‹ Un roman d'amourChapitre 1 sur 20 · AU DOCTEUR · texte numérisé non relu

AU DOCTEUR

VICTOR DUWEZ

Sans vous, mon bon et cher ami, ce livre n'aurait jamais vu le jour, car c'est à vos soins si parfaits, à votre amitié si dévouée, que je dois d'avoir pu l'entreprendre. Laissez-moi donc inscrire votre nom à sa première page, en guise de sincère remerciement pour tout ce que je vous dois, et comme un faible témoignage de ma vive et reconnaissante affection.

Brnxelles 22 février 1896.

CONTRE L'OTSIVETÉ

L'oisiveté est la mère de tous les vices I Ancien proverbe.

Alors, pas déjà si oisive, cette mère d'innombrables enfants!

Opinion fin de siècle.

L'esprit humain ne peut s'entretenir actif et souple sans un aliment déterminé et permanent. A défaut d'un objectif quelconque conforme à ses aptitudes, celui-ci dût-il même être qualifié de manie, Vintelligence est envahie par la torpeur; elle se rouille et s'endort. Alors commence pour elle la paralysie morale, plus redoutable encore que h paralysie physique.

Que vienne, par malheur, se greffer sur cette disposition personnelle l'influence héréditaire de plusieurs générations livrées à l'oisiveté, ou, si

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l'on préfère, vouées à la vie inutile (toujours si occupée), c'est un miracle de voir Vhomme échapper à ces diverses fatalités, et quà l'heure de la lutte il se trouve en possession d'un cerveau capable de répondre aux légitimes exigences d'un être bien organisé.

Depuis plusieurs siècles, les classes riches n'ont-elles pas trop souvent fait tout ce qu'il était possible de faire pour qu'il en fût ainsi ? Au lieu de pousser leurs enfants au travail, ou seulement à r occupation réfléchie, les parents n'ontils pas presque toujours donné l'exemple de la dissipation et de la frivolité? Quels buts la plupart d'entre eux ont-ils proposés à leurs descendants, hormis la soif des jouissances matérielles, la satisfaction des appétits, la poursuite incessante du plaisir inférieur, et le culte de la vie mondaine ? Par quelles conversations ont-ils éveillé dans ces jeunes esprits l'idée d'un mobile plus élevé, plus digne d'encouragement, que le succès par et pour l'argent, poursuivi sous toutes les formes? Ils sont rares, en effet, ceux d'entre

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les hommes d'' aujourd'hui, nés dans Vaisance, dont le berceau fut gardé 'par une mère assez supérieure de pensée pour réagir contre ces tendances désastreuses! Nulle somme de reconnaissance ne saurait de leur part égaler un pareil bienfait, car ils lui doivent certainement les plus rares et les plus précieux de tous les secours moraux : la juste appréciation de leur médiocrité relative, et le culte du vrai, précieusement gardé au milieu de V atmosphère morale absolument faussée où se traîne Vexistence de tant de riches. Aussi la plus cruelle punition dont soient frappés les pères, est-elle de retrouver dans leurs enfants, — trop souvent développés et accentués encore par l'hérédité, — les passions et les vices auxquels ils se sont abandonnés eux-mêmes. C'est, ici-bas, pour les parents coupables, le véritable châtiment de Dieu.

Quelles ont été les conséquences d^aussi déplorables exemples, d'aussi funestes enseignements? Le code de la convention s'est augmenté sans cesse de nouveaux articles, tandis que Vencoura-

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gement et presque le droit aux vocations spéciales, à r individualité, diminuaient chaque jour. Et jamais, pourtant, le manque de personnalités, de caractères trempés, de natures fortes, ne s'est fait sentir davantage !

Absorbée par ses prétendus devoirs, usages et plaisirs, — 'presque tous factices ou stériles, — la société, c'est-à-dire le nombre , a transformé peu à peu la vie générale de certains milieux en une sorte de manège, où, de Venfance à la mort, riiomme vient tourner à son heure et à son rang social. Il y occupe une place déterminée entre son prédécesseur et son successeur, et il serait parfois for difficile de distinguer les uns des autres ces parfaits échantillons d'un unique et très défectueux modèle, tous identiques, tous articulés en perfection, et débitant tous, sans broncher et à première invitation, le lamentable questionnaire des salons, demandes ou réponses, à volonté!

