DANS « LA COMÉDIE HUMAINE
Le choix et rapplication des noms altri- Ijiiés aux personnages dans les œuvres d'imagination, sont devenus de notre temps pour leurs auteurs, sinon des obstacles absolus, du moins de très sérieuses difficultés.
Faut-il en rechercher et en trouver la cause première, spécialement dans la diminution des facultés inventives chez nos contemporains immédiats, plutôt que dans le nombre excessif de romans publiés en ces
dernières années? Nous l'ignorons. Mais le fait est incontestable, et presque aucun jour ne se passe sans qu'il ne s'en produise un nouvel exemple, apportant quelque preuve de plus à l'appui de notre observation.
Tantôt c'est un nom qu'il faut modifier dans un ouvrage en cours de publication ou dès sa réimpression en volume; plus souvent encore, c'est celui d'un ou de plusieurs personnages d'une œuvre dramatique qu'il faut remplacer, et cela parfois même pendant la période de ees représentations. Incessantes sont les réclamations de ce genre, à ce point que les pauvres écrivains ne parviennent plus à satisfaire aux exigences, presque toujours fort puériles, il faut l'avouer, des mécontents.
En présence de ces plaintes, de ces prétentions, sans cesse renouvelées et sans cesse croissantes, une de leurs victimes avait songé sérieusement à ne plus désigner à la scène les enfants de son cerveau autrement
que par de simples numéros. C'eût été là un moyen radical pour écarter, en effet, toute difficulté. Mais, par contre, combien l'intérêt et la clarté de l'œuvre, — sans parler en outre de sa physionomie particulière, — n'eussent-ils pas souffert de l'emploi de ce procédé, exclusivement mathématique I
D'ailleurs, cette question a tenu de tout temps une place importante dans la composition des ouvrages d'imagination, dont quelques-uns durent peut-être au brillant état civil de leurs héros une part de popularité et de succès. Ainsi, leur incontestable valeur intrinsèque mise hors de cause, n'est-il pas permis de supposer que Don Quichotte, Gil Bios, Manon Lescaut, Clarisse Harlowe, de même que bon nombre d'oeuvres plus récentes, ont pu bénéficier, dans une certaine mesure, de l'heureux choix des noms destinés à incarner leurs principaux acteurs?
llli LA PHYSIONOMIE DES NOMS
Mais après l'énorme consommation faite de qualificatifs imaginaires, il semble maintenant que tous aient été formulés, et que la faculté d'en inventer de nouveaux soit, sinon tout à fait annihilée, du moins fort affaiblie chez les romanciers actuels. La même preuve de fâcheuse stérilité nous est du reste tout aussi fréquemment donnée par les musiciens du jour, chez qui la mélodie, — cette seule raison d'être delà musique, — n'existe même plus à l'état d'embryon.
Personne autant qu'Honoré de Balzac ne s'est, en notre siècle, préoccupé de cette question des noms. Aussi n'écrivait-il aucun ouvrage sans établir d'abord, avec le plus extrême scrupule, l'état civil de tous ses personnages, ni sans s'être livré à de minutieuses investigations pour en déterminer soigneusement, à ses propres yeux, l'origine et le sens précis.
Dans ses souvenirs sur Balzac, Léon Gozlan a fait, avec sa verve habituelle, le récit
LA PHYSIONOMIE DES NOMS il7
de la poursuite et de la découverte qu'après une recherche passionnée ils firent ensemble du vocable de : Z. Marcas, ainsi que de la joie exubérante qui s'empara du grand écrivain en l'apercevant sur une enseigne de tailleur. L'auteur de la Peau de chagrin s'empressa, du reste, de consigner dans Z. Marcas son opinion sur l'importance et l'intérêt des noms, et cette page curieuse mérite vraiment d'être relue. Quoique Léon Gozlan l'ait déjà citée dans son travail, nous allons la reproduire de nouveau, préférant mettre sur-le-champ ces lignes sous les yeux du lecteur, plutôt que de le renvoyer à la nouvelle du maître :
« Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z, qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses lettres, et qu'il n'oubliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre de Talphabet oiïrait à l'esprit je ne sais quoi de fatal.
