‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 31 sur 32 · LE ROYAUME DU PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DU PHILOSOPHE

Il va régner pour son propre compte et créer dans le monde un Etat nouveau, TEtat de Ferney*

Il jette un coup d'œil sur la carte, et il découvre sur un versant du Jura un coin de terre à sa convenance. Il y achète un royaume grand comme la main ; il y bâtit un château, un village, un colombier, un théâtre et une église; il met sur la façade : Deo erexit Voltarius; il donne sa cour à tenir et sa marmite à conduire à Mme Denis. Après avoir ainsi réglé son compte avec Dieu et avec le pot au feu, il entreprend d'un cœur ferme une campagne autrement difficile que la conquête de la Silésie.

Jamais, peut-être, général d'armée, jamais tacti-

cien consommé n'avait choisi son poste de combat

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avec plus d*habileté. C'était au carrefour de l'Europe lettrée qu'il plantait sa tente, à la lisière de l'Italie, déjà sourdement remuée par l'esprit nouveau , à la porte de Genève , ville cosmopolite, auberge fortifiée de la pensée, sur le passage de toutes les caravanes de voyageurs artistes ou savants qui descendent régulièrement au printemps du nord au midi. Un pied en Suisse, un pied en France, seigneur d'une seigneurie médiate, d'une enclave comme le comtat d'Avignon, pape sur son domaine, pouvoir spirituel et pouvoir temporel à la fois, il échappait dans la majestueuse inviolabilité de sa souveraineté d'un arpent à toute éventualité de monitoire, de réquisitoire, de décret, de prise de corps, de parlement, de prévôté ou de bailliage. Pour peu d'ailleurs que le gouvernement français, à la sollicitation du nonce, ou du clergé, ou du parti dévot, ou du parti janséniste, eût violé la neutralité de Ferney et envahi le royaume du philosophe à main armée, il pouvait gagner, au premier coup de sonnette, la porte de son parc, et d'une enjambée franchir la frontière. Enfin, il écoulait par Genève sa correspondance avec l'Europe, sans avoir jamais à craindre que, dans cette république éminemment candide, la police, de tout temps curieuse à l'excès, cherchât à lire sa pensée sous le cachet.

Si le dix-huitième siècle était éclairé par sa philosophie, il était encore barbare par sa législation. Nulle justice, nulle garantie. La torture encore en plein exercice, la Bastille pour unique réponse au talent. Sur un mot, sur un geste d'un lieutenant de police, d'un conseiller de Tournelle, d'un seigneur, d'un traitant, d'une favorite, l'écrivain, quel qu'il fût, obscur ou illustre, Mirabeau, Diderot, Marmontel, Rousseau, payait chaque vérité tombée de sa plume d'une lettre de cachet. Voltaire parlait à l'Europe, et il voulait que le discours allât à son adresse.

Après avoir mis ainsi toutes les chances humaines de son côté et donné à la prudence la part qu'il pouvait lui accorder, il commença du bord de sa fosse et il accomplit à l'âge de la retraite la révolution intellectuelle du dix-huitième siècle.

Il avait à précipiter son œuvre et à gagner sa dernière heure de vitesse. Vieux, maigre, cassé, infirme, ombre de corps, corps métaphysique, juste la quantité voulue pour recouvrir son esprit, mais toujours prompt, toujours prêt à l'attaque et à la riposte, apôtre enragé de l'humanité, il se prodigua et il se multiplia sous toutes les formes et à toutes les minutes. Vers, couplets, contes, chansons, nouvelles à la main, épigrammes, histoires, tragédies, Comédies, dialogues, facéties, il jeta sans cesse et sans

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cesse par-dessus les murs de son jardin les feuilles de la sibylle, et le vent les porta et les roula sur les routes de l'Europe. Jupiter faisait servir les hommes à ses desseins sans les mettre dans la confidence. Le Jupiter de Ferney avait le talent de son prédécesseur. Rois, empereurs, impératrices, papes eux-mêmes, princes, seigneurs, ministres, reines de naissance ou reines de contrebande, puissances en jupons ou en camail, grands et petits, humbles et forts, il enrôle tous ses contemporains dans sa complicité, chacun pour sa part, chacun dans sa mesure. Il parle à chacun sa langue, il donne un gage à chacun. A celui-ci, il adresse un compliment, à celui-là un conseil, à celle-ci une plaisanterie, à celle-là une flagornerie; mais chaque mot, chaque sourire, conspire à une intention commune, à une fin cachée. Cherchez sous la contradiction apparente d'une lettre à l'autre dans son héroïque correspondance, vous trouverez toujours le même homme, la même pensée.

