‹ Un roman d'amourChapitre 20 sur 20 · Cité dans Loun Lambert · texte numérisé non relu

Cité dans Loun Lambert

nous tenons l'intelligence de M. de Balzac pour une intelligence pleine de poésie.

Presque toujours, les poétiques de pareils esprits sont des poèmes. Au lieu de nous révéler les lois réelles d'après lesquelles ils composent, ils cèdent à la puissance de leur imagination et nous donnent la République de Platon pour leur code usuel.

11 faut donc surprendre le secret qu'ils nous taisent, démêler dans ce qu'ils nous disent ce qu'ils nous cachent, bien souvent faute de l'apercevoir; en un mot, recueillir ces indiscrétions involontaires, ces épanchements imprévus, éparpillés dans leurs ouvrages, et, par lesquels leur intelligence n'étant plus sur ses gardes et cessant de poser devant le public, s'est naïvement révélée.

On comprend que par la poétique d'un écrivain, nous n'entendons [)as seulement un certain système qui le rattache à l'une des grandes écoles de la littérature, mais sa manière de concevoir l'art en général et le point

de vue sous lequel il envisage les questions qui font depuis tant de siècles le désespoir des hautes intelligences. La poétique d'un auteur se compose de ses sentiments, de ses idées, de ses opinions, car le monde qu'il peint, les faits qu'il décrit, se teignent des couleurs de cette merveilleuse palette qu'il porte en lui-même. On a répété bien souvent depuis Buffon : « Le style, c'est l'homme » ; ceci est encore plus vrai de la poétique. Le style n'est que le vêtement de la pensée, et souvent, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre physique, en jugeant sur le vêtement, on s'expose à bien des erreurs. Quelquefois l'indigence de l'idée se cache sous l'opulence du style, et, qu'on nous passe cette expression, les pensées qui vont en carrosse ne sont pas toujours les plus hautes pensées. Mais la poétique, c'est l'homme dans son ensemble, l'homme avec ses lumières et ses obscurités se mirant dans son ouvrage, comme Dieu a jeté dans la création sortie de ses

mains un reflet de ses immortelles splendeurs.

Q uclle est donc la poétique de M. de Balzac?

Nous allons essayer de la faire connaître.

Pour la découvrir, nous avons employé un moyen simple comme la ligne droite, et qui mène au but comme elle.

M. de Balzac, comme la plupart des auteurs de ce siècle, fait profession de mépriser la critique, et nous avons dit quelles raisons justifieraient de sa part une pareille manière de voir, s'il ne tombait dans Texcès en la généralisant. Mais cependant, malgré leurs mépris superbes, les dieux de la littérature sont hommes; on a beau dédaigner les piqûres, elles se sentent, et l'on s'en aperçoit aux impatiences stoïques de certaines préfaces qui, du haut de leur piédestal semblent crier: « 0 douleur I tu n'es pas un mal ! » Ce sont des occasions qu'il faut saisir, car alors, la nature, prise au dépourvu, se laisse voir dans toute sa naïveté. Une de ces occa-

212 INE ÉTUDE IMPARTIAI.E (1836)

sions nous servira de point de départ pour nous introduire dans la poétique de M. de Balzac, dont nous essaierons ensuite de pénétrer les détours et d'explorer les mystères dans ce qu'ils ont de plus intime et de plus secret.

11 s'agit d'une vive réponse adressée par l'auteur à une attaque, et, hâtons-nous de le dire, à une attaque injuste. On lui avait reproché d'avoir peint dans ses écrits des natures immorales, des caractères pétris avec la boue des vices, et particulièrement une des figures les plus audacieusement tracées que Ton rencontre dans ses nombreux ouvrages, nous voulons parler de cet effrayant logicien des bagnes, de ce docteur ès-crimes, en un mot de Vautrin. Certes, dans cette occasion, la justice avait manqué à la censure, à moins que ce ne fût l'intelligence. Si, parce qu'une nature est mauvaise, il est interdit à l'écrivain de la représenter, non seulement la littérature moderne devient

impossible, mais la littérature ancienne doit être considérée comme bien coupable, car certes, personne, nous 1(^ supposons, n'entend plaider les vertus d'Atrée, la pureté de Phèdre ou l'innocence d'Athalie. Nous irons plus loin, Vautrin n'est que l'archange déchu de Milton, réduit à des proportions humaines, et dont on a coupé les ailes : c'est Satan sur lequel on a jeté un frac.

