‹ Un roi Wagnérien, Louis II de BavièreChapitre 21 sur 21 · LOUIS II ET L ART · texte numérisé non relu

LOUIS II ET L ART

La réputation d'artiste qui, de bonne heure, fut faite à Louis II, était-elle méritée? C'est une question à laquelle nous avons déjà répondu, chemin faisant, en montrant que le roi de Bavière n'avait pas reçu une éducation esthétique très développée, et que chez lui l'imagination romanesque l'emportait de très loin sur le goût. Rappelons le mot si juste de M. Maurice Barrés dans l'Ennemi des Lois : « C'était un pur idéaliste, nullement un voluptueux d'art. »

Cependant, Louis II n'a-t-il pas exercé une certaine influence sur la littérature? Un prince aussi passionné pour le théâtre, aussi généreux, pouvait donner une direction à des écrivains, ou, tout au moins, par un large mécénisme, favoriser l'éclosion des talents. Il est intéressant de rechercher si Louis II l'a fait. De même en architecture, en peinture, en sculpture. Grand constructeur, grand amateur de décoration, Louis II aurait pu, sinon orienter, du moins grouper une école.

En ce qui concerne les lettres, il faut constater d'abord que tel ne fut point le cas.

Il eut des dramaturges attitrés. Il les fit travailler sur commande. Car le sujet, le roman, l'anecdote, étaient, à ses yeux, le premier élément d'intérêt d'une pièce de théâtre. Le xvne et le xvine siècles français

étaient son milieu historique préféré. Tout ce qui, dans notre répertoire dramatique, touche aux règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, fut traduit pour les représentations privées. Les pièces célèbres de Scribe et de Dumas le père tenaient la tête, mais il prenait le même plaisir à des mélodrames plus vulgaires et moins connus.

Scribe, Dumas et leurs imitateurs épuisés, il s'adressa à des auteurs de langue allemande et leur imposa des sujets. Dans le peuple, on s'imaginait que Louis II composait lui-même les pièces qu'il faisait jouer pour son seul plaisir. Il n'était pas capable d'un tel effort, et, en tout cas, il n'avait pas d'amourpropre littéraire : c'est une justice à lui rendre. Il se contentait donc de proposer des thèmes variés à ses auteurs « à la suite », les Heigel, les Frescnius, les Schneegans, écrivains médiocres d'ailleurs, qu'il avait d'abord employés comme traducteurs d'œuvres françaises. Les sujets que le roi dictait renseignent d'ailleurs fort exactement sur le tour de son imagination.

En 1878, Louis II demanda à M. de Heigel (c'est lui-même qui l'avait anobli) s'il ne voulait pas se charger de mettre à la scène « tout ce qui s'était passé avant la représentation d'Esther, les intrigues destinées à empêcher les élèves de Saint-Cyr de jouer devant Louis XIV et sa cour ». Le résultat fut une piécette agréable pour pensionnat de demoiselles. En 1879, le titre et le sujet donnés par Louis étaient « les derniers jours du duc de Bourgogne », c'est-à-dire le malheur et la défaite s'abattant sur le grand roi. De longues lectures de Saint-Simon avaient fait

désirer à Louis II de voir à la scène l'inoubliable tableau de la cour durant ces jours troublés. Une autre fois, ce fut une véritable composition d'histoire dialoguée qu'il exigea : le testament de Charles II, les délibérations de la Cour de Versailles avant l'acceptation du trône d'Espagne pour le duc d'Anjou. Vinrent ensuite Frédéric II et Voltaire, Grandeur et Décadence du Cardinal Alberoni. Enfin, attiré par la cour brillante et spirituelle des margraves de Bayreuth, au xvme siècle, le roi demanda, en mars 1886, à M. de Heigel qu'il tirât une pièce du roman de Gutzow, Friîz Ellrodt, dont le héros est le malheureux prince Frédéric Christian, dément et misanthrope. Ainsi l'on peut dire que la dernière fantaisie littéraire de Louis II aura été de se voir paraître tout vivant sur la scène. Sa curiosité du moyen âge et son goût pour la civilisation des deux derniers siècles, se retrouvaient dans son répertoire théâtral comme dans ses châteaux. Mais ces préférences auraient gagné à s'affirmer avec un peu plus de discernement. Lire Saint- Simon, c'est bien. Voir jouer assidûment le Chevalier de Maison-Rouge suffit à faire comprendre que jamais Louis II n'a cherché autre chose que le romanesque. Et cependant, comme il possédait une culture étendue qu'il prenait soin d'entretenir, il lui arriva parfois de relever sa réputation d'artiste. Il détestait toute coupure ou la moindre altéi'ation du texte à l'égal d'une profanation. Les Allemands, au contraire, attachent, en général, peu d'importance à ce point et n'ont pas, comme nous, de théâtre consacré au respect et à l'intelligence des chefs-d'œuvre nationaux. Louis II manifestait encore des curiosités dignes

d'un lettré, quand il faisait jouer le Périclès de Shakespeare ou la Jalousie du Barbouillé de Molière. A ce propos, il faut dire à son honneur qu'il méprisait et détestait profondément les farces. Sauf celle-là, à partir de 1870, aucune ne figure à son répertoire. Il ; se plaisait au sublime et au tragique continus.