Il n'est pas seul sans doute à combattre pour l'évangile moderne du droit et de la liberté. Il y a encore à côté de lui les héros de cette magnifique iliade appelée l'Encyclopédie. Mais seul, il n'éprouve jamais un instant de lassitude ou de défaillance. Les autres ont leurs crises de découragement. Les soleils sont lourds , les esprits sont Pelletan 20

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paresseux, les parlements sont irrités, les libraires éperdus. Mais Voltaire, toujours possédé de la fureur sacrée de la vérité, ranime les troupes rompues, répand son âme dans leur âme, les ramène à Taction au cri de guerre, contre la superstition et sa gardienne l'intolérance ; et, à la voix de Voltaire, TEncyclopédie reparaît, la philosophie retrouve la parole. Parfois cependant la discorde éclate entre les ouvriers de la même œuvre, fils du même esprit, mais séparés de situation et de caractère. Rousseau prend un chemin à l'écart et va rêver dans la forêt de Montmorency. D'Alembert, effrayé de l'œuvre commune, rentre prudemment dans la géométrie. Diderot, toujours debout, la tête au vent, couvre encore la retraite de l'armée. A la nouvelle de ces dissensions intestines. Voltaire écrit de Ferney :

« Aimez-vous, mes frères, les uns les autres, car, a si vous ne vous aimez pas, qui diable vous « aimera? »

Il fonde le premier en France la souveraineté de l'opinion. Il force la puissance, quelle qu'elle soit, à tenir continuellement les regards fixés sur ce Vallon perdu où un homme, un vieillard a fait de sa personne une institution nouvelle , la presse vivante. Que pensera-t-on à Ferney? que dira-t-on à Ferney? C'est là désormais la préoccupation incessante des rois, des ministres, des prélats. Sans titre,

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sans droit, sans brevet, sans diplôme, ni seing, ni contre-seing, ni huissier, ni gendarme, il pèse d'un poids irrésistible dans la balance de la politique et de la justice. Il juge les rois, il juge les peuples, il juge les évêques, il juge les juges eux-mêmes lorsque par ignorance, par habitude, ils traînent encore rinnocence à la boucherie et à la voirie. Il venge Calas, il venge Sirven, il venge Labarre, il déshonore la torture, la tenaille, la torche, la chemise rouge, la lugubre défroque enfin de ce long carnaval sanguinaire du moyen âge. Il dénonce au siècle les derniers débris du servage réfugié dans le Jura, et il marque au front les moines de Saint- Claude pour ce crime contre Thumanité. Ses amis, les sages, les tièdes lui recommandent le silence ou , du moins la modération. Pourquoi, lui disent-ils, faire votre querelle de la querelle d'un huguenot, d'un impie, prendre d'office la défense de celui-ci ou de celui-là, justement ou injustement condamné, peu importe? Vous ameutez ainsi contre vous tous les pouvoirs de la terre, et vous attirez sur votre tête leurs vengeances. Voltaire haussait les épaules et poursuivait son œuvre de réparation. Il comprenait la solidarité religieuse de l'homme avec l'homme, et il disait avec une mélancolique sympathie :

— Depuis la mort de Calas, je n'ai plus osé sourire.

Qui donc a prononcé une plus belle parole dans rhistoire?

Le jour où Voltaire eut pris la direction morale de TEurope, Frédéric reconnut en lui un nouveau pouvoir à Thorizon et dit : Je crains Sa Majesté le roi Voltaire. Il chercha à renouer avec le philosophe; il lui écrivit le premier une lettre de tendresse. Voltaire lui répondit sur le ton de Tamitié ; mais, en rentrant dans sa liberté, il avait retrouvé la fierté de son génie. Il traitait d'égal à égal son collègue de Potsdam. Une fois par hasard, pour empêcher sans doute la prescription de son droit de maître à chambellan, Frédéric essaya encore de persifler Voltaire. A cette brutalité royale par la poste, Voltaire répondit en homme décidé à remettre la monarchie à sa place et à la contraindre au respect de la pensée.

