‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 32 sur 32 · TU AS VAINCU, NAZARÉEN · texte numérisé non relu

TU AS VAINCU, NAZARÉEN

Le i5 août 1786, Frédéric avait coulé toute la matinée. Ses jambes avaient rendu une pinte de liquide; Tévacuation soulageait sa respiration, mais exaspérait son appétit. Il n'était plus qu'une tête et un intestin; il raisonnait comme d'habitude et engloutissait énormément. Depuis six semaines, il ne quittait plus son fauteuil à roulettes : il y pourrissait sous un monceau de fourrures ; bien qu'on fût en plein été, il fallut allumer du feu dans son appartement. La gloire de l'Allemagne exhalait un horrible parfum.

Le docteur Zimmermann jugea, au flair du fumier royal, que le drame touchait au dénoûment. Il n'ordonna au malade qu'une potion de taxaracon dans une cuillerée d'eau de fenouil.

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— De taxaracon? dit le roi.

— Oui, autrement dit du pissenlit, remède connu des Grecs et des Romains.

— Depuis les Grecs et les Romains, le remède a eu le temps d« perdre sa vertu. A vous parler franchement , docteur , votre taxaracon exhale une odeur de poison.

— Si Votre Majesté, reprit Zimmermann, doute de Tefficacité du remède, je la prie de renouveler sur ma personne Tépreuve d'Alexandre sur son médecin.

Frédéric sourit.

— Mais, après Tavoir pris, pourrai- je manger?

— Une heure après.

— Je prendrai votre remède.

Le jour suivant, Frédéric attaqua une première fiole d'essence de pissenlit. Le remède,^ou son compère le hasard, opéra un léger soulagem^t dans la machine de Sa Majesté.

— Docteur, dit le roi, votre vulnéraire est un courrier. Au premier ordre, il arrive à destination. Votre taxaracon a de Pesprit. Il a remis ma pensée en mouvement. Causons. Où êtes-vous né, docteur?

— En Suisse.

— J'aime beaucoup la Sjuîsse, reprit Frédéric, et j'estime le gouvernement républicain. La repu-

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blique est pour moi une page plus ou moins eu* rieuse d'histoire ancienne, dans Pétat actuel de l'Europe.

— Cependant, sire, la Hollande a fait assez bonne figure. %

— Et aujourd'hui le roi de France gouverne la Hollande.

Le docteur Zimmermann sentait le terrain brûler; il avait laissé tomber la conversation.

Le roi regarda fixement son interlocuteur, et prenant tout à coup un air de bonhomie :

— Je lis dans votre pensée. Vous vouliez peutêtre encore citer la Pologne.

— Sire, vous avez le don du Seigneur : vous pénétrez au fond de la conscience.

— Ou le don du sorcier. La Pologne était l'anarchie à cheval. Pour le repos du monde, j'ai dû la mettre à la raison. Parlons à cœur ouvert : quelle est, à votre avis, la meilleure forme de gouvernement?

— Sire, si j'avais eu le bonheur de naître en Prusse, je dirais la monarchie.

— Vous êtes un courtisan, monsieur Zimmermann.

— J'ai toujours pensé, sire, sans vouloir flatter Votre Majesté, qu'une monarchie tempérée par un roi philosophe avait l'avantage d'une républi<jue.

— Que dites-vous là, docteur? Ce n^est pas une monarchie philosophique que j'ai voulu fonder en Prusse, mais une monarchie militaire... militaire, entendez-vous bien... exclusivement militaire. C'est par cette raison que j'ai toujours porté Tuniformc, toujours écoulé la noblesse dans mon armée, toujours réservé Tépaulette à la naissance, toujours accordé la préséance au dernier lieutenant sur le premier ministre d'État. Si j'avais eu assez de marge pour appliquer mon système, j'aurais organisé la Prusse comme un régiment. J'aurais fait de mon quartier-maître mon ministre des finances, du prévôt mon ministre de la justice, de l'aumônier un patriarche, et du colonel un gouverneur. La Prusse aurait vécu, mangé, dormi au bruit du tambour. Une monarchie philosophique!... vous n'y songez pas, doctetir? La royauté doit proscrire la . philosophie , ou la philosophie doit dévorer la royauté. Une royauté philosophique!... j'ai fait autrefois cette confusion d'idées, mais l'expérience m'a corrigé de cette erreur. Aussi, lorsque la papauté a commis l'imprudence de licencier l'armée spiri* tuelle de Loyola, j'ai recueilli les jésuites à bras ouverts. Ils comprennent l'obéissance, ceux-là, et ils savent l'enseigner à une nation. Vous verrez qu'un jour les rois de l'Europe viendront chercher les jésuites en Prusse à prix d'argent. Le moindre

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révérend père vaudra un millier d'écus. J'aurai fait un bon marché. Docteur, vous gardez le silence.

