‹ Un Revenant [microforme]Chapitre 34 sur 74 · ET AE · texte numérisé non relu

ET AE

'éleva, les uns prétendant que le feu avait été mis aux poudres par un éclat de la bombe qui venait de tuer un homme et d'enlever le caf$ de Leduc, d’autres soutenant que c'était une autre bombe qui, en retombant, avait traversé les huit pieds de terre et de pièces de bois qui rocouvraient le caveau On n'a jamais pu savoir lesquels avaient raison.

Le régiment avait reçu des renforts, tant en blessés sortis guéris des hopitaux qu’en prisonniers échangés revenus du Camp-Parole, et en nouvelle: recrues. Le colosse Irlandais qu'Eugène craignait d'avoir tué dans le bois, le 16 juin, était aussi revenu avec une cicatrice au front et une autre au bras, Il ne parlait que de cette dernière qui marquait la trase d’une balle confédérée, Lorsqu'on l’interrogeait sur la blessure qu'il avait reçu à la tête, il disait que c'était probablement un éclat d'obus, de so1:3 que la querelle qui lui avait valu cette ol.

. Catrice, demeura un secret entre lui et Eugène, avec le-

quel il avait fait mine de se réconcilier,

XXXVIIT—L'ExPLOSTON D'UNE MINE,

Lo 2ème corps d'armée avait alors dans sa réserve

une brigade entièrement Composée de Pensylvaniens d’origine allemande, Eugène avait eu Occasion de les voir manœuvrer, et il avait remarqué qu’on les comman. dait en allemand, Remarquez, qu'aux Etats Unis, la langue allemande n'est pas officielle, Quelques années auparavant, lorsqu'Eugène, qui se trouvait alors en Ca nada, avait demandé pour quelle raison les bataillons de

avait répondu que, l'anglais étant la langue usitée dans l’armée anglaise, il serait impossible de manœuvrér si l'on s'avisait de Commander dans la seule langue comprise par ceux qui, en temps de guerre, devait former la majorité des miliciens du Bas-Canada. Il avait mainteaant la preuve que c'était là un des nombreux prér textes dont on se sert pour reléguer la langue française au second plan dans une province où elle est officielle ment reconnue etjot le simple bon sens exige qu'elle occupe le premier rang, Le général Burnside, commandant lo 9ème corps d'armée, avait sous son commandement une brigade de nègres dont la plupart étaient des esclaves qui

avaient fui les Etats confédérés pour échapper à la servi.

tude. Dans les Etats à esclaves, on ne permettait même

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pas à un nègre de porter un fusil. (to tofe a gun,‘comme disaient les gens du sud, le mot “toto” équivalant au mot carry dans l’argot sudiste) Le propriétaire d'esclave considérait le nègre comme une propriété et non comme un être humain. En pratique, il avait droit de vie et de mort sur son esclave.

Un nègre déserteur, lors même qu'il n'aurait jamais pris les armes contre les sudistes, savait que ces dsrniers le tueraient s’il tombait entre leurs mains, A plus forte raison, il ne devait pas s'attendre à ce qu’on lui dounêt quartier, s’il était pris les armes à la main, et de fait tous les nègres pris vivants par les confédérés étaient impitoyublement massacrés par ces derniers, Aussi la brigade noire de Burnside avait-elle, par mesure de représailles, adopté pour devise ces mots terribles: ‘“ Pas de quartier. ”»

Le 30 juillet 1864, vers trois heures du matin, la brie gade régulière reçut ordre d'aller appuyer la gauche du

9ème corps. Comme le soleil se levait le#14ème, formé en colonne à quelque distance en arrière des remparts, at- j

tendait larme au pied. Le silence le plus profond régnait encore tout le long de la ligne. C'était le calme qui précède la tempête.

Tout à coup un gros nuage de famée s'éleva de la ligne ennemie, un peu à droite de l'endroit situé vis-àvis la position occupée par le 14ème, L'instant d'après, ue effroyable détonation retentit, La fameure mine de Burnside venait de faire sauter un fort rebelle, entratnant la destruction de deux régiments sudistes,

La plume se refuse à décrire l'horreur de ce tableau.

