‹ Un Revenant [microforme]Chapitre 50 sur 74 · LI-—-QUAND ON PREND DU GALON · texte numérisé non relu

LI-—-QUAND ON PREND DU GALON

Le jour de l'an, les prisonniers reçurent chacun une couverte que la Cornmiseion d'Hygiène des Etats Unis, (United States Sanitary Commission) leur avait fait parvenir sous pavillon parlementaire. On ne les oubliait pas de l’autre côté des lignes, (On savait qu’ils souffraient et l'on s'efforgait de leur venir en aide.

. Jusque-là, les prisonniers avait couché sur le pavé et sans la moindre couverture, Tls se serraient les uns contre les autres pour se réchauffer et se couchaiïent en cuillère, tous sur le même côté, On restait une heure sans Changer de position, puis, comme on entendait la voix de la sentinelle crier l'heure, selon la coutume de l’armée confédérée, le chef de rangée criait: L2/* epoon. (En cuillère à gauche,) ou Right spoon, (En cuillère à droite) suivant le cas, et tout le monde se retournaît. L'arrivée des couvertes fit cesser temporairement cet exercice de nuit, On y revint plus tard, lorsque la plupart des couvertes eurent été converties en comestibles | comme on le verra ci-après. En attendant, les priscnniers se groupèrent trois par trois ; on mit deux couvertes en dessous pour servir de matelats et l'on se couvrit evec l'autre,

Ce changement procurs un grand soulagement à ces misérables dont le corps amaigri per les privations étaient | Asvenu tellement décharné qu'à force de se coucher eur |

: :’mant et que, quelques jours après la réception des cou-

le-plancher, leur peau s'était percée et que tous avaient des plaies aux côtés vis-à vis les lombes.

Ils étaient en outre littéralement dévorés par la vermine, Chaque homme était millionnaire en ce sens qu'il avait sur lui des myriades d'insectes de la plus dégou tante espèce. Il n’y avait pas de remède à cela. Allez donc demander à des hommes qui meurent de faim et qui grelottent de froid, de se mettre tout nus pour laver à l'eau glacée les haillons qui couvrent leurs corps décharnés ! Tous ou presque tous avaient les fièvres intermittentes. Le médecin de la prison leur donnait de la quinine et leur faisait boire de l'huile de ricin à même une bouteille de trois demiards. Ils avaient le goût tellement perverti par les privations que cette substance grasse leur paraissait délicieuse et qu’ils la buvaient: à longs iraits.

On a raconté que les insectes dont nous venons de parler étaient d’une taille si colossale que les prisonniers les enfourchaient, les saisissaient par une oreille et galoppaient dans la salle à une vitesse de 60 milles à l'heure, Ga, o'est de l'exagération. C'est comme le soldat qui racontait qu'il s'était réveillé au camp, eb qu'il avait oru voir un étranger assis dans sa hutte. S'étant frotté les yeux, il s'était apergu que c'était un énorme pou qui lui avait mangé tous ses biscuits, et qui se curait les, dents avec une baïonnette,

. Cette histoire ne nous paraît pas digne de foi, mais ce qui est vrai, c'est que les hôtes de la prison Libby étaient: tellement couverts de vermine qu'ils en tusient en dor-

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vertes dont nous avons parlé, lorsque les prisonniers 86 promenaient avec les gusdites couvertes sur leurs épaules, vous n'auriez pas pu enfoncer une épingle à travers ce châle improvisé, sans vous rendre coupable d'insecticide

Les prisonniers n'avaient guère de distractions.- Il jéur était défendu de s'approcher des fenêtres sous peine de mort. Si le factionnaire apercevait une tête appuyée sur les barreaux de la fenêtre il tirait d'abord, puis il criait :

— Ote toi de 1à, maudit Yankee.

Un pauvre diable, qui était à cent lietes de soupçonner à quoi il s’exposait, ayant un l'iuprudence de vou: loir regarder dans la rue, avait eu le crâne fracassé par une balle.

A mesure que l'hiver s'écoulait, les morts devinrent de plus en plus fréquentes, Lorsqu'on s'apercevait qu'un homme tirait à sa fin on l'envoyait à l'hopital , où il mourait le plus souvent, bien que le régime de cette institution fut de beaucoup préférable à celui de la prison

Libby. Ordinairement, lorsqu'on envoyait un homme à hôpital, il était trop faible pour en revenir. Ilest vrai que s’il avait fallu y envoyer tous ceux dont l'état de faiblesse requérait des soins immédiats on aurait vidé la prison, et l'hôpital eut été frop étroit. Ilen mourait

un grand nombre dans chacune des trois salles, et Eugène lui-même avait perdu tout espoir de sortir vivant de cet enfer terrestre.

Leduc avait formé avec un Philadelphien eë un Allemand, une société dont la mise de fonds était représentée par les trois couvertes des trois associés. Le Cana

‘dien semblait être le plus faible des trois. Cependant, il survécut aux deux autres qui moururent d'inanition une quinzaine de jours après avoir aidé à dissiper les biens de l'association. Une nuit de prodigslité suffit pour les ruiner, tant il est vrai que les maisons les mieux établies ne sauraient se maintenir lorsque les propriétaires se livrent à ia dépense.

Eugène dormait d'un profond sommeil tout en faisant la chasse aux insectes et en rêvant qu'il assistait à ua somptueux banquet, le rêve habituel de ces «.ishérités, “qui, pendant le jour, ne parlaient que de sauces succulentes, de plats exquis et de la manière de les apprêôter,

Ces discours et les rêves qui en étaient la suite ne manquaient pas d’exciter leur appétit pourtant déjà assez aiguisé.

Tout à coup, Ledue ge sentit secouer par le bras et, ouvrant les yeux, il apergut le Philedelphien qui continuait à le tirailler,

—Lalsse-moi donc tranquille, lui dit-il, j'étais à faire un repas splendide,

—1Il s'agit bien de rêver à l'heure qu'il estt O'est pour tout de bon que nous allons manger. La garde achète les couvertes. Nous allons en sacrifier une des - trois et recevoir en échange un pain de blé. Un pain d'une livre à partager entre trois | Mais c'est une aubaiue | Allons-nous bouffer à notre aise!

* —Va pour la vente d’une couverte... Tu n'as nas d'objetction Dutchy.

— 2 Ch'ai bas t'injection,

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