Germaine f p. 11 et suiv
Allan, et, lui mettant la main sur l'épaule et n'y pesant non plus qu'un oiseau :
« Voyez! — dit-elle avec essoufflement. — Ohl j'ai bien couru pour l'avoir, mais enfin je l'ai prise, la bleue demoiselle. Voyez! Allan. Estelle d'un assez beau bleui... »
Et elle entr'ouvrit avec précaution les doigts de son autre main pour montrer à Allan tous les trésors de sa conquête ; mais le jeune songeur, avec la distraction stupéfaite de quelqu'un qui s'éveille, avait retiré son front du creux de ses mains où il l'avait plongé, et il semblait ne rien comprendre à ces joies d'enfant qu'il avait oubliées, quoiqu'il ne fût qu'un adolescent encore.
Et l'enfant, voyant la maussade indifférence d'AlIan pour le triomphe dont elle était si joyeuse, s'arrêta dans la brillante énumération des qualités de sa captive à l'effilé corsage d'azur; pauvre et charmante torturée qui se débattait au fond de sa fournaise, dans le calice écarlate d'une capucine épanouie.
« Va-t'en donc! ma pauvre gentille, puisqu'il ne te trouve pas jolie... », dit la fillette, avec dépit et tristesse, en lâchant l'insecte et la fleur. Et sa tête se pencha, découragée, sur son épaule. Il y a donc des déceptions cruelles à quatorze ans! Le regard dédaigneux d'Allan avait rendu tout honteux le front heureux de la petite fille, comme l'aurait fait un reproche de mère. 11 vit bien qu'il l'avait blessée, et ce n'était pas seulement à la main, trop durement étreinte en l'écartant, c'était au cœur, plus délicat encore. La susceptible enfant ne dit pas un mot et fut pour s'éloigner, mais Allan, qui se reprochait sa violence, la retint doucement, la main dans les siennes, et la regardant, cette main qu'il avait rougie et qu'il baisa :
« T'ai-je fait mal? — lui demanda-t-il avec inquiétude.
— Non! — dit-elle, en mentant fièrement. Mais sa physionomie, si ouverte il n'y avait qu'un moment, s'était refermée, et ses charmants sourcils s'étaient froncés.
— Pardonne-moi ce mouvement involontaire, — reprit Allan avec insistance; — pardonne-moi si j'ai été cruel. Depuis quelques jours, ma disposition d'âme est si misérable que je ne suis vraiment pas digne de jouer avec toi. Laisse-moi, je t'en prie, ma chère Camille. Rentre au château. Le froid du soir va tomber tout à l'heure. Moi, j'ai besoin d'être seul encore. Va! bientôt je te rejoindrai K
Si l'on essaye de résumer Timpression d'ensemble qui se dégage des textes qui viennent d'être comparés et des commentaires dont ils ont été suivis, on voit que la caractéristique du talent de Barbey d'Aurevilly, de 1835 à 1883, est une évolution très mar-
1. Ce qui ne meurt pas, éd. Lemerre, 1884, p. 10 et suiv. ; petite éd., t. I, p. 10.
quée de sa personnalité exagérée tout d'abord dans le sens d'un individualisme inflexible et finalement adoucie et domptée au point de se reléguer au second plan et d'admettre qu'il y a quelque chose au monde de plus important que l'exaspération du « moi », à savoir l'intérêt universel et la vérité générale.
En 1835, au moment où Jules Barbey trace d'une plume enflammée sa Germaine, il a l'air de dire à chaque ligne : « Vous savez! Allen de Cynthry, c'est moi, moi qui vous parle, moi qui ne suis pas comme tout le monde et qui ai joui de cette rare fortune de vivre d'une vie anormale, de posséder une femme mûre qui ne s'est donnée que par pitié et de tenir dans mes bras ensuite la propre fille de cette femme extraordinaire que, même après mon mariage, j'ai continué d'aimer! » Voilà ce que, presque malgré nous, nous lisons dans la Germaine de 1835, pleine de souvenirs récents et saignante de blessures encore mal fermées. Et il nous semble entendre d'Aurevilly nous présenter tour à tour ses héroïnes, ses victimes : « Vous voyez Germaine, ma Germaine! Elle a été ma maîtresse, alors que j'avais dix-sept ans et qu'elle avait dépassé la quarantaine, et j'ai connu à ses côtés d'intenses sensations, des émotions profondes dont rien n'approche. Et cette petite Camille, c'est moi qui lui ai révélé l'amour ! Elle me doit tout, je l'ai initiée à la vie des sens et du cœur; je l'ai faite femme, elle m'a donné sa virginité. Mais qu'étaient-ce que ces purs parfums d'une âme innocente auprès des fortes exhalaisons d'une poitrine qui s'était inclinée déjà vers d'autres amours. Ma Germaine a été l'idole de mon existence. » Telle est, quoi qu'on fasse et quelque soin que l'on prenne à se mettre en garde contre une première lecture, l'impression dominante qui résulte de l'examen attentif de Germaine.
