LA CORRESPONDANCE DU ROI ET DE WAGNER
Voici encore quelques lettres de Louis II à Wagner qui n'ont pas trouvé place dans le corps du récit. Rappelons que cette correspondance a été publiée par la revue viennoise Die Wage (numéros 1 à 6 de l'année 1899).
Amoureuse et consolante, celle qu'on va lire est d'une beauté particulière et d'une sincérité qu'on ne retrouve pas dans les autres lettres du roi :
c Ami chéri I
« Oh ! Je sens bien que vos souffrances ont des causes profondes. Vous me dites, cher ami, que vous avez regardé au fond du cœur humain, que vous y avez vu la méchanceté et la corruption. Oh ! je vous crois, et je comprends bien que vous vous laissiez aller à des mouvements de colère contre l'espèce humaine. Mais n'oublions pas (n'est-ce pas, mon bien-aimé?) qu'il y a encore beaucoup d'êtres nobles et bonB pour lesquels
on éprouve du plaisir à travailler et à vivre. Et, pourtant, vous dites que vous n'êtes pas fait pour ce monde terrestre 1
« Ne désespérez pas, votre fidèle ami vous en conjure. Reprenez courage : «'L'amour fait tout supporter « et finit par mener à la victoire ! » — L'amour sait retrouver dans l'âme la plus corrompue le germe du bien; lui seul sait vaincre 1
« Vivez, chéri de mon âme! — Savoir oublier est une œuvre charitable : ce sont vos propres paroles que je vous crie là. — Recouvrons avec indulgence les fautes des autres; c'est pour tous qu'est mort et qu'a souffert le Sauveur !
« Jusque dans la mort votre fidèle ami,
Le 15 mai 1865.;
« Louis. »
Curieuse aussi, la suivante. C'est après une lecture de Parsifal. Et voici le roi tout ruisselant de mysticisme :
c Mon unique l mon divin ami I
« Enfin je trouve un instant de liberté pour remercier, du plus profond de mon âme, l'aimé de m'avoir envoyé le plan du Parsifal. Je brûle d'enthousiasme. Plus ardent chaque jour se fait mon amour pour celui qui est le seul que j'aime sur celte terre; celui qui est ma plus grande joie, ma consolation, mon espérance, mon tout! O Parsifal ! quand seras-tu né? J'adore ce sublime amour : s'abîmer, se fondre dans les torturantes douleurs du prochain ! Avec quelle force ce sujet m'a saisi ! Oui, cet art-là est saint. Comme je désire d'être auprès de vous : là seulement je puis être heureux. Iei je paBse des journées pleinee de trouble.
Dimanche, je m'enfuirai de nouveau vers les montagnes et le repos sacré de la nature. Là, je pourrai enfin respirer, après les fatigues de jours agités, I d'importunes visites; là-haut, dans une délicieuse i solitude, sur les cimes, je trouverai le repos nécessaire...
« Aimé, nous resterons toujours fidèles à nousmêmes. A l'idéal qui nous enthousiasme, le monde finira par se convertir un jour. Oh 1 comme je vous aime, mon saint ami adoré !
« Je me permets d'adresser à mon ami une question, — une seule — au sujet de Parsifal.
« Pourquoi notre héros n'est-il converti que par le baiser de Cundry? Pourquoi ce baiser seul lui révèlet-il sa mission divine? Pourquoi est-ce à partir de cet instant seulement qu'il peut pénétrer dans l'âme d'Amfortas, saisir son indicible souffrance, compalir en un mot?
« Oh ! si nous pouvions toujours être ensemble I A Munich, il faudra que nous nous voyions au moins une fois la semaine : je ne puis rester plus longtemps sans mon Unique... Salut et bénédiction à lui,
t Son fidèle
(Sans date.)
• Louis, s
Ici, le wagnérisme de Louis II dépasse les limites de l'enthousiasme :
« Mon ami bien aimé,
«Je ne puis, aujourd'hui encore, résister à l'envie de vous écrire pour vous dire que mon esprit s'occupe toujours de vous, que je ne puis être heureux qu'en songeant continuellement à vous.-. De retour de promenade, je rentre à l'instant dans ma demeure soli-
taire. L'air de Siegfried (?) soufflait de toutes parts autour de moi; le soleil se couchait, et une bordure de pourpre éclatante brillait au sommet des montagnes. L'image de mon Unique flottait à mes côtés... Dans le murmure du torrent, je distinguais les mélodies des œuvres de mon saint ami. Je pensais toujours à Parsifal... Je brûle de le voir : Tristan, déjà, est né; les Nibelungen verront bientôt le jour : il faut que Parsifal le voie aussi : il le faut, dût-il m'en coûter la vie ! « Grand est le charme de qui désire; plus grand « encore de qui renonce ! » Quelle haute, émouvante vérité dans ces mots ! — O Parsifal ! Sauveur ! La nuit sacrée règne dans la vallée, les étoiles palpitent, étincelantes; mais le jour ne se cache que pour reparaître. De même mon enthousiasme se renflamme. «A toi soit « consacrée cette tête, à toi ce cœur !... »
Kreuzenalp, le 13 septembre 1865.
