‹ Un rêve d'amourChapitre 10 sur 10 · FIN DE L'AVENTURE DU CHAT GALANT · texte numérisé non relu

FIN DE L'AVENTURE DU CHAT GALANT

Je reçus un jour une invUatiôn à dîner; elle élait de l'un de mes amis, nommé Gustave, qui habitait une maison de santé. Je l'y avais fait transporter à la suite d'un duel où il avait été blessé ; car, n'ayant point de famille, il ne pouvait guère espérer les soins convenables à sa situation, ailleurs que dans cet établissement.

Le directeur, qui était un médecin fort distingué, nous reçut avec un empressement qui, malgré ses bonnes manières, sentait prodigieusement le maître d'auberge. Le docteur pansa lui-mômé mon ami; mais je'piiis dire qu'il sonda du même coup la blessure et la bourse de Gustave; il lui dit en euroncant le bistouri : '

— Lé traitement sera long, mais peu dispendieux. — Tant pis; car j'ai plus d'argent que de patience.

Celte réponse valut a Gustave d*ôlre transporté dans une chambre. Le docteur lui donna un domestique particulier pour le soigner. Comme on le pense bien, sa convalescence (lovint longue et j'allai assez souvent dans cette maison.

Un dimanche donc, Gustave m'invita à dîner, et, tout heureux d'une si bonne fortune, je partis de bonne heure. espérant un emploi plus supportable de mon temps que la solitude.

D'ailleurs la route était longue.

La maison de santé est toujours située dans un des quartiers les plus éloignés du centre de Paris. La rue de Charonneena plusieurs ; on en compte deux ou trois dans le faubourg Poissonnière et le faubourg Saint-Denis ; Chaillot en est peuplé.

La maison de santé est presque toujours logée dans un ancien Mtel, ayant au rez-de-chaussée de vastes appartements pour le service commun, et dans les étages supérieurs une iouie de chambres pour les logements particuliers. Grâce à quelques réparations exécutées en sapin, en plâtre et en papiers peints, les dépendances, les écuries et les greniers deviennent des chambres habitables. Ces chambres se louent aieublées ou non meublées, et changent de prix en raison de la personne qui les occupe ; car la population de la maison de santé est fort diverse et fort changeante.

C'est en cela surtout qu'elle se distingue particulièrement de la pension bourgeoise. La dernière, en effet, n'est qu'un faç-simile incomplet de la petite ville j la seconde est un résumé de la société tout entière. La pension bourgeoise ne renferme guère que la sottise et le ridicule, la maison de sauté y joint le crime et le vice ; nous Favons dit, c'est toute la société. '

D'ordinaire, on entre dans la maison de santé par une grille en fer, à côté de laquelle se trouve une petite porte avec uu guichet. Le concierge qui veille à cette porte s'iuforme exacten^ent du locataire que vous voulez voir, et en transmet la nouvelle aux domestiques de l'intérieur, afin que Tun d'eux vous conduise à la chambre de celui que vous demandez, ou le fasse descendre dans un salon. J'ai appris plus lard le motif de cette sévérité.

J'ai rivai à cinq heures précises, et nous descendîmes dans le jardm poui* y attendre l'heure de nous mettre à table. Un grand nombre de personnes s'y promenaient par groupes sépares. Mon ami Gustave les saluait presque toutes avec un air de lumiliarité cordiale qui me fit présuinér qo^il avait

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trouvé dans cette maison des gens aimables qui lui en avaient rendu le séjour agréable. Au détour d'une allée où je m'étais arrêté pour cueillir une rose thé magnifique, nous fûmes presque heurtés par deux hommes que leur entretien semblait absorber complètement. L'un d'eux, âgé de trente ans à peu près, avait un visage maladif; il était mis avec une élégance étrangère, mais qui décelait un soin particulier de sa personne ; l'autre, au contraire, avait un de ces visages rubiconds qu'on dirait taillés dans une betterave cuite, et les manches écourtées de sou habit marron laissaient voir, dans leurs énormes proportions, des mains dont les doigts figuraient admirablement une botte de radis monstrueux. Notre rencontré avec ces deux hommes avait été si soudaine, que je les remarquai et demandai à Gustave ce qu'ils pouvaient être.