L'Inde lui avait été révélée au cours de ses lectures. Il se passionna pour ce qu'il appelait « le pays de ses rêves ». Sakountala et Urvasi entrèrent dans la liste des œuvres qu'il désirait le plus fréquemment revoir. Sous cette influence, il projetait même, peu^ de temps avant sa mort, de construire un féerique château, de style hindou, orné avec un luxe inouï. En même temps, il fut l'un des premiers amateurs des représentations sacrées d'Oberammergau. Et Catulle Mendès a raconté, d'après une confidence de ] Richard Wagner, que le roi avait un jour souhaité d'être à la place de l'acteur qui représentait le Christ et de mourir sur la croix, mystiquement. L'anecdote j vaut ce qu'elle vaut. Mais Catulle Mendès a fait de ce vœu exaucé la conclusion de son Roi vierge.

Le théâtre tenant une si grande place dans la vie de Louis, il était fatal que, de spectateur, il se fît acteur. La transition fut rapide et presque insensible. Il avait éprouvé de bonne heure le plus grand plaisir à se costumer et à déclamer. Doué d'une mémoire excellente, il savait de longs passages de ses auteurs de prédilection. Il ne se gênait pas pour interrompre un rapport de Lutz en récitant quelque tirade de Schiller ou de Gœthe. Le travail des secrétaires consistait souvent à écouter le souverain, peut-être même à lui donner la réplique. Il récitait assez habi-

lement, dit Mme de Kobell, et possédait une belle voix chaude et qu'il savait moduler. Car il avait pris des leçons de diction. Les gens de théâtre, dont il faisait volontiers sa société, lui avaient passé les recettes de l'art. En 1865, Louis II, qui menait de front son enthousiasme pour les opéras wagnériens et pour les drames de Schiller, avait été séduit par le talent d'un jeune acteur, Emile Rohde, comme il devait être séduit plus tard par le talent et le feu de Kainz. Louis II fit venir Rohde à la Résidence, et il passa de longues heures à déclamer avec lui, écoutant patiemment ses observations. Cette école dura tout un hiver. Le 18 octobre de la même année, après avoir assisté à une représentation de Guillaume Tell, le roi écrivait à son ami, de ce style qui, décidément, était celui de toutes ses expansions :

c Cher Rohde,

t Vous avez dépassé toutes mes espérances. Je pense constamment avec une joie profonde aux belles heures que nous avons vécues ensemble cet hiver. Oui, vous viendrez, il le faut. Je demeure toujours votre roi affectionné. »

Il attacha toute sa vie la même importance aux choses du théâtre, curieux de connaître le talent des acteurs et des chanteurs célèbres. Souvent il fit venir dans ses châteaux des cantatrices qui se flattaient d'avoir été distinguées pour d'autres raisons. Prudent et narquois, le roi les écoutait caché derrière un paravent. « Je connais une artiste du nom de Malhn-

ger, dit-il rudement un jour, mais Mlle Mallinger m'est inconnue. »

Il comblait d'ailleurs de cadeaux les acteurs dont il était satisfait. Ses largesses allèrent moins souvent aux poètes. A peine peut-on citer quelques auteurs et quelques peintres au sort et à la vieillesse desquels il se soit intéressé : Grillparzer, Cornélius,

Feuerbach...

Dans un autre domaine, Louis II a rencontré un juge sévère. Examinant ce que ce roi gaspilleur de millions laissait à son pays et à la postérité, l'historien et critique d'art bien connu, Wilhelm Lùbke, écrivait peu de temps après la tragédie de Starnberg : « Louis II n'a aidé à la création d'aucune œuvre d'art supérieur, ni en peinture, ni en sculpture. » Il faut avouer que Lùbke n'a pas tout à fait tort.

Louis II n'avait ni le goût ni la curiosité des belles œuvres d'art. On dit bien qu'à sa mort des caisses remplies de peintures des maîtres français modernes et de gravures du xvme siècle furent retrouvées dans ses châteaux et revendues à vil prix par les représentants ignorants de la liste civile. Mais on observe que Louis II se désintéressa à l'excès des musées de Munich, de l'admirable Pinacothèque. Les magnifiques collections de la capitale que Louis Ier avait, durant tout son règne, travaillé à enrichir, ne s'augmentèrent, sous son petit-fils, que dans une mesure insignifiante. Il consacrait tous ses soins à ses châteaux. Et là, qu'y avait-il? La peinture romantique et théâtrale des Spiess et des Piloty, seules œuvres ori-

ginales à côté de copies innombrables. Mais c'était un détail auquel Louis II, nous l'avons dit, n'attachait aucune importance. Le simulacre d'un beau tableau lui suffisait, de même qu'il se contentait, à défaut de pierres précieuses, de verres colorés. N'étant pas assez riche pour avoir des colonnes de porphyre ou de lapis-lazuli, des imitations de stuc lui faisaient le même plaisir. C'est ce que M. de Heigel n'a pas mal exprimé par cette formule : « Du diamant, il ne voulait que l'éclat, non la dureté. »