» Marcas! Répélez-vous h vous-même ce
nom composé de deux syllabes ; n'y trouvezvous pas une sinistre signifiance? Ne vous semble-t-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé? Quoique étrange et sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité; il est bien composé; il se prononce facilement; il a cette brièveté voulue pour les noms célèbres. N'est-il pas aussi doux qu'il est bizarre? Mais aussi ne vous paraît-il pas inachevé? Je ne voudrais pas prendre sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des hommes, il est de secrètes et d'inexplicables concordances, ou des désaccords visibles, qui surprennent; souvent des corrélations lointaines, mais efficaces, se sont révélées. Notre globe est plein; tout s'y tient. Peutêtre reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.
» Ne voyez-vous pas dans la construction du Z une allure contrariée? Ne figure-t-elle
pas le zigzag aléatoire et fantasque d'une vie tourmentée? Quel vent a soufflé sur cette lettre qui, dans chaque langue où elle est admise, commande à peine à cinquante mots? Marcas s'appelait Zéphirin. Saint Zéphirin est très vénéré en Bretagne. Marcas était Breton.
» Examinez encore ce nom : Z. Marcas I Toute la vie de l'homme est dans l'assemblage fantastique de ces sept lettres. Septl le plus significatif des nombres cabalistiques! L'homme est mort à trente-cinq ans; ainsi sa vie a été composée de sept lustres. Marcas! N'avez-vous pas l'idée de quelque chose de précieux qui se brise par une chute, avec ou sans bruit? »
Cette étude attentive des noms, Balzac l'appliquait, nous l'avons dit, aux héros et aux héroïnes de toutes ses œuvres. Il prétendait même indiquer le rang occupé dans la société par chacun des acteurs de la Comédie humaine, rien que par l'euphonie ou
la rudesse des sons réunis dont il composait le dénominatif qui lui servait à les baptiser.
Les classes sociales étaient de son temps beaucoup plus tranchées et beaucoup plus caractérisées qu'aujourd'hui. Aussi le grand romancier n'eût-il jamais consenti, par exemple, à décorer une de ses grandes dames authentiques d'un nom dépourvu de sonorité et de prestige, et recourait-il au procédé contraire pour caractériser ses bourgeois, ses artistes, ses gens d'affaires, en un mot, toutes les personnalités moins brillantes de son grand drame.
Dans leur intéressant volume, le Répertoire de la Co7nédie humaine, MM. Gerfberr et Christophe ont dressé la liste de tous les noms inscrits dans l'ouvrage du maître.
Quoique le nombre en soit considérable, ce n'est là pourtant qu'une partie de ceux qu'il avait trouvés. D'autres encore, gardés en réserve, selon son habitude, devaient être seulement utilisés quand la conception
de l'œuvre à laquelle il destinait chacun d'eux, aurait été assez avancée pour qu'elle pût quitter son cerveau, et naître sous sa plume à la vie des chefs-d'œuvre.
Parmi les sources qu'il a le plus souvent consultées et mises à profit, il faut citer en première ligne Y Armoriai des familles nobles de la France, Il y recherchait avec soin celles dont les noms étaient éteints, et s'en servait ensuite, en leur faisant tout au plus subir quelques très légères modifications orthographiques ou autres.
Parfois aussi, c'était celui d'une ville, d'une terre ou d'un château qu'il attribuait à toute une famille. Le nom de Langeais, par exemple, porté par un charmant manoir tourangeau, fut ainsi détourné de sa véritable application pour être donné sans scrupule à l'héroïne du second épisode de r Histoire des Treize, et celui de Négrepelisse, que l'orgueilleuse Anaïs, la muse du héros des Illusions perdues, avait échangé avec tant
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de regret contre le qualificatif bien moins sonore de Bargeton, est en réalité le nom d'une ville du Tarn-et-Garonne, connue surtout par une sorte de cotonnade, fabriquée dans ses murs et appelée comme elle. 11 serait facile de multiplier les exemples d'ingénieuses combinaisons analogues employées par le romancier. Il n'arrivait cependant pas toujours à saisir d'emblée la forme définitive du nom qu'il poursuivait.. Ainsi, en 1839, lors de la première mise au jour de IJéatrix ou les Amours forcés, de ce roman qui met en scène des personnalités bien connues, Balzac ne parvint pas à trouver absolument la dénomination qu'il rêvait pour l'héroïne, puisque, dans la version originale de l'ouvrage, il l'appelle d'abord la marquise de Rochegude. Plus tard, seulement, il inventa définitivement pour elle ce nom de Rochefide, si félin, qu'il semble distiller par chacune de ses lettres la ruse et la perfidie.
