A VENDRE
Si vous avez jamais été à Sceaux et que vous ayez dépassé les restes du parc où Ton donne encore ces bals champêtres qui furent si célèbres, il y a vingt-cinq ans, dans les fastes des aventures amoureuses ; si vous avez essayé de gagner les bois de Verrières et que vous ayez pris la route des Noyers, vous avez dû remarquer à droite du chemin et à peu de distance de la ville (j'avais écrit village! ô Sceaux! tu ne l'eusses pas pardonné!), vous avez dû remarquer, dis-je, une petite maison bâtie à Titalienne; vous savez, à FitaUenne des environs de Paris.
Deux marches faisant perron, à droite et à gauche deux œils-de-bœuf , aérant, l'un une cuisine trop fraîche , l'autre une cave qui ne l'est pas assez.
Au-dessus, cinq croisées à plein cintre, éclairant un rezde-chaussée composé de salon, salle à manger, billard, bon*
doir et cage d'escalier. Au-dessus, cinq petites ouyertures carrées, éclairant peu et n'aérant pas du tout une collection de petites chambres écrasées; et au-dessus, enfin, un toit detni-plat| bordé d'une balustrade soutenue par des tuiles posées comme des écailles de poisson.
Cette maison ouvre sur la voie publique par une grille à bâtons pointus et une petite porte bâtarde. Un gazon, artistement diapré de pâquerettes sépare la maison de la grille.
Des massifs de lilas et de seringa sont correctement jetés dans les encoignures où se cachent des cabanes à toutes sortes d'usage^ et permettent à Toeil de suivre les sinuosités quelque peu brusques de trois ou quatre allées , dorées d'un sable jaune.
Derrière la maison commence le parc qui n'a pas moins de un hectare cinquante centiares, ce qui, traduit en arpents de Paris (quelque chose de petit qui a un gros nom), permet au propriétaire de dire : J'ai de quatre à cinq afrpents.
Ce parc, qui est un parc aussi bien que Sceaux est une ville, est un prodigieux assemblage de tous les accidents pittoresques qui peuvent se rencontrer dans une immense contrée. Montagnes, chutes d'eau/grottes, bois, roches, rivières^ marécages, lacs, prairies ; il y a de tout, et chaque chose a son nom.
C'est fort petit, fort mesquin, mais cela a un certain avantage, c'est que^ grâce à l'immense quantité de petites allées qui courent dans tous les sens, de petits massifs, de petits bosquets, de petits tertres disséminés de tous côtés^ on peut se promener deux heures dans cet étroit espace sans se rencontrer ou s'apercevoir.
Cette propriété, qui a une certaine réputation dans le canton de Sceaux, appartient à M. Monot.
M. Monot est un ancien fabricant de lampes astrales;. sa vie, longtemps heureuse, avait été troublée par M. Carcel d'une façon misérable. Non que son commerce eût eu beau-
coup à sofufi'rir de cette invention puérile (c'est ainâ que di« sait M. Monot}, mais il ne pouvait entendre parler d'une lampe Garcel sans prouver une horripilatiOQ qui dégénérait en bu* meur querelleuse, iosodable et pleine de mots piquants contre les novateurs de toute espèce.
Ainsi, grâce aux lampes Garcel, M. Monot s'était fait le détracteur ardent des bateaux à vapeur, des chemins de fer, de l'appareil Paulin pour les sapeurs-pompiers et de la monarchie de juillet.
Mais ce qu'il détestait par-dessus tout, ce qui lui inspirait une horreur pour laquelle aucune expression ne lui paraissait suffisante, c'était la JéunesM moderne (mot Monot), fhiit véreux de la littérature moderne.
Lorsque vers six heures et demie du soir, après avoir bu sa bouteille de Beaune, le café, le gloria et le pousse-café, il entamait des dissertations sur les mœurs actuelles, lien ne pouvait plus l'arrêter, et il vous prouvait beaucoup plus clair que la lumière des lampes, que c'étaient les feuilletons du Siècle^ signés Ëmile-Marco Saint-Hilaire,qui avaient produit lecrimedeFieschi.
Un de ses voisins, abonné àce journal, lui ayant dit en son nom ce mot de la fable de l'agneau : « Mais je n'étais pas né, » M. Monot l'avait expulsé de sa maison et avait déclaré tout haut qu'à l'avenir il emporterait tous les soirs son argenterie 'dans sa chambre, vu les gens qui l'avoisinaient.
M. Monot possédait, indépendamment de sa maison, 12,000 fr. de rente 5 p. 100, achetée successivement au taux de 52, de 60 et de 70 fr. Le 5 p. 100 à 116 et 118 fr. lui semblait la plus excellente preuve de la misère de la France.
— En effet, disait-il, dans le bon temps j'ai pu me faire dix mille livres de rente avec un capital de 147,632 fr. 41 c, tandis qu'aujourd'hui il me faudrait 236,622 fr. 69 c.
Donc, si j'avais commencé dans ce temps-ci, je serais plus pauvre, avec un capital égal; d(Hic,si le particulier est plus
pauvre, la France est plus pauvre. Il n'y a rien à dire à ça.
Il faut reconnaître que, parmi le petit nombre d'élus que M.Monot admettait dans sa maison, il ne s'en trouvait point qui eussent encore osé attaquer ce sublime raisonnement d'économie politique, et M. Monot triomphait.
Avant d'en finir avec M. Monot, nous devons dire depuis quelle époque il était retiré du commerce. Tant que le brevet d'invention de Garcel avait duré, il avait jprétendu lutter avec courage contre cette concurrence barbare.
— Je lui montrerai, disait-il, que le charlatanisme ne peut rien contre l'intelligence probe et mesurée.
Or, M. Garcel ayant cédé sa maison de commerce après avoir gagné un ou deux millions, M. Monot vendit sa boutique en s'écriant :
— Je l'ai enterré!... il a failli faillir (Textuel). M. Monot avait été marié dans sa jeunesse. On ne savait
rien de son bonheur en mariage, mais quoique toujours prêt à s'armer d'exemples tirés d'autrefois pour flageller les maux d'aujourd'hui, jamais il n'avait mis les vertus de sa femme en parallèle avec les vices des femmes de nos jours.
La seule chose qu'on sût de celte histoire des temps passés, c'est que madame Monot était morte en voyage.
Pourquoi et avec qui avait été entrepris ce voyage? c'est j ce que les chroniques contemporaines auraient pu dire, mais elles n'avaient point pénétré jusqu'à Sceaux, et M. Monot était à cet égard d'une discrétion imperméable.
Maintenant que nous avons dit quel était le propriétaire de cette délicieuse maison de campagne, nous devons dire de quoi se composait le personnel de la maison.
Le premier et le plus important personnage, après M. Monot, se nommait Simonide, la cuisinière de M. Monot. C'était une femme de cinquante ans à l'époque où se passait l'histoire que nous allons raconter.
Simouide avait eu vingt ans comme toutes les femmes,
mais ses vingt ans étaient restés calmes; il en avait été de même de sa trentaine.
On pensait généralement que le manque d'attraits de Siraonide n'avait pas peu contribué à sa vertu, car elle était horriblement rousse, grêlée et maigre.
Mais il arriva qu'à l'opposé des autres fenjmes, Simonide avait acquis avec l'âge des appas qui avaient complètement manqué à sa jeunesse. Ces appas consistaient en une rente de 300 fr., constituée sur le grand-livre, et en 4,000 fr. existant à la Caisse d'épargne, au nom de Françoise Simon, dite Simonide.
Ces charmes, dont l'infortunée se vantait avec plus d'imprudence qu'il n'eût fallu, séduisirent un gendarme à cheval de première beauté. 11 y eut action et réaction. Ce cœur de fille, demeuré quarante ans en jachère, produisit une passion qui fît des progrès inouïs du moment qu'il fut cultivé.
Un an après sa première rencontre avec Larifalière, Simonide accouchait d'un gros garçon et confiait au beau gendarme son dernier coupon de cinquante francs pour acheter la layette.
Ni coupon, ni gendarme ne reparurent ; la layette ne vint pas davantage.
Tout cela était passé en Afrique avec le grade de marechal-des-logis dans le& chasseurs, et lorsque Simonide avoua tout son malheur à M. Monot, il lui répondit par ces deux vers de J.-J. Rousseau, perfectionnés par lui (vous n'ignorez pas qu'il n'y a qu'un Rousseau au mpndQ pour la majorité des Français, Jean-Baptiste n'est qu'un être de raison) :
Le masque tombe, l'enfant reste, Et le mari s'évanouit.
Toutefois, après avoir fait preuve de morale et de Uttéralure, M. Monot se montra généreux. Une chassa point Simo-
SIO MAISON DE GAMPAGNfi A VENDRE.
oide, mais il diminua ses gages de cent francs par an, ({a*il plaça régulièrement sur la tête de la mère et de Tenfant, en disant d*un air grave :
— Il faut savoir faire quelque chose pour les domestiques qui vous servent fidèlement.
Simoneau avait dix ans, et grâce aux b(His soins de M. Monot, qui s'était constitué son professeur en haine de rUni versité, il savait lire et commençait àécrire passablement.
Grâce à sa mère, il épluchait très-bien la salade, tournait au besoin la broche de supplément dans les jours de gala, et cirait les bottes avec distinction : et comme il avait encore du temps de reste, il devait aux bons conseils de Vertumi, le jardinier, l'art de ratisser les allées et brouetter les ordures hors de la maison.
Quant à Vertumi, c'était le modèle des jardiniers ; jamais il n'avait soustrait une salade, cueilli une prune^ dérobé une pêche, au profit du laitier qui va à Paris faire commerce de l'eau blanche qu'il compose et des fruits des bourgeois que leurs jiirdiniers lui confient en secret.
C'était toujours ce polisson de Simoneau qui faisait tous les dégâts : or, Simoneau devait être le plus mauvais garnement de la terre, l'hypocrite le plus laid,,le menteur le plus effronté, car il parvenait presque toujours à prouver qu'il n'avait pu en aucune manière faire la soustraction dont on l'accusait.
Or, comme c'était lui, comme ce devait être absolument lui qui était coupable, attendu que Vertumi était rhonneuf en personne, Simoneau passait pour un monstre de Tespëce la plus redoutable, puisqu'à un âge si tendre il avait déjà l'art de dissimuler si complètement ses méfaits.
Quelquefois, mais bien rarement, Simonide tâchait de prendre la défense de Simoneau, mais M. Monot était tout à fait sous la dépendance de Vertumi.
C'était de la part dU maître une confiance si illimitée,
MAISON DE CAMi>AGNE A VENDRE. 2H
qu'on avait dû en chercher la cause, EUe était toute naturelle.
Quand Vertumi était entré au service de M. Monot, celuici avait reconnu dans ie misérable mobilier de Yertumi une lampe Monot. Cette lampe, Vertuaii ne i'avait jamais allumée, mais eUe posait sur sa commode entre deux vases de verre bleu, et faisait le plus bel ornement de l'habitation du jardinier. Vertumi parlait sans cesse de sa lampe, et M. Monot prenait un air modestement supérieur. Enfin, il était arnvé un jour de pousse-café double où M. Monot avait dit :
-- Voyez-vous ce Vertumi ? c'est mon séide : ii me mettrait sur un autel ; il m'adore dans mon image.
II y avait aussi une femme Vertumi (fAi était le premier garçon jardinier de son mari, et qui donnait quelquefois à Smioneau les vieux radis que ses lapins ne mangeaient pas.
Aussi Simoneau et madame Vertumi s'aimaient-ils sincèrement comme tout ce qui souffre, et si l'on voulait laisser aux mots leur véritable sens, peut-être serait-il juste de du-e qu'il n'y a que les malheureux qui ont des amis, par cela même qu'eux seuls aiment véritablement.
^ Comme confirmation de cette vérité, nous pourrons citer
l'affection que ces deux victimes avaient pour Sophie Fossin.
Qu'était-ce donc que Sophie Fossin? Ce n'était rien moins que la nièce de M. Monot, la fille légitime de M. Fossin, mercier, et de Catherine McwQot, son épouse.
M. Fossin était mort du choléra , ce qui faisait dire à M. Monot, toutes les fois que sa nièce était enrîiumée : « Elle a hérité de la mauvaise santé de son père, car les Monot sont renommés pour la pureté de leur sang. »
Après la mort de son mari, madame Fossin voulut continuer le commerce, mais en moins d'un an la clientèle avait feparu et le fonds était mangé. Les pratiques prétendaient que madame Fossin n'était jamais chez elle, et que si on *
l'y rencontrait quelquefois, c'était en compagnie peu convenable.
Sophie avait beaucoup fait pour maintenir la maison; mais ni travail ni économie n'avaient pu suffire aux toilettes fabuleuses de madame Fossin.
C'était surtout au bal de Sceaux qu'elle aimait à se produire dans toute la luxure de son luxe, selon l'expression de M. Monot.
Pendant que madame Fossin triomphait, la pauvre Sophie, dans son trés-modestc magasin de la rue de la Monnaie, vendait par-ci par-là quelques faux-cols qu'elle fabriquait, quelques paires de gants fanés, rougissant de n'avoir rien de mieux à olfrir quand quelque grisette endimanchée ou .quelque étudiant en fonds repoussait la marchandise d'un air dédaigneux.
De toutes ses pratiques, une seule ne l'avait pas quittée ; c'était un jeviuè commis d'une riche maison de commerce de la rue des Mauvaises-Paroles.
Jamais il ne trouvait les gants passés ; et, en effet, il De regardait que le frais visage de Sophie ; elle était si jolie, si gracieuse, si rose parmi tous ces rubans, ces colerettes dont elle parait de son mieux la misère, qu'elle teignait tout cela de ses jeunes couleurs.
Sophie s'aperçut enfin que Jules Favart ne lui achetait pas ses gants, mais qu'il payait ainsi le droit de causer un moment avec elle, car elle remarqua qu'il arrivait toujours avec . d'autres gants que ceux qu'elle lui avait vendus.
C'était une aumône ou une insulte, et sa fierté s'en indigna également.
Un soir donc que Jules vint pour faire son emplette ordinaire, elle lui déclara nettement qu'elle n'avait plus de ganls à lui vendre.
— Mais ceux-ci? dit Jules en montrant une paire qui gisait dans la montre, d'un temps immémorial.
— Us sont vendus, dit froidement Sophie ; d'ailleurs, je ne tiens plus cet article.
— Et où voulez-vous que j'achète mes gants ?
— Où vous avez acheté ceux qui sont à vos mains, lui dit Sophie d'un air piqué. ^
— Oh ! mon Dieu, dit Jules en rougissant, c'est hier par hasard. J'étais loin de mon quartier, j'allais dîner chez mon oncle l'avoué.
— C'est comme vous voudrez, monsieur, mais je ne vends plus de gants.
Jules se mordit les lèvres , mais après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur le magasin dévasté, il crut que c'étaient véritablement les gants qui manquaient, et reprit avec un gros soupir :
— Eh bien ! mademoiselle, puisque vous n'avez plus de gants à me vendre, vendez-moi ce bonnet.
— Un bonnet de femme, monsieur I dit Sophie très-surprise ; qu'en voulez-vous faire ?
— Oh ! dit Jules en souriant, je trouverai bien à qui le donner.
Sophie devint rouge à son tour et repartit :
— J'ai fait ce bonnet pour moi, monsieur, il n'est pas à vendre.
— Eh bien! celui-ci, un autre... ce fichu... ce que vous voudrez.
— Rien, monsieur, je n'ai rien à vous vendre, et je vous prie de vous retirer.
— En quoi donc ai-je manqué au respect que vous méritez, lui dit Jules d'un ton étonné et triste, que vous me chassiez ainsi, mademoiselle, moi, une pratique de trois mois. Que vous ai-je donc dit?
Sophie avait baissé la tête, puis elle se détourna : elle pleurait à chaudes larmes; Jules s'en aperçut.
— Mais, mon Dieu ! s'écria-t-il, que vous ai-je donc fait de mal sans le vouloir? Expliquez-vous, mademoiselle, je vous en supplie I
— Eh ! croyez-vous, monsieur, que je n'aperçoive i>as que vous venez ici pour autre chose que pour mes gants, que vous me payez toujours trois francs comme les premiers, quoiqu'ils ne vaillent pas vingt sous? Ce n'est pas ma faute si je ne puis pas vous fournir de bonne marchandise, et si vous n'avez rien voulu rabattre sur le prix ; mais vous ne devriez pas abuser de ma pauvreté pour me forcer à recevoir ainsi de l'argent qui ne m'est pas dû.
Jules voulut dire un mot; mais c« pauvre cœur, qui amassait ses larmes depuis si longtemps, ne put refermer 1'^ sue par où elles s'étaient fait jour, et elle reprit en sanglotant tout à fait :
— Oh! j'espère que bientôt il ne restera plus rien dans cette boutique, et que ma mère ne me forcera plus à y demeurer pour recevoir de pareils affronts.
Jules pleurant aussi, s'écria :
— Eh bien 1 c'est vrai, ce n'est pas pour vos vilaing gants que je venais, c'est pour vous que j'aime, pour vous que je veux épouser.
— M'épouser ! dit Sophie toute tremblante; mais, monsieur, je suis pauvre, je n'ai rien.
— Et moi aussi, dit Jules, je n'ai rien...
— Bah!... .
Jamais misère n'apporta tant de bonheur à deux pauvres enfants : car vous avez bien jugé àxe dialogue que c'étaient deux enfants qui parlaient ainsi ; Jules n'avait guère plus de vingt ans, Sophie n'en avait pas dix-sept.
La glace une fois rompue, on n'acheta plus et on ne vendit plus de gants, mais on se jura de s^aimer toute sa vie, on se jura de se marier.
MAISON DE CAMPAGNE A VENDRE. 21â
Jales Q^avait plus que six mois à attendre pour ôtre ma- ?ur, et, comme il était orphelin, il ne craignait point Top* osition de son oncle Gantois l'avoué.
Quant à Sophie, elle devenait chaque jour plus certaine ue sa mère la laisserait faire ce qu'elle voudrait. On faisait des projets de petit ménage délicieux et on resùi respectueux et honnête
Il y avait une arrière-boutique, et dans cette arrièrcrbouique un piano ; et bien souvent Sophie, dont le père était à 1 fois mercier et violon au Vaudeville, Sophie à qui il avait nseigné la musique et qui avait bien profilé de ses leçons, lophie, disons-nous, chantait là de tendres romances.
vingt ans! pour qui vous a eus avec toute votre ardeur it toute votre pureté, que vous gardez à la vie de doux et ^armants souvenirs !
