XL. — Tu as vaincu, Nazaréen
l'hôtel du saint-esprit
Le i5 août 1740, deux berlines, attelées chacune de six chevaux de poste et cantonnées de deux pages à franc étrier, entraient à la brune dans la ville de Strasbourg et allaient pesamment échouer, à'un dernier coup de collier, à la porte de Thôtel clu Saint-Esprit.
Lorsque le convoi eut fait halte et que le carrosse d'avant-garde eut repris son aplomb sur la courroie des soupentes, après un mouvement de balançoire, un petit homme, vêtu de drap cannelle, descendit d'abord de cette immense rotonde, puis un second voyageur un peu plus relevé de toilette, et enfin un troisième suffisamment galonné pour re- Pblletan. I
présenter dignement le personnage d'un princi allemand, propriétaire d'un village décoré du non de margraviat et d'un vingtième de vote pour L couronne de l'empire. Les deux derniers débarqué; mirent le chapeau à la main au sortir de la voiture, tandis que le premier gardait le décorum de si tête, ce qui le constituait à l'état de supériorit< marquée sur ses deux compagnons de route, mal gré la modestie de son costume.
Quant à la seconde voiture, aucun être vivant m devait y avoir fait élection de domicile.
Sombre, muette, percée par le haut d'une lucarne grillée, elle semblait renfermer un mystère d'Etat. On eût dit une prison roulante ou peut-être bien encore la caisse nomade d'un banquier de Francfort à la poursuite d'une opération de change sur la Hollande.
Une espèce de marmiton, garçon d'honneur de l'établissement, vint recevoir les trois voyageurs, en livrée de cérémonie, le tablier relevé à la ceinture et le bonnet retombé sur l'oreille.
— Où est le maître de l'auberge ? demanda brusquement l'homme à l'habit de drap cannelle avec un accent passablement français.
— De l'auberge? reprit le garçon en traînant sur chaque syllabe, vous vous trompez d'enseigne.
— Ce n'est pas ici l'enseigne du Saint-Esprit ?
L'hôtel du Saint-Esprit
— Je vous demande pardon, mais cette maison n'est pas une auberge,
— Qu 'est-elle donc?
— Un hôtel.
— Il paraît que nous avons le patriotisme du fourneau. Eh bien, où est le maître de Fhôtel ?
— Il est mort.
— L'alibi est légitime, mais il a un successeur.
— Non, monsieur.
— Comment, non?
— Il n'a pas de successeur, c'est sa femme qui tient l'hôtel.
— Eh bien, va la chercher.
Le garçon rentra dans la coulisse, et, un instant après, l'hôtesse dd Smmt-Esprit arriva lentement, posément, avec la gravité d'une matrone d'une telle circonférence, qu'elle était un certificat vivant de l'excellence du régime de la maison.
— Comment vous nommez-vous? reprit l'homme à l'habit de drap cannelle.
Cette façon de justicier d'entrer en matière aurait blessé tpute autre personne que la patronne du Saint-Esprit ;mais^ de temps immémorial, elle avait réponse aux velléités d'impertinence delà part de sa clientèle ; et cette réponse, elle l'écrivait religieusement au bas de la carte à payer.
L'hôtesse du Saint-Esprit fit donc la révérence à
la compagnie avec la même grâce. que si rhomme à rhabit de drap cannelle lui avait adressé un compliment.
— Je me nomme madame veuve Rœderer de Mulhausen.
— Veuve Rœderer de Mulhausen, mes amis et moi nous apportons ici un appétit authentique d'Allemands; veuillez donner vos ordres en conséquence et mettre douze couvert».
— Douze couverts? reprit la maîtresse de Phôtel, •itidignée de perdre pour la première fois son titre
nobiliaire de madame, vous comptez donc manger chacun comme quatre à votre souper?
— Douze pour trois dérangent en effet les principes d'arithmétique, mais vous devez avoir ici des régiments en garnison !
— Nous en avons deux pour la minute, le régiment de Beauce, colonel Fabert, et le Royal-Cra* vate, colonel Bréhant,
— Allez inviter de ma part le colonel Bréhant et le colonel Fabert, ainsi que leurs majors, à venir faire sans cérémonie le siège d'une croûte de pâté.,
-— - De la part de qui? demanda l'hôtesse.
L'étranger réfléchit un instant, tira de sa poche une tabatière d'or et aspira une prise de tabac. /
— De la part de qui? murmura-t-il en luimême.
L'hôtel du Saint-Esprit
Il tira de sa poche une autre tabatière de laque, comptant sans doute qu'une seconde prise lui rendrait la mémoire.
— Ma foi, je n'en sais rien. Césarion, ajouta-t-il en interpellant un de ses compagnons de voyage, cherchez mon nom sur le passe-port, car, Dieu me pardonne, Je l'ai oublié.
Césarion lui glissa. un mot à l'oreille.
— De la part du comte Dufbur, seigneur allemand, reprit-il, et*de ses deux amis Césarion et Algarotti.
— Ces messieurs connaissent sans doute les officiers de la garnison ?
— Nous n'en connaissons aucun, mais nous avons pensé que vous pourriez nous suppléer avec avantage.
— Je les connais en effet, puisqu'ils me font chaque jour l'honneur de souper à l'hôtel.
— - Alors vous n'aurez que la peine de les prier de passer jdans la salle à côté.
— Et que leur dirai-je pour justifier ma demande?
— Madame, quand on porte l'enseigne du Saint- Esprit^ on n'a pas besoin d'inspiration.
Et la congédiant d'un geste d'autorité :
— Faites ma commission, et appuyez-la d'un menu de contrôleur et d'un vin de première qua-
Uté. Le proverbe dît que, pour boire la plus mauvaise piquette de l'Europe, il faut aller en France ; or, je tiens à démentir le proverbe pour Thonneui de votre nation.
Une invitation par procureur