Mais quelque grande que soit la malveillance de la critique, la réponse de l'écrivain n'en est pas moins remarquable : « Apprenez, dit-il, que l'auteur ne discute nulle part en son nom; il voit une chose et la décrit; il trouve un sentiment, il le traduit; il accepte les faits comme ils sont, les met en place, et suit son plan sans écouter des accusations qui se contredisent. »

Suivant nous, ce n'est point le tort que l'on reprochait à M. de Balzac qui prête à l'accusation, c'est son apologie même. Il vient de nous révéler le grand secret de sa poé-

214 UNE KTUDE IMPARTIALE (1836)

tique. Il n'est ni moraliste, ni philosophe, ni défenseur, ni antagoniste des idées sociales ; il est peintre.

La société n'est à ses yeux qu'un immense paysage dont il reproduit les détails gracieux ou terribles, sauvages ou pacifiques, avec la magie féconde de son inépuisable pinceau . S'il voit un nuage au ciel, il peint un nuage; si le soleil lui apparaît couronné de ses splendeurs, il demande à sa palette les splendides magnificences de ce beau soleil. Tantôt il prend pour sujet de ses études le torrent aux ondes mugissantes, dont la grande voix semble un tonnerre porté sur les eaux; tantôt le fleuve au cours lent et régulier, qui coule mélodieusement entre deux rives tapissées de gazon et de fleurs. Aujourd'hui, il va peindre le chêne au tronc noirci et aux rameaux noueux ; demain la modeste violette qui, honteuse de ses beautés, les cache sous l'herbe, comme pour dérober le mystère de ses parfums et le secret de ses couleurs..

UNE ÉTUDE IMPARTIALE (1836) 2l5

Vous avez reconnu sous ces différentes images les types variés que l'auteur a successivement décrits avec une impartialité qui tient de l'indifférence; car tout devient une étude pour ce paysagiste de la pensée, qui, suivant ses propres expressions, « décrit toutes les choses qu'il voit et traduit tous les sentiments qu'il trouve » . Mais aussi vous avez compris le grand défaut de sa poétique, et le caractère particulier qui le sépare des esprits élevés du xvn^ siècle et des âges précédents. Il peint pour peindre, il décrit pour décrire. Les mille routes dans lesquelles il entre ne mènent à aucun but, et l'on pourrait dire qu'il ne marche pas dans le royaume de l'intelligence, mais qu'il s'y promène. Vous voyez cette différence se dessiner dans les conceptions de Fauteur rapprochées de celles des beaux génies de la littérature autant qu'il est possible de comparer l'ombre à la lumière. Quand MiUon a montré dans Satan la sombre puissance du mal, il en-

Ir'ouvre les cieux, et l'écrase devant l'ureliaiigc tout rayonnant des splendeurs d'en haut. Quand Racine a développé dans Athalie toute l'énergie d'une mauvaise nature, et, si l'on peut dire, toutes les majestés du crime, il abaisse cette reine orgueilleuse devant les vertueuses grandeurs et les saintes majestés du caractère de Joad. Rien de pareil dans l'auteur dont il s'agit. Peu lui importe que, dans ses conceptions, les vices de haute taille dépassent de toute la tête des vertus naines et rabougries. Pourvu que la couleur soit bonne, que les lignes soieat bien accusées, il se croira irréprochable. Vous le verrez même s'arrêter de préférence devant ces natures sauvages et énergiques dans lesquelles perce un instinct de bête fauve; et peut-être n'avons-nous pas le droit de lui adresser à ce sujet des reproches bien sévères, lorsqu'au moment où nous parlons, toute une assemblée de législateurs s'incline devant ce qu'on appelle : les belles parties du carae-

tère d'un assassin K Triste condition d'une société à la fibre molle et efféminée qui, n'en pouvant plus de lâcheté et de corruption, se prend à s'émerveiller devant un exploit vulgaire de grande route transporté dans une rue de Paris, et, s'étonnant de ce qu'une haine corse ait le courage et la science du meurtre, et, de ce qu'il se trouve des mains calleuses pour manier l'espingole, s'incline avec son impuissance de vertu devant la puissance du crime I .

En composant sous l'inspiration d'une pareille poétique, M. de Balzac abdique la plus belle mission du talent, qui est d'agir sur ses semblables par les royales influences de la pensée. Dieu a donné à Thomme l'intelligence comme un sceptre. M. de Balzac en a fait un pinceau. D'où vient une pareille contradiction si étrange de la part d'un homme qui

1. Fiesclii, dont le procès se plaidait au moment où paraissaient ces lignes.

a toujours un peu traité la modestie comme la servante des autres qualités de l'esprit, et qui n'a jamais souffert qu'elle prît chez lui un ton de maîtresse? Gomment, lui qui fait profession de préférer les lignes courbes aux lignes droites, préférence dont on s'aperçoit de temps à autre aux détours sinueux de sa pensée, cette lente promeneuse serpentant dans un sujet ouvert devant elle comme à travers une prairie, comment se fait-il que, sans passer à coup sûr par la modestie, M. de Balzac soit arrivé en une seule étape à l'humilité? C'est dans la solution de ce problème que nous trouverons les principes sur lesquels repose sa poétique, et qui en sont pour ainsi dire l'âme.

