RUE DE MÉZIÈRES
(c GERMAINE » OU « CE QUI NE MEURT PAS )>
Le 18 août 1835, Barbey d'Aurevilly, qui se déaommait alors très prosaïquement Jules Barbey, écrivait de Gaen à son ami Guillaume-Stanislas Trebutien\ Gaennais de naissance et Parisien de fraîche date, mais toujours Normand de cœur : « Je n'entends guère parler de vous,^ mon cher Trebutien. Mauvais signe. Si mon livre avait été vendu, vous me l'auriez mandé à coup sûr. Ges jours derniers (vous l'avez su sans doute) j'ai écrit à Guérin -, et je lui disais que vous retirassiez des pattes de Levavasseur ma pauvre Germaine trop humiliée, puisque vous aviez lieu de croire que le marché ne se conclurait pas. Je ne veux pas endurer plus longtemps les critiques de ces marchands de papier noirci... Je ne doute pas de votre zèle : l'affaire manquée avec Levavasseur, il faut la conclure avec un autre. Golères et déboires, j'avalerai tout, mais il faut que le livre soit vendu. G'est l'important ^ »
Ge livre de Germaine, qui était le premier roman de Barbey d'Aurevilly, ne fut vendu à un éditeur, ni cette année-là, ni les suivantes. Pendant quarante-huit ans — tout près d'un demi-siècle — il resta pour compte à son auteur. Gelui-ci, malgré de fréquentes alternatives d'illusion et de découragement, eut la sagesse de ne désespérer jamais tout à fait du sort de sa « fille aînée » (c'est ainsi qu'il l'appelait familièrement). Jamais non plus il ne consentit à douter de la valeur de cette juvénile création où il avait mis, disait-il, toutes les fureurs passionnées de sa vie d'adolescent. Et, pour bien marquer l'intérêt qu'il y prenait lui-même
1. G.-S. Trebutien (1800-1870) fut l'ami le plus intime de Barbey d'Aurevilly et son éditeur en diverses circonstances.
2. Georges-Maurice de Guérin (1810-1839), le poète en prose du Centaure, a été pendant sa trop courte existence le « frère d'esprit et d'âme » de Barbey d'Aurevilly (Cf. Grêlé, J. Barbey d'Aurevilly, sa vie, in-8, Gaen, Jouan, éditeur).
3. "Correspondance inédite de Barbey d'Aurevilly avec Trebutien. Cette corres* pondance sera, je l'espère, bientôt publiée.
E. Grêlé. i
et les vastes espérances qu'il fondait sur ses destinées futures, il ia retirait de temps en temps des cartons où elle dormait en attendant son heure, la contemplait avec l'orgueil d'un père pour sa progéniture et — ce qui vaut mieux encore — cherchait à la corriger de ses défauts. « Il faudrait pourtant songer à la marier », disait-il parfois à Trebutien. Mais les épouseurs n'affluaient pas. Seulement d'Aurevilly, dans son enthousiasme paternel, comptait toujours sur la bonne fortune d'une prochaine union, même tardive. Ce ne serait plus sans doute le mariage d'inclination rêvé : ce serait au moins un solide mariage de raison.
De 1835 à 18o6, Barbey d'Aurevilly promène son manuscrit de librairies en librairies et de revues en revues. Partout il subit le même accueil peu encourageant. François Buloz, au vertueux jugement de qui il a l'audace de soumettre sa Germaine, se signe et bannit des bureaux de la Revue des Deux Mondes le téméraire et coupable auteur d'une pareille monstruosité. Les éditeurs de IJ Amour Impossible et de La Bague d'Annihal, auxquels il l'offre successivement, n'en sont pas davantage charmés. En 1851, il la présente à Amyot, qui va publier Une Vieille Maîtresse et ne veut point s'engager dans deux aventures à la fois. Même réponse, en 1854, de la part de Gadot, qui consent à éditer L'Ensorcelée, mais n'entend pas se risquer à faire paraître Germaine.
De guerre lasse, d'Aurevilly en vient à considérer sa fille aînée comme une de ces victimes expiatoires qu'il faut savoir sacrifier au moins momentanément. Il la met en pension chez Trebutien. « Je vais, écrit-il à son ami le 24 décembre 1856, vous acheter du thé que vous recevrez pour vos étrennes avec le manuscrit de Germaine, ce monstre, ce Python écrasé dans son venin, mais qui a sur les écailles un reflet d'or des flèches d'Apollon, son vainqueur! » C'est un monstre en effet cette Germaine, mais un beau monstre, que d'Aurevilly, son Apollon, a été assez heureux pour parer de grâces extraordinaires.