— Le plus jeune, me répondit-il, est un baron allemand, immensément riche, et qui est venu se faire traiter d'un^ maladie de peau reconnue incurable; il ne paie guère plus de mille francs par mois pour sortir d'ici plus malade qu'il n'y est entré. Le second est un charpentier renfermé dans cette maison sous une prévention defailliteffrauduleuse, et qui doit à cetta circonstance de payer presque aussi cher que le baron le prix de sa pension mensuelle. — Ainsi donc, lui dis-je, outre les malades, il y a des prévenus dans cet établissement; c'est donc une espèce de prison? — C'est tout à fait une prison, me répondit Gustave, car il s'y trouve aussi des condamnés. Regardez cet homme à cheveux gris si bien dissimulés, et cette femme sans corset qui est si laide, ils ont passé l'un près de l'autre en se toisant d'un regard méprisant ; le ci-devant jeune homme sort de la Force, où la cour d'assises l'avait envoyé pour avoir séduit ^ne belle jeune fille qui n'avait pas ses quinze ans accomplis. Lafemme laide était il y a huit jours à Saint-Lazare où son mari l'avait fait mettre par un jugement quia déclaré adultère Thabi-

tude qu'elle avait de faire entrer son premier garçon dans sa chambre quand son mari en était sorti. Ce qu'il y a de remarquable entre ces deux êtres, c'est le mépris et la haine qu'ils ont l'un pour l'autre. La femme laide est une bouchère libérale, et elle n'appelle jamais le ci-devant jeune homme autrement que vieux Contrefatto, Le ci-devant jeune homme qui cache, dit-on, ici, sous le nom de M. Durand, un nom beaucoup plus aristocratique, ne manque jamais de désigner la bouchère par cette phrase : « La tranche de bœuf adultère que Ton appelle madame Pichet. » Quand par hasard il leur arrive de se disputer, ce qui a heu toutes les fois qu'ils se parlent, les épithèles se croisent avec une verve et uae rapidité dont il est probable que vous aurez le spectacle pendant le dîner. — Ce mépris ne m'étonne pas^ dis-je à Gustave, les vices ne s'estiment et ne s'aiment que lorsqu'ils peuvent s'associer; or, comme, d'après leurs penchants, il n'y a pas de crimes possibles entre ces deux criminels» ils doivent se haïr et se mépriser. Mais ce qui mè surprend c'est l'intimité qui existe entre le baron allemand et ce rustre de charpentier. Je croyais l'antipathie des mains blanches et propres pour les mains rouges et sales, une antipathie insurmontable. — Gela se peut dans le monde, répondit Gustave, mais ce qui eût séparé ces deux hommes ailleurs qu'ici, les rapproche dans cette maison. Le charpentier seul s'est trouvé une peau assez épaisse et assez cuirassée de durillons, pour toucher la peau galeuse du baron allemand. Lui seul ose lui faire une compagnie assidue ; il le visite dans sa chambre et y introduit, en fraude des ordonnances du médecin, du tabac à fumer et de la bière qu'il a soin de faire payer au baron allemand. Séparés par leur naissance et leur éducation, ils se touchent par la bière et par la pipe ! leurs épanchements sa font de la bouteille au verre, et leur dialogue cousisle en un échange de bouffées de tabac. Ils se plaisent si fortà cet entretien, qu'il arrive uu moment où tous deux sont tel*

lement pleins de bière et la chambre pleine de fumée^ qu'il est difficile de voir lec^uel a les mains sales et lequel a les mains propres. Eux-mêmes arrivent à un état si complet d'oubli [\\n pour l'autre, que le baron récite au charpentier les vers de Gœthe et de Schiller, tandis que le charpentiep chante sa romance favorite au baron :

Un bon bourgeois dans sa maisoB, Le dos au feu le ventre a table, etc.

Et tous deux s'applaudissent avec frénésie.