Louis. »
Quelquefois encore, c'est plat, naïf, quoique toujours décousu :
i Mon seul ami, mon ardemment aimé !
« Cet après-midi, à trois heures et demie, je suit> revenu d'une magnifique excursion en Suisse. Comme ce pays m'a charmé ! J'ai trouvé là votre chère lettre : mes plus vifs remerciements pour elle. Elle m'a rempli d'un enthousiasme nouveau : je vois que l'aimé marche avec courage et confiance vers l'accomplissement de nos grands et éternels desseins.
■ Je veux abattre victorieusement tous les obstacles comme un héros... je veux disperser tous les orages : l'amour a de la force pour tout. Vous êtes l'étoile qui bulle dans ma "vie, et vous voir me redonne toujouib
une ardeur nouvelle. Je brûle d'être auprès de vous, ô mon saint ! mon adoré ! Je me réjouirais infiniment de voir mon ami ici, dans huit jours : nous avons tant de choses à nous dire ! Puisse- je renvoyer dans les ténébreuses profondeurs d'où elle a surgi la malédiction dont vous me parlez. Comme je vous chéris, mon Unique, mon bien suprême ! Soleil de ma vie !
« Nous parlerons aussi de la question Frœbel. Une chose m'a fait réfléchir : on m'a assuré que Frœbel ne voulait venir à Munich que pour agir en faveur de l'Union nationale. Ce serait naturellement pour moi, roi de Bavière, très dangereux, et j'attenterais à mes devoirs de Père de la Patrie. Mais, tout cela s'éclaircira. — Écrivez-moi bientôt. — Jamais on ne nous séparera ; je braverai la fausse lumière du jour, rien n'aura prise sur moi... Je veux bannir à jamais les Euménides dans le Tartare avec mes paroles foudroyantes et remettre le pouvoir à Apollon et à Athèna tout seuls. Oui ! nous viendrons à bout de tout ! Mon enthousiasme et mon amour pour vous sont sans limites. Une fois encore, je vous jure fidélité jusqu'à la mort.
« Celui qui brûle pour vous :
Hohenschwangau, 2 novembre 1865.
« Louis. »
Enfin ce document, le dernier, date de la cam» pagne de presse entreprise pour obliger le roi à se séparer de Wagner :
« Mon bien-aimé !
« Votre dernière lettre me montre quel profond amour, mon Unique ! vous attache à moi. Merci de toute mon âme pour cette nouvelle preuve d'affection...
« L'article que vous m'envoyez est véritablement honteux ! Oh ! monde mauvais et corrompu ! Peut-être cela vous étonnera-t-il : mais cet article ne vient pas du Cabinet, malgré toutes les apparences. Ne tenons pas compte des bavardages de la presse : ils sont de leur nature même impuissants. N'attachez pas trop d'importance aux misérables allégations du Courrier du Peuple, n'est-ce pas, mon cher ami? nous nous connaissons, nous nous comprenons, nous nous aimons : la puissance des Ténèbres se brise sur Notre forte cuirasse... Eh bien ! cherchez mes pensées dans le monde bienheureux de Siegfried, dans l'existence délicieuse parmi les forêts ! Loin de la perfide lumière du jour, elle n'a plus sur nous de pouvoir !
• Tout ce qui est possible sera fait 1 Eh bien 1 mon cher, mon unique ami, ne vous irritez pas; soyez persuadé que je pensais tout ce que j'ai écrit.
t Jusque dans la mort, jusque dans l'autre monde, éternellement, éternellement ■Votre très fidèle ami,
Hohenschwangau, le 27 novembre 1865.
• Louis.
La revue Die Wage, dans la même série, publiait un fragment d'une lettre adressée par Richard Wagner au roi. Comme nous l'avons dit, le Gouvernement bavarois, en 1886, est rentré en possession des lettres de Louis II, en remettant en échange à la famille Wagner les lettres du musicien. Combien en restait-il? C'est ce que nous ignorons. Les personnes qui ont vécu dans l'entourage de Louis II assurent qu'il avait pour habitude de déchirer, à très peu d'exceptions près, toutes les lettres qu'il
recevait et de sonner aussitôt un domestique pour faire brûler sous ses propres yeux ces morceaux de papier. On peut seulement supposer que, par une exception facile à concevoir, il ait conservé les billets de son ami.