Artilleurs et fantassins, fossés et ramparts, gablons et

fascines, canons de siéges et affüts, tout cela avait sauté en l'air et était retombé dans un chaos indescriptible, L’artillerie de siége ouvrit le feu sur toute la ligne. Les essiégés répondirent avec la même vigueur, et, pendant uue heere ou deux, il y eut un Vacarme d'enfer,

Profitant du désarroi causé par l'explosion, la brigade nègre s'élança en avant au pas de course, la baionnette au bous du fusil en faisant retentir l'air par un hourra fré. nétique. Le spectacle offert Par cette masse de diables noirs courant sus à leurs anciens maîtres, et résolus de tirer une vengeance terrible des siècles d’oppression dont leur race avait été victime, étaient des plus imposants, Ça et là, au centre de chaque régiment, on voyait flotter à côté de la bannière étoilée, un drapeau noir, sur le fond duquel se détachaient en blanc, un crâne et des o8sements ex sautoir, ce qui signifiait assez clairement qu'ils ne s’attendaient nullement a avoir la vie sauve s'ils étaient vainous, et qu'ils n'avaient pas l'intention de donner quartier aux rebelles, C'était un combat à outrance qui allait se livrer,

Les nègres étaient Commandés par des officiers blancs, mais tels étaient les préjugés de race, même chez les fé. déraux, qui pourtant se battaient pour l'émancipation des noirs, que bien des 8&ens préféraient servir comme simples soldats dans un régiment de blancs que de comwmander une Compagnie nègre,

Les assaillants se dirigeaient vers la brêche créée par l'explosion de la mine, Le temps qu’ils mirent à s'yr£. dre permit à des régiments sudistes de venir leur dis.

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puter le passage. Il y eut un terrible combat corps. à corps et les sudistes furent re poussés. Les nègres se précipitaient à leur poursuite, mais bientôt ils furent pris en enfiläde par deux batteries ennemies qui ne leur ménagèrent pas la mitraille. Les rebelles s'étaient reformés derrière leur seconde ligne de retranchement d’où ils fou- droyaient les braves moricauds. Ces derniers firent dé valeureux efforts pour enfoncer la seconde ligne mais, voyant qu’ils ne pouvaient réussir, il s’en revinrent bon train. Comme ils accouraient en arrière, se repliant sur la réserve blanche qui s'était portée en avant, ils furent reçus par les baïonnettes d'un régiment fédéral et dûrent, bon gré mal gré, retourner à l'assaut. Ils y retournè.rent la rage au cœur et firent des prodiges de valeur, mais furent de nouveau repoussés. Cette fois, les blancs leur permirent de se mettre à l'abri du rempart parcequ'ils voulaient s’y mettre eux-mêmes. D'ailleurs, il en restait sl peu que ce n’était pas la peine de faire des difficultés. De l'endroit où ils se trouvaient les soldats du 14ème avaient pu voir l'explosion du fort et l'assaut donné par les nègres Le régiment avait eu quelques hommes de tués et de blessés par les obus ennemis. Il retourna au camp sans avoir brûlé une seule cartouche.

La position respective des deux armées était restées la même qu'avant lassaut, les troupes fédérales n'ayant pas jugé à propos d'occuper \'emplacement du fort détruit. Les rebelles étaient tellement enragés que, pendant trois jours, ils refusèrent de parlementer. Chaque fois que les

fédéraux, désireux d’enterrer les morts qui jonchaient le champ de bataille situé entre les deux lignes ennemiés,

n'avait pas fait de rapport contre le coupable,

présentaient un drapean blano, les rebelles tiralent eur les parlementaires, ce qui est absolument contraire aux usages de la guerre.

TL y avait entre les deux lignes des milliers de nègres, pauvres diables qui n'avaient jamais senti l'oppoponsx de leur vivant, et que la putréfaction, accélérée par une chaleur torride, n'avait pas amélioré sous ce rapport, Un pauvre soldat du 14ème avait un fils qui avait ététué à cette bataille et dont le’ cadavre se trouvait entre les deux lignes. Le lendemain de l'assaut, le malheureux père se rendit aux remparts faisant face au théâtre du carnage ef, ayant persisté à regarder par dessus l’épaulement dans l'espoir de reconnaître le Cadavre de son fils, il regut une balle dans la tête qui le fit retomber raide mort dans le fossé.

