‹ Un Revenant [microforme]Chapitre 52 sur 74 · LII--LA FAIM EST MAUVAISE CONSEILLÈRE · texte numérisé non relu

LII--LA FAIM EST MAUVAISE CONSEILLÈRE

Vers le commencement de février 1865, Eugène, seul survivant dans la société fondée pour l'exploitation et le commerce des couvertes de l'oncle Sam, était devenu d'une faiblesse telle que ses voisins de rangée étaient obligés de lui apporter sa ration, Loisqu'il avait pris s0a modeste repas, (modeste n'est pas une exagération,) les forces lui revenaient assez pour lui permettre de se traîner péniblement jusqu’au robinet qui fournissait l’eau à la prison. Après avoir bu, il revenait épuisé et restait couché par terre jusqu'à ce qu'un autre repas lui eut permis de se remcttre sur pied pour entreprendre de nouveau ce trajet qu'il faisait deux fois par jour. El sentait qu'encore une quinzaine de jours d’un pareil régime le conduirait infailliblement àla tombe et il en avait pris son parti. Il résolut de manger à sa faim encore une fois avant de mourir.

Les spéculateurs étaient devenus d’une arrogance insupportable, Ils trouvaient moyen de se procurer de l'apple Jack, ou whisky de pomme, en dépit des règles ments de la prison. Les règlements! La Le : aire ! EL n’y a ni lois ni règlements qui pusisent t:1'" ‘. -:5 Ja - toute puissance de l'argent, on dieu qui: uuore dans tous les pays du monde et principalement aux Etats. Unis !

Les spéculateurs en question, (nous neus servons du.

mot spéculateur parco que o'était le terme usité en prison pour désigner ces vampires) se tenaient toujours entre deux vins. Ils faisaient la police de la salle, et quelle police, grand Dieu ! Eugène les avait vus plus d’une fois se mettre trois ou quatre grosses brutes pour rouer de coups un pauvre diable à demi-mort de privations, Leur étalage de”pain da blé excitait naturellement la convoi: tise de ces pauvrés afamés et les moins honnêtes, ou put être les plus désespérés d’entre eux, tentaient de se servir subrepticement pendant la nuit,

Malheur au coupable qu’on prenait sur le fait ou dout on découvrait la culpabilité. Deux ou trois robustes gaillards le saisissaient, tandis qu'un autre le frappait à tour de bras. avec une palette ayant deux pouces de largeur, On l’abandonvait ensuite le corps tout meurtri et tout ensanglanté, L'un des voisins d'Eugène à qui l’on commandait d’alier se laver la figure, et qui refusait, parcequ'il n'ayait pas ia force de se remuer, avait reçu sur la tempe un coup de canne qui lui avait fait pordre beaucoup de sang et l'on avait été obligé de le transporter à l'hôpital, d’où probablement, il n'était jamais sorti vivant.

Dans l’état de faiblesse où se trouvait Eugène, braver le courroux de ces brutes à face hnmaine, c'était courir au-devant de la mort. Il n’hésita pas, cependant. Il voulait manger ; il ne conpaissait que cela et ne voulait plus que cela, Peu lui importaient les conséquence.

Pendant son séjour dans la salle du dernier étage, il avait troqué bien des rations et des demi-rations, soit pour du tabac, soit pour des os, soit pour la fameuse

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Soupe maigre, soit pour des portions de pain de blé, Comme tous les autres, 11 avait toujours; fait affaire À ‘crédit et, n'ayant pu faire autrement, il. avait toujours Pay avec beaucoup de régularité, de sorts que son cré. dit était bien coté chez les Wyman et les Bradstrect de l'établissement,

Il résolut de profiter de cette circonstance pour s’empiffrer, et le voilà achetant des portions de pain de blé de cinq ou six spéculateurs différents et promettant à chacun sa prochaine ration, Il fit tant et si bien que lorsque vint l'heure de la distribution des vivres, il n'avait plus faim et il eut été le plus heureux des hommes s’il eut pu multiplier sa ration de mauière àj désintéresser tous ses créanciers,

Maintenant, {1 voyait arriver l'heure fatale de la rétribution, et il s'attendait à passer un quart d'heure auprès

