-ce que madame de Beausaumon est chez eUe?
Q prit une fantaisie à M. de Beausaumon de casser un flambeau sur le nez de M. de Latour ; mais cette fusée de colère s'éteignit au ras du sol, et il lui répondit d'un ton très-froid :
— Je ne crois pas qu'elle vous attende.
M. de Latour était d'une trop sotte nature pouj^ apprécier la réponse du conseiller^ et s'écria d'un air désappointé ;
— J'en ai pourtant long à lui dire ; et je vais...
— Pardon, lui dit M. de Beausaumon, j'ai moi-même à parler à ma femme.
UN RÉVB D'AMOURi I9
Et, prenant un flambeau^ il passa fièrement devant H. de Latour, qui demeura confondu de cette nouveauté exorbitante. Quel fut le mystère de cet entrelien? Peut-être la suite de cette histoire nous le fera-t-elle découvrir ; mais ce que nous pouvons apprendre dès à présent à nos lecteurs, c^est'le résultat de la conversation à laquelle M. Fulgence avait été si jaloux d'assister.
— Eh bien, s'était écrié M. de Latour dès qu'on avait été quelques pas dans la campagne , que dites-vous de M. Lucain Nerlot?
— Jusqu'à présent, repartit le^ curé, .il me semble uû homme assez nul. , ^
— Pas assez, reprit le chevalier de Saint LouiSf pour ne pas être impertinent. Mais je l'ai relevé comme il le méritait.
— Et puis, dit Fulgence, c'est un homme mal élevé , qui prend ses aises comme chez lui, et qui du reste , je crois < fera très- bon ménage avec M. de Gornuet: qui se resseniblfe s'assemble.
— Kh ! ah! ah ! fit madame Couperose en' donnant à chacune de ses exclamations une accentuation de plus en plus vigoureuse et menaçante ; ce sera un joli ménage dans 'quelque temps, je vous en réponds.
Et pourquoi? dit le curé.
— Pourquoi? reprit madame Couperose; je ne veux pas vous en dire davantage, mais il ne m'en a pas tant Mhx pour comprendre les projets de ce monsieur.
— U vise à l'héritage de madame de Beausaumon, dit Fulgence* •
— Peuth ! fit légèrement madame Couperose, d'un ton de dédain quilroulait dire : a Vous ne comprenez pas. »
^ C'est peut-être à son cœur, repartit finement le chevalier de Saint - Louis en poussant^ madame Couperose du coude pour lui faire sentir toute la portée de son observation.
Fulgence fut sur le point de répondre quelque chose, mais il fut interrompu par un nouveau peutk ! de madame Cçuperose. Cette seconde exclamation arrêta jusqu'à la 'marche de la société, et on se rapprocha de la dame avec une vive curiosité.
— Mais qu'y a-t-il donc ? dit le chevalier fle Saint-Louis.
— Il y a que M. Lucain Nerlot a conçu les plus abominables projets.
— Bah ! firent tous les auditeurs.
— Vous n'avez pas compris cela, vous autres qui êtes des hommes ; vous n'avez pas ce tact profond de la femme, qui pénètre dans les pensées les plus secrètes et devine les complots les plus compliquée.
La curiosité redoubla, et madame Couperose continua :
— Mais il ne m'a fallu qu'un regard pour y voir clair dans cet abîme de perfidies.
Tout le monde tressaillait.
— Quoi 1 vous n'avez rien vu, rien compris ?
— Quoi donc? s'écrièrent les trois voix d'homme.
— Vous n'avez pas vu comment il a regardé madame de Comnet?
— Non vraiment, fit le curé.
— Mais vous avez dû comprendre pourquoi il allait s'asseoir près de son mari?
<— Vous avez raison, s'écria Fulgence, à qui ses mauvaises pensées tenaient lieu d'intelligence.
— N'est-ce pas que c'est horrible? dit madame Couperose. Un homme de rien qui se dit : Voilà une femme d'une noble famille dont je ferai ma victime ! Un républicain qui se dit : Voilà un homme de la légitimité que je déshonorerai ! C'est une pensée digne de cette école de sang et de mauvaises mœurs dont il est l'un des adeptes.
— C'est pourtant vrai ? s'écrièrent le curé et le chevalier de Saint-Louis.
UN RÊVE D'AMOUI. St
— Ce sera vrai, pensa Fulgence, devant qui se déroula en ce moment un magnifique avenir de calomnies, de délations pour lui et de querelles entre deux hommes qui le gênaient également.
— Je n'en dis pas davantage, reprit madame Couperose en frappant, à sa porte.
Fulgence emporta cette idée, et il s'apprêtait à la glisser adroitement dans Toreille de madame de Beausaumon, lorsqu'il fut arrêté dans son projet par la résolution extraordinaire de M. de Beausaumon.
L'obstacle imprévu qui s'était opposé à Tentretien que M. de Latour voulait avoir avec madame de Beausaumon donna à ce monsieur le temps de réfléchir à la démarche qu'il allait faire; et quoiqu'il la jugeât indispensable à ses intérêts, il trouva convenable de la retarder. Sans doute madame de Beausaumon était très-disposée à accueillir toutes les insinuations possibles contre une femme plus jeune et plus belle qu'elle; mais il fallait une base, si légère qu'elle fût, à CCS insinuations ; et les mettre en avant dès le premier jour, c'était en faire supposer la fausseté et la malveillance. Après longues réflexions, M. de Latour se décida à rester neutre en apparence, à laisser marcher les caquets de madame Couperose et du chevalier de Saint-Louis, et à ne donner de sa personne que lorsqu'il verrait l'ennemi suffisamment entamé.
11 semblait qu'après une première soirée si remplie d'évé*
nements importants^ le lendemain dût apporter presqu'une révolution dans le château de Beausaumon; mais contre l'attente générale il n'en fut rien. Lucain Nerlpt, soit caractèrei soit calcul, ne prit dans ce petit monde que la place doot personne ne voulait. Quand il manquait un quatrième à une table de whist il faisait le whist, fort peu soucieux de gagner ou de perdre; quand on voulait se promener, il se promenait; il chassait avec M. de Cornuet, péchait avec M. de Beausaumon, mangeait bien, buvait de méme^ donnait paisiblement et ne disait que fort peu de chose. Il s'abstenait particulièrement de parler de politique, de femmes, de musique de littérature et d'art. Sur tout le reste il émettait volontiers son opinion , et avec assez d'esprit pour qu'on pût juger qu'il eût pu en apporter en toutes choses s'il eût voulu s'en donner la peine. Il résulta de cette conduite que Lucain fut jugé par l'ensemble de la société comme un brave garçon très-facile à vivre, mais fort ignorant et très-incapable d'une idée quelconque. Cne seule personne, et ce fut M. de Cornuet, ne jugea point ainsi Lucain, et un soir que M. Fulgence avait dépensé beaucoup de son esprif'pour régaler le salon de madame de Beausaumon de tous les vieux anas rajeunis par les spirituels écrivaims de certains journaux, M. de Cornuet dit à sa femme :
— Je voudrais bien savoir le fond de la peûséé de M. Neriot.
— Et pourquoi ? lui dit sa femme.
— Parce que, dit le mari, cet homme a quelque raison pour se cacher ainsi.
Stéphanie (madame de Cornuet s'appelait Stéphanie ), Stéphanie donc se mit à considérer son mari avec étonnement, et lui répondit d'un ton qui, pour un observateur plus attentif, eût donné à cette réponse l'air d'une question :
— Mais il se cache à cause de ses mauvaises affaires, ie crois.
UN RÊVE D'AMOUH. 9i
— Tu ne m'as pas compiis; je ne parle pas de sa personne, mais de lui-môme.
Madame de Gornuet censidéra encore son mari d*un air de •surprise, comme si elle ne comprenait pas le sens des paro* les qu'il venait de prononcer.
— Tu ne m'entends pas, reprit M de Gornuet avec impatience; M. Nerlot se cache en ce que c'est un homme fort distingué qui semble craindre de laisser voir ce qu'il vaut. Il faut qu'il y ait iie sa part un motif bien grand.
~ C'est peut-être dédain pour la société qu'il a trouvée à Beausaumon, répliqua Stéphanie, dont le regard interrogeait sans cesse le visage de son mari.
— Si telle est sa raison, elle est peu flatteuse pour nous ; mais peut-être ai-je donné à quelques mots qu'il a laissé échapper dans nos parties de chasse plus de portée qu'ils n'en ont; peut-être n'est-ce véritablement qu'un homme nul, à qui beaucoup de savoir-vivre a donné le peu d'esprit qu'il montre, et à qui sa discrétion sur beaucoup de matières fait supposer l'esprit qu'if n'a pas.
Madame de Gornuet baissa les yeux et ne répondit plus. M. de Gornuet s'endormit après avoir ordonné qu'on l'éveillât de bonne heure pour des affairesTqui l'appelaient à Blois; mais madame de Gornuet resta levée encore sous prétexte d'écnre des lettres qu'elle remit le matin à son mari, et qui n'avaient pas demandé plus d'un quart d'heure chacune, e^ cependant Stéphanie était restée plus de deux heures à les méditer, sans doute avant de les écrire. Fallait-il donc tant de réflexions pour ces lettres? Non sans doute, car ces deux lettres étaient fort insignifiantes. A quoi ou à qui avait-elle donc pensé pendant une heure et demie? Elle avait pensé à M. Lucain Nerlot.
En effet, elle ^vait remarqué bien avant son mari le soin extrême avec lequel M. Nerlot se retirait de la conversation dès (^'on abœrdait certains sujets. Ce ne pouvait être timi-
dite ni ignorance, car on en sait toujours assez pour parler d*uae chose dont tout le monde parle. Hais ce qui avait particulièrement frappé madame de Gornuet, c'était la conduite de Nerlotà son égard. U avait avec elle une réserve qui ne pouvait être taxée d'impolitesse, mais qui manquait certainement des attentions qu'un jeune homme adresse d'ordinail'e à une jolie Yemme. Jamais à la promenade il ne lui avait offert son bras, jamais il ne s'était approché d'elle dans le salon, alors même que les parties complétées de joueurs acharnés les laissaient tous deux inoccupés; Plus d'une fois, lorsque dans la journée les habitants du château avaient quitté l'un après l'autre le salon commun et les avaient laissés seuls, ou Lucaia était sorti à son tour, ou bien il s'était tenu à l'écart, un livre ou un journal à la main.
Dès l'abord cette conduite avait souverainement déplu à madame de Cornuet; elle y avait cru reconnaître cette vieille tactique de fatuité prôchée par les romans de l'Empire, et qui consiste à appeler l'attentioil des femmes en ayant l'air de ne pas les apercevoir. En présence de pareilles prétentions* madame de Cornuet avait pris le parti d'une femme d'esprit : c'était d'être parfaitement naturelle avec un inonsieur qui l'était si peu, et plus d'une fois, à son tour, elle demeura dans le salon où elle se trouvait avec lui, pour qu'il ne s'imaginât pas qu'elle s'était aperçue de son manège et qu'elle voulait le lui rendre. Gela dura une semaine ou deux, pendant lesquelles Stéphanie ht pour son compte, mais sans en rien dire, les remarques et les suppositions que son mari lui avait communiquées. Seulement il n'avait pas fallu à la femme des mots imprudemment échappés; un ehgncment d'yeux, un sourire, un mouvement 'd'épaules, jetés à travers la conversation bruyante de Beausaumon, lui avaient appris quel cas M. Nerlot faisait des opinions qu'on y professait et de la valeur des idées qui y avaient cours. C'était assez pour juger que cen'était pas un sut, et un sot eût seul été capable
des airs qu'affectait Lucain^ s'ils avaient eu le but que leur avait d'abord supposé madame de Gofnuet.
D'un autre côté, elle avait remarqué l'extrême attention avec laquelle Fulgence les observait tous les deux ; elle avait surtout remarqué les apparitions subites du gros dandy dans le salon au moment où il les savait seuls et où il pouvait espérer les surprendre au milieu d'un entretien. Ce jourlà même, M. Fulgence s'était permis cette petite espièglerie, et M. Nerlot n'avait pu contenir un mouvement dlmpalience. Ce mouvement d'impatience avait été un grand sujet de commentaires pour madame de Cornuet, car Nerlot était dans un angle de croisée occupé à lire, et la sourde arrivée de M. de Latour ne le dérangeait ou ne le gênait nullement. Ce n'était pas un importun qui venait se mettre entre eux, puisqu'ils n'étaient pas ensemble, quoiqu'ils fussent dans la même pièce. Serait-ce que Lucain Nerlot avait deviné, ainsi que Stéphanie, les méchants desseins de M. Ful- .gence et de ses alliée, et que cette impatience fût d« l'indignation? Mais, s'il en était ainsi, M. Nerlot avait un tact des mauvaises petites choses du monde, qui est fort rare chez les hommes, et dès lors sa conduite n'était plus ni fatuité, ni indifférence, ni dédain : c'était une précaution délicate, une pAtection silencieuse contre de petites haines qui ne pouvaient sans doute arriver jusqu'à attaquer la réputation inattaquable de madame de Cornuet, mais qui pouvaient l'exposer à de petits propos, à des réflexions équivoques. Mais c'était de fort bon goût de la part de M. Nerlot, et de si bon goût, qu'il y avait presque du cœur dans cette retenne, du cœur comme les femmes l'entendent. Et il ne faut pas croire que ce rien qui vous semble si mièvre soit Ime chose très-commune. Car, regardez : voilà M. de Cornuet qui dort à deux pas de sa femme qui rêve. Certes, c'est un brave homme, bon, loyal, spirituel, plein d'honneur et de JugeoiiSQt; mw U eût été incapable de cette délicatesse, ii
36 UN r£ve d'amour.
n'eût rien compm; ou, s'il eût compiis, il eût tout hmé, tout affronté, etc.^/etc.
Ne poursuivons pas plus longtemps les réflexions de madame de Gomuet, nous sommes déjà arrivés bien loin avec elle, plus loin qu'elle ne pense elle-même. Elle a fait attention à un homme, elle l'a observé^ discuté, pesé dans ce for intérieur, qui ne s'ouvre jamais aux yeux de personne ; et cet homme elle l'a comparé à son mari, et a trouvé qu'il lui était préférable en quelque chose. Lorsque tant de maris ont beaucoup de peine à résister à des hommes, qui valent moins qu'eux, que doit devenir celui qui vaut moins qu'un autre! Nous ne pouvons l'écrire, mais nous devons à la justice de déclarer qu'en pareil cas Us ne doivent leur salut qu'à la vertu de leur femme. Or, de ce côté, M. de Gomuet pouvait dormir jusqu'à ronfler. Madame de Gomuet était une honnête femme, et son mari n'eût-il pas valu ce qu'il valait, et M. Nerlot eût-il été mille fois au-dessus de lui, il n'avait rien à craindre.
Cependant il y avait chez elle préoccupation d'un antre, et chez les casuistes d'amour ceci est un vrai commencement d'iuiidéUté, pour ne pas dire le gros mot.
De son côté, M. Lucain Nerlot n'en était pas à se demander ce que c'était que. madame de Gomuet. Stéphaifie était, comme nous l'avons dit, d'une admirable beauté, et dans le court espace de temps que Lucain avait pass<é à fieausaumon, il avait appris qu'elle avait tout l'esprit que permet un cœur indulgent et un parti pris de s'effacer. Cette absence de prétention avait de qucÀ étonner Nerlot, habitué qu'il était à voir trôner à Paris des femmes qin n'a^ valent que la moitié des droits de madame de Gomuet à être proclamées reines. Mais ce qui le surprit encore plus^ c'est qu'elle ne lui sembla pas heureuse. Nerlot avait a|H précié dès le premier moment tout ce qu'était M. de Gor- Quet; et pour qu'une femme ne fût pas heureuse de porter
un RÉYB O'âtieUR* n
8oa no», il fàttût^ ou que ce fût une détestable coquine, ou ua cœur d'une exquise délicatesse. Quand un mari comme M. de Gornuet ne suffit pas à la vie d'une femme, c'est que son âme a de» goûts dépravés qui Tont rendue incapable d'apprécier c^ qu'elle possède^ ou qu'elle a de ces ambitions pures et célestes qui veulent encore plus que ce qu'elle a. Or, la vie, les paroles, les habitudes de madame de Gomuet ne permettaient pas à Nerlot de s'arrêter à la première de ces suppositions. Restait donc la seconde, et dés l(Hrs St^banie devenait pour lui un être exceptionnel comme il l'était pour elle. Au moment de l'exam^ de Nerlot, il lui prit une envie furieuse d'adorer madame de G(»niuety de s'en faire aimer, et de réaliser les rêves toujours déçus de sa jeunesse. Mais les rêves ne se réalisent jamais : lorsqu'à trente ans on a gagné la fortune qu'on rêvait & vingt, on n'a plus les goûts qui vous la faisaient si beHie dix ans avant, et le rêve réalisé se trouve être une déception. Lorsqu'on a obtenu Tamour que l'on a dé-siré comme le comble du bonheur, on est heureux, sans doute, mais non pas du bonheur qu'on rêve, car l'ange qu'au voyait au ciel est tombé, et, quoique tombé dans vos bras, il est maintenant de la terre, et marche à côté de vous?. C'est un désenchantement. Donc, comme Nerlot se dit à part lui : Si j'aimais cette femme, je l'aimerais comme un fou, il ajouta': Je ne veux pas l'aimer. Puis vinrent en seconde ligne les considérations d'honneur, qui ne lui permettraient pas de troubler le repos d'un ménage, et de chercher à déshonorer l'homme qui dés Tabord s'était montré à lui comme un ami. Il comprit en outre qu'un tel amour, exposé aux curiosités intéressées de M.FuIgence, serait bientôt le sujet des observations les plus empoisonnées, et peut-être amènerait des scandales affreux. Nerlot se dit donc qu'il n'aimerait point madame de Gonmct. Quant à celle-ci, elle n'avait pas seulement pensé
38 un BÊTE d'amour.
qu'elle pût aimer M. Nerlot : elle lui avait rendu justice^ ni plus ni moins. Elle le croyait, la pauvre femme, preuve qu'elle était encore très-innocente.
C'est à ce point qu'en étaient nos deux héros, lorsque M. de Gornilet fut obligé de quitter Beausaumon pour un jour ou deux. Ni Tun ni l'autre ne pensèrent que ce départ leur laisserait une plus entière liberté de se parler, de se rencontrer. Ni l'un ni l'autre ne le voulaient, et cependant il arriva qu'elle les compromit l'un avec l'autre. Ce fut l'occasion d'une très-vive discussion littéraire qui s'engagea entre madame de Beausaumon et M. Fulgence. Par une contra)liction, qui ^ reste se remarque tous les jours dans le monde, madame de Beausaumon, qui avait en haine tout ce qui était progrès^ innovation^ nouveau régime, madame de Beausaumon était ce que Ion appelle romantique. Elle aimait les vers d'Hugo et de Lamartine^ s'amusait aux romans de Balzac, et ne hurlait pas de pudeur contre le drame moderne; tandis que M. Fulgence, qui ne parlait que marche du siècle, développement des esprits,- agrandissement des intelligences, condamnait, sans aucune espèce de restriction, tout ce qui dépassait comme date le grand esprit du dix-septième siècle et l'esprit prodigieux du dixhuitième. La discussion commença doucement, puis, s'échauffant par degrés, elle arriva à des termes comme ceux-ci :
Madame de Beausaumon : Toutes vos tragédies sont ennuyeuses à périr !
M. de Lalour\- Tous vos drames sont révoltants à entendre!
Madame de Beausaumon : Toute votre littérature classique est froide, sèche et sans cœur !
M, de Latour : Toute votre littérature romantique est fausse et immorale!
Madame de Beatnaumon : Vos auteurs sont des monûes.
UN RÉYB d'amour. 29
M. de Latour : Les vôtres, des convulsionnaires !
Madame de Beausaumon : Vous êtes un imbécile ! monsieur de Latour.
M, de Latour^ exaspéré : Vous iie savez ce que vous dites, madame de Beausaumon.
Madame de Beausaumon^ avec une froide dignité : Je suis sûre de ce que je dis, monsieur.
Toute la société, jusque là demeurée impassible, se leva pour rompre le cours de cette polémique littéraire. Mais Lacain et Stéphanie demeurèrent à leur placé ; et l'un et l'aulre, curieux de savoir ce qu'ils estimaient les raisons qui venaient de se produire ëi galamment, se regardèrent pour voir de quel air ils les écoutaient. Ces deux regards animés de la môme intention se rencontrèrent, se devinèrent, et un même sourire effleura les lèvres de Lucain et de Stéphanie; Assurément ils ne s'étaient pas souri Tun à Fautre, mais ils avaient souri ensemble de la même chose, avec le même sentiment de dédain pour les interlocuteurs : il y avait donc intelligence entre eux en dehors de tous les autres.' C'était déjà beaucoup que de s'être fait entendre qu'ils s'étaient compris. Madame de Cornuet n'y réfléchit pas dans le premier moment ; mais presque aussitôt elle se repentit. Pour ne pas être encore surprise, elle se dérangea de la tapisserie qui paraissait l'occuper, et se mêla ostensiblement à la discussion en regardant du côté où l'on parlait,{et en paraissant prendre beaucoup d'intérêt à ce qui se disait. Lucain fut Irès-étonné de ce petit mouvement, et lui-même s'approcha du groupe animé pour écouter de plus près ce que Stéphanie écoutait si bien.
A ce moment. M, de Latour était au paroxysme; le plus complet de sa colère, et il s'écriait :
-- Mais, madame, toutes ces pièces dont vous me parlez sont un tissu d'absurdités, d'invraisemblances, et, qui plus
tO UN RÊVE D'AHOUR.
est, d'obsjjénités; je n'en veux pour preuve que ceYers de Marion de Lorme, de M. Hugo, et qui dit :
£t Tamour m*a refait une virginité.
Le curé leva les yeux au ciel, madame Couperose rougit, le chevalier de Saint-Louis poussa un ahl qui 'était à la fois unç exclamation de mépris pour les vers , et une marque d'approbation pour l'orateur. Madame de Beausaumon s'agita comme quelqu'un qui se trouve battu ; et, en désespoir de cause, elle s'écria à son tour :
— Mais ce n'est qu'un vers, et un vers sur deux mille.
— Et un vers admirable! dit Nerlot en s'avançant vers M. de Latour.
-- Gomment admirable? reprit M. de Latour en regardant Nerlot.
Et ramonr m'a refait une virginité.
Qu'est-ce que ça veut dire? qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
Et il répéta encore une fois en ricanant ;
— « Et l'amour m'a refait une virginité ! » Tâchez de me l'expliquer d'une manière quelconque.
— Avez- vous lu Marion deLorme, monsieur? lui demanda froidement Nerlot.
— J'ai eu ce malheur, dit Fulgence en saluant. -- Et avez-vous compris Marion de Lorme?
— Je n'ai pas eu ce malheur, répéta M. Fulgence.
— Eh bien ! monsieur, je vais tâcher de vous faire comprendre ce vers qui vous semble si extravagant.
L'intervention de Lucain dans la conversation était un événement, et tout le monde était resté stupéfait de son audace et surtout du ton tranchant qu'il avait mis d^ns ses paroles. Madame de Beausaumon seule ^courageait son neveu
UN rAvb D AÎOUR. Il
du regard. Mais Lueain avait cherché de Pœil die quel air madame de Gomuet écoutait encore^ et il la revit penchée sur sa tapisserie et comptant ses points' avec un soin qui deyait la faire supposer à mille lieues de tout ce qui se di** sait. Lucain fut surpris et désappointé , et comme il se taisait^ Fulgence se mit dans un fauteuil , fit signe à tout le monde de s'asseoir, et se croisa majestueusement les hras et les jambes en disant :
— Voyons, expliquez-nous un peu ce vers admirable. Lucain lui adressa un regard très-dédaigneu&, sortit rapi*
dément du petit cercle qui s'était formé autour de lui, et ré^pondit brusquement :
— C'est inutile, nous ne pourrions nous comprendre, monsieur; je vous demande pardon de «vous avoir interrompu.
On le regarda s'en retourner dans son coin comme un fou qui a une lubie, et- les parties commencèrent. Pour la pre* mière fois Lucain s'excusa de ne pouvoir jouer, sous prétexte d'indisposition, et se retira. En quittant le salon il regarda furtivement madame de Gornuet, elle le regardait aussi. Il s'arrêta, elle baissa les yeux; il sortit, et Stéphanie joua à 8a place. Mais elle manqua de répondre à trois invites de sa tante, qui lui dit trè&-aigrement :
— Où avez-vous donc l'esprit ce soir, ma chère ? Madame de Gomuet ne jugea pas à propos de lui dire où
il était.
Vmlà dmic (|U6 Lucain ei Stéphanie savaient déjà qu'ils s'étiôeat mutueUement appréciés, et pour ainsi dire sépa-
as m RÉVE D*AMOUR<
rés de la société dans laquelle ils Yiyaient. Pour un beau Jetne bomme et line jolie femme la tentation était grande de faire un téte-à-tôte de ces deux aparté. Hais, outre que madame de Gornuet eût résisté de toute la force de sa vertu, si Lucain eût essayé de Tentrainer dans cet aparté , il faut rendre à celui-ci la justice de reconnaître qu'il ne proGta point de Toccasion qui s'offrait à lui. Cependant M. Lucain Nerlot n'était pas un de ces chastes puritains qui reculent devapt ime intrigue d'amour, si peu licite ou si dangereuse qu'elle soit. 11 avait donné des preuves éclatantes du contraire, et madame de Gornuet avait déjà trop bonne opinion de M. Lucain pour croire que sa retenue lui vînt de la pureté de ses principes. Il est juste de reconnaître que les femmes vertueuses ont raison de se plaindre des impertinentes entreprises de certains hommes contre elles; mais comment se fait-il que les plus prudes trouveraient parfaitement ridicule l'homme qui n'oserait les aimer, ou qui ne voudrait pas le leur dire^ seulement parce que sa moralité le lui défend? Elles veulent bien qu'on s'abstienne de les poursuivre, mais parce qu'on les jespecte, et non point parce qu'on respecte la morale; leur vanité s'arrange trèsmal de la vertu des hommes, persuadées qu'elles sont que, si nous en avions un tant soit peu, il ne leur en resterait pas du tout. Où est le courage du soldat qu'on n'attaque pas ? où est la vertu de la femme qu'on ne cherche pas à séduire ?
Si ce n'étaient pas là les sentiments de madame de Gornuet, si' elle n'éprouvait pas quelque dédam pour la retenue constante de Lucain, c'est qu'ainsi que nous venons de le dire, elle n'attribuait pas cette retenue à la virginité de ses sentiments. Donc, pendant les deux jours qui suivirent ce premier signe d'intelligence, et durant lesquels Lucain resta vis-àvis d'elle dans les mêmes termes mesurés,- elle se demaoda souvent quelle pouvait être la cause d'une pareille
conduite, tne femme, et une jolie femme, n'accepte pas aisément comme explication de la froideur d'un homme, la parfaite indifférence de son cœur ; d'ailleurs l'indifférence a une allure plus naturelle et qui n'est pas toujours en garde contre la moindre tentation ; ce devait donc être autre chose, et cette autre chose, ce devait ^tre une passion violente et mystérieuse pour une femme iiconnue.
Une passion violente et mystérieuse pour une femme inconnue ! Ajoutez à cela que passion mystérieuse veut dire presque toujours passion coupable, sans quoi elle ne se cacherait pas si bien ; et si vous avez quelque idée de la curiosité féminine, vous comprendrez à quel point celle de madame de Gomuët dut être excitée ; celle de madame de Cornuet, la curiosité d'une honnête femme plutôt que celle d'une autre. Les femmes qui font de. la passion pour leur compte regardent volontiers dans celle des autres, mais seulement pour comparer et juger d'elles-mêmes. Mais les honnêtes femmes, qui ne voudraient pour rien au monde être les héroïnes de ces romans d'amour fabuleux, ont un insatiable désir de les connaître. C'est un monde inconnu où elles voudraient voir; c'est [un li\re défendu qu'elles seraient ravies de parcourir en cachette ; et, tout incapables qu'elles sont de se mêler à des scènes pareilles, elles seraient les premières à mettre l'œil au trou de la serrure pour voir comment elles se passent.
Or, depuis que madame de Cornuet fut convenue avec elle-même que M. Lucâin Nerlot avait une grande passion ^ns le cœur, elle n'eut plus qu'un désir, celui de savoir comment est faite une grande passion.
Avec un honnête homme comme Lucain Nerlot, ce n'élit pas chose facile à découvrir. Depuis sa sortie contre V. Fulgence, il était devenu plus silencieux; mais l'esprit ^'une femme qui espionne le cœur d'un homme a des adresses inconcevables.
W UN RÊVB D'AVODR.
Il sembla à oiadame de Gomuet que ce derait ôtie pouBsé par quelque émotion puissante que Lucain s'était si imprudemment avancé pour défendre le fameux vers de Victor Hugo. La passion littéraire ne pouvait être pour rien dans cette vive interruption de Lucain, et la vanité littéraire ne se serait pas si gauchement retirée du combat. Ce vers devait parler intimement aux préoccupations de Luc^iin, ce devait être une application directe à ses sentiments on à sa position.
Quelle était donc cette position? Voilà madame de Gornuet qui un soir se glisse dans la bibliothèque de ma* dame de Beausaumon, y cherche Marion de Lomur^ et l'emporte furtivement comme si elle faisait une action répréhensible. J'en demande bien pardon à M. Victor Hugo^ mais madame de Gornuet, quoique femme d'esprit, n'avait point lu Marion de Lorme. Les héroïaes de roman ne sont pdnt toujours parfaites. Jugez donc quelle dut être la surprise de cette jeune femme en présence de cette profonde et vaste passion, si richement et si courageusement exprimée.
Ce fut à la'fois pour elle une épouvante indicible et une sorte de vertige enivrant. Ëtle fit cette lecture comme une jeune tille française assiste à une furieuse course de tau* reaux. Une fois j'en ai vu une à Barcelone; elle était û gracieuse et si souriante ; son teint frais et calme, ses^ cheveux blonds, son regard azuré, sa tenue paisible contrastaient tellement avec ces grands yeux noirs, ces visages bruns, ces cheveux d'ébène, ces attitudes lascives ou impé* rieuses qui l'entouraient, qu'elle me fit pitié, rien qu'à la regarder, en pensant au spectacle qu'elle allait avoir sous les yeux.
Aussi dès qu'elle vit entrer dans l'arène les combattants montés sur leurs chevaux tout caparaçonnés, armés d'aimes sérieuses et pouf un combat de sang, elle pâlit malgré Vdit
UN RÈVK D'AMOOR. M
asBoré el hautain des fiers torrôadors. Je rentendie poiKBeer un cri d'effh)i quand le premier taureau s'élança dans le cirque, et je ne pus voir son visage, qu'elle lenait caché entre ses mains. Alors la lutte commença et appela tous les regards. Je ne-pensai plus à la jeune fille ; la course fut magnifique ; des chevaux gisaient sur Tarène, le taureau blessé et saignant la parcourait en bondissant avec des beuglements épouvantables ; les plus intrépides s'étaient retirés, lorsque le matador se présente, se pose, appelle le taureau et le blesse seulement ; l'animal exaspéré se retourne, le poursuit; le matat^or court du côté de la galerie où était la jeune fille; le taureau le poursuit toujours, et il allait l'atteindre elle briser de ses cornes lorsque, par un mouvement instinctif, je. cherche cette pauvre enfant qui allait voir de si près un si affreux spectacle, et je*" la vds haletante, la bouche entr'ouverte, penchée hors de sa loge, suivant la lutte d'un regard ardent qui faisait vibrer d'une soïte de ioîe cruelle ce regard si doux tout à l'heure. L'homme fut blessé. La jeune fille se recula d'horreur, et on fut obligé de l'emporter ; mais huit jours après elle revint à la course et ne s'évanouit plus.
Telle fut à peu près l'espèce d'entraînement qui subjugua Stéphanie à' la lecture de Marion de Lorme; d'abord elle fat étonnée, puis saisie, puis emportée dans le tourbillon de cette passion tumultueuse ; et lorsqu'elle eut fini, son àme tomba dans une espèce d'effroi et d'anéantissement, comme si elle eût soutenu un combat terrible.
Elle eut peur en apprenant que le cœur peut arriver à de telles émotions, et se promit bien de ne plus regarder dans Thistoire de pareils cœurs. Mais lorsqu'elle se rappela dans luel but elle avait pris le livre, lorsqu'elle se souvint comment elle avait supposé qu'il pouvait être une allusion à la portion de Lucain, elle eut pitié de cet homme.
Serait-il possible cpi'il eût donné sa vie, son cœur, son
26 UN RÊVfi D*AllOUR«
esprit, tout ce qu'un homme renferme en lui de hautes pen« sées et d'intelligence, à une femme perdue, dont le génie peut vouloir réhabiliter le cœur, mais que le monde montrera toujours du doigt ? Les tourments de Didier seraientils ceux de Lucain, et sa réserve ne serait-elle que la honte d'un homme qui n'ose plus appjrocher la blanche pureté d'une honnête femme, tout souillé qu'il est de l'adoration d'une courtisane? Que ce malheur la fit rêver, et que de choses pleines d'amour et de commisération pour lui elle trouva dans son cœur! Hélas! si au lieu d'être resté tout jeune à l'abandon^ il avait eu près de lui l'amour ingénieux d'une mère qui l'eût guidé vers l'amour innocent de quelque jeune fille, comme celte âme ardente, appliquée aux bonnes choses, fût devenue aisément noble et grande! comme une femme qui eût eu rintelligence d'un pareil cœur et d'un pareil esprit eût pu le mener à une belle et illustre destinée I Mais cette femme n'existe plus pour lui, elle est maftée, cette femme, vous le savez bien, lecteur, elle s'appelle madame de Cornuet ; il n'y a plus d'espoir pour ce pauvre Lucain Nerlot. Plus d'espoir ! c'est bien triste de l'abandonner ainsi : car si dans ce livre qu'elle vient de lire on trouve l'amouç de la femme réhabilité après la prostitution, la réhabilitation du cœur et de l'avenir d'un homme n'est pas impossible. Et si une femme voulait lui montrer ce que c'est que la sainteté d'un véritable anaour, d'une j affection désintéressée, il deviendrait l'homme -qu'il aurait dû être ; et certes, vis-à-vis de celui qui a une conscience si juste de ses erreurs, qui s'écarte de la vertu comme indigne de la contempler, la tâche ne serait pas difficile, et peutêtre....*
A ce moment madame de Comnet jeta le livre loin d'elle, se leva vivement, ouvrit sa fenêtre et aspira avec force l'air frais de la nuit.
Le lendemam elle était pâle et fatiguée ; et cependant,
Un Révfi d'àmouh. tî
fiioind catme et moins sérieuse, elle écouta davantage Fuigence, elle fut presque flatteuse pour madame de Beausaumon ; elle demanda à jouer, elle taquina son partner ; elle avait b^oin de faire quelqi^e chose qui l'empêchât de penser, et elle y avait presque réussi, lorsqu'un petit incident inattendu lui donna de nouvelles alarmes et devint pour elle un véritable chagrin .
Depuis le soir de la fameuse discussion^ le curé n'avait pas remis les pieds au château. Fulgence, le sachant voué à la patience par son ministère de prêtre chrétien, le prit à part pour recommencer ses dissertations sur le drame moderne ; et comme il marchait de citations eu citations auxquelles le curé se refusait de croire, il lui dit :
— Je vais aller vous chercher le livre.
Ceci se passait dans un coin du salon et à voix basse; car Fulgence se souvenait de la manière dont madame de Beausaumon soutenait ses opinions, et ne voulait pas s'y exposer «De seconde fois. Personne ne se doutait donc de ce qui s'agilait entre le curé et M. Fulgence. Tout à coup celui-ci entre et dit à madame de Beausaumon :
— 11 me seniblç que vous aviez Marion de Larme dan9 votre bibliothèque ?
— Certainement, je l'ai.
^ Vous l'avez donc prêtée à quelqu'un, car je ne Tai pas trouvée.
Madame de Cornuetfut sur le point, de dire que c'était elle qui l'avait dans sa chambre; mais aussitôt madame de Beausaumon s'écria en s'adressant à son mari -^
— Est-ce que c'est vous qui, par hasard, avez voulu juger jusqu'à quel point on peut se refaire une virginité?
A cette rude question, madame de Cornuet rougit, et presque aussitôt elle aperçut le regard de Lucain attaché Bur elle, ce qui la fit rougir encore plus.
En ce moment elle n'eût pas avoué qu'elle avait ee livre à
Zê DN RÊVE D'aHOITA.
Quelque prix que ce fût, et cependant elle comprenait que la seule personne à qui yéritabiement elle eût voulu le cacher s'en doutait ; mais elle garda un silence obstiiié pendant que madame de Beausaumon tempêtait contre les gens ou les domestiques qui fouillaient dans ses affaires sans sa permission.
Deux heures après, et lorsqu'elle fut seule, madame de Comnet mesura Timmensité de la faute qu'elle avait commise. Avoir désiré lire Marion de Lorme et l'avoir avoué, rien n'était plus naturel, si cela eût été naturellement fait et dit. Mais après ce silence , le déclarer, ce serait donner à ce petit incident une portée incalculable vis-à-Vis de Lucain. Il soupçonnait bien que c'était»madame de Gomuet qui s'en était emparée; mais de là à une certitude il y avait un monde, et cette certitude, elle ne voulut pas la lui donner. 11 Mut donc que, le matin venu, madame de Gomuet se glis- . s&t encore dans la bibliothèque , et replac&t le volume à sa place.