Au bout de trois jours, lles rebelles eux-mêmes, n'y pouvant plus tenir et craignant que la maladie ne se mit dans leurs rangs, consentirent à un armistice de quelques heures, pour permettre d’enterrer les victimes de ce combat meurtrier,

Constamment occupés, grâce à la fréquence des gar des, des exercices et des corvées qui ne leur laissaient guère le temps de dormir, les soldats de la réserve étaient barassés, Une nuit, Eugène, qui était de garde, avait été trouvé endormi sur son poste. D’après le code milis taire, pareil oubli en présence de l'ennemi est puni de

mort, mais le caporal de g: rde, qui était une bonne pâte

d'homme et qui savait tenir compte des circonstances,

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XXXIX—LE SUTLER, DL Le sutler, ce marchand forain de l’armée américaine,

qu'on n'avait pas revu depuis que l’armée s'étaii mise en marche au printemps, venait de s'installer dans les

camps occupés par la réserve, afin de fournir aux mili-

taires l'occasion de dépenser leur solde, Dans les garnisons, le sutler n’est ni plus ni moins qu'un cantinier ; dans les camps, il est libraire, marchand-tailleur, restaurateur, marchand de vins, &o., &o. Des milliers de commergants avaient obtenu des commissions pour aller exploiter le soldat en pays ennemi. Chaque bataillon avait son suéler qui, protégé par une ou deux sentinelles, étulait ses marchandises sous un immense pavillon de toile. À l’une des extrémités .de la tente, se trouvait un comptoir en bois devant lequel les soldats s’arrétaient pour faire leurs emplettes. A l'autre extrémité se trou vait une espèce d'appartement séparé des marchandises par une cloison en toile. O'était le sancium du sutler, et les officiers seuls y étaient admis,

En donnant un billet au sutler, les soldats recevaient un nombre de jetons de diverses valeurs, équivalant au moniant du billet. Ces jetons servaient ensuite de monnaie pour acheter des marchandises, Le jour de paie qui arrivait tous les deux mois, (en quartier d’hiver,) le sutler 8e tenait à côté du paie-maître, présentait ses billets

à mesure que ceux qui lui devaient étaient appelés et se

faisait payer avant que le soldat put toucher un seul sou, Comme la paie du fantassin américain était de $16 par mols en sus de la nourriture et de l'habillement, et que presque tout cela se dépensait chez lui, le eutler faisait d'excellentes affaires.

On trouvait de tout à son établissement, depuis les œuvres d'Alexandre Dumas traduites en anglais, jusqu'à du beurre à $1 la livre, et des œufs à $1 la douzaine.

Bon nombre de soldats jetaient leurs rations pour vivre *

en gourmets le temps que durait leur argent, D'autres mettaient de côté le képi d'ordonnance pour se couvrir le chef d'un képi de 82,50. Des vestes bleu-ciel à boutons dorés, comme en portaient les officiers, se vendaient $10 à 20 ; les bottes à la Napoléon coutaient $10 à $12 ; bref, le soldat avait toutes les occasions du monde, de dépenser son argent inutilement:

La réapparition du sufer rappela à Leduo uns aventure qui lui était arrivée le printemps précédent, quelques jours avant son départ de Catletts Station. En camp d'hiver les soldats s'étaient construits des huttes en pièces de chène fendues et bousillées avec cette glaise rouge qui abonde fdans la Virginie. Des morceaux de tentes boutonnées ensemble formaient la toiture et les pignons ; une cheminée en glaise occupait le fond, vis-àvis un passage étroit à côté desquels se trorvaient des pièces de bois servant de couchettes la nuit et de bancs durant le jour. Une ouverture pratiquée en faca de la cheminée servait de porte et était fermée par une pièce de toile, Des rues avaicnt 6t6 pratiquées entre los

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rangées de chantiers, dont chacune fournissait le loge ment à une compagnie.

Ledus avait logé pendant tout l'hiver au camp Reye nolds en compagnie de trois soldats qui servaient depuis l'organisation du bataillon, c'est-à-dire depuis trois ans,

L'engagement de ces derniers n'était que pour trois ans. Dans le cours de l'hiver, on offrit à tuus les vétérans dont le terme de service devait expirer le printemps suivant, de renouveler leur engagement à des conditions très avantageuses, On leur faisait remise du temps qui restait encore pour terminer les trois ans, on leur donnait des primes qui réunies, se montaient à $1,500 et on leur accordait un congé de trente jours, pour aller voir leurs parents, Les trois compagnons de Leduc s’empressèrent d'accepter cette offre, touchèrent leur argeut et partirent en congé, Deux seulement revinrent, l’autre ayant préféré ajouter à son congé, ce que les Yankees appelaient a french furlough, était passé en Canada avec la prime. Les deux qui revinrent avaient fait ce que la plupart des réengagés faisaient alors: il avaient dépensé une bonne partie de leur argent pendant leur absence et étaient revenus avec une soif phénoménale, Ce n'était pourtant pas faute de s'être copieuse nent abreuvés pendant leur absence ; au contraire. Tous deux avaient rapporté des uniformes d'officiers qui leur avaient bien eotté $150 chacun, et sous lesquels on leur avait permis de se pavaner pendant la durée de leur congé.

