AC XV SIÈCLE
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C'était en 1437, dans ce siècle où tous les fléaux semblaient s'abattre avec fureur sur notre malheureuse France; c'était pendant que les Anglais la dévastaient, et que la guerre civile achevait de la ruiner, qu'il arriva à Paris une sorte de plaie inconnue qui a longtemps rongé nos campagne», et qu'on a à peine extirpée de notre sol depuis quelques années. C'était à l'époque du Landit, la plus ancienne foire de Paris, et que les chroniques disent avoir été fondée par Dagobert. Elle se tenait dans la plaine qui s'étend entre La Chapelle et Saint-Denis. Là, s'élevait soudainement toute une ville entière, faite de planches et de toile. Elle avait ses rues, ses carrefours, seç fontaines ; une population nombreuse et étrangère venait habiter cette cité volante, aussi rapidement qu'elle s'était élevée. Elle se composait de marchands accourus non-seulement de tous les points de la France, mais encore des extrémités de l'Europe, lis venaient même de l'Asie; ils venaient de l'Afrique.
C'est une chose qu'il n'est pas inutile de remarquer, comment les relations les plus lointaines de peuple à peuple s'étaient établies, alors, au moyen du commerce. Au moment
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OÙ nous écrivons, les rapports suivis, que les gouvernements tentent de renouer avec TÉgyple et les côtes de TAfrique, nous semblent un progrès de la civilisation. Au temps dont nous parlons, et surtout bien antérieurement, ces relatioDs étaient fréquentes et habituelles, comme aujourd'hui peuvent être celles de TAngleterre et du Portugal.
D'une part, Tinvacsion de tout l'Orient par les Turcs n'avait pas encore apporté d'obstacle aux transactions commerda-, les, par la dissidence de religion. D'une autre part, la découverte de l'Amérique n'avait pas encore dirigé tous les efforts de l'Europe vers une nouvelle région. On voyait donc à cette époque, dans ces immenses marchés qui s'ouvraient à jours fixes, des négociants que nous serions aujourd'hui fort étonnés de rencontrer dans notre capitale. Ils arrivaient à travers des pays sans chemins, infestés de brigands. Ils marchaient par compagnie et armés comme des hommes de guerre. Ils entreprenaient des voyages qui étonneraient aujourd'hui nos plus intrépides négociants, malgré nos routes de postes et nos chemins de fer.
Aussi n'était-ce pas une chose extraordinaire que de voir à la foire du Landit des tentes bariolées de toutes couleurs, des marchands coiffés du turban, et, à côté de ces tentes, les chameaux qui avaient apporté leurs marchandises à travers les marais fangeux de nos provinces. Sans doute les croisades n'avaient pas peu contribué à maintenir ces relations; toutefois, à Tépoque dont nous parlons, la présence de ces étrangers devenait de plus en plus rare, et ce fut un étonnement général, lorsqu'on vit arriver soudainement au bourg de La Chapelle deux cents individus dont le costume et le visage étaient également étranges. Ils élaient vêtus de tuniques, portaient de petits bonnets ^ssez semblables à ce que nous appelons des calottes grecques, et des manteaux d'un tissu de cordes de laine attachés sur l'épaule ; ils avaient la peau d'une couleur jaune foncé, leurs cheveux étaient
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noirs et crépus, et à leurs oreilles percées pendaient d'âaormes anneaux d^argent.
Ce fut la première apparition en France de cette race d'hommes que nous avons appelés bohémiens, qui ont si longtemps infesté TÀngleterre, qu'on trouve dans les montagnes de l'Espagne, et dont quelques rejejtons exploitent encore la crédulité de nos provinces méridionales.
Si Ton en croit un docteur en théologie qui les a visités, c'étaient des habitants de la Basse-Egypte qui avaient été forcés par les Sarrasins d'abjurer la religion chrétienne. Reconquis une seconde fois par les chrétiens , ils furent contraints de se rendre à Rome, afin d'y obtenir l'absolution de leur apostasie. Le pape les confessa, et leur donna pour pénitence d'aller sept ans de suite errants par le monde sans jamais coucher dans un lit. Toutefois, pour qu'ils ne mourussent pas de faim, il leur fit expédier des bulles, ordonnant à tous évoques ou archevêques qu'ils rencontreraient dans leur chemin, de leur remettre dix livres tournois à titre d'aumône. Quant au nom de bohémiens, il leur fut donné longtemps après leur apparition, et parce que, disait^on, ils arrivaient de Bohême ; car selon les historiens, ils en étaient à la cinquième année de leur pénitence, et ils. avaient déjà parcouru toute TËurope. Mais à l'époque où ils parurent, on les appelait penenciers, mot qui n'est autre que pénitenciers.
Ce qu'on découvre encore de leur histoire, dans les auteurs qui ont parlé de ce peuple, consiste à nous apprendre qu'après avoir séjourné quelque temps dans le village de La Chapelle^ où ils conunirent force vols, ils furent excommuniés par l'évoque de Paris et forcés de se retirer.