Maintenant, comment la Wage est-elle entrée en possession de cette correspondance? Il s'est élevé à ce sujet une curieuse réclamation. La Gazette de Francfort du 1er mars 1899 publiait la communication suivante, signée de M. de Gross, fondé de pouvoir des héritiers de Richard Wagner :
« Il y a quelque temps, un périodique viennois a donné des lettres du roi Louis II à Wagner. Cette publication indiscrète est due certainement à une soustraction frauduleuse. Mais la famille Wagner ne possédant aucun droit sur ces lettres, il était impossible de faire intervenir la justice. Je me suis donc adressé au Curalorium de Munich, en lui demandant d'entamer le procès. Mais il n'a pas été donné suite à ma demande, pour des raisons sans doute très puissantes, et qui me sont inconnues.
« En conséquence, je suis autorisé par la famille Wagner à faire en son nom la déclaration que voici :
« Les lettres du Roi sont, et ont toujours été si bien gardées, que toute idée d'une indiscrétion de notre part est exclue. Il ne peut s'agir que d'une copie exécutée au moment où ces lettres ont été écrites, et probablement sur le chemin du secrétariat royal à la poste ou chez le messager.
Bayreuth, 27 février 1899.
« A. de Gross. »
Cette plainte même établit donc avec certitude l'authenticité des lettres qu'on a lues plus haut.
Cependant, la revue viennoise ayant également publié des fragments du journal intime de Wagner, l'hypothèse présentée par M. de Gross n'est pas parfaitement valable, et la source de la publication paraît peu douteuse : c'est un ami ou un commensal du musicien qui, ayant réussi à prendre copie de ces documents, grâce peut-être à la bienveillance de Wagner lui-même, les a publiés en 1899 — lui ou ses héritiers — comme nous l'avions supposé plus haut. Au surplus, la controverse nous est indifférente. Quelle que soit l'origine de la publication, il nous importe seulement de retenir le fait que l'origine des lettres elles-mêmes n'est pas mise en doute.
Voici donc ce que Wagner écrivait au roi en réponse à son billet daté du 6 décembre (voir plus haut, page 70)
7 décembre 1865.
« Mon Roi !
« Je m'afflige de Vous voir souffrir, alors que la simple application de Votre puissance royale suffirait à Vous donner le repos. Je respecte les raisons inconnues qui Vous en empêchent. Pour la belle, sérieuse lettre où Vous me laissez entendre Votre volonté sur ce point, je Vous remercie profondément. Vous ne pouviez me donner preuve plus grande d'amour qu'en rejetant mon conseil de si affectueuse façon. Les royaux bienfaits dont Vous m'avez comblé et que j'ai reçus comme l'expression du plus pur et du plus noble amour, me permettent, désormais, d'obéir dans l'oubli à ma mission, et de travailler continûment à ces œuvres dont la création Vous intéresse plus même que la représentation future. Mais voici qu'une fois encore
ces bienfaits, si riches en résultats, menacent, par, la trahison de Vos employés et de Vos serviteurs, d'être présentés au public dans un sens tel qu'ils me deviennent à moi insupportables, et qu'à Vous on en fait reproche. Dans des feuilles immondes — avec qui l'homme ayant le moindre souci de son honneur doit, éviter d'entrer en rapport — on prétend que, outre le gracieux don royal de 40.000 florins — que du reste je considérais absolument comme pension viagère — j'aurais su extorquer une somme de 190.000 florins au cours de l'an dernier. Or, c'est là justement le chiffre que votre premier secrétaire de cabinet avait, au mois de septembre, fixé pour les dépenses de la liste civile concernant les choses musicales... Que justement ce chiffre figure aujourd'hui dans la presse, mon Roi ne trouve-t-il pas cela au moins étrange?... »
Wagner demande ensuite au roi la permission de poursuivre les journaux diffamateurs, ou tout au moins de faire rectifier les fausses nouvelles. Dans le dernier fragment de cette lettre soulignons ce curieux passage :
« Mon Roi bien cher ! J'en viens maintenant au sujet qui émeut le plus profondément mon âme. Vous exigez de moi les déclarations précises sur une calomnie que j'aurais dirigée, contre votre auguste personne... »
Ici s'arrête la lettre, par discrétion, peut-être, de celui qui l'a communiquée. Le roi répondit le lendemain :
« Mon précieux ami, profondément chéri,
« Pas de paroles qui puissent exprimer la douleur qui me ronge le cœur. Il faut faire tout le possible pour
réfuter les misérables bruits que colportent les journaux. Les choses pouvaient-elles en venir là ! A notre idéal — est-il besoin de vous l'affirmer? — nous resterons fidèles Écrivez-nous souvent et beaucoup, je vous en prie. Nous nous connaissons : nous voulons ne jamais nous relâcher de cette amitié qui nous lie. J ai dû agir comme j'ai fait, dans Uinlérêt de voire repos.
« Ne me méconnaissez pas, même un seul instant : ce serait pour moi une torture infernale. Tous mes vœux à l'ami chéri ! Puissent ses œuvres réussir ! Salut cordial du fond de l'âme de votre fidèle
Le 8 décembre 1865, Munich.
t Louis. »
C'est le dernier des documents publiés par la Wage.