Le soir, dans l'ombre qui commence, pendant que la main parcourt doucement les touches d'un piano, écouter une roix qui murmure de fraîches mélodies, et là, dans une exlase ineffable, dans un vague bonheur de la vie, s'enivrer les parfums et de la fraîcheur de ce nuage céleste que l'on lomme amour et qui vous pénètre de toutes parts, chaste *X brûlant tout à la fois; c'est votre privilège, ô vingt ans!
Heureux de vingt ans, oh I n'enviez rien à personne, ni au iche qui broie tous les plaisirs dans sa coupe d'or, ni à 'ambitieux qui ramasse tous les pouvoirs dans sa main, ni iu poëte qui force les applaudissements; ils passeront, vos îeaux vingt ans ; et si le sort donne à votre âge mûr ou 'or, ou le pouvoir, ou la gloire, il y aura un jour où vous lonneriez, vous, or, gloire et pouvoir, pour une heure encore, une heure de cette félicité qui n'a pas de nom, qui ne ^ut plus se prendre à rien de ce que nous avons conquis, ^ elle appartenait toute à vos vingt ans qui ne sont plus.
St cependant les événements réels de la vie couraient à Mté de ces deux existences qui s'en étaient séparées; la mi«
sère de Sophie devenait chaque jour plus pressante; le piano avait été vendu pour acheter une amazone, car madame Fofesin voulait monter à cheval.
Or, voilà qu'un beau jour on la rapporte chez sa fille, le crûne brisé, mourante; un jour que Jules était absent de Paris, où il ne devait revenir que la semaine suivante. Et voilà que cette semaine n'était point passée, que M. Monot, appelé par sa sœur à son lit de mort, avait fait fermer sa boutique, enterrer sa sœur, et avait emmené Sophie à sa maison de Sceaux, sans laisser de renseignements ; car il voulait bien hériter de la fille de sa sœur, mais non pas de ses créanciers; si bien que lorsque Jules revint, Sophie était perdue pour lui.
— Sophie l Sophie ! cria-t-il à tous les échos de la rue de la Monnaie. Sophie! Sophie! murmurait-il dans sa chambre solitaire. Sophie! que devenir sans toi?.
Nous verrons comment il ne mourut pas de la perte de Sophie.
Quai(t à elle, ce ne fut plus la misère, mais c'était bien souvent encore l'humiliation, et Jules n'y était plus.
Sophie fut au désespoir pendant quelques mois; cependant elle finit par découvrir que M. Monot était plus ridicule que méchant; peu à peu, sa douceur, sa grâce, son esprit, son angélique bonté, firent un peu revenir M. Monot de ses préventions sur les femmes.
Il faut dire que M. Mouot ne'les jugeait que d'après Simonide, madame Fossiu et madame Monot, sa servante, sa sœur et sa femme; et peut-être avait-îl le droit de suspecter leur prudence.
Enfin, grâce à l'espérance qui accompagne si fidèlement la jeunesse, Sophie' eût été très-heureuse si elle avait pu loucher à son piano sans penser à Jules, et s'il if avait passé dans la tête de M.. Monot un^ idée que Verlumi avait trouvée admirable, et dans l'exécution de laquelle il aidait son mal-
tre avec une ardeur dont les motifs se montreront en temps et lieu ; car il est nécessaire de commencer Taction de notre drame, maintenant que nous en avons fait connaître les personnages.
Il était huit heures du matin à peine, lorsque tout à coup un cri de surprise, suivi bientôt d'un grognement actif, se fit entendre dans la chambre de M. Monot.
Simonide, qui était en train de balayer la salle à manger, prêta une oreille attentive et reconnut que la voix de son maître était courroucée.
Elle Tétait même à ce point que Simonide put distinguer les mots d'imbécile, d'animal, qu'il proférait a^ec colère pendant qu'il passait une robe de chambre et cherchait ses pantoufles.
Simonide eut la précaution de trousser la salle à manger en deux coups de balai et trois coups de plumeau, afin de se retirer au plus vite dans sa cuisine, où elle espérait se mettre à l'abri de l'orage qui grondait sur sa tête.
Mais elle était à peine sur le seuil du vestibule que M. Monot parut, après avoir donné trois énormes coups de poing à la porte du cabinet, qui s'appelait le boudoir avant l'arrivée de Sophie, et qui maintenant était sa chambre à cou' cher.
— Debout, debout ! s'était écrié M. Monot avec colère, debout! *
11 tenait dans la main le journal de l'avant-veille, auquel il était abonné moyennant vingt sous par mois.
— Et Y0II8; Simanide, coQtinua4-il, frottez partoot et allez dire à Vertumi de ratisser le parc, de remplir le réservoir du jet d'eau et d'arroser les pots ; alle^ !
Simonide gagna la porte du jardin, et M. Monot, qui venait de donner un nouveau coup de poing à la porte de Sophie, se mit à crier :
— Où allez-vous donc, Simonide?
— Prévenir Vertumi.
M. Monot pinça ses lèvres et lâcha un hauump furieux.
— Que vous ai-je dit, s'il vous plaît?
— De frotter partout et d'aller prévenir...
— Bien ! première partie du discours : Frottez. Seconde partie du discours : Allez prévenir Vertumi. Je n'aime pas qu'on intervertisse mes ordres. Frottez d'abord.
Cette conclusion fut accompagnée d'un troisième coup de poing à la porte de Sophie qui ne s'ouvrit point.
— Ah çà ! fit M. Monot , elle dort comme un obéhsqufi.
—- Non, monsieur, dit timidement Simonide, elle est sortie et est allée faire un tour.
— Quel tour?
— Le tour du parc.
— Je n'ai pas recueilli ma nièce pour qu'elle fasse des Umr%\ allez le lui dire.
Simonide ne bougea pas.
*- M'avez-vous entendu? s'écria Monot.
•— Oui, monsieur; mais vous m'avez dit d'abord de frotter, puis d'aller dire à Vertumi...
-^ Hauump 1 Hauump ! ! Hauump 1 ! ! fit M. Monot... Simonide... Simonide, nous nous fâcherons sciemment,
^Mais, monsieur...
— Assez, ne me répliquez pas... et faites ce que je vous ai (fit.
Simonide ne demandait pas mieux que de s'en aller, aussi
MAISON DE CAMPAGNE A VBNfiaB* tl9
était-elle déjà sur la porte du jardin^ quand Vertumi y parut et que M. Mouot reprit :
— Vous voyez bien que voilà Vertumi. Ce n'est pas U peine d'aller courir dans le parc sous prétexte d'aller le chercher.
— Et votre nièce , monsieur? reprit Simonide : nefaut^l pas que j'aille?...
— Avez-vous la prétention de la retrouver dans un parc de six arpents? ce serait perdre une demi-journée ? Sonnez la cloche du déjeuner, elle viendra.
— Mais, monsieur...
— Sonnez donc, dit Vertumi en saluant humblement M. Monot.
— Bonjour, Vertumi, bonjour, dit M. Monot, pendant que Simonide sonnait à toute volée, un bras hors de la maison et l'oreille dans la salle à manger.
— Comment se porte monsieur? dit Vertumi à voix basse.
— Hein ? dit M. Monot, que le bruit de la cloche empêchait d'entendre.
— Monsieur a-t-il bien dormi?
— Hein?... Avez-vous fini votre vacarme là-bas?... Est-ce que vous avez envie de me rendre sourd et muet ?
Simonide lâcha la corde et se mit à ranger les chaises d'un air affairé pour pouvoir écouter. M. Monot jeta sur elle un regard de travers, et lui dit :
— Allez voir dans votre cuisine si j'y suis, et ne m'apportez pas la réponse.
Simonide se retira, et M. Monot, froissant son journal avec fureur, se mit à dire :
— Comprends-tu cet imbécile de journal qui annonce seulement aujourd'hui mardi, qu'il y a une course au clocher, à midi, à la Croix-de-Berny, et qu'elle passera par les bois de Verrières, à deux pas de Sceaux !
-BahîfitVertumi.
— Tiens, lis toi-même. . . « Dimanche, 22 juin, etc... Aprèsdemain mardi, il y aura à Antoni une course. »
— Mais c'est le journal d'avant-hier, monsieur.
— Qu'est-ce que ça me fait à moi, imbécile, puisque je ne le reçois que deux jours après? Ça empêche-t-U ces gueux de journalistes de voler l'argent du public qui s'abonne pour être au courant des nouvelles du jour, et qui n'est informé delà plupart des choses que lorsqu'elles sont arrivées?
— Monsieur a raison^ dit Vertumi, qui, malgré la faveur dont il jouissait^ ne s'exposait pas à braver l'humeur de son maître lorqu'elle était chauffée à une pression de cinq à six atmosphères. ^
— Heureusement, reprit M. Monot, que, grâce à mon activité, tout sera bientôt prêt. Ainsi, tu vas ratisser toutes les allées du parc.
— Oui, monsieur, dit Vertumi. »
Puis il s'avança vers la porte du salon^ et se mit à cher
d'une voix de stentor :
— Thérèse 1 c'était le nom de madame Vertumi, tu vas prendre mes râteaux et mes ratissoires , et tu commenceras à rappropher les allées autour de la maison.
11 revint vers M. Monot en disant :
—Je vas aller la rejoindre quand j'aurai reçu tous les ordres de monsieur.
— Tu vas remplir le réservoir du jet d'eau.
— Oui, monsieur, fît Vertumi, qui évolua de nouveau vers la porte et qui se mit à crier :
— Simoneau ! tu vas tirer de Teau, et tu vas aller la porter au réservoir du jet d'eau. Après cela, monsieur ?
— Comme il est possible que nous ayons quelqu'un à déjeuner, tu me cueilleras quelques légumes.
— Thérèse ! dit Vertumi, tu donneras à la cuisioe les épinards et la romaine que tu as cueillis avant-hier.
— Je voudrais quelque chose de frais.
— Us sortent de la cave, monsieur.
— Bien... bien... bien.
— Monsieur n'a plus rien à m'ordonner ?
— Il faut remplir tous les vases du salon. Tu choisiras nos plus belles fleurs.
— A Finstant... Simoneau, tu vas monter sur les acacias, et tu en couperas les plus belles branches !
— J'y vas, répondit une voix lointaine, sortie de la gueule d'an puits.
— Prends garde de déchirer ta culotte, mon chéri, dit du fond d'un des œils-de-bœuf la voix alarmée de Simonide.
— Oui, memma, répondit Simoneau, tandis que M. Monot, ouvrant sa tabatière, la présenta par distraction à Vertumi, dont l'activité le ravissait ; celui-ci se recula en disant :
— Monsieur, je n'ose pas.
— Prends toujours, dit M. Monot avec un air de supériorité ; il ne faut pas être fier ; ne sommes-nous pas tous des hommes? Seulement, je suis ton maître, voilà toute la différence.
— C'est que nous autres, livrés aux plus durs travaux, dit Vertumi en essuyant ses doigts au fond de sa culotte, nous n'avons pas toujours les mains à l'eau de rose.
-~ Je sais que tu es un travailleur, dit M. Monot en refermant sa tabatifte et en l'assujettissant par un coup frappé sur le dessus d'un air capable. C'est pour cela que je l'aime et que je pense à faire quelque chose pour toi.
— Monsieur sait que je suis toujours prêt à recevoir ses ordres.
— Mais, mon pauvre Vertumi, il faut pour cela que j'aie marié ma nièce, et Sceaux est une terre ingrale où on ne récolte pas de maris.
— Dame ! monsieur, il n'y a pas de bonne terre sans ei|grais, et un petit bout de dot...
93d MAISON DE CAMPAGNE A VENDRE.
— Et OÙ veux-tu que je la prenne ? Son père n*a rien laissé et sa mère a mangé tout. Aussi je commençais à désespérer de m'en défaire jamais, lorsqu'il m'est venu l'idée qae tu sais.
— Et une idée sans pareille, monsieur, une idée...
— Je ne t'ai jamais dit comment celle idée m'était venue. Vertumi^ enveloppé du regard lumineux de son maître,
hésita à répondre qu'il la lui avait contée deux cents fois, et repartit :
— Oui... oui... non... Je ne me rappelle pas bien.
— Ëh bien ! mon garçon, en une nuit elle m'a poussé comme un champignon, pour parler ton langage.
— C'est pourtant drôle, dit Vertumi, qu'une idée vous pousse absolument comme ça.
7- Mon cher, reprit M. Monot en balançant doctoralement la tête, la nature est une, et ses lois sont éternelles.
Si tous les hommes, rois ou jardiniers, voulaient approfondir celte grande vérité, il y aurait bien moins d'injustices, et la terre serait bien plus productive.
— Ah ! çà, c'est vrai, monsieur, dit Vertumi^ie l'air le plus convaincu.
— La preuve, reprit M. Monot, c'est cette môme idée qui m'est venue.
Imagine-toi que je dormais ; la nature m'envoife un rêve.
Je ne sais comment cela se faisait, mais moi qui ne donnerais pas celte terre pour Versailles en personne, je rêvais que ma maison était à vendre, et qu'une foule d'acheteurs y abondait de tous les coins du monde.
C'est curieux, ça ; mais ce qui est bien plus curieux, c'est que je n'étais pas du tout fâché de ce concours de visiteurs, et j'en suivais un qui, charmé des attraits de Sophie, lui faisait une cour assidue.
Au moment où il tombait à ses pieds pour la supplier de se laisser enlever, je m'éveillai en sursaut, coname si le doigt
de Dieu m'eût frappé et m'eût dit à Toreille : « Voilà ton affaire I »
Je ne dormis pas le reste de la nuit, et, te matin venu, tu sais que je te fis pendre à la grille du parc un écriteau portant ces mots : « Maison de campagne à vendre. »
— Oui, monsieur, et les chalands n'ont pas manqué.
~ Et les maris ne manqueront pas ; il viendra, il finira par venir un homme quelconque qui, en voyant Sophie, en tombera amoureux. Je connais le cœur humain, cela ne peut pas manquer d'arriver. J'ai là-dessus une expérience...
— Il est certain, dit Vertumi, que monsieur a dû être un gaillard dans sa jeunesse.
— Quelquefois...
Une voix de l'extérieur se mit à crier :
— Monsieur Vertumi, le bassin est plein ; faut-il lâcher le robinet ?
— Va cueillir les acacias, paresseux, et ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas, dit Vertumi.
-* Prends garde à déchirer ta culotte, reprit la voix souterraine de Simonide.
Cette seconde exhortation maternelle eut peu de succès au rez-de-chaussée.
— Ma parole d'honneur, dit M. Monot en frappant du pied, cette fille est d'une ingratitude révoltante ! Elle répète toujours la même chose, comme si cet enfant n'avait qu'une culotte, tandis qu'il a tout à comble, ce qu'on appelle à comble. Est-ce que, quand tu les a portés, tu ne lui repasses pas tous les vieux pantalons que je te donne ?
— C'est la vérité, monsieur ; ihais il y a des âmes insatiables.
— insatiables *, c'est le mot.
Tiens, c'est comme Sophie ; pas plus tard qu'hier soir, elle m'a demandé la permission d'emporter dans sa chambre la iable à ouvrage qui est dans le salon.
Les femmes, vois-tu, Vertumi, elles ont une rage d'accaparer.
Certainement Sophie n'est pa^ une des plus méchantes, mais si je la laissais faire, elle dépeuplerait la maison pour se créer un petit chez-soi délicieux.
— Et je pense que monsieur a refusé?
— Pas du tout, et voilà en quoi j'ai été stupide, car elle a prétendu que c'était pour pouvoir travailler à son aise chez elle, et tu vois, il est neuf heures passées, et mademoiselle n'est pas encore rentrée.
— Vertumi ! dit une voix de femme (la voix de son épouse du milieu du jardin, les allées sont ratissées.
— C'est bon, c'est bon, dit Vertumi ; va me cirer mes souliers, nous aurons du monde aujourd'hui, et monsieur veut que les personnes de la maison soient propres.
— C'est bien, Vertumi, tu montres l'exemple à ceux qui devraient le donner, car j'aperçois mademoiselle ma nièce en peignoir et en papillottes. Tu vas voir comme je vas la rabrouer.
, — Ça serait trop dur devant moi, dit le jardinier. Précisément, je vois Simoneau qui apporte les acacias : je vais les mettre dans les pots de porcelaine avec de l'eau fraîche. Dame ! monsieur, faut penser à son ouvrage. Je viendrai les porter dans ce salon quand vous aurez grondé mademoiselle Sophie.
M. Monot regarda Vertumi s'éloigner avec un pot sous chaque bras et murmura doucement :
-- Cle Vertumi a un bon cœur !
En ce moment, Sophie entra dans la salle où était son oncle et s'avança doucement vers lui pour lui demander comment il se portait.
-— Je me porte, je me porte, répondit M. Monot avec humeur, je me porte, que je vous attends depuis deux heures pour vous prier de vous habiller.
^ Est-ce que nous sortons, mon oncle ?
MAISON DE CAMPAGNE A VENDRE. 23â
— Non ma nièce, nous ne sortons pas, nous attendons. -Ah!
— Oui, mademoiselle, il y a aujourd'hui dans les environs une course au clocher, et nous aurons sans doute beaucoup de visites.
— Vous voulez donc absolument vous défaire de yotre maison ?
— Hein? qui est-ce qui vous a mis cette idée-là en lôte ?
— Mais n*avez-vous pas affiché à la porte...
— A la grille.
— Eh bien ! après, si ça me plaît, si ça m'amuse, si je veux me donner la comédie.
— C'est que vous m'y faites jouer un rôle bien fatigant.
— Plaît-il ?
— Il faut que je montre le parc, la maison ; que j'offre des rafraîchissements, et même vous exigez quelquefois que je rhante.
— Et tu ne comprends pas que tout ça est dans ton intérêt?
— A moi ?
— A toi, oui, à loi. Mais, vois-tu, tu ne me comprendrais pas ! Tout ce que je le demande, c'est d'être aimable et de l'habiller un peu... là... enfin, d'une manière aimable.
— Je mettrai ma robe blanche.