« Sire, lui écrit-il, un petit moine de Saint-Just « disait à Charles-Quint : Sacrée Majesté, n'êtes- « vous point lasse d'avoir troublé le monde? faut-il « encore désoler un pauvre moine dans sa cellule? « Je suis le moine, mais vous n'avez pas encore re- « nonce aux grandeurs et aux misères humaines « comme Charles-Quint. Quelle cruauté avez-vous « de me dire que je calomnie Maupertuis, quand je « vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on « avait trouvé les œuvres du philosophe de Sans-

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a Souci dans sa cassette? Quel intérêt ai-je à mal a parler de lui ? Que m'importent sa personne et sa « mémoire? Je ne songe moi-même qu'à mourir, et « mon heure approche, mais ne la troublez pas par « des reproches injustes et par des duretés qui sont « 'd'autant plus sensibles que c'est de vous qu'elles « viennent.

« Vous m'avez fait assez de mal, vous m'avez « brouillé pour jamais avec le roi de France ; vous a m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions ; « vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une « femme innocente , une femme considérée qui a « été traînée dans la boue et mise en prison.

« Vous avez fait dire aux ennemis de la philosoa phie répandus dans toute l'Europe : Les philoso- « phes ne peuvent vivre en paix et ne peuvent vivre « ensemble : voici un roi qui ne croit point en « Jésus-Christ; il appelle à sa cour un homme qui « n'y croit point et il le maltraite; il n'y a nulle hu- « manité dans ces prétendus philosophes, et Dieu a les punit les uns par les autres.

a Voilà ce que l'on dit, voilà ce qu'on imprime « de tous côtés; et, pendant que les fanatiques sont « unis, les philosophes sont dispersés et malheu- « reux. Et tandis qu'à la cour de Versailles et ail- « leurs on m'accuse de vous avoir encouragé à « écrire contre la religion chrétienne, c'est vous

« qui me faites des reproches et qui ajoutez ce « triomphe aux insultes des fanatiques! Cela me ce fait prendre le monde en horreur avec justice. Je « bénirai le jour où je cesserai en mourant d'avoir « à souffrir et surtout à souffrir par vous; mais ce « sera en vous souhaitant un bonheur dont votre jft- « sîtion n'est peut-être pas susceptible et que la phi- « losophie seule pourrait vous procurer dans les « orages de votre vie, si la fortune vous permet de « vous borner à cultiver longtemps ce fonds de sagesse « que vous avez en vous , fonds admirable, mais « altéré par les passions inséparables d'une grande a imagination, un peu par l'humeur et par le mala heureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de a vouloir humilier les autres hommes, de leur dire, a de leur écrire des choses piquantes, plaisir indigne « de vous, d'autant plus que vous êtes plus élevé « au-dessus d'eux par votre rang et vos talents. Vous « sentez sans doute ces vérités. »

On comprend à la lecture de cette lettre que la révolution approche; on l'entend déjà* parler. Frédéric fit amende honorable de son incartade, et la correspondance continua sur le pied de l'amitié.

Lorsque Voltaire sentit l'heure venir et l'ombre descendre sur sa tête, il désira voir encore une fois Paris avant de mourir, et jouir de sa victoire. Sa rentrée dans la capitale de l'idée révolutionnée par

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lui fut une longue ovation. Le peuple détela sa voiture. Chacun voulait saluer, contempler, bénir, applaudir la patriarche de la philosophie. A son hôtel, à l'Académie, au théâtre, partout il entrait et sortait aux cris de : Vive Voltaire! et sous des pluies de bouquets.

La philosophie commençait à régner sous le nom de Turgot, et Franklin apportait d'Amérique la recette de la liberté. Voltaire bénit de sa main mourante les deux disciples en action de la liberté. Il avait entrevu enfin du bord de sa fosse, à travers les brumes de son crépuscule, les premiers horizons de la terre promise. Il pouvait remercier Dieu d'avoir vécu. Chargé d'œuvres et de gloire, il expira au bruit des applaudissements sur des monceaux de fleurs, comme le vieillard des îles de la Sonde disparaît de la terre dans un délicieux évanouissement au milieu des parfums et des chants de sa tribu.

Lorsque vous passerez devant la statue de Voltaire, ôtez votre chapeau. Regardez le héros assis dans .l'immortalité du marbre et surpris en quelque sorte par le génie du sculpteur dans le secret de sa pensée. Lisez sur ce masque vibrant, où l'étincelle électrique jaillit de tous les pores à la fois, l'histoire dramatique et magnifique de cette âme tumultueuse, gémissante dans le rire et apostolique dans

l'épigramme. Cet homme a tenu près d'un siècle le miroir devant la face de Thumanité; il lui a dit ; Regarde-toi dans ta barbarie et prends-toi gaiement en horreur; Thumanité a ri et pleuré sur elle-même et du repentir a passé à Taction.

