CHARLES SCHILLER
» Et, dès le lendemain [26], on lisait dans la Patrie [datée du mercredi 27] :
» La pièce du Gymnase (Mercadet), suspendue hier par ordre de M. le ministre de rintérieur, a reparu aujourd'hui sur Vaffiche après avoir subi quelques changements.
)) Nous sommes heureux de ce dénoûment. Il eût été cruel de voir la direction du Gym-
nase privée des résultats avantageux que doit lui procurer l'oeuvre du célèbre romancier, si bien comprise, si bien rendue par les pensionnaires de M. Montigny.
» Beaucoup de bruits ont couru au sujet de cette suspension momentanée. Il paraît que le premier jour les acteurs, par suite d'un excès de mémoire, ont eu l'imprudence de livrer au public des mots, des passages qui avaient été supprimés par la commission d'examen.
» Ce fait est grave. Nous ne saurions trop engager les artistes à ne pas compromettre les intérêts de leurs directeurs par de semblables oublis. L'autorité est armée de mesures de répression très sévères, et il est inutile de la mettre dans le cas d'en faire usage.
» Mais, d'un autre côté, nous dirons à l'autorité de ne pas pousser jusqu'à l'extrême les conséquences de son droit. Lorsqu'une pièce a été approuvée par la commission
d'examen, lorsqu'elle a été autorisée, représentée sans exciter le moindre désordre, le moindre scandale, pourquoi la suspendre, menacer de l'interdire? Les intérêts des directeurs, des auteurs, des artistes seraient sacrifiés s'il en pouvait être souvent ainsi. A la commission, une omnipotence complète avant la représentation d'un ouvrage; mais, quand il a été examiné, approuvé, il faut que le gouvernement accepte la position qu'il a faite lui-même. D'extrêmes désordres pourraient seuls justifier sa conduite dans un semblable cas exceptionnel.
» M. d'Ennery, qui ne dissimule plus le rôle de collaborateur de Balzac dans cette affaire, a dû se donner beaucoup de mouvement pendant vingt-quatre heures pour conjurer l'orage qui menaçait Mercadet, Ses démarches, celles de M. Montigny, quelques concessions faites à propos, ont eu un heureux résultat .
» Les souvenirs de Turcaret, de l'Agiotage^
de Duhautcours et de tant d'autres ouvrages où les mœurs d'une certaine partie de la société ont été présentées sous un triste, mais véritable jour, n'ont pas peu contribué sans doute à la favorable décision du ministre. La comédie ne peut vivre que de travers, de vices, de ridicules, et, en vérité, le monde de la Bourse et des affaires est si riche, sous ce rapport, qu'il ne doit pas se plaindre s'il est montré de temps en temps au public tel qu'il est.