C'est vers 1843 qu'il dut fiiire cette heureuse découverte, car, à cette date et à propos de modifications à exécuter lors de la réimpression de Béatrix et de plusieurs autres œuvres, on peut lire dans un carnetalbum, dont nous parlerons plus loin :
« Rochefîde, au lieu de Rochegude. » Et Balzac hésite encore entre le premier de ces deux vocables et celui de Rochetudel
Peut-être aussi, lors de la première publication de Béatrix, la famille de Rochegude existait-elle réellement, et ses membres réclamèrent-ils auprès de l'auteur. A l'appui de ces hypothèses, nous signalons deux volumes fort rares, qui sont signés : de Rochegude. Ils parurent à Toulouse en 1819, et portent pour titres : Essai d'un glossaire occitanien et le Parnasse occitanien. Nous croyons même qu'une branche tout au moins de cette maison subsiste encore aujourd'hui.
Balzac, en tout cas, ne modifia pas ce
nom dans un Grand Homme de province à Paris, ouvrage dans lequel le vieux marquis de Rocliegude, possesseur, en 1821, de six cent mille francs de rente, offre sans succès à Coralie, — du moins celle-ci l'affirme, — un coupé et son cœur!
D'autres fois, il s'emparait de noms véritables, en même temps que de leurs adjonctions de titres ou de charges, pour les transformer entièrement, soit en les divisant, soit par tout autre moyen. Ainsi, par exemple, le nom de l'évèque de Pamiers, Henry de Sponde, qui vécut de 1568 à 16i3, lui servit à baptiser deux de ses personnages : le Vidame de Pamiers et l'abbé de Sponde.
Il songea pendant longtemps aussi à emprunter à cette famille de Sponde les héros de la Fleur des pois (le Contrat de mariage). Dans cet ouvrage, mademoiselle Cormon devait, s'il faut en croire M. Félix Davin et son Introduction aux Études de
mœurs, datée du 27 avril 1835, se trouver « aux prises avec M^ de Sponde » ; il ajoute ensuite : « La Fleur des pois, que l'auteur doit publier incessamment, est encore une histoire vraie, jumelle d'Eugénie Grandet. Là, le cadre est la province. Mademoiselle Cormon, cette fille qui se marie à quarante ans avec un fat; ses malheurs, l'avenir de ses enfants, composent un drame aussi terrible par ce que l'auteur dit que par ce qu'il tait. Ce sera le second chant d'un poème commencé dans Eugénie Grandet et que l'auteur finira, sans doute. Mais à cette fleur odorante et fine, nous devons laisser et l'exquise fraîcheur de son arôme et son velouté. » Madame de Sponde, — sans doute mademoiselle Gormon, — est également nommée dans cette môme Introduction. Mais, pourtant, ni elle ni son mari ne figurèrent jamais dans la Comédie humaine, tandis que mademoiselle Cormon y devint l'héroïne de la Vieille Fille, Quant à la Fleur des pois, ce
sont de tout autres personnages qui apparaissent dans cette œuvre.
Enfin, lorsqu'il rencontrait un nom réel ayant encore un représentant, mais dont Tharmonie ou l'aspect lui paraissait tout spécialement caractéristique, il avait pour système de l'employer à la première occasion, en lui faisant subir une très légère déformation. Tel, par exemple, celui de Gambara, qui sert de titre à l'une de ses Études philosophiques, dans laquelle la musique joue un rôle important.
A cette époque, il y avait à Paris un éditeur de romances, appelé Gambaro, et sans doute, en cherchant bien, on trouverait encore ce nom gravé sur le titre de plus d'une ancienne mélodie italienne. Sa sonorité frappa probablement Balzac, qui s'en empara sans autre forme de procès, se contentant de mettre au féminin sa désinence masculine primitive, afin d'éviter touta possibilité de réclamation.
Néanmoins, il se pourrait aussi que l'auteur de Gambara, dont la première apparition remonte à l'été de 1837, eût entendu lors de ses voyages en Italie, — précisément en 1836 et au printemps de 1837, — prononcer ce nom, très connu dans la Péninsule.
Il ne se bornait pas, du reste, à inventer des noms pour les seuls acteurs de la Comédie humaine. Il en fabriquait encore pour son usage personnel. Sans parler de lord R'hoone, d'Horace de Saint-Aubin et de tous ses autres pseudonymes de jeunesse, ni de la célèbre : « Madame veuve Durand », nous possédons toute une suite de lettres d'Emile de Girardin, — relatives, en 1836, à la publication de la Vieille Fille dans la Presse, — qui sont adressées au maître sous le nom d'A. de Pril, au moment où, pour fuir la garde nationale et... les gardes du commerce, il était allé se cacher au n° 13 de la rue des Batailles, à Ghaillot. Plus tard,
installé à Passy, il so faisait adresser parfois ses lettres sous le couvert supposé d'un M. de Brugnol imaginaire, dénomination dont il avait aussi affublé sa femme de charge, alors que son état civil véritable portait tout simplement le nom de Breugniol.