— Sire, la question dépasse ma compétence. J'ai plutôt étudié Hippocrate que Montesquieu ; toutefois, avec votre permission, la monarchie militaire, sous un autre souverain que Votre Majesté, pourrait dégénérer en tyrannie.

— Que parlez-vous de tyrannie? Le tyran pour un peuple, ce n'est pas le souverain. A qui celui-là peut-il faire du mal? Tout au plus au seigneur de cour. Le tyran, le véritable tyran, c'est le père visà-vis de son fils, le mari vis-à-vis de sa femme, le seigneur vis-à-vis du paysan, le maître vis-à-vis du domestique, l'amant vis-à-vis de la maîtresse ou la maîtresse vis-à-vis de l'amant. Vous voyez toujours le crime sortir de la porte d'un palais. Ce n'est pas de là qu'il sort : c'est de l'antichambre, c'est du salon de bonne compagnie, c'est du sourire d'une charmante femme, amorcé d'une calomnie, ou d'une vengeance, ou d'une trahison, ou d'une perfidie. Voilà la tyrannie. Contre cette tyrannie-là, je ne connais que la justice sommaire de l'épée. Le gouverneur visiterait sa province, comme un major visite sa caserne, écouterait toutes les plaintes et y ferait droit à la minute. Prenez garde, docteur ; le siècle tourne à l'orage. L'Amérique a donné un Ihauvais exemple, la Hollande l'a suivi. Vous verrez

qu'avant peu de temps, grâce aux billevesées des philosophes, les gens qui ne peuvent pas payer leurs blanchisseuses prétendront payer les dettes de leur patrie, et qui ne peuvent pas régler leurs affaires, voudront diriger les affaires du monde entier. Enfin, à la grâce de Dieu ! après moi le déluge. Mais si jamais de mon vivant mes sujets avaient la fantaisie de me demander ce qu'ils appellent leurs droits, comme messieurs les planteurs de Boston, je leur répondrais par des coups de canon à poudre, et ils mourraient tous de frayeur. Adieu, docteur, j'ai trop parlé. Je vais dormir.

Il laissa retomber la tête sur le dos de son fauteuil ; il respirait péniblement ; on eût dit qu'il étouffait.

Le docteur crut l'entendre parler; il approcha du malade : il dormait toujours; seulement, de temps à autre, sa lèvre balbutiait. Zimmermann put recueillir des phrases à voix basse, entrecoupées comme les paroles de la sibylle :

« Tous les ordres de l'Etat se réduisent à deux : a les soldats et leurs pourvoyeurs. »

Un hoquet coupa la phrase par le milieu.

« Allumer la guerre entre ses voisins et tâcher de l'entretenir. »

Un crachat monta du fond de sa poitrine et bruissait dans sa gorge comme un gargarisme.

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« Être le premier soldat de son armée; tout sacri- « fier à rétat militaire. »

Il cracha sur sa fourrure.

a Dévaster dans la guerre; emporter tout ce qu'on « peut, briser tout ce qu'on ne peut emporter. »

Une sorte de sourire effleura sa figure, et après un moment de silence :

(c Faire soldat qui Ton veut , murmura-t-il ; « point de justice du soldat au peuple, son pour-

« voyeur; point de justice du soldat à Pennemi, sa « proie, »

Il souleva sa tête et ouvrît son grand œil, puis, . le refermant aussitôt, il retomba dans cette agonie indiscrète qui trahissait son règne.

a L'impunité pendant la paix, la certitude du pil- « lage après la victoire, voilà le véritable honneur « du soldat; c'est le seul que je lui veuille; je n'en a veux d'aucune sorte aux autres ordres de l'Etat. »

Il referma la paupière ; son nez avait pendant ce temps-là des spasmes étranges : ses narines se dilataient et se contractaient alternativement, comme si un ressort intérieur les faisait jouer.