L'admirable Trebutien, sitôt en possession du manuscrit qu'il regarde comme un trésor, se met à l'œuvre. Il veut faire pour son ami une copie merveilleusement calligraphiée du roman qui lui est confié. Et son dévouement ne se borne pas à transcrire avec la plus minutieuse sollicitude les pages ardentes où la juvénile passion de Barbey d'Aurevilly s'est donné libre carrière. Il va jusqu'à reproduire pieusement les moindres corrections, retranchements et surcharges dont l'auteur a constellé son manuscrit. La moins comme la plus importante syllabe, effacée ou ajoutée par le romancier, se retrouve dans la copie de Trebutien. Tout y est,
ratures et annotations ; l'orthographe parfois fantaisiste y est scrupuleusement respectée. Il n'est pas jusqu'à l'écriture matérielle elle-même, dans la forme particulière qu'affectionne d'Aurevilly et dans la disposition souvent assez singulière et inégale qu'il assigne à chacun de ses feuillets — comme pour en rompre la monotonie — qui n'y soit fidèlement imitée. Par un génial effet de son admiration jamais en défaut, Trebutien en arrive à écrire comme son grand ami et à donner l'illusion d'un manuscrit autographe.
En comparant les deux textes, je suis certain qu'on ne remarquerait pas entre eux la plus minime différence, tellement Trebutien a lu et relu sa copie avec l'original sous les yeux. S'il fallait citer des exemples de cette piété vraiment fraternelle, je n'aurais qu'à remarquer tel ou tel mot que d'Aurevilly a jugé bon de supprimer dans son œuvre et de remplacer par un autre. Ce mot, le copiste tout d'abord le reproduit, puis le biffe d'un trait comme dans le manuscrit. S'agit-il même d'une virgule que l'auteur a mise et ensuite effacée? Trebutien n'apporte pas, à la marquer et, aussitôt après, à la barrer, une moins méticuleuse attention.
Une pareille copie vaut à coup sûr un autographe, du moins au regard de la critique. Je dirai tout à l'heure l'importance de cette observation préliminaire.
Trebutien, qui avait commencé de transcrire Germaine le mardi 17 février 1857 (ainsi qu'il le note au bas de la première page de sa copie) acheva seulement sa chère besogne (toujours d'après ses indications) le dimanche 13 juin 1858. Il avait mis près de seize mois à s'acquitter de la mission de confiance dont il avait été investi. Sa copie formait deux volumes in-4° ; le premier, de 280 pages; le second de 245. Il n'avait guère, en moyenne, transcrit plus d'une page chaque jour. Il est vrai que chacune de ces pages était une merveille de calligraphie; mais les plus longues n'avaient pourtant que vingt-quatre lignes et les plus étendues de ces lignes ne renfermaient que cinquante lettres. L'ensemble formait un joli bijou d'art finement ciselé, et Barbey d'Aurevilly pouvait être désormais doublement fier de sa Ger^maine, devenue tributaire des bons soins d'un ami dévoué.
Malheureusement, à l'heure même où Trebutien finissait de copier le précieux manuscrit, il était sur le point de se brouiller à jamais avec Barbey. Je n'ai point à redire ici les causes de cette rupture soudaine entre deux compagnons d'esprit et de cœur si bien faits pour s'entendre toujours, ni les funestes conséquences qu'elle entraîna. Le sujet est douloureux à traiter : le moment
n*est encore pas venu, où l'on pourra projeter une lumière décisive sur cet épisode de la vie de d'Aurevilly. J'y ai fait allusion ailleurs*, sans vouloir entrer dans des détails qu'il est inutile de livrer à la curiosité publique. Des froissements d'amourpropre, envenimés par la jalousie et la susceptibilité de certains intermédiaires, à propos de la publication des œuvres de Maurice de Guérin, triomphèrent d'une vieille amitié qui semblait à l'abri de toute atteinte et pesèrent davantage sur la conscience de ces « frères d'âme » que les souvenirs d'une intimité intellectuelle tant de fois éprouvée.
Quoi qu'il en soit, — et quelques responsabilités qu'une plus ample information pourrait établir, — à dater du mois de juillet 1858, Trebutien n'a plus aucun rapport avec Barbey d'Aurevilly. Leur si précieuse correspondance épistolaire s'interrompt brusquement. C'est une grave lacune dans leur existence si étroitement unie jusqu'alors : ce n'en est pas une moindre pour leur biographe.
Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun d'eux conserva fidèlement les souvenirs qu'il tenait de l'autre. Trebutien garda notamment, avec la plus pieuse sollicitude, le manuscrit de Germaine et la copie qu'il en avait faite. De son côté, d'Aurevilly, préoccupé des nouveaux romans qu'il méditait, Le Chevalier Des Touches presque achevé à cette époque, et Le Prêtre Marié déjà esquissé au moins dans son plan général, ne songea plus guère à celle qu'il appelait jadis « sa fille aînée ». La pauvre Germaine demeura longtemps encore en pension chez Trebutien, ou plutôt à la bibliothèque publique de la ville de Caen dont il était conservateuradjoint et où il se plaisait, même après sa brouille avec Barbey, à faire de « monumentales » copies des œuvres de son ancien ami.
Au mois de mai 1870, Trebutien meurt assez soudainement. Une partie de ses papiers (il en avait accumulé, au cours d'un demi-siècle, de quoi composer une bibliothèque immense) est livrée aux flammes par sa famille. Parmi ces papiers détruits figure malheureusement le manuscrit autographe de Gerynaine, que Barbey d'Aurevilly n'avait pas jugé à propos de réclamer comme son bien. La plus rare des bonnes fortunes voulut cependant, par une sorte de compensation de la destinée, que la copie faite par Trebutien fût miraculeusement sauvée d'un irrémédiable désastre.
C'est grâce à cette superbe copie qu'une des œuvres les plus originales — mais non la meilleure — de Barbey d'Aurevilly
i. Cf. i. Barbey (V Aurevilly ^ sa vie^ op,. cit., p. 272 et suiv.
allait être bientôt soumise à la curiosité et au jugement du public.
En 1882, le Gil Blas faisait paraître en feuilleton un roman que d'Aurevilly venait d'achever et qu'il avait assez bizarrement intitulé : Une histoire sans nom. L'œuvre nouvelle, sœur puînée des Diaboliques^ où sont stigmatisées les duretés du jansénisme et où se trouvent peints avec les plus chaudes couleurs les paysages du Gotentin, obtient au Gil Blas un vif succès. Sans délai, la direction de ce journal demande un autre roman à Barbey d'Aurevilly. « Mais je n'ai plus rien dans mes cartons! » réplique tristement le romancier peu gâté jusqu'alors par la fortune et mal habitué à de semblables aubaines. Il songe néanmoins, au fond de son âme, à sa pauvre Germaine, bien vieille maintenant et incapable peut-être de plaire à la génération de 1880. Depuis 1835, cette infortunée victime de l'inclémence des temps a dû terriblement se rider et se faner. Pourquoi l'a-t-il délaissée à partir de 1858, où elle aurait eu chance sans doute de faire renaître en quelques esprits de vieilles ardeurs romantiques mal éteintes et de rencontrer de-ci, de-là de suprêmes applaudissements? A présent, son heure est passée, ses jours sont finis.
Et pourtant, s'il essayait de la revoir, sa Germaine, devenue marmoréenne par le cruel effet des années et momifiée dans son tombeau trop tôt ouvert! s'il tentait de la débarrasser de ses bandelettes sépulcrales et, par un miracle de sa puissance d'artiste, de lui insuffler une vie nouvelle? N'y aurait-il pas là pour lui, vieillard de soixante-quinze ans, en même temps qu'un mélancolique rappel du passé, une jouissance esthétique des plus rares et une occasion unique d'attester encore une fois la force de son imagination créatrice?
Barbey d'Aurevilly demande donc à Mlle Louise Trebutien, la digne nièce de l'excellent bibliothécaire défunt, si par hasard elle n'aurait pas retrouvé dans les papiers de son oncle « cette superbe et indolente Germaine » comme il la dénomme. Aussitôt Mlle Trebutien se met à la recherche du précieux manuscrit; et, aux premiers jours de l'année 1883, elle a le bonheur d'annoncer à d'Aurevilly qu'elle possède deux beaux in-4° où son oncle a copié, en 1857 et en 1858, Germaine ou La Pitié. Quant au manuscrit original, il a été détruit par son père, le frère survivant de Guillaume-Stanislas Trebutien.
