‹ Un rhétoriqueur: André de La VigneChapitre 29 sur 78 · LE LADRE · texte numérisé non relu

LE LADRE

L’eure et le jour quasi mauldis Hellas que jamais, je fus né,

De voir mes membres interdis,

Putreffaitz, pourris, reffroidis ;

Par mon maleur désordonné Du monde je suis condempné A vitupère et à reproche.

Hellas ! or suis-je bien dampné D'estre en ce poinct infortuné Qu omme ne femme ne m’approche.

r. Lépreux.

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LE MYSTÈRE DE SAINT MARTIN

Que ferai-ge ?

Que dirai-gc ?

Où irai-ge ?

Ne viendrai-ge

Quand lépreux suis vil et pourv ?

Quel heurai-ge ?

Pleurerai-ge ?

Chanterai-gc ?

Las ! rirai-ge

D’avoir cliquecte * ne barry ?

Mal suis nourry Dont pas ne ry,

Ains suis marry De dire arry.

Quel chemin maintenant prendrai-ge ?

Quant je gorry Trop fort erry Que n’enterry Ou j’escarry.

Mon corps ains qu’avoir ce laidrai-gc,

A fortune ay fait tanf déhommaige Qu’au corps me porte grant dommaige Dont souvent me corn plains, hellas !

Malade suis en brief langaige,

Pousif, pugnais, plein de bagaige.

Saint Martin donne un baiser A ce malheureux et a Sonbdain la ladrerie cbict de son visaige ».

L’évêque de Tours opérait des miracles même A son insu. C’est ainsi qu’une jeune fille « malade des fièvres », recouvre la santé par le seul fait que son père, qui possède une o cédule » ou billet écrit par le saint, lui met la lettre « au lieu qu'il verra propre puis elle guerist ». Comme elle vient, avec ses parents, remercier l'évêque, celui-ci ignorant « quel vent les admayne », apprend avec surprise le miracle qui lui est dû.

I. Sorte de castagnettes, avec lesquelles les lépreux avertissaient de leur présence.

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CX RIIÉTORIQl'EUR

Il engage la jeune fille à entrer au couvent, lui « baille le velle », en ajoutant :

Soyez toujours vraye pucelle Et servez Dieu de cueur parfait.

Mais voici que bien des années se sont écoulées, sinon pour les spectateurs, du moins pour Saint Martin : a jà viellessc le comporte », nous apprend le manuscrit et, après tant d’autres cérémonies, l’auteur va faire assister son public \ une messe « aiidciitiquc », célébrée par l’évêque de Tours : a Icy doigt avoir un g autel bien accoustrc de toutes choses , auquel Sainct Martin viendra pour chanter messe, lors ou le revestira et Jera ne plus ne moins qu'un arccvesque. Il pourra dire la messe toute, mais il ne consacrera poinct. Puis, quant se viendra à la levacion du corps de Dieu jusques à la poitrine seulement, il doibt venir dessus son chief ung tourbillon de feu subtilement faict sans toucher à sa teste et y demeurer ung petit espace de temps, radiant et csclairant, puis s'en aller et perdre par subtil moyen, et Sainct Martin, qui faict semblant de le voir poinct, achèvera le résidu de sa messe, puis vient une ange qui luy dit quand il veut faire son oroison » que le Saint-Esprit est descendu en lui « comme une espèce de feu comme pour ses apôtres » et qu’il y descend souvent a occultemcnt ».

Tant de vertus et tant de puissance ne font pas, comme on pense, l’affaire de Satan, qui ne décolère plus :

Filz dep... filz de l’ordre ribaulde,

Filz de prestresse, filz de vielle crapaulde,

Filz de la louve, mastine réprouvée,

Filz de sorcière, destravée crapaulde,

Paillart pugnais qui les humains eschaulde,

A tous les deables soit ton orde couvée.

Depuis son échec auprès de Saint Martin. Satan a la vie dure aux enfers, ce n'est plus qu’un a malostru » que maltraite Lucifer et que briment les autres « deables ». Chaque

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l.E MYSTÈRE DE SAINT MARTIN 6 1

démon possède, d’ailleurs, sa spécialité et vante les moyens qu’il emploie, liurgibus, par exemple, s’attaque aux moines :

Et fussent-ilz quatorze millions,

Quand dessus eulx je veux bailler le choc,

Es ortycs leur foys gccter le froc.

Et en entfer les prens tretous au croc.

Au deablc soit celuy qui en eschappe !

: Je les semons 1 à boire dans ton broc.

Les admettant en disant croc, croc, croc,

, Ou les traynant par le bout de leur chappe.

Ceci à l’adresse d 'Aslarotb qui, grâce aux bons vins et à la bonne chère, a peuplé en grande partie les enfers.

■ Agrapparl s’occupe des cardinaux et des papes :

Brou, je fays plus, car je suis chelz le pape Où tnaintesfois sa personne je palpe,

Et ses maistres cardinaulx dissolus ' Par bourgerons en mes lacs les actrappc.

Puis je les meetz gentement soubz la trappe - • Où ils sont tous de leurs cas absollus

Es chauldières du loudier Temallus,

Et ès fours chaulx des infernaux palus.