— La robe blanche n'est pas mal , mais il y a gncore ma- ^ nière de mettre une robe blanche. Tiens; je remarque quelquefois des femmes qui ont des tournures, tu sais, certaines tournures; tu dois savoir ça, toi. Ça s'appelle, je crois, des crinolines.
— Ah! mon oncle, dit Sophie en baissant les yeux et en rougissant.
^ Ah ! ma nièce, M. Oudinot a peut-être fait plus de mariages que M. Foy et compagnie.
^ MaiS) iDon oncle, je n*ai aucune eivie de ise marier.
M. MoQot tourna sur lui-même, comme pour saro^r qui avait prononcé cette phrase inouïe.
«» C'est toi, dit-il à sa nièce, c'est toi qui viens me dire en face que tu n'as pas envie de te marier !
^Oui, mon oncle.
— Ah çàl ma chère amie, pouvez-vous m'apprendre dans quel temps nous vivons?
— Mais, mon oncle...
— Ah çà ! tu com'ptes donc que je vais te garder ici jusqu'à la consommation des siècles ?
Sophie se mit à pleurer et reprit :
— Je vous suis donc bien à charge, mon oncle? Cependant, je travaille. ^
— Je sais bien... je sais bien que tu es une bonne fille: mois il faut que tu te maries... et pour ça, il faut alicr t'habiller, et tout de suite.
— Ainsi donc, mon oncle, ce que m'a dit Simonide est vrai : c'est pomr me trouver un mari que vous avez affiché votre maison et que vous appelez tous les passants, tous les oisifs?...
— Certainement, ma nièce, répondit M. Monot, un peu embarrassé de la vivacité de Sophie, et balbutia)it à chaque mot; certainement... Si une jeune iille... qui n'a pas le sou, peut espérer... trouver un mari... c'est parmi les gens qui
^n'oiit rien à faire de mieux.
A l'instant même, et con^me Sophie allait refuser de s'ba- Wiier avec une énergie qu'elle n'avait pas encore montrée, un violent coup de sonnette se fit entendre à la grille, et M. Monot s'écria :
— Tiens, tu vois, voilà déjà quelqu'un qui nous arrive, et tu n'es pas encore prête I et moi je suis encore en robe de chambre l... Allons, allons, dépôchons-nous, et pas d'observations.
MAlSOir DE GAHPAONB A VEMBRB. Hf
— Mais, mon oiiele... dit l'infortunée Sophie.
M. Monot ayait légèrement écarté le petit rideau d'une croisée du salon qui avait vue sur )a grille.
— Mais, malheureuse, s'écria-t-il, toi qui ne veux pas t'habiJler, regarde donc le beau jeune homme brun !
— Un jeune homme brun? dit Sophie avec une émotion et une imprudence qui eussent pu faire penser à M. Monot (s'il avait pensé à autre chose qu'à son projet) JE[ae les qualités de jeune, de beau et de brun, n'étaient pas indifférentes à sa nièce.
— Regarde, regarde, te dis-je, dit Monot en la menant vers la fenêtre.
Sophie, en effet, aperçut derrière la grille un beau jeune homme brun, et poussa un cri de surprise qui fat couvert par le bruit d'un second coup de sonnette plus vivement accentué, et par l'appel de M. Monot, qui cria d'une voix tonnante :
— Simonide 1 allez donc ouvrir.
— Simoneau^ mon chéri, va ouvrir la grille, répondît la voix de la cuisinière, tandis que M. Monot, qui ne remarquait pas la joie, l'émotion, le ravissement de Sophie, lui disait en passant :
— A ta toilette, Sophie, à ta toilette ! et embrasse^moî, car je suis sur que la journée sera bonne. Je vais passer un babit, et je redescends.
— Oh ! ouif se dit Sophie en soulevant doucement le rideau; c'est lui, c'est Jules! Jules! et c'est pour moi qu'il vient! Que de peine il a dû avoir à me trouver! Ah! la bonne idée qu'a eue mon oncle de mettre sa maison en vente! Sans cela, comment ce pauvre Jules aurait-il pu pénétrer jusqu'ici?
Ah ! voilà qu'on ouvre.
Mon Dieul comme il entre avee empressement ! L'ifiapru^ lent ! il va se trahir 1 Mais il court comme un lou à travers
le parc ! Et Yertumi qui le suit... S*il me trouve id, il est capable de laisser voir tout de suite que nous nous connaissons.
Je vais me retirer, et je trouverai bien moyen de Taverlir des dispositions de mon oncle.
Et puis, il a raison, ce bon oncle : je me néglige, je ne suis pas encore habillée, et je veux qu'il me trouve) jolie, jolie comme je puis l'être.
Elle se retira doucement de la fenêtre, et c'est à peine si elle fermait s^ porte, que Jules entrait par la porte opposée à la route, sans a^^oir été atteint par Yertumi, embarrassé de ses deux pots d'acacia qu'il portait sous ses bras.
En entrant dans le salon, Jules jeta un reg^d rapide au* tour de lui, et se laissa tomber dans un fauteuil.
Qu'il nous soit permis de traduire en monologue les pensées qui agitaient l'âme de notre amoureux p>endant qu'il essuyait son front ruisselant de sueur , qu'il secouait la poussière de ses bottes, et qu'il rétablissait devant une giace le désordre de sa cravate et de son gilet.
—Les gredins^disait-il, ont failli me rattraper!
11 y a même cette espèce de grand balafré qui m'a mis la main sur le collet; si le scélérat ne s'était pas piqué à l'épingle de ma cravate, à cette délicieuse épingle que m'a donnée Biscote, j'étais perdu, je passais de Sceaux à Glichy. C'est Paris à traverser, avec quatre recors pour escorte. I
Quelle marche triomphale ! Et ça, un jour de bonheur, le jour où Biscote m'avait donné rendez-vous dans le bols de Verrières.
Hais qui dooc a pu prévenir mon oncle de mon projet venir voir cette course ? Ce n'est pas certainement sa femm ma bonne bossue de tante, qui m'a envoyé elle-méffle Verrières pour surveiller M. Gantois, son mari.
Le fait est que c'est un bien vilain homme, en quali
d'oncle et de mari, et que je me mets décidément du parti de ma tante.
Une explication serait peut-être' nécessaire pour faire comprendre cette exclamation au lecteur; mais comme cette explication naîtra d'elle-même dans le cours de ce récit, nous attendrons qu'elle se présente naturellement, d'autant mieux qu'il nous faudrait intervertir l'ordre des faits, ou du moins le suspendre, et que nous estimons qu'il vaut mieux les raconter que les commenter.
Au moment où Jules venait de donner un tour plus calme à sa cravate et à ses cheveux, une voix sonore s'écria tout à coup:
— Vertumi!
—Monsieur! répondit le jardinier, qui arrivait précisément à ce moment prés de la maison.
Cet appel et la réponse Qrent sauter Jules de côté, comme si les recors eussent été à portée ; il se jeta dans un coin du salon.
Mais il se rassura en entendant celte voix reprendre à la sourdine, du haut de la fenêtre :
— Dis à Simonide de réchauffer le gigot d'hier et de fricasser les épinards.
— Bah! dit Vertumi à voix hasse, ça ne m'a pas l'air d'au acquéreur; un petit jeune homme de vingt ou vingt-deux ans. -
330 MAISON DE CAMPAGNE A VEMBltB.
-- Vais c'est précisément ça, imbécile, dit M. Mooot. Estce que tu oublies que...
— C'est vrai, c'est vrai, reprit Vertumi. J'oubliais..*
— Ghuuut ! fit M. Monot ; et Vertumi reprit :
— Simoneau!... Simoneau!.'.. ici!...
L'enfaut s'approcha et l'on entendit :
— Va dire à la mère...
Le reste se perdit dans un murmure confus, tandis que Jules, averti par la réflexion de Vertumi, se disait :
« Il est vrai que ce n'est guère à mon âge qu'on court les villages pour acheter des maisons de campagne : il est pourtant nécessaire que je reste ici le plus longtemps possible, * jusqu'à ce que ces infâmes recors aient perdu ma trace et aient renoncé à m'atteindre ; car si je n'avais pas aperçu cet écriteau, si l'idée ne m'était pas venue de rentrer ici, j'étais pris; et maintenant il s'agit dé ne pas m'en faire exclure conmie un gamin. Il faut donc se donner un air capable et digne. »
Gomme Jules prenait cette sage détermination, Yertumi entra dans le salon avec ses deux pots.
— Ah! monsieur se repose, dit-il en regardant Jules par dessus l'épaule et le toisant de la tête aux pieds.
— Vous avez dû être étonné, mon ami, lui dit Jules, de la manière dont je suis entré ; mais je venais de faire une longue course, j'avais hâte de m'asseoir un peu. Tenez, voici pour vous.
Vertumi contempla un moment en silence la pièce de cent sous que lui avait donnée Jules pour lui faire bien comprendre pourquoi il était entré comme un fou, et répartit aussitôt :
— Monsieur me fait l'effet d'avoir encore bien chaud... Si quelque chose pouvait lui être agréable...
. . Tt* Ça serait une indiscrétion, dit Jules.
Vertumi haussa les épaules et ne répondit pas; il aUa à a
Time des fenêtres du salou où se passait la scène, il se pencha d'abord vers la terre^ et cria dans Toeil-de-bœuf qui descendait à la cuisine :
— Simonide! montez une bouteille de Grave bouché. Puis il se redressa, et parlant à la fenêtre supérieure, il dit
h M. flfonot, qai s'était précipité à sa croisée à l'audition de cet ordre exorbitant :
— C'est votre affaire, monsieur, c'est votre affaire, je vous en réponds...
— C'est bon... c'est bon... dit M. Monot d'un ton empressé. Je descends.
On entendit immédiatement crier le pas du propriétaire sur Tescalier, et Yertumi se retira au moment où Jules allait le questionner pour savoir quel était le propriétaire à qui il allait avoir affaire.
11 réfléchit un moment et se dit :
— Ma foi, je ne vois pas d'autre moyen.
M. Monot entra aussitôt et salua Jules de l'air le plus agréable.
Jules lui rendit son salut de la manière à la fois la plus aimable et la plus grave qu'il put trouver :
— C'est au propriétaire de cette maison que j'ai l'honueur de parler? dit-iL
— A lui-môme, fit M. Monot.
— J'en suis ravi, monsieur, j'aime les affîaiires qui se traitent directement; on s'entend mieux et plus vite.
— C'est aussi mon avis, monsieur, dit M. Monot d'un ton caressant. Vous êtes venu pour voir ma maison?
^ Précisément, monsieur ; je désire, j'ai besoin de faire acquisition d'une maison de campagne; on m'a indiqué la vôtre comme délicieuse.
— Délicieuse et magnifique, monsieur.
— Cela se voit tout d'un coup.
M. Monot sourit et, voulant commencer son investigation
avant de s'engager plus avant, il reprit en souriant fine^ ment :
— D'après ce que monsieur me fait l'avantage de me dire, c'est pour lui-même que monsieur...
Il s'arrêta conmae pour attendre le nom qu'il devait mettre à la suite de ce monsieur. Jules, qui avait à craindre
que son nom ne résonnât à des oreilles trop curieuses, resta un moment indécis^ et, ne trouvant aucun autre nom, il jeta à tout hasard celui de Joseph Gantois, qui, pour plus d'une raison, devait se présenter naturellement à son esprit. M. Monot^reprit :
— C'est pour lui-môme que M. Joseph Gantois veut acheter?
— Oui, monsieur, pour moi.
— Voilà ce que monsieur a demandé, dit Simonide en entrant avec un plateau, une bouteille et un verre.
— Mettez cela sur ce guéridon, dit M. Monot en caressant Jules du regard, et allez voir si mademoiselle est prête.
— Ah! dit Jules avec une légère inclination, monsieur est père de famille.
— Oncle de famille, monsieur, repartit M. Monot. Oncle de famille seulement, répéta-t-il en prenant la bouteille. Et monsieur ?
— J'espère avoir bientôt un titre plus sacré.
— Quoi! s'écria M. Monot en reposant la bouteille sur la table et fronçant les sourcils ; si jeune... vous seriez?...
Il hésita à prononcer le mot fatal, et Jules, qui avait compté sur ce moyen pour se fahre bien accueillir, continua avec une sentimentaUté pleine d'aisance ;
— Oui, monsieur, marié à une femme charmante, mais dont la santé délicate et l'état intéressant ont besoin de l'air pur de ce pays.
M. Monot se plaça entre le guéridon où était la bouteille et Jules, qui tendait la main du côté du verre, et repartit en saluant de façon d'adieu :
— En ce cas, monsieur, l'air de ce pays ne peut vous convenir. C'est une contrée malsaine que Sceaux, surtout pour les femmes grosses... Ce serait une imprudence...
Jules regarda M. Monot sans rien comprendre à ce changement subit, lorsque Simonide repassa en disant :
— Mademoiselle Sopiiie est habillée et va venir.
— Sophie !... s'écria Jules.
— Sophie peut rester chez elle, dit sèchement M. Monot. Emportez ça, monsieur n'a besoin de rien. Il éleva la voix et dit d'un ton amer : C'est sa femme qui est malade.
Et il salua encore le malheureux Jules en forme de congé, tandis que la porte de la chambre de Sophie se reifermait bruyamment.
Simonide ouvrit de grands yeux et prit le plateau d'un air stupéfait.
-- Marié! répéta- t-elle tout bas en regardant la chambre; il est marié ! Oh ! les hommes!... les hommes !^.. >
En parlant ainsi, elle passa devant la croisée qui faisait face à la grille de la maison et poussa un cri perçant, en lais* sant tomber plateau et verre.
— Qu'est-ce qu'il y a? dit M. Monot.
— Là... là... disait Simonide en montrant la grille.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? reprit M. Monot.
— Mon Dieu ! monsieur, fît Simonide, dont les yeux semblaient attachés à la malheureuse grille, si ce n'était une grande balafre qui lui coupe le visage en deux...
— Une balafre, dites- vous? reprit Jules en bondissant d'efiTroi.
— Oui, si ce n'était cette balafre... j'aurais cru, je jurerais que c'est lui.
— Qui, lui ? vieille folle? dit M. Monot exaspéré.
— La Rifalière.
— Votre gendarme?
— Lui-mftme, monsieur, c'est lui !
su IIAI801I DE GAM^AME A TEHDHE.
— On gendarme! munnura Jules; on met des gendafmes à mes trousses ! mais ça devient illégal ! . ..
— Tenez, tenez, monsieur, le voilà encore, il regarde dans la maison.
— Allez au diable, avec votre gendarme I dit M. Monot. Bt vous, monsieur, excusez-moi : vous voyez Èien que ma maison ne peut vous convenir.
C'était mettre Jules à la porte, et le mettre à la porte, c'était le livrer à ceux qui le poursuivaient. Il lui fallait r^ter à tout prix.
— Je n*ai pas vu ça du tout, monsieur, dit Jules en cherchant au salon une issue opposée à celle que Tex-gendarme tenait bloquée sous son regard. Cette maison est délicieusement posée.
— Elle est fort humide.
•*- Ce pays est pittoresque.
— Il est plat, monsieur, affreusement plat.
— La terre me parait de première qualité.
— Sable et cailloux.
— Le raisin, alors, doit y être meilleur.
— Il ne mûrit pas.
— J'ai aperçu de Teau.
— Vous avez donc regardé dans le puits?
"^ Enfin, c'est juste ce qu'il me faut, et je vais vou| demander la permission de visiter le parc en détail.
~ Mais, monsieur, s'écria M. Monot hors de lui> je ne veux pas la vendre, ma maison !
— En ce cas, dit Jules, poussé dans ses derniers retranchements, pourquoi la faire afficher ? pourquoi exposer un galant homme, dont le temps est fort précieux, à faire dix lieues pour visiter une maison de campagne à vendre qui n'est pas à»vendre?
— Monsieur^ dit M. Monot, j'ai le droit de vous prier d'évacuer ma maison.
HAISON DE. CAMPAGNE A VENDRE. ISS
^ Et moi, monsieur, j'ai le droit de vous demander des d(»aEimage&-intérêt8 et de faire supprimer votre écriteau. M. Monot tressaillit, et baissant la voi:x d'iHi ton, il reprit :;
— Monsieur est avocat, peut-être ? ^
— Avoué, monsieur, s'écria Jules, qui comprit la terreur de M. Monot et qui voulut la redoubler. D'ailleurs, après avoir pris le nom de son oncle, il était biei^ juste qu'il prit son état.
En effet, le propriétaire recula d'un pas, et malgré lui, sa tête s'inclina devant cette majesté de la cbicane, et il reprit en faisant un sîgne à Yertumi, qui ratissait devant la porte du salon :
— Yertumi, conduisez monsieur dans le parc, et soyez avec lui de la plus stricte politesse.
Que nos lecteurs ne s'étonnent point de cette terreur, ils verront jusqu'à quel point elle était permise à ce pauvre M. Monot.
— Voilà une heure au moins de gagné, murmura Jules ; et saluant, il sortit avec Yertumi, à qui il se proposa de demander compte de l'étrange humeur de M. Monot.
A peine fut-il à quelques pas du salon, que M. Monot cria à la cave de Simonide :
— Pas de gigot, pas d'épinards !
Puis il revint vers le fond du salon comme un homme sur la tête duquel vient de tomber un affreux malheur, et il se trouva en face de sa nièce, qui ouvrait timidement la portç et qui avait les yeux tout en larmes.
— Que venez-vous faire ici ?
— Ah! mon oncle, dit Sophie en sanglotant, quelle indignité!
— Marié! s'écria M. Monot sans écouter sa nièce. Marié I... Un petit bonhomme qui n'a pas vingt-cinq ans!,
— Vingt et un, mon oncle, vingt et un I
— Et tu ne trouves pas cela abominablement ridicule!
— Je le trouve affreux!
— Et être forcé à renvoyer se promener dans mon parc!
— Je vous trouve bien bon, et si j'avais été à votre place, il ne serait pas resté une minute dans la maison.
— Bah! et c'est toi, n'est-ce pas, qui aurais payé les dommages-intérêts, car il est avoué ?
— Ah! mon oncle, dit Sophie, dont le cœur ulcéré n*avait plus de retenue, il valait mieux vous exposer à un procès que de vous laisser braver dans votre maison.
, — Je suis furieux ! dit M. Monot en trépignant.
— Vous avez raison.