Aussi, la vie si creuse, si conventionnelle, si vide, si banale, et surtout si particulièrement étroite et bornée, d'un grand nombre de gens de

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loisir, de ceux que rien n'intéresse, pas même les œuvres sociales, ou qui n^ occupent aucun poste utile, — ceci spécialement dans les petits pays, où beaucoup de carrières, si nobles pourtant, sont dédaignées, — cette vie a-t-elle créé chez la plupart d'entre eux une sorte dankylose partielle du cerveau. Sauf pour quelqu£S cases décoratives et secondaires, — parfois les seules entretenues et alimentées depuis des générations, — r organe ne fonctionne plus guère. Et s'il est vrai, comme certains savants l'affirment, que, pour vivre sur la terre, nos premiers ancêtres soient descendus du haut des dômes de verdure qui les abritaient, beaucoup de leurs héritiers présents seraient bientôt dignes de remonter vers leurs berceaux aériens. Ils y trouveraient un asile plus approprié à leur valeur présente, quau milieu de la petite partie cultivée et intelligente du monde contemporain, dont ils se croient cependant la plus incontes^ table élite!

Quelle responsabilité pour les classes qui

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doivent l'exemple, et le doivent à tant de titres, que cette navrante infériorité, rendue plus sensible encore par d'ineffables prétentions! Pourquoi tous les hommes vraiment maîtres de leur direction par leur fmHune ou par leur indépendance morale, ne font-ils pas servir les avantages dont ils disposent à la défense, pour euxmêmes et pour leurs descendants, de cette liberté individuelle, but, et prétexte aussi, depuis le commencement du monde, de presque toutes les discordes humairies? Au lieu d'étouffer, sous une formule à la portée des inintelligences les plus accomplies, tous les côtés personnels, toutes les facultés spéciales, n est-ce pas dans ces inilieux que devraient, au contraire, naître et se développer par r encouragement soutenu, les vocations particulières, les dons, — ce mot si mal compris, — qui, dans les classes moins favorisées, ne peuvent souvent triompher des obstacles que leur oppose la vie matérielle ?

L'orgueil, la vanité, l'arrogance, la morgue, la pose, tels sont, le plus souvent, les principaux

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fléaux engendrés par l'argent. Ils annulent sans relâche la bonne et légitime influence quil pourrait et devrait exercer. Leurs manifestations permanentes, si grotesques souvent, si puériles toujours, ont plus nui, de notre temps, à l'entente sociale, que tous les autres motifs de désaccord réunis.

Et pourtant, si Vamhition bien comprise dirigeait les hommes, — puisqu'il en faut, paraît-il, pour les stimuler, — si elle leur donnait d'utiles conseils, au lieu de les pousser, tout au rebours, à des allures inacceptables et à des actes dont le ridicule échappe seulement à ceux qui les commettent, les ambitieux se souviendraient que les plus parfaits courtisans, les plus brillants héros de salons, les plus accomplis diseurs de riens, à peine disparus, sont aussitôt oubliés. Et si cet absurde mobile d'orgueil, qui gouverne tant de gens, prétend néanmoins avoir satisfaction, il en est autrement^ rappelons-le, même pour le plus modeste des manœuvres, s'il laisse une trace sérieuse de labeur, par l'application patiente de

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ses dons. Si médiocres quils soient, leur emploi crée parfois un jalon, établit tout au moins une étape, et mieux vaut en tout cas ce grain de sable dans Vinfini du travail humain, que le néant moral de certaines existences.

Dans V espoir d'y échapper, si Von tente, reconnaissant l'impossibilité de s'élever jusqu'aux sommets, de découvrir dans une science ou dans un art quelconque une voie peu suivie, un sentier inconnu ou mal exploré, on en trouve toujours. Le coin le plus modeste, la partie la plus dédaignée, peuvent être utilisés. Et si même on écarte les sciences, jugées trop fortes ou trop abstraites pour le cerveau des riches (!), la peinturé, la musique, la gravure, la sculpture, — pour ne parler que d'elles, — n'offrent-elles pas des ressources assez abondantes et assez variées pour que des esprits libres de se diriger au gré de leurs inclinations, y trouvent l'emploi de leurs aptitudes ou de leurs efforts intelligents ? Mais, nous objectera-t'on peut- être, si cette théorie de travail était appliquée, elle ne produirait que des

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artistes-amateurs, cette plaie de tous les temps. La réponse à faire est toute simple. Il ne faut pas travailler en amateur, mais bien en ouvrier de son art, et certes, on trouverait facilement quelques trop rares exemples à citer de ce fécond labeur parmi les personnalités d'aujourd'hui, qui, vivant dans les hautes sphères de la société, occupent néanmoins un rang incontesté dans le groupe des artistes de profession, que ceux-ci soient graveurs, peintres ou sculpteurs.