Ici nous devons avouer, à notre honte, que c'est une découverte récente que nous allons exposer, et que c'est un des derniers ouvrages de l'auteur qui nous a mis sur la voie de l'énigme dont nous cherchions depuis longtemps le mot. Avant le Livre mys-

tique, nous nous étions souvent demandé autour de quels principes gravitait Tintelligence de M. de Balzac, et la réponse était toujours, restée obscure. Aujourd'hui, elle est devenue pour nous plus claire, et certes c'est le cas de dire que le rayon est sorti des ténèbres et la lumière de la nuit.

C'est un travail que de lire le Livre mystique, et les efforts d'intelligence que l'on est obligé de faire pour ne point se perdre dans cette étude abstraite et ardue, font comprendre toutes les lassitudes d'esprit, toutes les sueurs de pensées qu'elle a dû coûter à son auteur. Nous ne savons point si cette création conduira M. de Balzac à l'immortalité, mais nous le tenons pour une des meilleures tètes de l'époque, puisqu'elle ne l'a pas conduit aux Petites-Maisons. Certes, il faut avoir une énergie d'intelligence peu vulgaire pour résister à l'influence terrible de l'atmosphère de cette métaphysique abstruse, dans laquelle il s'est courageusement enfoncé.

Le Livre mystique est im livre écrit avec des précipices; c'est la cilé des gouffres et la patrie des abîmes, et l'auteur semble y avoir rassemblé avec une curieuse sollicitude toutes les questions dévorantes dont l'intelligence humaine ose à peine interroger les formidables profondeurs.

L'esprit de ce livre et la base sur laquelle il se meut, c'est la doctrine de Swedenborg, au dire de ses disciples le plus grand des prophètes, et qui, aux yeux de ceux qui n'adoptent point sa doctrine, est un illuminé. Comme le hasard veut que nous soyons du petit nombre de personnes qui ont lu les écrits de cet étrange écrivain, et que, de plus, nous les avons entendu commenter par un de ses disciples, nous' nous sommes trouvé dans des conditions plus favorables pour comprendre le livre de M. de Balzac. Quoique dix années se soient placées entre nous et nos souvenirs, nous nous rappelons encore l'automne passé dans un château

voisin de Paris, et pendant lequel nous lûmes ces étonnantes conceptions, moins étonnantes peut-être que les commentaires qu'y joignait le iils d'un homme qui a laissé un nom célèbre dans la littérature. Cet esprit, plein de verve et d'originalité, jetant ses rêveries, comme une pluie de feu, sur le style enflammé du texte; ce visionnaire, expliquant des visions, frappa trop vivement notre imagination, dans un temps où notre jeunesse, à peine sortie de Tadolescence, avait cette fraîcheur d'impression et celte naïveté de sentiment qui s'altère plus tard, pour que nous puissions jamais l'oublier.

Faut-il le dire? nous n'avons retrouvé ni dans Louis Lambert, ni dans SérapJ>ita, les deux principaux chapitres de l'œuvre de M. de Balzac, des émotions semblables à celles que nous éprouvions à cette époque, lorsque le soir, dans les longues allées d'un parc, nous entendions, à la clarté douteuse

de la lune, le merveilleux commentateur de Swedenborg, racontant des choses auprès desquelles les créations des Mille et une Nuits pâlissaient comme des lueurs incertaines, épancher les trésors de son style où frémissaient les ailes de myriades d'anges, tandis qu'au-dessus de nos têtes on entendait quelques notes perdues des concerts de la journée, au milieu du feuillage frissonnant parfois sous le souffle de la brise ou sous l'aile de quelque oiseau voyageur, qui venait chercher un asile pour la nuit.

Mais nous n'avons l'intention d'analyser ici ni le système de Swedenborg, ni même le livre de M. de Balzac, mélange singulier de remarquables beautés et d'étranges erreurs, de créations douces et suaves et de conceptions informes qui touchent au ridicule, d'un style riche de poésie et d'un style hérissé des ronces et des épines du sauvage jargon de l'école, ici plein des doux murmures d'une âme qui soupire en extase, là

retentissant des bruits rauques et barbares d'une phraséologie en démence ; une de ces œuvres enfin où règne la confusion du chaos, mais une de ces œuvres aussi dont la médiocrité ne saurait pas plus atteindre les défauts hors de ligne que les rares qualités. Ce sont les principes qui dominent la poétique de M. de Balzac que nous avons cherchés dans le Livre mystique, et, comme toutes les grandes questions de la métaphysique viennent se heurter tour à tour sur ce champ de bataille, nous n'avons pas eu de peine à découvrir ce que nous cherchions. A travers les méditations de f enfance un peu trop précoce de Louis Lambert, ce Platon en jaquette, et ses lettres de jeune homme si éloquentes de pensée et de style, dans les descriptions si pittoresques du voyage aérien de Séraphitus sur les sommets escarpés de Falberg, et dans les harangues si cruellement dogmatiques de Séraphita, qui semble trop souvent soutenir sa sorbo-