— Furieux contre tout le monde !
— Vous avez bien raison!
H. Monot, qui parcourait le nalon dans tous les sens, bousculant les chaises qui se trouvaient sur son passage, se trouva tout à coup prés de sa nièce, qui essuyait ses larmes, et lui dit avec une colère furibonde :
-^ Et c'est pourtant pour vous, mademoiselle, que je suis exposé à supporter de pareilles avanies!
— Pour moi?
— Oui, pour vous; car enfin si vous n'étiez pas ici, si je n'étais pas forcé de vous marier, je n'aurais pas affiché ma maison.
— Mais ce n'est pas moi qui suis la cause qu'il est marié. • . — Eh I bien tu resteras fille toute ta vie!
— C'est une horreur.
— Je vais ôter l'écriteau.
— Non, mon oncle, s'écria Sophie comme Inspirée par une résolution héroïque, ne l'ôtez pas.
Je veux me marier, je veux me marier tout de suite; et le premier qui^ viendra, pourvu qu'il soit jeune, aimable, beau garçon et qu'il me plaise, je l'épouse, mon onde, je l'épouse. :^ "
« Ah! se âisait«elle le cœur gonflé de dépit, je lui montrerai que je puis me marier aussi. »
— En vérité? dit M. Monot, dont la colère avait tourné les idées dans un sens tout à fait contraire à ses idées ordinaires ; et tu te crois donc bien séduisante qu'au premier regard un individu quelconque se laissera charmer?... Laissemoi donc tranquille!... Je vais ôter Técriteau.
— Mais, mon oncle, vous trouviez ce matin votre moyen si excellent !
— Ah ! ce matin... ce matin... dit M. Monot en trépignant comme il faisait toutes les fois qu'une bonne raison lui manquait. Puis il s'écria tout à coup : — Qui donc aussi va s'imaginer que nous vivons dans une époque où tout le monde se marie à vingt ans!
— Pas tout le monde, mon oncle ; et s'il vient quelqu'un, je vous montrerai...
A cet instant, la sonnette de la grille retentit, et M. Monot cria à la cour :
— Simonide, dites que je n'y suis pas.
Personne ne répondit, et Sophie courut à la croisée qui donnait en face de la grille.
— Mais, mon oncle, c'est un monsieur qui a l'air très-distingué.
— Alors il a dû trouver une femme pour l'épouser. ,
— Mais ce n'est pas un jeune homme.
— Raison de plus, c'est un père de famille.
— Alors il a peut-être un fils ?
— Sophie, dit M. Monot d'un air solennel, vous perdez la raison.
— C'est que je suis si malheureuse! dit Sophie en se remettant à pleurer.
— Je vous l'ai dit, et ce que j'ai dit je le fais : dût-il m'en coûter votre bonheur, je vais ôter l'écriteau.
En prononçant cette solennelle menace, M. Monot s'avança
yen la porte pour aller exécuter sou projet ; mais il s'airéta tout à coup en voyant Vertumi qui ouvrait la grille et (pii faisait les saluts les plus humbles au nouvel arrivant.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il fait, ce drôle-là?
— Q dit sans doute que vous n'y êtes pas.
— Mais pas du tout, il le fait entrer et Vamène ici. Ah! tu vas voir comme je vais le recevoir !
— Mais, mon oncle, si Vertumi n'as pas entendu...
■- Est-ce que j'ai parlé à Vertumi?... J'ai parlé à Simonide.
Et il se mit à appeler à tue-téte :
— Simonide ! . . . Simonide ! . , .
Nulle voix ne répondit. M. Monot, dont la colère ne taisait que s'accroître à chaque nouvelle contrariété qu'il éprouvait, se mit à crier d'un ton encore plus menaçant :
— Simoneau!... Simoneau!...
— De quoi ? répondit l'enfant
— Où est ta mère, misérable?
— Elle court après papa, dit Simoneau.
— Ah! c'est par trop fort! s'écria M. Monot. Simoneau!... Simoneau ! va dire à ta mère que je la chasse !...
Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de dire que Jules, ayant remarque à un angle du parc de M. Monot un petit tertre adossé au mur de clôture, de façon qu'il était très-facile de sauter de l'intérieur au dehors , avait pris bonne note de cet endroit.
Il en était à quelque distance au moment où il avait entendu la sonnette, et il s'informait (avec beaucoup d'empressement dans ses questions et fort peu d'attention pour les réponses) du nom de tous les brins d'herbes et de tous les arbres qu'il rencontrait, lorsque le bruit de la cloche vint retentir à son oreille.
En proie à une seule pensée, c'est-à-dire à la crainte de cet homme à balafre qui avait été signalé à la grille du parc,
Jules, sans écouter la savante dissertation de Vertumi snr la manière de figurer de loin des orangers avec des; acaciasboules, Jules, dis-je, était brusquement retourné sur ses pas et ne s'était arrêté que sur le sommet du monticule, le regard fixé sur Tallée par où on y arrivait, le pied en l'air et tout prêt à recommencer la course qu'il avait faite le matin.
Vertumi, à qui la première entrée de Jules avait paru déjà assez bizarre, qui s'était étonné de la manière effrayée dont M. Monot l'avait confié à sa conduite ; Vertumi, disons-nous, à qui l'inattention de Jules pendant qu'il parlait semblait une chose hors nature, jugea à cette dernière escapade que riudividu à qui il avait affaire avait un grain de folie dans la tête, et comme il ne savait pas la qualité de ce grain, et comme il ne savait pas s'il était innocent ou capable de fureur extrême, il s'enfuit de son côté et courut ouvrir la porte pour donner un prétexte à M. Monot de l'abandon qu'il avait fait du premier visiteur.
Quant à Simonide, la réponse de son fils nous a suffisamment instruits de ce qui l'avait attirée hors de la maison.
La ressemblance de ce curieux collé à la grille et du beau la Rifallière avait tellement bouleversé Simonide qu'elle s'était élancée à sa poursuite, car déjà le balafré avait disparu.
Nous verrons plus tard ce qui arriva de cette poursuite.
Or, nous sommes restés dans le salon de M. Monot au moment où un homme de quarante ans enviroo, de taille rcr pléte, l'air joyeux, le nez en Tair, la face épanouie, le çhapeai; légèrement penché, une canne à pomme d'or à la main et conduit par Vertumi. arrivait en siffiotan;t OQtre, ses deatsi
— Tuu, tuu, tuu... Cest assez drôle ;f "CeUe petite .bç^rj^^
Ufrappa le mur du boutée na jcai^ie.e^t repiit^^ ,/ }..o;,p
- Turu tu tu...C'efii|S^^Udf^J^uç,el;de.çrî^phaJ,.^,Tuyu.,.;, Mais ça durera tojuiojtftWSe^",. ::-. . ■■', . ., . %; r"^^ ^^
— M. MoDOt est dans le salon, dit Yertumi près delà porte.
— M. Monot? dit le nouvel hôte en resifflotant... Tiens... je connais ça... M. Monot, lampiste!
— Oui, monsieur.
' Notre nouveau personnage tressaillit.
Que le lecteur veuille bien supposer qu'il lit un vaudeville, et, grâce à une indication imprimée en letties italiques, il verra :
Joseph Gantois^ à part. Diable! il mè semble qu'en sa qualité d'ancien client de l'étude, je lui ai envoyé, il y a un an, une lettre d'avis, quand j'ai acheté la charge du patron après sa mort, et qu'il y a un mois je lui ai envoyé une lettre de faire part quand j'ai épousé la veuve dudit patron. Il est donc inutile de se faire connaître ici et d'apprendre à tout le monde que je veux acheter un petit pied à terre à cette chère Biscote.
Vous voyez llmmense avantage que présente la coQtexture d'un) vaudeville pour poser en peu de mots une situation. Mais l'avantage revient tout à coUp au récit, s'il prend fantaisie au lecteur de demander comment il se fait que M. Joseph Gantois puisse craindre de dire son propre nom, que M. Monot vient d'entendre Jules s'attribuer, sans que lui, M. Monot, ait témoigné le moindre étonnement; car nous pouvons répondre au lecteur ce que l'on ne saurait répondre au spectateur, qui, d'abord, commence par siffler sans que personne en sache la raison.
C'est que si on a lu avec quelque attention, on a dû remarquer que M. Monot, était retiré à la campa^e depuis cinq ans, et que M. Joseph Gantois n'était avoué que depuis un an, et marié que depuis un mois : par consé* quent, M. Monot, n'ayant plus de domicile à Paris, avait pu ne pas recevoir ces deux importantes missives, lesquelles M. Joseph Gantois lui avait expédiées parce que le nom de
M. Monot se trouvait sur la couverture d'un dossier périmé.
Mais à quel titre et à quelle occasion le nom de M. Honot se trouvait*iI dans l'étude dont ledit M. loseph Gantois avait fait Tacquisition ? Gela sera expliqué, comme beaucoup d'autres choses, en son temps et à sa place.
Ce qui doit et peut s'expliquer ici, c'est que, malgré la crainte qu'il pouvait avoir d'être reconnu, M. Gantois avait à coeur d'acquérir la maison de M. Monot
En effet, elle était à peine à un petit quart de lieue (soit un kilomètre) d'une magnifique propriété que lui avait apportée sa femme ; elle se trouvait, par conséquent, admirablement posée pour qu'il pût avoir Biscote sous la main.
Or, si nous avons fait ces réflexions préliminaires, c'est pour rassurer le lecteur qui pourrait croire à la rapidité avec laquelle se succèdent les événements et à la singularité des rencontres , que ceci est une histoire faite à plaisir , tandis que je ne raconte qu'une chose absolument vraie dans son ensemble, dans ses détails, je pourrais dire dans ses expressions, quoique je reste beaucoup au-dessous des phrases, des mots et des traits d'esprit qui ont fait la réputation de l'ex-lampiste dans tout le canton de Sceaux.
Après Taparté scénique que j'ai indiqué, M. loseph Gantois entra dans le salon, décidé à dissimuler la gravité de son état par la légèreté de ses manières.
M. Monot s'avança vers lui avec un vif empressement et dans le defisein d^ le congédier en quatre mots.
Ul KAISON DE GAMPAGNB A VENDRE.
— Monsieur désire me i>arler ?
— Je désire Yoir cet^ maison, monsieur» dit Joseph en saluant à peine M. Monot et en lorgnant Sophie, retirée dans un coin. U s'approcha d'elle, lui fit une inclination respectueuse et lui dit :
— Cette maison est à vendre, madame ? (En lui-même) : Peste I la jolie fille.
— Oui, monsieur, dit Sophie» et mon oncle que voilà en est le propriétaire.
— Ah 1 très-bien ! dit Gantois en regardant M« Monot de côté. Et quel est le pnx qpe monsieur votre oncle met à cette propriété?
M. Monot prit Tair d'un homme qui vient d'attraper un hon mot et qui l'apporte les dents serrées et les sourcils froncés, de peur qu'il ne lui échappe, pour le lâcher à brûlepourpoint sur celui qu'il doit écraser, et pendant que Sophie, embarrassée des regards plus qu'assurés de M. Joseph Gantois, marmottait en baissant les yeux :
— Demandez à mon oncle,
M. Monot, élevant la voix, dit d'un ton menaçant :
— Le prix que j'en demande est peut-être bien élevé pour un homme qui Test si peu.
M. Gantois ne comprit pas l'apostrophe et répondit d'un ton tout à fait dégagé ;
— Dites toujours, monsieur, nous discuterons s'il y a lieu. « Le sot n'a pas compris, pensa M. Monot, mais je l'aiderai si bien qu'il sentira à la fin son inconvenance. »
— Eh bien! reprit Gantois, dans quel prix traitez- vous?
— Je désire d'abord savoir avec qui je traite.
— Monsieur, dit Gantois en se rengorgeant, je suis riche; — en se tournant vers Sophie, — j'aime les belles choses, je m'y connais; — à Monot, — et je paie comptant.
A ce mot, l'œil de Monot s'anima comme dut s'animer celui d'Arcbimède quand il eut trpuvé la solution de son fa-
meux problème, et il repartit avec une finesse qui fit trembler Sophie, — pendant que Gantois lui jetait des coups d'œil d'une admiration fort impertinente :
— Monsieur a Tair de Tôtre beaucoup de lui-même Gantois se retourna comme un homme qui entend un
cousin bourdonner à son oreille et qui yeut s'en débarrasser.
— Qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce que vous dites?
— Je dis, monsieur...
Sophie, qui craignait de voir se reproduire le fatal calembour, s'empressa d'interrompre M. Monot,. et d'un air réservé qui avertit M. Gantois de sa sottise, mieux que toutes les épigrammes du lampiste, elle dit :
— Mon oncle vous dit, monsieur, qu'il est le propriétaire de la maison, et que c'est à lui que vous devez demander des renseigaements, si votre intention çst réellement d'acheter.
— Non-seulement, dit Gantois, j'ai intention, mais pouvoir; je dirai mieux, j'ai ordre d'acheter.
— Ce n'est donc pas pour lui-même que monsieur se présente ?
— Non, c'est pour une dame, une cliente, une amie,
— Une amie de madame votre épouse, peut-être? fit Monot avec un long regard de côté.
« Uae amie de ma femme,^ pensa Gantois, la supposition pourrait paraître plaisante à Biscote, mais ma femme m'arracherait les yeux. »
M. Monot crut voir, dans l'hésitation de Gantois, l'assurance qu'il avait deviné juste, et reprit en regardant Sophie d'un air dlntelligence :
— J'en étais sûr, c'est pour une amie de l'épouse de mon-, sieur.
— Non, Monsieur, non, dit Gantois de sou ton le plus jeune homme, je ne suis pas marié.
Gomme la goutte d'eau glacée qui condense la vapeur menaçante qui mugit dans un tube brûlant, comme le vent du nord qui dissipe les nuages qui portaient les éclairs et la foudre, comme le chlore qui absorbe tous les miasmes malfaisants d'une impure atmosphère, ce mot de M. Gantois calma les grondements sourds de la colère de M. Monot ; il rasséréna son front, purifia l'air autour de lui, et le irénérabie oncle répéta d'une voix légèrement émue :
—Vous n'êtes pas marié, monsieur?
—Non, monsieur.
Mais la colère de Sophie était calmée aussi ; elle ne voulait plus du premier venu pour se venger et punir Jules de son infidélité. L'aspect et les regards de M. Gantois avaient suffi pour la guérir de cette tentation; aussi prit-elle un maintien sérieux et réservé, tandis que M. Monot, dont la figure s'épanouissait de plus en plus, se disposait à offrir une chaise à M. Gantois.
Yertumi, qui était demeuré dans un coin pour examiner, avait déjà poussé un fauteuil à côté de la chaise où s'était placée Sophie.
M. Monot remercia son intelligent complice par un regard d'affection protectrice, et il lui fit un signe que celui-ci ne comprit pas ou fit semblant de ne pas comprendre, car il ne sortit point du salon.
Alors commença une petite scène à quatre personnages, dont je vous dois la description pour que vous puissiez la comprendre.
Sophie était assise dans un coin du salon, et M. Gantois près d'elle; Yertumi était à la cheminée et rajustait les acacias dans les pots ; M. Monot, debout, occupait le mi « lieu.
—Eh bien! monsieur, quel est donc le prix de cette charmante propriété? dit M. Gantois en se balançant çur sa chaise.
Avant de vous dire ce prix, fit M. Monot, il est nécessaire que vous la visiliez.
Signe à Vertumi, qui s'approche; mais pendant qu'il s'avance de côté pour recevoir les confidences de son maître, Gantois reprend avec un aplomb sublime :
— Ce {Nrix ne saurait êlre trop élevé, monsieur, si vous la vendiez toute meublée.
Ce dernier mot est accompagné d'un regard obliquement lancé sur Sophie, qui rougit et écarte sa chaise. <
M. Monot, qui n'a pas compris, regarde Vertumi, qui a compris et qui rit avec une violence étouffée en disant :
— Ah! c'est gentil, ça, c'est galant!
M. Gantois, voyant qu'il a fait de l'eff^et, se met à rire aussi, et M. Monot, qui veut être agréable à son hôte, se dé* Gide à rire à son tour.
Ils rient tous de se voir rire, tandis que Sophie, suffoquée de dépit, donne intérieurement à Jules les épithètes les plus injurieuses de l'amour.
Cependant M. Monot, qui veut en venir à ses fins, M. Monot, après avoir regardé Sophie et Vertumi d'un œil qui signifie : « Prenez garde à vous! je vais dire quelque chose de terriblement fin! reprend à haute voix :
— Mais le mobilier est assez bien et j'ai là un piano excellent dont ma nièce joue à ravir.
Vertumi approuva de la tète, et M. Gantois se pencha vers Sophie et lui dit tout bas :
— A tant de beauté joindre tant de talent, c'est trop des trois quarts.
— Ah ça! se dit Sophie alarmée, est-ce que ce monsieur voudrait sérieusement m'épouser ?
Puis elle répondit tout haut :
— Mon oncle, le piano est horriblement faux.
— Bah ! dit M. Monot, -avec son talent ça ne [s'apercevra pas.
*- Et avec une si jolie nudn, un piano ne saurait être faux, ajouta Gantois.
Sopliie regarda Gantois et recommença à injurier Jutes en son tme :
— Perfide ! se disait-elle. Oh ! je voudrais bien lui montrer que je puis me venger.
Elle jeta un nouveau regard sur Gantois et se dit en soupirant :
— Il est pourtant bien laid?
— Ëh bien! Sophie, dit M. Monot, nous attendons.
Nouveau signe à Vertumi, qui s'approche assez pour entendre ces deux mots : «Va dire à Simonide, » presque à rinstant interrompus par M. Gantois^ qui reprend d'un air fat:
— Et puis cela me fera juger de la sonorité de cette pièce, car Biscote a aussi une très-jolie voix;
—^Qu'est-ce que c'est que ça, Biscote? dit M. Monot ayec une terrible altération dans les traits..
Gantois se mordit leà lèvres, et Sophie, ravie, répartit d'un ton railleur :
— C'est peut-être la cliente, l'amie pour laquelle monsieur cherche une maison de compagne.
— C'est absolument cela : mademoiselle a deviné juste, fit Gantois.
—Vertumi, dit tout haut M. Monot, attends un moment. Vertumi , qui ne comptait point sortir encore, demeurai, et M. Monot reprit :
— Ne vaudrait-il pas mieux que mademoiselle ou madame Biscote vînt visiter elle-même la propriété?