QuVt-il fait? a dit souvent je ne sais quelle école. Ce qu'il a fait? Je vais vous le dire. Il a affranchi la pensée, et la pensée rachetée a racheté à son tour le peuple français. Il a commencé par le commencement : il a renouvelé Thomme intérieur. L'âme d'une nation donne toujours la mesure de sa destinée. Donnez la liberté à Tâme, et l'âme la rendra toujours à la société. L'âme libre, voilà la première constitution, la constitution vivante, écrite de proche en proche de la ville à la chaumière, de l'atelier au sillon, partout enfin où l'homme digne du nom d'homme lève au soleil un front marqué au signe du Dieu vivant.

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LE BILAN d'un ROI

Pendaht que Voltaire régnait à coups de plume, Frédéric régnait à coups de canon.

Son humeur conquérante avait fini par inquiéter l'Europe; elle lui attira une coalition de la France, de TAutriche, de la Russie, de la Suède, du Danemark. Frédéric, enfermé dans un cercle de fer et de feu, n'avait plus qu'à périr sur place, avec son rêve d'ambition. Il ose cependant affronter la lutte, et seul contre tous il la soutient pendant sept ans; il faut qu'il se multiplie pour faire face à la fois de tous les côtés, et il se multiplie, et il se tourne et il se retourne, tantôt vainqueur, tantôt vaincu et toujours debout. Le cercle se resserre de plus en plus sur lui ; n'importe, il trouve toujours le moyen de le briser d'un coup de boutoir; il bat l'Autriche à

Prague; mais, à Kolin, îl perd la partie; il défait Tarmée française à Rosback; mais Farmée russe occupe Berlin et elle ravage le Brandebourg.

Frédéric n'a d'autre royaume que son armée; cette armée lui suffit ; il passe et il repasse sans cesse de Silésie en Saxe et de Saxe en Silésie; il défait Tarmée russe à Custrim, Tarmée russe lui inflige à son tour une défaite à Kermersdorff, il heurte à Hockewidern le maréchal Loudon, là encore la victoire l'abandonne, mais il la retrouve à la bataille de Leignitz, et cette fois il impose la paix à la coalition.

Il est facile d'être vainqueur; qui donc a dit que la victoire est une coquette qui ne regarde pas toujours au mérite de son amant? Mais être tour à tour vainqueur et vaincu, et, une fois vaincu, être aussi dangereux qu'auparavant, et dans une campagne échevelée, haletante, de sept ans, rester toujours ferme sur soi-même dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, c'est un exemple unique dans l'histoire, et c'est Frédéric qui l'a donné.

Puisqu'on appelle cela de la gloire, îl faut bien la lui reconnaître.

Mais à quel prix l'avait-il acquise? Il a bien voulu nous faire de sa propre main le bilan de la guerre de Sept ans.

Les Russes, dit-il, perdirent en quatre bataille^,

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y compris leè recrues mortes en route, cent vingt mille hommes;

L'Autriche, en dix batailles rangées, cent quarante mille;

L'Angleterre et ses alliés, cent soixante mille ;

La Suède, vingt-cinq mille ;

La Prusse, en seize batailles rangées, deux cent treize mille.

Total : huit cent quatre-vingt-six mille hommes exterminés pour faire un piédestal de leurs cadavres à un carnassier couronné.

L'Allemagne n'était plus qu'un désert. Sur le théâtre, de la guerre, tout avait été incendié, ravagé^ massacré; un officier de Frédéric traversa sept villages dans la Hesse et n'y rencontra qu'un seul habitant; encore était-ce le curé. Mais Frédéric avait prouvé au monde ce que peut l'autorité dévorante d'un despote qui sait commander une armée.

Frédéric avait conquis la Silésie; il l'avait payée chèrement, mais enfin il la tenait; il lui fallait maintenant la Pologne, du moins jusqu'à la Vistule. Quand Frédéric jouait au philosophe et réfutait Machiavel, il avait écrit : « C'est une ignominie « de perdre ses Etats, mais c'est une infamie de « prendre les Etats du voisin. »

Il crachait encore au plat, comme avait dit Voltaire.

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Il n'aimait pas le roi de Pologne.

— Je lui écraserai sa couronne sur la tête, avait-il dit dans un moment de mauvaise humeur; il tint parole.