Quoiqu'ils fussent dans la plus profonde misère, ceux qu'ils appelaient leurs ducs et leurs comtes, voyageaient à cheval, et ils parlaient souvent de leur roi et de leur reine, quiy disaient-ils, étaient morts en chemin. Les femmes di-
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Baient la bonne aventure, et il y eut cbez elle grande affluence jusqu'à Texcommunication prononcée par l'archevêque, et qui atteignait également ceux qui devinaient l'avenir et ceux qui voulaient rapprendre.
On trouve môme, dans les coiçptes de la prévôté de Paris, le détail du supplice d'une jeune fille qui avait consulté une bohémienne sur Theure probable de la mort de son père; et la prédiction s*était trop bien accomplie, pour qu'on n'eût pas soupçonné que la jeune fille n'y eût aidé.
C'est à peu près tout ce que l'on sait de l'histoire des bohémiens et de leur ori^ne, et certes ces renseignements sont bien loin d'être suffisants, lorsqu'on pense qu'en peu d'années, des bandes nombreuses de cette espèce de mendiants parurent sur tous les points de la France et de l'Angleterre. Toute cette population vagabonde ne pouvait certainement venir de ces deux cents individus qui, après l'excommunication de l'archevêque , disparurent sans qu'on pût suivre leurs traces. Peu^être n'en saunons-nous point davantage si , dernièrement, un jeune savant n'avait découvert parmi de vieux parchemins entassés dans nos bibliothèques, un jugement daté de 1445 et condamnant deux bohémiens et une bohémienne à être bri\lés pour fait de sorcellerie, et pour avoir enseigné au nomnié Gilles Maldetour là composition d'un breuvage qui donnait l'apparence de la mort à ceux qui le prenaient. Il semble résulter des faits qui ont provoqué ce jugement, que ces bohémiens étaient tout simplement une colonie de voleurs merveilleusement organisés, ayant des intelligences d'un bout du royaume à l'autre ; quant à l'histoire de leur pénitence et' de leur conversion au christianisme, c'était une fable qui leur servit à pénétrer en France, et qui les protégea jusqu'à ce que leurs actes fassent venus dire plus clairement ce qu'ils étaient.
Qu'on nous permette de raconter les faits qui ont donné lieu à ce jugement.
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Aux enviroDs de Poitiers, proche le bourg de Lusignan, où sont encore les ruines du château des seigneurs de ce nom; dans ce lieu que la crédulité publique désigné encore comme ayant été Thabitation de la fée Mélusine, vivait une bande de bohémiens. Ils s'étaient cachés au milieu d'une épaisse forêt, et depuis qu'ils y habitaient, on ne parlait plus que d'enfants volés, de bestiaux dérobés et de personnes qui mouraient soudainement comme si elles avaient été frappées par une main invisible. Dans ce bourg demeurait une jeune fille qui portait le nom de Pasquette Launay.v Elle était orpheline et tenait de ses parents la possession d'un champ qui relevait d'une abbaye voisine. Ce peu de biens qu'elle possédait et sa beauté merveilleuse l'avaient rendue l'objet des poursuites de quelques vassaux, de plusieurs gentilshommes et particulièrement du frère quêteur de l'abbaye, moine fort gros, fort gras, fort réjoui. Cependant Pasquette avait refusé toutes, ces propositions amoureuses; et lorsque le mdine quêteur, qu'on appelait Bartholoroé, s'arrêtait dans la maison, qui était située sur la lisière de la forôf; elle ne répondait à ses avances qu'en remplissant sa besace de blé et de légumes, et en lui parlant toujours de son profond respect pour la sainte mission des serviteurs de Dieu.
11 y avait trop de malice dans le regard de Pasquette pour que Barlholomé piU croire que ce fût par niaiserie qu'elle ne comprenait point ses discours. Cependant, tout en soupçonnant son esprit de plus d'intelligence qu'elle n'en montrait, il n'osait l'accuser ; car personne ne pouvait dire que Pasquette écoutât les propos d'aucun des nombreux galants qui l'entouraient.
La passion de Bartholomé, quoique ardente, ne se montrait pas avec trop de violence ; il est rare que l'amour ne soit point patient quand la jalousie ne Vient pas l'exciter. Cependant, un soir qu'il passait devant la porte fermée de
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la maison de Pasquelte, il crut entendre une voix d'homme; et quoiqu'il ne pût distinguer ce qu'on disait, il jugea que cette voix était jeune, et que l'accent suppliant qu'elle avait ne pouvait être que celui d'un amant.
La colère qui saisit Bartholomé à cette découverte, allait le pousser à frapper à la porte, et peut-être l'eùt-il brisée si l'on eût refusé de la lui ouvrir, lorsqu'il vit dans l'ombre deux hommes qui paraissaient l'observer. Soit qu'il craignît de compromettre son caractère semi-religieux, soit qu'il . éprouvât une véritable frayeur à l'aspect de ces inconnus dont le costume avait quelque chose d'extraordinaire , il s'assit sur le banc de pierre de la maison, comme un homme fatigué, qui prend un moment de repos.