Mais madame de Beausaumon était fenmie d'ordre , et il ne lui en fallait pas tant pour prendre des précautions. La porte de la bibliothèque se trouva donc fermée, non contre la restitution du volume disparu, mais contre la soustraction* possible de quelque autre. Stéphanie fut donc obligée de s'en retourner. Mais que faire de ce vohune? le garder? on pourrait le trouver dans sa chambre, et dès lors les commentaires sur le silence qu'elle avait gardé ne s'arrêtaient pluâ à Lucain, ils tombaient dans le domaine des suppositions de M. Fulgence et de madame Gouperose, et c'était un véritable efiroi pour madame de Gomuet, qui se garait d'eux comme de bêtes malfaisantes. Stéphanie retourna à sa chambre fort embarrassée, ne sachant trop quel parti prendre, lorsqu'une idée lui vint : c'était de faire disparaître le volume, et le meilleur mo^en était de le brûler. Pauvre femme ! qui s'imaginait qu'en ce monde on peut faire la plus
petite action bors du droit cbemin, sans qu'il eu reste des traces terribles. Pour brûler ce livre, il lui fallut demander une bougie allumée. Premier étonuemeut de la femme de chambre, qui se demanda ce qu'on peut faire d'une bougie allumée au mois de juillet, à dix heures du matin. Si c'était pour cacheter des lettres, madame les lui remettrait sans doute pour qu'on les portât à la poste. Or, madame ne lui remit point de lettres; et, ce qui était non moins étonnant, madame s'était enfermée après avoir reçu sa bougie. Ces réflexions faites, on comprend de quel œil la chambrière dut interroger la chambre quand sa maîtresse l'eut quittée. EUç ne fut pas longtemps sans voir voler autour d'elle ces légères feuilles de cendre , résultat de papier brûlé ; elle abattit le devant de la cheminée, il y en avait une quantité considérable. Madame avait donc brûlé des papiers^ énormément de papier, toute une correspondance, et toute une correspondance mystérieuse sans doute, puisqu'elle s'était enfermée pour la brûler. Quelle découverte, et combien de suppositions marchaient déjà à l'office, tandis que madame de Cornuet se réjouissait au salon du succès de sa ruse I Elle faisait la fière et l'assurée vis-à-vis. de Lucain ; etquelqu'un ayant reparlé de MaHon de JLorme , elle eut l'audace de dire :
— Je suis désolée que vous ayez perdu ce livre, je l'aurais luçLvec grand plaisir. •
Lucain la regarda avec étonnement, et elle supporta ce regard sans se troubler. Gomment se fait-il quç madame de Comuet poussât jusqu'au mensonge le besoin de se défendre contre cet homme qui ne l'attaquait pas?
Mais ce petit triomphe que Stéphanie atait si bien assuré lui devait coûter bien cher.
Eu effet, madame de Beausaumon avait trop de confidences à faire à sa femme de chambre pour que celle-ci n'eût pas le droit de lui en faire à son tour, et la première qu'elle
40 011 mÊTE d'ahoue.
loi apporta, ce fut Thistoire de la correspondance brûlée en cachette. A toutes ces circonstances , Tesprit perspicace de madame de Beausaumon ajouta sur-le-champ la circonstance aggravante que ce fait, remarquablement incompréhensible, s'était passé en Tabsence de M. de Gomuet. Ce fut pourtant avec une dignité froide que madame de Beausaumon accueillit la confidence de sa chambrière ; mais lorsqu'elle se retrouva avec madame Couperose, Fulgence et le chevalier de Saint*Louis, le commérage marcha grand train ; ce furent des ho ! ho ! des ha ! ha ! des petites mines discrètes du curé et du chevalier de Saint-Louis, tandis que Fulgence prenait un air dolent en jetant des regards significatifs sur madame Couperose. Enfin celle-ci interrompit la narration de madame do Beausaumon par un :
— Eh bien ! messieurs, qu'est-ce que je vous avais dit ? Madame de Beausaumon regarda les trois interlocuteurs
d'un air étonné, et Fulgence d'une façon qui voulait dire : « Gomment, madame Couperose a dit quelque chose et je no le sais pas? » Fulgence baissa la tête comme un homme convaincu, quoiqu'à regret, de la vérité de ce qu'il entend, et répondit avec un accent de tristesse :
^ J'avoue que je me refusais à le croire, et que je n'ai pas voulu en parler, tant cela eût pu sembler de ma part une accusation dictée par le peu de sympathie que m'inspire ce monsieur; mais il faut se rendre à Tévidence, et puisque
c'est vrai.,.
— Quoi! qu'est-ce qui est vrai? s'écria madame de Beausaumon en trépignant d'impatience.
— Comment! ma chère, lui dit madame Couperose, vous ne l'avez pas deviné dès le premier jour?
— Mais quoi donc?
— Mais... que Lucain Nerlot en veut à madame de Gor-
nuet.
A celte déclaration madame de Beausaumon resta ébahie ;
elle avait tout supposé, excepté cela. 11 lui prit uu mouvement de rage contre Lucain, qu'elle se promit bien de faire payer à madame de Gornuet. Cependant elle voulut avoir des preuves de cette abominable intrigue de madame de Cornuet; et pour que l'on puisse bien comprendre comment procèdent les accusations avec lesquelles on perd les femmes, nous allons rapporter quelques parties du dialogue qui eut lieu à cette occasion :
Madame de Beausaumon : Gomment ! Stéphame écoute les propositions de M. Lucain?
Madame Couperose : Ge n'est pas elle que j'accuse, c'est lui ; ce monsieur se croit un Lovelace moderne.
Madame de Beausaumon : Lucain a trop d'esprit pour s'adresser à une pareille sotte, si elle ne l'y avait pas engagé par des mines qu'il a très-bien comprises.
Le [curé : Cependant il m'a semblé que M. Nerlot ne parlait presque pas à madame de Gornuet.
Madame Couperose : Raison de plus pour lui écrire. Madame de Beausaumon : Sans doute, raison de plus pour s'écrire.
Fulgence : G'est singulier , une correspondance réglée quand on peut se voir à toute heure du jour et de la...
Madame de Beausaumon^ indignée : Monsieur de Latour, je répondrais de Lucain comme de moi-même (tout le monde sourit, même le curé) ; mais c'est un imprudent que je ne veux pas laisser s'engager dans les pièges d'une coquette d'autant plus habile qu'elle le paraît moins.
Le chevalier de Saint-Louis : Il n'est pire eau que l'eau qui dort.
Madame Couperose : Et M. Lucain ne fait pas grand bruit.
Madame de Beausaumon : Lucain, Lucain est excusable : les hommes ont toujours raisou de faire la cour aux femmes. (Sourire aigu de madame Gouperose.)
ii UN RÊVE D*Allcrt)R.
Le chevalier de Saint-LomU : Surtout quaad elles sont jeuBes et jolies. (Grimace de madame de Beausauasdh.)
Madame de Beamaumon : Toujours est 41 que Lucaia est à bonne école ; et, quoiqu'il ne soit pas né hypocrite, on se forme vite avec certains précepteurs.
Madame Couperose : Sérieusement, vous croyez donc que Stéphanie... elle... là... vraiment... vous pensez...
Madame de Beausaumon : Je pense, je pense qye je dois devenir (lus sévère, surveiller ce qui se passe chez mcâ.
Madame Couperose : Et nous vous aiderons, ma chère.
Madame de Beausaumon^ après s'être recupiUie *. f esj^re que nous nous sommes trompés.
Tous : Nous verrons bien.
Dans les journées qui suivirent cet entretien, il était curieux de voir de quel air on suivait Lucain et madame de Çprnuet des yeux. Lorsqu'ils se levaient de table, madapie de Beausaumon restait dans la salle à manger pour défaire les serviettes ployées dans leur rond, et voir s'il n'y avait pas quelque billet caché que l'un ou l'autre devait venir chercher. Si Stéphanie quittait un fauteuil pour en preodre un autre, on courait vite au fauteuil. Si Lucain remuait, on examinait ses mains. Il ne pouvait pas se moucher $ans qu'on s'imaginât qu'il allait tirer quelque lettre de sa poche; il leur semblait que chaque carte que l'un pu l'autre jetait sur la table i^ait une signification cachée ; et Nerlot ayant eu l'imprudence de dire assez haut à une partie d'impériale :
— Je joue mon'^^œur !
Ce furent des regards échangés avec une indignation qui alla chez madame Couperose jusqu'à lui faire dire :
— Ceci est clair.
Cependant on ne découvrit rien, et ce fut là précisément ce qui irrita les mtéresséd. On ne revient pas aisément d'un soupçon dès qu'on Ta conçu, encore moins quand on a. em«
UN RÊVE O^AWOUR. 49
plqyé quelques soins à réclaircir : en ee cas on y tient eu-* core plus, et roB ne reconnaît pas qu'on s'e^t trompé, amis ((ue les gem dont on veut découvrir les mauvaises action^ ont un ai:t infernal, une hypocrisie profonde, une dissimula* tion révoltante et qui dénote une grande habitude dû vice. Voilà de quel côté tendaient les idées de la société à régajçd de Lacain et de Stéphanie, lorsque.M. de Comuet revint w château.
Voilà bien longtemps que nous avons laissé madame de Comuet en butte aux plus malveillantes suppositions, parce qu'(Hi avait tK)uvé chez elle des cendres de papier brûlé. On s'étounera peut-être qu'une si petite circonstance eût produit un pareil résultat, et Ton pourra dire qu'il n'y a pas en ce monde d'assez méchants esprits pour en faire le texte d'accusations si graves. La répuXation d'une femme, prétendra-t-on, est chose trop sainte et trop haute pour qu'on Dse l'attaquer avec de si faibles armes ; et à coup sûr, si on le tentait, on ne réussirait pas à lui porter la moindre atteinte. Qui sait? l'existence physique de l'homme a d'étranges secrets de force et de faiblesse ; tantôt elle résiste aux plus violentes blessures, quelquefois elle succombe sous les coups les plus légers. On a vu des malheureux tomber du haut d'une maison et se relever sans la moindre contusion, tandis <Iu'uQ autre qui trébuche dans sa chambre se tue en tombant 9ir son parquet. Ces hasards sont rares, mais ils exi&- ^t^ et la science est toute prête à vous en donner d'excel-
44 DN RÊVE D*AHOUR.
lentes explications. Elle vous apprendra que le scalpel peut déchirer tout un corps sans attaquer le principe de la vie, et . qu'il y a des endroits où la piqûre d'une épingle peut être mortelle. Il en est ainsi de Texistence morale d'une fenome, de l'intégrité de sa réputation : quelquefois elle sort pure des calomnies les plus infâmes et les plus nombreuses; d'autres fois un mot suffit à la ternir. Je vous expliquerais bien pourquoi, mais cela nous entraînerait dans une discussion trop longue et trop minutieuse des petites lâchetés du monde.
Retournons donc au moment où M. de Comnet revint au château de Beausaumon après quelques jours d'absence et lorsque Stéphanie était déjà l'objet de sourdes accusations. C'est peut-être une entreprise au-dessus de nos forces d'avoir voulu raconter cette histoire ; car elle n'a rien de ces scènes fortement accusées où la puissance du fait tient lieu d'habileté au narrateur. C'est pour ainsi dire par des choses inaperçues qu'elle a existé^ si elle a existé, et il faut nous permettre de présenter ces choses, si petites qu'elles soient, comme des événements.
Ainsi, lorsque M. de Comàet arriva au château, il n'y eut pas de dénonciations, même indirectes, contre Stéphanie; mais M. de Comnet cmt sentir dans l'air dont on l'accueillit quelque chose de moqueur qui s'adressait à sa qualité de mari. Lorsqu'il entra dans le salon^ tous les regards, après l'avoir salué, allèrent curieusement s'attacher sur Lucain et sur Stéphanie, comme pour y chercher l'émotion que devait produire sur eux la présence de ce juge suprême.
Lucain demeura impassible, mais madame de Cornuet parut impatiente et embarrassée. M. de Comuet suivit un moment ces regards qui se promenaient de lui à sa femme, de sa femme â Lucain, et quelque chose de cmel lui arriva au cœur. Ëtait-ce un soupçon? M. de Comuet avait trop bonne opinion de sa femme pour oser appeler de ce mot ce qu'il
UN RÊTB d'amour.- 45
éprouva en ce moment, et en moins d'une minute il crut EYoir repoussé loin de lui toute idée fâcheuse à ce sujet; mais il pensa malgré lui que Timpassibilité de Nerlot n*eût rien prouvé en faveur de la tranquillité de sa conscience; car un homme comme Lucain avait trop d'habitude des affaires d'amour pour ne pas maîtriser ses émotions, et il se dit, toujours malgré lui, que pour un mari qui eût voulu être jaloux, l'embarras de Stéphanie et la curiosité singulière qui l'avait accueilli seraient un indice plus que suffisant pour autoriser un examen sérieux de ce qui s'était passé. Tout cela, à le bien prendre, était un bel et bon soupçon.
Mais tout le monde n'est pas comme Figaro, qui, dès le premier jour, voulut savoir à quoi s'en tenir. Le rôle de mari jaloux est toujours si ridicule et quelquefois si dangereux, que M. de Comnet s'y refusait de tout son pouvoir. Mais la petite piqûre envenimée qui l'avait blessé s'agrandissait par le petit frottement de mille petites réflexions auxquelles M. de Gomuet ne pouvait se soustraire. L'affectation avec laquelle Lucain évitait Stéphanie, et qui n'avait d'abord sem- Wéà M. de Comnet qu'une singularité particulière à la position ou au caractère de Nerlot, lui parut alors un manège pour cacher ses projets. D'une autre part il crut s'apercevoir qu'il y avait moins d'abandon dans la tendresse de Stéphanie pour lui; était-ce que lui-même ne la solUcitait plus ou ne l'accueillait plus avec la môme confiance, et que la réserve de leur intimité venait de lui et non point d'elle? Voilà ce que M. de Gomuet ne pouvait définir, voilà ce qui le rendait quelquefois silencieux, froid, bmsque ; voilà ce qui le faisait quelquefois retourner à sa femme avec une ardeur inaccoutumée et dont elle s'étonnait.
Cependant rien n'était changé en apparence dans la vie du château de Beausaumon. On déjeunait, on dînait, on se proïûenait le jour, on jouait le soir, ni plus ni moins qu'à l'ordioaire. Mais toutes ces actions de la vie la plus vulgaire
4ê UN mty% d'aiioqb.
ayai^ïtdéji une slipoificatioa toute différente de celle qu^elles avaient quinze jours avant cette absence du mari. Des mots comme cçux-ci étaient devenus désagréables pour M. de Cor* nuet : « Stéphanie, servez de cette truiteà M. Kerlot. Monsieur Nerlot, vqus étés iè partner de madame de Cornuet. » Toutes les fois que ces deux noms se trouvaient réunis daas la même phrase, si insignifiante qu'elle fût, M. de Gomuet éprouvait un mouvement intérieur d'impatience. Il était malheureux, sa fenjme le sentait ; mais comme elle s'imaginait n'avoir rien à se reprocher, elle s'euquérait avec intérêt de sa santé, de ses affaires, de tout ce qui pouvait Tobséder ainsi; et comme il répondait toujours : « Ce n'est ricD, je n'ai rien, » Stéphanie en concluait que c'était humeur, bizarrerie, ou manque de confiance. Ces réflexions ne manquaient pas non plus d'apporter dans les façons de Stéphanie quelque cliose de moins confiant qu'autrefois. Il faut avoir éprouvé ce placide bonheur d'une union qui n'a qu'une même pensée, qui a réuni deux âmes et deux esprits dans une fusion' complète de leurs sentiments, de leurs opinions, pour comprendre quelle perturbation apporte dans cette exfstence le moment où chacun sent à part, pense à lui seul. La division n'est ni là, ni ici; et nul œil, pas même celui des êtres qui la subissent, ne peut en marquer la place ; mais ils la sentent, ils la comprennent, ils en souffrent.
A ces gens-là, les gens du monde demandent ce qu'ils ont, pourquoi le contentement ne règne plus sur leur viaage, pourquoi ils sont quelquefois taciturnes ou bavards à l'excès, pourquoi ils n'aiment plus les choses qui leur plaisaient la ' veille^ pourquoi le jeu les ennuie, la promenade les fatigue. Et comme ils n'ont rien de certain à vous répondre sur la cause de leur changement, on se croit quitte envers eux, en disant : « que ce sont des fous qui gâtent leur bonheur, > à moins qu'on ne suppose, ce qui est plus commode, qu'il s'est p^é des choses très-graves^ et qu'il y a eu des diaougt
un RÉYb D'A«OUR« 4^
amis Yiôlenkes entre eux. C'est oe qui arriva à Beailsaujoiôii. Toutae les journées se passaient dans une guerre d'obsenralion; chaque mot, chaque geste avait son commentaire ; ies boutades de M. de Gornuet, les impatiences mal déguisées de Stéphanie; jusqu'aux paroles de M. de Beausaumon, qui jadis ne comptaient pour rien. Mais ce qui faisait le désespoir des coatisés, c'était le flegme imperturbable de Lucain. Depuis «a fameuse sortie à propos de Marion de Lorme^ il avait repris son' indifférence silencieuse. Toujours prêt à faire ce qu'on lui demandait, iFne montrait ni empressement ni répugnance à le faire, il ne s'amusait à rien ; mais, en revanche, il ne s'ennuyait de rien. Vainement Fulgence l'attaquait sur la question littéraire, vainement madame de Beausaumon et madame Couperose faisaient des épigrammes sur les grandes passions taciturnes, vainement encore le chevalier de Saint-Louis donna cours à ses moqueries les plus amères sur la révolution de Juillet, rien n'y fit; il semblait qu'on parlât . devant un sourd. Ces demi-sourires même dont il accueillait autrefois les nombreuses sottises qui se débitaient autour de lui, ne venaient plus agiter ses lèvres, et le regard furtif de madame de Gornuet les y avait en vain cherchés.
C'était véritablement une chose singulière que la curiosité excessive avec laquelle on suivait cet homme. Si l'on se rappelle les premiers chapitres de ce récit, on aura pu remarquer que jamais Lucain n'était sorti des bornes très-étroites d'une vulgarité complaisante, et cependant il était pour tout îe monde un objet ou de crainte, ou de haine, ou d'étonné-' meut. Il avait en lui cette puissance du mystère qui donne à rimaginatioa le droit de doter l'être mystérieux de toutes les qualités bonnes ou mauvaises, qui fait des princes. exilés^ • de ceux qui se cachent et des volcans contenus de ceux qui se taisent.
Cette position fâcheuse pour tout le monde durait depuis huit jours et semblait ne devoir pas se résoudre sur eHe-
4i tH Ri^VË D^AftOtm»
même, et cesser sans 4ue rien éclatai, lorsqu'an événeitiènt bien éloigné des pensées de tout le monde rendit une vie nouvelle à toutes les suppositions et un attraft de plus à la curiosité.
Un dimanche matin, après le déjeuner , tout le monde se trouvant au salon, le chevalier de Saint-Louis poussa une exclamation de joie en lisant un journal qui venait d'arriver. C'était la nouvelle d'une tentative d'émeute et la liste de quelques personnes qui s'y trouvaient compromises. A quelques-uns des noms qui furent prononcés, Lucain tressaillit, tandis que le chevalier de Saint-Louis, en sa qualité de carliste, trouvait admirable toute chose qui tendait à renverser un gouvernement qu'il détestait. Le mouvement de Lucain avait été si vif, que M. de Gornuet l'avait remarqué. Trop heureux de trouver dans un intérêt politique une explication de ce caractère dont le mystère l'alarmait sur des intérêts bien plus intimes, M. de Gornuet s'imagina sur-le-champ que Lucain' devait être mêlé à ce mouvement, et, emporté par cette idée, il l'entraîna rapidement dans un coin du salon où se trouvait Stéphanie, et, sans autre préambule, il lui dit à voix basse :
Auriez-vous quelque chose à craindre? et, malgré votre absence de Paris, pourriez-vous redouter que les poursuites ne vinssent vous chercher jusqu'ici ?
Lucain le regarda froidement et en l'observant.
— S'il en était ainsi, reprit M. de Gornuet, je suis tout à votre service.
— Je n'ai rien à craindre, répondit Lucain.
Mais M. de Gornuet tenait trop à une idée qui le débarrassait de toutes ses craintes pour l'abandonner si vite, et dit à Nerlot :
Prenez-y garde. Quelque conGance que vous ayez dans la fermeté de vos amis, un mot impiudent peut leur échapper, et il peut suffire à vous compromettreé -
UN UÉVË i^AMôUn. 49
Lucain sourit iristement, et répliqua avec un accent où se môlait une sorte de désespoir :
— Vous vous trompez sur mon compte, monsieur de Comnet. J'ai tressailli à la nouvelle de cet événement, parcequ'il s'y trouve môle le nom d'un homme qui a été mon ami.
— Et qui ne l'est plus, lui dit M. de Comnet, en le considérant avec attention.
— Qui ne l'est plus, répondit Lucain, comme Ions ceux que j'ai appelés mes amis ne le sont plus. Cependant ne prenez point ceci pour une accusation contre lui; et quoique je ne l'aie pas nommé, je ne veux pas que vous puissiez croire que j'en veux à l'un de ceux dont on vous a lu les noms. Je ne suis pas son ennemi, je ne suis l'ennemi de personne. Nous sommes séparés d'opinion, voilà tout.
M. de Cornuet, qui se rappelait les antécédents et surtout la réputation établie de Nerlot, le regarda avec encore plus d'attention, et répéta avec une intention marquée :
— Comment ! vous êtes séparés d'opinions, vous et l'un de ceux...
— Monsieur de Cornuet, reprit Lucain avec le môme sourire amer, je ne suis rien, je ne prétends à rien, il importe donc fort peu que je sois d'une opinion ou d'une autre.
— Mais autrefois... lui dit M. de Cornuet.
— Autrefois, repartit Lucain, autrefois j'étais jeune, autrefois je croyais.
— Et maintenant?
— Maintenant...
Lucain s'arrêta comme s'il eût eu peur de l'arrêt qu'il allait prononcer sur lui-même ; aussi, au lieu de dire : Maintenant je ne crois plus à rien, il répondit :
— Maintenant, je doute.
Il quitta M. de Cornuet après cette réponse ; et à la façon dont il s'éloigna^ en secouant tiistement la tête, ou put voir qu'on venait d'agiter en lui de tristes souvenirs. iM. de Cor •
nuet, demeuré 8eul, se tourna vers sa femme, et la trouva les yeux attachés sur Lucain, et le visage encore animé d'pne anxiété curieuse. Jamais Stéphanie n'avait montré devant lui tant d'attention pour un homme, quel cfu'il fût. Aussitôt M. de Gornuet, reprenant brusquement tous ses soupçons, dit à sa femme, qui était bien loin de se croire ainsi observée :
— C'est un homme bien extraordinaire, n'est-ce pas? Stéphanie rougit et baissa les yeux ; et, croyant cacher
son embarras, elle répliqua d'une voix mal assurée :
— Mais ce qu'il vous a dit n'a rien d*extraordinaire.
M. de Comnet éprouva un mouvement de rage. Sa femme venait de lui mentir, et de lui mentir avec cet art que les femmes possèdent à un degré éoûnent, c'est l'art de répondre à côté de la question avec une justesse qui ne laisse rien À leur objecter. Stéphanie avait raison; cependant elle l'avait écouté, comme si sa parole allait lui révéler un monde; et en ceci l'homme qu'on écoute de cette manière est extraordinaire. Donc Tindifférence apparente de madame de Gornuet était un mensonge, et l'on peut bien pardonner un mouvement de rage au mari qui comprend que sa femme lui ment, surtout quand il croit que c'est la [première fois. Cependant la conversation s'était engagée sur la nouvelle apportée dans le journal ; chacun y jetait son mot, et, dans sa colère, M. de Cornuet se mit à déraisonner comme les autres. Tàtant tous les endroits par où il pourrait remuer un peu les souvenirs au les susceptibilités de Lucain, il exalta et injuria toutes les opinions, accusa et censura toutes les actions des divers partis. Mais Lucain n'entendait pas, il dessmait un petit point de vue pris d'une des fenêtres du salon, et, la tête penchée sur son carlon, il semblait absent de toute autre attention que de celle qu'il donnait à soA travail
Stéphanie, stupéfaite des divagations politiques de son
mari, le suivait avec un étonnement douloureux; H. de Corauet s'en aperçut, et, emporté par une de ces colères qui une fois en lice n'ont plus ni frein ni raison, il s'écria :
— Du reste, tous ces partis je ne les blâme pas. Toute opinion consciencieuse est respectable à mon avis; mais ce qu'il faut craindre et mépriser, ce sont les hommes qui n'en out aucune^ les hommes qui, sous les dehors de F'mdiiférenée, cachent la pusillanimité qui les empoche d'avoir une opinion; car un jour peut venir où une opinion, quelle qu'elle soit, peut être dangereuse.
Après ce que Lucain venait de lui dire, les paroles de M. de Gornuet étaient une insulte, et presque une provocation. Stéphanie en tressaillit et eo devint pâle. M. de Gornuet le vit et alla vers elle en cherchant quelque mot qui pût l'avertir de ce qu'il avait cru deviner, lorsc^u'il aperçut Lucain qui le regardait froidement. Alors M. de Gornuet, honteux d'avoir pensé à menacer une femme qui n'avait d'autres torts que ceux qu'il lui créait, M. de Gornuet, disons-nous, se tourna vers Lucain et lui dit ironiquement :
— Quel est votre avis, monsieur Nerlot?
-~ Mon avis est que presque tous les hommes calonmient ce qu'ils ne peuvent pas expliquer.
A ce mot, M. de Gornuet regarda sa femme, et par un trait de lumière il se demanda si vis-à-vis d'elle aussi il ne calomniait pas ce qu'il ne pouvait expliquer. Il en était là, lorsque Lucain lui dit en s'approchant tout à fait de lui :
— Vous abusez des coniGidences qu'on vous fait^ monsieur; ie ne l'aurais pas cru d'un homme comme vous.
évidemment M. de Gornuet était dans son tort; rien n' excusait la brutalité de sa sortie. Jamais homme ne fut plufi^ ^ibeureux. En ce moment, il eût donné beaucoup pour I^uvoir se couper la gorge avec Lucain, ou donner des
^•ips de cravache à Fulgence, qui l'examinait ironiquelaem.
63 UN r\tsiE, d'amour.
Après la violente sortie de M. de Gornuet sur les indifférents politiques, et le reproche calme et digne que lui avait adressé Liicain, celui-ci avait quitté le salon ; on n'avait point entendu les confidences de Nerlot à M. de Gornuet, de façon que personne ne s'expliquait ni Thumeur déraisonnable de celui-ci, ni la brusque sortie de celui-là. Hais on comprit suffisamment que quelque chose de malveillant s'était passé entre eux, et ce fut assez pour changer en escarmouches actives la guerre d'observation qui avait eu lieu jusqu'à ce moment. Les femmes ont une habileté cruelle dans ces sortes d'attaques, elles ont des cheniins couverts par lesquels elles arrivent au cœur de l'ennemi sans qu'on puisse les arrêter. Ainsi, madame de Beausaumon, qui détestait toujours cordialement son neveu, M. de Gornuet, qui ne pardonnait point à Stéphanfe ni sa jeunesse ni sa beauté, et qui, réduite à Fulgeuce après avoir espéré Lucain, rongeait son vieil amour avec dépit, alla doucement vers madame de Gornuet, et lui dit de cette voix pateline qui ressemble à un petit couteau qu'on a bien graissé pour qu'il entre mieux :
— Mais qu'avez-vous donc, ma chère Stéphanie? vous voilà toute pâle, toute bouleversée !
Madame de Gornuet n'était ni pâle ni bouleversée, quoiqu'intérieurement elle fût vivement agitée; mais cette apo-
Btropbe inopinée était plus que suffisante pour faire paraître sur son visage le trouble qu'elle avait contenu jusque là, et elle repartit d'une voix entrecoupée :
— Mais je n'ai rien, absolument rien.
Et, par une imprudence bien digne d'une femme innocente, elle chercha à voir de quel œil son mari la regardait. M. .de Cornuet serrait les dents, et jetait autour de lui des regards qui semblaient prier quelqu'un de lui donner Toccasion d'éclater. Pendant ce temps madame de Beausaumon s'asseyait près de sa nièce, et lui disait doucement :
— Allons, mon enfant, il n'y a pas là de quoi vous épouvanter ; ce n'est pas pour un dissentiment pohtique de si peu d'importance, que ;votre mari et Lucain pourront se quereller ensemble; c'est un moment de vivacité de M. de Comnet qui a pu blesser Lucain, et demain tout sera oubhé, à moins qu'il n'y ait quelque chose entre eux que je ne sais pas.
M. de Comnet écoutait madame de Beausaumon sans trop comprendre où elle voulait en venir ; mais la dernière partie de la phrase de sa tante lui parut si claire, qu'il ne put dominer la colère qu'elle lui inspira, et il s'écria assez brusquement :
— Et que voulez-vous donc qu'il y ait entre moi et M. Nerlot ?
— Je ne sais pas, repartit aigrement madame de Beausaumon; mais depuis un quart d'heure que vous déclamiez contre la politique de tout le monde, vous jetiez sur lui des regards si furieux, que, s'il n'avait pas eu le dos tourné et qu'il eût pu vous voir, vous vous seriez probablement pris à la gorge.
~~£h ! madame! s'écria violemment M. de Cornuet en levant les épaules.
— Mais j'en appelle à votre femme, que voilà tout en larmes, reprit madame de Beausaumon, qui tenait enfin en*
M UN RÉVfi d'amour.
tre ees griffés le cœur dé M. de Gornuet et le bimheor de
Stéphanie.
Stéphanie pleurait en effet, et madame de BeàUfiaiimon s'imagina que ces larmes allaient pousser tout à fait son neveu hors des gonds ; mais il n'en fût pas ainsi : les pleurs de Stéphanie touchèrent M. de CorUuet ; ce mot de Lucain : • Je crois que les hommes calomnient tout ce qu'ils ne cuvent pas expliquer, »Jlui revint en mémoire, et il se dit & part soi qu'il se laissait emporter comme un enfant à des colères ridicules et sans fondement. D'ailleurs M. de Gornuet avait trop d'orgueil d'honnête homme pour laisser un moment sa femme exposée sans défense aux attaques d'une madame de Beausaumon, et surtout aux petites risées de Fulgence et de madame Couperose ; et il dit à sa femme, en lui tendant loyalement la main :
— Pardonne-moi cette folie, Stéphanie ; mais je suis malade, souffrant J'ai quelque chose qui me tourmente,
qui m'inquiète
Une exclamation ironique de madame de Beausaumon apprit à M. de Gornuet que son explication était traduite tout autrement qu'il ne voulait, et, pour ne pas donner prise à de nouveaux commentaires, il ajouta assez haut :
— Oui, c'est une affairé désagréable... des fonds sur lesquels je comptais... ces actions du pont suspendu sur la Loire. ^
— A propos de ça, dit M. de Beausaumon en levant le nez du journal qu'il tendit, j'ai reçu avis ce matin que le dividende du premier semestre s'élevait à douze pour cent, indépendamment de l'intérêt. C'est une belle affaire.
M. de Gornuet se mordit les lèvres avec colère ; il venait de s'enfoncer d'un mètre de plus dans te bourbier d'où il voulait se tirer. Mais il était difficile de se fâcher de ce démenti si bienveillamment donné. Ce petit incident fit triompher le camp ennemi, et madame de Gornuet, qui avait ac-
UN RÉVB D'AMOUR. M
ciieilli arec Joie cette espèce d'excuse que . lui ftilsait son mari, toiiiba daûd uue nouvelle perplexité en reconnaissant qu'il l'avait trompée. Elle s'eiiquit en elle-même de ce qui pouvait le tourmenter ainsi; elle se le demandait, et cependant elle le savait depuis longtemps : M. de GomUet était jalou^. Mais aux yeux de Stéphanie il Tétait pour rien; niune action, ni une parole d'elle ou de Lucain û'âutorisait cette jalousie ; donc elle était injuste, tyrannique, brutale, iBt madame de Comnet s'en révoltait. C'était pourtant une de ces âmes fines et intelligentes qui entendent sans qu'on parle et coiftprenoent sans qu'on agisse, qui eût dû sentir que M. de Comnet n'avait pas besoin de preuves matérielles pour être averti que le cœur de sa femme n'était plus tout à lui.
Cependant M. de Comnet avait quitté le salon sans répondre à son oncle. Pour la première fois il avait compris la nécessité de s'expliquer avec lui-môme ; pour la première fois il accepta franchement sa position, il s'avoua qu'il était jaloux, et se résolut à prendre un parti. Après de longues discussions entre sa vanité et son cœur, il s'arrêta à celuici: Espionner franchement ôa femme et Nerlot, et s'il découvrait quelqu'intelligence entre eux, en finir avee l'un et l'autre : avec Nerlot en le tuant, avec sa femtne en se séparant d'elle; s'il s'était trompé, demander franchement pardon à sa femme, et reprendre la vie qu'il avait gâtée iïar sa susceptibilité.
Voilà donc M. de Comnet jouant tout à fait le rôle du mari jaloux, donnant à sa femme et à Lucain des occasions de se parler, de se voir, pour pouvoir les surprendre ; recommençant le manège de Fulgence, les laissant seuls dès qu'il le pouvait, et regardant à travers les vitres, s'artô^tant derrière les portes. Ces petites adresses que Nerlot avait devinées de la part de Fulgence ne lui échappèrent point de la part de M. de Comnet, et il les déjoua avec le
66 UN RÊVB D'AMOUR.
même sangfroid et la môme retenue. Quant à madame de Cornoet, elle le comprit aussi et en fut vivement irritée ; dans son dépit elle accusa son mari de la jeter à la tête de Lucain, et ne lui pardonna pas de Testîmer assez peu pour croire qu'elle en était déjà à avoir des relations assez avancées avec M. Nerlot pour pouvoir profiter d'un moment où elle pourrait lui adresser un regard d'ititelligence ou lui adresser une parole intime à la dérobée. En conséquence elle résolut de justifier la jalousie de M. de Gorouet en paraissant s'occuper de M. Nerlot. Or, un matin que le désappointement de M. de Gornuet, dont tous, les petits espionnages n'avaient abouti à rien, l'avait rendu plus brusque et plus impatient que de coutume, la voix de Stéphanie rompit tout à coup le silence qui régnait dans le salon, et elle dit :
— Monsieur Nerlot, vous qui vous occupez de peinture, venez dgnc me dire ce que vous pensez de celte tleur que je viens de broder.
Il n'y eut pas jusqu'à Lucain qui ne demeurât stupéfait de cette interpellation. Gépendant il alla vers madame de Comnet ; mais en sentant qu'il était observé. Il s'approcha de Stéphanie, et, se penchant sur son métier à broder, il se mit à considérer une rose qu'elle lui montrait du doigt. Il tressaillit d'abord, et parut examiner cette rose avec attention, puis, comme s'il eùfoublié pourquoi il était venu, il demeura immobile, les yeux fixés sur cette lleur ; peu à peu son visage prit une sombre expression de désespoir, il pâlit, et comme il gardait le silence^ madame de Gornuet se tourna vers lui en disant :
— Eh bien ! qu'en pensez- vous?
Mais à son tour elle changea de visage en voyant la pâleur mortelle de Lucain^ et ne put s'empêcher de s'écrier :
— Mais qu'avez- vous donc ?
M. de Gornuet, Fulgencc, madame de Beausaumon accoururent, et purent voir le trouble extrême de Nerlot, qui se
ON KÊVË d'amour. 67
soutenait à peine. Malgré toute sa fermeté ordinaire, il ne pouvait se remettre ; ses lèvres tremblaient, et vainement il voulut essayer de parler. M. de Gornuet Texaminait et attendait qu'un mot lui donnât Toccasion de prendre quelqu'un à partie.
Neriot put enfin prononcer quelques paroles, et dit en balbutiant :
— Cette rose est fort bien, madame; mais pardon, j'ai été pris d'un étourdissement,... pardon.
Il quitta tout aussitôt le salon.
— Qu'est-ce qu'il a donc? dit madame Couperose.
— Un étourdissement, reprit Fulgeiice.
— Bon ! fit madame de Beausaumon, ce n'était pas le sang qui lui portait à la tête, il était pâle comme un mort.
— Cest au cœur alors que le sang lui a porté, dit Fulgence en ricanant.
Quant à madame de Comuet, elle était dans un trouble extrême, et pour le dissimuler elle essaya de plaisanter, et ajouta :
— Il faut envoyer chercher un médecin, car il a l'air vraiment très-malade, ce pauvre monsieur.
Mais cette pitié ironique n'eut pas le moindre succès, et madame de Beausaumon dit à Stéphanie, avec l'inlention la plus méchante :
— Je ne crois pas que ce soit un médecin qu'il faille pour cela; et puisque c'est vous qui avez fait le mal, c'est à vous à le réparer.
On allait continuer de ce ton, lorsque Lucain rentra dans le salon, calme et impassible, comme si rien ne s'était passé.
— Êtes- vous lout à fait remis? lui dit madame Couperose en allant vers lui. *
i'ai été fort ridicule, n'est-ce pas, madame? lui dit Ner- H\ mi^ je pw UiÇtdiimc de (Joruue^ çle pi'ç^icuser, ajouta"
68 ON RËVfi D^AHOUR.
t-il en B'approchant d'elle; j'ai yéritablement beaucoup eouffert.
— Mais fenfln qu'ayez-vous éprouvé? lui dit M. de Cornuet.
Nerlot le regarda sérieusement, et lui répondit :
— Je TOUS le dirai à vous, monsieur.
— Ah ! fit Fulgence.
— D^ailleurs, ajouta NeHot, encore quelques heures, et je n'ennuierai plus personne ni de ma tristesse, ni de mes éblouissements.
— Quoi ! tu pars! lui dit madame de Beausaumon*
— Oui, ma tante; demain je quitte Beausaumoti.
— Mais tu reviendras?
— Je ne crois pas, dit Nerlot.
Et, malgré tous ses efforts, un triste soutire et un regard désespéré, adressés à Stéphanie, accompagnèrent cette dernière parole.
— Hais tes affaires , lui dit madame de Beausaunion , tes affaires sont donc arrangées?
— Je les laisserai en bonnes mains, reprit Nerlot.
— Tu les laisseras eu bonnes mains, dis- tu? mais tu quittes donc là France?. .. tu...
— Ne vous occupez pas de moi, ma tante, lui dit Nerlot.
— Mais , s'écria madame de Beausaumon , ce n'est pas ainsi que je l'entends; et, entraînant Lucain dans le jardin, elle lui expliqua alors franchetnent pourquoi elle l'avait fait venir.