Après un long point d'orgue, ses lèvres remuèrent de nouveau.

« Tenir pour ennemi, reprit-il, celui qu'on ne « peut compter pour ami, et ne compter pour ami a que celui qui a intérêt à l'être.

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Sa physionomie, à ce moment, parut comme illuminée mais rentra aussitôt dans le ton du faciès eadaverica.

« Mts idées , suivies par cinq successeurs , a a}auti-l*Il, conduiraient infailliblement à la mo- « narckie universelle,

Frédéric sommeilla ainsi tout haut jusqu'à la fin de la journée; à son réveil, il prit encore une potion de pissenlit. Mais le remède opéra cette fois à rebours, et la secousse le jeta dans une profonde prostration.

— Je suis un drôle usé, div-il au docteur Zimmermann. Allons, un trou à côté de mes chiens, et faisons place à une nouvelle génération.

Pour réparer les désastres de la médecine , il dévora un pâté d^anguilles.

A la dernière bouchée, sa tête retomba sur Tépaule droite, sa prunelle rentra sous Porbite, sa face bleuit, une rosée froide suinta de Tépiderme, sa bouche exhala un flot d'écume. Le pâté lui avait donné une indigestion, et Tindigestion une attaque de paralysie. Le bruit de sa mort courut même un instant au palais. Cétait au mois d'août à l'heure du souper. Une seule bougie agonisait lentement sur un guéridon, à côté d'une assiette vidée.

Zimmermann avait ouvert la fenêtre pour aérer la chambre du roi mourant. Frédéric resta quelque

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temps englouti dans sa léthargie. Minuit sonna à rhorloge du château. Au dernier coup de marteau, il sortit de son assoupissement, et, ouvrant Tceil imé dernière fois, il mit le doigt sur sa lèvre d^nn air

terrible.

— Taisez- vous ! dit-il au docteur Zimmermanit* Il regarda la nuit étoilée et prêta Toreille ,

comme s'il entendait une voix dans Pespace.

— Entendez-vous, dit-il, le bruit de la canon- ' nade ?

Le docteur approcha de la fenêtre.

— Sire, dit-il, je n'entends que la jgascade de la fontaine de votre terrasse.

Frédéric fit un geste de la main comme pour écarter quelqu'un.

— Renvoyez cette femme ! dit*il vivement.

— Quelle femme ? demanda le docteur, étonné.

— La femme blanche : ne la connaissez-vous pas? la femme qui vient dire à chaque roi de Prusse : Va-t'en !

Frédéric retomba sur lui-même , et le corps affaissé, la tête penchée dans sa poitrine, les prunelles fixes, les mains posées sur les bras du fau-' tluil, il murmura comme dans la vision d'un accès de somnambulisme :

— La dame blanche a parlé ; elle a dit : Tu as Vaincu TEurope, tu as tenu ha^jte Tépée de l'Aile-

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magne, eb bien ! écoute, et sache ,ce que pèsent désormais ces mots trompeurs d'ormA et de victoire. ,. Dans dix ans, dans vingt ans peut-être , viendra V: iine "ce d'hommes nouveaux, née de l'esprit de ■' ' Voltaire, comme cette race de Uros née des dents du dragon. Ces fiéros seront ces Français que tu chassais devant Xf^ RaJ >tehj|Wipme des troupeaux de femmes, Âiais cetrçmp^dsêé'la fournaise d'une ", • révolution. Hs porteroot IVfc-en-ciel sur leur drapeau, ^t Us effaceront de la carte, en passant, la moitié de k monarchie prussienne, et leur général prendra «ur ta tombe ta propre épée. Voilà ce qu'a dit la dam^ blanche ; elle a bien ajouté encore : , ^âuë lu Pruss'e alors fa«se appel à l'idée; qu'elle «Migrai à soiktour : Vive la libené! Je n'ai plus riefl ^. c^ppris. Eh quoidoncîj'esprit de Voltaire flottant *♦ ' ^^IRDi^ un drapeau battra un jour l'armée de Bruns- K wfck ! O Nazaréen, tu as vaincu !

Frcdéric languît encore une heure ou deux;mais,

j^t\ pendant que la sentinelle de faction à sa porte

■ ' X. croyait qu'il dormait tranquillement, il mourait à

, ' ' la dérobée; le lendemain, la Prusse jetait un cri de

.k^' délivrance.

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