Cependant il entendait toujours derrière lui le murmure de cette voix qui parlait dans l'intérieur de la maison, et il voyait devant lui ces deux étranges figures qui ne bougeaient point de leur place. Bartholomé espérait qu'il passerait quelque paysan avec lequel il pourrait se retirer et qui l'accompagnerait à l'abbaye, et il se croyait assuré que tant qu'il demeurerait assis auprès de cette porte, on n'oserait point l'attaquer, car il n'avait qu'à pousser un cri pour faire sortir de la maison un secours nécessaire à sa défense. L'heure se passait, la voix murmurait toujours, et les deux hommes demeuraient toujours immobiles à leur place.
Bientôt la frayeur, la fatigue, le sommeil, luttant ensemble dans le corps du pauvre Bartholomé, tous les objets qui l'entouraient lui devinrent un sujet d'effroi; il lui semblait que les arbres de la forêt dansaient en rond autour de lui, et que ces deux hommes, dont, la présence l'épouvantait, grandissaient peu à peu et touchaient au faîte de ces arbres. Une terreur si puissante le prit, qu'il frappa à la porte de la maison, et qu'à sa grande surprise, cette porte s'ouvrit dès qu'il la poussa. La faible lumière d'une chandelle de résine attachée au manteau de la cheminée, ne permit pas à
Bartholomé de voir tout de suite ce qui se passait dans cette chambre, il entendit seulement une voix qui lui dit: « L'œuvre est accomplie; vous pouvez emporter la jeune fille. » Et s'étant approché de l'endroit d'où était partie cette voix, il aperçut un homme qu'il reconnut pour être un bohémien, à son visage jaune et à ses cheveux crépus. Il était debout, près du lit de Pasquette, et Pasquette était sur son lit, morte ou endormie d'un sommeil si profond, qu'elle ne s'éveilla point au cri que poussa le moine à l'aspect de ce corps inanimé.
L'homme qui avait parlé, reconnaissant qu'il ne s'était pas adressé à celui que sans doute il attendait, s'élança sur Bartholomé, et le frappa d'un coup de poignard sous lequel il tomba. Bien qu'il n'eût été que dangereusement blessé, Bartholomé demeura par terre sans murmurer, et un ifioment après il vit entrer dans la chaumière les deux hommes qu'il avait aperçus sur la lisière de la forêt. L'un d'eux était encore un bohémien ; l'autre était un baron du voisinage connu sous le nom de seigneur de Maldétour. Celui-ci s'approcha de la jeune fille, et lui ayant posé la main sur le front et sur le cœur, il s'écria avec désespoir :
—Vous m'avez trompé ; elle est morte, «lie est froide et placée, ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Ce que je vous avais promis, je l'ai tenu, répondit le bohémien; elle est froide et glacée, mais elle n'est point morte ; et dans deux jours, quand elle s'éveillera de ce somneil léthargique, elle sera aussi belle et aussi fraîche qu'elle 'était il y a une heure. C'est vous qui ne m'avez pas tenu a parole que vous m'aviez donnée ; vous m'aviez assuré que ^ous ne permettriez à personne d'approcher de celte maison lurant raccçmplissement du charme, et voilà que vous ivez laissé approcher cet homme, qu'il m'a fallu frapper )our prévenir le danger d'une délation.
— En effet, dit le seigneur de Maldétour, je l'ai vu s'asseoir
sur la pierre de cette porte, comme un homme qui ne veut que se reposer un moment, et lorsqu'il s'est levé et que j'ai cru qu'il allait continuer sa route, il est entré avant que nous ayons pu l'arrêter, et nous sommes accourus au cri qu'il a poussé lorsque tu Tas frappé.
— C'est comme il vous plaira, dit le bohémien; mais il n'en est pas moins vrai que voilà un crime dont on recherchera les auteurs, et assurément nous ne serons pas les derniers à être accusés. Le moindre malheur qui puisse nous arriver, sera de quitter le pays.
Le sire der Maldétour réfléchit un moment, et ajouta :
— Ce que tu appelles un malheur nous sert à merveille. Écoute : demain, en pénétrant dans cette chaumière, personne ne se fût expliqué la mort de cett^ jeune fille, et peut-être avant de la transporter au cimetière eût-on attendu assez longtemps poiur qu'elle s'éveilIàt. Le désir de découvrir les causes de sa mort eût peut-être retardé l'inhumatioD, et peut-être Pasquette eût-elle été perdue pour moi. Mais voici un expédient qui nous assure à la fois le succès dé notre ruse. Laisse dans la main de la jeune fille le poignard dont tu as frappé Bartholomé.
— A quoi bon ? dit le bohémien.
— Le voici. On sait dans, le village que le frère Bartholomé était amoureux de Pasquetle. Demain, en le voyant ainsi étendu mort, on supposera qu'il s'est introduit dans celle maison parla violence, et que cette jeune fille l'a frappé en se défendant. Quant à elle, on comprendra aisément qu'elle ait pu succomber à Témotion qu'elle a éprouvée, à la frayeur d'avoir tué un homme de l'Église. L'abbé aura intérêt à assoupir cette affaire ; on enlèvera tout aussitôt le cadavre de Pasquette ; on le déposera en terre, et la nuit prochaine nous pourrons l'exhumer et le transporter dans mon château, où elle reviendra à la vie. U faudra bien ensuite qu'elle soit à moi de force ou de gré.