224 UNE ÉTUDE IMPARTIALE (d836)

nique devant le lecteur, nous avons trouvé Tempreinte de la même vérité. C'est que Tesprit de l'auteur est ouvert à tous les s^^stèmes, à tous les principes, à toutes les croyances. Il se passionne successivement pour les extrêmes; voulant faire une encyclopédie de son intelligence, il a commencé par faire un Panthéon de son cœur.

Cet abbé de Saint-Pierre des régions intellectuelles n'essaie-t-il pas, dans le courant de son ouvrage, d'établir la paix universelle entre l'athéisme et la religion, entre le spiritualisme et le matérialisme, ces deux irréconciliables rivaux? Ne veut-il pas tantôt matérialiser l'esprit, tantôt spiritualiser la matière, à l'aide d'un système et d'un style dont le souvenir seul nous fait éprouver, dans toute la région cérébrale, des craquements de mauvais augure? N'est-il pas tantôt chrétien fervent, tantôt esprit fort, c'est-à-dire esprit faible ? Ne représente-t-il pas la pensée comme une sécrétion, nous allions

dire comme une ordure du cerveau? Puis ne sejette-t-il point, sur les pas de Swedenborg, dans les nuages élhérés du mysticisme le plus raffiné et le plus incompréhensible?

Incroyable puissance d'une imagination qui se plie à tout, mais aussi incroyable impuissance d'un jugement qui ne domine rien ! Tel est le sort de la plupart des intelligences élevées de notre siècle, ce tard venu de l'histoire. Ces têtes qui se croient si fortes ne sont que des grands chemins où tout passe. Ces mers aux eaux vastes et profondes sont livrées aux quatre vents du ciel. Ce n'est plus l'esprit qui embrasse les idées, ce sont les idées qui, comme des courants impétueux, emportent l'esprit. Qui ne serait saisi d'un profond sentiment de pitié à la vue de cette immense faiblesse, jointe à tant d'arrogance et à tant de présomption ?

Ne demandez plus maintenant la raison de cette poétique de M. de Balzac, qui, tout à l'heure, vous a tant étonné. Ce panthéisme

intellectuel vous l'explique. Comment voulezvous qu'il ait un but dans ses écrits, quand son esprit nage dans la confusion de tous les principes opposés? Il peint tout, parce qu'il croit à tout, ou plutôt il n'a que des couleurs dans son esprit, et il n'y trouve pas de croyances. Au lieu de jeter sur l'univers, du haut d'un principe, un de ces regards d'aigle qui embrassent l'étendue, il est misérablement emporté par les vagues qui lui paraissent aussi élevées que des montagnes, et qui, formant autour de lui un horizon menteur, arrêtent de tous côtés sa vue. Pauvre intelligence tombée qui se souvient quelquefois des cieux I Esprit flottant au gré des flols, qui peint les écueils devant lesquels il passe, et qui finit par tirer vanité de la multiplicité de ses égarements et de la variété de ses naufrages !

Ce n'est point sans nous faire violence que nous avons présenté, dans les deux premières parties de cette étude, des réflexions sévères sur M. de Balzac ; le talent véritable est chose si rare dans ce siècle, qu'il nous est plus pénible que nous ne saurions le dire, de le choisir pour objet de nos censures ; mais il nous a semblé que l'auteur dont il s'agit, dénigré par les uns, flatté par les autres, n'avait été jugé par personne, et nous avons cru utile d'entreprendre un examen impar-

tial de ses qualités et de ses défauts, en nous tenant également en garde et contre la malveillance de ses adversaires, et, chose plus difficile, contre nos propres sympathies. Dès lors, nous devions oublier, autant qu'il était en nous, que M. de Balzac était notre contemporain.

