XLITI-- UN CANADIEN ERRANT
Eugène se trouvait dans de beaux draps ! Fugitif des deux armées en campague, au sein du territoire qu’elles se disputaient, et qui était occupé tantôt par l’une et tantôt par l’autre. Îl n'avait pas encore dix sept ans el demie, et déjà il avait, aux termes du code militaire, méiité la mort sous deux gouvervements difféernts. Il ne pouvait rencontrer un homme sans que ce dernier sentit que son devoir lui imposait l'obligation de le livrer aux autortés.
Les confédérés n’y allaient pas par trente-six chemins avec leurs déserteurs, Il les fusillaient sans merci, Quant aux fédéraux, il était encore plus coupable envers eux. S'il retombait entre leurs mains, il serait nécessairement convaincu de désertion à l'ennemi, crime punissable par la fusillade, et de trahison pour s'être engagè dans l'armée ennemie, crime punissable par la pendaison.
Dans le pays qu'il entreprenait de traverser, :1 ne devait s'attendre à rencontrer que des hommes au service de l’un ou de l’autre gouvernement. La conseription avait pris tous les hommes valides. Ceux qui habitaient le pays étaient au service de la confédération. Oeux qui y venaient étaient des soldats unionistes, Dans ces conjonctures, il imagina deux sortes d'histoires diamêtra le-
ment opposées: l’une destinée eux oreilles fédérales,
l’autre à l'adresse des confédérés,
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Mas, il y avait un inconvénient. Les scouts qui voy- Pgcut ea pays ennemi, ont coutume d'emprunter l’uniforme de ceux qu'ils veulent espionner, Comment se tirer d'affaire parmi ces hommes déguisés ? Eugène dût s'en rapporter à son instinct qui lui fit défaut deux fois dans l’espace de trois semaines. Doux fois il raconta la mauvaise histoire, et deux fois il fut pincé et relâché, grâce à eharité chrétienne “; ceux antre les mains desquels il s'était maladroite: sont livré (onneur à ces Âmes généreuses qui surent metirs ‘’huma:ité au-dessus de ce
que les usages de la gucrre 1: fais considérer comme.
un devoir sacré ! La première: 18, c'étaient deux soldats confédérés appartenant à la brigade de Morgan qui le rel&hèrent après s'être promis l’un à l’autre de no rien dire de l'aventure ; la seconde fois, c'étaient quatre scouts unionistes qui lui firent grâce après avoir écouté l'histoire qu’il avait fabriqué pour le compte des confédérés Aux uns et aux autres, nous offrons, au nom de celui qui leur doit la vie, l’oxpression bien sincère d'une reconnaissance encore aussi vive après vingt ans, qu'elle l'était lorsque le pauvre enfant, à moitié mort de fatigue et de faim, la leur exprima les larmes aux yeux |
Trois semaines de souffrances, de privations, de dan. gers et de dé:espoir avaient fini pat rendre Eugène à peu près indifférent à son sort. Il sentait bien qu'il lui serait impossible d’aller servir eu France et n’aspirait plus qu'à se tiror de l'impasse où il se trouvait, sans cependant croire beaucoup à la possibilité de voir ce rôve s'accomplir. Il lui fallait d’abord éviter de tomber entre les
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la Virginie, et de celles d:s troupes fédérales qui voulaient déloger les rebelles et manœ1vraient le long des limites séparant le Kentucky et le Tennossee de la Vir: ginie,
Il calculait approximativement qu'il devait y avoir, à vol d'oiseau, au moins 450 milles de la’frontière du Ken: tuky à Sandusky Ohio, sur les rives du lac Erié, qu'il lui faudrait ensuite traverser pour-se rendre en Haut- Canada, La rumeur circulait que les Kentuckiens avaient {ynché soixante des déserteurs qu'il avait abandonnés à Gladesville et qui avaient tenté de traverser
les Etats du Kentucky et d'Ohio pour se rendre au lao
Erié. C'était peu rassurant,
Pays montagneux, couvert de bois, presque complètement dépourvu ‘de routes carossables, que, du reste, Eu« gène avait tout intérêt à éviter, telle était la contrée que notre fugitif parcourait, Les crecks ou ruisseaux presque desséchés en temps ordinaire, mais qui devenaient torrents impétueux lors des grandes pluies, étaient à peu près les seules voies de communication. Eugène les suivait, marchant pieds-nus sur le galet qui leur servait de lit. Lorsqu'il lui était arrivé de s'égarer dans les montagues, il avait suivi les ravins qui, presque teujours, aboutissaient à un de ces crceks le long desquels se trouvaient de rares habitatirus où les gens se montraient très hos pitaliers.
Les pommes et les pêches croissaient à l’état sauvage, mais cette nouiriture peu substantielle n'était guère de nature à donner beaucoup de force à un homme déiè ex.
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très rares et Eugène avait été jusqu'à trois jours sans en rencontrer une seule, mais, malgré la terreur qu’ins: pirait toujours en cos temps de troubles la vue d'an étranger, le caractère hospitalier des habitants faisait taire tout autre sentiment. On partageait avec lui }: dernier morceau de pain. Lorsqu'on n'avait pas de farine on râpait un épi de maïs, et l'on trouvait moyen de le renvoyer à demi rassassié. On offrait cela spontané: ment pour éviter au voyageur l'humiliation de demander l’aumône,
Une nuit, Eugène logea dans une maison où se trouvait un homme qui avait, lui aussi, servi dans les deux armées, et qui avait pris le parti de s'en revenir chez lui, sans demander permission à personne ; mais il ÿ avait cette difiérence que chez le Kentuckien ce n'était pas je goût des aventures militaires qui l'avait fait le soldat de deux drapeaux opposés.
La conscription l'avait foro$ de servir dans l’armée confédérée, Dès qu’il avait appris que les fédéraux s'6: taient rendus maîtres du pays où sa maison se trouvait située, il était revenu chez lui. Nouvelle eonscription, cette fois de la part du gouvernement fédéral, et le pau. vre diable était parti au service des unionistes, Finalement les deux armées avaient transporté un peu plus ioin le théâtre de leurs opérations, et lui, espérant qu'on ne viendrait pas} le chercher à sa maison pordue dans les gorges des montagnes Cumberland, avait pris le parti de s’en revenir chez lui, où il se tenait sur le qui vive, pour ne pas être surpris par un parti envoyé en reçonnaissance,
Ce brave Kentuckien, qui connaissait par expérience et les micères endurées par les soldats en campagne eb celles non moins grandes qui sont le partage des fugitifs, insista pour qu'Eugène couchat eur un lit de plume. Il n'y avait que celui-là dans la maison. Eugène eut beau protester qu'il préférait un lit moins moëlleux, qu’il était accoutumé] à coucher sut la dure, il ne voulut pas en démordre, Le lendemain matin, après déjeuner, il dit à son hôte :
—Vous êtes ici à siz milles de Piketon. Vous slle vous rendre au village'où vous traverserez la rivière Pike, Burbridge, le général de cavalerie fédérale, est à Wil liamsburg, à 25 milles plus bas. Il passera à Piketon dans quelques jours. Il se rend à Saliville pour combattro Morgan. Une fois de l’autre côté de la rivière, vous serez à pou près certain de ne pas rencontrer ses hommes, C'est à Piketon seulement, qu'ils doivent traverser, Vous pourrez retraverser la rivière à Paintsville. Burbridge et ses 13,000 hommes de cavalerie seront rendus ici et vous pourres continuer votre route.
Eugène le remereia et s’éloigna dans la direction de Piketons :