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— Mais pourquoi ne pas renlever sur l'heure ? dit le bohémien, mal satisfait de cet expédient.
— Ne te l'ai-je pas déjà dit? reprit le sire de Maldétour; Pasquette relève de l'abbaye à titre de serve, et moi, j*en suis vassal de môme à titre de vidame. L'abbé, et il en a donné plusieurs fois la preuve, est sans pitié pour les méfaits qui se commettent dans sa juridiction. Si cette jeune fille disparaissait, il ferait fouiller nos châteaux jusque dans leurs souterrains, et finirait par la découvrir. Je sais trop ce qu'il pourrait m'en coûter. Obéis, et donnons à cette chambre un aspect ' qui fasse naître plus facilement la supposition que nous voulons exciter. ^
Aussitôt ils arrangèrent un désordre qui semblait dire qu'une lutte violente 3'était engagée dans la chaumière ; ils renversèrent quelques meubles, défirent le lit, déchirèrent les vêtements de la jeune iîlle, et les souillèrent du sang qui coulait de la blessure de Bartholomé. Ils déposèrent le corps de Pasquette sur le sol, puis, quand tout fut achevé, ils s'éloignèrent, en laissant la porte entr'ouverte.
Le lendemain, tout semblait devoir se passer comme ils Pavaient imaginé. Le sire de Maldétour, qui traversa le village comme par hasard, donna à Pétonnement des paysans l'explication qu'il avait arrangée, comme étant chose toute naturelle, et elle commençait à prendre créance, lorsqu'un des assistants fit la réflexion suivante :
Il n'est pas douteux que Pasquette n'ait été obligée de tuer Bartholomé pour sa défense ; mais elle n'est plus là pour l'affirmer, tandis que Bartholomé certifie qu'il a été frappé sans provocation.
— Gomment! s'écria le sire de Maldétour, en pâtissant d'effroi, Bartholomé n'est point mort?
— Non certes, et bien que la perte de son sang l'ait aflaibli au point qu'il peut à peine parler, il respirç encore.
A cette nouvelle le sire de Maldétour se sentit perdu. Pro -
bablement le moine avait entendu tout ce qui s'était dit, et avait vu tout ce qui s'était passé dans la chaumière; il allait le révéler à Fabbé, et nul doute que celui-ci ne punit cruellement le coupable, non-seulement de l'attentat commis sur la jeune Pasquette, mais encore de l'assassinat de Bartbolomé. Dans cette position critique, il ne restait au sire de Maldétour que deux chances de salut : la fuite, ou une résistance armée à la puissance de l'abbé. Ce dernier moyen n'était point praticable ; le château de Maldétour ne consistait que dans un corps de logis crénelé, à la vérité, mais sans fossés, et qui n'eût pas résisté longtemps aux nombreux hommes d'armes que l'abbé pourrait envoyer pour s'en emparer.
Ces réflexions faites, le sire de Maldétour résolut de se cacher, et s'apprêta à s'enfuir, dans le cas où les dépositions du frère quêteur le compromettraient : toutefois il garda l'espérance que Bartbolomé avait pu être évanoui pendant rexplicalion qui avait eu lieu avec le bohémien. Pour exécuter son projet avec plus de facilité, le châtelain se rendit dans la forêt où étaient réfugiée ses comphces, et leur raconta ce qui venait de se passer : ceux-ci n'eurent pas plutôt appris le danger qui les menaçait, qu'ils se préparèrent à abandonner le pays. Ils étaient nombreux', et cependant les préparatifs de leur départne durèrent qu'un moment. Lès femmeiB, les vieillards et les petits enfants disparurent bientôt dans les détours de la forêt ; et avec cette sagacité que le romancier Gooper nous a fait, depuis, admirer dans les Mohicans^' ils cfTacèrent. derrière eux les traces de leur fuite ; deux hommes seulement des plus robustes et des plus agiles demeurèrent dans les environs pour voir la tournure que prendrait cette affaire.
Ce ne fut point du tout celle qu'ils avaient prévue. Avant qu'on le transportât à l'abbaye, Bartbolomé avait chargé quelques paysans d'aller au château de Maldétour pour en demander le maître, et de se rendre ai| camp des bohénoiens
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pour leur acheter les remèdes qu'ils possi^daiont contre les blessures.
On était à peine au milieu du jour que les messagers avaient rapporté que, d'un côté, le sire de Maldétour avait quitté son château en enlevant les objets les plus précieux, et que, d'un autre côté, le camp des bohémiens était désert.