— Elle y viendra, monsieur, dit Gantois; elle y viendra un de ces jours avec son mari.
--Elle est mariée?
— Très-mariée, dit Gantois.
— Vertumi, reprit M. Monot, sans se donner la peine de
âiBâmuIer plus longtemps, va dire à Simonide de faire réchauffer le gigot.
Puis se retournant vers M. Gantois, il reprit d'une façon tout à foit galante :
— Je ne vous cache pas, monsieur, que mon simple ermitage est d'une étendue illimitée, grâce à sa savante disposition, et je vous conseille de rassembler toutes vos forces pour entreprendre ce rude pèlerinage. Si monsieur voulait nous faire Thonneur d'accepter un modeste déjeuner...
M. Gantois sembla hésiter, tira sa montre et réfléchit que Biscote ne lui avait donné rendez-vous qu'à deux heures, et qu'il valait autant déjeuner en aimable compagnie que de s'en aller chez le restaurateur ; il accepta avec empressement.
Vertumi s'approcha et dit tout bas :
— Et les épinards ?
— Qu'elle mette tout !
Malgré cet ordre illimité, Vertumi ne sortit point et repartit tout bas :
— Mais l'autre?
— Quel autre ?
— Celui qui est marié.
— Est-ce qu'il n'est pas parti?
— Non, monsieur, il s'en est retourné dans le parc.
— Mais ça devient par trop impertinent.
— Dame ! monsieur, je ne peux le mettre à la porte sous prétexte qu'il est marié.
— Ah ! tu ne peux pas le mettre à la porte ! fit Monot ; je m'en vas te montrer comment ça se fait. Va à la cuisine, et si monsieur veut bien demeurer cinq minutes seul avec ma nièce...
— Avec mademoiselle ? fit Gantois ; mais avec le plus grand plaisir.
— Je m'en vais, continua M. Monoi, je m'en vais mettre lestement le petit avoué à la porte.
A ce mot d'avoué, on doit comprendre aisément la frayeur qui s'empara de Gantois, qui se crut découvert.
— Un avoué! s'écria-t-il, quel avoué?
— Une espèce de petit fat.
« Ça ne me regarde pas, » pensa Gantois.
•— Un importun qui est venu s'installer ici dès le matin, sous prétexte d'acheter cette maison.
Gantois, qui, ainsi que nous Tavons dit, avait déjà une maison de campagne ostensible, et qui ne se souciait nullement qu'un de ses confrères pût le surprendre en acquisition d'une bicoque illégitime, prit son chapeau, et, se laissant emporter à sa frayeur, il reprit rapidement :
— En ce cas, monsieur, je me retire.
— Juste ciel ! fit M. Monot ; et pour quelle raison?
— Monsieur, je n'aime pas aller sur les brisées de personne.
— Mais, monsieur, je ne veux pas vendre à ce monsieur.
— Mais il importe à ma délicatesse, monsieur; il pourrait croire que je vous ai détourné de cette affaire.
— Monsieur, je vous en prie, fit M. Monot de l'air solennel qu'il mettait aux paroles qu'il voulait rendre persuasives ; monsieur, je vous en prie et vous en supplie, demeurez un moment, un seul moment, et je vais vous délivrer de ce malencontreux.
Malgré cette supplication intempestive, M. Gantois se di- . rigeait vers la porte du salon, lorsque Vertumi s'écria :
— Et ce ne sera pas long, car le voilà qui revient du côté de la grille, comme s'il voulait s'en aller.
En effet, Jules, revenu de la terreur que lui avait inspirée la sonnette, pensait qu'il était temps de sortir d'une maison où l'on ne semblait pas charmé de le posséder, et il gagnait
la grille en louvoyant et en examinant s'il D'y verrait point quelque vedette à son intention. L'arrivée de ce confrère supposé lit reculer Gantois jusqu'au fond du salon, et il laissa sortir M. Monot sans opposition.
Mais celui-ci avait eu le temps de dire à Sophie en passant près d'elle :
— Retiens ce monsieur, chante, fais tout ce que tu voudrasy mais retiens-le.
L'esprit des femmes est plein d'heureuses contradictionfl; il a été créé exprès pour donner aux romanciers toutes les facilités possibles à sortir d'une situation embrouUiée ou sans intérêt.
Ainsi, Sophie, qui ne voulait point chanter quelques minutes^avant, Sophie, qui se fût peut-être cachée si Jules fût venu directement au salon, Sophie se dit :
« Oh! je veux qu'avant, de s'en aller il entende ma voix; elle parlera comme un remords dans son bonheur, il saura quel cœur il a brisé. »
Aussi , à peine M. Monot fut-il parti que, moitié pleurant, moitié coquettant ( les femmes ont un pouvoir imn^ense en ce genre ), Sophie s'approcha du piano en disant à M. Gantois :
— Mon oncle a raison, monsieur, ce salon est très-bon pour faire de la musique, et si vous vouliez consenth* à entendre une romance...
« Au diable la romance ! » pensa Gantois l'œil au guet du côté de la grille. Puis il reprit tout haut :
— Mademoiselle est trop aimable, je ne veux pas lui causer ces ennuis.
Sophie s^assit au piano. ,
— Je ne souffrirai pas, dit Gantois; je ne veux pas, je vous en prie..., etc.
« Mon confrère, pensait-il, n'a qu'à aimer la musique, et il y a des avoués assez bêtes pour ça, il est capable de venir ici.»
Mais ,1e parti de Sophie était pris; dJie voulait chanter, elle voulait faire entendre à Jules une des romances qu'il avait aimées comme une prière, et qui lui seraient comme un reproche de trahison ; elle préluda.
Pendant ce temps, Gantois guettait la grille, et sans voir M. Monot, caché ainsi que Jules derrière un massif de lilas il les entendait si près de la grille qu'il n'osait s'échapper car Honot parlait avec vivacité, tandis que Jules, qui cher chait à gagner du temps, lui répondait avec un calme parfait
— Eh hienl monsieur, avait dit M. Monot à Jules en Ta bordant, avez- vous assez vérifié ma maison?
— Assez imparfaitement, monsieur, mais d'après ce que j'ai vu, cela peut me convenirsi le prix n'est pas exorbitant.
H. Monot, à qui, la qualité d'avoué, prise par Jules, inspirait toujours une certaine terreur, se dit qu^au lieu d'employer des moyens violents, il pouvait se débarrassa sans esclandre de Timportun, et il lui répondit avec un aplomb superlatif :
~ Monsieur, je ne lâcherai point ma propriété à moins de cent mille francs comptant.
Au compte de M. Monot, l'énormité du chiffire devait stupéfier l'avoué, le renverser, le chasser.
Mais qu'importait à iules que ce fût cent mille francs ou un million? Aussi, sans s'arrêter le moins du monde à ce que ce chifiTre avait d'exorbitant, il repartit :
— Cent mille francs n'est pas une somme énorme, et je ne serais pas trop éloigné d'en venir là.
Indépendamment de sa qualité d'oncle, M. Monot était négociant, rentier et propriétaire, c'est-à-dire qu'il savait compter, et l'idée de vendre cent mille francs une propriété qui pouvait en valoir trente mille changea complétBfneBt ses idées.
Il ne put s'empêcher d'examiner le jeune insensé qui lai paraissait si facile à plumer, et il reprit plus doucement:
— Je vends sans meubles.
— J'y tiens fort peu, je possède un mobilier énorme, dit Jules. D'ailleurs, ce n^est pas cher à cent mille francs, ajoutat-il en s'avançant vers la maison.
Jules ne demandait pas mieux que de causer pour ga^er du temps ; mais comme il était aux abords de la grille, qui pouvait laisser passage aux regards du terrible balafré, il tendait toujours à se diriger du côté du ^lon.
M. Monot avait conçu dans son imagination deux espérances également séduisantes. La première était de se défaire de sa nièce sur M. Gantois, la seconde de conclure une boime affaire avec le jeune avoué. Il voulait donc éviter de les mettre en présence.
H en résulta une espèce de balancement dans la marche des deux interlocuteurs.
A chaque mot, Jules faisait un pas vers la maison ; à chaque réponse, M. Monot faisait un autre pas en arrière, de iaçon qu'ils restaient à peu près à la même place, lorsque tout à coup une ritournelle bien connue à Jules vint frapper son oreille, et bientôt après il entendit le premier couplet d'une romance qui l'avait si souvent charmé; il écoutait l'œil au ciel, l'oreille tendue et comme si une sorte d'extase s'était emparée de lui.
— Quelle voix! s'écria- t-il, bouleversé jusqu'au fond de l'àme de cette rencontre inattendue, du souvenir qu'elle lui rappelait et du remords que cette romance causait en lui ; car si Jules n'était pas marié, il n'en était pas moins coupable, comme nos lecteurs ont su le deviner à une parole qui lui est échappée.
— C'est la voix de ma nièce, monsieur.
— La voix de votre nièce I fit Jules en faisant quelques pas. trte-décidés du côté de la maison.
— C'est une peUte sotte qui s'amuse toute seule, dit H. Monot en retenant Jules par le pan de son habit, tagidis
que la voix de Sophie reprenait avec un accent plus i/saàre et plus désolé.
— Hais c'est la voix de Sophie ! s'écria. Jules transporté, et, s'échappant de la main de M. Monot, il courut vers le salon, tandis que Toncle le suivait aussi vite qu'il le pouvait et rappelait de toutes ses forces.
Pendant que cette scène se passait au jardin, M. Gantois, épiant avec anxi^é si son malencontreux confrère arrivai^ écoutait Sophie d'une oreille fort distraite en lâchant de temps en temps des petits bravos accompagnés de ces mots :
— En effet, le salon est très-sonore ; ne continuez pas, c'est inutile.
Sophie, au contraire, eût voulu que la romance eût cent couplets, car elle avait entendu le mot de Jules quand il avait reconnu sa voix.
Gomme nous l'avons dit, à peine le second couplet fut-il fini, que Jules s'élança vers le salon. Gantois, qui entendit approcher Tennemi, jeta autour de lui un regard désespéré pour chercher une issue. La porte de la chambre de Sophie était restée entr'ouverte, Gantois s'y glissa à l'instant où l'amoureuse, qui s'était émue à son propre chant, essuyait ses larmes.
Gomme cela se pratique dans tous les vaudevilles un bien faits, Jules arriva précisément au moment oii Gan disparaissait dans la chambre de la jeune filie, et il s'écri en courant vers elle avec un véritable transport :
— Sophie!... Sophie!... Est-ce vous que je retrou enfin?
Sophie se leva, et faisant une révérence cérémonieuse, ré< pondit le plus froidement que le hii permit la vive ômotioq qu'elle éprouvait :
— Permettez-moi, monsieur, de me retirer. Je ne savait pas> je ne pouvais penser que vous fussiez ici.
Sophie, pourquoi cette froideur?...
M. Monot, criant toujours : — Mais, monsieur, monsieur, arrêtez donc! arriva sur la porte du salon, et jetant un coup d*œil rapide dans tous les coins, il s'écria en frappant des mains :
— J'en étais sûr !
Puis se retournant vers Sophie, il reprit de l'air le plus irrité:
— Eh bien! où est-il l'autre?
— Qui cela?
— Eh bien! ce monsieur... l'autre... celui qui n'est pas marié?
— Mais, dit Sophie toute troublée, je pense qu'il est dans le parc.
— Dans le parc! dit M. Monot; il na pas eu le temps d'aller jusqu'à la grille. Vertumi! se mit-il à crier, veille à la porte et ne laisse sortir personne, entends-tu ?
— Oui, monsieur, répondit Vertumi.
— Et quant à vous, monsieur l'avoué Joseph Gantois, dit Monot, qui me menacez de domn:*iges-intéréts pour avoir fait afficher ma maison, n'oubliez pas que vous venez do m'en offrir cent mille francs ; que je tiens votre parole pour bonne, l'affaire pour faite, et que si l'autre manque par votre faute, ce sera moi qui vous demanderai des dommages-intérêts.
Après cette menace» proférée du ton le plus irrité, M. Monot se dirigea du côté du parc, dont il maudit plus d'une fois les détours nombreux qui faisaient, une heure auparavant, ses délices et son orgueil.
364 MàlSON DE CAMPAGNE A VENDRE.
NoB deux jeunes gens étaient demeurés seuls dans le salon ; mais un surveillant redoutable était près d'eux à leur insu .' c'était Gantois, qui n'était pas fâché de connaître celui de ses confrères qui venait acheter la maison de M. Monot.
n se mit donc à écouter et entendit le dialogue suivant :
— Sophie, pourquoi cet air froid et fâché ? M'en vouleivous de ce que depuis un an je n'ai pu arriver à découvrir votre demeure?
. — Je pense; que vous n'avez pas beaucoup cherché ; et les plaisirs d'un nouvel amour, les occupations d'un nouveau méoage...
— Que dites-vous? Sophie, pouvez-vous croire?...
— Je puis croire à vos paroles. N'ôtes-vous pas marié?
— Moi! qui vous a dit cette indignité ?
— Qui me Ta dit? mais vous-même, monsieur; ici, là, tout à l'heure; ne l'avez-vous pas déclaré à mon oncle?
— Chère Sophie, si vous saviez...
— J'ai tout entendu, monsieur ; n'espérez pas me tromper. Et, imitant la voix de Jules : Une femme charmante, dont l'état intéressant a besoin de la campagne. Ali ! Jules, quelle horreur!
— Sophie, chère Sophie, lui dit Jules en la retenant pendant qu'elle se dirigeait vers la chambre où M. Gantois murmurait en lui-même :
« Ah ! c'est mon coquin de neveu ! Que diable est-il venu
faire ici ? 8i je ne craignais ce damné confrère qui rôde aux environs, je lui donnerais une leçon qui... » etc., etc.
— Mais le mouvement de Sophie interrompit cet à-parté. M. Gantois recula, et Sophie, qui n'avait aucune envie sérieuse de s'en aller, se laissa arrêter par Jules, qui lui dit, pour trancher nettement la question :
— Sophie, je ne suis point marié et je vous aime toujours.
— Bien vrai? dit Sophie avec un cri de joie.
— Avez- vous pu croire un moment à une si indigne trahison ?
— Ne suis-je pas bien folle plutôt de croire à ce que vous me dites, lorsque je vous ai entendu vous-même dire à mon oncle...
— Sophie... si j'osais vous confier mon secret... Mais vous êtes riche maintenant, vous ne comprendriez plus.
— Moi riche, Jule^. dit Sophie. Je suis plus pauvre que jamais, car je n'ai môme plus la liberté de mon travail,
— Ah ! s'il en est ainsi, dit Sophie, nous pouvons encore être heureux, nous pouvons nous marier.
— Yous n'êtes donc pas marié, bien vrai?
— C'est une chose qu'il est facile de prouver.
— Alors pourquoi le dire ? Yous m'avez fait bien du chagrin!
— Ah ! si vous saviez ! dit Jules avec un grand soupir.
— Mais je veux le savoir ; je veux tout savoir^ monsieiir.
« Tout, pensa Jules, ce serait trop; mais ce qui est nécessaire, c'est assez. »
— Eh bien ! reprit-il, ma chère Sophie, je dois vous dire que lorsque je revins du petit voyage que j'avais entrepris pour le compte de ma maison, et que je ne vous retrouvai plus, le désespoir s'empara de moi, et je ne sais à quelle funeste résolution ma douleur m'eût poussé*..
— Pauvre Jules! dit Sophie.
Sw
-- Si mes amis, reprit Jules^ ne m'avaient forcé à me distraire...
— Vous leur parliez de moi, n'est-ce pas? dit Sophie.
— Sans doute, fit Jules d'un ton pénétré ; mais de pareils entretiens ne faisaient qu'accroître ma douleur, et je fus forcé de les suivre dans quelques parties de plaisir, à quel* ques soupers.
— A des soupers?
— Entre amis.
— C'est bien assez, monsieur ; moi, je ne voyais personne, je n^'avais d'autre consolation que mes larmes.
— J'aurais dû faire comme vous, dit Jules du ton le plus hypocrite. (N'est-il pas vrai qu'il est une hypocrisie charmante ? C'est celle d'un cœur amoureux que la folie a égaré et qui a si bien gardé ses amours qu'il s'absout en lui-même de l'erreur <iu'il a commise et qu'il n'ose pas avouer à celle qu'il aime?) Oui, reprit Jules, j'aurais dû faire comme vous,! car Je n'avais pas calculé ce que coûtent les distractions que vous offrent vos amis. '
— Âinsi^ dit Sophie d'un air f&ché et triste, avez-vous fail des dettes?
— Hélas! oui. j
— De grosses dettes ?
— Il n'y a pas de petites dettes quand on est pauvre . J'éj tais tellement tourmenté de tous côtés^ que, ne sachant aoj quel entendre de mes créanciers, je m'adressai à cet oncu dont je vous ai parlé quelquefois et qui venait d'être namml avoué ; il vint à mon aide et me prêta mille écus. |
— Le bon oncle !
— Ah I oui, le bon oncle 1 reprit Jules d'un ton f urieu Savez-vous ce qu'U fit le bon oncle? Il me fît souscrire u lettre de change, et lorsqu'il Tout dans les mains, il me d'un ton tranquille :
— Maintenant, monsieur mon neveu, à la première fro
MAISON DE CAMPAGNE A VEPi'DRÈi 257^
^daineque vous faites, je vous poursuis, je prends jûgèraènt et je vous envoie à Glichy vous distraire' dé Vbs amours perdus.
— Ah ! le vilain homme ! »
i — Le vilain homme ! en eflet, car il a tenu parole. "
i — Vous avez donc fait de nouvelles folies, mori^îeuî*? dit -Sophie d'un ton tout à fait fâché.
— Non, Sophie, non, je vous jure, je me siiis' tangè, j'ai repris mon travail ; mais, que vouléz-voùst nibn oncle s'est avisé d'être jaloux. • .: i :
;; ~ Comment; moiisieùr, vous aSrez eii l'indignité 'dié faire lacour à lafemme de votïe ônd'e'?' ' i : /) j
— Non, Sophie.
-^ De Votre 'î)iëil[^itèfar...