C'était son héritage qu'eUe lui voulait assurer, ainsi que celui de M* de Beausaumon; et malgré ce que celui-ci avait dit le jour de l'arrivée de Lucain, elle comptait y parvenir. Car le sujet de ce fameux entretien, qui avait si fort étonné M. Fulgence , n'avait eu rapport qu'à des dispositions testamentaires que M. de Beausaumon voulait faire en faveur de M. de Cornuet Mais Nerlot refusa avec une persévérance in-
fatigable , et dissuada sa tante d'entrer en discussion avec son mari à ce sujet." Dans cette conversation , il échappa à Serlot quelques mots si amers et si désespérés, que madame de Bcausaumon finit par s'en alarmer, et rentra au salon eu s'adressant à M. de Cornuet.
- Voyons, vous , monsieur de Cornuet , pour qui Lucain parait avoir quelque confiance, parlez-lui.
— Que voulez-vous que je lui dise?
- J'ai peur qu'il se tue^ dit madame de Beausaumon d'un ton effaré.
— Qu'il se tue! répéta madame de Cornuet, qui devint pâle et tremblante à cette nouvelle.
— Et pourquoi cette crainte ? reprit M. de Comnet froidement.
- Tout ce qu'il m'a dit, ou plutôt tout ce que j'ai deviné, me le fiait croire.
- Mais qu'avez-vous deviné?
— Il médite un projet de suicide, j'en suis sûre, et ces mots : « Je laisserai! mes affaires en bonnes mains, » le disent assez.
— Si ce sont ses affaires qui le poussent à cet acte de désespoir, reprit M. de Cornuet, c'est un fou; je n'oublierai pas qu'il est de notre famille; mon oncle" s'en souviendra aussi,
nous lui viendrons tous en aide ; vous auriez dû le lui
dire.
- Non, ce ne peut être cela, car je lui ai fait à ce sujet des offres qui pourraient le sauver.
— A moins, dit Fulgence, qu'il n'y ait quelque chose de
^le en tout cela et qui ne puisse pas s'arranger avec de l'argent.
Stéphanie jeta un regard de mépris^ à Fulgence; mais presque aassitôl M. de Cornuet ajouta :
- Ce que vous dites là est bien possible, et ceci to'explil^eraii beaucoup de choses dans la conduite de M, Nerlot.
60 UN RÉVB D'AMOUR.
La supposition de Fulgence avait semblé à Stéphanie une iDfamie gratuite ; mais , du moment que son mari en admit la possibilité , elle pensa à son tour que ce n'était pas une chose si invraisemblable, et ce doute jeta dans son cœur une poignante et froide douleur. Toute cette préoccupation de son àme qui avait prêté au mystère dont s'enveloppait cet homme des causes si poétiques devenait une grossière erreur. Ce cœur, déchiré d'aifreux tourments, était une conscience alarmée; ces rêveries étaient des craintes, ce silence de la honte ; ce héros pouvait n'être qu'un misérable escroc. La terreur qu'éprouva Stéphanie à ce soupçon lui révéla combien elle avait laissé cet homme entrer dans son cœur. Lorsqu'elle pensa qu'il fallait l'en arracher, elle sentit que ce ne serait qu'avec douleur qu'elle y réussirait, et au même instant elle trouva mille excuses pour Nerlot : mille excuses, disons nous? Aucune, hélas I Mais un cri de son cœur qui lui disait incessamment : « Non^ non, ce n'est pas possible. »
Cet événement avait jeté quelque consternation dans le château. M. de Gomuet sortit pour aller à la recherche de LucaiUy et, l'abordant vivement^ il lui dit :
— Votre tante s'imagine que vous voulez vous tuer ; estce vrai?
Nerlot répondit avec ce triste sourire de dédain qu'il affectait souvent :
— Je n'ai aucune raison pour cela, je vous jure.
— Mais pourquoi partez-vous?
— Je vous ai promis de vous le dire, mais ce serait trop long maintenant, et j'ai à écrire plusieurs lettres avant de partir. Mais ce soir, ici môme, si vous le voulez, je vous expliquerai tout.
— Ce soir donc, dit M. de Cornuet en s'éloignant, Nerlot l'arrèta^et lui dit :
T- Ave^f vgus 4es »rsie§ ?
— Des armes?
— Oui, des épées.
— Pourquoi feire ?
— Je vous le dirai.
— J'en apporterai ce soir, dit M. de Gornuet.
A son tour, il s'arrêta, et, regardant Nerlot, il lui dit :
— Vous me donnez votre parole d'honneur de ne pas attenter à votre vie d'ici à ce soir ?
— Je vous la donne, et je vous répète que je n'ai aucune raison pour le faire.
— C'est bien, tit M. de Gornuet.
Il rentra au salon, où on l'attendait avec une vive inquiétude.
— Eh bien I que vous a-t-il dit?
— Rien, si ce n'est qu'il n'a aucune envie de se tuer.
— Aucune envie, je le crois, dit Fulgence ironiquement. Mais cette observation de M. de Latour n'eut pas le même
8uc(îès que la premièue, et M. de Gornuet ajouta, en se retournant vers Fulgence :
— Aucune envie de se tuer et aucune raison, entendezvous, monsieur ?
— Mais» enfin; pourquoi part-il? lit madame de BeausaumoD.
— 11 m'a promis de me le dire ce soir même, reprit M. de Comuet.
— A vous ? fit Fulgence.
-^ A moi ! dit M. de Gornuet. Qu'y trouvez-vous d'étonnant, je vous prie ?
-- Rien, absolument rien, si vous-même trouvez cette confidence naturelle.
— Et en quoi n'est-elle pas naturelle, s'il vous plait? reprit M. de Gornuet, qui devinait l'intention de Fulgence et <iui s'irritait d'être en butte à irne ombre de plaisanterie de cemppçje^r,
61 UN RÊVE D'ÂMOURf
— M. de Latour a raison, dit madame de Beattsatuùon; il me semble que si Lucain a quelque chose ft dire de si important il aurait pu me parler:
— Il paraît qu'il n'en a pas jugé ainsi, repartit M. de Comnet.
— Ce sera plus original de le dite aU mari, murmura Fulgebcé à Toreille de madame Couperose.
La conversation en resta là ; le reste de la journée fut morne et silencieux. Pourquoi? que à'était-il passé? Rien. Un l^omme qui avait eu un étourdissement en regardant une rose, et qui avait annoncé son départ pour lé lendemain. Qu'y avait-il là de si extraordinaire? Pourquoi M. de Gornuet était-il si sombre et Stéphanie si pensive? C'est que M. de Cornuet comprenait que cet homme occupait sa femme, et que Stéphanie avait été rassurée sur le compte de Lucain. La réponse faite à Fulgence par son mari ne lui laissait plus aucun doute sur Tinnocence de Nerlot. 11 n'avait aucune raison de ôe tuer, avait dit M. de Cornuet; mais ce mot embrassait tout le passé de Lucain : aucune raison. Ce û'était donc pas un amoUr perdu, pas plus qu-une faute, pas plus que sa ruine. Pourquoi donc était-il si sauvage, si triste, si morose? Stéphàhie rougit toute seule. — GhTsIl m'ai-' mait, se dit-elle, et qu'il voulût fuir un amour qu'il sait sans espérance ! Mais alprs pourquoi s'adresser à mon mari? Elle se perdit en conjectures, imagina les choses les plus romanesques, mais toujours une raison quelconque venait les détruire. Elle arriva par cette voie à un violent désir de savoir ce que Lucain allait dire à M. de Cornuet. L'heure du diner arriva, Lucain ne parut pas; la soirée se pasisa sans qu'il descendît. Enfin vers dix heures, M. de Cornuet monta chez lui avec sa femme, et presque aussitôt on le vint avertir que Nerlot l'attendait dans le jardin. 11 y descendit et prit devant sa femme une paire d'épées.
— Qu'allez-vous faire? mon Dieu! s'écria Stéphanie.
m RÉvK d'amour. 6S
— Kemettte ces épéed à M. Nerlot qui me les a demandées.
— Non, non, vous allez vous battre avec lui.
— Ai- je donc une raison pour me battre avec lui? dit sévèrement M. de Gomuet.
— Que sais-je, moi? s'écria Stéphanie. Des propos... une calomnie!..
— Des propos... une calomnie... répéta lentement son mari; et contre qui?..
Stéphanie se tut; M. de Gomuet la considéra longtemps, puis il sortit tout à coup sans prononcer un mot. Mais il n Payait pas fait dix pas hors de la maison que Stéphanie était dans le jardin, et le suivait dans Tombre, bien décidée à se précipiter entre eux si elle voyait une querelle s'engager.
M. de Gomuet marchait dans une allée de tilleuls bordée d'une haute charmille que suivait Stéphanie. La nuit était tourmentée, et le bruit des feuilles qui frissonnaient sous le vent et des branches qui s'enlre-choquaient, couvrait la marche de Stéphanie. Elle arriva ainsi presque en même temps que son mari à l'endroit où était Lucain. Celui-ci s'approcha de M. de Cornuet, et, lui tendant des papiers, lui dit :
— Voici, monsieur, mes dernières dispositions. M.deGornuet tressaillit, mais il reprit aussitôt :
— Qu'est-ce à dire, et quel est votre projet?
— Je n'ai point de projet, dit Nerlot, j'ai uîie destinée à subir, et voua jugerez que la précaution que je prends n'est point inutile, quand vous m'aurez entendu. Mais comme cette histoire est peut-être plus longue que vous ne pensez, veuillez vous asseoir près de moi, et pardonnez-moi de vous raconter toute ma vie. le veux au moins laisser, en ce monde quelqu'un dont la parole ait assez d'autorité pour me défendre sans qu'il soit nécessaire d'expliquer ma conduite.
— Je vous écoute, dit M. de Gomuet.
Ils d'asôireut sur un banc adossé à la charmille, et Stéphanie se blottit derrière eux, attentive et immobile. .
Lucaiii commença ainsi :
— La position où je me trouve est si extraordinaire, qu'il faut que vous sachiez comment j'y suis arrivé. Ce n'est pas que ma vie ait rien d'exceptionnel ; mais, soit vice de mon caractère, soit folie de mon cœur, un événement qui se rencontre dans l'existence de la plupart des hommes, et que quelques mois leur font oublier, est devenu la destinée de ma vie. Je veux parler d'une trahison d'amour.
A ce préambule, M. de Coruuet respira comme un homme dont le cœur est allégé d'un pesant fardeau, et Stéphanie devint plus attentive. Lucain continua :
— Il y a trois ans, j'habitais une petite ville de province, où j'étais allé passer quelques mois. Je demeurais chez M. Grosbert
— Ah ! fit M. de Cornuet, chez celui qui a été arrêté à propos de cette émeute, et dont le nom vous a si vivement { ému?
— C'était chez lui; mais ce nom sera le seul que vous connaîtrez, et je compte assez sur voti*e honneur pour être sûr que vous ne chercherez pas à savoir, à l'aide de celui-ci, quels sont les autres personnages de cette histoire. C'est pour cela que, lorsque vous m'avez vu si troublé en entendant ce nom, j'ai dit qu'il n'y avait çu dç U part dç ççluj
qui le porte aucune perfidie envers moi. Notre haine doit rester un secret, pour que le motif n'en puisse être décou* vert. Si je vous la dis, c'est que j'espère qu'elle n'aura d'autre confident que vous.
— Je vous le jure, répondit M. de Cornuet.
— Grosbert, continua Lucain, avait été mon camarade de collège. Je l'avais retrouvé à Paris, criblé de dettes, perdu de mauvaises habitudes et répudié par sa famille, qu'il déshonorait par les fautes les plus graves. Ces fautes avaient été jusqu'à l'escroquerie, et il était sur le point d'être arrêté et livré aux tribunaux. J'aimais Grosbert : c'était une de ces prédilections qu'on ne s'explique point ; j'avais foi en lui, et je ne voyais dans tout ce qu'il avait fait de mal que le résultat d'un caractère faible et trop tôt abandonné à de mauvaises influences. Léon Grosbert avait un don particulier de plaire et de séduire. Je lui ai vu arracher pour la dixièm,e fois de l'argent à des usuriers qu'il avait trompés neuf fois. IL faisait à ses amis et à ses maîtresses les tours les plus indignes, et je n'ai jamais vu ni ses maîtresses ni ses amis lui en vouloir un moment après qu'il s'était expliqué avec eux. Menteur, effronté, spirituel, bienveillant, il savait prendre le côté faible de tout le monde et subjuguait les plus fortes volontés. Je subis cette espèce d'empire, et Grosbert devint mon ami. Le prenaier service que je lui rendis fut de l'arracher aux poursuites dirigées contre lui, et que je fis retirer à force d'argent. Bientôt ma maison fut la sienne, et par conséquent ma bourse. De cette façon, comme il n'avait aucun besoin de faire de nouvelles dettes, il se créa vis-à-vis de sa famille une apparence de bonne conduite, qui la ramena peu à peu sur son compte. ^ mère, comme il arrive toujours, fut la première à tendre les bras à l'enfant prodigue ; mais son père de-
ïûeurait inflexible. Sur ces entrefaites, M. Grosbert Je père <leviat assez ' malade pour qu*on craignit pour sa vie, et
66 Ud RÊVE D*AMOUR.
ttdus fûmes informés qu'il avait pris des dispoèitioos pour déshériter tout à fait Léon. Celui-ci parut tellement le redouter, qu'il me détermiiia à raccompagner dans sa ftimille pour Taider à obtenir son pardon. Sa mère s'était jointe à lui pour m'y engager. Elle savait ce que j'avais fait pour son fils, ^ pensa que ma voix serait toute-puissante pour faire croire au sihcêre repentir de Léon. Voilà pourquoi j'étais en province chei M. Grosbert, que je n'eUô pas de peine à ramener à des sentiments auxquels le cœilr d'un père est toujours ouvert.
A côté de la maison de M. Grosbert était celle d'un M. de Piéville, riche négociant ; les jardins étaient contigus^ et comme lès deuix familles étaient très-liées, il y avait une porte de communication qui restait presque toujours ouverte. M. de Fiéville était le chef d'une nombreuse famille ; il avait chez lui sa mère, deux de ses tantes, ainsi que plusieurs cousins, tous employés dans sa maison. Cette réunion avait quelque chose de sacré et diB grave qui donnait à M. de Fiéville, quoiqu'il fût encore jeune, un certain aspect patriarcal. En voyant chaque jour à sa table douze à quinze personnes qui vivaient de lui, on ne pouvait s'empéchèr de se sentir pris d'un vrai respect pour cet honnête homme. Ba femme, une belle Parisienne, qui avait à peine vingt ans, et dont les goûts frivoles et élégants contrastaient avec la simplicité bourgeoise de tout ce monde, avait cependant fini par se laisser gagner par cette sereine influence d'une vie calme et heureuse ; et c'était un charmant spectacle que de la voir si fraîche, si jeune, si belle, si élégante, présider aux réunions de cette vieille famille provinciale; Le premier sentiment que j'éprouvai lorsque je fUs dans cette maison, c'est ce respect dont je vous ai parlé ; et il me sembla que ce serait uû crime de chercher à troubler le bonheur confiant d'une telle famille. Il y avait tant de bonne foi dans cettjd vie, qu'il y régnait la plus
tfN REVU d'amour. B7
grande liberté. U en arriva que je rencontrai phia souyent Thérèse que je ne l'aurais dû.
— Elle ôe nommait Thérèse ? dit M. de Comnet.
— Oui, repartit Lticain ; j'Ai pu intenter un nom à son mari, mais! celui-là m'est échappé... Celui-là est si profondément entré dans ma vie, que je me serais trompé vingt fbls en voulant en prononcer un autre... Oui, elle s'appelait Thérèse l
Lucaio garda un moment le silence pour rassurer sa voix, qui avait frémi en prononçant ce nom , et il reprit bientôt :
— Thérèse avait reçu à Paris une de ces brillantes éducations qui sont inutiles à tant de fetomes, lorsqu'elles deviehnent franchement mères de famille, et qui sont souvent un malheur, en ce qu'elles leur montrent comme indignes d'elles des soins où il ne faul d'autres talents que de l'activité, de Tordre et de Téconomie. Thérèse était bonne musicienne , Thérèse peignait; mais musique et peinture avaient été mises de côté depuis longtemps. Mon arrivée et quelques conversations sur les choses nouvelles de Paris lui rappelé* rent ses talents. Elle rotlvrit son piano, fermé depuis six mois, et tous les joiurs nous faisions de la musique ensemble, et presque toujours seuls. Vous savez sans donte comment naissent et grandissent ces passions profondes qui se taisent, mais qui s'entendent^ Je n'avais pas adressé à Thé*rèse un mot d'amour, elle ne m'avait pas dit une phrase que personne ne pût entendre^ que je l'aimais avec un délire que je ne saurais vous exprimer. Ces choses-là, quand on ne les éprouve plus, semblent des fblies ridicules ; et cependant, à l'heure où on les subit, elles sont la félicité ou lé désespoir de la vie. Un mot d'humeur de Thérèse me donnait des insomnies, comme si j'étais menacé d'une horrible catastrophe; un sourire bienveillant me jetait dans ces ivresses de bonheur qui font croire au ciel. J'étais aimé, je le savais;
tous ces riens de^'amour qui se comprend s'étaient passés
68 UN RÊVJS D^AMOllU
eatre nous. Elle m'avait donné ses gants à garder, je ne lui avais pas rendu ses gants, et elle ne me les avait pas redemandés, sachant que je les gardais. J'aimais une mélodie que je lui avais apprise, et toutes les fois qu'elle se mettait au piano, elle jetait une phrase de celte mélodie dans les préludes qu'elle essayait avant de commencer un morceau. Elle m'avait vu bien souvent presser de mes lèvres l'endroit où elle avait posé la main. Mais à quoi bon vous redire tous ces enfantillages de l'amour, que vous savez aussi bien que moi? 11 en est un seul qu'il faut que je vous raconte, pour que vous compreniez la singulière émotion que j'ai éprou* vée aujourd'hui à l'aspect de cette rosë^que m'a montrée madame de Gornuet.
Etait-ce le nom de Stéphanie ou le souvenir de ce qu'il allait raconter qui troubla Lucain V mais sa voix s'altéra à cette phrase, et M. de Gornuet s'en aperçut.
— Continuez, dit-il à Lucain.
— Parmi les douces intelligences qui s'étaient établies entre moi et Thérèse^ il en était une bien folle, mais qui était son occupation de tous les matins et ma joie de tous les jours. Un soir que nous étions dans le jardin et qu'elle voulait offrir une rose à je ne sais qui, elle essaya d'en cueillir une ; mais elle se piqua si vivement qu'elle la laissa à moitié rompue sur le rosier. Pendant qu'on s'empressait autour d'elle, je m'emparai de cette rose^ et dans le cours de la soirée je la lui montrai. Elle sourit, et son regard me remercia. Elle ne me dit pas une parole, et cependant je ne sais pourquoi le lendemain j'errais seul dans le jardin, examinant tous les rosiers. Eulin, dans un des coios les plus écartés, je découvris une rose à moitié brisée et qui pendait encore à sa tige ; je la pris, et le soir je m'en étais audacieusemeut paré. Une joiç d'ange parut sur son visage, et moi-même je me sentis pris d'un vertige de bonheur. Depuis ce jour, tous les matins j'allais au jardin; tous les matins j*y trouvais une
UN kÊVG D^AMOUft. 69
rose brisée, et qui m'était destinée. J'étais hietf. heureux alors : ni serments, ni lettres, ni aveux ne m'eussent paru un gage plus sûr de l'amour de Thérèse que cette fleur qui m'était ainsi donnée tous les jours.
Lucain s'arrêta et reprit un moment après, d'un ton presque douloureux :
Tenez, monsieur, laissez-moi vous dire encore jusqu'à quel point cette passion me dominait, quel rêve enchanté elle a été pour moi, combien j'y avais donné toute mon àme. Cela seul, monsieur, pourra vous expliquer la fin de mon histoire; il faut avoir aimé comme j'ai aimé pour en arriver où je suis. Cependant on nous observait, et quelques plaisanteries de Grosbert m'apprirent que notre inteUigence était soupçonnée; elle-même fut avertie de son côté, et au lieu de nous tenir sur la réserve, nous osâmes l'un et l'autre échapper à la curiosité. J'osai lui dirfe que je l'aimais ; elle accepta cet amour, et nous devînmes plus circonspects. Nous M nous regardions plus sans cesse, nous n'étudiions plus chacun de nos regards ou de nos gestes; mais nous osions Tious presser furtivement la main, et souvent en passant l'un près de l'autre nous murmurions tout bas : Je t'aime.
Depuis deux mois que cet amour brûlait en moi il m'avait fait oublier que j'étais peut-être un hôte importun. Groshert, qui s'éloignait de moi peu à peu, me demanda un jour si je ne retournais pas à Paris. Il ne savait rien de mon secret, ou plutôt je ne lui en avais rien dit. Sa question m'épouvanta, et je lui répondis vaguement que je partirais sous peu de jours. Je ne pouvais demeurer plus longtemps, et je lïe me sentais pas le courage de quitter Thérèse. Ce fut pour ïnoi une douleur si vive, qu'aussitôt que j'entrai chez M. Fié- ^Ue tout le monde me demanda si j'étais malade, tant j'étais houleversé de cette pensée.
Tout cela est bien niais, n'est-ce pas, monsieur? reprit
^core Lucain; mais j'ai uimé cette femme de tout l'amour
70 Ut( (tVK DUMQUa.
de mou cceuri je Pai aimée de cet ampur que Ton ne doit éprouver qu'une fois en sa vie, et qui s'y inscrit solennellement coinme certains acte9 religieux qu^n fait avec une foi vierge et un cœur innocent ; c^est la première communion de rame.
Thérèse, me voyant si triste, me demanda ce que j'avais, et je lui répondis qu'il me fallait àbsolun^ent lui parler. Elle me donna un rendez*vous au jardin. Je lui dis la vérité ; elle faillit se perdre, tant elle éclata en larmes et eu sanglots. Ce premier entretien nç fut pas e)i[tre nous un aveu timide et embarrassé : ce fut une scène de désespoir, o(^ elle pleurait sur mon sein^ où je lui promettais toute ma vie. Que vous dirai-je ? plus calmes enfin, nous résolûmes de ne pas nous séparer ; et comme je ne pouvais rester chez M. Grosbert ni dans la ville, il fut décidé que je m'irais cacher dans un village, et que, chaque jour, à une heure donnée, elle viendrait dans un endroit différent et que nous choisissions la veille pour le lendemain. Quelquefois c'était une heure, quelquefois une minute ; maià ce fut ainsi durant deux mois. Au bout de ce temps, la saison devint mauvaise et les sorties difficiles. Je devenais fou les jours où je ne la voyais pas. Huit jours s'étaient passés sans que Thérèse eût pu venir, lorsqu'un matin je reçus à la fois deux billets, l'un ainsi conçu : « Ce soir, à minuit, h la petite porte du jardin. » L'autre : « On vous sait à B..*. Vous perdez madame Fiéville. » Le premier était de Thérèse ; l'autre, d'une main inconnue. D'après cet avis anonyme, je tremblai que ce rendez^vous ne fût un piège où l'on pourrait nous surprendre tous deux ; je n'hésitai pas cependant à m'y rendre, mais je m'y rendis armé. Je trouvai Thérèse, mais je ne voulus pas l'alarmer. Alors elle me raconta que sa conduite était surveillée, et me demanda de partir. Je n'étais pas l'amant de Thérèse, monsieur ; mais la nuit, le désespoir me firent oublier le respect, l'adoration que j'avais pour elle. « Tu es
UN KÊve d'avour, 71
maître de moi^ me dit-elle, je t'appartiens ; iQeia si tu me déshonores, j'en mourrai. » Je me mis à genoux pour lui demander pardon. Là elle me fit le plus doux roman du bquheur ineffable qui attendait notre amour innocent. « Pars, me dit-elle, et je te suivrai dans ta vie : chaque chose que tu feras de bien, je te remercierai, car je la recevrai copipe ime inspiration de ton amour. Je t'écrirai ; tu sauras bien me répondre. »
— Je ne puis vous dire de quel charme cette femme m'enveloppait^ mais elle m'eût dit qu'elle n'était pas de ce monde, qu'elle était une fée, un ange, que je l'aurais crue. Jeparlis, et un mois après mon retour à Paris on publia un livre de poésies sous le nom d'Albert Mirand.
— Je me le rappelle, dit M. de Cprnuet.
— Je l'avais fait pour elle SQule, et seule jusqu'à ce jour elle a su que j'en étais l'auteur.
Huit jours après je reçus une enveloppe avec une rose de^ séchée et ce mot : « Merci. » Ce fut assez ; toute la gloire de ce monde ne m'eût pas valu cette fleur et ce mot. Quelque temps après, une Revue publiait une nouvelle où un homme se mourait de ne pas voir celle qu'il aimait. Je reçus une autre enveloppe, avec ces quelques mots : « A B...., lundi à quatre heures. » 11 ne me restait que quarante-huit heures, j'avais quatre-vingts lieues à faire ; je montai en voiture, et à quatre heures le lundi j'étais au village de B
Thérèse ne resta qu'une demi-heure avec moi, et je revins à Paris.
A de moment M. de Gornuet laissa échapper un sourire.
— N'est-ce pas, reprit encore Lucaia, que c'est de la folie ridicule ? mais moi-même qui l'ai éprouvé, et qui vais sans doute en mourir, je m'étonne de cet amour. Mais c'était ^. Cependant depuis deux mois je ne recevais plus au-
72 tlN ftÊVE D'aMOUR. '
CHn mot de Thérôse, lorsqu'un malia on me remit un billet de Léon Grosbert, qui me disait : « Invente un prétexte pour me faire retourner à Paris. 11 faut que tu m'écrives que lu es malade, que tu as besoin de moi ; mais il faut que je parte au reçu de ta lettre ; fais-la donc en conséquence. » J'écrivis, et deux jours aprèsje vis arriver Léon chez moi.
— Eh bien ! lui dis-je, qu'est-ce donc quii'amène à Paris?
— J'y voulais venir avec M. Fiéville et Thérèse.
— Thérèse! m'écriai-je à ce nom si lestement prononcé.
— Oui, Thérèse; nous sommes arrivés tous trois : grâce à ta lettre, ce bon M. Fiéville ne se doute de rien, et Jhérèse est ravie.
Je ne sais par quelle fatalité pour lui, l'horrible impudence de cet homme me confondit tellement, que je ne pus lui crier qu'il mentait, l'avertir de son imprudence et peutêtre l'arrêter ; mais un froid mortel me saisit, et quand je revins pour ainsi dire à moi, je ne voulais plus le faire*taire, je voulais tout savoir.
— Oh ! m'avait-il dit, c'est l'amour le plus charmant, le plus doux, le plus passionné.
Et le voilà qui me raconte et les petit» signes mystérieux, et les aveux jetés en courant, et la rose brisée tous les matins. C'était l'histoû'e démon amour, c'était tout ce qui était resté pour moi dans un ciel d'amour élhéré, jeté à cet homme, tombé jiisciu'à lui. J'avais comme une main d'acier glacé sur le cœur quand il me parlait ainsi.
— Mais enfin, lui dis-je, tout cela sont des enfantillages, et lu n'ps pas homme à te contenter de si peu.
A ce moment, monsieur, ce Grosbert, ce suppôt d'estaminet et de mauvais lieux, que j'avais arraché au bagne, ïïie répondit avec une fatuité d'escroc :
— Oh ! elle a fait bien des comédies, elle devait en idou-
rir; mais, ajouta-t-il avec un mouvement cynique , et, en parodiant les vers de Molière :
Je ne redoute point des craintes ridicules, lion cher, et je sais Fart de lerer les scrupules.
— Ainsi !... m'écriai-je.
— Elle a beaucoup pleuré, répondit-il, mais à présent elle en est charmée.
Vous comprenez, monsieur, reprit Lucain, que si je n'ai pas tué'cet homme sur place, c'est qu'un pouvoir plus fort que moi m'arrêta. Je tombai à ses pieds, pris d'un vomissement de sang, et je restai huit jours dans un état désespéré. Mais de même que vous n'avez pu comprendre la folle exagération de cet amour, de même vous ne pouvez comprendre l'excès de mon désespoir. Tout souffrait en moi, jusqu'à l'orgueil. Cette femme, que j'avais respectée à genoux, un autre l'avait profanée, et elle se livrait à lui avec bonheur. Je n'étais qu'un sot, dupé par une femme perdue et un misérable. 3'étais trahi par tous deux ; car, si je n'avais pas avoué mon amour à Grosbert, il le savait, il l'avait deviné. J'aurais, dû mourir alors, monsieur; je serais mort sans avoir perdu la dignité de moi-même dans une vie honteuse ; mais le désir de me venger me fit vivre. Cette vengeance, je la voulais cruelle, terrible. En voici le premier acte. Le premier jour que je pus me lever, je sortis avec Grosbert, qui croyait que ma maladie était tout simplement une maladie du corps, et je lui proposai d'aller faire une visite à M. Fiéville. Il hésita d'abord; mais j'insistai si naturellement sur la convenance de cette visite, qu'il céda. Lorsque nous arrivâmes chez M. Fiéville, il était près de sortir. Il accueillit Léon avec une amitié de cœur, et me reçut assez froidement; il retarda sa sortie ; mais, malgré les invitations de Léon, je tins bon, et M. Fiéville, qu'appelaient des affaires pressantes, se décida à nous laisser seuls.
74 UN RÊVE D'AHQUR.
A peine eut-il quitté Thôtel, que je me lève et ferme à clef la porte du salon où j'étais resté avec Léou et Thérèse. Ils se regardèrent avec stupéfaction. Je m'approchai d'elle, et, lui montrant Léon du doigt^ je lui dis en face :
— Madame, cet homme m'a dit que vous étiez sa maltresse. Léon voulut me menacer; je m'étais armé, et j'avais Tair
d'un fou furieux : il eut peur de mon égarement. Thérèse était tombée anéantie sur un fauteuil.
— Ou cet homme vous a calomniée, et je vous vengerai ; ou il dit vrai, et je me vengerai. Qu'il ait menti ou non, il mourra. Mais il a tué la foi que j'avais dans l'amitié, dans la reconnaissance ; je veux savoir, avant de le frapper, si je dois perdre aussi la foi que j'avais dans l'amour.
Thérèse ne répondit pas. Durant une heure où je les menaçai, où je les suppliai, où je fus véritablement comme ua homme pris de vertige, qui cherche un brin d'herbe pour ne pas tomber dans le gouffre qui est sous ses pieds^ Thérèse ne prononça pas une parole, et Léon n'eut d'autre mot que celui-ci :
— C'est à qui mourra de nous deux.
Je n'obtins rien, je ne sus rien, je ne devinai riçn. Je rentrai chez moi dans un horrible état de folie. Une heure après, je reçus une lettre de Thérèse, où elle accusait Léon de mensonge, et se défendait avec une présence d'esprit admirable. J'avais rendez-vous pour le lendemain avec Grosbcrt; il vint chez moi longtemps avant l'heure fixée.
— Cette femme, me dit-il, est une infâme coquette qui t'a trompée, qui me trompera, si elle ne l'a déjà fait, avec un des correspondants de son mari qui s*est chargé de lui faire les honneurs de Paris.
Peut-être il disait vrai.
— Tu sais, ajouta-t-il, qu'un duel ne me fait pas peur; donc, si je viens te parler, c'est pour que nous ne fassions pas l'un et l'autre une folie dont elle ne vaut pas la peine
Je l'aimais bien, cette femme, reprit Lucâin ; car ce qui
tlN RËVB D'AkOUR. ^5
m'exaspéra surtout, dans ce que me disait Léon, c'est le ton de mépris dont il en parlait. Cet homme qui, le chapeau sur la tête et le cigare à la bouche, crachait sur la religion de mon cœur, sur la sainte croyance de mon âme, cet homme me rendit furieux. Nous sortîmes, nous nous battîmes à Tépée, je le blessai grièvement.
— Eh bien! es-tu content? me dit-il.
— Non, lui dis-je ; dans six mois, à pareil jour, nous recommencerons.
— Soit, me dit-il.
— Et tous les six mois, à pareil jour, nous recommencerons encore, jusqu'à ce que Tun de nous deux meure.
Tout blessé qu'il était il se redressa, et, me serrant fortement la main :
— Oui, me dit-il, jusqu'à ce que l'un de nous deux meure. Cette rencontre a déjà eu heu quatre fois, et quatre fois,
tenant là vie de cet homme au bout de mon épée, je n'ai pas voulu le tuer tout à fait pour le tuer plus longtemps.
La voix de Lucain, en parlant ainsi, avait quelque chose de sinistre et de féroce. M. de Cornuet s'en étonnait; et comme Lucain gardait le silence, il lui dit : *
— Et demain vous partez pour un nouveau duel!
— Demain, dit Lucain, il sera à la ferme de Bellièvre; et deihain...
— Vous le tuerez enfin, dit vivement M. de Cornuet.
— Demain, reprit froidement Nerlot, dont l'accent s'affaissa tout à coup, demain il me tuera.
A côlté parole, il sembla qu'un profond soupir se mélàt aux gémissements du vent, et tous deux tressaillirent. Mais M. de Cornuet reprit vivement :
— Mais pourquoi avez-vous cette pensée?
— Je le sens, dit Lucain, j'en ai la conviction Et puis,
ajoula-t-il tristement, je n'ai plus envie de vivre.
— Mais vous avez à vous venger ?
— Je n'en ai plus le droit... Je ne m'en sens plus le besoin.
76 UN RÊVE D'âMOUP.
— Que voulesB-vous dire?
— Tai été fou, mousieur, j'ai cru àréternité des passions du cœur-, car, quoique j'aie essayé d'étouffer dans les excès de la vie la plus désordonnée cet amour si purement rêvé, rien n'avait pu me l'arracher du cœur; et il y a deux mois encore j'ai cru que je ne l'oublierais jamais.
— ' Et maintenant? dit M. de Gornuet d'une voix altérée, et qui avertit Lucain du sens précis que celte date pouvait donner à ses paroles.
— Maintenant, monsieur, répondit Lucain, ce n'est plus
pour moi que le ressentiment bien faible d'une grande douleur; l'ardeur de ma vengeance s'est éteinte avec'elle, et je suis resté dans le vide d'une âme qui ne croit plus à rien.
— Mais vous pourriez aimer encore, reprit M. de Gornuet, dont le regard eût voulu percer l'obscurité de la nuit pour examinervle visage de Lucain.
— Oh non, s'écria Lucain avec force, nônl Supposez que je rencontre une femme comme je voudrais l'aimer, qui s'empare de ma pensée comme Thérèse : ou je la respecterais, et j'aurais en perspective une déception aussi cruelle quf la première ; ou je laforcerais à m'appartenir, et ce jourlà je ne l'aimerais plus, elle ne serait plus cet ange mystérieux à qui j'avais dédié ma vie en secret.
— Est-ce que vous feriez encore une pareille folie?
— Peut-être, si je vivais, dit Lucain; mais j'aime mieux mourir, mourir avec cette pensée qu'elle existe, et que c'est la mort qui m'en sépare. Âh ! tenez, s'écria Lucain en se levant violemment, je suis fou; ne me faites pas parler, laissez-moi mourir avec une erreur ou un espoir dans l'âme. Dans quelques heures je serai mort ; vous savez de moi tout ce que j'en sais moi-môme, car à ce moment je m'ignore moi-méine.
— Mais il vous faut un témoin*^ dit M, de Gornuet.
— Je voulais vous prier d'être le mien.
— Soit.
Us rentrèrent dans le château; mais au sortir de la longue
UN UÉVIi u'aMOLR. 77
allée de tilleuls il leur sembla qu'une ombre blanche venait de disparaître par une des portes du salon ; tous deux s'arrêtèrent. Mais pas un mot ne fut prononcé entre eux. M. de Gomuet ralentit sa marche, puis ils prirent quelques arrangements pour leur départ du lendemain^ et montèrent chacun chez soi. Au moment où Lucain mettait la main sur la clef de la porte, il lui sembla sentir quelque chose passé dans Tanneau de la clef. Il regarda, c'était une rose fraîchement cueillie.
Le lendemain tout le monde était dans le salon, et quoiqu'il fût déjà assez tard^ M. de Gomuet n'avait pas encore paru. 11 arriva au moment où tout le monde se retirait pour faire sa toilette. Madame de Beausaumoa disait à Stéphanie, dont le trouble avait été remarqué 'de tout le monde :
— Allons, Stéphanie, pensez donc à vous habiller!
M. de Gornuet s'approcha de sa femme, et lui bit avec un accent cruel :
— Et si vous manquez de fleurs pour vous parer, en voici une que je vous offire.
C'était la rose que Lucain avait trouvée à sa clef. Elle était froissée et tachée de sang.
— Ah! s'écria Stéphanie, cet homme l'a tué!
— Non, il a tué cet homme.
— Et lui? reprit-elle avec désespoir.
— Je l'ai tué, moi, lui répondit son mari.
Stéphanie s'évanouit^ et M. de Gornuet quitta le château à l'instant même. Quelques mois après, Stéphanie rentra dans sa famille; et une séparation amiable eut lieu entre elle et son mari.
Du reste, il est très-convenu chez madame de Beausaumon que Lucain était l'amant de madame de Gornuet.
FIN d'un IlÉVE d'amour.
■I^MMiMjMiÉl^lJfcMMfcllià I |- I II* t M , I, i^^^^,,^.^^^,^,^^^,^^!,,^^^^,^^;^^^
— Dans ce temps-lâ , nous batifolions avec les chambrières de ces dames.
Mais en vérité je ne puis continuer ce récit sans exlpliquer quel était Tindividu qui le commençait d'une façon Si cavalière.
En Tan ïfeiO, bien jeune encore, j*habitai8 une très-petite ville de province dont je me dispenserai de vous dire le nom, attendu que je ne suis point sût que les personnages de ce récit n'existent pas encore, bien qiie déjà à cette époque ils fussent d'un âge assez avancé pour qu'un collatéral pût aisément emprunter sur l'espérance de leur héritage, ou qu'une compagnie d'assurances voulût bien déshériter ces coliaté-» raux en offrant douze pour cent d'intérêts viagers aux. individus dont j'ai à parier. Il faut que je dise Seulement que celte petite ville est située au milieu des Alpes. C'est une ancienne ville forte, qui, resserrée dans ses vieux remparts, a entassé ses maisons les unes sur les autres pour pouvoir loger tous ses habitants. Il en résulte que les rues sont telleniënt éti'ôUes iiu'un mulet chargé les encombre, et que lots-
qu'il arrive qu'une voilure entre dans la ville par une extrémité de la rue principale, il faut qu'elle sorte par Tautre, car il n'y a pas un endroit assez large pour qu'elle y puisse tourner. Tout bien mesuré, la ville entière danserait à Taise sur la place du Carrousel -, et cependant elle renferme ime population de six. mille habitants. Or^ six mille habitants, c'est plus qu'il n'en faut pour trouver dans une ville des représentants de toutes les classes sociales, et ma ville possédait une collection d'originaux de toutes sortes. Si petite qu'elle fût, elle avait ses sociétés très-distinctes, la noblesse, la bourgeoisie et le commerce, se détestant, se calomniant, se ridiculisant avec d'autant plus d'avantages que tous les défauts de ces diverses classes étaient demeurés là dans leur naïveté originelle.