Une fois assuré de cette nouvelle, Bartholomé arra"ïigea, selon ses nouveaux projets, la révélation qu'il avait à faire. Interrogé par l'abbé, il raconta qu'ayant entendu des cris dans la chaumière de Pasquette, il y avait pénétré, et qu'à l'instant même il y avait été frappé par un bohémien accompagné d'un seigneur qu'il n'osait soupçonner être le seigneur de Maldétour ; mais il ne parla point du breuvage qui avait été donné à Pasquette, ni de sa résurrection probable. Il espéra pouvoir profiter du crime qui avait été commis, et laissa déposer le corps de Pasquette dans le cimetière qui avoisinait Tabbaye, et dans lequel on pénétrait par une des portes du monastère.
L'absence du sire de Maldétour et la disparition des bohémiens avaient trop bien confirmé la déposition du frère quêteur, pour que l'abbé soupçonnât que le crime se fût passé autrement que Bartholomé ne l'avait raconté. L'inhumation de Pasquette se fit donc dans la journée, et Bartholomé, transporté dans sa cellule, puisa, dans l'espérapce qu'il avait conçue, une force que sa blessure semblait devoir lui enle- Ter. Cependant il ne put quitter la cellule dans la première nuit qui suivit le crime; car, malgré ses proteslalions de bonne santé, l'abbé exigea qu'un moine passât la nuit à côté de lui.
Ce fut une nuit cruelle pour Bartholomé; au moindre bruit, il croyait entendre le travail des fossoyeurs qui venaient dans le cimetière enlever Pasquette de sa tombe. Cependant il se rassura lorsqu'il apprit que Tabbé avait fait
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battre ta forêt toute la journée pour y découvrir les coupables, et, supposant qu'ils s'étaient tout à fait éloignés du pays, il se persuada qu'ils ignoraient que le corps de Pasquette fût dans la tombe.
Le lendemain se passa de môme, et Bartholomé fit si bien que le soir il resta seul dans sa cellule. La nuit venue, il s'en échappa furtivement, descendit dans le jardin du couvent, y prit les instruments nécessaires à son projet, et eotra dans le cimetière.
Il ne manque pas d'exemples de ce qu'une violente passion peut donner de forces physiques à un homme, pour faire comprendre l'audace de cette entreprise : Bartholomé blessé se sentait le pouvoir d'arracher Pasquette de sa tombe, de la transporter dans une retraite cachée qu'il possédait à quelque distance du couvent, dans laquelle il déposait les provisions surabondantes qu'il recevait dans ses quêtes, et de prendre la fuite le lendemain pendant la nuit avec Pasquette.
Déjà il approchait de la tombe de la jeune fille, lorsqu'il aperçut un homme, comme lui, porteur d'une pioche et d'une pelle, et qui s'avançait de même vers cette tombe. Ces deux hommes se reconnurent à l'instant même ; Bartholomé reconnut le sire de Maldétour, et celui-ci reconnut Bartholomé. De la même peçsée ils comprirent tous deux ce qui les appelait en ce lieu, et du même désir ils résolurent, chacun à part soi , de se défaire à la fois d'un témoin et d'un rival.
Cependant ni l'un ni l'autre ne voulut employer la violence. Le bruit d'un combat eût pu éveiller quelques moines du monastère, les appeler sur le lieu de la lutte. Ils se décidèrent donc à se servir d'abord l'un de l'autre pour aider à l'exhumation, chacun calculant comment il pourrait ensuite remplir d'un nouveau cadavre la tombe qu'ils auraient faite vide,
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— Vous venez donc chercher votre victime? dit Bartholomé^ s'arrêtant à quelque distance du sire de Maldétour.
— Assurément, irépondit eelui-ci; je viens comme Bartholomé, pour ne pas laisser périr cette jeune fille dans les angoisses d'une mort affreuse.
— Puisqu'un but si charitable nous conduit tous deux ici, répondit Bartholomé, peut-être y arriverons-nous mieux en unissant nos efforts ; acceptez donc Tappui que je vous offre, et donnez-moi celui dont je pourrais avoir besoin.
— Volontiers, répliqua le sire de Maldétour, et pour première preuve de cette bonne intelUgence qui va régner entre nous, hâtons-nous de nous mettre à l'œuvre.
Aussitôt chacun d'eux prit la bêche et se mit à creuser la fosse, méditant à la fois sur le précieux trésor qu'il allait enfin posséder, et sur la manière dont il s'en assurerait la possession. Gela semblait difficile, car ils s'étaient. placés en face l'un de l'autre, un à la tête et l'autre au pied de la tombe. . Ils se suivaient de l'œil avec soupçon, et autant pour se défendre que pour s'attaquer. Le travail avançait, et déjà le bois de la bière avait plusieurs fois retenti sourdement , lorsque le sire de Maldétour, jugeant l'instant favorable pour se défaire du moine, voulut lui porter un coup de bêche à la tête ; mais Bartholomé avait prévu le coup, il s'esquiva, et ayant frappé lui-même Maldétour à la poitrine, il le renversa. Plus prudent que le gentilhomme, et sachant le danger de ne pas faire complètement les choses, il allait achever celui-ci, lorsque Maldétour lui dit ;
— Écoute, Bartholomé; nous avons même désir dans le cœur , un seuV de nous peut être satisfait ; mais est-il nécessaire que ce soit aux dépens de la vie de l'autre? Arrachons cette jeune fille de son cercueil, puis, je te jure, foi de gentilhomme, de f aider à l'enlever si le sort te la demie.