L'auteur de Germaine, qui sait par expérience ce que valent les copies faites par celui qu'il appellera désormais « l'ami des meilleures années de sa vie », prie Mlle Trebutien de bien vouloir lui envoyer le trésor qu'elle a découvert. Il reçoit avec émotion et
relit avec piété ces pages oii il sent revivre ses ardeurs d'il y a un demi-siècle et que Tenthousiasme de son copiste a non seulement reproduites intactes mais encore embellies par son écriture et rendues, semble-t-il, plus vivantes. Il se reprend d'amour pour sa Germaine, trop longtemps dédaignée, et lui réserve la meilleure part de ses dernières préoccupations.
Il juge très sainement, tout d'abord, qu'il ne peut l'offrir au public telle qu'il l'a conçue en 1835. Les temps sont cbangés, et lui-même ne l'est pas moins. Quoiqu'il prétende héroïquement garder envers et contre tous, malgré les années, en dépit des injures de l'âge, sa physionomie d'invincible pirate normand et d'individualiste indomptable, il ne saurait méconnaître cependant les rides qui se sont accumulées sur son visage et sur son œuvre. Il lui faut à tout prix avouer les atteintes redoutables de la vieillesse. Il ne lui est plus permis de se faire illusion quant à la survivance possible de son masque rigide de conquérant. Il doit se résoudre à des concessions et non plus se figer en de fières attitudes d' « immobile » pour l'éternelle édification de la plus lointaine postérité. Il a besoin de redevenir un peu — pour un instant, au moins — contemporain de l'époque où il vit.
C'est dans ce sentiment qu'après l'avoir longtemps admirée dans sa pureté primitive, impassible comme il la campa aux beaux jours de sa jeunesse envolée, il repétrit sa Germaine et la refait de ses doigts éprouvés de vieillard assagi, plus conscient de la vérité des êtres et des choses, vaincu par la réalité qu'il avait jadis prétendu asservir à ses caprices et assouplir à ses audacieuses fictions. La réalité le domine, enfin, ce révolté, et prend une terrible revanche sur les instincts d'insubordination dont il s'était autrefois enorgueilli. Elle lui impose maintenant sa dure loi, qui exige une observation fidèle de ce qui est et repousse l'imagination fantaisiste, sans frein et à outrance, de ce qui pourrait ou devrait être. Elle l'oblige à serrer de plus près l'étude de la nature humaine et du monde extérieur pour les peindre plus exactement.
Tel était le travail interne qui s'était fait chez Barbey d'Aurevilly, sous l'action des années et de la réflexion. Telle fut la tâche à laquelle il s'astreignit, quand il s'agit de reviser sa Germaine au moment de la publier.
Il était si bien préparé à cette besogne par l'évolution i\\x\ s'était opérée dans son esprit, qu'il ne mit pas, à la mener à bonne fin, plus de cinq mois. Il recommença de copier, page par page, le manuscrit de Trebutien, en mars 1883; au mois d'août, il donnait au Gil Blas sa nouvelle copie. Germaine parut dans ce
journal, sous forme de feuilleton, du 21 septembre au 30 octobre; en décembre, elle paraissait en un charmant in-12 chez l'éditeur Alphonse Lemerre.
Quelle était donc cette Germaine, si mal accueillie à son entrée dans le monde en 1835, délaissée pendant tant d'années et presque oubliée pendant un quart de siècle, enfin réveillée de son tombeau au bout de près de cinquante ans et présentée au public dans une toilette nouvelle? C'était une histoire d'amour extraordinaire sur laquelle planait comme un voile de deuil et où l'ange noir de la mort semblait chanter son refrain lugubre emprunté au fatum antique. Récit romantique, s'il en fut jamais, car son auteur ne s'était guère soucié de la vérité de ses personnages, de la réalité des milieux où il les plaçait ni des conditions vitales de pensée et de style qui sont essentielles à un roman.
Germaine de Yalombre, une veuve de quarante-cinq ans, vit solitairement dans son château de Saint-Pavin, en Normandie : elle n'a pour toute compagnie que sa fille Camille, âgée de quatorze ans, et le fils orphelin d'une de ses vieilles amies qui, en mourant, lui a légué ses droits et devoirs maternels. Or, ce jeune homme, de dix-sept ans à peine, a la folie du romantisme dans le sang. Il s'appelle Allen de Cynthry très romantiquement et, de plus en plus romantique, a « du vague à l'âme ». Que va-t-il faire dans la société retirée et triste où il traîne péniblement ses jours monotones? Camille est trop jeune : il ne peut l'aimer que comme un frère. Il va donc se prendre d'une passion exaltée pour la femme même qui lui a servi de mère très dévouée.