Quant à la littérature, elle est plus accessible encore, car ses formes, ses ressources et ses modes d'action se nomment légion. Aussi, à défaut d'esprit créateur, ou de puissance inventive, le chercheur le plus humble peut-il trouver à glaner dans les sillons d^autrui, et en rapporter parfois une moisson d'autant plus précieuse qu'elle nest pas tombée de sa propre plume. Il passera peutêtre sa vie entière sans que personne autour de lui s intéresse à ses recherches. Ni les siens, ni ses amis les plus chers ne comprendront ses travaux; tous le railleront sans cesse, sur le temps perdu

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par lui à fouiller les océans sans fond du papier noircit au lieu de l'employer à courir le lièvre, ou bien à mener ^ jusqu'à la fin de la vie, dans quelque milieu invraisemblablement inintellectuel au x/x* siècle, Nnexprimable existence des salons et des clubs de petite ville.

Mais, en revanche, quel secours pour sa vie morale ne devra-t-il pas à ses lectures, à ses études? Que de fois ne l' arracheront-elles pas à la douleur^ à la désespérance ? Pour certains hommes, il peut suffire, en plus d^une occasion, d'aune aide de ce genre, pour transformer leur nature et leur éducation. Chez ceux-là, le sentiment de leur peu de mérite naît bientôt après la découverte et la fréquentation des esprits supérieurs. Alors, à leur contact, Vintelligence s* élargit ; rignorance, trop souvent inaperçue, se révèle tout entière; cest l'heure où, les dernières illusions natives s'éteignent en face de tant de beaux génies, de tant d^ œuvres consaci^ées; c'est r heure aussi où Von apprécie pour toujours, à sa juste valeur, sa mince personnalité.

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Puis, arrivé au soir de la vie, on découvre quelqupfois alors quon Va passée, à plus d\m point de vue, dans des conditions exceptionnellement heureuses, grâce à de prétendues manies, à des goûts véritables, autour de soi souvent très attaqués, très décriés, très ridiculisés même, et qui, par leur culture persévérante et prolongée, sont parvenus au rang de connaissances spéciales. Enfin, ce qui vaut bien mieux encore, ces occupations sont parfois devenues un soutien sans égal, dans toutes les épreuves que la destinée épargne d'autant moins peut-être aux travailleurs, que, sans s'en douter eux-mêmes, ils sont plus efficacement armés pour les supporter.

Il n'est pas défendu, d'ailleurs, d aspirer au chef-dUeuvre, même avec la conviction de n'y jamais atteindre, d'autant plus que, de nos temps surtout, les salons nen produisent guère. C'est dans les greniers, dans les taudis sans pain et sans feu, qu'ils éclosent le plus souvent. C'est la revanche des mansardes sur les palais, revanche légitime, celle-là, puisqu'elle est le prix

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de la souffrance, de reffort, du courage et de la volonté. Seuls, ceux qui ont connu la lutte, peuvent apprécier combien ici bas, malgré tant d'apparences contraires, là encore Véternelle justice récompense souvent avec équité.

Vincertitude même du succès ne serait pas une raison, du reste, pour ne point entreprendre une œuvre quelconque, dans la mesure de ses forces et de ses moyens. Sans prétendre à V immortalité, à la célébrité, ni même à la notoriété, on peut, on doit développer ses aptitudes, et, sHl le faut, rouvrir une à une les cases de son cn^veau, à demi paralysées par le défaut d'usage. Cest un emploi du temps qui vaut bien une partie de chasse, une partie d'écarté, une partie carrée, et même une journée passée aux courses, ces dernières par malheur destinées seulement à favoriser le perfectionnement de la race chevaline. Par rapport à certains produits de la race humaine, il serait grand tem.ps de chercher un moyen de relèvement analogue à celui quon emploie si patiemment pour les chevaux, car les

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premiers le méritent au moins autant, et semblent en avoir encore plus besoin, la majorité des hommes s' entendant pour leur nuire, et presque personne n^ apparaissant pour essayer de les améliorer.

19 novembre 1892.

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