Nous venons de parler d'un carnet-album 011 l'auteur de Pierrette inscrivait au jour le jour certaines observations relatives à ses œuvres, et surtout à leur réunion dans la Comédie humaine. C'est un petit album oblong, recouvert en papier rose gaufré, entièrement composé de feuillets de papier bleuâtre, tout à fait conforme à celui dont il se servait vers 1841-1843, pour ses manuscrits. Cet album porte, imprimé sur papier noir verni, et collé sur le plat de la couverture, cette sorte de titre, divisé conformément au tableau suivant :
Noies
sur le classement et P achèvement
(les œuvres.
Personnages. — Armoiries. — Noms.
Changements à faire,
et
oublis.
Par malheur, c'est à peine si quelques pages de cette précieuse relique sont couvertes de l'écriture de Balzac, et plusieurs des sujets indiqués, — les armoiries, par exemple, — n'y sont point traités. Mais, en revanche, on y trouve de très curieux renseignements sur le classement et l'achèvement de la Comédie humaine, et toute une série de noms recueillis à l'avance, et destinés à prendre place dans les œuvres futures. Ce carnet-album doit avoir été commencé vers 1841 ou 1842.
Dès les premières pages, immédiatement au-dessous de Tobservation, — portant la date de 1843, — que nous avons déjà fait connaître sur la marquise de Rochefide, nous en trouvons une autre, qui est relative à Rastignac, l'un des principaux personnages de ce monde fictif, auquel Balzac a donné la vie supérieure des créations de l'esprit . Mécontent, bien à tort, ce nous semble, de l'aspect ou de l'accentuation de ce nom, l'auteur du Père Goriot prend note d'écrire à l'avenir : « Ghastignac, au lieu de Rastignac ». Par bonheur, ce changement n'a pas été exécuté, et « Rastignac » a gardé sa résonnance si énergique et d'un accent si âprement cynique.
Rastignac, du reste, n'est pas davantage un vocable inventé, car une demoiselle de La Rochefoucauld-Doudeauviile, née à Paris, le 20 décembre 1781, et décédée le 16 novembre 1802, épousa en effet un M. de Rastignac.
Il en est de même pour le nom de Lenoncourt qui, lui non plus, n'est pas imaginaire. En effet, tout au commencement du XVI ^ siècle, Tours avait pour archevêque Robert de Lenoncourt, et son frère Jean était trésorier du Chapitre de la ville. Balzac n'eut donc pas à chercher loin pour trouver cette famille ni pour la présenter à ses lecteurs, après avoir uniquement ajouté un titre ducal à son état civil authentique. Notons, toutefois, qu'une de ses branches apparaît néanmoins dans la Comédie humaine sous le dénominatif modifié de Lenoncourt- Givry,
Une autre page de l'album est tout entière consacrée à Tenregistrement de noms qui, pour la plupart, n'ont jamais servi. Après les Savaron de Savarus, les Portenduère, les Solvet, effacés ceux-là puisqu'ils ont pris place dans la Comédie humaine, nous en trouvons plusieurs autres, dont, ainsi qu'on va le voir, quelques-uns sont vraiment typiques :
Julia-Eliza.
Courmansel.
Boudias.
Vincent.
Boudron.
Baigles.
Verteil.
Stanislas.
De Mérignac.
Léopold- Joaclîi m .
Dutordoir.
Ilurepot.
Élie-Gonstant.
Puis, au bas de la page, suivis de deux autres non encore inscrits dans l'album, deux de ces noms sont repris et complétés de la manière suivante :
Maréchal Mérignac, duc de Carniole.
Ilurepot, comte de Stemberg.
Lenoir, prince de Parme.
Baron Minard.