Cependant Germaine semble la femme du monde la plus inapte à faire naître une passion dans un cœur jeune et inexpérimenté. Elle connaît la vie, qui ne lui a pas été clémente, et a rapporté de ses excursions au pays de l'idéal à peine entrevu une sorte de désespoir irrémédiable qui s'est traduit à la longue chez elle, fière aristocrate, par une dédaigneuse impassibilité et une calme indifférence aux événements quotidiens de la destinée. Mais, loin de décourager Allen, cette attitude olympienne enflamme et surexcite ses désirs chaque jour grandissants. Il s'enthousiasme pour la déesse de ses rêves : il la veut tenir entre ses bras. Germaine y tombe sans amour, par pitié pour cet adolescent qui se consume de fureurs passionnées.
Seulement la possession charnelle ne satisfait pas Allen. Il aspire ta prendre toute l'âme de Germaine. Or, celte âme est morte à jamais! elle ne saurait revivre, môme pour un instant, sous les brûlants baisers que lui prodiguent de jeunes lèvres. Allen est plus orphelin qu'il ne le fut à aucun moment de sa pâle existence. Que va-t-il devenir?
Jusqu'alors il n'a prêté nulle attention à la fille de Germaine, à cette petite Camille qui n'est qu'une enfant. Mais voici que l'enfant grandit et se transforme insensiblement en une femme tout à fait désirable. Camille aime Allen. Allen va aimer Camille. Après s'être longtemps méconnus, ils se donnent l'un à l'autre. Camille est heureuse; Allen feint de l'être.
Ils ne le seront bientôt plus et ne pourront même se bercer de l'illusion du bonheur. Camille est enceinte et veut à tout prix sauver son honneur en épousant le père de son enfant. Mais Allen recule toujours devant la fatale échéance et, semblant craindre une catastrophe prochaine, juste punition de sa duplicité maudite dont il ne discerne pas encore les lamentables effets, redoute d'affronter une situation trop pénible et d'une trop cruelle réalité. Il ne consent pas à demander à Germaine la main de sa fille. Là seulement pourtant résiderait son salut, et celui de Camille.
A bout de patience et de douleur longtemps contenues, Camille va trouver sa mère et lui fait la terrible révélation qui l'oppresse. Entre la mère et l'enfant surgit une explication terrible. Camille se lève en accusatrice de Germaine qui l'a toujours délaissée et no lui a jamais donné ces caresses et ces conseils si nécessaires au premier âge de la vie.
Toutefois la situation présente est trop impérieuse pour qu'on s'éternise en discours ou en reproches. Il faut agir au plus vite. Allen épousera Camille sans retard. Triste couple, loin duquel l'amour a déjà fui.
A peine mariés, Allen et Camille deviennent des étrangers l'un pour l'autre. Allen n'aime pas celle qui l'aime tant; il veut retourner à Germaine qui ne s'est donnée à lui que par pitié. La pitié l'emporte une fois de plus sur l'amour. Déjà victorieuse au début du récit, elle triomphe encore à la lin. Elle dompte tous les autres sentiments. C'est du moins la thèse qu'a voulu développer et soutenir Barbey d'Aurevilly.
Lorsqu'il reprend son roman en 1883, pour le corriger, d'Aurevilly ne peut évidemment songer à faire disparaître la thèse dont il l'a jadis orné et qui est le support indispensable de toute l'action. Sans elle, tout le récit croulerait, n'ayant plus de raison
d'être. L'auteur le sait bien et reconnaît une fois de plus le caractère caduc des ambitions romantiques à l'excès où il se complut trop longtemps et des solennelles démonstrations morales qu'il prétendait naguère faire entrer bon gré mal gré dans ses compositions romanesques.
