‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 2 sur 32 · UNE INVITATION PAR PROCUREUR · texte numérisé non relu

UNE INVITATION PAR PROCUREUR

La maîtresse de Phôtel ne vit dans Pambassade dont elle était chargée qu'une occasion de provoquer à son bénéfice un excédant de dépense, et résolut de déployer, pour mener la négociation à terme, toute la science de la diplomatie. Lorsque la cloche eut sonné le souper, elle entra d'un air souriant dans la salle de Tétat-major.

— Messieurs, dit-elle, j'ai à vous communiquer une singulière proposition : Un gentilhomme allemand, débarqué à la minute du carrosse de sa grand'mère, vous invite à vouloir bien lui faire raison d'un verre de vin de Champagne.

— Et pourquoi ce gentilhomme, répliqua fièrement le colonel Bréhant, n'est-il pas venu lui-même nous présenter sa requête ? Nous lui aurions appris que, sur le territoire français, c'est à nous à donner l'hospitalité.

— J'aurais dû lui faire cette réponse, je l'avoue ; maïs il parlait avec tant d'amabilité...

— Vous a-t-il dit, du moins, ce qu'il était et ce qu'il venait faire à Strasbourg ?

— Il m'a dit qu'il était le comte Dufour, seigneur allemand, mais je le crois quelque chose de mieux, car il a un faux air de prince, en reniflant sa prise de tabac.

— Dufour? dites-vous; jamais seigneur allemand, margrave, landgrave ou palatin, n'a porté un nom tourné de cette façon. Ce Dufour doit être un espion, un chevalier d'industrie, un charlatan évadé de la foire de Francfort, ou, mieux encore, un racoleur du roi de Prusse, qui vient chasser sur nos terres et nous enlever les plus beaux grenadiers de nos régiments. Je veux, pour en avoir la conscience dégagée, l'interroger d'office, et, pour peu qu'il batte' l'estrade, je vous promets de vous servir avant une minute une paire d'oreilles à l'allemande, ^ussi sûrement que je commande le Royal-Cravate.

— Colonel, prenez garde de vous tromper dans votre calcul; car, pour faire le compte exact, vous aurez encore à rapporter deux autres paires d'oreilles, attendu que votre recruteur est accompagné de deux autres recruteurs.

— Un Français contre trois Prussiens, c'est la proportion; qu'en dis-tu, Fabert?

Une invitation par prùCâréur

Et le colonel, reprenant son sabre déposé sur un fauteuil, allait sortir, lorsque Fabert, Tarrêtant par le bras, lui dit tranquillement :

— Avant de faire une esclandre sur un simple soupçon, tenons d'abord conseil. Nous turons toujours le temps de commettre une folie. Laisse-moi continuer Tinterrogatoire.

— Donc, vous dites, madame Rœderer, que le comte Dufour voyage en compagnie de deux amis ?

— Oui, reprit Thôtesse, Tun brun, Pautre blond, Fun figure d'Italien et l'autre de Saxon.

— Son signalement ?

— Petit homme, la treauine au plus, le sourcil haut, Tœil ouvert, la narine large, le cou tors, la tête de côté, le buste magnifique, le train médiocre, somme toute, une physionomie à commandement.

— Son costume ?

— Un habit cannelle sans décoration, gilet de même drap sans broderie, avec une pacotille de tabatières dans chaque poche; il en tire je ne sais combien d'espèces différentes : en or, en argent, en laque, en porcelaine.

— L'équipage ?

— Un premier carrosse du temps de la reine de Navarre, traîné par six chevaux et accompagné de deux heiduques montés sur de méchants bidets.

— Ensuite?

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— Un second véhicule, de format encore plus ancien, traîné aussi par six chevaux et fermé de toutes parts comme un fourgon. J'ignore à quoi cela peut servir; mais j'ai remarqué que, à peine ce dernier carrosse était remisé dans la cour de Thôtel, le comte a dît à un de ses garçons : Veille à la cha^ touille! La chatouille doit être une chose précieuse.

— De tout ceci, je conclus, reprit Fabert, que le chevalier Bréhant pourrait avoir calomnié notre amphitryon. Les racoleurs et les aventuriers de profession ne voyagent pas en bande, sous escorte, avec un pareil luxe de carrosses et de chatouilles^ d'amis et de tabatières. Nous avons sûrement afiFaîre en ce moment à un personnage. En refusant son offire, nous pourrions peut-être manquer une bonne occasion. Pour nous inviter de cette façon, sur le pouce, en quelque sorte, le comte doit être un homme spirituel ou un parfait imbécile. Dans le premier cas, nous tâcherons de soutenir l'honneur du nom français; dans le second, nous ferons la guerre à ses dépens.

— Tu as parlé comme tu montes à l'assaut, reprit le chevalier Bréhant. Puisque Tennemi vient nous défier sur notre territoire, il ne sera pas dit que la fleur de l'armée française aura battu en retraite. Et vous, madame Rœderer, envoyez chercher la mu-

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sique du régiment de Beauce pour jouer une aubade pendant le repas. Tu me prêtes ta musique, n'est-ce pas, Fabert?

Fabert fit un signe d'adhésion.

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