Quant à ce dernier, nous avons découvert que Balzac le transforma plus tard en baron
Sinard, voulant en faire alors l'un des principaux personnages d^Entre Savants, cette grande scène de la vie parisienne inachevée, qui l'occupa si longtemps, et dont il ne subsiste qu'un important fragment, demeuré inédit jusqu'ici. Ce nom de Minard, dépouillé de son titre de baron, se retrouve d'ailleurs dans trois œuvres du maître : les Employés, Mer cadet et les Petits Bourgeois,
Quel intérêt ne présenteraient pas aujourd'hui quelques détails émanés du créateur luimême sur toutes les individualités auxquelles ces noms étaient destinés, quand on songe quel esprit de suite, quelle réflexion et quelle méthode Balzac, comme on Ta vu, apportait à leur choix, essayant, si l'on peut s'exprimer ainsi, de donner à chacun d'eux une vague similitude extérieure avec la personne morale du type auquel il l'appliquait.
Faute de renseignements quelconques, nous nous sommes amusé à chercher les mots de ces énigmes toutes spéciales, et, sans
L4 PHYSIONOMIE DES NOMS 13o
nous flatter de les avoir trouvés, voici néanmoins quelques-unes de nos inductions.
Balzac aimait, on le sait, les noms composés, tels, par exemple, que celui de Marie- Gaston, des Mémoires de deux jeunes mariées. Il les attribuait d'ordinaire à des êtres jeunes, aimants, poétiques, et doués d'âmes nobles et élevées. Nous nous figurons donc Julia-Eliza, Léopold-Joachim et Elie-Constant, — ce dernier dénominatif à rapprocher de Constance-Victoire (madame Hanska), à qui sont ainsi dédiés les Petits Bourgeois, — comme les héros d'une œuvre imprégnée uniquement de pa?sion idéale et de poésie, d'une sorte de Séraphita française, d'où toute fange terrestre eût été bannie.
Courmansel, au contraire, nous apparaît comme un Parisien pur sang, un homme (lifljcile à persuader et, par conséquent, à duper. Sceptique, habile à l'attaque aussi bien qu'à la défense, il nous attire pourtant par un côté bon enfant, né de sa philosophie
supérieure et de la certitude de sa force, qui lui permettent de ne craindre rien ni personne.
Dutordoir, — quel nom heureusement trouvé! — nous ravit surtout par les dessous compliqués qu'il fait prévoir chez celui qui l'eût porté. Nous l'apercevons à merveille, ce Dutordoir, disgracié de sa personne, engagé dans d'innombrables spéculations véreuses et souterraines, — car en ce temps-là on n'opérait pas encore au grand jour, — détordant èn nature véritable et la déguisant de mille façons. Bas, fuyant, insaisissable, il aurait sans doute donné bien du fil à retordre à ses victimes dans l'œuvre où le maître l'eût placé.
Et Ilurepot? Ne le voit-on pas distinctement abandonner le fond d'une cuisine, certainement sa première patrie, pour s'élancer à la conquête de ce comté de Stembcrg que Balzac, on l'a vu, lui destinait comme couronnement de sa carrière ! Simple maîtrequeux au début^ mais à coup sûr brave,
énergique, décidé, et prêt à se faire casser la... hure au besoin, combien il serait intéressant de connaître les aventures par lesquelles eût dû passer notre Vatel avant d'atteindre à la haute situation que l'écrivain lui réservait, situation quelque peu différente, il faut l'avouer, de sa modeste originel
En revanche, Boudias n'eût été qu'un simple comparse, un pauvre diable annulé par la misère, décoloré et déteint en quelque sorte par suite des incessantes épreuves qu'il avait subies. Humble, sans nul relief ni personnalité, c'est pour nous une de ces figures sans caractère ni type précis, effacée comme ces fresques trop longtemps exposées aux intempéries et aux outrages des saisons.
Sans vouloir pousser plus loin ce travail d'évocation, remarquons seulement que les quelques noms titrés relevés sur l'album en question, appartiennent exclusivement à la noblesse de l'Empire. Ils se seraient, on peut le croire, retrouvés dans les Scènes de la vie
inilitaire, où de grands rôles étaient certainement réservés à leurs possesseurs. Mais ces Scènes de la vie militaire, — dont pourtant Balzac, dès ses débuts dans les lettres, et bien avant de songer aux autres séries de ses Etudes de mœurs, s'était tout particulièrement préoccupé, — sont bien regrettablement demeurées les plus incomplètes de son œuvre tout entière.
Nous avons encore retrouvé quelques autres noms restés, pour la plupart, sans titulaires, soit sur les couvertures des manuscrits du maître, soit à la première page d'œuvres malheureusement demeurées à l'état d'ébauches, ou même de simples projets. Il avait pour habitude d'indiquer les principaux personnages de l'ouvrage à naître à peu près de la même façon que les auteurs dramatiques les inscrivent à la première page de leurs œuvres scéniques.