11 doit donc borner les modifications qu'il projette à un remaniement de détail, — détail très important, d'ailleurs, comme on va le voir. 11 s'en console, en disant qu'après tout la tbèse qu'il a développée dans Germaine^ bien qu'extraordinaire, est vraiment une idée et qu'à ce titre elle a droit au respect. Sur ce point il est très explicite dans une lettre datée de 1883 et dont je n'ai pu malheureusement retrouver le destinataire. J'en extrais ces lignes significatives : « C'est une idée, que ce livre écrit avec les défauts de la jeunesse et que je vais corriger avec les amères qualités acquises de la maturité... Corrigé, amélioré, creusé, avec des paysages nouveaux, il me fait l'effet d'être un livre fort. »
En même temps qu'elle nous éclaire sur les intentions de Barbey d'Aurevilly et nous fait toucher du doigt les changements qui se sont opérés dans son esprit de vieillard, cette lettre nous fait connaître les principaux points sur lesquels ont porté les modifications qu'il méditait d'introduire dans son texte primitif. C'est d'abord une plus exacte et fidèle description des lieux que d'Aurevilly se propose de tenter, et il insiste sur les « paysages nouveaux » qu'il veut peindre. Puis il fixe son attention sur la vérité de ses personnages : il va les « creuser » davantage. Enfin il raccourcit les développements trop romantiques qui ne font que nuire à la marche de l'action, émonde son style d'une partie des préciosités et des emphatiques apostrophes qui l'encombrent comme des parasites, et donne à sa pensée plus de vigueur concentrée et de nette précision. Bref, il répand de la lumière, met de l'air et de la réalité dans sa fiction jusqu'alors trop « idéale ».
La comparaison du texte de 1835 et du manuscrit définitif de 1883 va nous fournir de curieux et décisifs éclaircissements à ce triple point de vue.
Il convient de s'arrêter en premier lieu à l'étude des » paysages nouveaux » que d'Aurevilly a peints dans son roman : car c'est par là qu'il a commencé le travail de revision dont il avait reconnu la nécessité urgente et c'est aussi la partie de sa tâche qui lui a semblé la plus importante et la plus douce à son âme de Normand.
En 1835, il était déjà à demi « déraciné » du sol natal. Le Gotentin où s'était écoulée son enfance et où il avait puisé ses premières impressions d'adolescent ne disait plus rien à son cœur. La brise de l'Ouest ne chantait plus pour lui sa chanson mélodieuse et pénétrante.
Seulement, comme il fallait bien qu'il donnât un cadre quelconque à son récit, il le place à tout hasard — et faute de mieux peut-être — en Normandie. Mais quelle Normandie se révèle à nous en ces pages brillantes et fignolées d'où le souci de la vérité est tout à fait absent! C'est la Normandie la plus conventionnelle, la plus irréelle, qui apparaît ici : c'est un pays de rêve, habité par des rêveurs.
Jules Barbey n'est, à ce moment, qu'un artiste romantique très jeune qui voit la nature à travers le miroir grossissant des théories alors en honneur, qui n'a cure que de peindre les « monstres » et prodiges à la mode et qui ne veut pas savoir — l'ingrat! — qu'il possède la réalité au fond de lui-même, dans ses souvenirs enfantins.
Cela est si vrai que plus tard, avant d'envoyer son manuscrit à Trebutien, il éprouve le besoin de modifier profondément le début de Germaine et de remettre sur le métier la description ultraromantique dont il a jadis orné le frontispice de sa fiction.
Ainsi nous avons deux textes successifs des premières pages du manuscrit copié par Trebutien; l'un est de 1835, l'autre d'une date postérieure qu'il est bien difficile de fixer d'une manière certaine, mais qui a dû, je crois, précéder d'assez loin l'envoi de l'original en 1856.
Considérons d'abord le premier texte.
Il mérite d'être étudié pour plusieurs raisons différentes de celles que je viens de donner. On y surprend sur le vif les tendances artistiques de Barbey d'Aurevilly dans son extrême jeunesse. Mais surtout l'on y peut mesurer, par comparaison, le chemin qu'il a parcouru de 1835 à 1856 et de 1856 à 1883.
Voilà l'intérêt véritable qui réside dans cet examen du texte primitif et qui se dégage du rapprochement des deux périodes successives où la pensée de d'Aurevilly a le plus étonnamment évolué.
Si l'on veut bien lire avec quelque attention les pages suivantes dans lesquelles l'auteur de (iermaine a posé son sujet tel qu'il le concevait en 1835 et principalement a dépeint la nature telle qu'il la défigurait alors, on se fera déjà une idée très complète de sa manière juvénile et de ses procédés d'artiste débutant.