. duquel le fameux quart d'heure de Rabelais n'était que

de la Saint Jean, Rester couché et teindre la maladie ne l'eut avancé à rien ; il résout d'affronter le péril et de se présenter à la distribution des rations, À qui celle ci ? démanda le disttibuteur, —AÀ Washington O. J oslin, —À moi crièrent en chœur cinq ou six voix, —Mossieurs, dit Eugène, je wo reconnais coupable, J'ai voulu manger avant de mourir ét j'ai mangé. Je sais que vous alles me battre et que je ne survivrai pas ° longtemps à vos coups de palette, Faites votre affaire et tâchez de mettre fin à laflongue agonie que j'endure de. puis bientôt six mois,

BP, 605, Noüs allons nous Payer au dépens de

ta vilaine peau, dit l’un des spéculateurs en le saisissant à la gorge.

L'un des créanciers intsrvint.

—Pas de violence, dit il. Passons-lai cette première offonse. Je me charge de rembourser les autres. S'il vit, il me paiera avec le temps.

Eugène était ému jusqu'aux larmes: Il saisit Le maia de son protecteur

—Soyez assuré que ma reconnaissance.

—Va-t-en au diable, avec ta reconnaissance, interrompit l’autre. Tu me la prouveras en me remboursant.

Eugène ne devait jamais avoir l’occasion de le rembourser. Le jour même, on choisit 1,000 des prisonniers les plus faibles contenus dans les prisons Libby et Pemberton, pour les élargir sur parole,

La raison de ce choix est facile à démontrer. Les sudistes avaient intérêt à échanger contre les prisonniers confédérés, que le régime des prisons du nord engraissait, des gens qui menaçaient de mourir entre leurs mains et qui pour la plupart mettraïent bien du temps à redevenir assez forts pour reprendre les armes. On gardait les plus robustes c’est à dire, ceux que les privations n'avaient pas encore réduits à l’état de squelette. Ces derniers se composaient des spéculateurs, (qui de-. valent expier leurs méfaits en restant prisonniers plus longtemps”que les autres,) et des nouveaux arrivés.

La bombance d'Eugène faillit lui coûter cher. Le copieux repas qu'il venait de prendre avait restauré ges forces au point qu'on ne le trouva pas assez faible. Il voyait Les autres se mettre en rang pour partir et il était

condamné à rester. Ce spectacle le jeta dans un abatte. ment tel qu'il sentit refluer vers son cœur le sang qu’une nourriture abondante avait fait remonter vers ses joues amaigries. Il avait les fièvres tremblantes et un spasme vint à propos le saisir. Il en profita pour se faufiler dans les rangs de ceux qui devaient partir et arriva juste à temps pour donner son nom au médecin qui ne parut pas se rappeler qu’il l'avait examiné et refusé. On les descendit au rez de-chaussée où on leur donna double ration et où ils passèrent la nuit,

Le léndemaïn, les portes de la prison s'ouvrirent

et les prisonniers sortirent en titubant comme des

, hommes ivres, Leurs poumons n'étaient plus habitués

au graud air, et lours jambes grêles avaient peine à sou-

tenir leurs corps amaigris. Sales, dégoutants, couverts

de vermine, décharnés au point qu’on aurait pu étudier

l’anatomie sans scalpel rien qu’à les regarder, ils offraient

le spectacle d'un ossuaire ambulant recouvert de loques sordides,

Plusieurs étaient obligés de marcher nu-pieds eur les pierres gelées; d’autres, dont les chaussures étaient usées, s'étaient ingénié de rattacher les semelles aux empelgnes à l'aide de torchons ; lorsque ces semelles ballantes s'accrochaient sur une anfractuosité du pavé, le pauvre diable ainsi chaussé s'étendait de tout son long, entraînant dans sa chute une demi douzaine de ses misérables compagnons.