Ainsi, la Frélore, étude philosophique, qui dut paraître en 1839, aurait eu pour acteurs:
A niYSIONOMIE DES NOMS d39
La Frélore.
Fleurance.
Le Mouflon.
Demonico.
La Girofle.
Picandure.
Le Programme d'une jeune veuve :
La comtesse Maxime [de Trailles?].
Sa mère.
Le l)aron de Listomère, gras et personnel;
quarante-trois ans.
M. Jacquet de Bouillard, quarante-huit
ans.
Finot de La Gaillerie.
LejeuneSommervieux, trente-quatre ans^
1. Son père seul, on s'en souvient, apparaît dans la Comédie humaine.
Le Théâtre comme il est, première partie : les Acteurs en frovince, ouvrage commencé à Wierzchownia en décembre J847, et postérieur, par conséquent, à toutes les œuvres de Balzac faisant partie de la Comédie humaine, a pour personnages :
Robert Médal.
Florine.
Blanche de Gheylus.
Casimir.
M. et madame de Cheylus.
M. de Boisenard.
Robert Médal, mentionné déjà dans le Cousin Pons, aurait joué ici le rôle principal. S'il faut en croire le Hépertoire de la Comédie humaine, sous ce nom Balzac aurait peint Frederick Lemaître, le créateur du personnage de Vautrin dans le drame dont la chute est demeurée célèbre, de même que le comédien Vignol, des Illusions perdues, ne serait autre
que Bouffé, le remarquable Grandet de la Fille de r avare, pièce tirée, comme on sait, par MM. Bayard et Paul Duport, d'Eugénie Grandd, et représentée pour la première fois le 7 janvier 1835.
Un Caractère de femme, également commencé à Wierzchownia à la fin de 1847, serait certainement devenu une œuvre très considérable, à en juger du moins par le grand nombre de figures diverses qu'elle devait comporter. En voici les noms, dont quelques-uns sont tout à fait originaux :
Monseigneur d'Escalonde.
L'abbé Veyraz.
L'abbé Pilaud.
L'abbé des Fournils.
Pilaud, neveu, procureur du roi.
Chambrier, président.
Du Courroy, juge d'instruction.
Du Courroy, notaire.
Sautereau, notaire.
Des Griveaulx, maire (beau-frère de des Fournils).
Des Griveaulx fils, capitaine de gendarmerie (neveu de des Fournils).
M. Ghambrier, banquier (absent).
Achille Ghambrier, son fils.
Golonel Sautereau.
Lespanou.
Goriol, ancien premier commis
Madame Goriol ^
Goriol, juge suppléant (père).
Des Griveaulx fils, substitut.
Bomard, lieutenant des douanes.
Des Griveaulx, receveur des contributions (frère).
Monfrej, médecin.
Monfrey [fils?].
Madame Monfrey.
Le comte de Rillière, député de l'arrondissement, marié à mademoiselle d'Yzambal.
L'abbé de Rillière.
Le vicomte de Rillière (vingt-cinq ans).
Madame Ghambrier d'Escalonde .
Lucrèce et Virginie [ses filles].
Madame Chambrier-Sautereau. D'où le colonel.
La Michelette, ouvrière.
Fillion, domestique de monseigneur.
Germinet, domestique de madame Ghambrier.
La Baptiste, cuisinière de madame Ghambrier.
Voici, enfin, un titre d'ouvrage demeuré, comme tant d'autres, à l'état de projet. Nous le transcrivons ici tout à fait conforme à l'autographe que nous avons sous les yeux, en respectant même scrupuleusement la division de ses lignes :
-14'i LA PHYSIONOMIE DES NOMS
La curieuse biographie
de
Beat us Cristoforis,
ou
Monographie de la Ver tu ^
enrichie de dessins drolatiques, vignettes
singulières, embellissements graphiques et
nouvelles arabesques, comprises dans
le texte,
écrite par M. de Balzac,
mise en œuvre
par Messieurs X'^**,
et publiée
par***.
Paris.
Comme genre et composition, on peut rapprocher ce titre des deux^uivants. C'est également en 1839 que nous trouvons l'indication
du second, parmi les œuvres annoncées sous presse à la fin du premier volume de Tédition originale d'Un Grand Homme de province à Paris. Quant au premier, il fait partie des publications promises au public par le catalogue de la librairie Charles Gosselin qui porte la date de janvier 1833. Mais ces ouvrages eurent malheureusement le même sort que Beatus Cristoforis, et ne furent jamais mis au jour :
Histoire Véridique
de
la succession du Marquis de Carabas
dans
le fief de Cocquatrix.