C'est donc du sein des clartés du xvii^siècle que nous avons aperçu ses ombres. C'est des hauteurs d'une époque oii toutes les saines doctrines étaient vivantes, où tous les grands principes étaient debout, que nous avons signalé les continuelles variations de cette intelligence livrée au flux et au reflux de ses idées et à l'incroyable instabilité de ses principes. Notre tâche va devenir tout à la fois plus douce et plus facile. Après avoir analysé dans M. de Balzac l'homme avec les bonnes et mauvaises conditions de sa nature intellectuelle, le philosophe avec ses systèmes et ses idées, nous devons apprécier l'artiste, le peintre ; c'est dire que nous allons abor-

der une partie que nous trouverons, Dieu merci, presque stérile en censures et singulièrement féconde en louanges.

M. de Balzac est un peintre inimitable. C'est là le principal secret de son talent et de l'intérêt qui s'attache à toutes ses compositions. Quand il décrit une maison, vous y êtes; vous entrez dans la salle où sont assis ses personnages, vous vous chauffez à leur foyer, vous entendez le son de leurs voix en même temps que leurs discours. C'est que rien ne lui a échappé, ni l'ensemble, ni ces détails, ces nuances imperceptibles que vous ne remarquez peut-être pas, mais dont la réunion agit sur vous à votre insu et constitue ce qu'on pourrait appeler l'individualité d'une maison, la physionomie d'un appartement, la personnalité d'une de ses pièces. Vous reconnaîtriez entre mille la maison que M. de Balzac a dépeinte ; sans avoir besoin de lever la tête pour lire le numéro, vous iriez droit à la porte et vous frapperiez

en disant: « C'est là ». C'est ici la pension bourgeoise de madame Vauqiier ; cette maison, c'est celle de M. Grandet, l'avare ; ce salon c'est celui de madame de Beau séant. Soyez sûr que l'auteur n'a oublié ni dans le salon une dorure, un de ces gracieux colifichets, une de ces superfluités de la mode, d'autant plus nécessaires qu'elles sont inutiles, ni, dans la salle enfumée de la pension bourgeoise, une toile d'araignée au plafond, sur la cheminée un buste de M. de Voltaire en terre cuite, et, sur la boiserie, vénérable de vétusté , une de ces longues taches humides qui annoncent que la muraille saturée de salpêtre a transpiré à travers le bois à demi pourri par les ans.

L'auteur dit quelque part, à la louange d'un peintre célèbre, que la magie de son pinceau donne la vie aux objets inanimés, et qu'il dépend de lui de vous faire frémir à la vue d'un balai et de vous faire comprendre, à l'aspect de ses brins en désordre,

hérissés et comme dégouttants d'une sueur horrible, qu'il vient d'être l'instrument du crime, et que, dans les mains d'une femme Bancal, il a servi à balayer le sang. L'éloge que décerne ici M. de Balzac, il le mérite. Tout prend une a me, une vie sous le pinceau de ce grand artiste. La maison de M. Grandet est avare comme son maître. Les mœurs, les habitudes, l'esprit, le caractère de l'hôte de céans sont venus s'empreindre sur les murailles et se dessiner dans l'ameublement. L'atmosphère elle-même est chargée de lésine. Partout règne cette propreté rigoureuse et méthodique qui fait la guerre à la saleté comme à une dépense; car la saleté use et détériore, et presque tous les avares sont propres, parce que la propreté est une économie. C'est chose étonnante que la finesse d'aperçus que M. de Balzac déploie dans de pareilles pei mures, chose plus étonnante encore que la délicatesse de ses lignes et la vérité de ses couleurs. Et qu'on ne l'accuse

point d'outrepasser la réalité en donnant ainsi une physionomie aux objets inanimés, en communiquant la vie au marbre, au bois, à la pierre. Pour qui sait observer, chacune de ces choses matérielles est Je mot d'une pensée, et chacun de ces détails présente une signification à ceux qui ont appris à lire la langue mystérieuse des révélations intimes. Quant à nous, nous comprenons fort bien les Anglais qui ne permettent point à leurs parents les plus proches l'entrée de leur chambre à coucher. Une chambre à coucher est toujours une indiscrétion.

Il nous est resté dans la mémoire un exemple frappant qui vient à l'appui de l'opinion de M. de Balzac sur les rapports qui existent entre l'halntation et l'habitant, et sur cette espèce d'action que l'homme exerce même à son insu sur tout ce qui l'entoure. Nous avions visité dans notre enfance un manoir appartenant à une personne

pleine des grâces de l'ancienne société française, mais aimant à vivre d'une vie extérieure, toute à tous; se plaisant au mouvement, à une succession rapide d'émotions; un de ces cœurs ouverts et bienveillants où tout entre, une de ces têtes oii l'imagination, cette Thèbes aux cent portes, accueille et laisse sortir à l'aventure les bataillons innombrables des idées. Eh bien! le manoir était fait à l'image de la châtelaine; tout était à jour dans cette demeure transparente : la façade ne se composait que de portes, et de quelque côté qu'on se présentât, c'était l'entrée. Plusieurs années après, nous revîmes la même habitation, qui était passée dans d'autres mains; les nouveaux propriétaires l'avaient fait réparer à leur manière; c'étaient des gens de vie intérieure, craignant le monde, aimant la retraite, se plaisant dans la solitude et se tenant en garde contre les nouveaux visages. En approchant du manoir, il nous sembla embelli,

mais atlristé; il ne manquait qu'une chose à la façade, c'était une porte; la maison n'avait plus d'entrée I