Au contraire, si l'on étudie Ce qui ne meurt pas, on remarque de prime abord le caractère impersonnel dont son auteur l'a revêtu et les efforts — peut-être inconscients — qu'il a faits pour dérober à nos regards curieux tout ce qui, dans son roman, pourrait évoquer une individualité trop précise. Sa Germaine, il l'appelle Yseult, comme il ferait d'un personnage légendaire dont la pensée et les actes doivent être enveloppés d'une brume mystérieuse. Son Allan, il le rajeunit de plusieurs années, de près de vingt ans, afin que son curriculum vitse soit soustrait aux investigations du criti(jue qui voudrait y chercher des traces d'autobiographie. Bref, il dépouille le plus qu'il peut de sa personnalité d'autrefois, pour n'être pas reconnu et ne point dévoiler les figures humaines qu'il met en scène.
Voilà la conclusion principale qui ressort de l'examen des textes successifs de Germaine et de Ce qui ne meurt pas. Toutes les autres conclusions qu'il est loisible d'en tirer ne sont, auprès de celle-là, que secondaires et en découlent naturellement. Que Barbey d'Aurevilly transforme son romantisme originel en une sorte de réalisme psychologique qui nous étonne au premier abord, il n'y a rien là que de très explicable. Le romantisme, n'est-ce pas l'explosion d'un individualisme longtemps contenu et qui brise enfin ses barrières? Il n'y a, pour remédier aux ravages de sa personnalité outrancière, d'autre refuge que dans une observation plus précise de la réalité qui existe en dehors de telle ou telle créature humaine et dans la subordination des éléments individuels de l'être aux caractères les plus généraux de la vie.
C'est par là que d'Aurevilly a été amené à « extérioriser » ses conceptions primitives, à en changer l'aspect trop personnel. Ainsi, notamment, il a modifié ses paysages qui n'étaient au début que de vagues états de son âme exaltée et il en a fait des paysages réels. Ainsi, il a remanié la physionomie de ses personnages qu'il avait naguère créés à son image juvénile et représentés comme des êtres ultra-exceptionnels : il les a ramenés à des proportions plus voisines de la nature humaine et leur a insufflé un peu de vie véritable; s'ils demeurent des personnages d'exception, ils appartiennent du moins à une exception vivante. Ainsi encore, le romancier de Germaine a mis dans sa pensée, au moment de publier Ce qui ne meurt pas, plus de force virile et plus de vérité; ainsi, il a mis dans son style plus de vigueur — indépendante des efforts qu'il faisait naguère pour entier la voix et grossir ses effets de langage, — plus de précision et plus d'ampleur concentrée. Enfin, c'est ainsi qu'il a atteint le plus haut degré de Fart qui consiste à traduire sous des formes sensibles et acceptables à l'entendement humain les plus hautes fictions que l'esprit puisse imaginer.
Je ne veux point dire qu'il ait réussi à faire de Ce qui ne meurt pas un chef-d'œuvre, au lieu de l'œuvre mort-née qu'il nous présentait dans Germaine. Trop de contradictions déparent son roman, même retouché par sa main d'artiste expérimenté. C'est un mélange un peu confus de romantisme et de réalisme, de vérité générale et d'exception exagérément singulière, de beauté et de difformité. C'est un de ces êtres nés chétifs et que de bons soins font vivre longtemps, mais qui ne vivent jamais d'une vie pleine et normale. C'est un « phénomène » auquel les meilleures sollicitudes paternelles n'ont pas réussi à donner une conformation suf-
fîsante, l'aspect d'un être viable. Je dirais même que c'est un « monstre » mitigé, si le mot avait gardé sa signification originelle. Si c'est un « monstre » humanisé autant que possible, c'est encore et malgré tout un monstre.