S'il y a un pays dans le monde qu'on oublie presque aussitôt qu'on l'a nommé, à coup sûr c'est la Normandie. On la parcourt dans tous les sens de sa surface et on ne lève pas une seule fois les stores pour la regarder. Nul poëte, quoique plus d'un poëte y habite, ne prend son bâton blanc, un matin, pour aller visiter cette terre sans renommée. Nulle femme, attaquée d'une de ces maladies qui ressemblent à une peine de cœur parce qu'elles habitent à la même place, n'y vient chercher une santé meilleure, quelque soulagement, un peu de vie pour vivre encore. Le laboureur l'aime seul, parce que les pâturages y sont fertiles, le sol plein de sève et jamais ingrat. Mais à part cette grossière attache du paysan à la terre qui le nourrit bien, ne peut-on dire que ce pays est déshérité de l'amour des hommes, quoiqu'il ne le soit pas (il s'en faut) de celui plus désintérressé (sic) de la Nature?
En effet, il y a de toutes les contrées dans cette contrée : collines riantes et folâtrantes dans les horizons vastes et tranquilles comme des jeunes filles sous le regard auguste des vieillards, plaines à dégoûter des collines quand on a vécu dans leur immensité placide, sous cette arcade bleuâtre du ciel, pont de saphir jeté sur des lacs terrestres de toute nuance, montagnes plus loin crêtées ou chauves, rivières méandriennes et muzicales, forêts si belles qu'elles sont belles encore tout à l'heure sous le coup stupide de ces haches qui se croient innocentes parce que le sang ne les rougit pas, et sur l'or fastueux des grèves, l'océan se renflant, tout à l'entour ! A la vérité, vous ne trouvez point ici comme dans ce midi merveilleux où tous veulent aller et dont ils reviennent insulter plus insolemment la patrie, de ces haies de myrte plantées pour enclore les champs et séparer les héritages, buissons qu'aux bords des chemins la main de l'enfant vagabond secoue et dont il fait tomber autant d'œufs de tourterelles que de fleurs : mais d'élégantes aubépines d'un charme si doux et d'une odeur si suave qu'ils disent dans le pays avec une superstition gracieuse : qu'elles rendent fou au printemps. Le vent y souffle fécondant aussi comme làbas; seulement il ne fait point épanouir ces milliers de mates étoiles d'oranger qui versent du parfum, le soir, dans le firmament des touffes de leur feuillage luisant et jaune pâle, à l'heure que les fleurs du grand arbre du ciel nous versent leur mystique lumière, à travers les obscurités de la nuit; mais des moissons de fleurs blanches et roses plus pudiques et non moins fraîches que celles des lauriers roses de l'Ionie, aux branches naguères moussues des pommiers.
Pourquoi donc si peu de souci d'une contrée riche de tous les dons de Dieu, aussi pittoresque dans tous les accidents qui l'environnent qu'exubérante dans les généreuses magnificences de son sort? Ah! c'est qu'il y a en toutes choses une poésie cachée et qu'il est d'autant plus difficile de l'apercevoir que la beauté qui recouvre cette psyché captive est plus dense et, pour ainsi parler, plus corporelle. Quand les voiles des formes se soulèvent par quelque côté, que Béatrice ou Laure n'est plus qu'une angélique pensée, que la lune se voit à travers les mains
de Francesca, qui ne soupçonnerait l'âme mystérieuse sous ces sceaux impuissants contre elle, sous ces formes qu'elle pénètre enfin? Voilà, sans doute, pourquoi la vie se marque d'un trait plus net, plus distinct, plus perceptible dans une créature isolée que dans l'ensemble de la création. Mais quand le côté matériel des choses se prononce avec son écrasante puissance, il faut une divination plus grande pour percer récorce de ces reliefs, dieux Termes des pensées vulgaires. Or la Normandie, dans ses aspects les plus austères et les plus riants, a surtout ce caractère extérieur qui déchire énergiquement l'espace, en se moulant vivement dans son éthérée clarté. On dirait (mais non pas les Aigles) que rien de l'Orient, d'une vie moins visible ne se trahit sous ces formes luxuriantes, comme si la couleur la plus éclatante du prisme ne semblait pas avoir plus d'opacité que la lumière! La Normandie ressemble à ces femmes qui représenteraient d'ailleurs assez bien la mère des temps antiques : grandes et fortes, avec de ces teints d'ivoire détrempés d'écarlate pur, comme en ont les blondes quelquefois; car si brunes que le temps les ait faites on peut reconnaître à d'adorables reflets laissés aux racines des cheveux sur leurs cous vigoureusement arrondis, qu'elles sont toutes nées blondes; sérieuses comme il convient à des mères, languissant peu, d'une réserve plus noble que d'une grâce souriante, et si une passion les déchire, l'enfermant dans leur sein splendide et n'en mourant pas.