— Puisque vous êtes en train de m'expliquer mes étonnements, dis-je à Gustave, dites-moi, comment se fait-il qu'on souffre ces orgies, si on les connaît? — Eh! mon bon ami, repartit Gustave, où serait donc la prospérité de rétablissement, si l'on n'avait pas les imprudences des malades? chaque bouteille de bière nécessite le lendemain un pot de pommade de dix francs pour frictionner le baron, et je puis vous assurer qu'on le frictionne, non-seulemeut ])our celles qu'il boit, mais encore' pour celles que boit le charpentier. Il y a des leiïidemains d'orgies qui se sont montés à quatrevingts francs de pommade. — Mais le malheureux en mourra? — Pas aussitôt que vous pensez. Il est d'un trop bon rapport pour qu'on le laisse partir même pour le cimetière. D'ailleurs, la maladie de peau est connue pour ses excellents produits ; c'est le vrai fonds des maisons de santé. On ne guérit pas, et on ne meurt pas. Une maladie de peau, c'est une pension viagère pour un médecin.

Nous en étions là de notre conversation, lorsque je vis venir à moi un jeune homme de ma connaissance, le plus jovial garçon que j'eusse jamais rencontré. Il ne manquait pas une promenade au Bois ni une représentation à l'Opéra.

— Eh ! eh ! eh ! me dit-il, du plus loin qu'il m'aperçut : est-ce que vous dînez avec nous?

— Mais vous-même, lui dis-je, vous connaissez donc quel-

qu'un dans cette maison?— Comment donc ! reprit-il en commençant à rire, mais j'y demeure.— Vous ! et à quel titre ?— Eh ! eh ! eh ! eh! pardieu, comme malade, infiniment malade, répondit-il avec une face épanouie de santé ; eh ! eh! eh ! eh ! eh! vous ne savez pas, reprit-il en riant de plus en plus, eh ! eh ! eh! eh ! vous ne savez pas que j'ai une maladie noire, eh! eh ! eh ! qui me mine, eh ! eh ! eh ! qui me tue, eh ! eh ! eh ! et qui me mène insensiblement au tombeau, oh ! oh ! oh ! oh !

— Très-insensiblement, en effet, dit Gustave, car il n'y paraît guère.

— Ah çà ! lui dis-je à mon tour, est-ce que vous seriez par hasard un malade imaginaire?— Non point, me répondit Henri, je suis bien plutôt un malade imaginé. Figurez-vous qu'un misérablecréancier m'a fait mettreàSainte-Pélagiepour des billets que j'avais eu l'imprudence de lui faire en échange de perroquets, de savon de Windsor, de pains à cacheter, de tonneaux d'urate et autres babioles, représentant, avec cent louis d'argent comptant, la somme ronde de vingt mille livres. Lorsque ce iirôle me poursuivit, je lui proposai un arrangement ; il ne voulue pas y consentir ; alors je résolus de le payer comme il m'avait prêté. 11 m'avait livré des serins pour mes billets, je le payai en Sainte-Pélagie. — Monnaie de fripon à fripon , pensé-je intérieurement. Mais , ajouta Henri, comme Sainte-Pélagie est un lieu abominable, je me trouvai attaqué, le lendemain de mon écrou, d'une maladie chronique dii foie. Une consultation de médecins me condamna, sous peine de mort, à me promener à cheval et à prendre toutes les distractions imaginables, c'est pour cela que je suis dans cette maison de santé depuis trois ans. — Mais il me semble que cela vous a réussi, vous vous portez à mer veille. — Comment donc? s'écria Henri en éclatant de rire, moi je me porte bien... pas du tout, je vais de mal en pi?. Plus je m'amuse, plus je m'ennuie ; le vin de Champagne nio donne de la bile, le café m'endort, le punch m'engorge le?

hypocondres ; le mal que je souffre résiste à tous Ips remèdes, et je ne. veux pas vous dissimuler que je ne serai guéri que dans vingt-trois mois et six jours, époque à laquelle mon créancier u'aura plus à me demander ni argent, ni nouvelle^ de ma santé.

Sur ce, notre jeune homme nous quitta et aborda un homme d'une cinquantaine d'années, entièrement chauve et qui se brossait la tête avec un morceau de' flanelle grasse.