Bartholomé, dont les forces faiblissaient à chaque instant,
et qui ne se sentait plus le pouvoir d'achever seul son œuvre, accepta la proposition de Maidélour. ils se remirent donc à l'ouvrage; bientôt ils eurent débarrassé la bière de la terre qui la recouvrait, et ils se mirent en devoir d'en briser les planches ; mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent ces planches céder à leur JDremier effort, et lorsqu'ils reconnurent que la bière était vide.
Leur première pensée fut de désespoir et de colère; la seconde fut de chercher quels pouvaient être leà ravisseurs de Pasquette, et la supposition la plus naturelle fut que ce devait être les bohémiens. Eux seuls en effet connaissaient le secret de la léthargie de la jeune fille; mais étaitce pitié ou tout autre sentiment qui les avait conduits à la sauver?
11 est difficile que des hommes amoureux supposent à d'autres un autre intérêt que l'amour, pour les pousser à faire une action qu'ils voulaient faire eux-mêmes. Us ne doutèrent pas qu'un des bohémiens employés à faire le charme qui avait endormi Pasquette, ne se fût épris de la beauté de cette jeune fille, et n'eût résolu de l'enlever pour son propre compte. Mais les bohémiens avaient disparu, et sans doute ils l'avaient emportée dans leur fuite. Elle- était donc perdue à la fois pour le moine quêteur cl pour le gentilhomme; et, pour comble de malheur, le gentilhomme se trouvait proscrit pour un crime dont.il n'avait point recueilli les fruits. Ils se consultèrent longtemps pour savoir ce qu'ils devaient faire, et enfin, tous deux, sur cette tombe vide, ils se firent réciproquement le serment de chercher à découvrir Pasquette, et de la ramener dans le pays. Ils refermèrent donc la fosse, et la nuit étant déjà très-avancée, ils se retirèrent, l'un dans un des asiles qui lui avaient été donnés par les bohémiens, l'autre dans sa cellule. Le sire de Maldétour avait résolu de suivre les bohémiens à la piste, et Bartholomé avait imaginé de s'imposer un pèlerinage qui lui per*
mit également de s'éloigner du pays, et d'aller à travers la France à ia recherche de la jeune fille. Chacun d'eux comptait exécuter son projet dès le lendemain ; mais tous deux en furent empêchés par un événement qui jeta le bourg de Lusignan dans une grande consternation;
Quelques paysans passaient devant la porte fermée de la maison de Pasquette ; ils crurent y entendre du bruit. Us approchèrent, imaginant que ce pouvait être quelque aiUmal domestique qu'on y avait oublié, et leur curiosité se changea en terreur lorsqu'ils reconnurent distinctement la voix de Pasquette. La pensée que c'était son âme qui revenait les xprit tout d'abord. Us entourèrent la maison, en se tenant à une distance respectueuse, et déjà ils parlaient de la brûler, lorsque le plus sage de la troupe pensa qu'il valait mieux aller prévenir l'abbé de ce qui se passait.
A cette nouvelle, le couvent^fut mis en rumeur, et Bartholomé» qui fut un des premiers à apprendre cet événement, s'alarma des suites que pouvait avoir cette affaire. Sans doute il était innocent du crime tenté sur Pasquette, mais il en était devenu complice en ne le révélant pas. 11 ne lui était plus possible d'expUquer à l'abbé comment s'était passé le miracle qui épouvantait le viUage, et Bartholomé savait parfaitement qu'en pareille circonstance on ne donnerait que deux explications à une si étrange merveiUe : c'est que Pasquette était une sainte fille destinée à renouveler sur la terre les miracles qui en disparaissaient peu à peu, et que dans ce cas l'abbé la placerait, de force ou de gré, dans un couvent de femmes; la seconde explication, c'est que Pasquette était une sorcière, et qu'U fallait l'envoyer au bûcher. Religieuse ou brûlée, tel était à peu près l'avenir de cette pauvre fille. Voilà sur quoi Bartholomé réfléchissait, pendant que la communauté se rendait procèssionneUement vers la maison de Pasquette, l'abbé en tête, l.'aspersoir à la main, et tandis que les frères portaient dans
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une chftsse d'or les reliques de sainte Rsdégondei qu'on voit encore dans la ville de Poitiers.