— Non, ma chère Sophie.::
— A votre tanle I C'est indigne, c'est airrea:ft'! •' ' '. -Mais'bôh,iûà'chkeSôphieVM^^ l^ïile,
qui est la veuve de l'ancien patron, est une vieille bdùne femnifeïosàuô, fortlaidé, que mon bncle à' épousé ï))our les huit' cent miîllè'fràncs^c^ii'élie ïui'à ^ppbrtiés. Ce n^esti pa&
— Cûïriirièûtf èè n'est tiàs- à èïleîaft Sophie, ide 'pMs' en» piusiâthéè:
,i.;i.., Il
Il .'.
Il 1
— (Se n*éèf pW 'à elle qùè Abri bnclé cifoyàif qtae j^ faMâisp bcoiir,' dit Jules eu 'appuyant 6ùi"leë'hltitâ^t^eii»oni oficië croyait, ■ ' " '' ''"-' '''" •■ '■'' '■ "'•' ■'■ ' '• ''■' '■■ •'" -.' '"
"^ C^e»t floïiè' à utiè Wtré, monsieur ! Eh Meû l vo^treonéle aeu raison. Votre oûcte est un hoiïiih^ sage. ' ; .i
— Xôîiiïiéîit'gàgé! dif Iblès. lï passe toutes Ses sbirééô avec une petite danseuse de l'Opéra. ■ ; > "il.
-• Quelle horitè t ''-' '"'■'' '^' ■■' ■■■'•' ■'" ' •'*
— Et parce qu'il m'y a trouvé deùix ou trbis fbis.v. • ' -Chlei ïà'flatnséïtôe ^monsieur. ' ' ' ■
-Oui. ' •
— Gomment, monsiettr, chez une danseuse ? ' '
— Non^ je me trompe, chez ma tante.
— Une vieille, laide, bossue?
— Certainement, et mon oncle s'est imaginé qu'elle m'aimait.
— Votre tante ?
— Non, pas ma tante.
— La danseuse ?
— Non, ce n'est pas ça.
— Mais qui est-ce donc, monsieur?
~ MaiSr dame ! si vous ne voulez pas me laisser expliquer, il est certain que je paraîtrai coupable.
— Mais expliquez-vous.
— Eh bien! c'est pourtant bien clair. Mon oncle, vous entendez bien, mon oncle s'est imaginé...
— Quoi donc?
Une pensée lucide éclaira l'esprit de Jules, et il dit avec
rapidité :
— Eh bien 1 mon oncle s'est imaginé que je l'espionnais et que je rendais compte à ma tante de. sa conduite, et alçre il m'a fait poursuivre, il a donné l'ordre de me faire arrêter ; et lorsque je guis entré ici cenaatin, jc^ venais à,.peinfî d'échapper aux mains des huissiers. le cherchais un^asjH^.-daps cette m^âseny oti, ddus n^qn infortune^ je me ^sui^^çru; dans lu ûéceerité cruelle de déguiser mpn nom et mon étaf, et, dans mou trouble, j'ai pris le nom de mon oncle.
Voilà tous mes crimes^ Sophie. Maintenant çl^asejesimoi^ livrez-moi à mes persécuteurs ; je vous ai toul dit.
Solfie ne répondit pas, fît une petite moue délicieuse et dit doucement :
— Pas tout, Jules ; vous ne m'avez pas tout dit ; mai» je ne veux pas savoir le reste*
— Âh! quand je disais à Biscote que vous étiez un
ange!...
— Qu'est-ce que c'çst que ça Biscote? .
Imbécile ! se dit Jules tout bas. — Un de mes amis, repritil tout haut.
— Non, monsieur, non, une de vos amies.
— Ah ! Sophie, t^uel soupçon !
— Ce n'est pas un soupçon, monsieur, c'est une certitude, dit Sophie ton piqué, et si vous étiez arrivé plus tôt, vous auriez été en pays de connaissance.
— Est-ce (ïu'elle est venue ici?
— Elle, vous entendez-bien, monsieur, elle !...
— Mais, Sophie...
— Non, monsieur; elle n*est pas venue ; mais U est venu quelqu'un de sa part pour lui acheter cette maison.
• Au fait, j'y pense, se dit Jules, Biscote a obtenu de mon oncle qu'il lui achèterait une maison de campagne. » ^- Ce monsieur, dit Jules, comment est-il ?
— En vérité, je n'ai pas pris la peine de le regarder.
— N'est-il pas gros, brun, l'air commun, le ton toujours grossier, faisant comme s'il avait de l'esprit ?
— Mais, oui...
— C'est lui ! dit Jules. Sophie, au nom de notre amour, au nom de notre avenir, permettez-moi d'écrire une lettre.
.-rilnje lettre, à qui?
-7- A) n^ tante, et mes dettes seront payées.
— Ça ne me regarde pas.
— .Y^ous cowïaitrez mon innocence.
— Pst-ce possible/?
— Nous serons mariés.
-:- En étes-vou^ sûr ?
— Très-sûr. . . Ah ! monsieur mon oncle, votre sévérité mérite bien que je vous donne cette petite leçon.
— Mais écrivez donc, monsieur, écrivez donc !
— Sans doute, fit Jules en regardant tout autour de lui; DQais, pour écrire, il mo faudrait de l'encre et du papier.
— Eb bien î. lui dit Sophie en regardant s^ chambre, venez.
Un sentiment de convenance la retint, et elle emmena Iules dans la salle à manger, qui servait de cabinet à M. Monot.
Gomme un chasseur avide qui a patiemment examiné le terrain où il veut tendre ses filets, les allures de la proie qu'il veut saisir, et qui sort de sa retraite assuré de tenir ses victimes, de les immoler à sa cruauté, de se repaître de leurs souffrances, Gautois sortit de la chambre.
S'il eût été admis à dire tout haut ce qu^il pensait tout bas, il eût commencé par une sorte de rugissement furieux.
— Hoouh ! se fùt-il écrié, Tair commun !... le ton grossier !... parlanicomme si j'avais de Fesprit !... Et la petite est de cet avis !... Ah! ah ! il vous en cuira, mes petits amoureux!.,.
Et ce Jules!... cet ingrat à, qui j'ai prêté mille écus, et qui, sous prétexte que je veux le faire mettre en prisoD, veut me dénoncer à mon épouse ! 11 n'y a qu'un quart de lieue d'ici à la Barillière (la maison légitime de M. Gantois), mais il y a moins loin d'ici chez M. Bonchrétien l'huissier, et avant qu'elle ne soit arrivée, vous serez pincé et coffré, monsieur mon neveu. "
Quant à Biscote, nous aurons une explication terifitile, et malheur à elle si son explication n'est pas clkîtë' ^t formelle! ' '■ ■' '
Tout en parlant ainsi, Gantois arrachait ùiifétiïllét du vade mecumqa'il portait toujours avec lUi,'ët il éçhivait quelques mots au crayon.
Cela fait, il fit un signe à Vertuini,;qiiï ifôdkît'tbiijours aux environs; celui-ci accotiWt. '' " ' '•' * |
Pendant ce temps, Siiritu'éiLÙ' réfee'vàit 'de Siptililè te|ïittfe destinée à madame (jkntoié et 'g^échàpilàiVîiàr déiè^s le
— Veux-tu gagnér'dix frandsVdit Gàhypi^'â'VeMiiAi; -Plus, éibék vouà e^t agrèiiblé/^épîiîàt Vtir^
— C'est assez pour ce que j'ai à te faire faire. Connais-tu M. Bonchrétien?
— M. Bonchrétien, huissier? Oui, oui, je le connais.
-— Eh bien ! qu'il ait cette lettre d'ici à dix minutes, et Je te donnerai dix francs quand tu m'apporteras la réponse.
— Vous l'aurez dans un quart-d'heure.
— C'est très-bien.
— Je vous retrouverai ici?
— Non pas, fit M. Gantois, et si même Bonchrétien te demandait où je suis, tu lui diras que c'est par hasard et en passant devant la grille que j'ai vu:., que i*ai reconnu...
— Qui ça?
— Tu le verras... Dis à M. Bonchrétien qu'il me trouvera chez moi.
— Où ça?
— Tu verras. Apporte-moi la réponse derrière le mur du parc, à la petite porte.
— Dans un quart-d'heure.
— Et M. Bonchrétien est-il un homme actif?
— Des jambes de cerf, monsieur. Est-ce que vous ne le connaissez pas ?
— Je sais qu'il est huissier.
— Ah! monsieur, quel gaillard I
— Cest bien ; mais pendant ce temps il serait nécessaire que le jeune homme qui est ici ne pût sortir.
— l)iable!... c'est difliciie, et à moms que vous ne veilliez à la porte... Mais, j'y pense, j'ai un excellent moyen.
— Lequel?
— Ne vous mettez pas en peine, dit Vertumi en s'éloignant.
« Oh! oh I se disait-il, ravi de son idée, M. Monot m'a reconunandé de ne pas laisser sortir celui-ci ; celui-ci me recommande l'autre, je vas fermer la grille à double tour et jevas emporter la clé dans ma poche. »
Cet à-parté fut suivi de cet autre : « Et puis si ce monsieur qui m'envoie faire ses commissions et qui ne paie qu'au retour, allait filer avec les dix francs promis, j*en serais pour ma course; de toutes les manières possibles, le meilleur parti est celui que je prends* »
Cette sage et prévoyante résolution fut iomiédiatement mise à exécution par Vertumiy qui disparut pendant que Gantois se disait : « Et maintenant je vais prendre un rendesvous avec le vieil imbécile qui est propriétaire de cette maison; car il me la faut, cette maison. Grâce à cette petite porte qui est à l'extrémité du parc, et en traversant quelques champs , je suis chez moi. Que ce soit Biscote ou une autre que j*y loge, ce sera une petite maison délicieuse. » ^
Tant de prévoyance immorale peut-elle entrer dans Tâme d'un avoué? On nous Ta affirmé et nous le croyons. Que cela n'offense pas l'honorable compagnie des avoués; ils n'ont pas tous des femmes bossues, et ne sont pas exposés, pour vivre, à ces extrêmes ressources.
Cependant, au moment où M. Gantois allait quitter le salon, M. Monot, essoufflé, éperdu, abimé par la recherche ac^ tive qu'il avait faite, arrivait dans le salon.
— Ah! vous voilà enfin ! s'écria-t-il en voyant M. Gantois. Où allez-vous donc?
— Je vais vous demander la permission de me retirer.
— De vous retirer, monsieur? fit M. Monot d'un air stupéfait, après nous avoir fait l'honneur d'accepter notre modeste déjeuner?
— Je me suis rappelé une affaire qui m'oblige de repartir à l'instant même.
— Ah ! monsieur, vous ne nous ferez pas cette injure. Quelques minutes encore, et le déjeuner sera servi* Simonide !
Elle courait après La Rifalière.
Simonide ne répondit pas.
— Impossible, dit Gantois, le temps me presse.
— Il faut bien que monsieur déjeune quelque part, et vaut autant que ce soit ici qu'ailleurs. Simoneau! Simoneau !
Simoneau ne répondit pas , il portait la lettre de Jule^ à madame Gantois.
— Du reste, monsieur, si vous voulez prendre jour pour causer de notre affaire ?
— Mais c'est Taffaire d'une beure. Vertumi! cria M. Monot d'une v^ix retentissaute.
Vertumi ne répondit pas, il allait cbez Boncbrétien.
— Ah ça! mais ceci passe toute croyance! —Et où est Sophie?
— Votre nièce?
— Oui, monsieur, fit le malheureux propriétaire, allant de la porte à M. Gantois. Ma nièce, je vous l'ai confiée ! •- Simonide? Je l'ai remise entre vos mains! — Simoneau? qu'en avez-vous fait?... Vertumi !
— Ma foi! monsieur, reprit Gantois, vous pourriez vous en informer au petit jeune homme qui est avec elle.
— Quel petit jeune homme ?
— Celui que vous aviez l'intention de mettre à la porte.
— U est encore ici, cet avoué ?
Gantois se mit à rire et répartit :
— 11 est joli l'avoué! un mauvais sujet qui n'a ni sou ni maille.
— Grand Dieu ! fit M. Monot.
-r Qui s'est moqué de vous.
— Moqué de moi !
— En vous disant qu'il était marié .
— Est-ce qu'il ne l'est pas? fit M. Monot en ouvrant des yeux pleins d'une joie féroce.
—Eh 1 non, monsieur, il n'est pas plus marié qu'il n'est avoué. Seulement, je crois qu'il avait le plaisir de connaître
mademoiselle Sophie , et qu^elle le coanaissait aussi fort bien ; et si vous vouiez bien aller à leur recherche, je pense que vous les trouverez ensemble occupés ù, se dire les choses les plus tendres.
— 11 est amoureux de ma nièce ! s'écria M. Monot : il l'aime !
— Oui vraiment.
— Et elle Taime !
— Ga m'en a Tair.
— Monsieur, lit M. Monot, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Je ne vous retiens plus. Âh I il est amoureux de ma nièce, et elle l'aime ? Nous allons voir.
— Du reste, dit Gantois, c'est en tout bien tout honneur.
— Ce sera comme il me plaira, monsieur.
Ah ! reprit M. Monot en se frottant les mains, il l'aime et il s'introduit clandestinement chez moi 1
— Monsieur, dit Gantois, qui put se tromper au sentiment de M. Monot, tant la joie qu'il éprouvait avait quelque chose de sauvage et d'exalté, je dois vous prévenir qu'il est inutile de vous porter vis-à-vis de ce jeune homme à des mesures de rigueur. Dans quelques mmutes vous en serez débarrassé.
— - Débarrassé, moi! je n'en suis pas embarrassé du tout, et il ne m'échappera pas.
— Faut-il tout vous dire, monsieur ? dans une heure il va être arrêté dans votre maison.
— Arrêté 1 et pourquoi?
— Par M. Bonchrétien , à qui je viens d'en donner l'ordre.
— Vous avez donné Tordre d'arrêter ce jeune homme !
— Oui, monsieur.
— Qui aime ma nièce?
-^ Oui, monsieur.
t- Qui veut repenser, sans doute?*
Maison de gampacnë a vendre. ^i
— Oui, monsieur.
— Monsieur, c*est une infamie !
— Gomment, iQonsieur^ je n'ai peutrôtee pas Je dcoit de faire arrêter mon défeUeiur ?
— Pas chez moi, monsieur; je vous le défends.
— Monsieiir, le juge de paix va venir vous apprendre que j'en ai le .droit.
— Monsieur, votre conduite est la plus déloyale et la plus honteuse I
— Monsieur, vous m'insultez!
— Monsieur, sortez de chez moi !
— Avec empressement, monsieur.
— Adieu, monsieur.
— Adieu.
Gantois sortit en haussant les épauile^s, ^et M* Moia9it ^e mit à crier ^'unie yoix de Stentor :
— Simonide! Simoneau! Vertwaw!
Rien ne répondit.
— Ah ! se dit-il, est-ce que ce mkérable a fai|t arrôiter tout le monde ? Sophie ! Sophie I
Sophie parut en tremblant.
— Eh bien! ou est-il? fit M. Monat.
— Qui ça? dit Sophie t^^t mterdite.
— Eh bien I l'autre?
— Lequel?
— Ge|l\ii qi^i n'est pas marié.
— Vous ne Tave? donc pas retrouvé?
— Coimmentl jsjid^ îe jt'^i laissée ici avec lui.
— Mais vous savez bien que, lorsque n^us jêtes veau mee l'autre, il est parti.
— Lequel ?
— Eh ! mais celui qui n'est pas marié.
— Qui ça?
— Dame ! je ne sais pas.
M. MoDot se mit à frapper du pied, à tourner sur luimême, en disant :
— Ils me feront devenir fou!... Ma parole d'honneur 1... ils me feront devenir fou ou imbécile !
— Hais, mon oncle, lui dit Sophie en s'approchant doucement, calmez-vous, je ne vous comprends pas.
— Gomment, lui dit M. Monot, tu ne comprends pas que je sais tout?
— Ah l mon oncle !
— Qu'il n'est pas marié?
— C'est vraL
— Bon jeune homme ! '
— N'est-ce pas ?
— Qu'il est poursuivi pour dettes?
— Qui a pu vous dire cela?
— Son persécuteur, celui qui sort d'ici et qui vient de donner l'ordre de le faire arrêter.
— Le mauvais oncle ! Puis elle ajouta :
— Âh ! ai-je bien fait de le cacher !
— Dans la maison ?
— Dans le pavillon du jardin.
— Malheureuse, qu'as-tu fait?
— Pardon, mon oncle, dit Sophie en rougissant, c'est une faute grave, je le sais! Mais...
— Gomment, reprit M. Monot, tu appelles cela une faute grave? mais c'est une bêtise ! Tu ne vois pas que si l'huissier vient à temps pour le trouver encore ici, il n'y aura plus d'endroit qui puisse soustraire le jeune homme aux yeux de cette race de furets.
— Que faut-il donc faire, mon oncle ?
— Il faut le faire évader.
— Oui, mon oncle.
— Mais avant cela, il faut qu'il me jure...
r- Tout ce que vous voudrez.
-- Qu'il t'aime.
— Vous pouvez vous en rapporter à moi.
— Qu'il t'épousera.
— Le plus tôt possible.
— Va le chercher, amèno'-le-moi , et je me charge de le conduire par un chemin où les huissiers ne le suivront pas.
— Et l'autre est parti ?
— Ah ! je trouverais un peu extravagant qu'il ne le fût pas, repartit M. Monot.
Sophie sortit, la joie et Tinquiétude dans l'àme, et courut chercher Jules, qu'elle avait enfermé dans le pavillon.
— Enfin, se dit M. Monot, le but de ma vie sera bientôt rempli ! Ma nièce sera mariée. Que les devoirs de la famille sont pesants et que je comprends qu'il faille de vertu et de courage pour les accomplir dignement!
Oui, lecteur, tel était le monologue mental de M. Monot, et ce monologue était sincère ; l'idée de niarier sa nièce était devenue chez l'ex-lampiste une préoccupation qui l'agitait la nuit, qui le faisait rêver le jour. Tout ce temps passé à s'occuper d'autre chose que de lui, paraissait un sacrifice énorme à M. Monot.
Il faut avoir vu agir et vivre ces individus qu'un long isolement de toute famille a accoutumés à concentrer sur euxmêmes, sur le soin de leur santé, de leur conservation, de leur sommeil , des moindres actions de la vie , tout ce qu'ils ont de prévoyance et d'activité, pour s'imaginer jusqu'à quel point ils peuvent regarder comme pesante la moindre obligation de s'occuper du sort des autres.