Il n'est peut-être pas nécessaire que je raconte aujourd'hui pourquoi je me trouvais dans les Alpes en septembre et octobre 1820 ; toujours est-il que ce n'était ni l'envie d'admirer la belle nature, ni toute autre affaire aussi sérieuse qui m'y avait amené. J'y étais, voilà tout, et j'y étais le jour oïl l'on annonça la naissance du duc de Bordeaux. Le sous-préfet, vous voyez déjà qu'il y avait un sous-préfet, et j'ai bien peur qu'avant la fin de mon récit le nom de ma ville ne soit plus un secret, le sous-préfet, dis-je, pensa qu'il était convenable de donner un bal. Pour beaucoup d'autres raisons encore, très-inutiles à dire, je ne pouvais me dispenser d'être de ce bal, et je promis à M. Brisard d'y aller.
J'avais dix-neuf ans ; j'étais jeune autant qu'on peut l'être ; car avant cet âge, il est rare qu'on ait aimé, et alors on n'est qu'un enfant : plus tard , il est bien rare qu'on n'ait pas été trompé, et par conséquent on commence déjà à vieillir. J'avais dix-neuf ans et cependant ce bal me causait un effroi insurmontable. Voici pourquoi.
M. Brisard était un vieil ami de mon père^ et le fait de ma pré^eacç cbe,z litfpouy^t grayçiQen^ le compromet^ \ fom
LA CHAMBRIÈRE. 8t
Teicellent homme avait plus écouté ses souvenirs d'amitié que sa sécurité de magistrat, et non-seulement il m^avait permis de résider dans la ville qu'il gouvernait et d'où je pouvais passer en Italie en trois, enjambées^ mais encore il m'avait offert un appartement chez lui. C'était un vieux garçon, ancien sous-préfet de TEmpire, que la Restauration avait exilé dans ce pays perdu, et qu'il administrait avec résignation en attendant qu'il eût achevé le temps nécessaire pour obtenir sa retraite, qui était toute la fortune qu'il pût jamais espérer.
H se savait menacé par la congrégation qui travaillait sourdement à se débarrasser d'un libéral qui n'allait qu'à la messe ; par la noblesse, qui haïssait en lui un bonapartiste qui avait servi la tyrannie de l'usurpateur, et mal vu par la bourgeoisie qui affectait de le mépriser comme un homme vendu au pouvoir, un traître qui avait renié son bienfaiteur. Entre ces trois écueils, M. Brisard marchait avec une adresse qu'il croyait admirable, faisant du mieux qu'il pouvait pour le bieo du pays, améliorant les routes, maintenant en bon état un canal qui faisait tourner une douzaine de moulins, réyant l'élargissement des rues et sollicitant la diminution de l'impôt foncier. Pauvre homme 1 Quand il faisait jeter * quelques pierres dans un chemin, la haute aristocratie disait en ricanant que c'était parce que, dans sa dernière tournée, son cabriolet y avait versé et qu'il avait eu une indigestion de la peur qu'il avait éprouvée. Quand il faisait réparer les berges du canal qui tombaient en ruines, le commerce disait que sa sollicitude ne venait que de ce que le principal meunier, riche propriétaire de prés et de terres, lui fournissait gratis le foin, l'avoine et le son dont il nourrissait son cheval. Enfin, lorsqu'il cherchait à alléger la charge de l'impôt foncier qui pesait trop lourdement sur une contrée pauvre et stérile, les libéraux disaient qu'il n'avait d'autre intention que de diminuer le nombre des électturs. Cependant
M. Brisard eût fini par vaincre toutes ces oppositions, sans une circonstance qui Pavait à jamais perdu 'dans l^esprit des habitants. Qu^on me permette de raconter cette circonstance. '
bans cette honorable ville les rez-de-ôhaussée des meilleu-l res maisons étaient dallés en pierres, et les autres étages! carrelés. L'hôtel de la sous-préfecturè en était là, quoiqu'il eût été autrefois la résidence d'un évéque. Soit que M. Brisard fût frileux des pieds^ soit qu'il voulût introduire par Texemple un peu de confortable dans Texistence misérable de ce pays, il imagina de faire substituer un parquet au carrelage de son salon; non point un parquet en marqueterie, ni en feuilles^ ni même à point de Hongrie, pas même un parquet en chêne, mais un véritable plancher en bois de sapin, une vingtaine de planches juxtaposées, avec rainures et languettes, voilà tout.
On ne sut pas plutôt cette prétention, que ce fut une explosion universelle de cris de surprise et d'indignation.
— Quoil disaient les dévotes, il lui faut un parquet à cet athée? l'hôtel où tous les saints évoques de notre ville ont habité avant la Révolution, quand notre ville avait le bonheur de posséder des évoques, cet hôtel n'est pas assez boa pour un vieux endurci qui n'a pas communié une fois depuis qu'il est dans le pays ! C'est un scandale comme on n'en voit que de ce temps-ci !
— lin parquet! s'écriaient les libéraux; voilà où passe l'argent des contribuables (je vous prie de remarquer que | le sous-préfet payait le parquet de ses propres deniers). Un parquet ! répétaient-ils, voilà à quoi servent les sinécures qu'un pouvoir corrupteur prodigue à ses séïdes,
— Un parquet! s'écriait la noblesse; taais je n'ai pas de '. parquet, moi baron, vicomte ou marquis. Un parquet à un • fils de boucher, à qui son père a sans doute laissé une fortune colossale achetée en assignats! Un parquet! mais c'est |
d'une iqpudeQce à le faire jeter par les fenêtres de son hôtel!
Le parquet était donc une maladresse administrative de la plus grande conséquence; mais soit que 1^ foule de flatteurs dont M. Brisard était entouré, foule composée des d^ux commis de la souS-préfecture et du receveur particulier, n'eût pas laissé pénétrer ce murmure public jusqu'au magistrat, il persévéra dans sa fatale idée de parquet, et le fit exécuter à ses frais avec une rosace au milieu. La rosace exaspéra les plus modérés, et ce fut de ce moment un homme contre lequel tout était permis.
Cependant , lorsque M. Brisard eut fini son parquet il voulut l'inaugurer ; il donna un bal, et ce fut à cette occasion qu'on organisa contre lui une conspiration qui devait lui faire sentir toute l'inconvenance de son parquet.
D'après ce que j'ai dit plus haut, on doit comprendre aisément que l'usage des voitures fût complètement inconnu dans notre petite ville. Les socques n'étaient pas encore inventés, et l'eussent-ils été qu'ils n'eussent pu servir, là comme ailleurs, qu'à se casser le^cou ou à se donner des entorses, et là plus qu'ailleurs ; car cette charmante résidence, bâtie sur une petite colline en pain de sucre, n'avait pas une seule rue plane, et il y fallait toujours descendre ou monter; Eu outre de cela, la neige, qui d'ordinaire comffleuçait à tomber à la mi-octobre, pour ne cesser qu'au mois d'avril, finissait, en se durcissant, par faire de chaque rue une espèce de montagne russe horriblement difficile à parcourir. Pour obvier à cet inconvénient, tous les îïabitants portaient en hiver, par-dessus leurs souliers, de doubles chaussures armées de pointes de fer qui s'accro- -liant dans la neige durcie les empochaient de tomber.
Il est difficile de se figurer que ce que je vais raconter ^^^ vrai, mais j'en puis faire le seraient le plus solennel. Or, voici ce que c'esi ;
84 LA CHAMBRIÊRIC.
Tous les habitants du pays trouvèrent charmant d'aller au bal, chaussés de leurs patins d'acier, et de déchirer de leurs pointes de fer le parquet de M. le sous-préfet, comme ils Pavaient déchiré lui-même de leur langue fourchue. Ce qui fut dit fut fait : tout le monde entra dans le salon avec ses patins et en gardant un admirable sang-froid. Bientôt les pointes s'enfonçant dans le sapin, ce fut à qui singerait le mieux. Tallure d'un homme embourbé qui tire péniblement les jambes Tune après Tautre d'une fondrière où il est foncé. Ge fut un spectacle risible, à ce que prétendent les habitants du pays; et le sous-préfet ayant compris toute Ja portée de cette leçon spirituelle, fut sur le point de demander grâce, car il n'osait faire commencer les contredanses. Mais, malheureusement pour lui, cette confusion passa bientôt à ceux qui avaient voulu la lui jeter, et ils éprouvèrent contre lui toute la rage qui anime des hommes qui sont pu-
nispar où ils ont voulu punir les autres. ' I
Parmi les personnes qui avaient trouvé la plaisanterie admirable, il fallait compter, en première ligne, M. et madame Dival. M. Dival, de son étî^, était négociant, c'est-àdire marchand de draps en gros, et d'argent en détail, volant sur l'auuage et prêtant à la petite semaine. H passait pour le plus riche du pays, et il représentait assez bien de sa personne l'idée qu'on se fait dans sa jeunesse d'un millionnaire. Il était d'une si vaste corpulence, que sa face, large comme la lune à l'horizon, semblait encore étroite à côté de rimimense circonférenije de son abdomen ; il avait en outre des gilets de piqué blanc, un habit bleu à boutons de métal, et c'était b seul no ;ociant qui eût un chapeau gris en été et qui ne mit jamais de casquette. Sa femme, madame Dival, était d'un volume égal à celui de son mari; elle avait pour signe particuUer une petite paire de moustaches rousses qui reflétaient en or les rayons du soleil couchant, et s'habillait constamment de rose,
LA dHAMËRlÈnfi* 85
Ils étaient venus tous deux au bal de M. Brls^flfd, et^ en gens riches qu'ils étaient, ils avaient acheté une paire de ps^ins tout neufs, et dont les pointes acérées pussent stig' matiser plus profondément l'insolence et le parquet de M. te sous préfet. Leur entrée avait été remarquée, car ils étaient les chefs de la conspiration ; Tidée en appartenait au premier commis de M. Dival, que madame Dival trouvait un jeune homme plein d'esprit, et qui devait en avoir beaucoup en effet pour s'élre persuadé à lui-même que madame Dival était une belle femme. L'exécution en avait été arrêtée chez I M. Dival, qui n'avait pas craint de prêter son /oca/, c'est-à« dire sa maison, à la discussion de cet important complot. Donc, dès qu'ils furent entrés, ils allèrent s'installer, M. Dival à un coin du salon parqueté, madame Dival à l'autre, et là ils commeocèrent, chacun de son côté, la conversation la plus virulente contre M. le sous-préfet.
11 faut dire que malgré son bon sens et son esprit^ car il avait Tun et l'autre, M. Brisard commençait à être fort embarrassé de causer avec tous ces hommes et toutes ces femmes qui semblaient ne pouvoir s'arracher à leur place. Il comprenait l'impertinente leçon qu'on prétendait lui donner; mais il était également difficile d'en rire et de s'en fâcher. 11 y a de ces sottises hyperboliques qui écrasent le savoir-vivre^ le plus transcendant et la présence d'esprit la plus prompte^ Mais voilà que tout à coup M. Dival, qui venait de faire un calembour qui excitait les rires convulsifs de ses auditeurs (il avait dit : « A ce bal le sous-préfet a fourni le sapin, nous apportons les clous, ça nous promet do la Inere pour rafraîchissements (rires) ; aussi c'est gai comme un enterrement » (rires immenses). Voilà donc M. Dival qui veut faire part à sa femme du calembour qu'il vient de faire ; il appelle madame Uival d'une voix joyeuse et pleine de provocation, elle veut courbr près de lui; mais de*
puis dix miaules qu'elle était demeurée immobile, les pointes
86 LA CUAUBRtÈRE.
de ses patins, poussées par le poids du magnifique corps de madame Dival, étaient profondément entrées dans le sapin; le sommet du corps obéit au mouvement, mais la base reste fixe et il en résulte que l'édifice s'écroule, et que madame Dival tombe sur le nez de toute sa hauteur. Mais dans ce funeste accident, elle oublie trop que sa robe ne flotte plus jusqu'ù ses chevilles, et elle étend ses bras pour ramener un faux chignon qui, dans ce mouvement brusque, s'était porté d'un pied en avant de sa tôte. Son mari, qui croit qu'il est de son honneur de cacher aux curieux autre chose que la calvitie de sa femme, veut s'élancer pour rendre la chute moins monstrueuse ; mais arrêté lui-même par les pi« quants de ses patins, il tombe aussi sur le nez, juste en face de sa femme, qui, trouvant sous sa main la perruque de son n^ari, qui s'était aussi détachée, la saisit à tout hasard et la met bravement à la place de la sienne.
M. Casimir Delavigne a fait une pièce en cinq actes et en vers, pour nous prouver que la faveur pubhque est changeante. Hélas 1 M. et madame Dival en furent à cette occasion une preuve bien autrement convaincante; car tout aussitôt un rire fou s'empara de toute la société ; rire qui commença quand ils étaient par terre, rire qui continua quand ils furent debout; lui, sans perruque, elle, avec une perruque d'homme ; rire qui durait encore une heure après qu'ils étaient partis.
Ce qu'il y a de plus merveilleux en tout ceci, me disait M. Brisard, c'est qu'en moins de deux minutes, tout le monde s'était déchaussé de ses patins, que chacun avait repoussé, tant bien que mal, sous sa chaise ou sous sa banquette. Ce fut une honteuse défection.
On conçoit aisément quelle haine profonde H. et madame Dival devaient éprouver pour le sous-préfet. En effet, pendant quelques jours, ils furent en butte aux railleries de toute la ville ; ils en devinrent si ridicules, que le premier
LA CHAVBRIÈRE. 87
commis du marchand de draps, assassin^ d'énormes plaisant teries par tous ses amis, accepta la place de caissier que lui offrait le receveur particulier, et abandonna le bureau dç M. Kval.
On trouva le procédé peu délicat, on plaignit madame Dival. Mais bientôt les petits besoins d'argent se fircQt sentir, et on se rapprocha sou à sou du banquier. D^abord on s'accusa les uns les autres d'avoir ri, puis, quand on s'aperçut que chacun avait son petit intérêt à être bien avec le finan* cier de la ville, on finit par dire : C'est le sous-préfet qui a ri; quant à moi, j'ai été désolé de ce qui vous est îirrivé. Il resta prouvé que le sous-préfet avait ri tout seul, et chacun le détesta pour le mal qu'il avait voulu lui faire et le mal qu'il en avait dit. La vérité est que ce brave M, Brisard n'avait pas ri du tout, et que c'était lui qui avait relevé M. et madame Dival.
Cet immense événement était arrivé en décembre t8t8, et cependant M. Brisard tenait eâboïe -en septembre 182Q. I^ rage de ses ennemis s'était augmentée de leur impuissance^ et ils voyaient arriver avec désespour le moment où le magistrat aurait accompli ses trente ans de service, et acqui9 des duoits irrécusables à une pension de retraite. Le mal* beureux avait eu la maladresse de laisser soupçonner que c'était là toute son ambition, et toute la ville fré^iissait |d^ rage. Dans six mois le sous-préfet s'eu irait, on le savait, mais il s'en irait de sa volonté, sans être destitué, chassé, ruiné, il y avait de quoi mettre la ville en combustion.
Or donc, c'était à l'époque où je me trouvais chez lui, qu'il était arrivé si près du port, et qu'il manœuvrait de toute ^Q habileté pour ne pas être coulé au moment du salut* I^puis le fameux bal du parquet, le sous-préfet n'avait pa^ osé en donner un autre ; mais dans la circonstance impo]rtote qui arrivait, il était impossible qu'il ne fit pas un^ déi&onstration éclatante; et il avait compris que plui ^U^ se-
S8 L'A ClIAMfiRtËni;.
rait éclatante, plus il embarrasserait ses ennemis. îl agit eti homme habile, il ne leur voulut pas laisser le temps de se concerter. La^nouvelle était arrivée le matin à sept heures, à midi des lettres d'invitation étaient distribuées dans la Ville et aux environs pour un bal splendide donné à la souspréfecture, le soir même, pour la naissance du duc de Bordeaux. Le coup était foudroyant ; la noblesse ne pouvait pas se tenir trop à Técart, c'eût été mentir à ses affections; la bourgeoisie hbérale n'avait pas le temps de trouver des prétextes pour refuser ; car malgré ses opinions elle n'eût osé faire un acte aussi formel d'opposition : le bal menaçait donc d'être au grand complet des invités, et ce fut à ce propos que j'eus avec M. Brisard l'entretien suivant :
— Ecoute, me dit-il, j'ai besoin de toi.
— Pour danser avec madame Dival ou quelque autre de même force?
— Non^ mais ppur faire. \^ quatrième à une partie de boston. '^
— Moi I m'écriai-je.
— Mon cher enfant, me dit-il, tu es destiné à avoir de grands succès en province; d'abord tu sais tous les jeux du monde, depuis la bête ombrée jusqu'au tric-trac et aux échecs ; tu commences toujours à faire la coo.. <iux demoiselles par leurs mamans, et tu chantes passablement la ro< mance : Portrait charmant^ portrait de mon amie. Depuis un mois que tu habites cette ville, tu es reçu paitout, ce qui est peu de chose, car ici on ne sait pas fermer sa porte; mais tu es invité partout, ce qui est rare, parce qu'on ne l'ouvre guère aux étrangers ; tu es bien avec M. Dival, et cela ne m'étonne pas, puisque tu es arrivé avec une lettre de crédit d'un banquier du côté gauche de la Chambre.
— C'est vrai, M. Dival m'invite à diner; mais depuis la scène des chandelles, je n'y vais plus.
— Qu'est-ce donc? me dit M, Brisard.
LA GHAMBHIÈaR. 89
— Le voici : Uq soir j'arrive dans le salon ; une cbandeile brûlait sur la cheminée ; la bonne, qui m'avait éclairé, y laisse la sienne ; ci, deux chandelles ; madame Dival, qu'on avait été avertir, arrive, tenant une chandelle à la main, et la pose sur une table, troisiènàe chandelle ; un moment après, la nièce de madame Dival et son neveu entendant, Tun du magasin où il faisait des factures, l'autre du second où elle touchait la valse de la Reine de Prusse^ qu'il y a du monde dans le salon; l'un monte, l'autre descend, donc quatrième, cinquième chandelle. On se salue, on se dit bonsoir; on se fait des mines, quand tout à coup la figure de M. Dival, sans chandelle, apparaît à la porte ; il ne me voit point, il ne voit que ce luminaire exorbitant qui Féblouit, qui Tîrrite, qui l'exaspère, et il ,s'écrie d'une voix tonnante :
— Cinq chandelles ! Qu'est-ce que c'est que ces canailleslà ? Cinq chandelles !
Et, dans sa rage aveugle, il souffle la première qu'il rencontre, il souffle la seconde, la troisième, il les souffle toutes les cinq, malgré les cris de sa femme, à qui il ne répond que par sa terrible exclamation : Cinq chandelles !
Nous étions dans une profonde obscurité, et nous nagions au milieu d'une puanteur affreuse. Je cherche à droite et à gauche ; je trouve une main, j'en trouve deux. A toiit hasard, je serre l'une et je me laisse serrer les doigts par l'autre. On apporte la lumière. crime ! j'avais serré les doigts de madame Dival, et la petite nièce, qui m'avait pris sans doute pour son cousin, m'avait amoureusement brisé les os. Je n'osais pas fuir. Toute la soirée madame Dival a brodé les yeux baissés, en me montrant finement ses grosses pattes rouges, et la petite nièce m'a ri au nez comme à un sot. Je ne suis point un homme de cœur, je l'avoue, et je n'y suis point retourné.
— Gela ne fait rien à ma partie de boston, me dit M. Bri-
*É0 LA CHAHBRIÈRe.
Bard, c*e6t une partie d'hommes cpi*!! faut i|ue tû fasses, et Divàl est Tan d'eux.
-^ Mais les autres ?
-^ Les autres, c'est M^ d'Ënnevers, que tu connais aussi, et ({Ui t'aime d'autant plus que tu as toujours refusé d'aller dîner chet lui.
~ Mais c'est un fou !
— Pas si fou que tu crois.
-* Mais l'histoire de son chien n'est donc pas Vraie ? -* Exactement vraie.
— Alors c'est un fou.
— Tu es un enfant, me dit M. Brisard, c'est une folie si tu yeux, mais elle a été faite très-sérieusement.
— Cromtaent cela? lui dis-je.
— Tu la sais.
— ' A peu prés, et elle me paraît d'une stupidité féroce.
— Non pas, me dit M. Brisard, et je vais le la faite comprendre. Jean GUillier, le meunier du canal, est possesseur du moulin qui appartenait autrefois à M. d'Ennevets. Ce Jean Guillier est un excellent chasseur, et il passé pour avoir les meilleurs chiens du pays. Il y a donc entre lui et M. d'Enneters une haine de propriétaire dépouillé à possesseur qu'il regarde comme illégal, haine assaisonnée d'une rivalité de fchasseur, rivalité insupportable à M. d'Enrievers, mais qui les met quelquefois en rapport. On était en 1815, à une époque où l'on ne savait pas où la réaction contre-révolutionnaire s'arrêterait. Les propriétaires de biens! nationaux h'étaient pas tranquilles. Quel fut donc l'étonneméut de Jean Guillier en voyant M. d'Ennevers le venir inviter, comme du temps de l'Empire, à ufié partie de chasse. Il accepta, et à vingt pas dé la maison une perdrix s'étânt levée, Jean Guillier Rabattit, et le chien de M. d'Enhevers alla la chercher. Aussitôt celui-ci rappela son chien, et lui tint très-sérieusetûént ce discom^ :
LA CHAMBRIÈRB. 91
« Bcoute, Jupiter, tu es le chien d'un gentilhomme^ et non pas d'un voleur ; tu ne dois pas plus prendre le gibier d'autrui que le voleur n'a droit de prendre, le bien d'autrui. Or, comme tu dépends d'un homme qui a conservé les saines idées du juste et de l'injuste, et qui respecte les lois que la Révolution a détruites, mais qui revivront bientôt, je l'espère, moi, vicomte d'Ënnevers, qui possède, par ces lois, le droit de haute et basse justice sur tous les individus pris en flagrant délit sur mes terres, je te condamne pour vol à la peine de mort. »
Et sans ajouter un mot, il cassa la tôte à son chien d'un coup de fusil, puis il se retourna vers Jean Guiliier en lui disant :
— N'est-ce pas que c'est justice de traiter ainsi ceux qui volent le bien des autres? £t que ce sera un bon temps que celui où les hommes seront traités comme des chiens ! Ça ne peut pas tarder.
Jean Guiliier, qui n'avait pas la conscience très-rassurée sur Tacquisition qu'il avait faite des propriétés de M. d'Ënnevers, se mit à trembler, et le lendemain il y avait entre le meunier et le gentilhomme une transaction qui ratifiait cette acquisition et qui donnait quarante mille francs à M. d'Ënnevers sans qu'il les eût demandés et en se laissant solliciter pour les accepter.
— Diable! ce n'était pas ainsi qu'on me l'avait conté.
— C'est comme cela que tout s'est passé, mais Guiliier ne s'en est pas vanté, ni M. d'Ënnevers non plus, et il passe tout bonnement pour un fou qui a tué son chien après lui avoir fait un discours.
— Et mon troisième joueur? lui dis-je.
— Celui-là tu le connais aussi, c'est M. Canotle.
— Ce vieux dévot qui m'a fait manger maigre un lundi, et qui se promène en faisant le signe de la croix toutes les fois qu'il passe devant une femme?
M LA GUAMBRIÈAB.
— GeluMà môme. Ce sont les trois têtes des trois partis qui veulent me faire destituer. Ecoute-moi bien, ils ont fait une coalition dans ce but : cette coalition est d'autant plus redoutable que les coalisés ne se voient jamais : c'est leur seul moyen de s'entendre. Us seront tous ici ce soir. J'ai résolu de les mettre en présence, et toi seul peux m'en fournir les moyens. Tous trois te connaissent, lu leur as été récommandé à divers litres; et bien que tu sois un trèsjeune homme, ta qualité de Parisien suffit pour qu'ils craiugnent de refuser une partie que lu leur proposeras. L'idée que tu pourras mal parler d'eux dans un salon de Paris les épouvante. Ils s'imaginent chacun à part soi que le monde bondirait d'étonnement si on disait que MM. Dival, d'Ennevers ou Canotte ont manqué de courtoisie envers un étranger; oflfre-leur à chacun en particulier une partie de boston et améne-les à la table de jeu. Gela fait, je suis sûr de mon affaire. Cède le jeu à ces messieurs, perds ton argent, laisseles se faire toutes les niches que comporte le boston sans t'ea mêler, et une heure après ils se seront dit assez d'injures, renvoyé assez de brocards pour que ma paix soit assurée pour six mois au moins, par la guerre intestine qui va se déclarer dans la' ville. Six mois! le temps d'atteindre le terme marqué à mes droits à une retraite : s(4s prudent, avisé, et tu m'auras sauvé.
Je ne comprenais pas graad'chose à la savante combinaison de M. Brisard; mais je promis de la seconder, jet j'attendis avec résignation l'heure du bal.
U était sept heures, et la sous-préfeclure resplendissait de quinquets, quoiqu'il fît encore grand jour. Il y avait eu entre moi et M. Brisard une assez longue discussion pour savoir s*il se servirait de bougies. Je tenais pour cet édairage, mais le soQs-préfet n'osa pas le tenter. La bougie était un luxe qu*on lui eût encore plus reproché que celui de son parquet. C'est qu'à cette époque, en 1820, on n'avait pas encore inventé toutes ces modernes bougies à trente sous la livre, qui ont si considérablement fait augmenter le prix du suif; il fallait se servir nécessairement des bougies du Mans, et cela devenait une dépense assez considérable.
— De la bougie! me disait M. Brisard; mais, mon bon ami, je suis perdu ; j'humilie tout ce qu'il y a de gens considérai>ies dans cette ville; on les comptera une à une, on les addilionoera, on en supputera le prix, et je me vois accusé de concussion pour fournir à des dépenses si exagérées.
-Mais on vous accusera d'un autre côté de lésinerio.
~ Ce n'est qu'un ridicule, et je l'accepte d'avance.
■* On ira plus loin ; dans la circonstauce solennelle où vous êtes, on vous accusera de tiédeur si vous ne donnez pas il votre fête tout l'éclat possible.
— Je mettrai deux quinquets de plus.
— Mais ce sera toujours des quinquets, et quels quinqnets! Louis (c'était le nom du domestique) a été.^ obligé ^éjà d'aller emprunter ceux du café du Commerce.
U LA CHÀUBRIÈIIÉ.
-» Qui lui a donné ce4 ordre ?
— Moi.
— Mais, malheureux, on dira que j'ai fait une réquisition; c'est le café des libéraux. Il faut faire reporter ces quinquets et envoyer chercher ceux du café Saint-Pierre : c'est celai des royalistes ; le propriétaire y mettra de la bonne grâce, au moins par opinion.
—Il a refusé net. Je vous dis que vous auriez plus tôt fini avec des bougies.
— Noû, non, point de bougies, c'est un parti pris, répliqua M. Brisard avec une vivacité extrême.
Ce mot bougie le faisait tressaillir. Maiâ j'étais assez jeune pour être sans pitié comme si je n'avais été qu'un enfant. î'allais peut-être insistet encore lorsque Louis vint clore la discussion en annonçant que les quatre épiciers de la ville possédaient trois livres de bougie en tout.
— Ce sera assez pour les tablée de jeu.
— t'dUr les tables de jeu soit, dit M. Brisard , mais pas ailletirs, éûtendez-vous. Lodis, si je vois une bougie ailleurs que sur les tables de jeu, je vous chasse.
L'accent de M. Brisard ne permettait plus la moindre réflexion ; U y avait une telle irritation dans cet ordre que la peur lui dictait , que je me tins pour averti, et pensai à m'occuper des rafraîchissements. Il est nécessaire que je dise peut-être pourquoi M. Brisard m'avait ainsi chargé des détaùs de sa maison. C'est qu'il était occupé à une grande chose ; il faisait des couplets pour là naissance du duc de Bordeaux, et une misérable rime le tenait en suspens depuis plus de trois heures. Ces couplets lui avaient déjà servi longtemps avant pour la naissance du roi de Rome. Mais M. Brisard avait d'autant plus lieu de croire que ces couplets devaient être inconnus, qu'ils n'avaient jamais été imprimés, et que la ville où il les avait chantés dix ans avatit, était située à deux cents lieues de sa nouvelle rôsidence. M, Bri-
said était parrenu arec quelques légers changements à leur donner un air très-monarchique.
Voici le procédé :
Couplet du roi de Rome.
Au graiid nom de Napoléon, Honneur et gloire de la France, Quand le ciel donne un rejeton, Livrons-nous tous à Fespélranoe.
Couplet du duc de Bordetum.
A l'antique nom de Bourbon, Bonheur et f^oire de la Pranot, etc.
Toute la chanson était de cette force et rien n'avait été plus facile que de lui donner une tournure convenable. Le poète promettait également à Tun et à Tautre toutes les vertus et tous les bonheurs ; mais il y avait un misérable quatrain dont M. Brisard ne pouvait venir à bout ; ce quatrain que je me rappelle exactement, était ainsi conçu *
Soutien de la gloire et des arts, Tu t*tt89eoira8 un jour, j'espère, Au nouTeau trône des Césars, Illustré par ton noble père.
Au lieu de : Sùutien de la glaire et rfés arts^ M. Brisard avait trouvé : Soutien de î'autel et des lis.
Le second Vers : r» Vasseoitas un jour ^ j'espère^ allait tout seul; mais la rime à lis était très-difScile, et M. Brisard tenait prodigieusement à soutien de VautH et des lis qui ^vait 6ati^aii>e toutes les exigences. 11 s'était butté à cette tournure, et je le voyais depuis deux heures marchant et gesliculiant dans les allées de son jardin, écrivant, effaçant, Kais n*arrivant à rien; j'ignorais le secret de la transforma* tiondeg couplets, et M. Brisard n'osait m'en faire la conft- "l^nce. Cependant l'heure approchait , et la rime était plus
loin que jamais. Enfin rembarras où il se trouva remporta, il vint à moi el me dit sa chanson. J'approuvai tous les couplets; mais lorsque M. Brisard arriva au dernier et fatal quatrain, il me dit :
— Ici je suis à bout, j'ai feuilleté le Dictionnaire des rimes, toutes celles qui vont à lis sont impossibles.
— Il faut la changer.
— > C'est que mon premier vers dit tout :
Soutien de Vautel et des lis,
cela résume toute la pensée gouvernementale.
Je me grattai la tête, et je lui dis, en riant et sans hésiter :
Soatien des lis et de la foi, Tu t'asseoicras un jour, j'espère, An trône où peut-ôtre avant toi Eût dû s'asseoir ton noble père.
H. Brisard se recula d'admiration.
^ Tu feras une grande fortune politique, me dit-il, tu as une facilité merveilleuse.
— Pour faire de mauvais vers?
— Non, pour retourner une pensée du noir au blanc. •— Si vous dites im mot, je reprends mon quatrain.
— Je le garde. Ne vas pas dire qu'il est de toi. -—C'est un honneur dont je ne suis pas jaloux.
M. Brisard me quitta pour aller s'habiller, et bientôt nous nous retrouvâmes dans les salons de la sous-préfecture. Que d^ portraits n'aurais-je point à faire, si j'en avais le talent. Mais tous les personnages burlesques que j'eus le bonfaeur de voir passer devant moi sont inutiles au récit que j'ai à faire, el je sacrifie leurs portraits pour y arriver le plus tôt possible. J'ai déjà parlé de M, et madame Dival ^ et je n'ai
pas besoin d'en dire plus que je n'en ai dit sur leur compte. Quant à M. d'Ënnevers, c'était un homme de soixante ans, auquel trente ans de séjour en province n'avaient pas ôté cette aisance de tenue et de parole que possédaient autrefois tous ces hommes de grande noblesse et de cour, qui avaient la conscience qu'ils valaient quelque chose par leur nom ou par leur fortune. Indépendamment de ce que j'ai raconté de lui, M. d'Ënnevers avait un trait assez particulier pour que je ne l'oublie point. Bien que l'âge eût affaibli sa vue au point qu'il distinguait à peine les cartes qu'il tenait, il avait la prétention de ne pas se^ervir de lunettes. Ce n'était point manie d^ jeune homme, mais aristocratie. M. d'Ënnevers disait que rien n'était plus dégradant que des lunettes, et qu'il n'en avait jamais vu avant la Révolution que sur le nez des écrivains publics et des usuriers. Je ne prétends pas justifier la remarque de M. d'Ënnevers; mais elle me donna lieu d'observer qu'il avait quelque raison, en ce sens que, sur cent individus qui, en ce temps-là, avaient recours à ce moyen artificiel, il y avait quatre-vingt-dixneuf jeunes gens pour un vieillard. D'où cela vient-il, c'est peut-être, comme le prétendait M. d'Ënnevers, un oubli brutal de toute élégance qui affiche sans honte une infirmité dont on eût rougi autrefois?
« Je ne comprends plus les jeunes gens, me disait-il, ils seraient honteux d'être sourds et ils affectent d'être myopes; pour ma part, si j'étais femme, je n'accepterais pas plus les hommages d'iin monsieur qui me ferait les yeux doux à travers des verres concaves, que ceux d'un amant à qui il me faudrait faire l'aveu de ma flamme dans un cornet acoustique. »
Je ne répéterai pas tout ce qu'il disait à ce sujet, prétendant que la génération actuelle devait choisir entre une dégradation physique de l'espèce qui s'affaiblissait chaque Wy ou une dégradation morale qui devait arriver aiséT
M LA GHAMBRIÈHE.
ment à foire parade des vices da cœur, lorsqu'elle ne sa vait pas cacher les vices du corps.
M. d'Eimevers avait amené sa fille, jeune et belle personne, qui eût été fort alrtiable si elle U'avait pas joué m le piano l'Orale de Stéibelt, et des variations sur Tair : Un troUbadout béarnais.
L'autre personnage de la partie était M. Canotte. C'était un homme uu peu moins âgé que M. d'Ennevetâ, ma4s auquel une figure d'une pâleur presque livide et une démarche lettie et sournoise . donnaient uii air beaucoup plus vieux. Il entra accompagné de madame Canottô ; je l'avais déjà vue une fols, mais ce soir-là je remarquai mieux (lue je ne l'avais fkit la sécheresse de son visage, la maigreur roîde et pincée de son corps, et la contrition hypocrite de son regard et de Ses lèvres pâles et minces. Elle était suivie de M. Dominique Canotte son fils, un grand jeune homme de dix*hult ans, destiné à grandir encore, posé sur de larges pieds plats et laissant pendre le long de son corps de grandes mains rouges, cachées dans des gants de coton qui passaient par-dessus les revers des manches de son habit chocolat. Le reste de sa toilette consistait en un pantalon vert-bouteille, laissant à découvert des chevilles aiguës et saillantes. Il avait des bas de coton blanc et des escarpins couronnés de rosettes faites avec de vieux rubans de satin noir, dépouille de quelque chapeau maternel. L'accueil qu'on lui fit de tous côtés fut très-empressé, (jar M. Canotte passait pour avoir quarante mille livres de rente, et le jeune dadais à l'habit chocolat était l'héritier présomptif de toute cette fortune.
Le seul M. d'Ennevers présenta un salut trèâ-froid à madame Canotte, rendit un salut très-hautain à son mari, et s'éloigoa d'eux. Madame Canotte dit tout bas à son fils, d'une voix sèche : a Je vous défends de danser avec made* moiselle d'Ennevers. » Le plaisir de la danse m'était inter*
LA CHÀMlillIÊRE. 99
dit, et je le regrettais fbrt à un âge où le mouvetnent passe pour lé plaisir. Mai& je dois avouer que la composition de Torchestre me rendit ma privation tnoins pénible. Je né fais point de grotesque à plaisir, je le jure, mais voici de quoi se cottipoôait <*ét orchestre : Uû violon, une clarinette et un serpent. Le violon était un commis de la préfecture, la • clarinette avait jadis couru les [foires eh accompagnant un orgue deJBarterie, et le serpent était celui de la paroisse. Aucune langue ne peut exprimer l'horrible cacophonie que faisàietil ces trois instruments lorsqu'ils jouaient à la fois, mais il arrivait le plus souvent que le violon et la clarinette 8'embix>uillaient si bien dans le motif de la contredanse, qu'ils s'arrêtaient tous deux. Le serpent persistait seul en donnant de tous ses poumons la tonique et la dominante de la base dont il était chargé, de façon que la plupart des figures s'exécutaient sur ces deux seules notes qui ronflaient avec une imperturbable mesure.
A cette singuUère musique, je fus prêt à me boucher les oreilles, et je me mis â considérer l'orchestre. Le visage du violon et de la clarinette étaient les deux trognes les plus comiques que j'eusse vues : la clarinette caressait de ses lèvres le bec de son instrument comme pour lui demander les notes qu'il ne pouvait rendre ; le violon faisait semblant de s'accorder, mais le serpent mugissait toujours. Je regardai Ce serpent et je ne ris plus. Ce n'était point cependant Une figure affreuse et diabolique; de celles qui vous font tressaillû: sans qu'on puisse se rendre compte de l'efTroi qu'elles vous inspirent. C'était un beau visage déjeune homme, d'une beauté souffrante et résignée ; des regards ardents s'échappaient de ses grands yeux '.noirs et se promenaient avec une véritable expression de désespoir sur ce flot de danseurs qui clapotait à ses pieds, car les musiciens étaient huches sur une espèce de tribune. A la manière dont ce jeune homme exécutait sa partie, on com-
prenait aisément qu'il savait la musique, et quMl eût Tigou* reusement soutenu un orchestre plus habile que celui qui le laissait si souvent en chemin. Mais lorsqu'on le considérait un moment, on oubliait musique, serpent et bal, pour se préoccuper de cette distinction élevée qui respirait dans tous ses traits, de sa bealUté forte et grave et de cette tristesse profonde qui semblait émaner de lui.