Au comrencement de l'hiver, les soldats avaient pu #cheter da whiskey à la cantine de brigade, en présentans

a due MON ut 2

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fe : umiendé,

un ordre signé par un officier. Ceux qui passaient pour ivrognes, sachant bien qu'il leur était impossible d’obte. nir l'ordre en question, s’adressaient aux hommes sobres, et Leduc avait plus d'une fois obteuu de pareils certificats ou bons à la demande de quelque pochard auquel il faisait promettre de ne pas se griser. Vers la fin de l'hiver, les autorités s'étant apergues que ces ordres étaient donnés aux hommes sobres pour le plus grand abrutissement des ivrognes, formèrent la cuntine. Le sutler vendait du whiskey on bouteilles, mais il ne pouvait en livrer qu’aux officiers en uniforme,

L'un des deux vétérans dont nous avons parlé se nommait Downer. Il avait à peu près la taille de Ledue. Un jour qu'il se sentait disposé à boire, il dit à Eugène :

—Frenchy, j'ai ici mon uniforme de lieutenant qui

ne fait rien qui vaille .Il faut en tirer parti. Je n'ose

le mettre moi-même ; je suis trop connu. Tu devrais l’endosser et aller me chercher une bouteille de whiskey chez le sutler,

—C'est cela, répondit Leduc. Je vais risquer de me faire pincer pour te procurer la satisfaction de te rincer

2 la dalle.

Si tu veux y aller je te donne $ de commission pour chaque bouteille de whiskey que tu m’apporteras. —Accepté, dit Eugène, qui mit l'uniforme sous son

: bras, alla l'endorser dans le bois, se rendit chez le sutler

du camp voisin, entra d’un pas olympien dans la tento du sulter, et, après avoir causé quelque temps avec ce dernier, revint triomphant et nanti du tord-boyaux des

out La tentative frt renouvelée plusieurs fois avec succès, bte. mais un beau jour, le capitaine Smithberg entra à l'im- fl res, proviste dans la tente du sutler, Eugène, surpris, était À rti- sur le point de s'éloigner lorsque le sutler le retint. 4 uel —Capitaine Smithberg, ditil, permettez-moi done de 1 de Le vous présenter le lieutenant Morton du 12ème, 1 res ï Smithberg était ceint de son écharpe, ce qui indiquait h and qu'il était en devoir comme officier du jour. Il examina ‘4 Le Leduc, eut peine à retenir un éclat de rire et lui dit : ou- 1754 —Ma parole, vous faites un drôle de lieutenant ! Sentinelle, ajcuta-t-il, en mettant la tête en dehors de la me tente, appelez le caporal de garde, Un Le caporal étant arrivé, le capitaine lui dit : — Prenez cet homme, conduisez-le au corps de garde qui et faites le marcher avec une pièce de bois sur son épaule en accompagnant la sentinelle sur sa faction. i 08e 3 / . Environ un quart d'heure après, Smithberg renvoyait hés Leduc à ses quaitiers, après lui avoir fait promettre de à ne plus y retourner. Leduc s'en était tiré À bon marché, si grâce à l’indulgence de Smithberg qui l’aimait beancoup. se Le souvenir de cette scène lui rappela que ce pauvre Downer avait été tué à la Wilderness, que l'autre vé- " téran, son compagnon, avait été blessé à la jambe et que

Smithborg avait eu le pied emporté à la même bataille,

XL—LES PROMESSES DE JErFr Daris,

Leduc avait vu disparaître un à un, tous ceux qui lui étaient sympathiques, et il souffrait mainterant de l'isolement parmi la foule, le pire de tous les isolements, En perdant Duroc, il avait perdu un ami sincère, un conseiller prudent. Dèsormais, livré à lui-même, à la fougue de son imagination ardente, il se sentait de nouveau subjugué par le desir de servir la France.