La comparaison de l'état ancien de cette demeure avec son nouvel état nous remit en tête les peintures de M. de Balzac. La maison, qui naguère semblait tendre les bras aux passants et aller étourdiment au-devant d'eux sur la route, s'était comme retirée en elle-même et avait pris un aspect dont la sévérité laissait percer une teinte légère de méfiance. Le caravansérail était devenu un couvent.

Cette perfection de lignes et de couleurs que M. de Balzac déploie dans la description des lieux, il la conserve au même degré quand il s'agit de peindre la physionomie humaine. Notre visage est un livre sur lequel notre âme écrit, et si les émotions du moment sont effacées par celles qui les suivent, les grands caractères qui constituent notre individualité restent ineffaçables sous

ces écritures passagères qui ne font que glisser sur notre physionomie. Nous savons qu'il y a des visages qui sont des masques; mais, Dieu merci pour l'espèce humaine, ces visages sont rares. Ces hypocrisies vivantes qui, osant faire violence à la volonté de Dieu, mettent une perfidie sur chacun de leurs traits et font mentir chacune de leurs rides, ces hypocrisies sont des monstres, non seulement par la profonde corruption qu'elles dénoncent, mais heureusement encore par le petit nombre d'exemples qu'on peut en citer. M. de Balzac, nous l'avons dit, excelle dans la peinture de la physionomie humaine. Il répand l'âme de ses personnages sur leurs visages. Il ne vous raconte pas leurs goûts, leurs passions, leurs habitudes, leurs préjugés; il vous les montre. Ce sont des portraits, mais des portraits qui se détachent de la toile, marchent, vivent et respirent. Le seul tort qu'on puisse lui reprocher au sujet de ses portraits de pre-

sonnes comme au sujet de ses descriptions de lieux, c'est que les uns comme les autres sont trop minutieusement fidèles. Ce tort, nous en avons expliqué la cause à Tavance ; c'est le résultat inévitable de la poétique de l'auteur. Quand on ne peint ([ue pour peindre, on doit naturellement attacher une importance excessive à la ressemblance, et cela servira de réponse à ceux qui demandent pourquoi M. de Balzac, l'auteur des heureux commencements, est aussi l'auteur des dénouements brusques et malheureux.

Lorsqu'il a montré ce qu'il avait à faire voir, la pièce est finie, la toile baisse et il emmène tant bien que mal ses acteurs qui n'ont plus rien à faire sur la scène. Mais cela n'ôte rien au mérite rare et au fini de l'exécution des portraits de l'auteur. En vérité, si nous avions le malheur d'être gouvernement, nous voudrions que M. de Balzac fit le signalement de tous les conspirateurs de nos États; nous nous croirions dès lors en su-

reté, bien sûrs que partout où ils se présenteraient, ils seraient dénoncés par leur physionomie.

On comprend que si les talents descriptifs de l'écrivain qui est l'objet de cette étude s'arrêtaient à ces superficies, nous aurions été à son égard plus sobre de louanges; mais ce regard si pénétrant devait aussi sonder les profondeurs du cœur humain, et c'est comme peintre de mœurs et de caractères que M. de Balzac s'est marqué une haute et belle place dans la littérature.

Nous avons dit quelque chose de la nature triviale, mais puissante, qu'il a si énergiquement décrite dans la personne de Vautrin. Vautrin est un des types de la société moderne. C'est une âme de boue guidée par une intelligence de feu et servie i)ar un bras de fer. On rencontre aux deux extrémités de notre société la profonde immoralité qui est le fonds de cette nature. 11 y a au faîte de l'échelle sociale des Vaulrins grands sei-

gneurs, qui, dans la sécurité de leurs vices tout -puissants, croient la société faite pour eux et l'exploitent. Il y a au bas de l'échelle sociale des Vautrins populaires, qui, voyant que la société est faite contre eux et cherchant une issue pour leurs passions, l'ensanglantent et la brisent. Les derniers sont plus coupables que les premiers aux yeux des hommes, mais en est-il de même devant le tribunal de Dieu?