La procession étant arrivée devant la maison possédée, on ne douta plus de la présence de quelque mauvais esprit dans cette maison, car le bruit redoubla comme si le démon eût déjà été tourmenté par la seule approche des châsses ssàntes que les moines portaient avec eux. On enteodait distinctement le^ meubles remuer, et tiaînés d'un bout de la cabane à l'autre ; il semblait môme qu'on reconnût la voix de Pasquette qui s'étonnait du désordre où se trouvait la cabane; et enfîn^ quand l'abbé prononça la conjuration et s'avança le goupillofa à la main vers la porte de la chaumière, ce fut un mpment d'horreur et d'effroi parmi .tous les assistants, lorsqu'on vit la jolie figure dePasquette se montrer gracieusement à cette porte et sourire à M. l'abbé en lui faisant une grave révérence. Tout le monde tomba à genoux, l'abbé demeura seul debout, le goupillon levé et l'œil en feu. Il allait prononcer sur la pauvre fille quelque terrible aoathème^ lorsqu'elle se mit à genoux devant lui en faisant le signe de la croix. EUe se sentit aspergée d'eau bénite qui, loin de la brûler ou de lui faire pousser des hurlements aflreux, lui parut agréable, car Pasquette était sincèrement dévote, et la sainte joie qui brilla sur son visage en se voyant ainsi en présence de l'abbé, ne permit pas de croire plus longtemps que ce beau corps fût la possession de quelque impur démon.
Toutefois il n'y avait pas de milieu; du moment que Pasquette n'était pas une sorcière, ce devait être une sainte ou tout au moins une fille prédestinée à de grandes choses. L'abbé comprit d'un coup d'oeil combien cela pourrait être plus avantageux pour son couvent, et il entraîna l'opinion et les doutes de tous ceux qui l'entouraient, en se mettant à son tour à genoux devant Pasquette, en lui adressant une pieuse prière. La pauvre tille demeura toute surprise; le
long sommeil qu'elle avut bjùâ et dont elle s'était débar* rassée à graml'peine ; le linceul dans lequel elle s'était trouvée envdoppée dans son lit; le désordre de sa cabane au moment où elle s'était éveillée, toutes ces choses, et plus encore l'action de l'abbé, lui firent douter de la réalité de ce qu'elle voyait ; mais celui-ci, étant entré dans la cabane et s'y étant enfermé seul avec Pasquette, l'étonna bien davantage en lui apprenant comme quoi elle avait été trouvée morte sur le lit, comme quoi elle avait été enterrée, et comme quoi elle avait été retrouvée vivante chez elle, après une résurrection miraculeuse. Pasquette eut d'abord envie de rire au nez de l'abbé, mais le regard sévère dont celui-ci accompagnait ce récit prouva à Pasquette que le seul parti qu'il y eût à prendre était de feindre de croire à ce qu'on lui disait. Elle s'humilia donc devant l'abbé, et remercia le ciel de l'avoir élue pour accomplir sur la terre les prodiges qui devaient raffermir la foi chancelante.
Si Ton se rappelle que nous avons dit comment Pasquette se moquait des tendres propos de Bartholomé, comment elle avait refusé les hommages de beaucoup de gentilshommes ; si Ton remarque en ce moment avec quelle facilité elle se prêta aux désirs de Tabbé, en se réservant d'approfondir ce mystère, on comprendra que Pasquette était une fille d'un esprit délié et subtil, et qui avait déjà quelque expérience des choses et des hommes.
Si nos lecteurs ont deviné cela, ils ont été plus adroits que tous les habitants du bourg de Lusignan, car aucun d'eux n'avait encore découvert que l'indifférence de Pasquette pour tout le monde n'était qu'une préférence pour un seul. U y avait à Poitiers, dans l'armée anglaise qui l'occupait alors, un beau gentilhomme du Gumberland, qui depuis longteaq)s eût pu faire saisir Bartholomé arrêté à la porte de la jeune tille, pour entendre ce qui s'y disait, s'il n'avait
pris Thabitude d'y parler très-bas. Une excursion à fedre aux environs de Poitiers Tavait empêché de venir à Lusignan depuis quelques jours, et ce fut pour lui une grande surprise, lorsqu'il s'y rendit la nuit suivante, de trouver la maison déserte.
Il erra toute la nuit dans les environ's, et le matin, ayant rencontré quelques paysans qui semblaient se rendre à une fête, il apprit l'histoire de «a fiancée comme ils la savaient eux-mêmes, c'est-à-dire comme un miracle, pour lequel on allait préparer une grande cérémonie. Le capitaine anglais ne comprit pas plus que Pasquette tout ce que cela voulait dire ; mais il suivit les paysans dans la chapelle de l'abbaye, et il ne fut pas peu étonné d'y voir Pasquette présentée au peuple comme une fille inspirée de Dieu et destinée à seconder dans son œuvre de libération la vierge de Vaucouleurs, Jeanne d'Orléans.
Cette mission ne convenait guère au capitaine anglais : ce fut avec impatience qu'U attendit la fin de la cérémonie pour s'en expliquer avec Pasquette; mais il n'en trouva point l'occasion durant toute la journée^, car dès qu'elle fut de retour dans sa maison, il s'y fit une telle procession de paysans qui venaient pour que la jeune fille bénît leurs instruments aratoires, et des femmes qui lui présentaient leurs petits enfants, que ce ne fut que dans la nuit qu'il put y pénétrer à son tour. Il trouva Pasquette aussi ignorante que lui de tout ce qui s'était passé, et peut-être le mystère de cette aventure ne se fût jamais découvert, si le frère Bartholomé, qui comptait faire tourner à son profit le prétendu secours qu'il disait avoir apporté à Pasquette, n'était venu le lui expliquer.