Cependant, malgré cés chutes nombreuses, malgré la. fatigue du trajet, tous ces visages anguleux étaient sou: riants, On se rendit à bord du vapeur William Allison ,

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mais il fut impossible de partir ce jeur là, à cause des glaces qui obstruaient les bords de la rivière James. Il fallut revenir à la prison Libby où tous les prisonniers qui devaient être élargis sur parole furent enfermés au rez de chaussée. On doubla Ja ration ordinaire, et on eut même la délicatesse de leur apporter un cuveau de melasse de sorgho. Or, les prisonniers n’avaient ni plats, ni écuelles, et ils durent recevoir leur portion de melasse dans leurs képis tournés à l’envers, Huit jours après ils sortaient de nouveau, cette fois pour ne plus .evenir,

LIII—ELARGI sur PAROLE,

Les prisonniers élargis sur parole, (ceux qui sortaient des prisons du sud étaient si étroits qu'ils avaient grand besoin d'être élargie) ne devaient pas reprendre les armes avant que d'avoir été dûment échangés contre un nombre égal de prisonniers confédérés. Les 1000 hommes sortis des prisons Libby*et Pemberton devaient

descendre la rivière James à bord du Wiiam À Uison :

sous pavillon parlementaire, débarquer à deux ou trois Milles en tmont de Wilcox Landing et prendre lo vapeur City of New York à ce dernier endroit pour ge rendre à Annapolis, Maryland, où se trouvait le Camp- Parole.

Hvit jon:s auparavant, le vapeur n'avait pas osé sortir du porta cause des glaces. Les navigateurs de cette partie du pays ne sont guere a0çoutumés à des obstacles de ce genre et leurs navires ne sont pas Construits de façon à lutter contre un inconvénient qui ne se présent que bien rarement, L'hiver de‘1864-65 avait été d'une rigueur exceptionnelle, ce qui explique comment il se fait que le voyage avait dû être retardé de huit jours à cause des glaces.

Le William Allison descendit la rivière James dont les rives étaient hérisséos de canons d’un fort calibre, En outre, on assurait que le fond de ja rivière était garni de ‘crpilles et que seuls, les pilotes que les autori-

tés de Richmond avaient initiés au secret de la façon dont on avait disposé ces engins destructeurs, pousaient gouverner de façon à les éviter. Le fameux général Moseby était à bord et les prisonniers purent l'examiner. à leur aise.

sortaient À Aux abords de la rivière, les fédéraux avaient disposé nt grand comme suit leur ligne d'investissement, : L'armée du prendre | Potomac appuyait sa droite sur la rive droïte de la 8 contre | James ; l’armée de la James appuyait sa gauche sur la jn 1000 rive opposée, et l’espace contenu entre les deux rives devaient ‘était occupé par des canonnières américaines, Naturelle- 4 Hison 6 ment le William Allison ne pouvait dépasser cette ligne; Ju trois il s'arrêta à distance réspectueuse ; les prisonniers débarle va- 4 \ quèrent et se rendirent à pied à Wilcox Landing. ur 8e Cle Er s'embarquant à bord du City 9 NewYork, chaque prisonnier recevait un gros morceau de pain de blé, sé sortir une énorme tranche de jambon et une tasse en ferblanc € partie contenant une bonne pinte de café famant, puis il monde ce tait au salon, où il pouvait grignotter tout-à son aise. fagon à Vers le soir on passait à City-Point où Grant avait état> que bli son quartier général, rigueur Æ Le lendemain matin, les prisonniers descendirent pour af que ë recevoir leur ration de pain, de jambon et de café, Afin 18e des à d'éviter le désordre at l'encombrement, on avait établi : un cordon de gardes qui, la baïonnette au bout du fusil, 8 dont | occupaient le centre de l'entrepont, Les prisonniers alibre, - descondaient l’un des escal'ers, défilaient à tribord, en- ° était traient dans une salle située à l'avant du navire, recerutori- \ L vaient leur ration, sortnient par une autré porte, rove-

naient enpassant à babord et remontaient par l’autre escalier,

Des chirurgiens de l'armés avaient été chargés de voir h ce que ces pauvres diables ne pussent recevoir plus quo leur estomac délabré ne pouvait digérer. Mais le sou veuir des privations qu'ils avaient endurées rendaient les prisonniers soucieux de l'avenir, A leur semblait qu'ils faisaient un de ces rêves fantastiques dont leur imagination les avaient si souvent bercés pendant leur captivité, et ils eraignaïent qu'un fâcheux réveil ne vint les li vrer de nouveau aux tortures de la faim.

Dominés par cette crainte puérile, ils ne songeaient qu'à

se faire des provisions pour les mauvais jours. Aprèt

avoir engouffré un premier repas ou mis en réserve ce * qu'ils n'avaient pu avaler, la plupart revenaient à la charge, trompant la vigilance des gardes, ou plutôt forgant is consigne, car, disons-le à la louange des faction naires, pas un seul d'entre eux n'aurait eu le triste cou: rage de se servir de ses armes pour repousser cette Co bue de squelettes déguenillés.

