COMMENT HONORE DE BALZAC CONNUT MADAME HANSKA
Le 28 février 1832 fut peut-être le jour dont la trace s'imprima le plus profondément dans l'existence dévorante de Balzac.
Mais avant d'aborder le récit d'un des épisodes les plus inconnus de sa vie, il nous faut jeter un coup d'œil sur sa situation, à la date que nous venons d'indiquer.
Après de longues années de luttes, d'échecs de tous genres et de tentatives de toutes sortes pour conquérir sa place au soleil et se faire un nom, l'écrivain goûtait
enfin, depuis bientôt deux ans, les joies du succès, tout en rêvant d'obtenir le triomphe complet. Mais celui-là devait toujours lui faire défaut, et son tombeau seul obtint ce rayon de gloire qu'il a si bien nomme luimême : « le soleil des morts I »
Comme toutes les aurores, l'éveil de la chance, les premières caresses de la fortune, sont doués d'une puissance de séduction et de charme que la renommée la mieux établie ne ramène jamais. Aussi Balzac, si longtemps raillé et dédaigné, savourait-il plus que personne ces tardifs sourires de la destinée. Sa vanité lui rapportait enfin autre chose que des blessures et des rancœurs, et l'immense orgueil de son œuvre, dont il fut toujours dévoré, se manifestait chez lui plus naïf et plus absorbant que jamais.
Si le Dernier Chouan (les Chouans) avait déjà attiré sur lui l'attention de la critique et du public, l'apparition de la Physiologie du mariage fut en réalité le premier jalon
UxN ROMAN D AMOUR O
sérieux de ce changement de fortune. Parue en décembre 1829, sans nom d'auteur, elle avait soulevé des discussions passionnées. L'œuvre n'était pas faite, il faut l'avouer, pour attirer à Balzac l'approbation et l'appui des femmes, une des choses qu'il préconise pourtant le plus souvent dans ses livres. Le cynisme de la pensée y est à peine voilé sous une forme presque constamment ironique.
Deux femmes cependant, toutes deux âgées déjà en 1829, madame Hamelin et madame Sophie Gay, passent pour avoir inspiré cet ouvrage, et même pour en avoir dicté en quelque sorte les anecdotes les moins flatteuses pour leur sexe.
Il y eut donc une levée de boucliers, ce qui ne nuisit en rien au succès du livre ni a sa vente. Alors, pour ramener à lui ce public féminin qui devait elre désormais le meilleur défenseur de ses écrits, Balzac s'empressa de publier les Scènes de la vie privée, Vonyvdgele plus pur peut-être d'inspiration, et presque toujours le plus chaste de forme, qui soit sorti de sa plume. 11 ne s'agit pas, bien entendu, des Scènes de la vie privée, telles que la Comédie humaine les ren-
ferme aujourd'hui. En effet, les deux volumes, parus en avril 1830, sous le titre qu'il donna plus tard à tout le premier livre de ses Études de mœurs, contenaient seulement la Vendetta, les Dangers de Vinconduite, le Bal de Sceaux ou le Pair de France, Gloire et Malheur, la Femme vertueuse et la Paix du ménage.
Cette fois, les femmes furent conquises sur-le-champ. Aucun écrivain n'avait rendu jusqu'alors avec cette délicate perfection certaines nuances de sentiments exclusivement féminins, et cela, quatre mois seulement après avoir publié une œuvre que la plupart de ses lectrices traitaient de pamphlet.
Le succès des Scènes de la vie privée décida peut-être de l'avenir de Balzac, car il vit affluer dès lors, de la part des directeurs de journaux et de revues, les demandes de collaboration. Ses pressants et éternels besoins d'argent l'obligèrent à exploiter immédiate-
ment ce succès, en acceptant toutes les propositions, qu'elles lui vinssent des défenseurs ou des adversaires de ses propres opinions. On le vit donc donner sa prose aux publications les plus diverses et les plus opposées. Monarchiste à la Mode, satirique impitoyable de la royauté à la Caricature, critique de mœurs à la Silhouetle, il trouvait encore moyen de se créer une quatrième incarnation dans les Lettres sur Paris, qu'il insérait sans les signer dans le Voleur. Pendant ce temps, il écrivait, en outre, de nombreuses pages pour la Revue de Paris, tout en travaillant enfin à la Peau de chagrin, qu'il fit paraître en août 183 L
Cette dernière composition, encore une fois si différente de ses aînées, causa une surprise non moins vive, et fut de nouveau passionnément attaquée et défendue. Balzac ne s'en plaignit pas, car, grâce à ces violentes discussions, il vit grandir rapidement son nom et sa renommée. Mais c'est à par-
tir de cette époque que la critique presque tout entière s'acharna contre lui, et ce parti pris, dont il s'était d'abord peu soucie, finit par lui causer des amertumes et des blessures sans nombre.
Il y avait alors dans l'Europe entière une élite intellectuelle féminine dont il n'existe plus guère d'équivalent aujourd'hui. Depuis cette époque, tout tendit à la faire disparaître de la société, et la vie moderne, sans culture, sans loisirs, sans autres objectifs que des buts matériels, n'y a que trop bien réussi.
En Russie surtout, dans cette France du Nord où le culte de la langue et des arts français s'était, plus que partout ailleurs, conservé intact, les ouvrages de Balzac
éveillèrent d'ardentes sympathies et de vives curiosités. Combien de grandes dames désœuvrées, vivant loin du monde, au fond de leurs immenses terres, dans ces splendides châteaux princiers d'Ukraine ou de Volhynie, éloignées par la distance de tout commerce humain, combien d'entre elles ont trouvé dans ces premières œuvres du grand romancier un secours moral, et presque une consolation ! En France, d'ailleurs, l'impression fut la même, et plus d'une lectrice, poussée par l'intérêt que lui inspirait l'auteur de ces livres si neufs et si variés, lui écrivit mystérieusement et l'interrogea sans scrupule, en se cachant sous un masque plus ou moins bien attaché. La marquise de Castries fut ainsi Tune des premières correspondantes anonymes de Balzac, dont la réponse, imprimée aujourd'hui dans sa Correspondance, fait comprendre sans peine de quelle nature élaient les questions qui lui avaient été posées. Madame de Castries, du
reste, ne larda pas à se faire connaître, et ses relations avec le jeune écrivain continuèrent désormais au grand jour.
Il n'en pouvait être de môme pour une admiratrice presque toujours confinée au fond de l'Ukraine dans le château de son mari, et privée de tout moyen d'envoyer secrètement une lettre en France.
Or, telle était, en 1831, la situation de celle qui, dix-neuf ans après, devait épouser Balzac, arrivé à la période finale de la maladie qui l'emporta quatre mois après, et, par ce tardif mariage, lui apporter le dernier bonheur de sa vie.
Descendante d'une des grandes familles de la Pologne, la comtesse Eveline (dite Eve) Rzevvuska vint au monde au château de ses parents, nommé Pohrebyszcze ^ , dans le gouvernement de Kiew, selon les uns le 25 décembre 1803/6 janvier 1804, et selon les autres deux ans plus tard, le 2o décembre 4 805/6 janvier 1806. Balzac étant né, comme on sait, le 20 mai 1709,