En effet, celle-ci ayant entendu frapper à sa porte au milieu de la nuit, ouvrit sur l'avis du capitaine qui se cacha derrière un tas de fagots. Bartholomé, se croyant seul avec
la jeune fille, lui raconta la vérité, et lui lit enlin comprendre comment, si elle Youlait Técouter, elle serait toute-puissante dans le pays ; et seulement il lui mentit en ce point, qu'il se yanta de l'avoir arrachée à sa tombe, et de l'avoir pieusement rapportée dans sa cabane.
Le capitaine anglais écoutait Bartholomé, lorsqu'un autre coup frappé à la porte annonça un nouveau-venu. Pasquette, en fille intelligente, fit cacher le moine, à son tour, dans un autre coin de la chaumière; elle ouvrit la porte, et le sire de Maldétour entra. Il fit le même récit que Bartholomé, avoua son crime et mentit comme Bartholomé, en prétendant avoir arraché Pasquette de son tombeau. Ses propositions furent les mêmes, seulement il ajouta que si elle refusait d'être à lui comme sainte, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il avait déjà tenté de conquérir par la ruse. Mais il fut fort étonné lorsque Pasquette lui dit qu'il en avait menti en se vantant de l'avoir sauvée, et qu'elle appela Bartholomé en preuve de ce démenti. Gelui-ci, en apparaissant tout à coup, acheva de confondre le sire de Maldétour déjà tout interdit de voir son mensonge ainsi découvert ; mais il rendit au moine le mauvais service qu'il en avait reçu en prouvant à Pasquette que ce n'était pas non plus Bartholomé qui l'avait arrachée à son tombeau. Ce fut à ce moment que tous deux ' commencèrent à douter que ce fussent les bohémiens qui eussent exhumé Pasquette pour la rapporter tout simplement dans sa cabane. L'idée qu'un véritable miracle s'était en effet accompli les saisit à la fois, et Pasquette elle-même commençait à croire à l'interventioh divine, et s'imaginait que 9'était à Dieu qu'elle devait son salut; déjà même elle doutait de ce qui lui restait à faire vis-à-vis du capitaine anglais, et se demandait si son amour pour lui ne deviendrait pas un sacrilège après un si étrange événement. Ses idées se troublaient, et eu voyant la crainte respectueuse qui s'était emparée de Bartholomé et du geatiihomme, elle allait
103 UNB BOHÉMIENNE AU XT« SIÈCLE.
prendre foi^ sa propre puissance, lorsqu'un -noa veau bruit se fit eatendre à la porte. Il semblait que ce fût un reudez- Yous géuérai de tous ceux qui avaient coopéré à cette œuvre miraculeuse; elle s'^ convainquit en voyant entrer les deux bohémiens complices du sire de Maldétour.
Avant leur entrée, Bartholomé et le gentilhomme avaient été enfermés dans une pièce v(»sine où ils s'étaient retirés.
En peu de paroles les bohémiens éclaircirent Taffaire : c'étai^t eux qui, dans la première nuit de Tinhumation de Pasquette, l'avaient enlevée de sa bière et rapportée dans sa cabane; ils l'avaient fait non par un simple sentiment de pitié, mais par calcul : ils venaient demander le prix de cette pitié; ils désiraient que Pasquette profitât de la sainteté qu'elle avait acquise grâce à eux, pour les protéger et permettre qu'ils vinssent de nouveau établir leur domicile dans le pays. Pasquette, redescendue tout à coup de son rang de prédestinée à celui d'une jeune fille qui n'avait trompé personne, retrouva sa présence d'esprit, et promit aux bohémiens ce qu'ils demandaient. Dès qu'ils furent retirés, elle rendit la liberté à Bartholomé et au gentilhomme, en leur laissant leur incertitude sur l'intervention qui l'avait sauvée, et elle demeura seule avec son capitaine.
C'était une'belle occasion de devenir célèbre et d'acquérir une grande puissance, et peut-être Pasquette eût-elle succombé à la tentation de jouer un pareil rôle^ si elle n'avait eu dans le cœur un sentiment qui allait mieux à sa jeunesse.
Ce fut la raison qui lit découvrir toute cette intrigue; car le capitaine anglais, étant résolu à épouser Pasquette, n'aurait osé y prétendi;e si elle avait gardé l'auréole miraculeuse qui l'entourait. Il se résolut donc à dépouiller la belle jeune fille de ce prestige menteur devant lequel on était prêt à s'incliner, et le surlendemain, à la tête d'une compagnie de lances, il se saisit du sire de Maldétour, de Barthelomé et des
deux tohémiens, les emmena à Poitiers, et les ayant traduits devant le tribunal ecclésiastique de cette ville, il les y fît condamner : il reût de Pasquette une simple jolie fille, et Téponsa en sûreté de conscience, après avoir fait brûler les bohémiens qui avaient failli en faire une sainte.
FIN d'une BOHÉMIENNE AU XV« SIÈCLE.