Il y avait trois bonnes heures que l'on donnait à déjeuner aux prisonniers. On avait bien distribué 1500 rations au lieu de mille et la foule était toujours à la porte, criant, se bousculant pour avoir des vivres. Naturellement, fceux qui criaient le plus fort étaient les récidivistes, qui avaient déjà puisé des forses dans un copieux déjeûner, et ilest probable qu'il y avait encore de pauvres malheureux qui n'avaient rien regu. Le . Chirurgien-major perdit patience, On renvoya la gardo

où caisses de biscuits (hard face) eontenant cha-

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U} AEVENANT 813

cune 150 Ibs de pain de munitions furent jetées en pâture aux prisonniers. ,

Jamais charge contre les positions des confédérés ne fut exécutée avec plus d'élan que celle qui fut alors dixigée contre ces deux colis. Les prisonniers montèrent à l’éssaut avec un entrain dont la furia francese n’est qu'une pâle copie Les planches minces qui recouvraient les biscuits, volèrent en éclats, puis il y eut libre échange de coups de poing. Leduc était au plus fort de la mêlée, bourrant jusqu'à la gueule un grand sac en toile cirée,

tandis que les autres 8e donnaient des horions. Il n’y eut qu’un seul blessé— un pauvre diable qui

tomba sous les pieds des autres eb 8e fit casser un bras, mais plusieurs malheureux mourent des suites de cette bagarre, non pour avoir reçu des coups mortels, mais pour avoir trop mangé des biscuits qui avaient si for-

tement excité leur convoitise.

Le hard tack mesure environ quatre pouces sur cinq

et n’a guère plus d’une ligne d'épaisseur, mais il est dûr comme une brique et si vous le mettez dans de l’eau chaude ou dans du café, il renfle et s'épaissit dans des proportions extraordinaires. Dix de ces biscuits pèsent une livre. Un malheureux souave, qui en avait mangé quarante deux eu six heures de temps, étouffa en mangeant le quarante troisième. Lorsqu'on arriva à la forteresse Monroe, où l'on fit escale, trois hommes étaient morts d’avoir trop mangé, eb une dizaine d’autres n’en valaient guère:mieux. Tous étaient très maladés. - On. attribuait cela au mal de mer, mais c'était le mal de biscuit puisque lérmer resia très calme pendant tout le temps que l'on voyages BUT la baie de Cherapeake.

Le City of New York était un somptueux navire et le velours de ses meubles dé salon dût garder de nombreux souvenirs vivants du passage des prisonniers. Eugène n'avait pes vu de miroir depuis six mois, Lorsqu'il s'était vu la dernière fois, il s'était trouvé assez joli gargon mais lorsque, passant devant une des glaces du salon, il se vit tel qu'il était devenu, il crût d’abord apercevoir l'image d’an étranger. Puis un mouvement qu’il fit l'ayant mis à même de constater que cette figure horrible était bien la sienne, il fondit en larmes.

Il était devenu d’une maigreur épouvantable ; ses yeux étaient enfoncés dans leurs orbites; ses traits avaient perdu leur rondeur naturelle et étaient devenus anguleux au possible. Son teint vermeil de blond sanguin était devenu d’une pâleur cadavérique, Il avait la figure couverte d’une épaisse couche de crasse qu'on aurait pu croire contemporaine de la àcsonverte de l'Amérique. Ses cheveux lui retombaient jusque sur les épaules et donnaient esile à d'innombrables parasites. Un bouquet de poils jaunâtres qui lui poussait à côté du menton était habité par une population très dense et très active. Son vieil uniforme rapé, sale et couvert de vermine, pondait par loques sur son torse rétréci. [1 se détourna de dégoût et s'élolgna emportant l'intime conviction que, décidément, son séjour à la prison ne l'avait pas embelli.

| Arrivés au Gamp-Parole les prisonniers (nous conti-

nuons à leur donner ce titre, si c'en est un, parcequ'ils n'étaient pas encore échangés,) furent conduits d’abord

dans des espèces de salles de bain où is Guront dépouiis

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