‹ Un roi Wagnérien, Louis II de BavièreChapitre 20 sur 21 · LA CORRESPONDANCE PRIVÉE · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE PRIVÉE

Il existe de nombreuses lettres de Louis II « à une parente », « à la comtesse H... » Seuls, jusqu'ici, de rares privilégiés en ont eu connaissance. Dans le livre que nous avons cité au cours de notre récit, M. Ferdinand Bac, qui mentionne cette correspondance, se défend aussi de transgresser les « devoirs de discrétion » que lui ont imposés d'augustes confidences. La seule lettre de Louis II qu'il publie avait

une dame pour destinataire. Qui était cette dame? M. Ferdinand Bac ne le dit pas, et insiste seulement sur l'admiration et la vénération que le roi professait pour sa correspondante :

Résidence royale de Munich, ce 25 avril 1876, deux heures du matin.

« Très vénérée Madame,

« Hier, ne me sentant pas très bien, je crois que vous l'avez deviné à ma façon de m'exprimer, il me tarde de causer avec vous amplement de tant de choses demeurées dans l'ombre.

« Vous semblez croire que je me trouve en tout et pour tout un homme malheureux. Il n'en est point ainsi pourtant. En prenant ma vie dans ses grandes lignes, vous me verrez toujours gai et content de mon sort. Je veux dire épanoui dans la nature, dans la sublime montagne.

« Misérable et triste, souvent avec une mélancolie extrême, je le suis uniquement dans la ville maudite ! Je ne peux vivre dans l'odeur des caves. Mon haleine est liberté !

« Comme la rose des Alpes pâlit et s'étiole dans l'air fétide, c'est ainsi que pour moi-même il n'est point de vie sinon à la lumière du soleil, dans les effluves balsamiques de l'air. Demeurer longtemps ici, à Munich, serait ma mort !

« Quant à la reine, ma mère, je la vénère, je l'aime comme cela doit être. Mais que par ailleurs une union plus confiante est absolument impossible avec une nature comme la sienne, voilà qui n'est point de ma faute.

« Que mon cœur n'est pas mort pour tous les sentiments, je le sens chaque fois, lorsque c'est vous, très vénérée Madame, que je vois et entends, que je lis vos

lettres d'où émane une chaleur si apaisante, un charme discret qui n'appartient qu'à vous seule 1

« Aussi soyez persuadée, soyez à loui jamais inébranlablement persuadée que malgré la rareté de mes lettres en aucun moment de ma vie, mes sentiments de fidélité ne changeront. De toute mon âme et toujours je me réjouirai dp vos joies, comme aussi je serai en peine lorsque vous affligent des soucis et des chagrins.

« Ménngez vos nerfs... Car veiller sur notre santé est aussi un de nos devoirs les plus sacrés.

« Nos âmes — je crois pouvoir le démêler déjà — ont une parenté étroite dans la haine commune contre toute bassesse et contre toute injustice. Et cela me réjouit.

« Que toujours je sois atteint d'une véritable fièvre de haine et aussi de rugissements de colère. Cela est vrai. Que parfois de notre misérable et indigne monde extérieur, offrant si peu de joies à mon âme, je me détourne plein de rage et de mépris, oui, cela aussi se conçoit, n'est-ce pas?

« Peut-être un jour viendra-t-il où à mon tour je ferai la paix avec cette lourde terre I Cela sera lorsque toutes les essences de mon Idéal seront consumées à jamais, ces élans éteints dont, avec tant de soin, je nourrissais le feu sacré... Mais ne le souhaitez point 1 — C'est une éternelle énigme que je veux demeurer à moi et aux autres.

« Chère et précieuse vous m'êtes et vous me resterez 1 Car je sais que jamais vous ne doulerez de moi! Avec l'amitié la plus constante je demeure, très vénérée Madame, avec mon cœur éternellement dévoué.

t Votre roi,

t Louis. »

(Ches Loui» II rci de Bavière, par Ferdinand Bac pi 229.)

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