Pendant que je le regardais, M. d'Bnnevers éts^it venu se placer près de moi. Je le vis tirer de sa poche un verre de lunette qu'il enchâssa pour ainsi dire dans son pouce et son index repliés en cercle, et il se prit à examiner le jeune musicien avec plus d'attention que je ne l'avais fait moimême. 11 demeura ainsi immobile pendant quelques minutes, et se laissa aller à murmurer entre ses dents :
« Pauvre enfant! »
A cette exclamation sourde, succéda un vif mouvement d'indignation. Je regardai, et je vis figurer M. Dominique Ganotte qui gesticulait des jambes sous prétexte de danse. A ce moment, le serpent s^arrêta tout court, et M. Dominique ayant continué sa gigue solitaire, il partit de toutes parts un immense éclat de rire. Madame Ganotte se leva de son siège et jeta sur le malencontreux musicien un de ces regards sinistres qui peuvent faire croire à la puissance du mauvais œil. Le malheureux reprit sa basse; M. Dominique, devenu rouge marbré comme une betterave mal cuite, contmua son exercice, et M. d'Ennevers, qui m'avait vu enfin près de lui, me dit tout bas :
— Le pauvre garçon, cela lui coûtera cher.
Je n'aurais guère compris pourquoi, lorsque j'entendis M. Ganotte dire tout bas à sa femme :
— Laissez-moi faire, ma bonne amie, il me le paiera.
Je me demandais quelle autorité M. Ganotte pouvait avoir sur ce pauvre serpent; mais je me rappelai qu'il élait marguillier de la paroisse, chef de la fabrique, et que les ap-
LA CHAMBRIÊHB. 40l
polntefflents du musicien de Téglise paieraient peut-être les frais de ]a maladresse du musicien de salon, maladresse bien condamnable, car elle avait mis en relief la ridicule personne de M. Dominique Ganotte. Je ne sais pourquoi ce jeune musicien m'intéressait, mais je ne pouvais rien faire pour lui ; il parait que M. d'Ennevers était plus puissant que moi. En effet, ayant entendu le propos de M. Ganotte, que Brisard emmenait à la table du boston pendant que je priais le viejix gentilhomme de m'y suivre, il s'approcha de madame Ganotte^ et lui dit d'un ton bien froid :
— Si vous tourmeotez LucieD, nous ne serons pas bons amis.
— Nous ne l'avons jamais été, je suppose, monsieur le i^omte, dit madame Ganotte, en lui jetant un regard de dédain.
— Il y. a si longtemps, que vous l'avez peut-être oublié, lui dit-il d'un air colère; mais je m'en souviens, moi.
— Et dans quel temps, s'il vous plaît?
Le comte prit un air vainqueur, et regardant madame Ganotte d'en haut, il lui dit avec une impertinence admirable:
— En ce temps-là nous batifolions avec les chambrières. Madame Ganotte ne répondit que par un regard ; mais il
y avait plus de haine dans ce coup d'œil que dans toutes les
malédictions que sa bouche eût pu prononcer. Ge ne fut
qu'un éclair, car presque aussitôt elle baissa les yeux et
répondit d'un ton humble :
-" Dieu m'éprouve, monsieur le comte, mais je persévérerai.
M. d'Bnnevers s'éloigna, et nous gagnâmes la table de boston.
La partie fut peu animée, et si elle amena les résultats qu'en attendait M. Brisard ce fut par d'autres raisons que celles sur lesquelles i| ^y^it compté. M. Dival, en gros ri-
lOS LA CHAMBRIÈRE.
chard cpill était, croyait humilier ses adversaires en le eoleyant le jeu à tout coup, quelles que fussent ses car Il semblait leur faire Taumône de ses pertes. M. d'Ennevei le lui dit assez durement dès le second tour. M. Dival I répliqua qu'il était le maître de perdre son argent comm« il rentendait, tandis que M. Ganotte ramassait son gain avec une avidité qui attira sur lui Tindignation de H. d'Ënnevers, qui répondit d'un air tout particulier :
— 11 vous a cependant coûté quelque peine à amasser, cel argent ?
— Beaucoup, monsieur, car il a été loyalement gagné, i
— Ce n'est pas Thisloire de la fortune de tout le monde, dit M. d'Bnnevers en regardant M. Ganotte.
Puis, voyant une fiche sur la table, il reprit :
— A qui est cette fiche ?
— Je ne sais, dit M. Dival.
(Elle était à moi).
— Je crois qu'elle m'appartient, fit M. Canotte en avançant la main.
J'allais réclamer ; M. d'Ennevers me fit un signe enajoui tant :
— Pour cinq cent mille francs ou pour cinq sous, le procédé est le môme.
M. Ganotte ne broncha pas, et ajouta humblement :
— C'est à vous à donner, monsieur le comte.
— Le jeu continua, M. Dival jouant à tort et à travers, M. Canotte ne demandant six levées que lorsqu'il était sûr d'en faire dix, et M, d'Ennevers saisissant chaque carte au passage, pour lancer, ou une épigramme à M. Dival, ou une apostrophe, qui me semblait une mortelle injure, à M. Canotte. Gela devint si violent, que M. Dival se crut obhgé, en sa qualité de hbéral, de soutenir l'opprimé, bien qu'il détestât également le noble et le dévot, et il dit à M. d'Ennevers :
LA GRAIIBAIÈRB. lOS
— Voyons, moniieur le comte, laissez un peu H. Canotte gagner mes écus, sans les lui reprocher.
M. Canotte, (pu. écoutait dans une profonde humilité les propos de M. d^EnaeVcrs, se redressa comme un aspic à ce propos de M. Dival, et, le regardant en face, il lui dit :
— Si je gagne, c'est que je m'expose à perdre, et taon argent vaut le vôtre, monsieur !
— C'est ce que je n'admets pas, dit M. d'Ennevers.
M. de Canotte ne répondit pas, et continua en s'adressant à M. Divai :
— Da moins, si je gagne, cet argent sera bon â quelque chose ; car j'ai fait vœu de ne me livrer à ce coupable amusement, qu'à la condition de dontier aux pauvres tout l'argent qui me vient du jeu.
— Eh bien ! dit M. d'Ennevers, il y en a un que je vous recommande ; c'est ce pauvre Lucien, qui s'exténue là-bas à jouer du serpent,
— Monsieur lé comte, dit le dévot humblement, Lucien ne manque de rien.
— Et probablement aussi tous les pauvres de la paroisse sont comme Lucien, dit M. Dival.
— Que voulei-vous dire f s'écria M. Canotte, en reprenant son ton acrimonieux pour répondre au bourgeois.
^ Qu'il est inutile de donner à ceux qui ne manquent de rien.
— Il est vrai que je ne dontie pas à tous ceux qui mendient, repartit M. Canotte, que ce soit un sou ou cinquante mille francs qu'ils me demandent.
Ceci avait trait à un emprunt que M. DiVal avait voulu faire autrefois à M. Cahotte, pour une opération de commerce, et que celui^îi avait refusé.
— Que voulez-vous dire à votre tour? dit M. Dival; qui sont les gens qui mendient 1
— Ceux qui empruntent sans savoh: s'ils pourront rendre.
i04 LA CMAUBUIÈHB.
H. Dival passa du pourpre au blanc, mais il fut interrompu dans la réplique furibonde qu'il préparait, pjir uu mot de M. d'Ennevers : c'est que, dans son emportement, M. Ca notte avait oublié que le vieux gentilhomme lui devait aussi quelqu'argent, et quoique M. d'Ënnevers fût assuré que les paroles du dévot ne s'adressaient point à lui, il en prit sa part pour pouvoir s'en prendre à H. Ganotte.
— Ceci est une insolence, monsieur, contre ceux à qui vous avez prêté de Targent.
— Non, monsieur le comte, répliqua M. Canolte en reprenant son air soumis; car leur prêter, c'est leur montrer que je compte sur leur honneur,
— Que pensez-vous donc de ceux à qui vous ne prêtez .pas? dit M. Dival.
— Je vous crois assez d'esprit pour le comprendre, monsieur.
On le voit, la scène était montée à un point tel qu'il ne s'en fallait guère qu'on ne se jetât les cartes au visage ; et peut-être en eût-il été ainsi, si un incident n'eût séparé les joueurs et suspeodu la partie.
Il ne s'agissait rien moins que d'aller entendre la chanson du sous-préfet. M. Ganotte se hâta de dire qu'il en était fort curieux, et demanda la liquidation. M. Dival, qui perdait seul, se contenta de jeter sur la table le double à peu près de ce qu'il avait perdu, en disant à M. Ganotte :
— Je n'ai que cela sur moi, je vous devrai le reste.
U faut l'avoir vu pour oser l'affirmer; mais M. Ganotte ramassa tout l'argent et s'éloigna.
Je ne puis rendre l'expression de dégoût et de colère qui se peignit dans les yeux de M. d'Ënnevers.
— Oh ! s'écria-t-il ! le misérable ! le misérable !
— Mais, lui dis-je, quel est donc ce M. Ganotte pour qui Ton m'avait donné une lettre de recommandation ?
— Non, s'écria M. d'Ënnevers sans me répondre, je ne
LÀ OUAMBntÈRÉ. 105
veu5t paô quitter ce moude sans que quelqu^un Bâche quel est cet homme.
— Dites-le-moi.
— Vous êtes bien jeune.
— Je m'en souviendrai plus longtemps.
— En ôtes-vous bien curieux ?
— Oui, car j*ai entendu un mot qui m'a fort surpris, adressé à madame Ganotte.
— Lequel ?
— « En ce temps-là nous batifolions avec les chambrières. »
— Eh bien! soit, reprit-il; et ce mot, je vais vous l'expliquer. J'habitais alors Paris, j'étais jeune, admis dans l'inlimité d'une très-honorable famille, et, comme je vous le disais, en ce temps-là nous batifolioBs avec les chambrières de ces dames.
Or, voici quelles étaient ces dames. C'étaient madame de Chamby et la comtesse de Fresnaie : elles étaient sœurs et s'étaient mariées à la même époque. Mais l'un de ces mariages avait été un mariage d'amour, et l'autre un mariage de rage. En 1785 mesdemoiselles de Hautefeuille étaient encore deux tiUes à marier-, seulement, mademoiselle Agnès de Hautefeuille avait trente-deux ans, et mademoiselle Julie de Hautefeuille n'en avait que seize. Ses parents la tenaient au couvent, ne voulant pas donner à leur fille aînée une rivale si redoutable. Comme vous le pensez bien, Julie s'en* Quyalt fort du célibat de sa sœur qui la tenait loin du monde,
106 LA CHAMOBIÈRB.
et sms autre désir que celui d'être affranchie de la grille, elle suppliait son père et sa mère de marier Agnès. Mais malgré ^la dot considérable promise à l'aînée de la famille des Hautefeuille, si les prétendants étaient nombreux^, les épouseurs étaient rares. Beaucoup s'ayentur^lent dans le salon de la comtesse de Hautefeuille, attirés par le bruit de cet Eldorado caché derrière mademoiselle Agnès, et qui était estimé à un million de livres. Navigateurs hardis, ils avançaient bravement à travers les rescit's nombreux de ce salon ; quelques-uns avaient passé heureusement le détroit^ formé d'un côté par Timperturbable et sotte vanité de M. de Hautefeuille, et de l'autre par l'orgueil intolérant et dévot de la comtesse ; ils avaient agse% heureusement na^ vigué i travers deu^ o]^ trois vieilles cousines, espèces de momies inertes en apparence, mais qui n'avaient d'autre soin que de s'informer des prétendants et de les dénoncer, écueils à fleur d'eau où plus d'un avait fait naufrage lorsqu'il croyait voguer en pleine mer; l'un d'eux enfin, M. de Fresnaie^ homme de cinquante ans, et vieux marin, auquel j'emprunte le langage dont il se servait pour parler de son entreprise matrimoniale, M. de Fresnaie, dis-je, avait môme doublé ce qu'il appelait le cap de ce salon, c'est-à-dire le confesseur de mademoiselle Agnès, et il était arrivé en face de la prétendue.
Mais là, toute son habileté avait échoué; c'était une côte inabordable, toute hérissée de glaces aiguës et tranchantes, qui le faisaient reculer dès qu'il voulait prendre pied. J'étais aussi de la maison, mais j'avais l'immense avantage d*ayoir une réputation d'étourdi assez bien établie pour être à Tabri de toutes les malvdllanoes. l'eu avouais plus qu'on ne pouvait en dire, ce qui dispensait d^inventer. D'un autre côté, ma croix de Malte me destituait du titre de prétendant; et en même temps j'étais, sans m'en douter, une ressource ^précieuse pour la partie dévoté de ce monde. Goitime je ra-
Qtais volontiers, pour voir grimacer certaines figures, les eotures scandaleuses que je savais, on me laissait dire ec patience. J'étais une sorte de galette où on prenait igue pour les plus méchants propos ; seulement on faisait la calomnie avec ma médisance, et de la délation avec s épigrammes.
Toutefois, comme le comte de Fresnaie était de mes meilirs amis, je m'étais bien gardé de rien dire de ce qui eût i paraître reprochable en lui à la susceptibilité çagote de. et madanae de Hautefeuille, et tout le monde s'étonnait voir la résistance de mademoiselle Agnès aux prétentions 1 marin . Mon cher monsieur, je suis assez vieux pour me nier, sans paraître un fat, d'avoir eu quelque idée de ce li peut tenter le cœur d'une femme ; mais cette fois je n*y \ pas assez clair pour deviner d'où venaient Jes atermoie- ^Is étemels de mademoiselle de Hautefeuille. Gela tenait M naïvement à un charmant petit jeune homme, au petit »mte de Chamby. Or, imaginez-vous un ber enfant de Hgt ans, d'une tournure délicieuse, la taille bien prise, la nbe fine, le pied cambré, la main potelée, avec un joli lage poupard rose et blanc, la mine la plus hypocrite et regard le plus effronté que je sache. * C'était le neveu de madame de Hautefeuille, qui était une iQoiselle de Chamby, et il avait un assez maigre patri* )ine dont, selon son expression, il avait déjà mangé les Dx ailes et les deux cuisses. Quand nous alUons ensemble leurs que dans la bonne compagnie, j'étais le timide et le lervé des deux ; dès que nous entrions chez madame de utefeuille, je passais pour le Ubertin et le dépravé. Gomme savais le vicomte presque toujours aux expédients, je pposais qu'il ne venait faire le petit abbé confit chez sa ite que pour en tirer de temps à autre quelques milliers icus : et c'était un prétexte trop respectable pour que je ttlusee lui faire du tort en racontant Sies folies. Du reste,
108 LA dHA&lDniÉH£.
il méprisah souverainement M. de Hautefeuille, qui étaî plus riche que lui de trois ou quatre millions, mais moin noble que lui de huit ou dix quartiers. Il avait pour sa taoti ce respect cérémonieux qui n'est que dans les formes exté rieures ; car souvent il s'échappait contre elle en épigramme très-peu révérencieuses; et d'ordinaire, quand elle lui reft sait de l'argent , il l'appelait la mère Margot. Ce nom éta: celui, d'une vieille femme qui vendait aux Tuileries cett espèce de pati?serie qu'on appelle des plaisirs. Un jour qii madame de Hautefeuille s'y trouvait avec sa plus jeuD fille, encore enfant, elle fit un signe à la mère Margot, qi s'approcha d'elle en lui disant avec un sourire empressé :
— Madame veut-elle acheter du plaisir ?
Depuis trente aris cette brave femme accompagnait \ marchandise de ce gros bon mot, et il fallait être madan de Hautefeuille pour y faire la moindre attention. La voi donc qui rougit dans ses cinquante ans; son œil s'allume ( colère, et elle reprend sèchement ;
*— Sotte I donnez quelques oublies à cet enfant, et soy plus discrète dans vos propos.
La mère Margot regarda madame de Jlautafeuille d'un a si ébahi, que Chamby, qui était près de sa tante, fut très-pe suadé que la pauvre marchande n'avait jamais compris niaise équivoque qu'elle débitait avec ses pâtisseries, et dit à sa tante :
— Madame, la mère Margot plaisante.
— La mère Margot ! répéta madame de Hautefeuille < prononçant les syllabes de ce nom comme si elle mâcha quelque chose d'affreusement mauvais... la mère Marg plaisante ! avec qui, s'il vous plait ?
Chamby, qui me racontait l'histoire, me disait :
— Je ne répondis rien, mais la grimace qu'elle fit fut extraordinaire , que je ne l'ai jamais oubliée, et que touU leB fois qu'elle prend pour me refuser ses grands airs n
LA CtlAMfiîllÊRË:. 109
chignfe, îl me semble lui entendre répéter avec Une aigreur furieuse : La mère Mîargot!
Voi!à donc pourquoi Chamby l'appelait la mère Margot* Quant à mademoiselle Agnès, il n'en disait jamais rien, et elle-même était fort discrète sur le compte du petit cousin. Ils se parlaient peu et toujours fort cérémonieusement. Personne enfm n eût jamais pen=é qu'il y avait sous cette froideur deux énormes passions : de la part de Chamby, une flamme très-décidée pour la dot dcsa cousine, et de la part (le la dévote, un goût très-invétéré pour le petit vicomte. Chamby savait trop son monde pour avoir fait naître cet amour par des soins apparents; il avait doucement mitonné cette passion à la sourdine , comme une ressource désespérée. Il savait d'ailleurs que s'il s'était présenté comme prétendant, il eût été épluché à fond et saintement éconduit. Il u'avait qu'un auxiliaire dans la maison , et cet auxiliaire était une fille suivante appelée Geneviève, fort belle créature, mais toute en Dieu, comme sa maîtresse. Il l'avait chargée du soin d'amouracher de ses vin^t ans la trentaine de mademoiselle Agnès, et je suppose que la drôlesse s'en acquittait d'autant mieux que Chamby lui avait appris ce qu'ils valaient. C'était bien le libertin le plus hypocrite que j'aie jamais rencontré.
Quant à M. de Fresnaie, il louvoyait toujours majestueufeuient en face du Gibraltar qu'il voulait emporter, ne se doulanl pas qu'il était trahi par le vicomte qui avait l'air de le soutenir de tout son pouvoir. Voilà quel était l'état des ciioses lorsque la catastrophe éclata tout à coup.
Chamby venait de vendre le dernier lopin de terre qui lui restât, et il fallait qu'il eût recours au mariage comme un négociant à la banqueroute. Mais Agnès, à ce qu'il parait, hésitait encore malgré son amour; elle comprenait qu'il y aurait quelque ridicule à épouser, à trente-deux ans, un homme qui en avait à peine vingt, Cette femme n'était pas
absolument sotte. 11 fallait donc que Ghamby employât les grands moyens. Ces grands moyens n'étaient pas très-ingénieux, mais il advint une circonstance qui dut les faire passer pour une combinaison infernale. Voici d'abord quels étaient ces moyens : vingt-cinq louis par lui donnés à Geneviève avaient fait oublier à cette fille de visiter exactement un cabinet qui tenait à la chambre de mademoiselle Agnès de Hautefeuille, et où Ghamby devait se cacher. Une fois ma cousine seule , avait dit le vicomte à Geneviève, je me charge de la décider à hâter notre mariage. Tout était couvenu. Le soir où la machination devait s'accomplir, Ghamby était à côté de moi à une extrémité du salon , examinant mademoiselle Agnès faisant espalier à l'autre bout. Tout à coup Ghamby se tourna vivement vers moi, et me dit d'un air singulier :
— Que penses-tu qu'on puisse faire d'une vieille volaille farcie de bonnes truffes?
— Manger les truffes et laisser la volaille, lui répondis-je; mais pourquoi me demandes-tu cela ?
Il allait sans doute me répondre, lorsqu'une porte s'entr'ouvrit. Une tête de séraphin, riante et joufflue, y parut et dit d'une voix flùtée :
— Maman, puis-je entrer ?
C'était Julie de Hautefeuille, la petite sœur de mademoiselle Agnès. Elle n'attendit pas la réponse de madame sa mère, et alla l'embrasser si joyeusement, que madame de Hautefeuille crut pouvoir oublier pendant quelques jours la règle qu'elle s'était faite de ne pas mettre les deux sœurs en présence.
On avait fait sortir Julie de son couvent le jour même. Une espèce de fièvre maligne s'étant déclarée parmi les religieuses et les novices, la supérieure avait cru prudent et humain de renvoyer les pensionnaires chez leurs parents. On avait bien défendu à Julie de se montrer au salon, mais
LA CHAMBRIÈRE. lil
elle avait lellement l'air et la tournure d'un enfant, que Von excusa sa désobéissance comme^ une étourderie sens conséquence.
Ce fut la première fois que je vis Ghamby manquer de sang-froid. 11 n'eut pas plutôt aperçu cette petite tète d'ange si gracieuse, qu'il voulut absolument lui être présenté. Il était cousin-germain et avait droit à une espèce d'intimité ; on lui livra sa petite cousine. Assis dans im coin du salon, elle avec ses seize ans, lui avec ses vingt ans, babillant, riant, tous deux si jeune^sr, si roses, si mignons, ils faisaient un 'petit tableau délicieux que je regardais avec plaisir, comme j'eusse fait d'une peinture de Greuze, si Greuze avait jamais pu trouver au bout de son pinceau une expression aussi naïvement heureuse que celle dont était animée la figure de Julie.
La question de Ghamby m'avait fait rêver, et j'en trouvai l'explication sur le visage de mademoiselle Agnès. Elle examinait sa sœur et le vicomte d'un regard si pointu qu'il semblait qu'elle eût voulu les perforer. Ses lèvres serrées sur ses dents lui donnaient une expression de méchanceté cruelle; et son teint, ordinairement marbré de couperose, était devenu d'un vert pâle qui attestait la rage interne la plus bilieuse. Je fis quelques détours pour arriver jusqu'à Ghamby ; et, après avoir salué mademoiselle Julie, je dis à Ghamby en anglais :
— Prends garde, on te regarde.
L'instinct de la conservation l'emporta sur la présence d'esprit of aiûàire de Ghamby ; il tourna les regards du côté de mademoiselle Agnès comme le seul endroit d'où pouvait venir le danger. Julie me regarda d'un air fort ébahi, et me répondit en français :
— Qu'est-ce que ça fait qu'on nous regarde ?
Ce fut mon tour d'être interdit ; je voulus faire de l'es- Prit, pendant que Ghamby manœuvrait pour s'éloigner de
Ild LA CHAMBRIÈRE.
8a petite cousine ; mais je me trouvai pris dans uu intcrrogatoire si précis, si direct, que j'en fus très-embarrassé et qu'il me donna une très-bonne opinion du couvent où était élevée celte jeune fille. 11 fallait une ingénuité d'enfant de six ans pour me faire les queslions qu'elle m'adressa à propos de mon admonestation : Prends garde, on te regarde. Je m'en tirai du mieux qu'il me fut possible, et je cherchai Ghamby, espérant le voir à côté de mademoiselle Agnès; mais il était retourné à son poste d'observation où il jouait de la prunelle sans succès, car mademoiselle de Hautefeuille ne daignait jpas lourn'er les yeux sur lui. Il paraît que celte maladresse qui eût dû l'arrêter fut ce qui le décida complètement ; il s'agissait de vaincre ou de périr, et, comme tous les généraux habiles, il se fît une nécessité, et par conséquent un avantage de sa faute et de sa mauvaise position. Or, avant l'heure où l'on se relirait d'ordinaire, Chamby disparut.
Voici, du reste, ce que quelque temps après Geneviève me raconta de cette entreprise hardie. Il parait que Chamby avait obtenu non-seulement le pardon de son attention pour Julie, mais encore celui de son étrange incartade ; car la plus solennelle promesse de mariage avait paru aux yeux de la dévote une garantie sufflsanle des avances réelles faites par elle à son futur sur les droits du dieu hymen. Ils arrangeaient ensemble [le consentement du comte et, de la comtesse, la chose du monde la plus facile, puisque M. de Hautefeuille ne demandait à sa fille autre chose que de S6 marier avec qui elle voudrait, et que le sang des Chamby parlait encore assez haut dans le cœur de la comtesse pour qu'elle fût charmée qu'il devint son gendre.
Mais ^i acariâtre et si dévote qu'elle fût, elle n'avait jamais pensé que ce grand événeihent pût être accompli par mademoiselle Agnès. Sans doute madame de Hautefeuille était une vieille femme insupportable ; mais enlin c'était une \ieille
LA CUAMBHIÈRS. 113
femme et non pas une yleille fille, et par conséquent il y avait en elle quelques idées saines de ce qu'étaient le monde et les hommes. D'après ce que j'ai su plus tard de tout cela, je dois
croire que Julie avait fort questionné sa mère sur son joli petit cousin ; et que madame de fiautefeuilie avait laissé entrevoir à sa fille qu'aussitôt Agnès pourvue, ce serait son tour, et que le gentil vicomte serait admis à faire valoir ses droits. Or, voilà la tête de la petite pensionnaire qui va galopant après cette espérance tout en cherchant le moyen de la réaliser le plus tôt possible. Ce moyen était bien simple, c'était de déterminer sa sœur à se marier, et la jeune personne s'imaginant que le désir qu'elle allait exprimer à sa sœur serait une raisoQ pour elle de se hâter de faire un choix, gagna la chambre d'Agnès au milieu de la nuit pour lui faire ses confidences. Heureusement que Gbamby avait trop d'habi* tude de ces entreprises aventureuses pour n'avoir point poussé les verrous de la porte. De façon que lorsque la petite arriva, il avait eu le temps de regagner le cabinet où il B'était déjà caché ; c'est de là qu'il entendit les confidences de Julie à sa sœur, et c'est là que lui vint, à ce qu'il parait, l'idée infernale d'une inaigne trahison. Avant que Julie fût sortie de la chambre d'Agnès, Ghamby s'était évadé du fatal cabinet par une porte dérobée. Il avait été rejoindre Geneviève, et sans autre explication, il avait écrit chez elle le billet suivant pour que la chambrière le remit tout ouvert à sa ^ maîtresse :
« Monsieur de Fresnaie vous recherche et vous convient à tous égards. Acceptez ses propositions et faites agréer, je vous prie, celles que je compte faire dès demain à madame votre mère pour obtenir la main de mademoiselle Julie, Totre sœur. Vous comprendrez qu'il est nécessaire que tout cela soit fait promptement. Je suis discret comme la tombe^ mais pas si longtemps. »
VQ\]fi pouvez facilement çpmpreifdre quel coup de foudry
114 LA GHAMBRIÉRB.
ce dul être pour la pauvre Agnès qu'une pareille lettre. Geneviève, qui m*a raconté tout cela, m*a dit qu'elle avait cru llU moment que mademoiselle de HautefeuiÔe alladt mourir de suffocation ; ce fut, à ce qil*ii parait, une colère folle, effrayante, forcenée ; heureusement que le suicide n'était pas à cette époque un remède à tous maux. Gàr Agnès se serait probablement jetée par les fenêtres^ Mais alors les bonnes filles avaient le couvent et la résignation, et les dévotes avaient la veUgeance. Ce fut le dernier parti que prit mademoiselle Agnès, et «'est Tbistoire de cette vengeance que j'ai à vous raconter.
En cet endroit, M. d'Bnnevers s'arrêta à mon grand déplaisir; mais depuis, ce qu'il me dit alots/touchant la manie du suicide qui a gagné notre temps, m'a bien souvent fait téfiécbir. On rit beaucoup depuis quel(j[ue temps des cœurs incompris et des âmes malades qui se sentent mal posés dans la vie active de U société, et qui y souffrent assez pour s'en arracher violemment. La tnoquerie s'est amusée à considérer ces douleuts comme un caprice nerveux du dix-neuvième siècle : le corps social a des vapeurs, dit-on. Le grand argument avec lequel on prétend nier le fait de cette souffrance morale, c'est qu'on affirme qu'elle n'existait pas autrefois et que le suicide est une monomanie venue SL'hier et qui passera demain^ Cependant cette souffrance inquiète^ cette maladie morale des cœurs pour qui le monde est si rude qu'ils n'y peuvent demeurer, ont existé de tous temps ; mais la religion ouvrait alors des asiles à ces âmes blessées ou douloureuses, et il y avait alors asses de foi pour qu'on entrât avec un espoir de consolation dans ces asiles protecteurs. De nos jours, un réchaud de charbon eti terminé le drame de mademoiselle de Lavallière. Si vous aviez à faire Tartufe aujourd'hui, Marianne condamnée à épouser cette oreille rouge et ce teint bien fleuri, ne dirait pas à 8(xi père : Je me ferai religieuse ; elle lui crierait ; Je
LA CtiÂMBRIÈRE. 116
me tuerai; et peut-être aurait-elle raison; car lorsque le malheur tous menace dans le monde comme il est fait, où Toulez-vous qu'on le fuie?
Je ne pais affirmer que ce fussent là précisément les réflexions que je faisais pendant que M. d'Ennevers prenait lotiguement sa prise de tabac, et je trois que je me demandais ïurtout en quoi totit ce que je renais d'entendre pouvait regarder M. Canotte, madame Canotte et le jeune ïnusicien qui continuait à donner du serpent de tout son pouvoir, i'aurais été peut-être asseï maladroit pour détourner M. d'Ennevers de sa manière de raconter, au risque de le jeter dans des explications sans fin, lorsque M. et madame Canotte passèrent devant nous pour quitter le bal. M. Canotte saliia humblement M. d*Ennevers qui s'inclina à peine, tandis que madame Canotte détournait la tête. Â ce moment son mdri lui dit d'une voix mielleuse :
— Ma chère Geneviève, M. d'Ennevers vous salue.
Je ne remarquai pas si l'avertissement arait produit sot effet et si madame Canotte avait rendu le ^lut qu'on ne lui Avait pas adressé ; mais je fus frappé de ce nom de Geneviève donné à madame de Canotte, et je dis à M. d'Ennevers :
— Est-ce que cette Geneviève qui faisait tm si honnête métier serait par hasard. . .
Je m'arrêtai devant l'invraisemblance et l'odieux de cette supposition ; mais le vieux comte me rassura :
— Est-ce que je ne vous l'ai pas dit? fit-il d'un ahr dégagé.
— Non.
— Eh bien ! c'est ça en personne . Vous voyez bien cette grande charpente mal nouée, qu'on appelle madame de Canolle ; eh bien ! mon cher monsieur, c'a été, il y a trente ans, la plus belle fille que j'aie jamais vue. Lorsqu'elle était devant sa maltresse, mademoiselle d'Hautefeuille, c'était à tromper le plus fiii : beaux yeux toujours baissés, lèvres précieuses
et pincées^ tenue giûDdée et soumise; mais si vous passiez près d'elle et qu'elle fût sûre de n'être pas vue par la dévote, elle tirait de dessous ses paupières un regard si moqueur et si provoquant, sa bouche se retroussait d'un sourire d'intelligence si impertinent ; elle se retournait d'une façon si particulièrement libre, qu'on lisait clairement dans tout cela : « Je pense que vous avez assez d'esprit pour croire que je ne suis rien de ce que je parais, et pour être sûr que tout ce que je ne parais pas est fort à votre service. » Gbamby avait démêlé longtemps avant moi cet hiéroglyphe féminin, et il en avait profité. U ne se doutait guère que ce qui l'avait si bien servi lui nuirait encore davantage, et qu'il perdrait tout par Je môme jeu qui Je lui avait fait gagner.
Ce fut séance tenante, dans la nuit où Agnès venait d'être si cruellement trahie, que tout le complot s'organisa. Mademoiselle Agnès se décida à obéir^ et quinze jours après ce premier événement, elle épousait M. de Fresnaie, et Julie devenait vicomtesse de Chamby. Personne ne se douta de rien : les mauvais sentiments des uns contre les autres demeurèrent cachés dans les profondeurs du cœur, et les deux cérémonies s'accomplirent à la grande joie du comte et de la comtesse de Hautefeuille, charmés tous deux de s'être débarrassés de leur aînée et de s'être rattachés aux Chamby par leur cadette. Un tout petit incident, complètement indifférent, se passa sans attirer les regards de personne. Madame de Fresnaie devait monter sa maison, tandis qu'il était convenu que Chamby et sa femme, qui n'étaient que deux enfants, resteraient chez leurs parents. Ce fut à ce propos que madame de Fresnaie se défit de Geneviève en disant à madame de Hautefeuille que c'était une excellente et honnête fille, habituée au service de Ja maison, et qui serait fort utile à une petite femme comme Julie, à peine sortie du couvent, et qui ne savait absolument rien du monde, même la façon de s'habiller et de mettre son rpuge. I)u cô^^ de m^damç de Haute-
LA CHAMBRIËRE. * tiT
feuille, il est tout simple que ce ne fut pas même matière à obserratioa. Mais ce qui me surprit fort, lorsque j'eus le secret de toutes ces manœuvres, ce fut la facilité merveilleuse avec laquelle Chamby accepta cet arrangement. Lui qui connaissait par expérience le savoir-faire de mademoiselle Geneyi^v^, devait, ce me semble, y regarder à deux fois avant de laisser entre ses mains une jeune petite femme ignoraple de tout. Probablement Chamby, qui, au commencement de son mariage, était fort amoureux de sa femme, s'imagina que la chambrière ne serait pour rien dans la vie de la vicomtesse, qu'il prétendait ne voulpir jamais quitte? d'un moment, d'une minute. Peut-être aussi, fit-il la faute commune à tous les hommes qui passent à l'état de mari, et qui s'imaginent naïvement qu'ils emportent avec eux tous les subterfuges et toutes les roueries de l'amant, et qu'on n'usera pas contre eux des armes dont ils se sont si bien serais pour tromper les autres : peut-être aussi Gliamby, qui, avant toutes choses, était étourdi du succès de son impertinence, ne pensa-t-il pas à tout cela. Quant à là Geneviève, elle se laissa faire comme si elle n'était pour rien dans cet arrangement, et il paraît môme qu'elle eut l'adresse de persuader à Gkamby qu'elle ne demandait que le temps do chercher une meilleure condition, et qu'après elle s'en irait avec sa douleur. Car il faut vous dire que la drôlesse faisait de la jalousie malheureuse vis-à-vis de Chamby ; et comme Chamby était un peu fat, et qu'elle ét^t alors admirablement bien faite et parlait assez proprement, le pauvre vicomte s'amusait des aks désolés de Geneviève lorsqu'il les apercevait par hasard.
La vengeance des dévots est patiente ; cependant, après un an d'attente, madame de Fresnaie commençait à trouver que la mission qu'elle avait donnée à Geneviève était bien lente à s'accomplir, et peut-être jamais n'en fût-elle venue à bout, lorsque madame de Hautefeuillc donna à cette coulcu-
tlft LA CHAMBRIÈRE.
tre un tiUJtiliàife qui lui ouvrit les chemitiS) et qui hii donna du cœur à la besogné, Ml la faisant agir pour son propre étitQpte. Cet auxiliaire^ ce fût un intendant fort entendu, et toici à quel sujet U fut introduit dans la maison de dhamby.
Gomme je tous Tai dit^ le vicomte avait dissipé son patrimoine, et, quoiqu'en se mariant avec Julie il eût renoncé à là plupart de ses mauvaises habitudes, il n'était pas devenu plus économe pour cela. Seulement il dépensait pour sa maison et pour sa femme ce qu'il dissipait autrefois avec ses maîtresse* et au jeu de la cour. Ce n'est pas qu'il n'eût pu faire tout ce qu'il faisait avec le revenu que Julie lui avait apporté; mais, entre autres fautes, Chamby avait fait celle de garder ses anciens fournisseurs. Pour un homme qui se range, la première nécessité (et je vous dis cela à Vous, qui êtes jejuhe, pour que vous en fassiez votre profit), la ptemière nécessité est de rompre avec tous ces faiseurs de crédit qui vendent aux jeune^gens avec la chance de ne pas être payés. Chamby avait contracté l'habitude d'être volé, et il s'était laissé conthiufer par négligence. Tous ces anciens marchands s'étaient introduits chez lui, à cheval sur la queue de quelque petit compte à solder, et lui en avaient tecommencé de nouveaux, si bien conçus dans le style ancien, qu'au bout d'un an Chamby avait déjà des embarras. Madame de Hautefeuille s'en aperçut aisément, et devinant bien que son gendre n'était pas homme à couper le mal dans sa racine, elle se char-
[ea (le ce soin. D*uu autre côté, Chamby avait Tesprit trop récalcitrant pour accepter aucune sorte de tutelle apparente \ îUe prit le parti de le soumettre à une surveillance occulte et )ar où elle le tiendrait en bride, La vieille comtesse avait, ' larmi les gens qui dépendaient d'elle, une façon de procu- Kur qui faisait honnêtement ses affaires dans ce pays. J'ai !tt autrefois l'occasion de m'en servir, et s'il tondait de près es clients, du moins ne les écorchait-il pas. Ce procureur ivait un 111s, élevé à son école en tant qu'il savait parfaite* Dent les affaires , mais bien autrement expert que M., son 1ère, dont il considérait l'espèce de probité comme une niaierie. Le drôle s'était fait à ce sujet un thème, que je lui ai fu développer plus tard avec une effronterie qui lui ^ bien Bssé. Je l'ai entendu dans un club se vanter d'avoir amené I mine de son maître, et je l'ai vu descendre en triomphe le la tribune, aux acclamations des tricoteuses, après avoir ouronné son impudente apologie par un ignoble jeu de liols. « La Gonv^ntion nationale, dit-il, assure le triomphe e l'égalité et de la liberté en coupant la tète aux nobles; lais c'est nous qui avons préparé ce triomphe en leur coulût les vivres. »
Comme à cette citation de M. d'finnevers j'avais fait une rimace d'incrédi^lité, il reprit vivement :
- Ceci, monsieur, je l'ai entendu de mes deux oreilles et u de mes deux yeux. Quoi que vous en pensiez, tel est homme que madame de Hautefeuille eut le malheur de iioisir pour le placer en qualité d'intendant chez Ghamby. Il y était pas depuis six mois qu'il avait toute la confiance e Geneviève, et que Geneviève avait tous ses èecrets. Et liiiateaant imaginez-vous le petit vicomte Uvré aux griffes uû Ganotle comme celui dont je vous parle...