Je m'informai à Gustave quel était cet homme, et il m'apprit que c'était un ancien préfet de l'Empire qui, devenu trop pressant dans la cour qu'il faisait à la femme du général de son département, s'était vu enlever son faux toupet au moment le plus animé de l'attaque. L'éclat de rire que cette découverte avait procuré à madame la générale avait tellement humilié le préfet, qu'il en avait perdu le peu de cervelle qu'il cachait soigneusement sous sa perruque. Depuis cette époque, l'infortuné s'imagine avoir inventé une pommade pour faire pousser les cheveux.

^ El véritablement, dit Gustave, il en possède une à laquelle en conscience il faut reconnaître une vertu qui la met au-dessus de toutes les inventions de ce genre, c'est qu'étant une pommade inventée pour faire pousser les cheveux, elle ne les fait pas tomber.

Nous n'eûmes pas fe loisir de continuer cet entretien , car la cloche vint nous avertir que le dîner était servi. Nous étions à peu près vingt-cinq à table. J'étais à la gauche de Gustave, et l'on avait mis à ma droite un malade atteint d'une ophthalmie cruelle. Il avait les yeux encadrés dans des lunettes bleues avec des vasistas de taffetas vert; un abîjt-jour de même couleur lui cachait le haut du visage. Cet homme, à moitié aveugle, promenait incessamment ses mains sur la table pour y découvrir son couteau, sa four- •^hetle ou son pain. Je passai les premiers moments du dîner

ft me défendre contre ce voisinage incommode, car souvent il prolongeait ses investigations digitales jusque dans mon assiette. Une fois même, il plongea gravement la pointe de son couteau dans mon verre et reporta soigneusement la goutte de vin qu'il y avait recueillie sur le bord de son assiette ; puis il y trempa une petite bouchée de viande, et , l'ayant mangée, il fît la grimace ,,en disant *. « Ce sel a uu drôle de goût. »

Sous prétexte que nous étions trop serrés , le maître de la maison établit une distance respectable entre moi et mon voisin, et j'aurais pu dîner convenablemeut , si j'en avais eu le courage; mais Taspect de cette table fut plus puissant que mon appétit et que toutes les instances de Gustave. J'avais en face de moi une. femme attaquée, dç la poitrine, espèce de cadavre ambulant , qui avait été accueillie par un singulier étonnement à son entrée dans la salle à manger.

— Tiens, tiens, tiens , la baronne n'est pas encore morte ? dit tout bas la bouchère, ça doit joliment ennuyer le professeur qui attend après sa chambre pour quitter le vilain grenier où on l'a fourré. En v'ia-t-il une qui a l'âme ficelée dans le ventre!

Deux places après la malheureuse baronne , se trouvait un jeune Anglais qu'on m'annonça comme attaqué de scrophules si avancées , qu'on avait été forcé de lui couper un bras. Dès Tabord, j'avais pris ce manchot pour un militaire , ce qui m'intéressa à lui , et me fit m'informer de ce qu'il était. Gela me valut d'apprendre en plein dîner la cause de ce membre absent, histoire assaisonnée, pour moi, d'une circonstance qui faillit me renverser.

— Du reste , me dit Gustave, on a enterré s(m bras flan? le jardin, précisément à l'endroit où vous vous êtes arrête pour cueillir cette rose que vous avez à votre boutonnière,

Je me sentis défaillir sur ma chaise, et jusqu'à ce que j'eusse arraché, sans qu'on s'en aperçût, cette odieuse rose, il me sembla que j'avais le bras de cet homme pendu à mou côté; vingt fois , pendant le dîner, je regardai si mon habit n'était pas entamé, et longtemps encore après, j'éprouvai une affreuse répugnance à le mettre.

Cependant, j'admirais la tranquillité d'estomac avec laquelle tous ces gens prenaient leur diner. J*eus bientôt l'occasion d'admirer la tranquillité d'esprit avec laquelle ils apprenaient certains événements.

.Dans cette circonstance, je reconnus que l'homme physique et l'homme nïoral n'a que des jongleries dans le cœur et dans l'estomac quand il fait le dégoûté et le sensible , et qu'il peut s'accoutumer à tout. J'avais vu l'indifférence physique où l'habitude de la maison de santé avait poussé tous les convives de cette table. Je vis Tindifférence morale où cette même habitude les avait poussés. Tandis que la maitresse de la maison, pimpante et parée, découpait lestement un canard, un des domestiques chargés du soin des malades entra précipitamment dans la salle à manger, et s'adressant au maître de la maison, il lui dit :

— Madame Bidon est à toute extrémité, et demande qu'on envoie chercher le curé pour la confesser.