En feu gregois nuyt et jour les tourmente Avec ung tas de deableteaulx pelus ;

Les malheureux et maulditz turpelus Sont au séjour de ta dampnable tente.

Berith son prend aux empereurs, aux rois et aux ducs, qu’il pousse à la guerre ; ce qui les conduit en enfer « trop mieitlx que chiens couchants ».

A défaut de Satan, Lucifer n’a donc que l’embarras du choix, pour tenter un dernier effort ; il a surtout pour auxiliaire Proserpine , à la fois diablesse et femme, personne

i. Sciuondrc, inviter.

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a frescbe, tendreté, drue » qui mieux que les autres, encore, aura chance de séduire Saint Martin.

Après s être accoutrée « Jors que devers les pieds » et s’être boutée en forme de Vénus , Proserpine se présente donc à l’évêque de Tours, quelle trouve en prières, dans son oratoire. Après l'avoir salué respectueusement, elle lui fait cette déclaration :

Dieu m’y transmect pour te donner plaisance,

Resjouyssance et doux esbattement,

Pour ce que trop tu as heu de tourment.

Dieu superncl veult relascher ta payne ;

. , Je suis du tout à ton commandement,

. •• Car je t’avme d’amour trts souverayne ;

; Princesse suis et très souesvc reyne ;

J’ay des biens prou, ne te chaille de rien.

Puis, j’ay le chant plus doulx c’une seraync...

! 1 Mais, peine perdue, loin de se laisser tenter, Martin la chasse au nom de Dieu et Proserpine retourne aux enfers où Lucifer lui fera payer cher son insuccès.

Burgibns qui, ne désespère pas d’arriver à vaincre le saint évêque, se présente à lui, à son tour ; il reproche à Martin sa trop grande chasteté, sa bienveillance excessive, sa faiblesse même envers ses moines qui mériteraient plutôt la « pénitence », mais son interlocuteur, qui a deviné un piège de l’ennemi, lui répond en ces termes :

Deable d’entfer, qui ores tence De tous poincts à me décevoir,

Se tu avoye repentence Et pardon tu voulsisse avoir,

Maintenant te fovs assavoir Que voluntiers te le donroye,

De m’empoigner i ta ratière Tu en sces mallement le tour.

Ennemy plain de vitupère, Faiz soudain en entier retour.

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LE MYSTÈRE DE SAINT MARTIN 63

Et Burgibus do s’enfuir, épouvante; n’ignorant pas le sort qui l’attend :

Je seray sans reiglc et compas Batu ; que nuuldit soit ma vie !

Les dcables prendront leurs repas A charger sur mov par envie.

Tout le corps me tremble et fremye.

Car destruyt suis, vella le poinct.

Pour ce qu’acomply je n’ay mye Mon cas : Je ne m’en riray point.

Brou ! Brou !

Délivré des embûches du démon, Saint Martin va continuer son apostolat. Il décide d’aller ramener au bien l’empereur qui est loin d’avoir une conduite édifiante. Il part donc, accompagné de Saint Sévère et de Saint Galle. En route, il a encore l’occasion d’opérer une guérison miraculeuse, en adressant à Dieu une prière « inâlccinablc », puis Martin et ses disciples arrivent chez l’empereur qui a se donne dit bon temps ». Cette visite déplaît au monarque, celui-ci considérant l’évêque de Tours comme :

... le plus grand bigot du monde;

il refuse donc de le recevoir et les trois voyageurs s’en vont :

Manche devant, manche derrière ;

mais ce refus est funeste à l’empereur ; en effet, sous son siège, a nng feu subtil et soubdaynemenl allumant » gagne ses chausses :

Haro, haro, haa ! qu’esse cy ?

Le feu me brusle, le feu mart !

J’ai le corps de chaleur transi,

Le cuyr me fend, la peau me part,

D’icv me fauît faire départ...

Cet incident qui dut mettre le public en joie, apparaît au monarque comme un indice de la colère divine; il se hâte de

UX RIIETORIQ.UEUR

rappeler Saint Martin, le comble de présents et lui demande sa bénédiction.

Après avoir exercé successivement sa puissance surnaturelle sur les rois, les idolâtres, les soudards, les démons et les lépreux, il restait à Saint Martin une dernière épreuve à tenter, la plus difficile, peut-être.

La scène s’est subitement transformée en un prétoire ; le juge y entend les doléances d’un usurier qui n’a rien reçu de ce qu’il a prêté à une femme Claude la gente et contre laquelle il a bonne hypothèque. Aussi a-t-il fait « ajourner » cette dernière, présente, d’ailleurs, dans la salle. Le sergent de service, habile à « exploiter tel cas tic justice », invite <t Claude la gente » à comparoir régulièrement dans une heure et demie par devant le juge—et là-dessus finit cette matinée.

La dernière après-dinée s’ouvre par l’ordinaire diablerie.

(ley s’en viennent les deables jusques à l’oratoire de Sainct Martin qui sera en prières, hurlans, ervans et braillans, mais ils ne luy toucheront poinct.)

Fuis, le calme revenu, l’auteur continue l’épisode précédemment ébauché : Claude la gente, assistée de son fils, comparaît devant le juge, dès l’ouverture de l’audience :

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