- Qui sans doute est le rpôme que celui qui vient de sor- ^'- dig-jç à M. d'ËuQevers, en rinterjrompjant.
-* Oui, le mémei comme la vieille madame Cangtte est la
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même (Juè là fringante Geneviève. Julien (il s'appelle Julien) avait tous les vices qu'il a maintenant; seulement ils étaient jeunes, étourdis, attrayants. Il mettait à faire un prêt usuraire une chaleur, un entraînement qui vous inspiraient la plus vive reconnaissance pour celui qui vous coupait la bourse. Homme à toutes mains, il rendait les services les plus infimes avec un laisser-aller, une bonne grâce qui ne parais saient être que de l'obligeance. Imaginez- vous donc le comte de Ghamby entre les ïnains de ce mauvais coquin, et la petite vicomtesse dans celles de Geneviève.
Depuis le mariage des deux filles, la maison de madame de Hautefeuille s'était un peu reverdie. Madame de Fresnaie, qui un an avant était une vieille fille revêclie, était devenue une assez belle femme réservée; quant à la petite vicomtesse de Ghamby, c'était bien la plus gracieuse, la plus rose, la plus |K)telée, la plus charmante femme de Paris. Elle avait des vivacités adorables et des ^letits retours de tristesse avec des mines languissantes qui lui allaient à ravir. Quelques jeunes femmes avaient envahi le salon de madame de Hautefeuille, de façon qu'un homme pouvait le suivre assidûment sans craindre de perdre tout à fait son temps*
Je croyais m'apercevoir que Ghamby n'en était plus aui premiers jours de son mariage, et qu'il en était déjà à vouloir juger de la supériorité incontestable de sa femme par la comparaison. J aimais beaucoup Ghamby, et jamais je ne me serais mis sur les rangs pour lui donner une leçon, lor.5qu(? j'y fus presque entraîné malgré moi. Je ne sais à quel propos j'avais remarqué, lorsque je traversais les antichambres, que la Geneviève, toutes les fois que je l'apercevais, me regardait comme quelqu'un à qui elle avait quelque chose à dire. Je supposai que ce pouvait être pour son propre compte, et elle valait bien la peine d'être écoutée, surtout pour uq homme désœuvré comme j'étais en ce moment. Un certain soir, je l'accostai dans un coin, et je n'oublierai de ma vie l'ad*
LA CIHAMBRIÊRE. 131
mirable tranquillité avec laquelle elle me dit eu $e rajustant : — En vérité, monsieur le comte, vous êtes si vif, qu'on ne peut vous dire à temps ce dont il s'agit. Je ne comprends pas qu'un homme comme vous s'y soit trompé. Vous vous enllammez pour deux ou trois signes fort innocents que je vous ai adressés de loin, et vous ne voyez pas qu'il y a tout près de vous une femme charmante qui se meurt d'amour rien qu'à votre intention.
J'avoue que dans la circonstance la déclaration me surprit; mais Gliamby m'avait styl(^ déjà sur les complaisances trèscoDlradictoires de la chambrière, et je lui demandai au nom (le qui elle pariait.
— Mon Dieu! fit-elle de l'air le plus hypocrite, c'est la charité seule qui me pousse ; car madame la vicomtesse ne m'en a pas dit un mot qu'on puisse regarder comme un aveu ; mais elle est devenue si distraite et si rêveuse, et dans ses dislractions et ses rêves elle laisse si souvent échapper le nom de M. d'Ënnevers, qu'elle m'a fait véritablement pitié.
Pendant que le vieux gentilhomme me racontait tout cela uvec un aplomb et un laisser-aller imperturbables, il me faisait Tetiet d'un fat suranné débitant en style prétentieux (les contes immoraux. 11 parait que ma figure montra ce que je pensais, car M. d'Ënnevers s'arrêta dans son récit pour me dire d'un air tout paternel :
— Ce que je vous raconte là vous semble bien invraisemblable , u'est-ce pas ? mais c'était comme ça , je vous l'assure.
Le souvenir de tout ce que j'avais lu sur l'afiTreuse démo- ^ ralisation de la fin du xvm« siècle me revint alors, et je répondis d'un air capable :
— Oui , monsieur le comte , j^ sais que c'était comme ça. M. d'Ënnevers me regarda en clignant les yeux et repaiiit . eu souriant ;
— Et probablement vous trouvei que c'a été une société corrompue et pourrie jusque dans ses entrailles cfue celle où il se passait de telles choses?
— Ce n'est pas moi ^ui l'ai dit.
— Oui, mais tous les écrivains philosophes et libéraux éont on nourrit votre esprit! Eli bien, je vous avoue que je trouverais toutes ces déclamations parfaitement justes, si les mœurs s'étaient amendées le moins du monde du côté du bien. Elles ont changé, c'est vrai, mais en tournant au sérieux et à l'hypocrisie. On appelle aujourd'hui crime et adultère ce que nous appelions fohes et aventures. Et, eu bonne morale, plus vous avez solennisé les fautes, plus vous êtes coupable de vous y hvrer.
-* Ceci est peut-être vrai pour les individus; mais ceci est en faveur de la morale publique, dis-je à M. d'Ennevers.
— Erreur de jeune homme, me répondit-il froidement. A mon'seus , il y a plus de moralité chez un peuple qui obéit rehgieusement à une mauvaise loi^ que chez celui qui emploie tous ses efforts à échapper à la loi sage et juste qui le gouverne.
— Il me semble que ce n'est pas là la question.
— C'est absolument la question dans une application moii^ précise. Pour un peuple, vivre légèrement, en vertu de mœurs faciles, est une corruption bien moins grave que de vivre criminellement malgré une prétention intolérante à des mœurs puritaines. Il y a toute la différence de l'enfant gâté qui dissipe follement l'argent qu'on lui laisse prendre, à l'enfant sournois qui affecte une soumission hypocrite à une autorité sévère, et qui vole pour satisfaire des vices cachés.
— ,Je n'aurais pas cru, dis-je à M- d'Emievers, que ce fût notre siècle qu'on accusât d'hypocrisie.
— Parce que vous ne croyez qu'à celle de la religion, il y en a mille autres que vous apprendrez plus tard ; mais je ne
LA GfiAMBRlÈRË. tSS
VOUS ùis pas un cours de morale ; je vous raeoute tout sitnplement une histoire, et je continue.
Je demeurai três-abasourdi de la confidence de Geneyièye, et quoique j'ignorasse encore ses projets^ je me trouvai fort incrédule. Cependant je n'étais pas d'âge à laisser tomber de si belles chances dans l'eau, et je me résolus à m'assurer d0 la vérité. Dès le lendemain je m'approchai de la vicomtesse: elle me reçut assez mal. Gela pouvait aussi bien prouver en ma faveur que contre moi. Il y a des femmes avec lesquelles il est très-difficile de deviner si une mauvaise réception est un signe du déplaisir qu'on leur cause, ou l'effort d'une vertu qui se révolte contre une émotion trop séduisante. Moi qui ignorais que Geneviève lui avait fait de ma tendresse le même conte qu'elle m'avait fait de l'amour de la vicomtesse , je traduisis naturellement ce changement en ma faveur, de même que Julie dut s'imaginer que mon empressement était un commencement d'entreprise slir son cœur. Il est fort possible que, grâce à ce manège souterrain qui nous poussait l'un vers l'autre à notre insu, nous eussions fini par nous prendre sérieusement de passion ; et pour ma part je commençais à jouer mon rôle de tout cœur, lorsque je fus averti que je me trompais , ou plutôt qu'on me trompait, par l'apparition inattendue du chevalier de Blanzay.
C'était l'un des plus beaux hommes de la cour, et par une exception assez rare, il ne s'en doutait pas. Petit cadet du Limousin, pays assez pauvre en bonne noblesse, il avait une compagnie dans le régiment que Chamby avait acheté quelque temps après son mariage. Ce fut le vicomte qui ramena chez lui. Depuis quelque temps» Chamby rendait aussi agréable que possible le salon de sa belle-mère; ii avait besoin que le plaisir qu'on prenait à voir les étrangers fit oublier son absence \ car, au bout de trois ans de ma« liage, le vicomte était tout à fait retourné à ses auciennea
134 LA GHAHBRIÊRE.
habitudes. L'argent ne lui manquait pas pour led saUsfoire, et Ganotte avait trouvé tous les moyens bons pour lui en procurer.
De ce côté le chemin avait été rapide. Geneviève seule était en arrière ; car la tentative à mon propos avait complètement échoué. Mais Blanzay n'eut pas plutôt paru, qu'au lieu de pousser sa muitresse dans la route qu'elle voulait lui faire parcourir, elle n'eut plus qu'à en écarter les broussailles. Au bout de quelques mois, ce fut entre Julie et le chevalier une véritable passion, très-pure et très-combattue encore des deux côtés, mais qui ne pouvait laisser de doute aux moins clairvoyants sur sa prochaine issue. J'étais de ceux qui y voyaient clair, quoique Geneviève fût devenue fort discrète. Bien souvent il me prenait envie d'avertir Ghamby ; mais Blanzay s'était fait de mes amis presque malgré moi ; il était si loyal, si brave, d'une si excellente franchise, que je me faisais scrupule de le trahir. Aussi je pris le parti de me retirer peu à peu de chez madame de Hautefeuille pour n'avoir pas à jouer un rôle fâcheux entre un homme que j'aimais par faiblesse, c'était Ghamby, et un homme dont j'estimais toutes les nobles qualités, c'était Blanzay. La façon dont j'appris tout cela est si extraordinaire, qu'elle mérite que je vous la raconte en détail.
Un soir de l'hiver 89, j'étais chez Ghamby ; il était tout à fait mal dans ses aifaires et avait souvent besoin de moi. Gomme il arrive d'ordinaire, il allait d'autant plus vite qu'il était plus embarrassé. Il empruntait avec la rage de l'homme qui ne peut plus s'acquitter. En ce moment, il était chargé d'une fillei de l'Opéra, qu'il avait la prétention de faire lutter avec ce qu'il y avait de mieux en ce genre, de façon qu'il allait à sa ruine à huit chevaux et les guides à un petit écu. Pendant que j'essayais de lui faire quelques remontrances à ce sujet, une lettre lui fut remise ; il la lut d'abord en rica* nant, puis il la froissa avec colère.
— Us ont beau faire, s'écria-t-il, je la garderai, fût-il vrai cfu'elle me trompât I
— Qu'est-ce donc? lui dis-je.
— Tiens, fit-il en me passant la lettre, une prétendue révélation qu'on me promet ce soir à l'Opéra, sans doute sur le compte de Sophie.
Je vous prie de croire, me dit M. d'Ennevers en suspendant son récit, qu'il ne s'agit pas le moins du monde de la fameuse' Sophie Arnould. La maîtresse de Ghamby était une fille beaucoup plus belle, mais de moins grande condition que cette fameuse coquine ; mais le nom de Sophie était devenu fort à la mode dans ce monde-là, grâce à Y Emile de ce misérable Rousseau. Les coulisses en étaient peuplées.
Je ne répondis rien à M. d'Ennevers, qui continua ainsi :
— Je pris la lettre que me tendait Ghamby, et les expressions m'en donnèrent singulièrement à penser. Voici ce qu'elle disait :
« Si le vicomte de Ghamby veut se trouver ce soir à l'Opéra, dans la loge n® 3, côté du roi, on pourra lui raconter à quelle femme il a sacrifié l'amour d'un cœur honnête et les serments les plus sacrés. »
Ghamby n'avait pas eu l'idée que cela pût regarder une autre que Sophie ; mais moi qui avais appris déjà par Geneviève le tour infâme que Ghamby avait joué à madame de Fresnaie, moi qui avais pu deviner par-ci par-là les mauvaises intentions de l'Agnès abandonnée contre sa sœur, j'eus un tout autre soupçon ; et j'y réfléchissais à part moi, lorsque Ghamby, emporté par sa passion, se prit à me dire :
— Et toi aussi, n'est-ce pas, tu es homme à prétendre qu'elle me trompe?
Je ne répondis pas, et il reprit plus violemment :
— N'importe, je saurai qui prétend se mêler ainsi de ma vie, et, homme ou femme, je le punirai de façon à ce qu'il ne trouve pas d'imitateur. J'irai ce soir à l'Opéra.
Par un mouvemeat irraisonné de précaution, je Jetai la lettre au feu, et je kd répondis :
— Tu n'iras pas. Dans ces sortes de liaisons, la sottise n*est pas à être trompé, mais à faire un scandale public à propos d^une pareille femme; et c'est ce qui ne manquerait pas ce soir si tu allais à TOpéra.
Ghamby ne savait trop de quel air il devait prendre mon action, mais je la lui montrai bientôt du côté favorable, en ajoutant :
— D'ailleurs tu me connais : certes, je ne vois pas avec satisfaction rattachement que tu as pour cette fille; mais je sais, de science certaine, qu'elle a au moins la bonne foi de t'ôtre fidèle. Il y a là-dessus un témoignage universel, et ce ne peut être que quelque rivale dépitée qui veut tenter de te troubler, et qui peut-être espère à un retour surpris au mystère du bal.
— Tu as raison, me dit Chamby ; d'ailleurs si l'on est bien empressé de me parler, on pourra me trouver, car j'irai ce soir au bal.
— Dans cette loge? lui dis-je.
— Gela me serait difficile, car j^ai à peine lu le numéro et le côté. I
Il n'en était pas de même pour moi, et je savais où je devais rencontrer le prétendu masque dénonciateur; car j'avais déjà formé le projet de m'y rendre à la place de Chamby. U grande difficulté était de me faire prendre pour le vicomte, même en m'enveloppant d'un domino. Il était beaucoup plus petit que moi, et la personne qui lui donnait un rendezvous devait probablement le connaître parfaitement. Quoi qu'il en fût, je résolus de tenter'l'avénture, en m'instaliant de très-bonne heure dans )a loge, et en me réservant de ne point me lever. J'avais, du reste, trouvé une excellente raison pour justifier mon masque, et on l'accepta sans discussion, coQunevousle verrez bientôt. C'est que la vengeance est
LA CHAMBRIÈAB. 127
ainâMe, que les yeux fixés sur le but qu'elle veut atteindre, elle ne voit pas souvent ce qui peut la faire iFébucher en chemin.
Or, à rhewe dite, j'étais assis dans la loge n» 3, côté du roi, caché le plus que je pouvais dans Torobre. J'avais averti l'ouvreuse que Ton viendrait demander ce numéro, et je lui avait glissé un louis avec ce mot : « Vous direz que vous avez reconnu le vicomte de Ghamby qui venait d'y prendre place. »
Tout réussit à merveille^ et lorsque la personne qui avait écrit la lettre se présenta, elle entra fort persuadée qu'elle allait avoir affaire au vicomte de Ghamby. Au moment où elle parut, je lui dis d'un air dépité :
— Je vous attends, je suis prêt à tout entendre;
— Pourquoi masqué ?
— Parce que ma femme est ici, et que je ne veux pas être vu.
— Tu as peur d'être espionné?
— Ce n'est pas cela ! dis-je avec une colère assez bien jouée pour la petite voix criarde que je m'étais faite ; c'est parce querje veux voir que je me cache.
Ce mot fit un effet prodigieux, on s'assit près de moi, et alors une voix de serpent me glissa dans l'oreille :
— Tu sais donc quelque chose ?
— Je sais que Blamay est ici; mais je doute encore... J'attends des preuves...
— Tu en auras, me dit-on avec une voix mal déguisée.
Il y eut un moment de silence ; je craignais de le rompre, sentant bien que le moindre accent pourrait, sinon me faire reconnaître, du moins montrer que ce n'était pas Chamby à qui l'on parlait. Mais la passion l'emporta, et Ton ajouta :
-* Oui, tu les auras ; mais ce n'est pas tout, il faut que tu saches à qui tu dois cette juste récompense de tes mérites.
Alors le masque me raconta avec une jiudace inconceva-
t38 tA CHAMBRIÈRE.
ble^ d*abord Tiadigne trahison de ChambyTls-à-visd*Âgnè8, puis la résolution que celle-ci avait prise de s'en venger; il me dit que c'était pour cela qu'Agnès avait placé Geneviève prés de Julie. Elle me raconta tout, môme la tentative infructueuse fiaite sur ce sot de d'Ennevers, ce furent ses propres expressions ; et puis enfin elle ajouta que Julie, dûment endoctrinée par Geneviève, 'avait, huit jours avant, accepté un rendez- vous à Ville-d'Avray, dans une petite maison appartenant à M. Blan^ay.
J'écoutais sans mot dire , la tête penchée comme un homme accablé, et je ne laissai échapper que ces mofe, dits d'une voix suffoquée :
— Les preuves?
— Ohl vous les aurez, me dit-elle; car déjà elle ne déguisait plus sa voix et parlait comme quelqu'un qui tient sûrement sa proie... Oui, vous les aurez; la fille qui vous a livré une femme d'honneur était trop habilement apprise par vous pour ne pas se les être procurées... Geneviève a persuadé à la vicomtesse de lui confier les lettres que lui écrivait le chevalier et que vous auriez pu découvrir.
— Ces lettres? repris-je de la môme voix sourde.
— Les voici, me répondit-on.
Je m'en emparai d'un mouvement si rapide que la furieuse me dit en ricanant :
— Oh! ne les serrez pas ainsi, monsieur, elles n'y sont pas toutes. Je vous connais assez pour avoir supposé que vous étiez homme à tout pardonner après avoir détruit t()utes les preuves ; car il faut se déranger de ses plaisirs pour prendre soin de son honneur. J'en possède d'autres, et celles-là je les tiens au service de mes amis.
— Vous oseriez! luidis-je.
— En doutez-vous? reprit-elle; en vérité, monsieur le vicomte, vous me feriez croire que vous ne savez pas qui vous parle.*. Le dépit vous ôte-t-il la raison à ce point que
VOUS supposiez qu'une autre que celle que vous avez si bassement trahie osât vous tenir ce langage? Regardez-moi donc, ajouta-t-elle en ôtant son masque, je suis Agnès de Hautefeuille !
— Je m'en doutais^ lui dis-je en me démasquant à mon tour.
— Ce fut un coup de théâtre encore plus terrible que celui de la fameuse nuit que je vous ai citée. Elle poussa un cri et s'évanouit. Je la laissai aux soins de quelques femmes de service, et je courus à Blanzay, que je venais de voir dans le bal.
Voici ce qui m'avait fait courir si vite près de Blanzay. Au cri poussé par madame de Fresnaie, il avait levé les yeux sur notre loge, et la désignait du doigt à ceux qui Tentouraient, et parmi ceux-là se trouvait Ghamby lui-môme. Quelques-uns des plus étourdis semblaient déjà se consulter pour savoir s'ils ne monteraient pas afin d'apprendre ce qui avait amené ce cri. Ce pouvait être quelque reconnaissance trèsinattendue d*un mari et de sa femme, quelque insigne impertinence ou quelque odieuse trahison; en tous cas c'était un scandale, et il n'en fallait pas tant pour attirer bientôt un essaim de curieux dans le couloir où était restée madame de Fresnaie. h l'aurais laissée sans pitié se dépêtrer, comme elle eût pu, de tous les quolibets qui n'eussent pas manqué de l'accabler, mais je craignais que Charaby ne se mêlât à ce flot de curieux, et que la présence de sa belle-sœur ne lui donnât, m la lettre reçue dans la matiné^, le3 idées que j'avais eues
180 LA CHAMBBIÈRB.
moi-même. D'ailleurs^ quoiqu^il ne fût pas de ses amis, au fond de Tàme, il n'était pas homme à la livrer à la risée publique ; il eût pris sa défense, il Teût tirée de ee mauvais pas, et probablement elle l'eût remercié de ce bon service, en lui racontant pourquoi elle était venue au bal. Voilà ce que je voulais prévenir. J'attrapai Blanzay, et je lui dis tout bas:
— Montez dans cette loge, offrez vos services à madame de Fresnaie, remettez-la dans sa voilure, et venez me retrouver ici dès que vous le pourrez. Je suis d'Ennevers.
Mon arrivée subite, la disparition rapide de Blanzay, détournèrent rattenlion de la loge, et comme j'avais remis mon masque, j'attaquai Chamby si droit et si serré, qu'il ne pensa plus qu'à savoir à qui il avait affaire. Je lui demandai enfin, après quelques méchantes plaisanteries, s'il faisait profession de ne plus aller au rendez-vous qu'on lui donnait?
Il me mesura d'un regard assez irrité, supposant probablemant que j'étais Tauteur de la lettre qu'il avait reçue le matin, et il me répondit d'une manière assez provoquante :
— Je croyais qu'il n'y avait que les femmes qui ne signaient pas les rendez-vous qu'elles donnent.
— Il importe peu, lui dis-je, que ces rendez- vous soient signés, quand celui qui les donne n'a pas peur d'y venir.
Ceci ressemblait assez à une querelle, et déjà on nous écoutait, on nous entourait. Je voyais le visage de Chamby tout prêt à se rembrunir, et comme je n'avais aucune envie d'arriver, de réplique en réplique, à une scène de violence, je m'apprêtais à me démasquer. Ce geste sul'ût à Chamby pour qu'il me reconnût, il tourna gravement autour de moi comme pour s'en assurer; puis, me prenant sous le bras, il m'entraîna en me disant :
— Quelle était cette femme?
— Quelle femme ? lui dis-]e assez étonné de la quesUoD.
LA CHAMBHIËRB. 131
— Pardieul fit-il, crois- tu que, du moment que j'ai su qui tu étais, je n'avais pas compris ce que tu étais venu faire au bal de TOpéra, caché sous un domino? Tu as pris pour toi mou rendez-vous de ce matin, et le cri que nous venons d'eotendre a été poussé par celle qui m'attendait et qui a trouvé un autre à ma place.
— Peste! lui dis-je, tu as deviné tout cela?
— Voyons, n'y mets pas tant de finesse, . répliqua- l-il en riant ; je parie que je sais quelle est cette femme I
— Il me serait difficile de te le dire, je ne la connais pas. Ghamby me regarda très-sérieusement, et me dit en fronçant le sourcil :
— D'Ënnevers, ne plaisantons pas sur ce chapitre, cette femme, j'en suis sûr, c'était la mienne, c'était la vicomtesse qui venait faire de la jalousie.
— Pour cela, je puis te jurer qu'il n'en est rien.
— Et, me jurerais-tu de même, ajouta-t-il toujours sérieusement, que tu ne connais pas celle à qui tu as parlé à ma place? « ^
J'allais essayer de détourner Ghatnby de la soleiipité qu'il mettait à son interrogatoire, lorsque Blaozay nous aborda, et avant que j'eusse pu lui faire comprendre qu'il devait se taire, il s'écria enm'abordant :
— Vous avez la berlue, d'Ennevers, ou vous avez voulu vous moquer de moi, je n'ai point du tout trouvé là-haut madame de Fresnsiie.
— Ma belle-sœur 1 dit le vicomte, qui au moindre vent prenait aisément sa voie, et qui une fois sur la piste d'une iatrigue la démêlait adDiirablement ; ma belle-sçeuri répéta-t-il.
— Oui, répliqua filanzay, c est d'Knnevers qui me l'a dit ; . a moins, comme je le disais aussi, qu'il n'ait voulu se moi\m de moi.
— Sli bien 1 lui répondis-je, outré de sa maladresse, m^is
ne pouvant rae résoudre à ne pas essayer de la réparer, eh bien ! prenez que je me sois moqué de vous.
— Ou' de moi, s'écria Chamby avec une si vive colère qu'elle arrêta un moment celle de Blanzay.
~ De toi, Gbamby 1... tu es fou !
— Alors, c'est donc de moi, comme vous Tavez dit? reprit Blanzay avee hauteur.
Je vous avoue que je me trouvai jouant un sot rôle entre ce mari et cet amant qui s'en prenaient à moi de ce que je voulais les sauver tous les deux ; j'étais sur le point d'abandonner la partie, je tentai cependant un dernier effort, et m'adressant à filanzay comme celui dont j'étais le plus sûr d'avoir raison, je lui dis :
— Veuillez venir me voir demain malin de très-bonne heure, et si vous n'êtes pas satisfait des motifs que je vous donnerai pour expliquer la plaisanterie que j'ai faite, je serai prêt à vous en rendre tel compte que vous voudrez.
— Soit, répondit sèchement Blanzay.
Et il allait s'éloigner, quand Gbamby l'arrêta par le bras.
— N'est-ce pas que d'Ennevers vous avait bien dit que c'est madame de Fresnaie que vous trouveriez là-haut?
— Je vous l'assure, repartit Blanzay.
— C'est bien, et quant à l'explication que vous «royez devoir demander à d'Ennevers, je puis vous affirmer qu'elle sera parfaitement inutile et qu'il ne pourra vous dire autre chose que la vérité , c'est-à-dire que c'était Véritablement madame de Fresnaie qui était dans cette loge. Le reste me regarde, et je vous jure sur l'honneur que cela ne regarde que moi.
Blanzay salua en répondant :
— C'est ce dont j'irai m'informer demain chez M. d'Ennevers.
Je ne savais trop où Chamby voulait en venir; mais je me voyais ^u papip^ upe fnauvaise ^^m^ spr IçB br^* Hajs j'étais
loin de prévoir jusqu'où elle pourrait aller. A peine le chevalier nous eut-il quittés, que le yicomte me pria de le suivre dans une loge où nous pourrions nous expliquer en liberté. A l'air dont il me le dit, je compris qu'une plaisanterie ne réussirait pas à le détourner, et je raccompagnai.
— Ecoute, me dit-il dès que nous fûmes seuls, il s'agit ici d'un»î affaire sérieuse. Ce matin, lorsque j'ai reçu ce rendezvous, j*ai cru qu'il s'agissait de Sophie, sur laquelle on voulait m'alanner ; mais du moment que c'était madame de Fresnaie qui me faisait une menace anonyme, j'ai des raisons de. croire que cela ne pouvait regarder que sa sœur.
— Ta femme! lui répondis-je en faisant l'ignorant; mais tu oublies le style du billet qu'on t'a écrit. « On veut Rapprendre à quelle femme tu as sacrifié l'amour d'un cœur honnête et les serments les plus sacrés. » Si cela signifie quelque chose, cela signifie que tu as sacriGé la vicomtesse, c'est-àdire l'amour d'un cœur honnête, les droits du mariage, c'està-dire les serments les plus sacrés, à une maîtresse qui te trompe.
— C'est précisément parce que je me rappelle ces expressions que je suis persuadé de.ce que je te dis, et certes lu en étais persuadé comme moi, quand tu as jeté ce billet au feu. Si tu avais cru qu'il ne s'agît que de Sophie^ tu n'aurais pas pris le soin de me détourner de venir ici, et lu n'y serais pas surtout venu à ma place.
— En vérité, lui dis-je, je ne te comprends pas; car il faudrait que j'eusse un intérêt à tout cela , à supposer même qu'il s'agit de ta femme.
— 11 y en a deux qui ont pu te pousser, dit Chamby en me regardant fixement, c'est ou ton intérêt d'amant...
— Moi ! m'écriai- je avec une vivacité si naturelle, que Chamby vit bien qu'il s'était trompé.
— Alors c'est celui de confident, me dit-il.
Je pouvais, sans ipentir, jurer, sur l'hoiineur, qu'il n'en
était rien; mais ce n'eût été qu'un subterfuge qui ne m'eût point fait éeiiapper aux questions de Ghamby sur ce que pouvait m'avoir dit madame de Fresnaie. Je jugeai qu'il valait mieux couper court à toutes ces explications en lui disant qu'il ne s'agissait dans tout cela, ni du billet qu'il avait reçu le matin, ni de sa femme, ni de sa maîtresse, mais bien d'une affaire persbnnelle entre Blanzay et moi, et que si le nom de madame de Fresnaie y avait été mêlé, c'était par un malentendu tout à fait étranger à lui. Je couronnai cette fiére déclaration, en lui disant qu'il avait perdu Tesprit, de croire que s'il y avait quelque chose à dire de sa feo^me, ce serait sa sœur, madame de Fresnaie, qui aurait voulu la dénoncer.
Ghamby garda un moment le silence, comme un homme qui médite la réponse qu'il va faire, parce qu'elle doit êtie décisive. Puis il reprit gravement :
— Monsieur d'Enaevers, nous nous reverrons bieijtôt, je l'espère; et quand nous nous reverrons, je saurai ce que je dois penser de votre conduite.
Je voulus le retenir, mais il s'éloigna rapidement, et, à ma grande surprise, je le vis bientôt parlant à Blanzay avec une action qui me montra qu'il lui faisait confidence de ses soupçons sur mon compte. Le chevalier était pâle comme un linceul ; je lui savais trop de cœur pour supposer qu'il y eût la moindre peur personnelle dans cette émotion, et je tremblais qu'il ne laissât échapper la vérité. Mais j'étais bien loin de compte ; car Blanzay m'ayant aperçu, il me fit signe de l'attendre, et bientôt s'étant débarrassé de Ghamby, il vint à moi -d'un air furieux, et me dit*:
— Ge ne sera pas au vicomte, mais à moi^ monsieur, que vous rendrez raison de votre perfidie.
A cette apostrophe, je vous la déclare, Ja patience m'échappa ; j'envoyai Blanzay à tous les diables, et je lui dis que s'il voulait se battre avec moij il me ferait grand plaisir, et
LA OHAMBRIÈRK. 185
qu'il me serait surtout fort agréable de le voir accompagné du iricomte.
J'avais parfaitement compris que Ghamby avait persuadé à Blanzay que j'étais ou Tamant ou le coufîdent de Julie; et comme le chevalier n'y était pas moins intéressé que le vicomte, il s'était approprié la querelle et venait me provoquer. Heureusement que la pensée de la pauvre vicomtesse me revint dans mon humeur, et que je ne voulus pas qu'elle eût à souffrir de la gaucherie iocroyable de Blanzay : je coui rus après lui, Une voulait point*m'eatendre; mais enfin il fallait bien qu'il se laissât expliquer ce qui lui arrivait. Vous ne pouvez vous imaginer sa confusion, sa surprise et en même temps sa colère; tantôt il ne parlait rien moins que d exterminer tout le monde; mais malheureusement il n^y avait personne à exterminer ; on ne se coupe pas la gorge avec des femmes, et il n'y avait à accuser dans tout cela que Gene^ viève et madame de Fresnaie: tantôt il se mettait presque à mes pieds pour me supplier de sauver l'infortunée Julie, Il avait tout à fait perdu la raison; il m'offrait comme un excellent moyen d'aller lui-même insulter Ghamby et de le tuer pour qu'il n'apprit rien. A cela, je répondais que le vicomte avait de l'ordre dans ses mauvaises alTaires sinon dans les autres, et qu'attendu l'idée où il était que c'était à moi qu'il devait en vouloir, il remettait toute explication nouvelle après celle qu'il attendait de moi.
A ces observations, Blanzay retombait dans ses perplexités, car je ne pouvais décemment ni tuer Ghamby pour le compte de Blanzay qui était moins de mes amis que le vicomte, et je ne pouvais me laisser tuer par lui, ce qui n'eût servi absolument à rien.
Dans ce désordre d'idées, je m'arrêtai à la moins folle de toutes les résolutions, à celle d'aller trouver madame de Fresnaie et à l'obliger, par prière ou par menace, à me livrer les lettres qui lui restaient, à nier que ce fût elle qui
eût écrit Favis du matin, et à supposer une affaire entre elle et moi pour justifier la scèue de TOpéra, dans le cas où Ghamby irait Tinterroger. Blanzay m'avait aisément expliqué la colère de Ghamby en m'apprenant qu'il était assuré de ma parfaite connaissance des motifs de la haine de madame de Fresnaie contre lui, et c'est l'ignorance que j'avais affectée qui lui faisait surtout croire à ma complicité. Gela pouvait nous servir en supposant que j'avais eu quelque altercation avec madame de Fresnaie par rapport aux confidences que Geneviève m'avait faites. Tout cela n'avait pas le sens commun, mais enfin c'était ce qu'il y avait de mieux pour la circonstance. Nous nous séparâmes et nous nous donnâmes rendez-vous chez la vicomtesse, que le chevalier devait prévenir et avec laquelle il se chargea d'avoir de Geneviève tous les renseignements possibles, et de la faire ensuite dispanûtre, soit à force d'argent, soit même, s'il le fallait, en la faisant enlever et conduire en province pendant quelque temps.
• Une fois tout cela bieu convenu, je me rendis de trèsgrand matin chez madame de Fresnaie : l'heure était indue, mais j'avais supposé qu'en insistant pour qu'on lui fit parvenir mon nom, elle s'empresserait de me recevoir. On me remit très-gravement à l'après-diner, comme si rien n'avait été entre elle et moi. J'étais furieux 1 les trois ou quatre heures qui allaient se passer pouvaient décider de tout; car pendant ceHemps, Ghamby, en sa qualité de beau-frère, pouvait arriver jusqu'à la comtesse, recevoir sa dénonciation, car ce n'était pas autre chose. Nous n'étions pas plus avancés que si elle ne m'eût pas rencontré à l'Opéra. D'un autre côté, je ne voulais point rentrer chez moi, où le vicomte viendrait sans doute me chercher. Je ne voulais point aller chez lui où j'aurais pu le rencontrer. Blanzay devait être déjà chez la vicomtesse. J'entrai chez un écrivain public dont l'échoppe était en face l'hôtel dç Fresi^aie, j'écrivis
LA GHAMBKIÈKE. 137
ion mot à. Blanzay pour le prévenir de ce retard, et je ïcstai là en station pour voir si je verrais entrer ou JBortir Chamby de chez sa belle-sœur. L'Auvergnat que j'avais envoyé près du chevalier , pour qu'on ne reconnût pas un de mes gens , revint une demi -heure après , et m'apprit qu'il avait remis la lettre à M. de Blanzay lui-môme. Il s'était, d'après mon ordre, informé si M. le vicomte de Chamby était à son hôtel , et d'après ce que lui avait dit le suisse, le vicomte était rentré à cinq heures du matin, et depuis ce moment il n'était pas sorti. D'après, ces renseignements, je me tenais pour parfaitement assuré de savoir si Chamby entrerait ou non chez madame de Fresnaie, et je continuai à diriger ma surveillance sur la porte de l'hôtel.
L'heure qu'on m'avait marquée arriva sans que Chamby parût, et je me présentai de nouveau chez madame de Fresnaie. Je fus introduit, et, en la voyant seule, je ne doutai pas que l'explication que nous allions avoir dût être décisive. Elle était sous les armes, si majestueusement parée, et le sourire avec lequel elle m'accueillit fut si bienveillant, que je fus tenté de croire un moment qu'elle avait décidé de me mettre de son parti, et qu'il n'était point de prix dont elle ne fût résolue à payer un allié aussi important que moi. J'étais détenteur de la meilleure partie de la correspondance de Blanzay, et il était fort possible qu'elle ne possédât pas véritablement les lettres qu'elle s'était vantée d'avoir retenues.
Madame de Fresnaie aurait valu dix fois ce qu'elle valait, que je n'aurais certes pas tourné de son côté ; mais quoiqu'elle fût belle et jeune encore, il lui était resté à mes yeux une teinte de vieille fille dont jamais elle n'eût pu se débarbouiller, et qui m'eût repoussé à mille lieues. Sa pren mière parole cependant commença à me désabuser sur les
dispositions amicales que Je lui croyais, car elle me dit d'un ton mielleux:
— En vérité, monsieur d'Ennevers, je suis ravie de vous voir; vous êtes déjà venu ce matin: s'agit-il de quelque service que je puisse vous rendre? Vous m'y voyez tout à fait disposée, et si M. de Fresnaie y peut quelque chose, je rengagerai très-chaudement à user pour vous de tout son crédit.
Je fus, comme vous le pensez bien, fort surpris de cet accueil; maisj'imajginai qu'elle voulait tourner en plaisanterie l'aventure de l'Opéra, et je lui répondis sur le même ton:
— Ce n'est pas pour moi , madame, que je viens vous supplier.
— Pour qui donc ? fit-elle avec empressement ; quel est celui de vos amis qui peut avoir besoin de moi ? nommez-lemoi, et il sera traité comme s'il était des miens.
J'ai souvent essayé devant un miroir de me représenter la figure que je devais avoir pendant qu'elle me parlait ainsi avec une parfaite aisance ; mais jamais je n'ai pu faire arriver sur moi)[ visage Tébahissement et la surprise que j'éprouvai en entendant madame de Fresnaie. Il est probable que mes traits parlèrent suffisamment à Theure môme, car madame de Fresnaie ajouta :
— Mais qu'avez-vous donc, monsieur d'Ennevers? est-ce qu'il s'agit d'une catastrophe, d'un malheur sérieux ?
— Mais, madame, lui répondis-je, il s'agit de ce qui s'est passé cette nuit au bal de l'Opéra.
— Au bal de l'Opéra !... me dit-elle avec un air d'étonnement ; et que s'est-il donc passé ?
Je suis très-convaincu que si on assurait formellement à un homme qu'il fait jour en plein minuit, on pourrait lui persuader qu'il est devenu aveugle. J'éprouvai quelque peu
de ce sentiment de doute sur le témoignage de mes propres souvenirs; mais cela me passa comme un éclair. Toute la comédie de madame de Fresoaie m'apparut dans son audace inouïe, et je voulus en avoir le cœur net. Je lui répondis donc assez vertement :
— Je veux parler, madame, de ce qui s'est passé entre nous.
— Entre nous... aii bal de l'Opéra .. me répliqua-t-elle en faisant révolter en elle la prude dévote.
~ Oui, madame, lui dis-je, de ce qui s*est passé entre nous cette nuit, n® 3, côté du roi.
Toute Texpression de son visage changea, et elle se recula de moi en s'approchant d'un cordon de sonnette, comme à elle eût été en présence d'un fou dont elle commençait à avoir peur. Je Tavais devinée, et j'avais une trop haute opi^ nion de ce qu'elle était capable de faire pour espérer de la faire sortir de ce système de défense. Je ne le tentai donc pas, mais je voulus lui donner avis indirectement de ma façon de voir à son sujet, et je m'écriai d'un ton désolé :
— En vérité, madame, il y a des gens bien dangereux dans ce monde. Imaginez-vous qu'une femme cachée sous le masque s'est couverte de votre nom pour me raconter les choses les plus odieuses sur vous et madame de Ghamby.