C'est à peine si quelques regards quittèrent la table à cette nouvelle, et la maîtresse de la maison répondit en enlevant un filet de canard :

— Demandez tout de suite le viatique , car cette pauvre Madame Bidon n'ira pas jusqu'au dessert , j'en suis sûre.

Pour le dessert, on nous avait annoncé extraordinairement du Champagne et un fromage à la crème. La njort, en termes du métier, ne comptait pas comme extra dans cette maison.

Le silence reprit , car on était encore en ce moment du diner où l'pn ne cause guère qu'avec sa fourchette, et personne

ne songeait à le rompre, quand Taristocratique M. Durand dit, eu rompant un morceau de pain avec une parfaite élégance :

— Cette Madame Bidou était une femme excellente ; elle faisait beaucoup de bien et a doté plusieurs jeunes filles.

A cette parole, la bouchère, qui jetait sans cesse sur son ennemi de gros regards courroucés, murmura entre ses dents et un gros morceau de veau qui lui remplissait la bouche :

— Tu ne les dotais pas , toi, vieux gredinl

M. Durand n'entendit pas et continua son éloge de madame Bidou , en ajoutant :

— Après une vie exemplaire, elle meurt en chrétienne; c'est un exemple qu'il faudrait proposer à toutes les mères de famille. — Tu voulais en faire de jolies mères de famille, gueusard , murmura encore la bouchère. -* Qu'est-ce que c'est? dit M. Durand, qui avait à moitié entendu.

La maîtresse de la maison , voulant prévenir une collision entre ses deux pensionnaires , s'empressa de dire à madame Pichet, dans l'espoir de lui fermer la bouche :

— Voulez-vous un morceau de ce filet de bœuf?

— Merci, dit la bouchère; en fait de bœuf ^ je n'aime que la culotte.

Ce mot fit un effet prodigieux, et M. Durand s'écria au milieu du rire universel excité par la femme adultère : ^— Madame Pichet nous fait des aveux. — Quoi qu'c'est, reprit madame Pichet, rougissant de colère, qu'est-ce qu'i' dit, cette loutre d'homme?

La querelle allait commencer, quand le charpentier, interposant sa grosse voix , reprit en se versant un noble verre de vin ;

— C'est égal, les neveux Bidou boivent une fîère tasse de lait à cette heure, La défunte laissera un héritage coq* séquent.

Un monsieur, qui était à côté du charpentier et qui n'avait pas encore prononcé une seule parole, répondit sans quitter son assiette des yeux :

— Monsieur veut dire considérable.

Ce monsieur était celui qu'on appelait le professeur ; le charpentier le regards^ de côté et reprit :

— Je dis conséquent , parce qu'outre qu'elle avait vingt mille livres de rente en bons fonds... — Monsieur veut dire en biens-fonds , reprit le professeur avec la même impassibilité.

Le charpentier grommela et continua encore :

— Elle laisse, dit-on, une quantité de pierres précieuses, dont une parure de plus de 20,000 fr. en perles d'eau. — Monsieur veut dire péridots, dit le professeur. — Je dis perles d'eau, reprit le charpentier , et les héritiers auront tout cela, sans conapter un ijjobilier assez chouette.

Cette fois le professeur releva la tête et regarda le charpentier d'un air stupéfait, en répétant :

— Chouette I chouette! — Eh bien ! oui , chouette , dit le charpentier, ça ne veut pas dire corbeau, ça veut dire chouette.

Le professeur, ne pouvant rien mettre à la place de chouette, se reprit i manger, et je profitai du tumulte qui se fit pendant qu'on enlevait le premier service pour demander à Gustave ce qu'était cet homme.