Deux volumes in-octavo, orn^^s de vignettes
de Johannot.
Pathologie de la vie sociale, ou méditations chimiques, physiques, mathématiques et transcendantes, sur les manifestations de la pensée prise dans toutes les formes que lui a données l'état social, soit par le vivre et le couvert, soit par la démarche et la parole, etc., etc.
Deux beaux volumes in-octavo.
Sur la couverture du manuscrit projeté de cette monographie, Balzac a modifié ainsi la fin de son titre : « Soit par la démarche et l'hippiatrique, soit par la parole et par l'action, soit par le silence, etc. »
Nous pensons avoir suffisamment démontré de quelle richesse d'imagination disposait Balzac, aussi bien au point de vue spécial de
rinvention et du choix des noms de ses personnages, qu'à celui de la conception des œuvres où il les faisait agir. Mais, cependant, les traits principaux de plusieurs d'entre eux ont fréquemment appartenu à des individualités réelles, prises sur le vif, et placées souvent sans leur aveu dans la galerie du grand peintre d'âmes. Nous allons présenter le tableau de quelques-uns de ces héros malgré eux, qui, ressemblants ou non, sont entrés dans la Comédie humaine, et nous placerons en regard de leurs noms celui des types imaginaires dont Balzac s'est servi pour les incarner plus ou moins complètement :
George Sand, Mademoiselle des Tou-
ches.
La comtesse d'Agoult, La marquise de Roche-
lide.
Liszt, Conti.
Gustave Planche, Claude Vignon.
Delacroix, Joseph Bridau.
A. de Lamartine, M. de Ganalis.
M. Thiers, Rastignac, et Henri de
Marsay.
Lherminier, La Palférine.
Léon Gozlan, Nathan.
Ladvocat, libraire, Dauriat.
Henri Monnier, . Phellion *.
Les Études c/e/uœwrs contiennent encore bon nombre d'autres portraits d'après nature, et l'auteur de César BiroUeau, dans ses lettres publiées ou inédites, dévoile le nom de quelques-uns de leurs modèles. Aussi, en cherchant bien, trouverait-on en outre dans
1. Et non Bixiou, comme nous Tavons dit par erreur dans nos Lundis d'un Chercheur. Nous emprunterons encore deux indications du même genre au maître actuel de tous les éditeurs de documents exacts et précis, à M. Edmond Biré. Nous les extrayons de sa remarquable étude sur Balzac royaliste, insérée en mars 1893 dans le Correspondant.
M. Guillonet Merville, Derville, avoué.
L'abbé Hinaux, L'abbé Loraux.
On remarquera que le premier de ces noms, inexactement orthographié : Guyonnet Merville par Balzac lui-même, figure sous cette forme altérée en tête de la dédicace d'(/n Épisode sous la Terreur. 1896.
ses œuvres, les images, plus ou moins fidèles, entre autres de Dablin, le vieil ami de la famille Balzac, de la marquise de Castries et de la comtesse Emile Guidoboni-Visconti.
Fort probablement aussi faut-il ajouter, pour certains côtés du personnage de la Palférine, le nom de . Lautour-Mézeray à celui de Lherminier, et chercher tout au moins quelques traits de la personnalité d'Emile de Girardin sous le masque peu flatteur de Ferdinand du Tillet. Enfin, le Répertoire de la Comédie humaine attribue une part de réalité au personnage de madame Vaillant, la femme de ménage dont il est question dans Facino Cane et dans César Birotteau. Si cette hypothèse est exacte, il s'agirait alors de la Mère Comin, 17m r)ieS' sagère, dont Balzac parle fréquemment dans ses lettres de jeunesse adressées à sa sœur.
Mais une des figures les plus complètement empruntées par le maître à la réalité serait, parai t-il, celle de Mercadet. Il faut se souve-
nir que Mercadet, écrit en 1839, ne fut pourtant représenté qu'en 1851, un an après la mort de Balzac, lequel aurait voulu, dit-on, peindre sous ce nom Tun des grands brasseurs d'affaires de cette époque déjà lointaine, Victor Bohain, mort en 1856. Cet audacieux spéculateur avait été tour à tour directeur du Figaro^ préfet de la Charente, associé à la direction simultanée de quatre théâtres parisiens, et fondateur de V Europe littéraire, recueil où Balzac commença, mais n'acheva pas, la première impression à' Eugénie Grandet. Malgré toutes ses habiletés, moins heureux que Mercadet, Bohain aurait, s'il faut en croire la légende, fini par la faillite.