— Il me semble, me dit-elle froidement, que vous n'eussiez pas dû vous y laisser prendre ; car, lorsqu'on veut médire ou calomnier, on ne se prend guère pour sujet.
— C'est que cette histoire était çurangée avec une infernale habileté, lui dis-je.
Et voilà que je me mets à tout raconter à madame de Fresnaie, sans omettre une parole. Elle faisait des haut-lecorps, des exclamations, des cris à faire trembler; mais je poursuivais impitoyablement, ravi que j'étais de lui écorcher un peu la peau. Il parait que, malgré sa double cui-
rasse d'impudence, je réussis à la démonter ; car lorsque j'ajoutai, à la vérité, en manière d'assaisonnement cette seule phrase :
— Et ce qui vous surprendra le plus, c'est que celte femme, qui croyait toujours s'adres&er à Ghamby, a parlé comme si votre liaison avec lui avait continué depuis votre mariage.
La vérité éclata, et la dévote s'écria d'un ton de poissarde :
— Vous en avez menti I
Je me levai et la saluai humblement en lui disant :
— On ne m'a pas demandé le secret ; je veux faire rire mes amis de l'aventure; et je suis sûr que si elle arrive aux oreilles de M. de Fresnaie^ elle l'amusera beaucoup.
— Vous oseriez! s'écria-t-elle, emportée par la crainte que lui inspirait mon indiscrétion.
— Vous n'avez pas été plus calomniée que votre sœur dans toute cette histoire, et vous l'aimez trop pour ne pas vouloir partager avec elle tout ce qu'elle pourra lui valoir de bonne réputation.
Mais déjà madame de Fresnaie s'était remise , et elle se contenta de me répondre :
— Avant de publier cette anecdote, monsieur, je vous conseille d'aller la raconter à ma sœur, et je ne vous demande que de suivre son avis sur l'usage que vous devez en faire.
Quoi qu'elle eu eût, nous nous étions parfaitement compris; mais je n'avais pas encore abordé le vrai but de ma visite : c'était les lettres que je voulais, et je comprenais très-bien l'avantage qu'elle avait. Il y a, quoi qu'on en dise, une grande différence entre un fait affirmé, fût-ce par un homme d'honneur, et un fait résultant de preuves écrites. D'ailleurs, plus la conduite de madame de Fresnaie était odieuse, plus elle devait trouver d'incrédules. Je rompis tout à fait la glace en lui disant :
LA CHAMBRIÊRE4 141
'- Que toutes les lettres de Blanzay me soient remises, et je me tairai.
Elle me jeta un regard foudroyant, et elle me répliqua avec mépris :
— Vous croyez donc aux infamies qu'on vous a débitées SOT la vicomtesse ? je vous croyais plus son ami. Quant à moi, j*espère que vous me faites l'honneur de croire que je ne puis être mêlée en rien ù toutes ces saletés. Du reste, elles m'apprennent à me féliciter de n'avoir jamais voulu mettre les pieds à ce que vous appelez le bal de l'Opéra. Je n'avais pas idée de si odieuses intrigues ; mais heureusement ce n'est pas la première fois qu'on aurait proûté d'une ressemblance fortuite pour compromettre les plus grands noms, (Ceci avait trait à l'aifaire du collier, qui était toute chaude encore.) Mais il y a des juges pour les imposteurs et pour les niais de tous les rangs.
Là-dessus elle me quitta avec un air de reine, il me fallut toute ma certitude pour ne pas me laisser aller encore à des doutes.
Mais, comme il arrive toujours en matière de mensonge, elle avait découvett un côté en voulant cacher Tautre ; et la supposition de cette ressemblance était un aveu de sa part, car, dans mon récit, je ne lui avais pas dit que madame de FresDuie se fût démasquée, et elle avait parié comme une femme qui avait commis cette imprudence en supposant un abus de ressemblance.
Ne sachant que faire et que décider, je me rendis en toute bâte chez Ghamby, pour prévenir les deux amants. Mais à peine j'eus franchi la porte de l'hôtel, que le valet de cbambre de Chamby me vmt avertir que son maître me vouait parler; et presque aussitôt je vis le vicomte lui-même, qui me cria du haut de l'escalier :
— Arrive donc ! tout le monde t'attend ici avec une très* vive impatience!
lO LA CH&IIBRlkRE.
Arrivé à cette phrase de son récit : — On t*attend ici afec une très-Tive impatience, — M. d'Ennevers s'arrêta encore une fois, et, se laissant aller à ses réflexions, il parut oublier complètement que je Técoutais. Je ne sais si cette aventure a intéressé mes lecteurs ; mais quant à moi qui l'entendais de la bouche de Tun des acteurs, je la suivais avec une vive anxiété; et ce que j'étais surtout curieux d'apprendre, c'était comment se dénouerait la fâcheuse position de M. de Blanzay et de la vicomtesse; et M. d'Ennevers s'était arrêté précisément au moment où ce dénouement avait l'air d'approcher. La suspension ne pouvait à mon sens tomber plus mad à propos; mais, soit que M. d'Ennevers ne vit point mon impatience, soit qu'il n'en tint compte, il ne paraissait pas avoir envie de continuer. ^ ,
— Ëh bien ! lui dis-je après un moment de silence, que vous arriva-t-il avec M. de Chamby?
M. d'Ennevers secoua la tête et reprit en s'adressant à moi :
— J'ai eu tort d'eptamer cette histoire, et je m'en aperçois à mesure que j'y avance.-
— Pourquoi cela? lui dis-je ..♦
— Ah! pourquoi? fit-il en souriant tristement ; c'est (tue vous autreS) jeunes gens, vous jugez la vie humaine aTec deux mesures également fausses. L'une, c'est cette morale banale, réduite en maximes rigides qui flétrissent impitoyablement de la même peine toutes les fautes qui portent le même nom, et qu'on vous enseigne au hasard comme on re*
LÀ GHAHIBRIËRE. 14ft
cueil d'aphorismes mathématiques ; Vautre, ce sont vos passions même qui vous rendent indulgents ou sévères, suivant que votre vie a eu quelque parité avec celle qu'on vous raconte; mais .rappréciation juste d'une action est hors de votre portée.
-Pourquoi cela, dis-je à M. d'Ennevers, dontropinion me semblait peu flatteuse pour mes vingt ans.
- Pourquoi? me dit-il ; c'est que vous ignorez la vie, et que dans la vie il n'y a ni morale, ni principes, ni passions absolues.
~ Que me dites-vous là? m'écriai-je, fort surpris d'une pareille profession de foi.
~ Ecoutez-moi bien : que pensez- vous que doive faire un homme qui [)rétend que sa femme le trompe ?
Je rougis presque d'indignation de la question que me faisait M. d'Eunevers, et je fis, avec la chaleur impertinente d'un moraliste qui sort de l'école, la seule réponse qui me par û t digne :
- 11 doit, lui dis-je, châtier sans pitié ceux qui l'ont déshonoré?
- Bravo ! fit M. d'Ennevers en haussant les épaules, c'est Hencela; et vous trouvez qu'en agissant ainsi un mari aura tenu une condy ite admirable ?
- Assurément.
- Eh bien, mon cher monsieur, j'avais bien raison de vous ^ire que je iji'aurais pas dû vous raconter cette histoire , parce que Chamby fit précisément tout le contraire de ce <ïue vous venez de dire, et que c'est pour cela que moi je le trouvai admirable.
- Et que fit-il ?
- Le voici. Dès que je fus monté près de lui, il me fit entrer dans son cabinet et me dit en riant :
- Eh bien ! mon pauvre garçon, tu as été reçu, j'en suis ^) par la dévole comme un caréme-prenant par un mous*' quelaire?
— Moi? lui dis-je, fort surpris de cet accueil.
'— Le temps nous manque, reprit vivement Chamby, pour faire une scène de comédie ; ainsi allons droit au fait; ta sais tout.
— Quoi ?
— Avant que ma belle-sœur n'eût le temps de se dépêtrer de son domino et de se remettre du terrible émoi que lu lui avais causé, j'étais à son hôtel, et elle me faisait les jolies confidences tu avais déjà reçues.
— Et tu as cru ses calomnies"^
— D'Ennevers, reprit Ghamby sérieusement, j'ai compté sur ton amitié en cette circonstance^ ainsi dispense-toi de toutes les balivernes qu'on débite en pareil cas à des maris qu'on veut endormir. La dévote m'a tout conté : elle m'a dit qu'elle t'avait remis une partie de la correspondance de Blanzay, et, pour justifier son dire, elle m'a donné l'autre partie que tu as été lui demander tout à l'heure.
— D'où le sais-tu?
— De la lettre que tu as écrite au chevalier, et qui m'a été remise selon les ordres exprès que j'avais donnés pour qu'on apportât à moi seul tout ce qui arriverait aujourd'hui à l'hôtel.
— Et tu as lu une lettre adressée à Blanzay ?
— Comme tu t'es servi d'une lettre qui m'était adressée.
— C'est vrai, lui dis-je ; mais si je l'ai fait, c'était pour éviter un malheur, un scandale.
— Et tu as bien réussi! me dit le vicomte en haussant les épaules.
— Blanzay a été si gauche !
— Et il peut l'être encore plus. C'est pour cela qu'il n'y a pas de temps à perdre. Ils sont tous deux à l'autre bout de cet hôtel, se lamentant, se jurant de mourir l'un pour l'autre, faisant les projets les plus fous de fuite, d'enlèvement, que sais-je? C'est ce que je ne veux pas. Julie est une eiifaiii,
LA CHAMfiHtÈRË. Uà
et Blansay n'est pas plus raisonnable qu'elle ; il faut donc que je le sois pour tout le monde. Voici donc ce que j'ai arrêté. Ta vas aller les trouver, tu leur diras que tu viens de chez madame de Fresnaie, tu leur feras croire qu'épouvantée de ta résolution et de tes menaces, elle t'a remis à toi, à toi, tu entends bien^ ces lettres que je lui ai prises une à une.
— Plait-il ?
— Oui, reprit Chamby vivement, il faut qu'à leurs yeux ta démarche ait eu tout le succès que tu en attendais. Seulement, et c'est ici qu'il faut l'exactitude la plus scrupuleuse, seulement, dis-je, ils s'assureront devant toi qu'il ne manque rien à cette correspondance, pas une lettre, pas un billet, pas un mot qui puisse être montré. Ce n'est pas sans peine que j'ai obtenu ces lettres, il m'a fallu joiler lapins furieuse comédie pour en venir à bout, jurer que je tuerais Blanzay, que je demanderais une séparation éclatante avec Julie; il a fallu enfin persuader la sainte Fresnaie, que je déshonorerais sa sœur et que je me rendrais ridicule. Heureusement elle l'a cru. En effet, à chaque fureur que je montrais, ma douce belle-sœur bondissait de joie, et me glissait un des billets doux de Blanzay, pour me poivrer un peu le mal qu'elle voulait me faire. J'y ai mis tant d'effroyables jurements, tant de cris, tant de malédictions, que je crois avoir tout attrapé. Mais c'est ce que Blanzay et Julie seuls peuvent savoir, et c'est ce dont il faut vous assurer tous les trois.
— Et puis? dis je à Chamby.
— Il y a ça d'abord, me répliqua-t-il vivement ; car à aucun prix je ne veux laisser dans les mains de cette furie une lettre qui puisse compromettre la vicomtesse.
Chamby s'interrompit, et se prenant à rire, il ajouta :
— L'aurais-tu jamais cru, que cette vieille confiture sèche, li sucrée, se fût si complètement tournée en vinaigre et en poison ?
— C'est qu'on ne pardonné guère un tour comme celui que tu lui as joué.
— Il m'importe fort peu qu'elle me le pardonne, pourru qu'elle ne me le rende pas; et c'est ce que j'empêcherai si tu m'aides de tout ton pouvoir.
— J'y suis on ne peut pas plus disposé.
— Eh bien ! assurez-vous que nous avons toute la correspondance ; et si la demoiselle de HautefeuiUe, comtesse de Fresnaie, ose dire ensuite quelque chose contre la vicomtesse, je déclare solennellement qu'elle en a menti, comme une fille de la halle ; et si mon cher beau-frère n'est pas content, je lui raconterai, par-dessus le marché, comment je lui ai facihté son mariage, et je me couperai la gorge avec lui.
— Tu n'iras pas jusque là.
— Jusque là 1 me dit le vicomte. La corfduite d'Agnès est de l'àme la plus noire et la plus vile. Qu'elle se fût vengée de moi si elle s'en croyait le droit, je le veux bien, quoique je lui aie rendu les plus émineuts services qu'une femme puisse recevoir d'un homme, celui de lui procurer le mari qui lui convenait, et celui de lui donner^ un jour du 'moins, un amant comme elle ne devait jamais en avoir.
— Tu n'es pas fait à demi, lui dis-je.
— Allons donc, reprit-il de son air le plus abandonné ; je ne me suis jamais fait montrer au doigt.
— Et cependant, sans l'arrivée de Julie, tu l'épousais.
— Et c'est alors qu'elle eût dû m'en vouloir; c'est elle qui faisait la plus grosse sottise : car, après tout, moi j'avais le million ; mais je ne sais guère ce qu'elle aurait eu de moi. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il sérieusement, que sa rage se fût tournée contre moi, c'était justice ; mais cotitre sa 8œur,contre uu enfant qui est la bonté et l'innocence même, c'est de la basse méchanceté 1 Et que je prête, moi, les mains à cette affreuse trahison! Non, d'Ênnevers, voilà ce que je ne
ferai pas. Si Julie a un amant, c'est ma faute : je l'ai laissée, moi, dans les mains d'une misérable fille que je connaissais pour ce qu'elle valait, et qui pouvait la conduire à bien pis ; car enfin Blanzay est un homme dont il n*y a pas à rougir : et puis c'est moi qui l'ai introduit près de la vicomtesse pendant que je m'en allais ailleurs. Enfin, c'est ma faute, car j'ai abandonné Julie : mais je l'aime, elle a été toujours bonne, douce, excellente pour moi. A l'heure qu'il est je l'ai ruinée, elle le sait, et ne m'en a jamais fait aucune plainte. Je ne suis pas ingrat, d'Ennevers; et puisque je trouve l'occasion de lui témoigner tout ce qu'elle m'inspire de véritable tendresse, je le lui montrerai. Qu'une fois cette correspondance vérifiée, et anéantie, Blanzay parte pour quelques mois ; que je puisse répondre à toutes les insinuations de madame de Fresnaie que ce sont autant de calomnies, et jamais je n'aurai rien su, rien soupçonné ; c'est toi qui les auras sauvés lun et l'autre ; Julie n'aura pas même de reconnaissance à m'avoir : elle n'aura pas l'embarras d'une femme pardonnée. Je ferai bien les choses.
J'écoutais Ghamby qui parlait en marchant, comme un général d'armée qui dicte à un secrétaire un plan de bataille. Tout à coup il s'arrêta et reprit d'un Ion presque joyeux :
— Ah ! madame de Fresnaie veut me déshonorer ! et elle ne se souvient pas de l'avoir vu au bal de l'Opéra, car tel est le thème que je lui ai soufflé. Eh bien ! moi, je n'ai rien appris d'elle; je ne Tai point vue, elle ne m'a pas remis de lettres, et si elle parle, c'est une folle qu'il faut envoyer aux Petites-Maisons, ou une mégère qu'il faut chasser de chez soi. Je lui laisse à choisir.
— Je l'avoue, monsieur, reprit M. d'Ennevers en me regardant d'un air tant soit peu hautain, à ce moment j'oubliai tous ces beaux précepte^ de conduite dont on fait des
^ traités à quinze sous avec une couverture bleue. Je ne trou-
vai pas que le plus sublime des devoirs d'un mari fût de tuer l'amant de sa femme et de déshonorer celle qui porte son nom. Je tendis la main à Chamby et je lui dis :
— Voilà qui est agir en honnête homme.
Le vicomte se tut et reprit :
— Mais Blanzay partira ; tu les auras sauvés d'un assez grand danger pour pouvoir exiger cette séparation.
— Et je te promets qu'elle aura lieu.
— Voici les lettres, dit Chamby ; vérifiez-les bien. Je t'attendrai chez Sophie. Si nous avons tout, ce sera une affaire finie... Simon, nous verrons alors ce qu'il y aura à tenter. Du reste, tu feras comprendre à Blanzay que c'est à lui de se charger du sort de Geneviève.
— Quel sort veux-tu qu'il lui fasse?
— Mais il me semble, me dit Chamby avec impatience, qu'il peut bien se donner la peine d'écrire un mot au lieiilenant-général de police pour la faire envoyer aux îles.
— Si c'est comme ça, je te comprends.
— Et tu l'aideras de ton crédit. Je te donnerai un mot pouivLenoir; il faut que demain il n'en soit plus question. Adieu, il est tard ; Sophie m'attend.
— Et elle n'aime pas à attendre, lui dis-je en riant, et peut-être qu'en t'attendant...
— Et je veux que la foudre m'écrase, s'écria-t-il violemment, si je lui pardonnerais à elle !
Encore une fois, M. d'Ennevers s'était arrêté; et, me regardant froidement, il me dit :
— Eh bien! monsieur, qu'en pensez-vous?
J'étais assez désorienté. 11 y avait dans tout cela un amalgame de mots et de sentiments qui me paraissaient hurler | ensemble. Qu'un mari manquât du courage nécessaire pour se venger, cela était possible ; mais ce vicomte de Chamby parlait très-légèrement de se couper la gorge avec M. de Fresnaie. Qu'il fût devenu tout à fait indifférent pour sa
femme, et qu'il ne voulût point s'occuper de sa vie, cela m'eût paru acceptable -^ mais c'était par tendresse qu'il lui pardonnait. Qu'il fût tombé assez bas pour se taire et pour abandonner l'honneur de son nom, on en voit d'ainsi faits ; mais c'était pour la protéger qu'il voulait garder le silence. Je l'avoue, je ne comprenais pas bien tout cela; M. d'Ennevers s'en aperçut, et répondit à toutes les objections que je ne lui avais pas faites.
— Vous le voyez, mon cher monsieur, cette conduite que j'ai trouvée si admirable vous semble une lâcheté ou une sottise; et cependant calculez : supposez Chamby un furieux comme ceux qu'autorise votre Code-^ivil, surprenant sa femme et tuant Blanzay. Voyez la belle affaire que cela engendre, un meurtre, trois familles déshonorées, un procès criminel et un procès en adultère, et puis les révélations des témoins, les petites anecdotes secrètes de l'Agnès et de Geneviève; mademoiselle Sophie mise en scène par l'avocat de Julie, pour l'excuser, et non-seulement mademoiselle Sophie, dix autres femmes. à qui Chamby avait porté son hommage. Plus de trente personnes en eussent souffert.
— Oui, m*écriai-je, mais la morale aurait triomphé.
— Pardieu ! s'écria M. d'Eunevers, outré de mon intrépide rigidité, vous m'obligeriez bien de me dire où est cette madame la Morale qui eût triomphé? Est-elle riche ou pauvre, blanche ou noire? loge-t-elle à l'entresol ou au cinquième? et si elle eût triomphé, eût-elle dîné plus grassement ou fait maigre comme un vendredi-saint? La morale, la morale, répéta-t-il avec une vraie colère ; toujours des mots et jamais des choses! Tenez, monsieur, reprit-il, s'il y a une morale respectable en ce monde, je vais vous la dire : Lorsque vous êtes près de faire une action, ne demandez pas si elle est conforme à tel apophthegme écrit, mais si elle ne portera pas préjudice à quelqu'un, à monsieur un tel ou à madame une telle, à des êtres qui existent en chair et en os, et noQ
pas à des idées impertinentes. Calculez-en le résultat en bien ou en mal ; et selon que vous aurez choisi le bien ou le mal, je vous trouverai un honnête ou un méchant homme, sans m*occuper si la morale a triomphé ou non. En y regardant avec votre microscope, madame Fresnaie vengeait la morale, et M. Chamby la désertait lâchement; et cependant la comtesse, en cette circonstance, était une vraie furie, et Chamby un galant homme.
— Mais supposez, m'écriai-je, croyant avoir trouvé un argument triomphant, que M. Chamby n'eût pas fait tout ce dont il était coupable, il n'en eût pas été réduit à chercher une règle de conduite dans Tabatidon de tous ses droits.
— Et voilà précisément ce que je vous disais, vous jugez la vie humaine comme une règle arithmétique qui a un résultat invariable. Otez-lui ses faiblesses, ses passions, ses erreurs, et tout ira le mieux du monde ; mais elles existent, monsieur, et une fois qu'elles ont dérangé la manivelle, si vous voulez n'en tenir compte, vous achevez de tout abîmer. Si une pierre tombe sous la meule d'un moulin, arrêtez-le, ôtez la pierre, nettoyez le blé, et vous pourrez marcher ensuite ; mais si vous laissez là vanne ouverte, et que vous forciez la roue à tourner comme si de rien n'était, le moulin pourrait bien briser la pierre; mais la farine sera mauvaise, ou bien la meule et le moulin se briseront, et vous serez ruiné.
L'éloquence de M. d'Ennevers ne me parut pas concluante; mais, comme j'aimais mieux l'histoire qu'il me racontait que les considérations qu'il en tirait, je ne répliquai point à cette tirade, et il continua ainsi :
— Malheureusement toutes les bonnes intentions de Chamby tournèrent à mal.
L'homme est né méchant, je le crois, et j'en fais l'aveu avec toute l'humilité possible. A ce mot de "M. d'Ennevers, qui m'annonçait que toutes les belles résolutions de M. de
Chamby n'avaient pas eu le résultat qu'il en attendait, j'éprouvai un petit mouvement interne de satisfaction. Je le contins de peur d'offenser M. d'Ennevers, et surtout pour ne pas le jeter dans de nouvelles dissertations sur la vie humaine. Il continua donc :
— Les deux monstres dont vous venez de voir les restes, Ganotte et Geneviève, avaient agi de leur côté. C'est que cette affaire était déjà préparée de longue main, et Geneviève n'était pas fille à avoir creusé la mine, à l'avoir chargée, et ne pas s'être fait un abri pour s'y cacher lorsqu'on y mettrait le feu. Quand Blanzay arriva chez la vicomtesse pour lui apprendre l'effroyable trahison de la comtesse, Julie savait tout; Geneviève en larmes s'était depuis une heure précipitée à ses pieds ; elle lui avait avoué que madame de Fresnaie était venue la voir en secret, et qu'elle lui avait arraché par des menaces terribles le secret de la correspondance du chevalier ; qu'elle avait demandé à la voir, et que, sur la promesse formelle qu'elle avait faite de )a regarder seulement, elle, Geneviève, avait eu la faiblesse de la lui montrer-, mais qu'une fois que la comtesse l'eut dans ses mains, elle ne put la ravoir, et qu'il eût fallu employer la violence pour la lui arracher : ce qu'elle n'avait pas osé faire.
Ce conte, si incroyable qu'il fût, débité avec des larmes et des sanglots par une femme qui se traînait à genoux en se frappant la poitrine de désespoir, avait étourdi la pauvre vicomtesse, qui n'y avait rien démêlé que l'infamie de sa sœur et l'horreur de sa propre position. Blanzay, accouru ^à-dessus, avait eu assez à faire des cris de la vicomtesse, de son désespoir, de ses craintes; et ma longue absence, dont ils ne pouvaient se rendre compte, puisque ma lettre avait été supprimée par Chamby, avait fini par leur faire perdre ^^ raison. C'est alors que Ganotte avait paru avec un plan de salut bien combiné, bien arrêté d'avance, et qu'il était on ûe peut plus facile de faire adopter à deux jeunes gens qui,
pour la première fois, se trouvaient l'un et Tautre à pareille fête. Car supposez un homme qui eût un peu Thabitude des choses, et une femme un peu expérimentée^ et ils n'eussent jamais consenti à l'énorme sottise qu'on leur fit faire.
JuUe sortit de l'hôtel par une porte des jardins, et alla se réfugier chez une de ses tantes qui habitait Auteuii, et là elle devait attendre le résultat d'une démarche par laquelle M. Canotte se chargeait d'empêcher Chamby de rien apprendre. De son côté, Blanzay s'était rendu chez moi pour me communiquer cet admirable plan. Du reste, ils avaient résolu dans leur désespoir de s'enfuir, de s'expatrier, si cette fameuse démarche de M. Ganotte ne réussissait pas.
Vous comprenez que je n'appris tout (îela que beaucoup plus tard : en sortant de chez Chamby, j'avais été dans la partie de l'hôtel qu'habitait la vicomtesse. Je ne trouvai qu'un valet de chambre qui me dit que sa maîtresse n'était pas visible; j'insistai, j'élevai la voix, et à ma très-grande surprise, je vis accourir Geneviève, qui me fit signe de la suivre et qui me conduisit dans un petit cabinet.
Elle m'apprit la fuite de la vicomtesse ; et comme je la traitais comme une misérable, elle voulut me faire à moi l'histoire qu'elle avait débitée à la pauvre Julie, J'étais trop bien édifié sur le compte de cette impudente coquine pour me laisser prendre à de pareilles sottises, et je la traitai comme elle le méritait. Je me résolus à courir chez moi pour savoir de Blanzay où était Julie, afin qu'elle rentrât immédiatement chez son mari. J'étais même décidé à lui dire, à lui, la générosité de Chamby, pour les calmer tous les deux et apaiser cette terreur qui leur avait fait prendre la fuite quand le danger était déjà loin. Mais jugez de mon étonnement, lorsque je vois arriver tout à coup madame de Hautefeuille l'œil hagard, l'air furieux, et qui me dit d'une voix impérieuse :
— Vous s£^veî ce qui se passe ?
LA GHAMBIilÈRE. 168
— Madame ! lui dis-je en lui montrant Geneviève, et en Tavertissant du regard pour qu'elle cachât au moins'fion indignation de mère devant cette servante.
— Eh ! monsieur, reprit-elle, celle-là peut le savoir, puisque cela s*est passé presqu'en face de tous les gens de la maison.
— Que voulez- vous dire? m'écriai-je.
— Ah ! vous devez être fier de Chamby, de votre ami !
— Lui ! mais qu Vt-il fait ?
— Il a fait, monsieur, reprit madame de Hautefeuille, qu'en sortant de son hôtel, il vient d'être arrêté comme un voleur.
— Chamby arrêté ? m'écriai-je.
— Oui, açrêté pour dettes et pour je ne sais quelles sales affaires où a passé toute la fortune de ma lîlle.
Celte fois je fus plus adroit que je ne Tavais été ; je devinai la main de Canotte et de Geneviève dans cette infamie, et je dis à madame de Hautefeuille :
— Madame, avant toutes choses, assurez-vous de cette fille et de Tintendant de votre gendre ; qu'ils ne quittent pas Ihôtel.
Et je m'éloignai aussitôt, sans m'occuper de ce que Geneviève allait conter à madame de Hautefeuille pour lui expliquer Tabsence de sa iille. Je sortis pour voir Blanzay et Chamby, et apprendre de celui-ci ce qui l'avait mis, lui gentilhomme, dans cette déplorable position. Mais ceci exige quelques explications préUminaires.
IW Lk GHAMBKIÈRB.
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Ghamby , qui dans le commencement de son mariage avail ciUile talent de mettre ie désordre dans la fortune de saj femme, alors même qu'il menait une conduite régulière, y jeta facilement la ruine lorsqu'il reprit ses habitudes désordonnées. Mais enfin si cette ruine fût restée entre ses mains, elle eût été loyale et d'un galant homme ; mais 41 ne pouvait i en être ainsi, du moment qu'elle passait par les griffes de ce M. Canotte. Ainsi Chamby n'avait point été arrêté seule-, ment pour dettes pures et simples^ ou pour lettres de change non soldées ; il y avait encore dans tout cela une affaire qui n'a jamais été bien tirée au clair, mais dont voici à peu près le fond, autant que j'ai jamais pu comprendre quelque chose à ce hideux tripotage. Chamby possédait* dans ce pays, mais du ohef de sa femme, une terre d'une médiocre valeur. Gela pouvait aller à 20,000 écus tout au plus. Un jour que Gbamby avait besoin d'une trentaine de mille francs, Canotte s'offrit à les lui trouver sur cette terre, et rien n'était plus facile, puisque le gage valait le double de la somme; c'était une hypothèque à donner, et tout était dit ; mais je ne puis vous dire par quelles raisons M. Canotte persuada à Chamby qu'il était plus simple de faire une vente sous seingprivé, avec une contre-lettre qui reconnaissait à Chamby le droit de rachat dans un temps donné, pour la même somme ' de trente mille francs. Je dis que je ne sais les raisons que M. Canotte donna au vicomte pour lui faire faire cette folie, et j'ai tort, car je suis sur qu'il ne lui en fallut aucune pour
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faire signer à ce paurre enfant tout ce qui lui ftit présenté. Ghamby roulait trente mille francs, on les lui donnait, iet il signait, voilà ce qu'il savait des affaires.
Celle-ci était terminée ei les choses étaient ainsi depuis un an ou deux, lorsque Chamby, encore et toujours pressé l'argent, s'adressa de nouveau à Canotte. Celui-ci lui proposa alors de vendre définitivement la propriété au prix de joixante mille livres, et de rembourser le premier acquéreur. Ceci semblait la chose du monde la plus honnête, et Chamby reçut en effet vingt mille écus et en envoya dii Dttille à son créancier : mais ne voilà-t-il pas que celui-ci se prétend propriétaire sérieux ? On lui parle de sa contrelettre, il la nie, et demande qu'on la lui représente ; on ne la trouva pas. On prend alors le parti de rendre les Soixante ouille francs ftu second acquéreur, mais il refuse et tient son acquisition pour bonne. Aussitôt les papiers timbrés s'emmêlent, un petit procès obscur s'engage, il s'envenime, enfle, grossit et finit par éclater en une accusation de stelâonat contre l'innocent vicomte. Quelque énorme qu'on voulût la taire paraître, ce n'était rien que cette affaire, du moment que l'éclat qu'elle prenait devait la soumettre à des jfeux raisonnables, et Chamby eu serait sorti blanc comme tteige-,mais elle eut l'effroyable malheur (fe le mettre à nu : toutes les créances se levèrent à la fois criant, piaillant, burlant ; l'hôtel était assiégé de réclamations d'autant plus icharnées, que tous ces gens étaient persuadés que les Hautefeuille paieraient pour éviter un esclandre. Les vieux parents déclarèrent nettement qu'ils n'en feraient rien, et dèslors Chamby fut considéré comme un misérable sans pifobiÉé 3i honneur.
le vous raconte toutes ces circonstances en gros, parce ^ue je n'y ai guère été mêlé ; elles vous suffiront cependant pour comprendre par quelle infâme manœuvre M. (laUdtte ^vait pu dire à la vicomtesse de Ghamby qu'il la sauverait
de la colère de son mari et lui donnerait le temps de fuir.
Mais je reviens à ma sortie de Tliôtel. Je courus chez moi ; Blanzay n'était pas venu. J'allai chez lui, je ne le trouvai pas et je lui écrivis. Je me fis mener près de Ghamby. Quel changement en trois ou quatre heures ! Ce n'était plus ce doux et charmant jeune homme si gracieux dans ses fautes, si sans façon dans sa noblesse d'àme; c'était un furieux qui rongeait de ses ongles les murs de sa prison, qui ne parlait que de mort et de vengeance. Et d'où venait tout cela? D'un mot. Qui l'avait prononcé, ce mot? Un misérable, que nous n'avons jamais pu découvrir, qui disparut, agent mortel de cette infernale machination. Et quel était ce mot ? Ce mot, le voici :
Au moment où Ghamby avait été remis aux mains du geôlier, l'un des recors qui l'avaient arrêté dit tout bas à son acolyte, mais' de façon à être entendu par Ghamby : - Maintenant nous pouvons aller demander les trente louis que la vicomtesse de Ghamby nous a promis pour la débarrasser de son mari.
Le vicomte n'eut ni le temps ni la présence d'esprit de saisir cet homme à la gorge pour le forcer à s'expliquer davantage, et lorsque je parvins près de lui, je le trouvai, comme je vous l'ai dit, dans un état de rage inexprimable. Â peine étais-je entré que c'était moi qu'il avait pris au collet en me demandant si j'avais encore dans mes mains la correspondance de Blanzay. A tout hasard, et comptant biea arranger les choses comme elles eussent dû se passer, je lui répondis que j'avais suivi ses instructions. Dans son premier transport, ce fut encore à moi qu'il s'en prit, et si nous avions eu des armes sous la main, il est certain que la scèue serait devenue sanglante. Heureusement nous étions eni'ermés pour une heure ensemble, et nous nous fussipns dévorés l'un l'autre que le geôlier ne fùl pas venu une niinute plus tôt. N'ayant aucun inuycu de nous égorger, nous fûmes
forcés de nous parler, et un quart-d'heure après tout était calmé et fiai, du moins en ce qui me concernait. Mais quant à ce qui regardait la vicomtesse et Blanzay, c'était toujours la même rage. Les paroles de ce misérable recors avaient frappé le vicomte comme une vérité que Dieu lui avait envoyée pour Téclairer.
J'avais beau lui faire observer que Julie était une enfant douce et bonne, incapable d'une si savante et si' odieuse machination; il ne voulait rien entendre. Dans l'espèce de pressentiment que j'avais de l'infamie de Ganotte, car vous devez bien comprendre qu'a ce moment j'étais encore égaré dans la nuit de toutes ces intrigues ; dans ce pressentiment, disje, j'accusai cet homme de tout; mais Ghamby ne l'accusait, lui, que d'une obéissance aveugle. A son dire, il était l'agent de la vicomtesse; et, dans sa fureur, il accusait jusqu'à madame de Hautefeuille d'avoir participé à tout cela. Tous mes efforts ne purent parvenir à le calmer, et je le laissai convaincu que le récors avait laissé imprudemment échapper un secret qu'il croyait ne dire qu'à son complice. Je ne savais comment expliquer cette circonstance qui m'épouvantait moi-môme. Vous à qui j ai tout montré d'avance, vous trouverez peut-être étrange que je n'eusse pas deviné ou du moins supposé ce qui était. Eh bien ! je vous l'avoue, il m'a fallu une bien profonde étude de la noire méchanceté de ce Canotte pour être sûr moralement que c'était lui qui avait apposté cet homme et l'avait fait parler. Pour ma part, voilà un de ces traits qui me paraissent admirables dans le vice par le soin qu'ils prennent des plus petites circonstances; et si j'avais été juge, j'aurais fait plutôt rouer un homme pour un trait pareil que pour avoir assassiné son maître.
Cependant Ghamby avait remis pour sa belle-mère une lettre oii il la traitait comme il pensait qu'elle le méritât. Je l'avais prise, craignant qu'il ne la confiât à un messager plus lidèle que . nioi, car je comptais bien ne pas la remettre, et
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la retenir jusqu'à ce qu'il fût devenu plus calme. Je retournai chez madame de HauteFeuiile. C'était bien pis que ce que je venais de voir : la vicbmtesse était réellement partie, el Blanzay avec elle. L'esclandre était au comble ; il n'y avait plus moyen de rien arranger, car on ignorait où ils étaleol allés. Ils avaient fui avec les diamants de la vicomtesse poui toute fortune, et Geneviève, qui avait endoctriné madame dé Hàutéfeuille pour pouvoir lui échapper, les avait suivis.
Ganotte était demeuré seul sur la brèche, et jamais je n'aurais pu comprendre ce qu'il espérait tirer encore de tout cela, après avoir démoli la fortune du marqms et en avoir ramassé les meilleurs morceaux, si le temps n'était veau m'édifier sur l'habileté de cet homme. Voici donc où était le sublime de ces tnenées. M. de Hautefeuillë, qui baissait sensiblement depuis quelque temps, avait fait, sous la dictée tle Ganotte, un testament dans lequel il disposait inégalement de ses biens. Julie était considérablement avantagée daiis ce testament. C'était justice, puisqu'elle avait épousé un homme sans fortuné, taudis que M. de Fresnaie avait apporté un bien considérable à sa femme. Les dispositions ea faveur de madame de Hautefeuillë étaient toutes enusufruiti de façon qu'un jour ou l'autre il devait revenir à madame de Ghamby une fortune de près de quinze cent mille livres. Tous comprenez dès lors quelle belle proie ce devait être pour tt. Ganotte, surtout si cette femme était livrée à sa merci et ï celle de sa complice. Donc, tandis que Geneviève la perdait d'honneur d'un côté, Ganotte travaillait à lui garder si fortune de Tautre. 11 savait le heu de leur retraite, il avait soin de la tenir au courant de ses efforts; et comment eût-elle soupçonné un homme qui se montrait si dévoué ? j
Six inois se passèrent dans tout ce désordre au bout desquels M. de Hautefeuillë mourut, de façon que la vicomtess^ se trouva assurée d'une très-belle fortune, quoiqu'elle m dans la misère \ car sa mère avait été implacable. Hais Glj
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notte était là, Ganotte subvenait à tous les besoins au moyen Û'engagements qui dévoraient d'avance cette fortune. Pendant ce temps, Chamby continuait à pourrir en prison. Déjà tout ce ({ui était accusation contre la noblesse était en faveur parmi le peuple et.les gens de robe; et le bonheur d'avoir à juger comme colipàble d'escroquerie un des meilleurs noms de France, enivrait ces messieurs du Ghàtelet, et leur faisait prêter les mains à toutes les chicanes qui pouvaient perdre complètement le malheureux Chamby. En d'autre temps il n*eùt, certes, pas manqué d'amis pour le tirer de cette épouvantable position; mais déjà les Etats-Généraux s'étaient assemblés et s'étaient mis en révolte ouverte contre l'infortuné Louis XVI. Nous avions tous des devoûrs plus pressants à remplir que ceux de l'amitié. J'avais depuis longtemps remis au vicomte la correspondance de Blanzay et de sa femme. C'était le seul moyen qui me restât pour ^'ils ne parussent pas d'odieux ingrats envers Chamby; car, s'ils avaient su ce qu'il avait résolu pour eux et qu'ils eussent malgré cela agi comme ils l'avaient fait, c'eût été la conduite la plus indigne du monde.