— C'est encore un condamné, me dit-il ; c'est une espèce de savant qUi fait des livres d'éducation. Dernièrenoient il a composé un traité de morale mise à la portée des enfants, ouvrage plein de religion et d'honnêtes sentiments. Mattieureusement l'auteur trouva bon de vendre, son manuscrit à un libraire de Lyon, à un hbraire de Toulouse, à un libraire de Paris; les exemplaires de Lyon sont venus à Paris, les exemplaires de Paris sont allés à Toulouse;^ les libraires se sont accusés de contrefaçon,^ jusqu'au jour où ils

ont découvert le stellionat; et notre homme fait ici deux ans de prison, pour avoir voulu répandre plus rapidement la saine morale de son livre parmi les enfants. Voilà un des honnêtes souvenirs que i*ai gardés de la littérature morale.

Enfin le dîner se termina, et la chose qui me frappa le plus quand on eut quitté la table , ce fut l'étrange fusion qui s'opéra dans le salon. Outre les personnes dont j*ai parlé, il y avait alors dans cette maison des pensionnaires valides et des malades souffreteux, gens de bon monde et de probité. Je pensai qu'ils allaient se réfugier dans un coin. A ma grande surprise , il s'établit une conversation générale , dont personne n'était, exclu : deux jeunes filles qui demeuraient dans cette maison , près de leurs mères infirmes, des femmes élégantes qui venaient y voir leurs frères ou leurs parents malades, faisaient cercle avec la bouchère çt M. Durand; et, pendant un moment, la maison de santé disparut pour faire place à une réunion gaie, animée, brillante. On y parlait modes , spectacles , concerts. On y faisait des calembours, des bons mots, tandis que Ton mourait audessus de notre tête; moi seul y pensais peut-être; Gustave m'assura que le lendemain je n'y eusse plus pensé.

Mais ce ne fut pas ce soir-là que je fus le plus frappé de ce singulier contraste, ce fut le jour du bal qui eut lieu trois semaines après et auquel je fus invité. Mais avant de parler de cette réunion, il faut que je raconte un incident qui me découvrit encore un des plus grands secrets des maisons de santé.

Là nuit était tout à fait close quand je sortis. Chaillot est désert de bonne heure, et je rencontrai au milieu de la rue une voiture de poste arrêtée et dont le postillon avait quitté les chevaux. Je m'approchai, craignant qu'il ne fût arrivé quelque accident, lorsqu'une voix de femme sortie de cette voiture me dit avec un accent plein de prière :

•^ Mon Dieu, monsieur, pour riez- vous indiquer au postillon la maison de santé du docteur N..? ce malheureux est ivre et s'en va frappant à toutes les portes.

La personne qui m'avait ainsi parlé s'était penchée hors de cette voiture, et la lumière de la lanterne m'avait éclairé sou visage de manière à ce que je pus voir combien elle était belle. Cette femme avait dans ses yeux, dans l'accent de sa voix, quelque chose d'inquiet qui sans doute l'empêcha de voir d'abord avec quelle curiosité je la regardais. Mais du moment qu'elle s'en aperçut, elle se retira dans la voiture et se voila le visage. J'accompagnai la voiture jusqu'à la maison d'où je sortais, et je me promis de m'informer de cette admirable personne. J'en parlai à Gustave.

Il ne l'avait point vue, n'en avait point entendu parler. Personne dans la maison ne savait rien d'une pensionnaire ou d'une malade arrivée en chaise de poste. Je supposai que cette étrangère n'avait pas trouvé chez le docteur ce qu'elle y cherchait et s'était adressée ailleurs. %

Le jour du bal vint enfin , et dans cette maison d'invalides et de condamnés, où la maladie régnait à tous les étages, où la honte semblait devoir fermer les portes, quand ce n'était pas la douleur , ce fut un luxe, du bruit , des fleurs, des diamants, des femmes qui riaient et dansaient aux sons d'un orchestre joyeux. Une seule figure rappelait la mort au milieu de cette fête bruyante. C'était celle d'une jeune fille poitrinaire, qui, à force d'instances, avait obtenu de se placer dans un coin du salon. Là, immobile, attentive, respirant un air qui devait lui brûler la poitrine , elle regardait danser d'un œil ardent d'autres jeunes filles pleines de fraîcheur et de sève. Ses lèvres, convulsivement agitées, suivaient les mesures rapides du galop... ; elle tressaillait d'une joie désolée , lorsque la danse ^animée emportait tous cq^ flots de femmes eu légers tourbillons ; ses doigts crispés

sur les bras de son fauteuil essayaient de la soulever. Un moment elle se tint presque debout , et je crus qu'elle allait mêler sa figure cadavéreuse à cette course timportée et touge de plaisir; mais la force lui manqua, et elle retomba à sa place.