C'était en Normandie et le 24 juin 1826, à six heures du soir. Le soleil rayonnait encore, l'air était chaud et dilatant, chargé de molécules d'or, d'insectes, de murmures et de poussière. Les organes défaillaient sous cette plénitude de l'atmosphère dans laquelle l'homme était noyé comme toutes choses. Mille parfums montaient comme une fumée d'un violet clair vers le ciel où des étoiles d'un éclat d'émeraude, pâles et timides mais charmantes, commençaient à scintiller à l'Orient, en face du soleil qui semblait onduler au couchant comme un lustre allumé que le vent balançait à la grande voûte des cieux où il était suspendu. Ces parfums des Heurs et des plantes confondus les uns dans les autres, cette haleine de la végétation universelle entraient par tous les sens des créatures fatiguées et y coulaient comme une rosée, comme un rafraîchissement divin. Dans les coudriers du taillis, les oiseaux chantaient leurs dernières mélodies que n'interrompait même pas le froissement des feuilles tombées sous le pied de quelque jeune fille qui s'en allait traire, sa cruche de cuivre sur l'épaule, en chantant aussi le long des sentiers. Plus loin, en descendant les collines, la rivière luisait bleue et étincelante comme un fragment du firmament tombé sur l'herbe moirée des marais. Elle prolongeait indéfiniment ses molles courbures à travers les joncs et les beaux nénuphars de ses rives. Cette soirée plus voluptueuse que triste dans les impressions qu'elle envoyait à l'âme la jetait dans une rêverie douce et dangereuse comme l'ivresse. A ces instants d'un jour d'été qui s'exhale, tout ce qui a vie et jeunesse sent troublées les belles et cristallines eaux de son cœur par le
limon des désirs impurs que rien n'apaise et que toute cette nature souriante a été chercher au fond de nous. Car il est un âge dans la vie où toute admiration profonde se résout en une immense convoitise.
Et c'était peut-être pour se soustraire h cette tourmentante beauté de la nature qu'un jeune homme, assis au pied du tronc blanchâtre d'un saule, avait laissé tomber son visage dans ses mains. Une heure auparavant, on l'avait vu descendre à pas précipités le perron du château de Saint-Pavin dont le toit d'ardoises flamboyait au soleil du soir pardessus les arbres qui l'entouraient, et prendre la direction d'un des massifs les plus écartés du jardin.
Il restait là muet, immobile et caché comme un enfant boudeur : et si le vent eût plié les branches du saule contre lequel il était appuyé, elles n'eussent pas dessiné de courbes plus gracieuses que ce corps mince et flexible comme un osier, dans son attitude inclinée*.
Yoilà, de toute évidence, Fécriture d'un très jeune artiste qui tient à soigner son début, à faire toilette pour se présenter une première fois devant le public et qui ne se soucie guère d'aller droit au fait. Il s'amuse avec des mots, joue avec des phrases, jongle avec des images. Il s'étourdit et se grise de son talent précoce. Il fait risette à ses trouvailles de style et de couleurs. Il se mire dans les paysages qu'il crée. N'y retrouve-t-il pas sa physionomie personnelle qui est tout ce qui l'intéresse le plus au monde? Qu'importe la fidélité d'observation? Ce qui le charme, c'est luimême. C'est lui qu'il voit partout, ce sont ses « états d'âme » qu'il veut peindre. Un paysage ne semble valoir à ses yeux que par la personnalité de l'artiste qui Ta fixé.
Sans doute, plus tard, il a condamné ce début, ne le jugeant pas digne d'être offert au public. Mais il a eu grand soin de ne pas le détruire. Il l'a toujours conservé comme un miroir où se reflétait le visage de ses vingt-cinq ans. S'il mit en tête du manuscrit qu'il envoyait à Trebutien en 1856 ces mots significatifs — que l'excellent bibliothécaire reproduisit pieusement dans sa copie — : « Ceci est la première composition et ne doit pas être publié » -, il ne dit pas du tout à son ami de ne point transcrire cette composition primitive. Et son silence à cet égard, plus encore que ses paroles, est décisif. D'ailleurs, en tête de son autographe également, mais un peu au-dessous de sa première déclaration, il écrivait : « Premier trait gardé comme étude de pensée et de
1. Germaine, manuscrit de Trebutien, 1857, p. 2 et suivantes. — Dans le cours de ce travail, je désignerai simplement sous le nom de Germaine les citations empruntées à la copie faite par Trebutien en 1857 et 1868.