Ce Vautrin est une des figures que M. de Balzac a dessinées avec le plus de profondeur. Il n'avait point à craindre, dans ce sujet, l'inconvénient qu'il a rencontré souvent dans la peinture d'autres caractères : celui d'exagérer leur puissance. En général, c'est le défaut d'un grand nombre des héros de ses livres; ils y sont assis à la manière de cette statue de Jupiter qui n'aurait pu se lever sans heurter du front les voûtes de son temple. Nous appliquerons particulièrement cette remarque aux Treize ou aux Dévorants, à qui l'auteur prête

des aventures si singulières; sorte de corporation mi-Faub!as, mi-Don Juan, qui fait de compte à demi l'adultère et le crime, ou, si l'on aime mieux, espèce de chevalerie du vice, dont tous les membres se doivent aide et assistance contre la vertu. Le moindre défaut de cetle bizarre conception de l'auteur, c'est d'être un anachronisme.

Les Dévorants datent de la Régence ou tout au moins de la jeunesse de Laclos. Alors on dépensait de l'intelligence et quelquefois du génie contre les femmes, et l'on mettait dans une noirceur une énergie et une suite dont on n'a plus aujourd'hui l'idée. De notre temps les mœurs ne sont pas beaucoup meilleures, mais elles sont plus plates. L'amour en est à la prose ; l'énergie, l'intelligence, l'activité sont employées ailleurs. Il faut aux roués politiques des nations pour maîtresses et pour dupes, et quelque jour, l'on apprendra que cette folle de comtesse de Lignolles qu'on appelle la France s'est portée à un coup de

désespoir, victime de ceux qui l'avaient séduite.

Mais si M. de Balzac s'est quelquefois laissé aller à cet instinct secret qui le pousse à ajouter quelques coudées à la taille de ses personnages, que d'occasions en revanche où il a pris notre société sur le fait et où il a fait loucher du doigt ses plaies I Gomme les jeunes hommes qu'il peint pauvres et avides de jouissances, dévorant des yeux ce monde qui s'ouvre devant eux, comme ce sont bien les jeunes hommes de notre siècle I Qui n'a pas rencontré sur sa route Rastignac ou le héros de la Peau de chagrin? La voilà, notre société, cette mendiante orgueilleuse qui cache sous ses haillons l'or et la pourpre de ses espérances, tourmentée d'immenses désirs dans son immense pauvreté, ne se contentant de rien, parce qu'on lui a dit qu'elle pouvait aspirer à tout, et après bien des efforts n'arrivant à rien! Voilà cette génération, qui a le néant dans sa bourse, les Mille et une Nuits dans

la tète et un volcan dans le cœiirl Reconnaissez-vous ces fîères indigences qui souffrent la faim le sourire sur les lèvres, qui consacrent au superflu ce qu'elles économisent sur le nécessaire, et qui mettent trois jours de leurs revenus dans un bouquet?

C'est toute cette génération d'écrivains ])our lesquels il n'y a pas de lecteurs, d'avocats pour lesquels il n'y a pas de clients, de médecins à qui les maladies manquent; crime horrible, crime inexpiable des sociétés modernes, qui, en donnant des lumières, donnent des désirs qu'elles ne sauraient satisfaire, et élèvent ainsi, ou pour le glaive du bourreau ou pour la mitraille des guerres civiles, cette jeunesse que ce grand consommateur de peuples qu'on appelait Napoléon, dépensait au moins sur les champs de bataille, et dont il se faisait escompter le sang par la victoire !

Dans cette foule de caractères que M. de Balzac a empruntés à notre société moderne, il en est un (jui nous a vivement frappé.

Nous ne voulons point parler de celui du père Goriot, exagéré sans doute dans ses détails, mais si vrai dans sa conception ! Nous laisserons de côté le bon vermicellier, dont l'affection pour ses filles a toute la profondeur de l'amour paternel, et, osons le dire, quelque chose de l'humilité de l'amour du chien pour son maître ; pauvre créature qui a mis sa fierté comme sa joie dans les enfants de sa tendresse; qui toutes les fois qu'il s'agit d'elle-même, est soumise, triste, pacifique, résignée, mais qui se réjouit, qui s'enorgueillit, qui s'exalte dans ses enfants; malheureux père qui s'est fait des divinités de ses filles et dont les divinités sont des idoles 1 Nous laissons également de côté le tableau qui a pour titre les Célibataires et qui, sans une ombre des doctrines du xviii^ siècle qui vient se projeter sur ses couleurs, d'ailleurs si vives, et sur ses lignes si bien accusées, rappellerait la manière large et franche de Molière. Aussi bien, en entrepre-