Pour la décoration de ses châteaux, il ne s'en était pas remis aux soins discrétionnaires des architectes et des tapissiers. Lui-même se mêlait des détails, les réglait d'avance, en surveillait l'exécution. Dans sa misanthropie croissante, évitant les contacts, les rencontres de visages nouveaux, il ne donnait plus d'ordres que par correspondance, jetant au besoin des croquis et des indications sur le papier. Wilhelm Lûbke, qui a eu l'occasion de voir ces documents, témoigne de la connaissance des styles divers qu'y montrait Louis IL Le roi possédait, notamment, le château de Versailles dans ses moindres particularités avec une précision surprenante.

Ainsi, là comme au théâtre, Louis II se contente de suggérer des idées. Et là encore son grand souci n'est pas d'ordre esthétique : il ne s'occupe que du sujet, du motif de décoration. Ayant commandé à Joseph Watter un service de porcelaine qui devait représenter des scènes du xvne siècle, il s'appliqua à corriger avec assiduité, sur les esquisses de l'auteur, les anachronismes, les détails de l'ameublement, du costume, des mœurs. De même, ayant commandé à

un peintre un Lever de Marie-Antoinette, après avoir examiné le tableau, il le renvoya avec cette notice : « Les dames de la cour ne s'éventaient pas devant la reine et ne tenaient pas de conversation avec les cavaliers, parce que le respect leur commandait de conserver le silence et de garder leur éventail fermé. De plus, je désire voir le compositeur Gluck parmi les assistants. » Sur la valeur de la peinture elle-même, pas un mot. On comprend pourquoi Linderhof, Herrenchiemsee, Neuschwanstein, sont remplis de toiles sans valeur.

Un archéologue, un érudit, un connaisseur en fait d'histoire du meuble et du costume : Louis II était tout cela bien plutôt qu'un artiste. Il se plaisait du reste à faire exécuter des bijoux et des meubles dont il donnait l'idée. L'orfèvre Merk, de Munich, travailla souvent pour lui. Le roi aimait à distribuer dans son entourage beaucoup de ces objets, sans dire la part qu'il avait prise à leur exécution. Il voulait même que le secret fût bien gardé, et ne s'en ouvrait qu'à de rares intimes. Pourtant il avait une confiance particulière en M. Hefner-Alteneck, directeur du Musée national, et se montrait ravi quand il obtenait ses louanges. Ces bijoux, au dire de Mme de Kobell, avaient surtout pour sujets des emblèmes : c'était, par exemple, le soleil de Louis XIV, ou bien les armes de la maison de Bavière. Quant au mobilier, c'est surtout à celui de Linderhof et de Herrenchiemsee qu'il apporta son attention. La vérité oblige à dire que son effort n'a pas toujours réussi, que son imagination n'a pas toujours été heureuse. A Herrenchiemsee, notamment, on montre, comme ayant été

dessinée par le roi, une vitrine somptueuse et massive, de style Louis XV, chargée d'ornements et revêtue d'écaillé. Elle était destinée à renfermer la couronne et le sceptre du souverain. Rien n'est plus lourd et moins élégant. Quant aux fameux carrosses dorés qui servaient aussi de traîneaux, ils sont couverts d'ornements. Sur la caisse du grand carrosse de cérémonie, on voit des scènes du siècle de Louis XIV : un ballet, une revue, etc. Un petit traîneau découvert, fourré d'hermine, porte la couronne royale montée sur une branche garnie d'amours. Un autre est composé de sirènes affrontées. Dans cet appareil, le roi ne craignait pas de parcourir la montagne durant les nuits d'hiver. C'était, dans ces équipages de contes des fées, une singulière apparition que celle du souverain, vêtu de velours bleu de roi, orné de riches pierreries, accompagné de piqueurs et de gardes aux cheveux poudrés à blanc, portant la livrée de la cour de France...

Mais on ne se fait pas un art pour soi seul. Là encore, le contact humain manqua à Louis II pour qu'il pût exercer une bienfaisante influence.

Sans doute, on dira que Louis II a donné à la décoration un certain essor grâce aux nombreux travaux qu'il a fait exécuter. Les orfèvres et les tapissiers de Munich ont pu acquérir, à le satisfaire, une certaine virtuosité. Rien de plus. Il avait mis ses peintres et architectes à l'école du pastiche. C'est une école stérile, et rien n'en devait rester.

Page 1