Or, M. Monot était de nature et d'habitude non-seulement égoïstes, il était plus que cela, il était personnel.
L'égoïste a un vice au cœur, et tout vice comporte une certaine grandeur. L'égoïsme a des calculs de complaisance, de générosité, d'échange qui peuvent tromper ceux qui ne demandent à la vie que des relations faciles et sans bruit.
Le personnalisme, si je puis le nommer aiasi, eat up;défiaut de l'esprit , c'est-à-dire qu'il est mesquin , petit , aveugle , obstiné^ insupportable.
L'égoïsme se montre en quelques occasions solennelles de la vie ; le personnalise se trouve .toujours, partout et en toutes choses.
Il faut, pour que l'homme personnel spit heureux, qu'il yqus raconte comment il ^boit, comment il iqange, copoaent il digère, comment il dort.
L!égQïste ^e peut être fls^tteiur pour 6Ç|n .intérêt ; rjtiomme personnel est toujours déçagiré^ble» car il'n'ia d'attention que pour lui à .table, d^^ns la çoaversfition, au je\i, partout.
Enfin, il y a des égoïstes ohajroiantSj tanclis qye les homjae3 tper^opnels sont 1^ race la plus in^ciable qui existe.
Cette longue digression ay^çt suffî^ammeut >u8tifié le court moualogue de M. MOQQt, ^^pvenons $i notre r^it.
A ipeine Sophie était-elle sortie et M. Monot s'était-il féli cité de l'issue de ces reacoOitres bizares où il éta,it Qiêlé deil le matin, que vo^à M. Gantoiis qu,i reparaît Tair furieux.
— Ah çà, fit M. Monot, qu'est-ce qu'il dems^de encore?
— Ah ç^, naon^eur, dit M. Gantois en se ^posant fié^r^meo devant lui, les biras croisés, }a tête baute et ;le chapeau s Toreille , ^est-ce que vous comptez prolopgqr cçtte plai
terie?
— Quelle plaisauterie, monsieur? dit M. Monot, k qui droits de propriétaire et de citoyen paraissaient gravemsQ
MAISON DE GAUPÀONE A VBNDRE> 169
Compromis par la persistance de ce monsieur à rester dans sa maison. 11 n'y a ici de plaisanterie que vouB-iâéihe. le voue ai prié dé cfuitler ma niaifton ; je fais plus tiiainteiiant, je vous y exhorte.
— Mais, monsieur, pôU'i? quitter votre mlaiisott,ïl fatWrait que la grilte en fôt ouvei'te.
— Il y a des domestiques pour vous Couvrir.
— Je voudrais bien les voir.
~ Etes- vous venu iéi, monsieur, pour insulter le rang que je tiens, pour prétendre que je n'ai pas de domesliqties? Vertumi ! cria' M. Monot.
SHénfee complet.
— Eh bien! monsieur, fit M. Gattlois, vous voyeï!
— Et vous, vous allez voir, monsieur. Simonide! reprit-il d'un ton plus haut.
Silence solennel.
— C'est inconcevable, fit M. Monot; je les chasserai' tous. Sitooneau! vociféra le lampiste.
Silence plus complet, plus solennel..
— Vertumi! Simoneaul Simonide! Simonide! Simoneau! Vertumi! se mit à hurler M. Monot sur tous les tons.
Pas une voix ne répondit.
— Vous voyez, monsieur, répéta Gantois.
— Monsieur, monsieur, iit M. Monot exaspéré et pris tout à coup d'une peur subite, je ne sais pas ce qute vous êtes venu faire ici; jamais pareille éhose n'est arrivée!... Prenez garde, monsieur, je suis chez moi, je ne vous connais pais. Cette absence de tous mes domestiques peut cacheif lib horrible guet-apens.
— Vou^ êtes fou! dît Gantois avec hutaeur.
— Monsieur, sortes !
— Mais par où?
— Par où vous voudrez; mais sortez.
— Je ne demande pas mieux... Donnez-moi votre clef.
— Ma clef, monsieur ! fit M. Monot en reculant ; la clef de mon secrétaire peut-être?
— Ëh non, monsieur! donnez-moi la clef de la grille, et je m'en vais : c'est clair.
— Je n'ai pas de clef à vous donner !
—Alors, monsieur, venez m'ouvrir vous-même et finissonsen, dit Gantois d'un ton menaçant.
— Monsieur, reprit M. Monot, vous êtes entré chez moi sans m'en demander la permission, et je ne sais comment; vous pouvez sortir comme vous êtes entré.
— Ah çà, fit M. Gantois, est-ce que vous prétendriez par hasard me retenir prisonnier ici? Prenez garde, monsieur.
— Point de menaces, s'il vous plaît.
—Songez que je puis vous faire repentir de cette incartade.
— Ah ! vous recommencez ?
— C'est un attentat à la liberté individuelle dont je vous rends responsable.
— Ah I c'est comme ça ! fit M. Monot ; ah 1 vous me penacez ! ah ! vous m'injuriez ! Eh bien ! monsieur, je suis chez moi, je connais la loi, je suis dans le cas de légitime défense, et si vous ne sortez pas à l'instant même, je me sers de mes armes.
En disant ces mots, M. Monot, égaré par la fureur, chercha quelque chose de contondant; mais ne trouvant rien, il s'empara d'un arc avec lequel il tirait dans son jardin, et voulut diriger une flèche contre M. Gantois.
— Faites donc attention! s'écria celui-ci; vous aller me crever un œil.
Et il prit le bout de la flèche et l'arracha 'à M. Monot :
— Vous portez la main sur moi? s'écria M. Monot. Puis il se mit à crier aussitôt : A la garde ! à l'assassin l au voleur !
-^ Mais taisez- vous donc, vieil imbécile ! criait M. Gantois.
L' ex-lampiste continuait avec plus de rage que jamais,
lorsque Sophie et Jules parurent, attirés par ce bruit extra-
MAISON DE GAMPAGNR A VBNDRe. 271
ordinaire; car Sophie, occupée à raconter à Jules les excellentes dispositions de son oncle, ne pensait plus à aller retrouver ce dernier.
Les deux jeunes amopreux s'étaient lancés dans le champ immense des projets d'avenir, et ils s'y voyaient si heureux qu*ils n'avaient aucune hâte d'en sortir. Mais les cris de M. Monot eussent troublé un mangeur d'opium dans ses rêves les plus hyperboliques.
Ils vinrent donc en toute hâte, et arrivèrent au moment où M. Monot armé de son arc, et M. Gantois armé de la flèche, se mettaient Tun vis-à-vis de l'autre dans la position de Tatius et de Ro|nulus.
L'intervention des Sabines ne vint pas plus à propos.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria Sophie en se plaçant devant son oncle.
— Il y a que ce malfaiteur, qui s'est introduit chez moi, ose me menacer.
— Gomment, mon oncle, dit Jules, un avoué ?
— Il est avoué ? fit M. Monot.
— Un homme marié I
— Marié! répéta M. Monot au comble de l'exaspération. Marié! répéta-t-il en parcourant la chambre à grands pas. EofiD, il se laissa tomber sur un siège, la tête dans les mains, et il se mit à réfléchir profondément.
Gantois s'était lui-môme mis à un diapason de fureur qui ne raisonnait plus, et il s'écria, en jurant de la façon la plus terrible :
— C'est vous, monsieur mon neveu, qui m*avez enfermé, i'en suis sûr, dans cette maison de fous. Gela vous coûtera cher !
— Moi, mon oncle, je vous jure...
— Voyons, reprit M. Gantois, voulez-vous m'ouvrir ia porte, oui ou non ?
— Comment! fit Jules, la porte est fermée ?
Mr MAISON DR CAlÉ'PAiîNB A TENDliÉ.
— 0ui, elte est feritiée, ïftonsieur titon rievéu ; infaiô' )^otre lettre arrivera après la itiifenne. M, Bonchrétieà est averti.
— Ail ! la porte est fermée ? reprit Jules, et itf. Bonchrélien cbt averti! Je cotiipretidS; vous n'avez paé voùfti que je imsse échapper à ses poul'sultes.
— Je Tespère bien.
— Et vous* vous atoaiiséess à faire vdUs-méme lé métier de recors.
— Juies!...
^ C'est indigûte, mon oncle !
~ Oui, monaenr, dit Sophie, c'est indigné !
— Eh bien I dit Jules, je reste ; qu^ofa vienne m'a'rrêter. Je suis prêt à ma livrer ; «liais on saura" la vérité, on saura pourquoi vous êtes venu dan^ cette maison.
— Eh ! pourquoi, s'il vous plaît? dit Gantois.
— Pô* éatisfaire un ca^lrtee' de Bisébte, eï aussi pour la tenir à deux pas de votre maison de Malabry. Ma tante est informée, mia tante va venir, et M'. Monot est fâ pour dire quels sont vos projets.
— Jules a raison, monsieur, dit Sophie ; quand on se conduit comme vous, c'est affreux d'être si sévère pour un pauvre |euk» hwàme quS a fait quelques dettes.
— Vous trouvez, charmante demoiselle ? dit GaAlois en regardant Jules attehtîVetti^tit et en ^bussant un cri de surpHse.
il réfléchît dé' éon éôté ; l!>"uis il dit aVec un Sourire amter :
— Et si je vous disais que ces dettes, c'est pour mademoiseiter Biteote que monsieur les a faites.
— Ah ! mon oncle, qutelle calomnie î' dit Julfes.
— Je calomnie ? Ah ! pardieu, la prétention est étonnante. Tenez, il porte encore à sa cïàVatie'tiné épingle que j'ai donnée moi-môme à i^ademoisellé Biséole.
— Est-ce vrai, Jules? dit Sophie.
Jules n'osa pas mentir si effrontément que de nier les faits,
VtkiSO^ DE CAMPAGNE A VEI^DBÉ. 278
et il se détoiima avec colère et en frappant la terre du pied.
— C'est qu'il me jurait tbut à Thetire qu'il ne ia revoyait plus. Ah ! Jules, Jules ! diï Sophie en pïettîTant.
— Mais je vous assuré, Sojihie...
— Non, lÔbÀsitetiif, rron, c'est ffiâi ; je i^ veixt ^ftis vous voiif.
Jules enrageait , Sophia sanglotait et Gantois triomphait, lorôqu'utie intervention soudaine arrêta tout lé itoiottdé.
— Assez,- fit M. Monot d'uûte voix i^tentissante él Pair inspiré. J^'ai trouvé à tout ceeî lé dén^oûûient îe plus simple et le plus naturel. Retirez- vous, eûfants, j'ai à caiiser avec liâùïiéielir.
M. Monot fit ûti signe à Jules' et à Sophie ; sén d6iigt posé sur sa bouche leur récommatidàit la disci^étiott', tandis que ses yeux illuminés d'une superbe joie semblaient dire : Soyez sans crainte, je vais tout sauver.
— Seulement, ajouta-t-il en daignant se servir de la parole pour exprimer ses pensées, faites-èiôi= le plaisir de vous raccomtiioder.
— Je Vous obéirai', mon oncfe, dit Sophie nùfodestement.
— Retire-toi, reprit' M. Hoîiôt ; moù'pfen est fait,- et, avant qu'il se soit passé dîx minutes, tous serez h'eureux, je voûis le jnrè, tfiôi.
Et, après cette parole, il ajouta à la sourdine :
— Ecoutez un peu côtam'ént j^ vais fé retourner.
Lés deux jeunes geû's se retirèrent, et M. M'onot se dît à part : Voilà un avoué qui paiera les frais de la noce.
Quant à Gantois, qui ne pouvait plus conserver de doutes sur l'infidélité de Biscote, if se dit aussi à part :
— Certainement, je me vengerai de Jutes.
Ni plus ni moins qu'un oncle de vaudeville (c'est une chose merveilleuse que Faction eXerôée par le vaudeville sor les lampistes en général) ; donc, ni pltis ni moins qu'un de ces oncles précités , M. Monot montra un siégé à M. Gantois
d'un geste solennel et silencieux ; et quand celui<<;i eut obtempéré au désir exprimé par cette pantomime, M. Mouot s'assit de son côté et dit après avoir toussé :
— Monsieur, tout âge a ses faiblesses, c'est un précepte incontestable ; je ne vous ai donc pas demandé cet entretien pour vous faire une morale que vous ne comporteriez peutêtre pas.
Il est essentiel de faire remarquer à nos lecteurs que si nous avons tantôt fait parler M. Monbt le plus simplement du monde, et tantôt avec une emphase stupide, ce n'est pas que nous ayons manqué à l'observation constante de ce précieux caractère ; bien au contraire, c'est parce, que nous n'avons pas voulu en laisser échapper la nuance la plus délicate.
Ainsi, quand la passion, la colère, par exemple, emportait M. Monot, quand il s'oubliait, c'est-à-dire quand il ne songeait pas qu'il s'appelait Monot, qu'il avait la perle des propriétés de Sceaux et qu'il avait lutté avec feu Garcel, il était assez bonhomme pour parler comme il pouvait ; mais dans les occasions importantes, quand il avait à se poser honorablement vis-à-vis de la société, alors il jetait dans son discours tous les mots qui lui paraissaient sortir de la ligue vulgaire ; et il s'en servait avec d'autant plus d'aplomb, qu'il leur prétait un sens très-net et très-déterminé. Ceci étant dit, je continue.
— Monsieur, lui répondit Gantois, faites-moi de la morale si cela vous convient, mais en moins de paroles que vous pourrez.
M. Monot était de ces gens qui n'ont pas la capacité de dire et d'écouter. Quand une idée s'était emparée puissamment de lui, il fallait qu'il l'émit comme il l'avait arrangée, sans la soumettre aux incidents du dialogue, sans cela il en eût complètement perdu le fil. 11 continua donc, absolument comme si M. Gantois n'avait point parlé :
-- Monsieur, dan§ ma conscience d'honnête homme, je m§
suis fait une règle honorable de conduite. Cette conduite, je l'ai remplie comme fils, comme époux ; Dieu n'a pas voulu que j'eusse à la remplir comme père, mais je la remplirai comme oncle.
— Ah ! monsieur Monot, fit M. Gantois, comme frappé d'un vague souvenir, vous avez été marié !
— Je viens de vous dire que j'avais été époux, cela suffit, et je vous disais que maintenant je n'étais plus qu'oncle.
— Très-bien, très-bien, fit Gantois, qui écoutait M. Monot en cherchant dans sa mémoire à quelle époque et à quel propos il avait vu cette figure grotesque posée en prédication, et entendu cette parole excentrique.
— Monsieur, continua M. Monot, quand un oncle n'a pas d'enfants, ses devoirs deviennent impératifs envers le neveu ou la nièce qui n'ont plus de parents.
— Vous voulez dire qui n'ont plus ni père ni mère.
— Je crois m'être fait l'honneur de vous dire qui n'ont plus de parents. Cela suffît, je pense, si vous voulez comprendre mes paroles; et si vous voulez les comprendre encore mieux, vous devez sentir que c'est à vous que je parle.
Gantois regarda autour de lui et répartit en ricanant :
— Je ne vois pas trop à qui vous pourriez parler ici, si ce n'est à moi.
— » Vous vous refusez à la lumière, monsieur, dit M. Monot, les sourcils froncés. Oui, je vous parle, mais comme oncle.
— Qu'est-ce que vous avez à me dire comme oncle, puisque oncle U y a ? dit Gantois en faisant d'atroces grimaces pour prononcer ces phrases.
— Ce que j'ai à vous dire ! Je le sais, parce que j'en ai rempli les devoirs.
— Quels devoirs ?
— Les devQirs que m'imposent nja qualité, inoi^ poeur et
376 MAIS<yN DE CAMPAGNE A VENDRE.
la Dature, depuis que ma nièce m'est restée orpheline sur les bras.
~ G*e8t fort bien à vous, monsieur.
— Eh bien! monsieur, je déclare, moi Monof, que C^lui qm se refirte à faire ce que j'ai ftiit n'est pas cB^é' d'être ce qu'il pourrait être.
~ Quoi doac, monteur?
— Un bon oncle, monsieur, un bon oncle. J'ai recueilli ma nièce ôrpheKne, je Fai logée, nourrie... mais il est inutile de vous nombrer les bienfaits dont j'é l'ai accablée, et personne ne doit faire sa propre éloge.
— Son... fit Gantois.
— Hein? reprit Monot.
— Je dis son...
— Quel son ?
— Son propre éloge,: fit Gantois.
— J'ai eu l'avantage de vous diite sa propfe éloge, cela suffit. Je vois la mauvaise foi avec laquelle vô^iS m'écoutez, mais je remplis encore un devoir et je le remplirai.
— A votre aîse, dit Gantois, qui semblait avoir perdu toute inquiétude sur l'arrivée probable de son épouse.
— Oui, monsieur, yaiétéun pèi/e pour Sophie, plus qxi'un père,' puisque je n'étais pas obligé de l'être ;>et à présent, je vous le demaude solennellement, Tavez-vous été pour votre neveu?
— Hein ? fit Gabtois d'un air asdez mécontetit.
— Oui, monsieur, Tavez-vous été comme moi ? Avez-vous eu une pensée uniforme et sans cesse la même, celle dé marier ma nièce et de l'établir convenablement? Non, monsieur, vous avez abandonné votre neveu, et maintenant vous le poursuivez, veus le persécutez; c'est indigne! c'est horrible ! enfin, monsieur, c'est immoral !
— Monsieur, dit Gantois en se levant, Vous êtes un oncle modèle, mais je suis taillé sur un autre, pour parier votre
MAfS^Ofi ÉE CAMPAGNE A VEtTiytl-B/ 3^7*
langue, et je suis envers Mon' nevêû C6mme il' lîne côm^eûl, voilà tout ce que j'ai à' vouff dire.
— Je me suis adi'éteé à votte coèûr, nibnsieùil, dit îrf. Monot éti se levâtit à satf tottf : je' m trôiWé iéSeMbîél Wen^z gardé, ne me forcée pas k usêlf de toutes m!é» âriftfes poui? VOU& obliger à ce qui' doit être.