nant la peinture du caractère auquel nous faisons allusion, c'est un duel bien plus direct que M. de Balzac a essayé de soutenir contre l'immortel auteur d'Harpagon. On voit qu'il s'agit du père d'Eugénie Grandet, de l'Avare. Cette fois, la singulière audace avec laquelle M. de Balzac est allé prendre le type vieilli de l'avare du xvii^ siècle pour tenter de le rajeunir, cette audace ne nous a point déplu. Certes, l'entreprise était aventureuse, mais elle offrait des chances de succès. Le temps, qui change tout, change aussi la physionomie des vices ; et si les âmes souillées des ordures de l'avarice, pour parler la langue de Bossuet, sont toujours dignes du même blâme, les circonstances dans lesquelles elles exercent leur honteuse passion, le monde qui les entoure, la société dans le sein de laquelle elles s'agitent, tout varie autour d'elles, et il est impossible qu'elles ne se ressentent pas de ces continuels changements.

On a fait, au sujet du caractère d'Harpagon, rapproché de celui de Grandet, une remarque juste : « Voyez, a-t-on dit, combien le tableau de Molière offre une moralité plus haute et plus profonde ! Il a su rendre Tavare tellement odieux que des traitements qui révolteraient s'ils s'adressaient à un nutre, paraissent naturels et justes dès qu'il en est victime. On lui vole son bien, on Jui enlève sa fdle, il est roué de coups par ses valets, insulté par son fds, trompé par la digne sœur de ce jeune libertin, et tout le monde est content du mal qui lui arrive. Grandet, au contraire, inspire je ne sais quel respect, sa passion a quelque chose de puissant qui captive, son caractère quelque chose d'énergique et de fort qui impose. Contre toutes les règles de la morale, on s'intéresse à l'avare. »

Il y a de la vérité dans ce parallèle, mais nous avons bien peur que le reproche qu'on adresse à M. de Balzac n'ait été à plus juste

titre encouru par la société moderne. La différence que vous signalez entre les deux avares, c'est entre les deux époques qu'elle existe. Harpagon est l'avare d'une société où l'argent n'est qu'une puissance secondaire; l'honneur est encore le nerf de la monarchie ; la noblesse passe avant la finance, et il y a des parchemins qui pèsent plus que l'or. Harpagon est donc un misérable, qui aime l'argent d'un amour aveugle ; c'est une organisation sans puissance qui s'épanouit au son des écus. Sa passion n'a pas plus de but que de règle; cette nature brutale et passive se rue à la richesse comme à son unique pôle ; or, dans cette société où il y a des idées fières, des croyances élevées, il doit inévitablement arriver que tous ceux qui n'ont pas de motif de haïr Harpagon le méprisent.

Comment mépriserait-on Grandet, au contraire, cet avare d'une société où l'argent est la première de toutes les puissances ? l\

aime l'or; mais n'est-ce point prévoyance et sagesse dans un siècle qui se vendrait s'il trouvait un acheteur ? Quand la richesse est devenue la seule et unique aristocratie, le seul et unique titre, quand l'esprit militaire c'est la solde, quand le trône c'est le budget, comment voulez-vous qu'on méprise la richesse? Grandet ne sera donc pas méprisé. Il régnera dans sa famille; vénéré par sa femme, respecté par sa fille, envié par ses voisins, craint et aimé par sa servante, qui sera la complice de son vice au lieu d'en être l'ennemie. Tout cela est justice. Grandet n'est pas comme Harpagon, un avare aveugle et inintelligent, qui se passionne pour un objet secondaire. Depuis que l'or est la puissance, l'avarice est presque de l'ambition, et Grandet, avare plein de sens et de logique, dépasse Harpagon de toute la tête quand il compte ses innombrables écus, avec lesquels il remuerait un royaume et défraierait une révolution. H y a du génie sur ce

front d'avare qui sait faire mouvoir des masses de numéraire et exprimer tout le suc d'une province. Grandet est à sa manière une espèce de conquérant. On peut le craindre, mais on ne peut s'empêcher de lui accorder ce sentiment de respect involontaire que commande la puissance, et, au milieu de toutes ces cupidités viles et inertes qui se remuent à ses pieds, l'avare du xix^ siècle semble un Montmorency entouré de ses vassaux.

Ce parallèle terminera, quant à présent, nos réflexions sur M. de Balzac. Plus tard nous compléterons ces aperçus par une dernière étude consacrée à l'apprécier comme peintre du cœur de la femme ; mais nous sentons le besoin de laisser quelque intervalle entre ce nouveau travail et l'examen que nous venons d'achever. Le propre de la littérature moderne est de lasser bientôt ceux qui veulent l'approfondir ; c'est une rade ouverte à toutes les tempêtes, où les

intelligences ne peuvent trouver qu'un abri précaire et une sécurité douteuse ; il faut rentrer dans les eaux du xvii^ siècle quand on cherche le repos et la sérénité I

Page 1