Il reste néanmoins que Barbey d'Aurevilly a dépensé une notable part de son talent à améliorer cette fille aînée — un peu difforme et bâtarde — des œuvres de son esprit. S'il est besoin d'une preuve de plus à l'appui des commentaires qui précèdent, je citerai les deux pages suivantes où le romancier, mieux que partout ailleurs, nous permet de juger l'évolution de ses idées et de ses procédés entre les deux dates de 1835 et de 1883.
Avez -vous quelquefois voyagé entre Caen et ce qu'on appelle le Bocage, dans ces plaines de la Normandie si belles et si tristes comme tout ce qui est beau en ce monde car il n'y a de riant que le joli. Si vous les avez traversées vers la fin de l'automne ou aux approches de l'hiver, vous avez pu juger de ce qui appartient à la nature même de cette contrée, à Toriginalité grave dont elle est empreinte. Le printemps attache la même robe à tous les pays, mais l'hiver qui les en dépouille les réduit à ce qu'ils ont de caractéristique et, pour ainsi dire, de natif. Or, c'est surtout l'hiver qu'il faut voir ces plaines grasses et fertiles, nues, monotones, infinies. Alors si le temps quand vous y passâtes était brumeux et mouillant — et il l'était sans doute — connaissez-vous quelque chose de plus admirable que ces vastes espaces, entrevus dans des percées de brouillards, où rien ne s'agite et où tout est si bien cultivé pourtant que l'on dirait la terre labourée par des esprits invisibles? N'est-ce pas d'un éplorement lugubre que sont revêtus ces aspects? et pour ceux qui les hantent davantage, n'ont-ils pas une expression de transi qui prend le cœur plus fort qu'une rêverie? Que si par hazard de rares accidents varient le paysage, ils en rendent la tristesse encore plus profonde par la stérilité de leur contraste et en redoublent la monotonie par leur apparence de mobilité. C'est un semé de noires corneilles, voletantes par nuées dans un ciel gris, une terre glaise, argileuse, souvent rougeâtre, qui s'attache à vos semelles, pauvre voyageur pédestre, et vous retarde aux sentiers glissants de la route jusqu'au soir, l'heure des frissons involontaires, dans ces lieux immenses où une maison isolée ne s'aperçoit pas encore. C'est une carrière ouverte, surmontée d'une roue, souvent immobile ou criarde quand les ouvriers qui extraient de la pierre la font tourner, espèces de cavernes que ces carrières où gisent épars des blocs de pierre blanche semblables à des tombeaux renversés. C'est une vache errante qui vous rc;:^arde par une brèche, au bout d'une haie dépouillée et qu'une petite fille reviendra chercher à la nuit tombante. C'est grelottant sous le manteau rayé que les gens de ces parages appellent une JÀmousine et qui, s'agraflant au cou et s'évasant vers les pieds, leur donnent la tour-
nure de leurs ruches à miel, un oisif berger qui siffle, dans le creux d'un fossé, pendant que ses moutons y cherchent quelques brins de pâture sous la surveillance de ce chien à poils longs, pointus, et blancs, le plus intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique, ou le mendiant au sarreau bleu, au chapeau rongé par les intempéries, qui s'en va plié sous sa sacoche et qui mêle en marchant le bruit de sa toux opiniâtre à celui de son bâton ferré qu'il appuie aux cailloux du chemin. Par une matinée de novembre, où la campagne présentait l'aspect que nous avons essayé de décrire, trois personnes connues du lecteur se trouvaient réunies dans un appartement d'un des pavillons de Saint- Pavin. C'était un salon de forme ovale, un appartement de famille, de vie domestique et retirée, arrangé avec un goût de simplicité remarquable. Quoique le froid ne fût guères perceptible dans ce salon bien clos, et dont le parquet était recouvert d'un tapis dans l'épaisseur duquel on enfonçait jusqu'aux chevilles, un large feu brûlait dans la cheminée. Ce n'était point la flamme claire et gaie du bois de pommier, mais l'acre consomption du chêne; feu sombre qui a des tisons et peu de lueur et dont le frémissement ennuyeusement incessant se mariait au clapotement de la pluie fine et pressée que le vent chassait aux vitres des fenêtres *.
A ces paysages romantiques, à ces caractères de personnages sans réalité, à cette pensée incertaine et confuse, à ce style sans consistance, Barbey d'Aurevilly substitue en 1883 la peinture exacte d'un coin de pays délimité, d'êtres vivants et proches de nous, une pensée nette et un style ferme.