Sur ces entrefaites, il lui tomba sous la main un numéro de ?’Enquirer de Richmond, que des parlementaires avaient requ avec d’autres journaux sécessionistes en

échange pour des journaux unionistes, Le journal en question contenait une proclamajion de Jeff Davis, président de la Confédération des Etats du sud, offrant aux nombreux étrangers qui faisaient partie de l’armée du nord de les protéger et de les repatrier, s’ils voulaient déserter à l'ennemi.

—Voila mon affaire, se dit Eugène. Ce que les guérillas de Moseby n’ont pu faire, le gouvernement de Jeff Davis le fera. Je me ferai transporter au Mexique à bord d'un de ces navires que les confédérés emploient ‘pour foreer le blocus. Et il résolut de profiter de la première occasion qui se présenterait pour pesser à l’ennemi.

Le 14ème était toujours commandé par le capitaine Thatcher, Cinq pieds dix pouces, larges épaules,

LE) Le

charpente osseuse, pommettes saillantes, teint basané, ns yeux noirs très perçants, nez en beo d'aigle, cheveux noirs et plats, épaisse moustache noire qui lui coupait la figure en deux, tel était le signalement de cet officier, Lorsqu'il quittait l'uniforme pour revêtir une espèce de costume mexicain qui lui allait à merveille, ce personnage excentrique avait tout l'air d’un flibustier ou d’un desperado en vacances, L'incident que nous allons raconter, prouve qu’il y avait des paroles sur cet air-là,

Un jour, le commandant du 12ème et le capitaine Thatcher se prirent de querelle dans la tente de ce dernier, C'était à la suite d’une partie de cartes qu'on. avait copieusement arrosée, D’autres ge seraient poché les yeux ou auraient réglé l'affaire en combat singulier. Ils préférèrent la régler au moyen d’un singulier combat, Ce furent les deux régiments qui furent chargés de défendre leurs commandants respectifs. Accoutumés à obéir, et sans trop savoir ce qu’on attendait de leur part, les deux régiments s'alignèrent en face l’un de l'autre, séparés seulement par la largeur de la rue.

Les deux commandants ordounèrent d’abord la charge à volonté et les hommes, comprenant enfin de quoi ils s'agissait, commençaient à se mesurer de l'œil Jusqu'alors, les soldats de ces deux régiments avaient tou jours vécu en très bons termes ; ils n'avaient aucune raison de s’en vouloir et ne s’en voulaient pas le moins du monde, et cependant, ils étaient sur le point de se livrer un combat des plus meurtriers. |

L'orgucii de corps eï l'instinct de ia conservation

devaient nécessairement donner à cette lutte un caractère de férocité et d’acharnement inusité.

Dans un pareil combat il ne pouvait être question de faire des prisonuiers, et on se serait fusillé presqu'à bout portant,

Après un moment d'hésitation, le capitaine T'hatoher fit mettre la baïonnette au canon, et le commandant du douzième donna le même ordre qui fut exécuté par ses hommes, Encore un instant de retard et les deux régiments en venaient aux mains, mais au moment critique, comme le commandant Thatcher ouvrait la bouche pour commander l'assaut, la garde prévotale arriva du quar-

tier général de brigade et mit les deux régiments aux arrêts, par ordre du général Haye,

Le général de brigade averti à temps par l'officier du jour, s'était hâté de prendre des mesures pour prévenir la lutte fratricide qui, sans son intervention, aurait ét6 la conséquence de l’emportement et de l'étourderie des commandants.

Les armes furent mises en faisceaux et confiées à la garde d’un piquet d'infanterie qui devait empêcher qu'aucun soldat put toucher à son fusil, Cela se passait vers midi et les soldats des deux régiments, sachant qu'ils étaient dispensés de toute espèce de service tant qu'ils seraient tenus de garder les arrêts, se réjouissaient de la tournure que les événements avaient prise, Quant là Eugène, il résolut d’en profiter pour mettre à exéoution son projet de désertion à l'ennemi,

Quelques semaines auparavant Ë avait fait l’acquisition d'un potit revoiver de poche du modèle Smith e6

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Wesson, Oe pistolet à sept coups, véritable petit bijou mouté en plaqué d'argent,portait une balle ayant, comme dit Mark Twain, la grosseur d'une pilule homéopathique ; il en fallait sépt pour former une dose suffisante pour uu adulte. Eugène charges l'arme et la mit dans ga poche.