Frédéric ne pouvait songer à conquérir le royaume de Poniatowski sans ameuter contre lui une nouvelle coalition de la Russie, de TAutriche et probablement de la France. La guerre de Sept ans Tavait dégrisé d'une semblable entreprise. Il fit mieux : il proposa le partage. La Russie l'accepta; l'Autriche y mit plus de façon, mais elle finit par accepter.

On découpa la victime en trois morceaux ; l'Autriche eut, pour sa part, la rive gauche de la Vistule, depuis les salines de Viliccza jusqu'à l'embouchure du Viroz, la Russie rouge, le palatinat de Beltz et une partie de la Volhinie, au total deux mille cinq cents lieues carrées; la Russie obtint un lot de trois mille lieues carrées; Frédéric n'en prit modestement que neuf cents, mais ces neuf cents lui assuraient la ligne de défense de la Vistule.

Frédéric n'avait plus rien à craindre désormais de ses voisins; il avait donné de nouvelles frontières à ses Etats, et ces autres frontières morales qu'on appelle des victoires. Il reposait dans sa gloire comme dans une citadelle.

Joseph II, en montant sur le trône, essaya contre lui une velléité de revanche; Frédéric avait

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vieilli, mais il pouvait encore monter à cheval, et, en partant pour rejoindre son armée :

— Je vais, dit-il, apprendre l'exercice à un jeune gentilhomme du voisinage.

Le gentilhomme du voisinage, c^est-à-dire Joseph II, trouva l'exercice dangereux, et, au bout d'une campagne, il signa la paix de Teschen ; ce fut le dernier coup de canon de Frédéric.

Déjà vieux et blasé, il avait pris la vie et la gloire en dégoût.

— Qu'est-ce que l'homme? disait-il souvent. Un peu de boue et de crachat.

Enveloppé d'une robe de chambre petit vert et or déchirée, déguenillée, grasse de sueur et de tabac d'Espagne, il passait pendant l'été une partie de la journée à fondre et à fumer au soleil, pour rappeler un dernier rayon de vie dans un corps enflé, engourdi par l'hydropisie.

Voltaire avait écrit le récit de son séjour à Potsdam sous le coup de l'injure de Francfort. C'était un acte de vengeance, un pamphlet étincelant de gaieté. L'ouvrage resta prudemment sous clef pendant la vie de l'auteur; mais, à sa mort, Beaumarchais l'acheta et l'envoya à Frédéric pour ea tirer rançon.

— Je n'ai pas voulu, dit-il, publier cet écrit sans la permission de Votre Majesté.

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— Publiez, répondit Frédéric.

Ui libraire de Berlin connut sans doute cette réponse. Il demanda au roi une audience.

— Puis-je vendre, dit-il, ce pamphlet?

— Vendez, répondit le monarque.

Frédéric laissa vendre ainsi à la porte de son palais la flétrissure de sa mémoire.

Etait-ce générosité, était-ce indifférence? Frédéric se défiait d'une vertu comme d'une infirmité. Diogène avait roulé son tonneau à Potsdam ; seulement il l'appelait un trône ; ce n'était une différence que pour l'œil; mais, avec Frédéric, il ne fallait pas oublier qu'il était roi et que ses sœurs étaient princesses, car alors tout le vieux sang de Brandebourg lui montait à la tête, et sa vengeance tombait comme la foudre. Il poursuivait la victime jusqu'au centre de la terre.

Le baron de Trenck était de tous les officiers de son armée le plus brave peut-être et le plus beau à coup sûr; Frédéric l'avait choisi pour aide de camp sur sa bonne mine; la princesse Amélie, sœur du roi, n'était pas moins belle dans son genre que le brillant aide de camp; or, en vertu de la loi d'attraction de la beauté par la beauté, on échangea de part et d'autre plus d'un regard à la parade.

Un soir, à un bal du palais, le barofi perdit là frange de son écharpe.

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Le lendemain, il reçoit en échange une écharpe brodée d'une main mystérieuse; il eut l'imprudence de la porter.

A quelque temps de là, le roi passait une revue, et se tournant tout à coup vers son aide de camp :

— Baron Trenck, lui dit-il, levez la tête.

Le baron leva la tête.

— Que voyez-vous là-haut?

— Rien, sire.

— Pardon! si vous avez bon œil, vous deypz y voir un orage.

Le baron ne prit pas garde à lui ; et à une autre revue, à brûle-pourpoint, sans raison apparente, le roi lui dit au défilé :

— Rendez-vous aux arrêts.

Le baron s'inclina.

— Pour combien de temps, sire ?