Avez-vous jamais, vous qui lisez ces pages, voyagé à travers ces marais du Cotentin qu'on a essayé de décrire, et qui sont assez vastes pour que seulement les traverser puisse vous paraître un voyage?... Si c'est vers la fin de l'automne ou en plein hiver que vous les avez parcourus, vous avez pu juger ce qui appartient à la nature de ces parages, qui coupent sur le fond si riant ailleurs de la Normandie, et à l'originalité mélancolique qui les distingue. Or, c'est surtout l'hiver qu'il faut voir ces marais, devenus des vallées d'eau infinies, désolées, monotones et que rien n'anime plus, — sinon les pauvres bateliers, qui, par tous les temps, tirent au grelin leurs bateaux à tangue le long des chemins de halage engloutis et couverts par la Douve débordée, et quelques rares et intrépides chasseurs de sarcelles et de canards sauvages, plongés dans l'eau, stoïquement, jusqu'aux reins, pour ajuster de plus près, sur le gibier qu'ils veulent abattre, les coups de leurs longues canardières. Excepté ces deux espèces de gens, il n'y a plus un être humain dans ces solitudes inondées, et s'il y a encore un être vivant, c'est parfois un héron taciturne, qui rêve, planté debout dans sa toufl'e
\, GermainCy t. II, p. 1, 2 et 3.
de joncs isolée, ou un fort poisson, qui saute lourdement par-dessus un barrage en remontant péniblement vers la mer. Les bestiaux, cette vie tacbetée des marais, sont presque tous rentrés aux étables. Leurs mugissements ne traînent plus dans le silence et dans l'espace. A ces mugissements ont succédé les cris sinistres et redoublés des corbeaux croassants du fond des nuées, sans qu'on les voie, ou dans Tépaisseur des brouillards. L'eau qui sourd du sol et qui s'amoncelle traîtreusement, sans avoir l'air de bouger, n'est plus bleue et n'étincelle plus, sous un ciel opaque uniformément gris, foncé très souvent jusqu'au noir, précurseur des averses. Elle ne forme plus les mille petits lacs aux facettes mobiles dans lesquelles se mirait l'été. Elle s'est changée en nappe énorme, dont le morne aspect vous transit et vous noie l'imagination et le cœur comme le plus triste des désastres, — le désastre d'une inondation qui a consommé sur toute la surface d'un pays son ensevelissement liquide, et où il n'y a plus rien à sauver I
C'est pour ce terrible paysage d'hiver qu'ils étaient revenus d'Italie. Après un séjour de deux ans dans le pays du soleil, ils se retrouvaient dans leur pluvieux château des Saules. On était alors en décembre, et ils se tenaient, au coin du feu, dans un des pavillons qui faisait face au marais, M™^ de Scudemor, Camille, et Allan de Cynthry. L'appartement autour d'eux était un salon de forme ovale, un appartement de famille, de vie domestique et recueillie, arrangé avec un grand goût de simplicité. Quoique le froid ne fût pas très sensible dans ce salon bien clos et dont le parquet était recouvert d'un tapis épais, un large feu brûlait dans la cheminée. Ce n'était pas la flamme claire et gaie du bois de pommier, mais l'acre consomption du chêne. Feu sombre, qui a des tisons et peu de lueur, et dont le frémissement, ennuyeusement incessant, se mariait au clapotement de la pluie fine et pressée que le vent chassait aux vitres des fenêtres et qui les cinglait ^
L'écrivain, qui a su ainsi transformer une description inerte en une peinture pleine de couleur et de vie, n'est pas seulement un grand artiste. C'est un homme dans la plus large acception du mot, — un homme qui, parti des plus lointaines et nébuleuses régions du romantisme, a fait enfin sa soumission à l'existence normale, à la réalité. Il a été vaincu par les lois inexorables de la destinée humaine; mais sa défaite a été plus glorieuse que ses triomphes d'antan. Autrefois, il conquérait des chimères; maintenant il a été conquis par la vérité, source éternelle du beau.
1. Cequine meurt pas, éd. Lemerrc, i884, p. 217, 218 et 219; petite éd., t. H, p. 3, 4, 5, et G.
CoiiIoinmi(!rs. — Imp. PaiJI. HUODAUI).