Il ne faut pas croire que ce monde qui dansait ainsi ne se fût pas aperçu de la présence de cette mourante. Chacun la savait là, chacun l'avait remarquée; mais par un admirable instinct d'égoïsme , personne n'en pariant à personne, tout le monde semblait l'ignorer , et Ton n'avait pas besoin de donner à la pitié une seule minute de cette nuit vouée au plaisir. Moi-môme je voulus me distraire de cette pensée, et je ne sais ce qui me prit dé demander à Gustave des nouvelles de notre préfet. Je rencontrai bien.

— Silence! me dit mon ami, sa folie a pris un caractère furieux, et ce matia il s'est tué d'un coup de couteau. Ne parlez pas de cela, ça jetterait du froid dans le baL... Il est là, à deux pas, dans un petit salon... Les femmes sont si ridicules! elles auraient peur, et j'avoue que je ne voudrais pas manquer le galop que m'a promis la femme du général belge R. .. la belle-sœur du docteur, une femme charmante; elle est arrivée ce matin d'Angleterre , et n'a pas voulu manquer au bal de ce soir,' car elle repart dejuain pour Bruxelles.

Je demeurai à ma place entre deux portes. Le galop passa à plusieurs fois devant moi. J'étais tellement préoccupé de ce bal, à côté de ce cadavre, que je ne voyais personne ; un couple plus rapide que les autres me heurta assez fortement , et j'entendis un rire doux et suave glisser en même temps dans l'air. Je levai les yeux , et je vis Gustave emportant une femme d'une élégance et d'une souplesse inefveilleuse. Elle repassa devaht moi. Je la reconnus. Cependant , je n'osai me fier à un premier coup d'œil. Lorsquelle fut assise, je me plaçai près d'elle ; elle m'aperçut et devint

pâle. J'allais aborder Gustave qui venait à moi, lorsqu'elle me dit avec un sourire plein de bonne grâce :

— N'est-ce pas vous, monsieur, qui m'avez invitée pour la première contredanse?

Je m'empressai de lui répondre qu'elle ne se trompait pas. Nous dansâmes ensemble; pendant une figure , elle se tourna vers moi , et tout en arrangeant les plis d'un fichu de blonde , elle me dit à voix basse , comme si elle m'eût parlé de sa robe :

— Si vous dites un mot, je suis perdue... Point de questions sur mon compte. . .• Là-bas , au coin de la fenêtre , cet homme à cheveux blancs, à qui je souris en ce moment, c'est mon mari ; et s'il soupçonnait que je suis entrée ici il y a trois semaines, quand il me croyait à Londres, il me tuerait...

Elle ne put continuer: c'était son tour de figurer; elle s'élança la joie sur le front, le sourire sur les lèvres, et je ne m'étonnai pas de voir Gustave danser gaiment près d'un cadavre, quand cette femme se montrait si légère avec une telle terreur dans l'âme.

Quand elle revint, je la rassurai ; elle me remercia comme si Je lui avais ramassé son éventail.

Le bal dura jusqu'au matin. Je me retirai vers six heures,* et pourtant je ne fus chez moi que beaucoup plus tard. Cela vint de ce que dans l'avenue de la maison, la voiture qui précédait la mienne et où se trouvait la belle madame R... accrocha le corbillard qui venait pour enterrer l'ex-préfet. Ou fut plus d'une heure à dégager ces deux voitures l'une de l'autre , et comme les deux cochers se disputaient , celui du corbillard dit à son camarade :

— C'était à toi de faire attention, animal; je ne courais pas risque comme toi de faire changer mon monde de voiture.

— Taisez-vous, s'éciia madame R... avec épouvante.

— Laissez donc, la petite dame, Oit le cocher en sifflant ses chevaux pour les faire avancer : vous y viendrez tôt ou tard; je saisie chemin, et je ne chercherai pas l'adresse cette fois-ci.

Je regardai le drôle, c'était le postillon de Ghaillot devenu cocher de corbillard.

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