— Avez-vous encore un arc et des flèches? dil Ouiitôfél
— Motisièiii*, répftt M. Mon'ôt en se plaint devant \éi ^orte comme eût pu faire un tragique de la place de la Bourse, j'ai pour arc ma conscience, et pour fUètïne totife attdace dans cette maison. Je âadd* tout, niongiétir, et i^ p^ tout diife : comprenéz-moi Men, il n'y a qtï'ûne boHàie aéMon qui puisse me forcer à vous pardonner riûtenti^n éu^j^ecte dan? laquelle vous êtes venu chez moi.
— Et quelle belle action?
— Dotez votre neveu, monsieuï, dote»-le richement , et donnez -le à ma Sophie, pour qui j'ai déjà assez feit.v.
— Bah! fit Gantois' en riant.
— Et à ce prix...
— Eh bien ! à ce prix ?
— Je ne racontei^ai pa« à tout Vunivers comment tous^ un homme établi dans une charge de tribunal^ v<M29 afvéz voulu tromper votre respectable épouse.
Gantois regarda M. Monot d un air moqueur et itnpertinéttf , et répliqua : — C'est asse» dïôïe, ce cpxe votts làé dites là.
— Monsieur, dit M. Monot en écarquillant ses yeûSi d'uïié façon furibonde, je vous prie de mtettrè un terme îhi* vôtres (1),
— Monsieur, reprit M!. Gantois, je n'ai qu'une f éponge à vous faire et je vous la fais en conftdence : c'est qfcie j'àiote mieux tromper ma femme que d'être trompé par etlô.
(1) Textael, Chronique de Sceaux^ page 908 .
— PlalUil? Ot M. Monot en reculant.
— J'aime mieux passer pour mauvais sujet que pour...
— Monsieur ! s'écria Monot en p&lissant.
^ J'aime mieux que ma femme me surprenne ici, voulant acheter un petit ermitage pour qui que ce soit^ que de surprendre ma femme dans mon arrière-boutique avec un jeune commis-voyageur.
— Monsieur, dit M. Monot terrifié, c'est une allusion obscure...
— Monsieur, reprit le cruel Gantois, j'aime mieux entendre raconter mes peccadilles à l'univers que d'être obligé d'aller faire une confession à un maître clerc d'avoué pour lui demander les moyens d'intenter une action en adultère.
— Monsieur, s'écria M. Monot, au nom du ciel, taisez-vous! elle est morte.
— Mais ma femme vit encore, ma femme va venir...
— Je ne lui dirai rien, fit Monot d'une voix défaillante...
— C'est possible, mais il n'y a qu'un moyen d'expliquer la lettre qui l'a appelée ici.
— Lequel, monsieur ?
— C'est de lui dire, vous, que vous vouliez la rendre témoin du bonheur de Jules, que vous mariez à votre nièce et à qui vous donnez une dot...
— Une dot!...
— Et conune je voux vous montrer l'exemple, je donne à mon neveu pour cadeau de noces le dossier de la lettre de change.
— Mais, monsieur, dit M. Monot, vous abusez de ma position.
— Comme vous vouliez abuser de la mienne.
M. Monot se rapprocha de M. Gantois et lui dit d'une voix basse et désolée :
— N'y aurait-il pas un moyen bien plus simple d'arranger tout cela?
— Je n'en vois pas, monsieur.
— M. Monot se tordit deux minutes dans sa peau ; enfin, il s'approcha plus près de M. Gantois et lui dit à l'oreille :
— J'ai une proposition à vous faire,
— I^aquelle?
— Je ne donnerai rien à ma nièce et vous ferez arrêter votre neveu tout de suite.
— Voilà une conclusion, dit Gantois étonné, une conclusion tout à fait digne d'un bon oncle. Je vois que vous entendez les affaires.
— Vous acceptez?
— J'accepte.
— Et pas un mot sur feu madame Monot.
— Pas le moindre mot. Mais il ne faut pas que ma femme trouve Jules encore dans cette maison, car il a une langue aussi, et...
Au moment où ils disaient cela, Vertumi, le visage en feu, arriva devant la porte du salon.
— Chut! fit-il tout bas d'une voix enrouée.
— Qu'est-ce que c'est ? dit M. Monot.
*- M. Bonchrétien et ses hommes, dit Vertumi.
Pendant que les deux oncles s'entretenaient, Jules et Sophie, qui attendaient un si bon résultat de cette conversation eUqui l'avaient vue si mal tourner, puis se perdre dans murmure confus, prêtaient l'oreille et ne saisissaient plus que quelques sons inarticviléSt
3É0 MAISON I^E GAMI^AâtVÉ A VeRDRE«
Voici ce qui se passait :
— Dis à M. Bonchrétien, disait tout bas Gaulois à Verlumi, Se plaéer sii hotaihes dahs le parc et de veiiir ici luimême. Il est là, ajouta-t-il en montrant la clianibi^e, et si par hasard il lui prenait envie de sauter par dessus îé mar, il troûvejpait à qui parler.
Vertumi disparut en zigzag sans qfùe M. Monof s'à^Wùt de l'incertitude de sa marche.
~ Que diable diéent-ilst riiùrmuràit Jules, îdMïs que SbphiCy alarmée de quelques pas qui rôdaieiit pi^ès de§ fenêtres de la chambre, regardait dans le jardin -et venait lui dire :
— Mon Dieu ! Jules, qu'est-ce que cela signifie ? Voici trois oii quatre hommes à mine suspecte qui viennent de s'introdùîre dan'g le jaMîn.
Jules jeta un regard rapide vers Tendroit où Sophie avait aperçu ces sinistres visages. Jules reconnut toute diè sûfte cette face balafrée qu'il n'avait qu'entrèvute, mfeûs qù^il' s'était immortellement gravée' dâiàé soués^ifit, et coiMine elle s'avançait à pas de tigre vers la croisée dé ia petite éhambre, il s^précif^ita datis lé salon où se' trouvaient É. Monot et M. Gantois.
A l'instant même apparaissait à une autre porte M. Bonchrétien en personne, qui s'avançait au cœur de l'action après avoir disposé ses troupes dans les positions les plus favorables à la victoire.
Avant que Jules, M. Monot et Sophie eussent pu adresser la moindre remontrance à M. Gantois, Thuissier s'était avancé avefe la gravité d'un magistrat en fonctions, et après avoir salué, il avait dit avec une politesse remarquable :
— M. Joseph Gantois?
— C'est moi, monsieur, avait répondu l'avoué. ^
— En ce cas, monsieur, dit M. Bonchrétien à M. Gantois, je vous serai obligé de me suivre.
MAISOI^ DE CAUPAGI^E A VÉMABv ttff
— Moi? fit l'avoué en coûgMérântM. Bô&6hrétien, éôkû)n«f si rhuissier eût été fou.
— Vous , monsieur. Voici une tettre cfde je l'e^ofé à instant de M. Gantois, votre créancier, que je n'ai pas^Phôn^û^ur de connaître, mais doiit j^ connais i^arfaitement là si^àtûre.
M. Bonchrétien tira une lettré de sa pbthe et lùf ce q\iî suit :
« Monsieur, je tous préviens que f individu contré fequeï » j'ai obtéïiu un jugemeht die prisé die corps dbnlî înon huîs- » sief de Paris vous a' ti'anâmis le dbssiei*, se caChe eft ce mo- » ment même dans la maison de M. Monot. Je dois aû^si Vous' » avertir, pour notre gouverne, qu^il s'y est présenté coiùïîie » acquéreur, et soûs mon prôpre'nom, c'est-à-dife que, pour j» le sur^rendi'e, il vous suffira de demander >f. Jbséph » Gantois. Vous savez quel prix, j'attache à Texécutiôn de ce » jugement; agissez donc avec rapidité ôt venez me rendre » compte de ce qui s'est pafesé à ma maison dé la Barillière, » à Mâlabry, où je serai jusqu'à ce soir. »
Pendant que l'huissier lisait, Gantois se dandinait eii bâtissant les épaules, et Tbiiissier i^eprit en s'adressant encore à lui :
— Vous voyez , lîûbnsieur Jules Favar!, que vous étés reconnu; veuillez donc me suivre.
A cette nouvelle' inVïtatïôtf, Jules se'sentit pris d'u'ue prodigieuse eùvié de rite ; mlais comme il était certain qù'é Gantois n'était pas homme à se laisser arrêter, il chercha à gagner la p'orte, lorsque l'avoué reprit :
— Un moment, monsieur mon neVeu, faîtes-moi le plaisir de dire à monsieur que c'est moi qui suis Joseph Gantois et voua M. Jules Favart.
Jules fut un moment étourdi de l'interpellation, et iî allait répondre dans le sens de la demande , loi^squ'il fit cette féfiexioQ :
a Mon oncle ne me le pardonnera peut-être pas ; niais si je
383 MAISON DE GAMPA6NB A VENDRE.
puis gagner assez de temps pour que ma tante arrive, je sois sauvé. »
Bn vertu de cette réflexion, il repartit donc en s'adressant à son oncle :
— Pardon, monsieur Jules Favart, j'aurais voulu pouvoir vous être utile, mais je vous conseille, dans Vintérét de votre dignité et pour ne pas vous exposer à une lutte avec ces messieurs, de suivre paisiblement M. Bonchrétien.
— Gomment, malheureux ! dit Gantois, tu oses dire...
— Monsieur Jules Favart, reprit le neveu, ménagez vos expressions ; je pardonne à votre douleur, mais...
— Ah ! c'est comme ça ! s'écria Gantois exaspéré.
— Monsieur, reprit-il en s'adressant à Thuissier, voilà M. Jules Favart ; il est en votre pouvoir. La loi est formelle. S'il vous échappe, ce sera par votre faute, et vous demeurez passible du montant de la lettre de change.
— Diable ! diable ! fit Vhuissier.
Il demeura un moment fort embarrassé , et s'approcbant de Jules, il lui doucement :
— Monsieur, s'il ne vous était pas trop désagréable de vous laisser arrêter jusqu'à ce que Tidentité soit constatée...
— Monsieur, répondit Jules , faites attention aux suites d'une arrestation illégale.
— Diable ! diable! fit M. Bonchrétien. U regarda Gantois d'un air piteux et murmura : — Monsieur... je vous prie...
— Faites attention que si le débiteur échappe, dit Gantois, je m'en prendrai à vous.
— Diable 1 diable! disait toujours Thuissier en se grattant la tête.
Pendant ce temps Sophie était sur les épines, M. Monot ricanait.
Tout à coup M. Bonchrétien, qui regardait autour de lui d'un air effaré, aperçut un visage hilarant, et, courant sus, il lui cria avec colère :
— Mais vous, monsieur^ vous qui riez de mon embarras, vous devez connaître ces messieurs. Lequel est M. Jules Favart?
— Sur parole d'honneur, moDsieur, je ne connais pas ce nom-là, fît M. Monot.
•— Mais, monsieur, reprit l'huissier en montrant le véritable avoué, que vous a dit monsieur?
— Qu'il était M. Joseph Gantois, avoué.
— Vous voyez bien? dit Gantois.
■— En ce cas , répartit M. Bonchrétien , comme il est dit dans la lettre que M. Jules Favart a pris le nom de M. Joseph Gantois, vous allez me suivre.
— Monsieur Bonchrétien , dit Gantois exaspéré , vous êtes un âne patenté ! Demandez donc à ce monsieur quel est son nom?
— Au fait, vous avez un nom, monsieur? dit l'huissier à Jules.
— Que je ne suis pas obligé de vous dire, fit celui-ci.
— Je vous somme, dit l'huissier à M. Monot , de me dire sous quel nom cet individu s'est présenté ici.
— Sous le nom de Joseph Gantois, avoué.
. — Lui aussi !
— Vous voyez bien ! reprit le vrai Gantois.
— Je vois que je suis. . .
— Gomme un âne entre deux bottes de foin, fît M. Monot d'un air ravi.
— Mais j'y pense, s'écria M. Bonchrétien d'un ton inspiré, un de mes hommes a failli s'emparer ce matin du véritable Jules Favart, et il le reconnaîtra.
— Je suis perdu ! dit Jules â part.
— Faites-le venir l s'écria Gantois triomphant.
— La RifaUère ! dit l'huissier d'une voix impérative, à laquelle une voix accentuée par la fureur répondit ces mots d'un coin d'un salon ;
994 Mknm DE GAtPAONE A VBM&^E.'
— Ah ! je ne m'étais pa^ itonspée!
— La Rifalière ! reprit M. Bonchrétien , tandis que Staonide se glissait comme une tigresse près de la porte paï laquelle le recors allait entrer.
— La Rifalière ! reprit encore M. Bonchrétien.
Le récbrs parut en dehors dé la porte, et Thuissiër lui dit :
— Désignez-moi lequel de tes deux messitèu^s est M. Jules Favart.
Jutes fit un pas pour dire à M". Bonchrétien qu*il était inutf te d'aller plus loin, ellqù'i! s'aTouait débiteur, fiatitois fit un pas pour se montrer de toute sa personne ; mais à rinstant où La Rifalière avançait avec- majesté vers le centre du salon, deux maiïife avides, crochues, sàiSireiit le survenant à la gorge , et la voix perçante de Simonide fit entendre ces cris rapides :
— C'est lui!:., le voilà! arrêtez-le! au voleur!... au voleur!... Arrêtez!...
M. Bonchrétien, étonné de voit assaillir ainsi son- récors, s*écria:
— Femme, prenez garde, vous comniettezuû crime.
— Je vous dis que c'est La Rifalière; que c'est mon gendarme, le gueux qui m^'a volé hiîit mille francs, dont j'ai les pièces, et qui m'a laissé un enfant.
-^ Memniia I dit la voix ibintaihe de Sîtfioheafù.
— L'entends-tu? dit Simonide. C'est lui, ton' Simoneaul
— Eh' biéh, La Rifalière, dit S. Bonchrétien en' lui monti*aiit, Jules, lé i^éconnaissez;- VOUS ?
La Rifalière, étourdi, stupéfait et ne comprenant Jjfcis si c'était au père ou au recors (i^i'oû s'adressait, La Rifalière ne dit qu'un mot, mot imtiaeiiSe :
— Eh? bien oui, je jle reconnais pour mon fils à elle me dionné quittance des huit mille francs.
— Viens donc l'embrasser, s'écria Simonide, la voix
MAISON DE CAMPAGNE A VfiNDKE. ^S5
mouillée de larmes; et «lie reprit en eotrainant son perfide : Simoneau I Simoneau !
— De quoi? dit la voix de J'enfant.
— Viens baiser papa, mon chéri ; viens iîaiser papa. A;l'in3taQt La Rifalière.et Simonide se perdirent dans les
l)03quets avec leur progéniture^ et riiuissier demeura plongé dans la même anxiété.
— Messieurs, dit-il avec une émotion patecneljle, au nom de rhopaeur, au nom du xoi et de la loi, au mm de ce que vous avez de.plus.qher, faâtes-OLoile plaiair de me di^e lequel de vou$ je dois arrêter.
— Voilii quelqu'un qui poujpra vous le dire^ jonoosieur, dit Gantois, en voyant s'avancer Vertumi qui chancelaiU agxiéa* ];)lem€|Qt : — Yeirtu«mi ! dit^il.
Le noble jardinier s'avança :
— Je veux jnes dix francs.
— yertumi, dit M. Monot, Yertumi dans cet «étati
— C'est les cinq fmncs du petit, dit-il^ montrant Jules ffivait.
— Malheureux ! fit M. Monot en se cachant le yeux, •tandis que iGantoJs xeporenait :
— Vous allez voir...
— Je veux mes dix françS'!
^rr £it.Qes dix ïïdjxcs^ pourquoi te les ai-je{iroims?
— Pour avoir la réponse, fit Vertmm.
— La réponse à quoi? dit Gantois.
— Donnez-moi d'abord les dix fi^ancs.
— Les voici, et nwnteqant dis-moi à quoi je it'ai .demandé uo/e i^poYise. Vous ^Uez voir, aïonsieur Boncbrôtien.
— La répoi\pe, dit Vertumi en cherchant dans sa (ôte, voUb. U Y ^ ^ la grille une yieille Jaossue que Simoneau a amenée.
— Ma femme I s'écyia Gantois en sautant de côté.
— Qui dit comme ça qu'elle veut voir M. loles Favart,
— J'y COUTS, s'écria Jules ; ma bonne tante !
— Un instant, vous venez de vous découvrir vous-même, fit M. fionchrétiedy et je vous arrête.
— Arrêtez vous-même, s'écria Gantois. Il est capable de tout dire à ma femme , pensa-t-il.) Il serra les poings et reprit brusquement : — Remettez ce dossier à ce jeune homme.
— Mais qui êtes-vous, monsieur ?
• — Tiens ! eh bien, c'est lui qui a écrit le billet que je vous ai porté, dit Vertumi ; c'est pour ça les dix francs.
— Monsieur, fit M. Bonchrétien, en saluant humblement. ^ M. Monot s'approcha discrètement de l'oreille de Gantois
et lui dit :
— Dois-je dire à madame Gantois pourquoi vous êtes venu dans ma maison?
— Monsieur, je destinais vingt-cinq mille francs à cette acquisition ; je les donne à mon neveu, à la condition qu'il épousera votre nièce.
,« Comme ça, pensa-tril, il ne courra plus après les autres. »
— Voilà qui est bien ! fit M. Monot, et d'un oncle digne de l'être.
— Sans doute, reprit Gantois; et conune vous serez discret, je veuxTétre aussi, et je ne raconterai à personne comment madame Monot...
-- Monsieur...
— Vous êtes oncle aussi.
— Je vous comprends. Cette maison, et ce n'est pas là un vain serment , cette maison appartient dès ce moment à ma nièce* •
— Très-bien, fit M. Gantois. « Je la lui achèterai pour Biscote, se dit-il à part. »
•^ Eh bien ? dit Jules qui voyait cet àparte avec une inquiétude extrême.
MAISON DE CaMPAGNS A VENDRE. 287
— Eti bien! mon cher neveu, dit Gantois, voici votre tante : annoncez-lui votre mariage avec mademoiselle.
— Les bons oncles ! s'écria Vertumi.
Jules tomba aux pieds de Sophie, M. Monot les bénit, Tavoué alla au-devant de sa femme. Madame Gantois parut, suivie de Simonide et de La Rifalière portant Simoneau dans ses bras.
L'huissier essuya une larme, et la toile baissa.
FIN D'DNB maison DE CAMPAGNE A VENDRE.