Pour huit jours.

L'aide de camp s'inclina de nouveau. Il n'avait pas compris le motif de sa punition.

Au bout de huit jours, il reprit son service.

— Ou étiez-vous hier? lui dit le roi.

— Aux arrêts, sire.

— Eh bien, veuillez y retourner.

Le baron de Trenck ne comprit pas plus le second avertissement que le premier; il aimait une prin-

cesse qui Taimait à son tour; il ne voyait à cela aucune infraction à la discipline.

Or, un matin qu'il dormait profondément sur un souvenir... ou une espérance, un ordre signé de la main du roi l'enleva de son lit et Tenvoya dans la citadelle de Glatz achever son roman de chevalerie au fond d'un cachot.

Il y resta quelques années; il réussit à s'évader ; il se réfugia en Russie; il voulut se rapprocher de la princesse; elle l'aimait toujours; elle lui avait donné rendez-vous à Dantzick.

Dantzick était une ville neutre; il s'y croyait en sûreté, lorsqu'un escadron de cavalerie prussienne envahit son auberge; et pendant deux ans, la chaîne au cou, dans une basse fosse, le baron put réfléchir à son aise sur le danger qu'il y a dans ce monde à porter une écharpe brodée.

Il ne sortit de son oubliette qu'à la mort de Frédéric; 'il put revoir la princesse Amélie; il ne retrouva qu'un spectre de femme usé par le chagrin et dévoré par la variole.

Frédéric avait fait son œuvre ; il avait brûlé, saccagé, fabriqué de la fausse monnaie pour payer la guerre; il pouvait mettre le signet à son ambition; mais qu'a-t-il fait pour la prospérité de son royaume?

Parut-il soupçonner, pendant toute la durée de son règne, une chose qui avait fait la grandeur de

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la Hollande et la puissance de l'Angleterre? Non, il négligea, pour ne pas dire qu'il méprisa l'industrie. Il tenait, sous ce rapport, de son père Guillaume; il eût volontiers, comme lui, troqué une fabrique de porcelaine contre un régiment de cavalerie. Il laissa l'industrie dans l'enfance, au maillot de la corporation. C'était la discipline du camp appliquée à l'atelier. La maîtrise faisait symétrie à l'armée.

Voilà pour l'industrie. Quant au commerce, Frédéric ne connaissait en fait d'échange que le monopole et le maximum. Il mit le café en régie, et, sous ce nom, il vendit de la chicorée. Les ménagères de Berlin chargèrent leurs cafetières sur une charrette et allèrent les jeter à la rivière. Quand il ne tenait pas boutique en personne, il tarifait le prix des

denrées ; il taxa le prix des chambres d'auberges et les livrées des domestiques.

Il ne traitait pas mieux l'agriculture. Défense à la bourgeoisie d'acheter une terre noble et d'y verser l'engrais de son capital. Le servage florissait sur le sol prussien, comme au temps du moyen âge, avec la dîme, avec la redevance, avec la corvée, avec la chevauchée, sans préjudice du service militaire, exclusivement imposé à la population de la campagne.

De dix-huit à vingt ans, tout laboureur ou fils

de laboureur appartenait au roi de Prusse et devait rejoindre Tarmée au premier coup de baguette. A quoi il faut ajouter le vertj c'est-à-dire le droit de Sa Majesté de fourrager le plat pays et de couper le blé en herbe pour nourrir sa ciyralerie.

On voyait encore, de temps à autre, passer à cheval sur la place de Potadam un vieiHard cassé, voûté, son chapeau à cornes de travers et sa longue canne appuyée sur son étrier. Son grand œil inquisiteur dévorait l'espace ; sa large narine dilatée semblait flairer une proie dans le vent; sa lèvre sarcastique, retombant en deux plis amers sur un menton aigu, lançait encore Tépigramme, même au repos. Sur ce masque tourmenté et accentué encore par Page, on pouvait lire à livre ouvert le règne de Frédéric.

Depuis longtemps, il languissait, il mourait en détail ; il mangeait énormément, et, dans sa fureur à réveiller l'appétit éteint, il incendiait son estomac de girofle et de gingembre; bientôt, l'estomac refusa obéissance. Il y avait au Hanovre un médecin célèbre, le docteur Zimmermann. Frédéric avait douté toute sa vie de la médecine, mais il espérait qu'elle pourrait ressusciter Tintestln royal et arracher uue dernière digestion à la destinée.

Tu as vaincu:, Nazaréen 36 j

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