Voici, du reste, en quels termes un journal du temps fait connaître l'intention qu'aurait eue Balzac de le prendre pour modèle du héros de son œuvre, dont le titre primitif était : les Faismrs, mais qui fut jouée, le premier soir, sous celui de Mercadet le Faiseur, qu'elle n'a pas conservé tout entier.
« Balzac, disait-on, en écrivant cette comédie, avait voulu retracer la vie d'un homme qui fut préfet et directeur de théâtre. Cet homme, on le savait, possédait parfaitement la science des expédients et des ressources en matière commerciale ; il avait dépensé en affaires d'argent autant d'esprit que Talleyrand en diplomatie, et que Napoléon en gouvernement. Cependant, après avoir lutté avec ses créanciers, après les avoir pétris comme s'ils eussent été en caoutchouc, il était tombé sous la faillite K »
1. Nous croyons devoir noter ici que cette citation semble s'appliquer à llarel, Tancien directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, tout aussi bien qu'à Victor Bohain. Harel, en effet, avait été préfet des Landes avant de prendre la direction de la scène où il se ruina, et ses longs embarras d'argent, sa faillite et ses expédients pour échapper à ses créanciers, sont demeurés célèbres. Il est mort misérablement à Châtillon, près de Paris, en 1846, dans une maison d'aliéné?. Balzac, dont il fit en 1840 représenter le Vautrin^ l'avait beaucoup connu, et l'iiypotlièse que les principaux traits du type de Mercadet seraient empruntés à ce véritable personnage de comédie, — ainsi que nous l'a fait remarquer notre érudit confrère, M. Charles GHnel, le scoliaste d'Alexandre Dumas père, — est également fort plausible.
C'est à la Revue et Gazette des Théâtres du 'i4 août 1851 que nous empruntons ces lignes, où deux choses, on le voit, sont passées sous silence : le nom réel du personnage, encore vivant à cette époque, et la raison de l'inimitié que Balzac devait lui avoir vouée pour jeter ainsi sa vie en pâture à la foule. L'interruption d'Eugénie Grandet, en 1833, jointe au souvenir de certaine opération de librairie, dont nous avons parlé dans le récit précédent, longtemps projetée entre le faiseur et l'écrivain, puis définitivement abandonnée, avaient peut-être développé chez le bouillant Honoré un de ces sentiments d'hostilité qui l'envahissaient tout entier quand il se croyait trompé.
A défaut de renseignementr> sur ces points, la Revue et Gazette des Théâtres du 28 août suivant nous rappelle du moins un fait curieux et aujourd'hui tout à fait oublié, c'està-dire qu'après sa première représentation au Gymnase, le samedi 23 août 1851, — et
non le 24, comme l'indique inexactement la brochure, — Mercadet faillit être défendu, et la pièce définitivement interdite. Le lendemain dimanche, le théâtre donna un spectacle coupé ; il fit relâche le lundi, et ce ne fut pas sans peine que l'ouvrage put enfin reparaître le mardi sur l'affiche.
Voici, du reste, en quels termes la Mevue et Gazette des Théâtres raconte l'incident :
€ Au moment où nous annoncions le grand succès obtenu par le drame de Mercadet, le bruit se répandit tout à coup que l'ouvrage était arrêté par ordre supérieur. Cette mesure avait été prise, assure-t-on, dimanche matin ; et, en effet, lundi 25, l'affiche du Gymnase dramatique offrait ce sinistre et unique mot, en lettres capitales : Relâche.
» Le soir même, la Patrie [datée du mardi 26] publiait cet article rassurant qui était répété le lendemain par tous les grands journaux :
» Le bruit s'est répandu aujourd'hui qu'Hun ordre de M. le ministre de Vintéreur avait interdit les représentations de Mer cadet, drame posthume de M, de Balzac, joué samedi dernier au Gymnase. Cest une erreur. Quelques observations ayant été faites sur cette pièce, M. le ministre de r intérieur a voulu la lire lui-même, afin de juger personnellement si ces observations étaient ou n'étaient pas fondées, et il a simplement prescrit la suspension des représentations jusquà ce quHl ait pris une résolution.