Mais il est temps que j'abrégé cette histoire pour vous amener au résultat de toutes ces infamies. Madame de Hautefeuille était morte, et la Révolution avait déjà dépassé tout ce que ses commencements pouvaient faire prévoir de crimes et de férocité. J'étais à l'étranger depuis longtemps, lorsque j'y vis arriver Chamby qui était enfin parvenu à s'évader, et qui venait se joindre à nous. Comme moi, il était indigné de ce qui se passait en France, mais ce sentiment ne tenait que la seconde place dans son cœur ; il avait pris l'espoir de la vengeance en passion ; il ne rêvait que cela. Tuer Blanzay et ulie, faire périr Ganotte sous le bâton et Geneviève sous le fouet; tels étaient les seuls propos de cet homme autrefois à léger et qui badinait avec les choses les plus graves. Rien né parviàt à le distraire de cette idée, ni le bon accueil qu'on
160 LA GHAMÈRIÈKË.
lui fit parmi nous, ni les dangers que nous eûmes à courir, ni les misères réelles ; auxquelles nous fûmes exposés, plus tard dans notre exil.
Cependant nous ne savions rien de ce qui se passait en France, que les crimes publics qui sout inscrits en lettres de sang dans cette épouvantable histoire. Chamby s'était imaginé comme moi que Blanzay et Julie avaient^ quitté la France, et ne pouvait supposer quç le chevalier eût assez complètement perdu tous les sentiments d'un gentihomme, pour ne pas avoir profité au moins de celte circonstance pour se rétablir dans Topinion des honnêtes gens par quelque action d'éclat. Mais nous n'entendîmes point parler de Blanzay.
Nous logions ensemble, moi et Chamby ; mais ce n'était plus le temps des plaisirs, des fêtes, des soupers fins ; nous vivions au jour le jour, faisant ressource de tout, et réduits à nous trouver fort heureux quand nous avions assuré notre dîner. Moi qui n'avais aucune profonde passion dans le cœur, je me mêlais de tous ces détails auxquels Chamby ne faisait pas la moindre attention. Dans ce monde de proscrits, ne pouvant plus lutter d'élégance et d'éclat, nous avions réfugié notre vanité à supporter gaîment notre misère. Mais le vicomte ne se mêlait ni aux bons mots dont on assaisonnait certaines privations, ni à toutes les ruses qu'on employait pour y échapper. Tout lui était devenu indifférent, excepté la pensée de la vengeance, et vous verrez combien elle lui tenait au cœur, par l'épouvantable dénoùment qui couronna tous les crimes de deux misérables .
Un jour que notre position avait paru s'améliorer, car j'avais reçu quelques louis d'un ami qui s'était souvenu que je les lui avais prêtés autrefois, je rentre dans notre demeure commune. Je ne trouve plus ni'Ghamby ni la pauvre sommé qui devait nous faire vivre pendant quelques mois. J'avoue que je trouvai le procédé un peu vif, et que cela me sembla
outre-passer beaucoup les droits de Tamitié et du désespoir. Car il faut vous l'avouer aussi, j'ai toujours été assez peu sensible pour ces gens qui, sous prétexte d'infortune, se casent dans leur égoïsrae, oubliant tout ce qui les entoure et argumentant sans cesse de leur douleur pour s'écrier : « Toi aussi tu m'abandonnes, voilà comme on traite les malheureux, ils n'ont plus d'amis. » J'en connais de ce genre-là qui ont exploité une mauvaise position de la façon la plus impertinente; on n'osait rien leur refuser, ils étaient si malheureux ! tous les bons morceaux de la vie étaient pour eux, sous prétexte qu'il fallait les arracher à leur désespoir, et encore ne les mangeaient-ils que du bout des dents et en faisant les dégoûtés. C'était, entre nous, un peu la part de Chamby dans notre association ; mais, si petite que fût la mienne, je trouvai fort leste àluide me l'avoir complètement supprimée.* Je me mis donc à pester et à jurer contre lui, secouant les meubles et fracassant les chaises dans l'espoir d'en faire sortir les pauvres louis qui étaient ma seule espérance ; et dans ma rage j'allais probablement m'endetter d'un dégât que je ne pourrais payer, lorsque je vis entrer le seul domestique que possédât l'espèce de maison garnie où nous étions logés. Il entra et regarda froidement le désordre que j'avais jeté dans notre chambre. C'était un Allemand :
— * C'est pon, c'est pon, fit-il sans s'émouvoir, chauré à dravailler temain. En doux gas voizi ce que monzié le fîgontè m'a remis boure fous.
Et il me donna un journal français; je le parcourus de l'œil et je remarquai un paragraphe entouré au crayon : le garçon continua :
— Monzié le figonte a tit gue fous zauriez bourequoi il était barti. ^
Je lus le paragraphe. Voici' ce qu'il contenait :
« Hier la vicomtesse de Chamby a demandé au tribunal 9on divorce. On dit qu'elle épousera immédiatement le ci-
Iê3 LA CHAMBRIÈRE.
toyen Blanzay. » Ceci était sous la rub^cfue de Grenoble où étaient situés presque tous les biens des Hautefeuille.
Je ne doutai pas que le vicomte n'eût commis l'extrême imprudence de rentrer en France pour y assouvir la Vengeance dont il était possédé. En effet, Finfortuné avait trouvé moyen de franchir la frontière ; il était arrivé à .Grenoble après avoir échappé vingt fois au danger d'être arrêté et immédiatement envoyé à Téchafaud. Ce fut au milieu de la nuit qu'il arriva dans la maison que Blanzay et Julie occupaient dans un des quartiers les plus reculés de la ville, il parait que ce fut une scène épouvantable et dont on ne peut guère se faire îl'idée. Il les accusa Tun et l'autre de tous ses malheurs, et leur montrant cette fatale correspondance, il leur apprit alors ce qu'il avait voulu faire pour eux. Julie se jeta à ses pieds pour lui demander grâce. Quant à Blanzay, sa situation était affreuse. Il comprenait tout ce qu'il y avait d'odieux dans sa conduite aux yeux de Chamby ; et cependant il en fut traité avec un mépris si insultant, qu'il ne pouvait s'humilier davantage en cherchant à se justifier. Que vous dirai-je, enfin? Chamby était entré avec des épées, et ce fut sous les yeux de la malheureuse Julie, dans sa chambre qu'eut lieu le combat acharné dans lequel Blanzay fut tué et Chamby blessé assez grièvement pour tomber mourant près de lui. Aux cris de Julie, aux bruit des armes, on était accouru et on avait enroncé les portes qye les deux hommes avaient fermées en dedans. Parmi ceux qui étaient accourus, se trouvèrent nécessairement Canotte et Geneviève qui faisaient toute la maison de la pauvre Julie et du chevalier. Ces deux démons du mal ne pouvaient manquer d'être là quand il restait encore un crime à accomplir. Les rôles furent bien distribués. Geneviève arrêta sa maîtresse qui voulait se tuer sur le corps de son mari mourant à côté du cadavre de son amant; car elle avait ressenti tout le remords de sa faute et toute la grandeur de la conduite de
Chamby, A la vengeance qu'il venait de tirer de la trabison dont il se croyait victime, elle mesura combien ce cœur pouvait avoir de générosité. L'émiî?ré rentré en France pour cherche^ un duel et se venger n'était pas d'one trompe ordinaire; et celui-là qui savait si cruellement punir avait dû ravoir grandement pardonner. C'eût été, certes, un grand bonheur pour elle si on l'eût laissée se percer avec l'épée qu'elle venait d'arracher à son mari étendu là devant elle ; mais on enchaîna ce premier transport de sa douleur, et elle eut l'insupportable désespoir de voir bientôt sa maison envahie par ces misérables déguenillés qu'on appelait la garfle cirtque, et elle les vit emporter le malheureux Chamby expirant en lui pi-omettant l'échafaud. Oui, monsieur, oui, il§ l'emportèrent tout sanglant dans un cachot, et, deux jours après, ils l'en retirèrent tout sanglant pour le porter à la guillotine! Et cela, comme vous devez bien le penser, sur l'avertissement de M. Canotte, qui n'avait rien trouvé de mieux à faire pour se débarrasser de son ancien maître que de faire acte de bon citoyen en allant dénoncer son retour à la commune.
Ce récit avait fini par m'inspirer un profond sentiment de tristesse, et je ne pus m'empôcher de dire :
— Et vous parlez, vous, monsieur, à l'homme qui a trempé les mains dans un si horrible événement?
— Oui, monsieur, me dit M. d'Ennevers, je lui parle parce qu'il y a vingt-cinq ans que tout cela s'est passé, parce que je suis à peu près seul à le savoir, et que le temps efface bien des ressentiments, et qu'il faut des occasions comme celle de ce soir pour les raviver au point de les rendre si complètement présents à ma mémoire.
Je regardai M. d'Ennevers d'un air fort surpris, et lui demandai quelle était cette grande occasion qui l'avait si fort irrité. .
— Mais, me dit-il, la présence de ce pauvre jeune bonune,
164 LA CHAMBUIÈRE.
de ce malheureux Lucien qui est de Tautre côté^ soufllani dans son serpent au profit de ce petit Ganotte.
— Mais en quoi tient-il à tout ce que vous venez de mfl raconter?
— n y tient de bien près, me répondit M. d'Ennevers, el voici comment. Lorsque Chamby arriva à Grenoble, la pauvre Julie était sur le poipt d^accoucher. L'affreuse révolution que lui fit éprouver la catastrophe qui se passa sous sei yeux et celle qui la suivit bientôt hâta le terme de cet accouchement. Ce malheureux enfant que vous venez de voir naquit huit jours après la mort de sonpère et six jours aprt'S Texécution de Ghamby. Quel que fût le désordre qui régnai alors dans la société^ elle n'était pas si complètement désorganisée qu'on pût faire passer cet enfant pour le fils de Ghamby, exilé depuis cinq ans, et pour qu'il devînt ainsi l'héritier légitime de sa mère. Cependant celle-ci se mou-, rait, et son seul souci était de penser que sa sœur (et laj Fresnaie n'y aurait pas manqué) s'emparerait de tous ses biens et enverrait le pauvre enfant à l'hospice. Ganotte s'offrit encore. Ganotte, homme expert en affaires, trouva uu moyen admirablement ingénieux pour assurer cette fortune à l'enfant, c'était de se la faire donner par une vente simulée, afin de la lui remettre plus tard. La loi nouvelle, qui avait supprimé le lidéi-commis et déterminé les droits des frères survivants, ne laissait pas d'autre moyen. Mais cette fois-là Ganotte fut trompé par plus fin que lui; il remit véritablement à la vicomtesse un modèle de tous les actes nécessaires pour accomphr cette transmutation de fortune; mais au lieu du nom de Ganotte, ce fut celui de Geneviève Brulart qui s'y trouva. Elle connaissait assez le drôle pour savoir qu'une fois riche il la planterait là, et elle eut le bon esprit de s'assurer la fortune. La vicomtesse mourut au milieu des protestations de ces deux gredins qui lui présentaient son malheureux enfant, en lui disant que sa fortune
n'était entre leurs mains qu'un dépôt sacré qui lui serait saintement restitué. Elle mourut en les croyant.
Mais dites-moi, monsieur, s'il est 'vrai que les gens qui sont dans l'autre monde ont la conscience de ce qui se passe dans celui-ci, croyez-vous que si Julie peut voir ces trois infâmes Canolle, riches, considérés, se pavanant dans ce salon, tandis que son piauvre enfant souffle comme un damné dans un ignoble instrument ; croyez-vous, dis-je, que cette âme puisse être assez dégagée de toute passion terrestre pour ne pas prier Dieu de tordre le cou à ces ignobles spéculateurs, et pour ne pas espérer que, malgré leurs momeries de dévots, ils seront rôtis parmi les plus infâmes assassins qui ont déshonoré la nature humaine?
En achevant ainsi, M. d'Ennevers me quitta en voyant sa fille qui venait le chercher ; et moi je retournai dans le salon pour voir et écouter le serpent qui continuait impassiblement à donner ses deux notes. Le bal était fini, et je le vis tranquillement prendre son instrument sous le bras. Au moment où il passait près de moi, M. Brizard l'aborda et lui dit tout haut :
— Si vous voulez aller à la cuisine, on vous donnera à souper.
Ce mot me fendit le cœur. Le pauvre jeune homme rougit; mais après un moment d'hésitation, il y alla. Il avait faim!
FIN DE LA CffÀMBRIÈRE.
(La 6cène 8e passe à Gbâteaci-Gontier,)
C'était dans la vieille maison du marchand de toiles Gas^ pard Martin. Imaginez une grande salle à manger, boisée en chêne avec des sculptures représentant des sujets de chasse, un plafond à poutrelles légèrement évidées aux arêtes par un méplat sur lequel court une imperceptible guirlande de lierre en relief, le tout noir de temps et de fumée ; au milieu de la pièce, une immense table en noyer ciré, de laquelle on a enlevé la nappe, mais sur laquelle on a laissé une provision de petits verres à pied et quatre ou cinq bouteilles de spiritueux ; tout autour, dix -huit chaises en merisier à fond de jonc, six fauteuils du même style, et nn loDg canapé également à fond de jonc, et auquel on a prêté, un moment, les deux oreillers du lit de M. et madame Martin, recouverts de leurs taies garnies de mousse^ line àdents de loup. Le canapé rembourré des deux oreillers a été placé à un des angles d'une vaste cheminée à n^anteau de bois, et est occupé par madame Jeanne de Ho- <iuebuseau» fille des époux Martin, et femme de M. Christophe de Hoquebuseau, juge au tribunal de première in-
168 LE CHOIX d'un NOM.
Btance. Madame Martin est assise aux pieds de sa fille qui est couchée sur le canapé, et lui couvre soigneusement les pieds avec un chàle de bourre de soie rouge. M. Martin Christophe et M. de Hoquebuseau père, ancien lieutenant de louveterie , sont sur les chaises en face de la cheminée, et madame Guillelmine de Hoquebuseau occupe l'autre angle de la cheminée dans un des fauteuils à fond de jonc dont il a été parlé.
M. Martin est un homme de quarante-huit ans, qui a été le plus bel enfant et le plus joli jeune homme de la ville, et auquel il n'est resté de cette gentillesse qu'ime petite bouche en cœur et deux belles rangées de dents blanches. Du reste, ses yeux se perdent sous le renflement de ses joues rubicondes; ses cheveux frisés ont déserté; son petit menton rond se joint à sa poitrine par une succession de mentons colosses; et ses jolies jambes, jadis si bien modelées dans un bas de soie, semblent sortir de son abdomen comme deux quilles sur lesquelles on a tiché une boule. Il a la prétention de ressembler à Napoléon, et possède un chapeau à trois cornes, qu'il met dans l'occasion pour en faire juges les connaisseurs ; seulement il est fort gêné pour prendre les attitudes impériales, attendu que l'immensité de sa rotondité ne lui permet plus de croiser les bras ni sur sa poitrine, ni derrière son dos. Pour le moment, il regarde le feu d'un air très-attentif, en trempant, de temps à autre, le bord de ses lèvres dans un verre de kirsch, qu'il savoure amoureusement dans un état d'immobilité complet.
Madame Martin est une femme de quarante-cinq ans, blanche et dodue, et qui a dû être la plus leste et la plus jolie fille de son temps, fl y a en elle une activité qui perce dans le mouvement perpétuel de sa personne. 11 y a toujours enelle quelque chose qui est occupé et qui gesticule; et, lorsqu'elle est immobile et qu'elle écoute, elle écoute avec attention.
Sa fille, Jeanne, a dix-neuf ans; elle approche du terme
LE CHOIX d'un nom. 169.
de sa grossesse; elle est jolie comme a été sa mère; elle est gaie, et touche agréablement sur le piano 1^ walse de la Reine de Prusse et le galop de Gustave.
Quant à M. Christophe de Hoquebuseau, c'est un jeune homme de yingt-huit ans, qui a fait ses classes d'une manière disthaguée, qui a fait son droit d'une façon distinguée, qui a un air distingué, une tournure distmguée, une mise et des manières distinguées, et qui, grâce à toutes ces distinctions, eût fait un avocat très-distingué, si jamais il avait pu prononcer quatre mots de suite sans s'embrouiller. Mais, du moment qu'on le regarde, et qu'on a l'air de l'écouter, il se trouble, il devient rouge, il balbutie. 11 a l'ambition de devenir député; et, en attendant, il s'est fait nommer juge pour avoir une position.
M. Honfroy de Hoquebuseau, son père, est un gentillîomme de robe qui ne croit qu'à la magistrature judiciaire, et qui bondit de colère lorsqu'il entend appeler magistrat un souspréfet ou un commissaire de police. Il a été président du tribunal où siège son iils. 11 quitta sa présidence pour devenir conseiller à la cour royale d'Angers. Dans un premier moment d'enthousiasme pour la robe rouge, il s'imagina qu'il pourrait aller s'établir dans une autre ville que celle qu'il habitait depuis cinquante-cinq ans, prendre de nouvelles habitudes, former de nouvelles liaisons. Mais il ne résista pas plus de six mois à cette rude épreuve, et, au bout de ce temps, il sollicita sa retraite et revint à CbâteaurGontier, où, ne pouvant plus juger les plaideurs, il jugeait les jugements, et faisait une opposition très-vive à la tendance conciliante du nouveau tribunal.
Madame Guillelmine de Hoquebuseau, son épouse, est aussi d'une noble race ; c'est une forte femme très-bien empaquetée dans une foule de fichus croisés et empesés. Elle ne porte que des bonnets monté8,^met du rouge, et a gardé le crêpé poudré qui lui allait si bien autrefois. Ceci lui occa-
rrO ht CHOIX D*D1I NOM.
fflonne de singuliers accidents. Madame de Hoquebuseau sue beaucoup de la tête, et, en même temps, elle prend énormément de tabac. En raison de ces deux habitudes, elle porte toujours deux mouchoirs, Tun pour s'essuyer, l'autre pour se moucher. Mais il arrive que, lorsque Tex-présidente est engagée dans une conyersation un peu vive, elle oublie la distinction établie entre ses mouchoirs, et s'essuie avec le premier qu'elle trouve dans son ridicule. (Test souvent le mouchoir à moucher qui est chargé d'éponger les sueurs, et il en résulte un abominable mélahge de poudre et de tabac qu'elle étale sur-son front avec un admirable sang-froid. Il a été convenu entre elle et son mari que, lorsque pareil accident arriverait, celui-ci dirait ces mots : Jacques se pro- 9nén6, «afin qu'étant ainsi avertie de sa mésaventure, elle pût y porter remède.
Cette phrase, dont tout Ghàteau-Gontier sait maintenant le secret, excita longtemps la curiosité des amis de M. et de madame de Hoquebuseau, et amena sur cette dernière un çiutre mot qui fit grand bruit et divisa pendant tout un hiver la société du pays: Un soir que la présidente (elle l'était encore à cette époque) s'était horribleipent tatouée en faisant une partie de reversi avec madame la sous-préfète, il lui advint trois quinolas forcés à la quatrième levée. Jajnais madame de Hoquebuseau n'avait tant sué, de façon que son étrange cosmétique descendait en lignes brunes le long de ses joues et en détrempait le rouge. La table de reversi riait, tout le salon pait, lorsque tout ^ coup madame de Hoquebuseau se tourne vers son mari et lui dit aigrement :
— Est-ce que Jacques se promène ?
J — En vérité, s'écria la sous-préfète en éclatant de rire, je croi^ qu'il voyage.
Le mot fut réputé atroce, et il ne fallut pas moins que l'occasion d'une visite solennelle du préfet de la Mayenne pour rapprocher dans une réunion l'autorité administrative
et Tautorité judiciaire. Quant à madame la sous-ptéfète, elle y gagna la réputation d'avoir un esprit d*enfer et de dire des mots qui emportaient la pièce.
Voilà quels étaient les six personnages rassemblés le 2 novembre 1836, chez M. Gaspard Martin^ lequel sirotait un verre de curaçao. Nous disons sirotait, parce qu'il n'y a aucun mot dansla langue française qui exprime si admirablement Vaction de boire eu s'humectant insensiblement la langue et les lèvres. D'ailleurs siroter est de l'Académie, et si les académiciens ne s'en servent pas, c'est qu'ils sont peutêtre comme certains grands seigneurs qui 'ne connaissent point tout ce qu'ils possèdent.
Or donc, M. Gaspard Martin, sirotant soti verre de curaçao, prit la parole, et dit, en s'adressant à sa fille :
— Tu es donc sûre, Jeanne, d'avoir une fille? »
— Oui, papa, et qui sera jolie.
— Comme toi^ reprit Christophe.
— Bien plus jolie, repartit Jeanne en tendant son front à son mari pour le récompenser de son compliment.
— Ce n'est pas de ça qu'il s'agit, reprit le père Martin, c'est du nom que nous lui donnerons.
— D'abord elle s'appellera Guillelmine, dit l'ex-présidente, puisque je suis la marraine.
— ElGasparde, repartit Martin, puisque je suis son parrain.
— C'est convenu, dit la maman Martin; mais c'est le nom de tous les jours, le nom dont elle s'appellera qu'il s'agit de trouver, un joli nom.
— Il me semble que Guillelmine est un nom magnifique, dit madame de Hoquebuseau.
Les Martin firent la grimace, et Christophe répondit :
— C'est un très-beau nom, ma mère, mais difficile à prononcer.
— - Il ne faut pas tant le repousser, répliqua le président; c'est, si Je puis m'exprimer ainsi, un prénom noble,
car il y a peu de princesses allemaDdes qui ne le portât.
— ll^est bien tendre aussi quand on le prononce bien, dit madame de Hoquebuseau; vous eu souvenez-vous, président? quand je vous appelais : mon Honfroy, et que vous m'appeliez : ma Guillelmine?
— Jacques se promène, répondit le président.
' La présidente s'essuya le front, et Jeanne dit :
— Ne revenons pas là-dessus, je vous en prie; ma fille portera le nom de son parrain et de sa marraine; mais je veux qu'elle ait un joli nom. C'est si laid^ un vilain nom, pas vrai, Christpphe ?
— Dame! Jeanne, repartit Christophe, c'est comme tu voudras.
* — Oh ! très-bon le calembour, s'écria Martin; dame Jeanne! c'est ce que vous appelez, vous autres, un argument ad hotninem,
— Taisez- vous donc, mon père, dit Jeanne ; il ne l'a pas fait exprès.
— Il en est incapable, reprit l'ex-président.
— Tiens, je trouvais le mot drôle, lit Martin : n'importe I voyons, cherchons... Tu dois avoir trouvé quelque chose, toi, ma fille.
— J'en ai beaucoup, mais je ne suis pas décidée. Que pensez-vous d'Eugénie?
— Oh! non, s'écria madame Martin, pas d'Eugénie; ce n'est pas un nom, parce que, vois-tu, quand les enfants sont petits, on les^ appelle Nini^ à cause de la dernière syllabe, et comprends- tu que tu auras un jour une fille à marier qui s'appellera Nini ?
— Si nous l'appelions Marie ? dit Christophe.
— Ah ! que c'est commun ! dit le père Martin. Marie! toutes les filles de campagne s'appellent Marie.
— Et puis, dit l'ex-président, c'est désobligeant, parce que la fête se trouve le 15 aoOt, et que, si vous la célébrez
avec un peu d'éclat, les malintentionnés disent que vous célébrez la fête de Napoléon.
— C'est "vrai ça, dit madame Martin; Marie, c'est un vrai nom de buonapartiste.
— Cependant, reprit Christophe, il emporte avec lui une idée si douce, si pieuse, si virginale; Marie, la mère dé Notre-SeigneurI Marie! la vierge Marie !... il a quelque chose d'angélique.
— Angéhque, voilà un joli nom, s'écrie le père Martin... Angélique !
— Il est joli son nom d'Angélique, reprit madame Martin... On en fait des boites, à Chàteaubriant, à trois francs la Uvre.
— Hem! dit madame de Hoquebùseau, des angéliques'à trois francs la livre?
— Madame Martin veut dire de l'angélique, reprit le président.
— Certainement, dit madame Martin, je ne veux pas que ma petite fille ait un nom de bonbon.
— Ahl excellent! s'écria M. Martin en se versant un second petit verre, et en passant la bouteille au président qui se versa une dose honnête de curaçao. >
A ce moment, entra un grand jeune homme qui posa dans un coin son fusil de chasse, sa gibecière, et qui, après avoir dit un bonjour amical à tout le monde, alla s'asseoir auprès de sa sœur et de sa mère. C'était M. Antoine Martin^ fils du marchand de toiles.
— Tu arrives un peu tard pour dîner, lui dit son père, mais assez tôt pour prendre part à la discussion.
— De quoi s'agit-il ? dit Antoine, en étendant ses pieds chargés de boue vers le feu.
— Il s'agit du nom à donner à la petite.
— Bon, bon, lit Antoine en se versant un verre de rhum et en l'engloutissant d'abord d'un seul coup, pour s'en ver-
ser'un second qu'il commença à siroter à son tour ; eh bien^ il faut rappeler Diane.
— Quelle horreur! ditleaùne... comme ta chienne de chasse, n'est-ce pas ?
— La chienne n'y fait rien, le nom est tout; et je dis que Diane est un joli nom. Pas vrai, monsieur Dorliton, ajoutat-il en s'adressant à un jeune homme qui entra en saluant profondément.
— Ah! c'est M. le substitut du procureur du roi! s'écria Martin. Un petit verre, mopsieur Dorliton.
— Jamais, fit le gentil substitut avec un geste précieux. Et il alla baiser la main de madame deHoquebuseau.
'— Voyons, dit celle-ci en rangeant son siège pour faire une place, entre elle et son mari, à M. le substitut, qu'estce que vous dites de Diane ?
— Sous le rapport historique, le nom est bien. Nous avons d'abord Diane de Poitiers. Diane de Poitiers, marguiâe de Brézé^ comme dit Victor Hugo dans le Roi s'amuse.
— Victor Hugo a dit ça? s'écria le père Martin. Assez de Diane, alors. Pas de nom romantique surtout ; je les hais à toute outrance.
— Vou9 lisez toujours le Constitutionnel^ monsieuTVLdi' tin ? dit M. Dorliton d'un air moqueur.
— Le Constitutionnel à quatre-vingts francs, monsieur, dit le marchand; je ne suis pas, moi, pour la presse à bon marché... La presse à bon marché, c'est du vrai calicot, en comparaison de la toile de Hollande. x
— Fabriquée à Château-Gonticr.
— Et mieux fabriquée qu'en Hollande môme, avec votre permission.
— C'est bon, c'est bon, dit Christophe. Diane est doue repoussée ?
— A l'unanimité, dit madame de Hoquebuseau.
LE CHOIX d'un nom. 176
— Jacques se promène, fit le président.
— Il fait si chaud ici, dit la présidente en soufflant et en écartant légèrement ses monstrueux fichus.
— Coquette, dit M. Dorliton à demi- voix.
— Pas possible ! murmura Antoine à ce mot de Dorliton et en regardant sa mère, qui répondit tout bas :
— Prends garde au président.
— Ah ! dit Antoine en se levant, si c'est un garçon, je demande qu'on lui donne le nom de M. Dorliton. Comment vous appelez- vous ?
— César.
— Un brave... Cest ça, repartit Antoine ; intrépide, et chef de Tantiquité.
— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda M. de Hoquebuseau en se penchant vers sa femme.
-7- n dit des bêtises, répondit M. Dorliton. 4
Antoine se versa un troisième verre de rhum, et s'éeria :
— César est un beau nom d'homme.
— Oui, dit M. le président, mais il s'agit d'un nom de femme, et je ne vois pas que la discussion avance.
— Voyons, dit M. Martin, que M. Dorliton nous propose quelque chose ; lui qui est de Paris, il doit connaître les noms à la mode.
— Pour ma part, reprit M. DorUton, il y a un nom que je donnerais assurément à ma fille, si j'en avais une.
— Et ce nom? demanda madame de Hoquebuseau.
— C'est Guillelmine, n'est-ce pas? dit Antoine en trempant sa langue dans son petit verre.
— Peut-être, repartit le substitut ; mais ce nom est déjà consacré à la jolie fille à venir, et j'en ai un autre.
— Et quel est ce nom ?
— Indiana.
— Indiana? repartit-on de tous côtés,.. Tiens) c'est joli* -- Indiana ou Lélia.
176 UN CHOIX d'un NOM.
— Lélia, Indiana, dit madame de Hoquebuseau, je crois connaître ces noms-là.
— Pardieu ! Je crois bien, reprit Antoine ; ils sont affichés en lettres grosses comme mon père aux carreaux du cabinet de lecture de la Grande-Rue.
— Est-ce que c'est des noms de romans ? dit madame Martin.
— Oui, madame.
— Eh bien, alors, roman pour roman, j'aime autant Cœlina.
— Ou l'enfant du mystère, dit Antoine.
— Pas de nom de roman, je vous en prie, dit M. Martin; je veux un nom comme il faut, un nom qu'on ne voie pas étalé sur tous les coins de rue.
— Bon, s'écria M. de Hoquebuseau, j'ai votre affaire; un beau nom, un joli nom, un nom distingué.
— Voyons, voyons?
— Camille.
— Ou le Souterrain, dit Antoine en ricanant.
Cette seconde plaisanterie d'Antoine ne fît aucun effet, car madame de Hoquebuseau s'était écriée avec une violence inouïe :
— Camille, Camille, monsieur ; je vous trouve bien extraordinaire de prononcer un nom pareil devant moi.
— Qu'est-ce donc ? demanda M, Dorliton.
— Comment, ce que c'est, monsieur : Camille ; mademoiselle Camille, une drôlesse à laquelle M. le président a eu l'infamie de faire la cour, il y a dix-sept ans; Camille, une chanteuse de l'Opéra qui a joué ici dans la halle aux toiles.
— Et qui à joué la Vestale avec un bien grand succès, dit M. Martin.
— Jolie Vestale I dit madame de Hoquebuseau ; monsieur mon mari en sait quelque chose.
LE CHOIX D'un nom. ii7
— Lui ! s'écria M. Marliû; ah! par exemple, je vous réponds que non.
— D'où le sais-tu? dit madame Marlin en retournant son mari pour le regarder en face.
— Il y a dix-sept ans, dit le marchand de toiles en riaat .
— Voyez-vous l'horreur, dit madame Martin gaîment, il s'en vante.
— Je m'en repens.
— Et je te le pardonne, parce que je me rappelle que j'étais alors en voyage; mais pas de nom de Camille, je n'en veux pas.
— Ni moi non plus, dit Jeanne, je ne veux pas que ma fille ait un nom d'actrice.
— Voyons, dit M. Martin, si nous n'y mettions pas tant de façons, et si nous l'appelions Louise.
— Et la laveuse de vaisselle qui s'appelle Louise.
— Eh bien, Dorothée.
-. Oh! le vilain nom, un nom de couvent; pas Dorothée, je n'aime pas ça.
— Diable, diable, dit M. de Hoquebuseau, cela devient difficile; je propose un moyen, c'est de lui donner le nom de la sainte du jour où elle naîtra.
— Et si c'est un jour de saint, dit Antoine.
— On féminisera le nom; donnez-moi le calendrier... Tenez, par exemple, si madame Christophe accouche le 15, c'est saint Eugène, nous appellerons la fille Eugénie; le 10, c'est saint Léon, elle s'appellera Léonie.
— Encore un nom de roman, dit Antoine : Léon et Léonie. M. Dorliton partit d'un immense éclat de rh:e, en disant :
— Oh ! c'est superbe, Léon et Léonie ; c'est Leone Leonly mon cher, deux noms italiens.
— Bon, dit M. Martin, je hais les noms italiens; par conséquent pas plus de Leoni que de Leone; autre chose. D'ailleurs, le moyen du président n'est pas si fameux, car, à sup-
i98 LE CHOIX D*nN NOM<
poser que la petite Tienne le 7, il faudrait donc l'appeler Wilbrode, puisque c^est saint Yilbrod, ou Macloude si elle naissait le 14, puisque c'est saint Maclou. Il faut chercher autre chose.
— C'est vrai, reprit madame Martin ; d'ailleurs, tu es là, Jeanne, et tu ne proposes rien? ni vous non plus, Christophe? Voyons, cherchez un peu.
— Un moment, dit Antoine ; Tidée de M. le président m'en a fait venir une... c'est-à-dire que j'ai trouvé un nom de femme charmant... et ce nom, c'est le mien.
— Antoine! dit Dorliton.
— Antoinette, mon cher.
— Haie ! haie! c'est assez joli, Antoinette, firent tous les Martin ; et puis c'est un nom de la famille.
— Ah ! mon Dieu ! qu'a donc la présidente ? s'écria-t-on.
— Ah ! c'est atfreux ! s'écria-t-elle en se renversant sur son fauteuil.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit M. Martin en lui passant son verre de curaçao sous le nez.
— Antoinette ! murmurait ms^dame de Hoquebuseau, Antoinette!
Le président allait et venait en frappant la terre du pied et en s'écriant :
— Qui diable a parlé d'Antoinette?
— Eh bien, c'est moi, répondit Antoine.
— Vous avez donc oublié que c'est le nom de la petite fille qu'elle a perdue avant notre mariage?
— Hem? s'écria M. DorUton, perdue avant votre mariage! —Oui, oui, dit le président embarrassé, une petite orpheline, une enfant d'adoption.
Antoine engloutit un quatrième verre de rhum en faisant une furieuse grimace, tandis que Christophe, rouge comme une cerise, faisait semblant d'arranger les oreillers de sa femme et que madame et M. Martin échangeaient des sourires équivoques.
LE CHOIX D*UBI MOlf. ttO
Cependant la présidente était revenue à elle, et son mari B^ëtait rapproché pour la calmer.
— Sortons, lui dit-elle tout bas.
— Jacques se promène.
— ' Àllons-nous-en, ou j'éclate.
— Jacques se promène, faites attention.
— Et allez vous promener, avec lui, dit la présidente, et donnez-moi le bras.
— Pourquoi ça? dit madame Martin; vous vous en allez déjà, chère amie?
— Oui, madame. •
— Et que vous a-t-on fait, mon Dieu?
— Rien, madame.
— Voyons, ma mère, dit Christophe, calmez votre douleur; il ne sera plus question d'un nom qtii vous rappelle de cruels souvenirs.
— Et, potir vous le prouver, nous vous laissons le choix du nom qae portera votre petite-fille.
— Et en ma quahté de parrain , dit M. Martin, je renonce à tous mes droits.
Madaine la présidente, touchée par tant de condescendance, se rassit en aspirant une furieuse prise de tabac.
— Non, dit-elle ; je suis trop émue. Je ne vepL plus parier de cela; mais je transmets tous mes droits à M. Dorliton.
— Je n'accepte pas une pareille responsabilité, dit le substitut qui se leva et, s'appuyant le dos à la cheminée, se posa pour prononcer un petit discours. Un nom , voyez-vous , est une chose plus importante qu'on ne pense... Un nom peut rendre malheureux toute la vie. J'ai deux cousins qui n'ont jamais pu obtenir rien sous la Restauration, parce qu'on les avait appelés Napoléon.
ïl— C'est possible, dit M. Martin; mais , pour une femme4 c'est bien <lifférent.
— C'est encore pis, monsieur, dit le substitut; depuis quA
les gens du peuple se sont mis à piller les noms élégants, une fempe est exposée à s'appeler comme sa femme de chambre et sa cuisinière, et c'est très-désobligeant. Je sais plus d'une fâcheuse histoire arrivée par des ressemblances pareilles... et...
— Il faut cependant en finir, dit Christophe, à moins que vous ne vouliez que ma fille n'ait pas de nom.
— Il y a un moyen, dit M. Dorliton, c'est d'en composer un.
— Tiens, comment ça ?
— Avec un mot, c'est très-facile. Ainsi, voyez le vicomte d'Arlincourt, il a pris Mélodie et supprimé l'm, et il a fait Élodie.
— C;est drôle, s'écria madame Martin , Mélodie, Élodie est un joli nom... qu'en dites-vous ? c'est un bon moyen.
— Très-ingénieux, dit la présidente, et je propose Harmonie ; en sbpprimant Vh, ça fait...
-- Ça fait Arménie.
— Tiens, avec l'A et sans l'A ? dit madame Martin.
— Oui, maman, dit Jeanne; mais il y d'autres mots qui changent, et nous pouvons chercher... Poésie, par exemple?...
— Ça fait Oésie.
— Ça n'est pas un nom, dit M. de Hoquebuseau.
— Oésie... Oésie... ce n'est pas mal, dit Dorliton; il faut l'écrire, nous allons le garder, et nous verrons si nous trouvons mieux... Sympathie, par exemple?
— Ympathie, dit Antoine en ricanant.
— C'est mauvais... c'est mauvais; je l'avoue ; mais il y en a d'autres : le tout c'est de chercher. Voyons... Fortune, Ortune : mauvais; Misère, Isère.
— Chef-lieu, Grenoble, dit Antoine.
— Vous êtes fort sur la géographie.
— Éographie, dit Antoine en absorbant un cinquième
LE CHOIX d'un nom. 181
verre de rhum. Votre manière est absurde, mon cher ; comment! vous ne pouvez pas prendre le premier nom venu : Jeannette, Ernestine, Lucy, Fanny, Pétronille, Colombe, etc.
— Ah! Colombe, s'écria madame de Hoquebuseau ; voilà un nom charmant.
— Oui, dit madame Martin d'un air dédaigneux; et si elle a un garçon ensuite, nous l'appellerons Pigeon.
— Biset dans la garde nationale, dit Antoine en riant d'un air ravi de lui-même.
— Ah! ma foi, j'y renonce, dit madame la présidente d'un ton aigu.
— Et moi aussi.
— Et moi aussi.
— Et moi aussi.
Et ce mot fut répété de tous côtés. En ce moment, un domestique entra et remit un papier à madame de Hoquebuseau, la fille. C'était un numéro du Ménestrel , sous bande.
— Ah! s'écria celle-ci en lisant le titre d'une romance, voilà notre nom trouvé.'
— Comment ca?
— Un nom anglais charmant...
-- Voyons,
— Tenez, lisez...
Et tout le monde lut : Jane,
— Jane Gray ! s'écria Dorhton.
— C'est ton nom, dit madame Martin.
— OU! c'est bien différent, Jeanue est commun, mais Jane tet bien plus distingué.
— C'est vrai, c'est vrai, s'écria-t-on de tous côtés... Et le nom de Jane fut accepté à l'unanimité.
Huit jours après, madame Jeanne de Hoquebuseau accouia d'un garçon.
FIN DU CHOIX d'un NOM.