Tous les officiers étant aux arrêts, il étaît inutile de leur demander une permission qu'ils n'avaient pas le droit de donner, l'eussent-ils voulu, D'’ordinaire, si ui simpie soldat mérite une punition on le colle à la salle de police. Les officiers et sous-officiers ont seuls le privilège de garder les arrêts sur parole. Dans le cas dont il s’agit, les soldats n'étaient coupables d'aucune faute. Îls avaient tout simplement obéi aux ordres ainsi que la disc'pline l’exigeait. Les factionnaires de la garde prévotale étaient postés dans la rue, le long des rangées de faisceaux, et leurs instructions leur commandaient tout simplement d'empêcher que les soldats pussent toucher à leurs armes, En conséquence, Leduc put s'éloigner du camp sans même éveiller les soupçons.

Il se dirigea du côté des retranchements qu’il longes en allant du côté du chemin de fer Weldon, et passa une partie de l'après-midi à flâner avec les soldats qui occupaient les remparts, tout en cherchant un endroit favorable au projet qu'il méditait. Vers cinq heures, il se trouvait à trois ou quatre milles du camp. Il avait réussi à s’avancer jusqu'à la ligue des vedettes placées en dehors de la ligne de piquets, et disséminées à 30 verges de distance les unes des autres, A cet endroit, il y avait trois quarts de mille de distance, à travers le bois, entre

les avants postes des deux lignes ennemies, Pour éviter d’être surpris par une sortis de l'ennemi, qui aurait pu s'approcher à couvert du bois et tomber sur eux à l’improviste, les fédéraux avaient pratiqué un abattis jusqu'à cinquante verges en avant de l'endroit occupé par leurs vedettes.

Tes dernières s'étaient construit des espèces de caba= nes ou d’abris faites avec de jeunes arbres dont lesfeuil-

‘les les préservaient de l'ardeur du soleil, Eugène arri-

vait en face de l’une de ces cabanes lorsqu'un violent orage, qui menaçait d’éclater depuis quelques instants, so déchaîna. Les vedettes enfoncées sous leur mince abri de feuilles, songeaient plutôt à se garantir de la pluie qu’à surveiller ce qui se passait, Leduc entra délibéremment dans la cabane, où un grand'escogriffe de Yankee se tenait debout les mains croisées sur le bout du canon de son fusil dont la crosse reposait à terre.

La conversation s'engagea bientôt entre les deux hommes à propos de la pluie et du tonnerre, qui tantôt grondait sourdement tantôt éclatait avec fracas, “Les nuages étaient tellement épais qu’il faisait presque noir. Eugène, qui avait pris la mesure de son homme tout en causant avoo lui, mit la main dans sa poche, arma le chien de son pistolet, puis, lui presentant l’arme à la hauteur du front, il lui dit à voix basse, mais d’un air peu rassurant:

—Lâche cette carabine, où je te brûle la cervelle,

La carabine tomba par terre,

—Maintenant, pas de bruit! Tu vas passer en dessous de l’abattis et te diriger du côté du bois en marchant

enr las œonnuw at sur las mains Si tu dite à

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UN REVENANY 239

si tu tentes de me désobéir, je te tue ! Allons ! avance, je t’accompagne,

Le pauv’e soldat, à demi-mort de frayeur, s'engagea en dessous de l'abattis et Eugène le suivit en le menagant toujours le son pistolet, Après avoir rampé ot marché courbés pendant cinq minutes, lo déserteur et son p'isonnier arrivèrent à l'endroit où finissait l’abattis ot où commençait la forêt. Dès qu'il se vit hors de l’attein .

te des autres vedettes, Eugène dit au Yankee :

—Maintenant, toi, si tu n’as pas l'intention de déserter, retourne à ton poste, moi je m'en vais trouver lea rebelles. Je n'ai pas besoin de té dire que si tu dis que tu t'es laissé cnlever de ton poste sans donner l'alarme, tu seras fusillé sans merci. Tu peux partir. Lorsque tu auras repris ton fusil je serai en sureté.

Le Yankce ne se le fit pas dire deux fois, Il se hâta de retourner à son poste tout en prenant bien soin de ne pas être vu, ce qui l'obligea à passer en dessous de labattis pour s’en retourner comme il y était passé pour venir, Quant à Fugvne, :! s’enfonça dans le bois en 60 dirigeant du côté de l'ennemi,

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